MONTLUC PERD SON SECOND FILS
méchante parole! indigne d'un conseiller du roi qui a les affaires d'État en main. Il n'en porte pas la peine ni n'en a pas les reproches, mais bien celui qui a cette charge, lequel le peuple accable de malédictions. Voilà donc notre Guyenne perdue et reconquise, et puis maintenue en paix pour le bien de tout le peuple, et particulièrement pour mon grand malheur; car mon fils le capitaine Montluc, ne pouvant non plus vivre en repos que son père, se voyant inutile en France, pour n'être courtisan, et ne sachant nulle guerre étrangère où s'employer, imagina une entreprise sur mer pour tirer en Afrique et conquérir quelque chose ; et pour cet effet, suivi d'une belle noblesse volontaire (car il avait plus de trois cents gentilshommes) et d'un nombre des meilleurs soldats et capitaines qu'il pût recouvrer, s'embarqua à Bordeaux avec six navires aussi bien équipés qu'il était possible. Je ne veux m'arrêter plus longuement sur le dessein de cette malheureuse entreprise, en laquelle il perdit la vie, ayant été emporté d'une mousquetade en l'île de Madère, où il fit descente pour faire aiguade. Et parce que les insulaires ne voulaient permettre de rafraîchir ses vaisseaux, il fallut courir aux mains, à leur perte et ruine, et plus à la mienne, qui perdis là mon bras droit. Que s'il eût plu à Dieu me le conserver, on ne m'eût pas prêté les charités qu'on a fait. Bref, je l'ai perdu en la fleur de son âge, et lorsque je pensais qu'il serait et mon bâton de vieillesse et le soutien
de son pays, qui en a eu bon besoin. J'avais perdu le courageux Marc-Antoine, mon fils aîné, au port d'Ostie : mais celui qui mourut à Madère pesait tant, qu'il n'y avait gentilhomme en Guyenne qui ne jugeât qu'il surpasserait son père. Je laisse à discourir à ceux-là qui l'ont connu quelle était sa valeur et sa prudence : il ne pouvait faillir d'être bon capitaine, si Dieu l'eût préservé ; mais il dispose de nous comme il lui plaît. Je crois que ce petit Montluc qu'il m'a laissé, tâchera à l'imiter, soit en valeur ou en loyauté envers son prince, comme toujours les Montluc ont fait. S'il n'est tel, je le désavoue. On sait bien, et la reine mieux que tout autre, que je ne fus jamais l'auteur de cette infortunée entreprise : M. l'amiral sait bien combien je tâchai de la rompre, non pas pour vouloir retenir mon fils sur les cendres, mais pour la crainte que j'avais qu'il ne fût cause d'ouvrir la guerre entre la France et l'Espagne ; et encore que je l'eusse désirée, eussé-je bien voulu que quelque autre eût fait l'ouverture pour la tirer de nos maisons. Le dessein de mon fils n'était pas de rompre rien avec l'Espagnol ; mais je voyais bien qu'il était impossible qu'il ne donnât là ou au roi de Portugal; car, à voir et ouïr ces gens, on dirait que la mer est à eux. M. l'amiral n'aimait et estimait que trop mon fils, ayant témoigné au roi qu'il n'y avait prince ni seigneur en France qui eût pu, de ses seuls moyens, et sans bienfait du roi, dresser en si peu de temps un tel équipage. Il disait vrai, car
REGRETS DE MONTLUG 173
il avait gagné le cœur de tous ceux qui le connaissaient et qui voulaient suivre les armes ; et moi j'étais si malavisé, qu'il me semblait que la fortune lui devait être aussi favorable qu'à moi. Pour un vieux guerrier tel que je suis, je confesse que je fis une grande faute de n'avoir, avant le départ, découvert l'entreprise à quelqu'autre, vu que les vicomtes d'Uza et de Pompadour et mon jeune fils étaient de la compagnie, qui eussent pu tenter fortune et poursuivre l'entreprise projetée, de laquelle je me tairai, parce que peut-être la reine la renouera quelque jour,