INQUIÉTUDE DE MONTLUC
disaient que c'était la force de l'imagination, parce que mon esprit était toujours occupé à cela, et je crois qu'il est vrai, car souvent je me suis trouvé la nuit en combats avec les ennemis, songeant des malheurs que je voyais arriver après et des bonnes fortunes aussi. J'ai eu ce malheur-là toute ma vie, que dormant et veillant je n'ai jamais été en repos ; j'étais assuré qu'ayant quelque chose à faire et en ma tête, je ne manquais jamais d'y être toute la nuit : c'est une grande peine.
Le lendemain, qui fut le dimanche, l'on me vou * lut amener aux bains : je ne voulus pas y aller, m'étant imprimé en ma fantaisie que le roi devait tomber en quelque malheur, me souvenant toujours du songe du roi Henri, et quoi qu'on sût dire, nous nous en revînmes le lundi. Le jeudi vint un consul de Lectoure qui me dit que le sieur de Fontrailles, sénéchal d'Armagnac, demeurait enfermé dans le château, et ne sortait point dehors, et que toute la nuit ils entendaient là dedans frapper contre quelque muraille ou bien contre du bois, et que les huguenots de la ville préparaient secrètement des armes. Je l'en fis retourner, l'assurant que le sieur de Fontrailles ne ferait jamais rien qui portât préjudice au service du roi, me fiant sur une promesse qu'il m'avait faite à Agen en ma maison. Ledit consul ne prenait point cela pour bon payement. Je lui dis qu'il regardât de bien près ce que ledit sénéchal ferait. Le vendredi arrivèrent deux consuls de Moissac, qui me vinrent dire que deux ou trois 15 m — 13
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officiers du roi qui étaient de Montauban, et plusieurs autres, s'étaient rendus à Moissac, pour des apparences qu'ils avaient vues dans ledit Montauban de la prise des armes. Je les fis retourner et leur dis que, sans faire aucune émotion ni levée d'armes, ils fussent soigneux de la garde de leur ville, et s'ils entendaient que les autres prissent les armes, qu'ils les prissent aussi, et que du tout ils m'avertissent. Le dimanche, M.deSaincthorent vint dîner avec moi, et arrêtâmes d'aller le lundi voir voler nos oiseaux, et qu'il se rendrait à la pointe du jour à Cassaigne. Sur le minuit m'arriva un messager du sieur de La Lande, chanoine d'Agen, qui m apporta une lettre, et une que M. de Lauzun lui avait envoyée. La sienne disait : « Je vous envoie une lettre que M. de Lauzun m'a mandée en si grande diligence, que l'homme qui l'a portée n'a pu aller plus avant, » En celle de M. de Lauzun y avait : « M. de La Lande, avertissez promptement et en diligence M. de Montluc comme les huguenots ont pris les armes à Bergerac, et sont allés incontinent prendre les chevaux de M. le" marquis de Trans, qu'il tenait à Eymet, et que tous ceux de ce pays les prennent. » Et par ce que M. le marquis de Trans avait une querelle contre son beau-frère nommé M. de Saint-Laurent, pour quelques procès, je pensai promptement que c'étaient les gens dudit Saint-Laurent qui seraient allés pour exploiter quelque exécutoire de dépens contre ledit sieur narquis, et n'en fis autre compte. Sur la pointe du