RECONNAISSANCE DES PLACES
ses. Tous les autres n'y entendent rien, ni le lieutenant du roi même, sinon qu'il ait appris avec ceux-là, il prend connaissance et se fait sage pour les assiéger; mais autrement non ; car les capitaines des gendarmes ne vont jamais voir reconnaître ni aux approches, mais se tiennent volontiers au large, pour garder que secours ni autre chose ne puisse entrer dans la place. Et comment veut-on que les capitaines des gendarmes le sachent, vu que jamais ils n'ont assisté à la reconnaissance, ni entend ^ la dispute qui se fait entre les uns et les autres? car là on discourt à l'œil le fort et le faible de la place. C'est la chose la plus difficile et importante de la guerre : plusieurs sont bons et grands capitaines qui s'y trouveront empêchés; il faut avoir fort pratiqué cela, savoir ce que c'est des fortifications, remarquer et connaître le défaut d'un bastion, d'un éperon, d'un flanc, deviner ce qui peut être fait par dedans, par ce que vousmêmes feriez si vous étiez dedans. M. de Terride était bon pour commander à cheval, à la campa- * gne, et pour combattre, mais non pour assiéger places; aussi ne sont pas d'autres qui n'ont jamais fait autre métier que le sien, encore qu'au logis chacun en veut dire son avis et en parler sur le tapis ou sur une feuille de papier. Il est bon d'en voir le plan, mais cela trompe souvent. Je voudrais de bon cœur que quand quelques-uns qui n'ont eu jamais de ces charges, ou bien qui n'ont suivi le lieutenant du roi qui est allé reconnaître avec les
susdits, et a entendu toutes les disputes, quand ils en veulent parler et en dire leur avis, que le lieutenant du roi leur dît qu'ils s'allassent hasarder à recevoir des arquebusades à la reconnaissance, et alors ils en pourraient parler. C'est toujours le lieu le plus chatouilleux, parce que si les assiégés valent rien, ils empêcheront à leur possible que l'assaillant ne puisse reconnaître leur fort, et, s'il est possible qu'ils disputent tout ce qu'il y aura dehors, jusqu'à une maisonnette; car si du premier coup ils laissent faire les approches, ils montrent, ou qu'ils sont faibles, ou que ce ne sont gens de guerre.
Je laissai donc ce beau siège, et m'en retournai à Agen,en ayant dit mon avis à M. de Terride,qui n'en rapporta que ce que j'avais prédit. Quelques jours après, la cour de parlement de Bordeaux et M. de Noailles, gouverneur de la ville, m'envoyèrent prier vouloir aller jusqu'à Bordeaux, pour aider à pacifier une partialité qui s'était émue dans ladite ville : ce que je fis, et y demeurai quelques jours; puis m'en retournai à Agen pour être au cœur de la Guyenne, où aborde ordinairement toute la noblesse. C'est là où doit être le siège d'un lieutenant du roi, et non à Bordeaux, encore que ce soit la ville capitale, car elle est trop éloignée; et puis il y a un parlement qui se mêle de tout, et la noblesse n'y peut aller sans grand frais; et toujours il y a quelque verre cassé qui fait peur aux gentilshommes lorsqu'ils y vont.
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[1563] Quelque temps après, M. le cardinal d'Ar- /v magnac, et la cour de parlement de Toulouse, et les capitouls, m'envoyèrent prier si je voulais aller à Toulouse pour quelques affaires d'importance qu'ils ne me pouvaient écrire, ce que je fis; il ne me fallait pas avertir deux fois. Et comme je fus là, ils tinrent un conseil, où se trouvèrent MM. les cardinaux d'Armagnac et de Strozzi, M. le premier président d'Affis, les seigneurs de Terride, Negrepelisse, Fourquevaux, du Faur, avocat général du roi, et les capitouls. Ils me remontrèrent qu'ils voulaient dresser un camp pour aller en Languedoc, et qu'ils me voulaient élire chef de l'armée : mais je leur remontrai que M. le connétable n'y prendrait pas plaisir, vu que c'était en son gouvernement, et que d'ailleurs il ne m'aimait guère. r Or la bataille de Dreux était déjà donnée, où, comme chacun sait, les affaires du roi furent en branle ; mais la victoire en demeura au roi par la vaillance et prudence de M. de Guise : toutefois ledit sieur connétable y demeura prisonnier, et de l'autre côté M. le prince de Gondé, et ainsi les deux chefs, ce qui ne se vit jamais. Cela montre qu'elle fut bien combattue ; mais , puisque je n'y étais pas, il ne touche à moi d'en parler. Ces gens me pressèrent tant qu'enfin j'acceptai cette charge, et mîmes par écrit tout ce qu'il nous fallait. M. le cardinal de Strozzi se chargea de faire venir 1200 balles de canon, et quelque quantité de poudre de Marseille en hâte^ et M. de Fourquevaux d'en
