OBSERVATION DE L'ÉDIT DE PAIX
qu'en huit jours tout le monde fut retiré, réassurant de garder la Guyenne sans garnison d'hommes de cheval ni de pied ; ce que je fis, car par l'espace de cinq ans, homme de pied ni de cheval ne mangea en toute la Guyenne une poule tenant les champs. J'avais trois canons à Agen, et avec braveries et menaces je tenais tout le monde en crainte, et fis poser les armes, surtout toutes armes à feu, et n'y avait homme qui portât armes, sinon les gentilshommes leurs épées et dagues. Et je mis une si grande crainte par tout le pays, pour deux soldats catholiques que je fis pendre ayant transgressé l'édit, que nul n'osa plus mettre la main aux armes. Les huguenots pensèrent échapper à bon marché, et que je ne les punirais pas , eux ; deux autres de leur religion transgressèrent l'édit, et soudain ils furent pendus pour faire compagnie aux autres. Et quand les deux religions virent que les uns ni les autres ne pouvaient avoir d'assurance de moi s'ils transgressaient, ils se commencèrent à entreaimer et se fréquenter. Voilà comme j'entretins la paix, l'espace de cinq ans, en ce pays de Guyenne entre les uns et les autres ; je crois que si tout le monde eût voulu faire ainsi, sans se partialiser d'un côté ni d'autre, et rendu la justice à qui la méritait, nous n'eussions jamais vu tant de troubles en ce royaume. Ce n'était pas petite besogne, car j'avais affaire avec des cerveaux aussi fous et gaillards qu'il y en ait en tout le royaume de France, ni par aventure en l'Europe. Qui gouvernera bien le
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Gascon, il peut s'assurer qu'il aura fait un chefd'œuvre; car, comme il est naturellement soldat, aussi est-il glorieux et mutin : toutefois, tantôt faisant le doux, puis le colère, je les maniais si bien, que tout pliait sous moi, sans que nul osât lever la tête. Bref, le roi y était reconnu et la justice obéie.
Voilà la fin de la guerre des premiers troubles où je me suis trouvé, et ce que j'ai fait en iceux; qui est en somme que si Dieu ne m'eût donné le courage de m'opposer aux huguenots, ils se fussent tellement cantonnés, qu'il n'eût été en la puissance du roi de les en tirer de longtemps. Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent que ce n'est rien, et que quand même ils seraient ici cantonnés, qu'on les y enfermerait. C'est un pays bon et riche, s'il y en a en France, avec de belles rivières et beaucoup de places fortes et de ports de mer : comment se peut donc un tel pays renfermer, vu qu'Anglais et autres étrangers y peuvent aborder par la mer? Le roi n'en a tenu que trop peu de compte : j'ai peur qu'à la longue il s'en pourrait trouver mal. Mais pourvu que ces messieurs, qui en parlent à leur aise, aient les coudées franches, ils ne se soucient pas des autres : quand on leur demande aide et secours d'argent, car d'autre chose nous n'en avons que trop, ils disent qu'on s'aide du pays ; et ainsi le soldat, n'étant payé, est forcé de voler et saccager, et le lieutenant du roi de l'endurer. C'est tout un, disent-ils, pays gâté n'est pas perdu. 0 la