‹ CommentairesChapitre 63 sur 126 · SATISFACTION DE M. DE MONTPENSIER · texte numérisé non relu

SATISFACTION DE M. DE MONTPENSIER

fut nombre sur le champ ou dans les vignes plus de 2000 hommes morts, outre ceux que les villageois dépêchèrent.

Après cette victoire, nous marchâmes droit à Mucidan ; M. de Burie se mit devant pour faire la révérence à M. de Montpensier, et laissâmes tout le camp à Grignoux, à deux ou trois grands villages qu'il y a entre Mauriac et Mucidan. Puis je m'en allai faire la révérence audit sieur de Montpensier à Mucidan, où je fus aussi bien reçu que je serai jamais en compagnie que je saurais arriver ; je crois que M. de Montpensier m'embrassa plus de dix fois, et demeurai trois ou quatre heures avec lui. C'était un bon prince, et vraiment un homme de bien, aimant bien la religion et l'État. Il fut d'avis que je m'en retournerais en Guyenne, par l'opinion de tous les seigneurs susnommés qui étaient avec lui : aussi en la compagnie du roi de Navarre et la mienne il n'y avait pas trente chevaux qui ne fussent blessés, et qu'il emmènerait M. de Burie et les trois compagnies et celle de M. le maréchal de Termes avec lui, et les dix compagnies espagnoles, pour les joindre avec les dix que don Juan de Garbajal menait, qui devaient arriver ce jour-là à Bergerac.

Voilà le succès de la bataille de Ver ; et parce qu'aucuns voudront dire que je me loue entièrement d'avoir donné la bataille et être cause de l'avoir gagnée, M. de Montpensier, MM. de Gandale, Chavigny et de La Vauguyou, sont encore en vie ;

s'il leur plaît, ils porteront témoignage de ce qu'ils entendirent dire à tous ceux du camp, et même aux propres gens de M. de Burie ; lequel seigneur de Burie ne niait pas qu'il ne m'eût laissé faire et conduire le tout, car il était vieux et n'avait pas la disposition que j'avais pour commander et aller des uns aux autres, comme je fis étant au partir de la bataille en eau, comme si on m'eût plongé dans la rivière. Ledit sieur de Burie ne peut aussi être repris, car il vint bien à propos ; et encore qu'il ne se mêlât, si est-ce que ce gros qu'il menait fit peur aux ennemis : ce qui fut cause que nous eûmes meilleur marché. Si cette troupe se fut pu joindre avec M. le prince de Gondé, elle eût fait de l'échec au camp du roi, puisque sans cela nos gens faillirent perdre la bataille à Dreux, et jamais les Espagnols ne se fussent oser acheminer vers la France, car, sans la bataille, M. de Montpensier ne se fût pas retiré en France. Il avait été envoyé pour défendre et secourir la Guyenne, et, par le gain de la bataille, il en amena toutes les forces de Guyenne et de Saintonge, qui étaient quatre compagnies de gens d'armes, et six qu'il avait avec lui ou dans la Saintonge, et M. de Sansac avec la sienne, vingttrois enseignes de Gascons ou d'Espagnols: qui ne fut pas petit secours qu'il mena au roi, dont une bonne partie s'étaient trouvés au gain de la bataille. J'ai entendu que tous ceux qui allèrent de par delà firent très-bien le jour de la bataille de Dreux : aussi n'y a-t-il pas de soldats en France

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qui surpassent les Gascons s'ils sont bien conduits, et surtout les dix enseignes du capitaine Gharry, ; lesquelles depuis le roi honora tant qu'il les prit l de sa garde, et les retient encore à présent que M. de Strozzi en a la charge après la mort méchante du capitaine Gharry, assassiné à Paris. Et, encore qu'il ne faille point qu'un homme se loue, je dirai à la vérité, et mettrai par écrit que je fis alors de plus grands services à mon roi et maître, que gentilhomme fit jamais, et à son grand et extrême besoin et nécessité ; et que la reine mette la main sur sa conscience, je m'assure qu'elle le confessera : elle savait mieux que tout autre la nécessité où les affaires étaient, et combien cela incommoda les intelligences que M. le prince avait en Guyenne, de laquelle il faisait état.

