MONTLUC LIEUTENANT DU ROI EN GUYENNE
je n'eusse bien souhaité un tel bien, mais j'avais toujours devant les yeux mille choses bien chatouilleuses ; mais le premier président Lagebaston et les autres présidents ses compagnons, et les anciens conseillers, vinrent à mon logis, où ils me dirent beaucoup de choses. M. de Caudale et M. des Cars, que je trouvai là, et M. de Lioux mon frère, MM. de Barsac, d'Uza et toute la noblesse qui étaient avec moi, me pressaient d'autre côté, disant que je la devais prendre : les jurats et toute la ville de même ; et par ainsi je demeurai seul en mon opinion, et fus contraint de passer le guichet, comme un homme qu'on met en prison, car ainsi puis-je dire y avoir été mis ; et si j'eusse demeuré en ma liberté, je fusse mort ou j'eusse fait quelques services qui fussent été agréables au roi, dont j'en eusse tiré quelque récompense, au lieu que des services que j'ai faits avec cette charge de par deçà, je n'en ai eu que reproches et disgrâces. Et cependant il n'y a homme sous le ciel qui eût su faire mieux que j'ai fait, au dire de tous les trois états de la Guyenne ; et si j'eusse fait tels services du vivant des feu rois François ou Henri, il n'y a gentilhomme en France, s'il ne porte titre de prince, qui eût été plus avancé ni mieux récompensé que j'eusse été. Or, Dieu soit loué de tout, ma récompense a été une grande arquebusade au visage, de laquelle je ne guérirai jamais, qui me fait toujours maudire l'heure que jamais j'eus cette charge. Plusieurs plus grands seigneurs que moi
s'en fussent sentis honorés; aussi faisais-je, moi; mais ayant à servir un roi en son enfance, et un pays où je prévoyais bien que j'aurais assez d'affaires et peu de moyens, il me semblait que ce serait plus d'avantage pour moi d'aller loin de mon fumier que de demeurer dessus. Je conseillerai toujours à un mien ami de prendre charge plutôt loin que près du lieu de sa demeure, car enfin nul n'est prophète en son pays. Quoiqu'il en soit, pour le bien de la patrie, je pris cette charge pesante sur mes épaules.
Or, comme je pensais partir de Bordeaux pour aller à Toulouse après avoir tout pacifié, arriva la paix, que le capitaine Pleurdelis apporta. Il avait trouvé le capitaine Montluc devant Mucidan, qui amenait au roi douze compagnies de gens de pied, les plus belles compagnies et les mieux armées qui encore se fussent levées en Guyenne, et une compagnie de chevaux-légers. Le sieur de Cancon était son lieutenant, et le sieur de Montferrand son enseigne. La ville de Bordeaux lui avait envoyé deux canons et une couleuvrine, que ledit capitaine Fleurdelis trouva à deux lieues de Mucidan. Le capitaine Montluc ne voulut jamais décider de passer outre, qu'il n'eût de mes nouvelles. La paix arrivée, tout le monde fut d'avis que je le contremandasse; ce que je fis; il ramena l'artillerie, et je fis retirer tous ses gens de pied et gens de cheval, afin que le peuple ne fût mangé davantage. Je mandai à Toulouse de faire le semblable ; de sorte