‹ CommentairesChapitre 77 sur 126 · SONGE DE MONTLUC · texte numérisé non relu

SONGE DE MONTLUC

bains à Barbottan comme les médecins m'avaient ordonné, pour une douleur de cuisse, laquelle je pris à la prise de Quiers, de quoi M. d'Aumale est bien souvenant; je crois que je ne la perdrai que je ne sois mort.

Nous partîmes de Cassaigne le samedi, pour aller coucher à la maison de M. de Panjas, faisant apporter deux tiercelets d'autour *, pour passer notre temps aux bains. Et la nuit même que nous arrivâmes, à mon premier sommeil, je fis un songe qui me travailla plus que si j'eusse eu quatre jours la fièvre continue, lequel je veux écrire ici (plusieurs sont en vie à qui je le dis dès lors) ; ce ne sont pas des contes faits à plaisir. Je songeai que tout le royaume de France était en rébellion, et qu'un prince étranger s'en était saisi et avait tué le roi, messeigneurs ses frères et la reine, et que j'étais fuyant nuit et jour de tous côtés pour me sauver, car j'avais (comme il me semblait) tout le monde en tête pour me prendre. Or je me sauvais en un endroit, puis je me sauvais en un autre; enfin je fus surpris en un logis, et on m'amena devant le roi nouveau qui se promenait dans une église au milieu de deux grands hommes. Il était de stature petite, mais gros et fort d'épaules, et portait un bonnet de velours carré, comme Ton les portait le temps passé; ses archers de la garde portaient jaune, rouge et noir. Et m'amenant prisonnier le

Oiseaux de fauconnerie dressés pour la chasse.

190 COMMENTAIRES DE MONTLUG

long des rues, tout le monde courait après moi ; l'un disait : Tuez-le, le méchant 1 Fautre me présentait l'épée nue à la gorge, l'autre le pistolet à l'estomac ; et ceux qui me menaient criaient : Ne le tuez pas, car le roi le veut faire pendre devant lui. Et de cette sorte ils me menèrent devant le roi nouveau, qui se promenait comme j'ai dit. Il n'y avait image ni autel. Et de prime face me dit en italien : Veni qua, forfante, tu m'ai fatto la guerra e a quel i quali suono mei servitori; io ti faro appiccar adesso, adesso1. Alors je lui répondis en même langage, m'étant avis que je parlais le toscan aussi bien que quand j'étais dans Sienne : Sacra Maesta, ho servito al mio re si como suono obligati fare tuti gli kuomini da bene, sua Maesta non deve pigliar questo a maie2. S'enflammant alors de colère, il dit aux archers de sa garde : Andate, andate, menate lo appiccar quel forfante que mi fareze ancor la guerra3. Sur quoi ceux qui me tenaient me voulurent emmener, mais je tins ferme et lui dis : Io supplico sua Maesta voler mi salvar la vita; poiche il re mio signore e morto ensieme gli segnori fratelli, io vi prometto che vi serviro

1. « Approche, coquin , tu m'as fait la guerre, à moi et à mes serviteurs; je vais te faire pendre à l'instant. »

2. « Sacrée Majesté, j'ai servi mon roi, comme tout homme de bien est obligé de le faire; Votre Majesté ne doit point prendre cela en mauvaise part. »

3. « Allez , allez, faites-le pendre ce misérable qui me ferait encore la guerre. »

SONGE DE MONTLUG 191

con medesima fidelta colla quale ho servito il re, mentre viveva1. Sur cela, les seigneurs qui se promenaient avec lui le supplièrent de me vouloir sauver la vie. Alors il me regarda au visage et me dit : Promelti tu questo dal cuore ? Or su io ti do la vita per la preghiera di quelli che mi pregano ; sia mi fidèle*. Ces seigneurs parlaient français, mais nous deux parlions italien. Sur quoi il commanda qu'on me menât un peu à part, et qu'il voulait encore me parler. Ils me mirent contre un coffre près la porte de l'église, et ceux qui me tenaient se mirent à parler avec les archers de la garde. Et étant contre ce coffre, je commençai à penser au roi et avoir regret du serment que j'avais fait, et que par aventure le roi n'était point encore mort, et que, si je me pouvais sauver, je m'en irais plutôt seul et tout à pied par le monde trouver le roi s'il était en vie, et me prit opinion de me sauver. Je sortis de l'église ; étant dans la rue, je commençai à courir, ne me souvenant point alors que j'eusse mal à la cuisse, car il me semblait que je courais plus vite que je ne voulais. Tout à coup j'entendis derrière moi crier : Prenez-

1. r Je supplie Votre Majesté de me laisser la vie; puisque le roi mon seigneur est mort, ainsi que les princes ses frères, je vous promets de vous servir avec la même fidélité que j'ai servi le roi tant qu'il a vécu. »

2. « Me promets-tu cela du fond du cœur ? Eh bien ! je te fais grâce de la vie, à la prière de ceux qui intercèdent pour toi. Soismoi fidèle. »

192 COMMENTAIRES DE MONTLUG

le, le méchant! Les uns sortaient des maisons pour me prendre, les autres se mettaient devant moi ; mais j'échappais toujours et de l'un et de l'autre, et gagnai un degré de pierre par là où Ton montait sur la muraille de la ville ; et comme je fus au haut, je regardai en bas, et il me sembla que c'était un précipice si grand qu'à peine pouvais-je voir le fond. Ils montaient les degrés: je n'avais rien pour me défendre que trois ou quatre pierres que je jetai, et me voulais tuer, car il me semblait que l'on me ferait mourir de mort cruelle. Et comme je n'eus plus rien pour me défendre, je me jetai en bas par-dessus la muraille, et en tombant je m'éveillai et me trouvai tout en eau, comme si je fusse sorti d'une rivière : ma chemise, les draps, la couverte du lit tout trempés; il me semblait que j'avais ma tête plus grosse qu'un tambour. J'appelai mes valets de chambre, lesquels firent du feu incontinent et ils m'ôtèrent ma chemise et m'en donnèrent une autre. Mes gens allèrent à madame de Panjas, laquelle commanda qu'on leur donnât des draps ; elle-même se leva et vint en ma chambre, et vit que les draps et la couverte étaient en eau, et ne partit de là que le tout ne fût séché. Je lui contai mon songe et la peine que j'avais eue, d'où m'était venue cette sueur : il lui en souvient aussi bien qu'à moi. Le songe que je fis de la mort du roi Henri mon bon maître, et celui-ci, m'ont donné plus de peine et de travail que si j'eusse eu toute une semaine la fièvre continue. Les médecins me

Page 1