Or, seigneurs et mes compagnons qui lirez mon livre, prenez exemple à la diligence et hâtive exécution que je fis depuis laprisedeLectoure; et ne vous fiez pas, lieutenants du roi, je vous prie, à tout le moins si vous avez la disposition, au rapport qu'un autre vous fera de la reconnaissance de votre ennemi, car il faut que vous-même le voyiez ; et si vous le faites, vous commanderez toujours plus assurément que sur le rapport d'un autre : vos yeux voient plus clair que ceux d'autrui à ce qui est nécessaire. Vous pouvez prendre avec vous un ou deux des vieux capitaines ; mais gardez-vous surtout, par quelque affection particulière que vous pourriez porter à quelque vieux capitaine, de

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le prendre avec vous quand vous irez reconnaître, car il est à craindre que cette affection ne vous fasse prendre quelque pauvre homme au lieu d'un bon capitaine, lequel, dès qu'il découvrira l'ennemi, sentira quelque mutation de cœur, qui sera cause que sur l'estimation que vous avez de lui, et amitié que lui portez, il vous fera faire une si grande erreur, que vous ne regagnerez jamais ce qu'il vous aura fait perdre. Mais prenez toujours quelque vieux capitaine, lequel partout où il se sera trouvé aura combattu et fait combattre ; encore qu'il ait quelquefois été malheureux et battu, pourvu qu'il n'ait perdu par faute de cœur et de sens, n'arrêtez pas pour cela de le prendre auprès de vous, car tout le monde n'est pas si heureux que Montluc, qui n'a jamais été défait. Prenez plutôt celui-là qu'un qui n'aura jamais perdu ni gagné, et qui n'aura jamais servi en un camp que de témoin. Je ne vous écris point ceci sans expérience : j'ai appris ces leçons sous feu M. de Lautrec, étant un bon régent ; car, s'il fut malheureux, ce fut plus par le défaut de son conseil, que de faute de cœur ni de bon jugement, car il avait ces deux choses autant que lieutenant du roi que j'ai jamais suivi. J'ai continué mon apprentissage sous MM. les maréchaux de Strozzi, de Brissac, et autres. J'ai vu faire assez d'erreurs à des lieutenants du roi, sur le rapport que leur faisaient ceux qu'ils envoyaient reconnaître. Je veux dire encore qu'un lieutenant du roi, comme il a lui-même vu et reconnu les en-

nemis, il en est plus assuré, et commande plus hardiment : car s'il avait eu quelque peur (il n'y a homme au monde à qui n'en vienne quelque peu quand il voit son ennemi qui lui fait tête), il se rassurera, et il ne lui en souviendra plus. Combien de fois se maudit et dépita M. d'Enghien, la nuit de Pâques venant au lundi, de ce qu'il n'avait pas cru son opinion et de ceux qui voulaient combattre, quand il eut vu les ennemis face à face, et qu'il n'avait son camp avec lui. Assurez-vous, seigneurs lieutenants du roi, que je ne mets point ceci par écrit sans grande raison. Mais vous me direz que c'est mettre la personne du chef de l'armée au hasard : c'est chose qui peut se faire sans danger si apparent. Que ceux qui craignent tant le danger, qu'ils demeurent au lit. Allez-y vous-mêmes : il n'y a meilleur juge que vous, qui connaîtrez, si vous avez tant soit peu d'expérience, à la démarche de votre ennemi, ce qu'il a dans le ventre, et s'il a de la peur ou du cœur. Pardonnez-moi si je suis contraint de mettre moi-même mes louanges : puisque j'écris ma vie, je la veux écrire au vrai ; aussi bien le dirais-je si j'avais été battu : si je mens, mille gentilshommes me peuvent démentir. Revenant à mon propos, pour achever cette guerre , M. de Montpensier s'en alla avec toutes ses troupes attendre les Espagnols à Barbezieux, où M. de Sansac lui manda que M. de Duras s'était retiré et M. de La Rochefoucauld, et qu'ils faisaient semblant de vouloir tourner

vers lui. J'étais arrivé à Bergerac : M. de Montpensier me dépêcha deux courriers queue sur queue, me priant qu'en extrême diligence je tournasse à lui, et que MM. de La Rochefoucauld et Dura s'étaient ralliés, et qu'on lui mandait qu'ils tournaient visage à lui. Et comme je veux que Dieu m'aide, en toute la noblesse de la compagnie du roi de Navarre et la mienne je ne trouvai pas trente chevaux qui pussent aller que bien difficilement; toutefois me mis-je en chemin deux heures après minuit, et repus un peu au chemin, et n'arrêtai que je ne fusse à deux lieues de Barbezieux ; et rencontrai deux fois par les chemins des ennemis qui étaient échappés de la bataille, et les taillai en pièces. Je me logeai une heure de nuit à Saint-Privat : mon frère, M. de Lioux, était avec moi, qui ne s'était pu trouver à la bataille ; et fûmes au lever de M. de Montpensier, lequel me sut fort bon gré de la diligence que j'avais faite à le venir trouver là, où je trouvai M. de Sansac, qui me dit que les ennemis avaient fait en un jour et une nuit dix-huit ou vingt lieues. M. de Montpensier me congédia, et m'en retournai coucher à Saint- Privat près d'Aubeterre, et le lendemain à Bergerac ; et y trouvai don Juan de Carbajal avec les dix compagnies d'Espagnols, qui avaient séjourné un jour, et fus cause qu'il partit le lendemain matin. Ainsi m'en revins, renvoyant tout le monde à leur maison, n'y ayant rien en toute la Guyenne qui bougeât, ni qui osât dire qu'il avait jamais été

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