faire venir aussi de Narbonne. Et commençâmes à bailler les commissions des gens de pied, et arrêtâmes qu'en trente jours tout serait prêt, et la levée des deniers que la ville et le pays de Languedoc faisaient; car tous étaient de l'entreprise. Sur ces entrefaites m'arrivèrent trois courriers en un jour et une nuit de Bordeaux, dont le fils aîné du greffier Pontac fut le premier, l'avocat du roiLaHet, qui depuis a été procureur général, l'autre, et un gentilhomme de M. de Noailles le dernier; lesquels tendaient tous à une même fin, qui était que si je n'allais promptement et en extrême diligence secourir la ville de Bordeaux, qu'elle s'en allait perdue, par un grand différend qui était survenu dans la ville entre M. le premier président Lagebaston et M. de Noailles, gouverneur : et me priaient la cour, les jurats, et ledit sieur de Noailles, de me vouloir hâter, autrement j'y arriverais trop tard; car M. de Noailles avait déjà mandé apprêter toutes les banlieues, pour les mettre dans la ville par le château du Hâ, qu'il avait. Ceux de la ville se faisaient maîtres des portes, au moins les uns , car une partie soutenait M. de Noailles. A grande difficulté ces messieurs me voulurent permettre d'y aller; je leur promis que dans quinze jours, à peine de mon honneur, je me rendrais à Toulouse, et que cependant ils diligentassent de faire les préparatifs, afin qu'à mon arrivée je trouvasse tout prêt ; et ainsi me mis en chemin, car je n'ai jamais été homme de
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remise. Et parce qu'il y avait grande quantité de noblesse avec moi, je ne me pus mettre par eau, et fallut que j'allasse parterre ; et à cause des armes et grands chevaux que nous avions , demeurâmes trois jours pour aller jusqu'à Agen. J'avais dépêché Pontac et le gentilhomme de M. de Noailles, donnant assurance à ceux de Bordeaux que je m'en allais. M. de La Het ne voulut partir qu'il ne me vît à cheval, et fit si grande diligence, qu'il en faillit mourir. Leur arrivée fit tenir tout le monde en cervelle d'un côté et d'autre. Nous n'arrêtâmes qu'une nuit à Agen, et passâmes outre. Et en trois jours je fus à Bordeaux, où je trouvai une patente que le roi me mandait, par laquelle il me faisait son lieutenant en la moitié du gouvernement de Guyenne, en l'absence du roi de Navarre, et à M. de Burie demeurait l'autre moitié, sans que pour lors il nommât ce qui demeurerait à M. de Burie, et ce qui demeurerait à moi.
On pensait qu'à mon arrivée je mettrais la main aux armes, et que je tuerais tout le parti du premier président : beaucoup s'en étaient fuis ; mais je connaissais bien que c'était la ruine de la ville, et que le roi y perdrait beaucoup; car, si cqla se faisait, tout le monde n'eût su garder que la ville ne fût été saccagée. Je passai à Cadillac, où M, de Gandale me fit cet honneur de m'accompagner ; et nous mîmes dans son galion et dans d'autres vaisseaux, car il y avait force noblesse. Et sur le chemin arrivèrent nouvelles que cette nuit-là M. de
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Noailles était mort, et n'avait demeuré malade que deux jours. On dit après que l'on lui avait avancé ses jours; je ne sais s'il est vrai : ce fut dommage pourtant, car c'était un bien sage gentilhomme et bon serviteur du roi. Le lendemain que je fus arrivé, j'allai au palais, et là je proposai à la cour ce que j'avais retenu du siège de Sienne, et comme Ton se doit gouverner en une grande ville, ou en une guerre ou sédition, et que si nous mettions la main au sang, la \ille était détruite, aussi bien les uns que les autres, et leur mis en avant aussi le fait de Toulouse ; que si j'eusse laissé entrer ce que venait des montagnes et de Comminge, tout le monde n'eût su garder que la ville n'eût été saccagée, et qu'autant leur en adviendrait, si l'on mettait la main au sang et donnait licence au peuple, surtout à celui de dehors ; qu'ils se souvinssent de ce qui était advenu lorsque M. de Monneins fut tué, que le peuple prit l'autorité ; qu'il fallait commencer par un bon accord et union, sans entrer en aucun désordre et trouble, et que puis après on punirait les délinquants par la voie de la justice. Toute la cour trouva mon opinion fort bonne, et m'en remercièrent infiniment. Au partir de là, comme j'eus dîné, j'allai à la maison de ville, où j'avais assigné les jurats et tous ceux du conseil d'icelle, et leur fis semblable remontrance : et encore qu'il en y eût quelques-uns qui eussent voulu remuer besogne, néanmoins je leur alléguai tant d'exemples et de bonnes raisons, qu'ils ctian-