‹ CommentairesChapitre 81 sur 126 · INQUIÉTUDE POUR LECTOURE · texte numérisé non relu

INQUIÉTUDE POUR LECTOURE

trouvé gentilhomme son voisin qui fût à sa maison, et M. de Tilladet même s'était fait saigner ce matin; de sorte qu'il ne vint qu'un archer de ma compagnie, nommé Seridos, et deux enfants de M. de Béraud, qui étaient aussi de ma compagnie, leur père s'étant trouvé malade, et un mien parent, nommé M* de La Vit. J'attendis là M. de Verduzan jusqu'à midi, et ne voyant venir personne, je délibérai m'en aller à Lectoure sans plus rien attendre, me doutant bien encore que j'y arriverais bien tard. L'on me disait que si le sénéchal était bien habile, et qu'il eût des gens dans le château, que facilement il me déferait dans la ville. Je répondais aussi que si j'attendais davantage, il serait averti de l'arrivée des trois, qu'il se saisirait des portes, et je ne pourrais entrer dedans, et qu'il valait mieux mettre à l'aventure nos vies dedans la ville, que de demeurer dehors, et la ville perdue. Nous montâmes à cheval, n'étant que six maîtres, et pouvions être en tout, compris les valets, trente chevaux. Je fis venir après moi quatorze arquebusiers, conduits par un prêtre nommé Malaubère, et leur commandai venir toujours le trot après nous; et ainsi nous en allâmes avec ces grandes forces. Et comme nous fûmes près de Taraube, une petite lieue de Lectoure, arriva un homme à cheval, dépêché par les consuls et par le capitaine Mauriez, qui me mandaient qu'ils s'étaient saisis des portes, et que la ville était toute en armes, et me mandaient aussi de les avertir par quelle porte je voulais entrer. Je lui

dis : « Par la porte du château ; » et il s'en retourna courant comme il était venu. Là par fortune se trouva le sieur de Lussan et le capitaine son frère, qui vinrent au-devant de moi, ne sachant rien de ceci, car ils y étaient pour quelque appointement de procès, et ainsi entrâmes dans la ville. Et comme nous fûmes au logis chez M. de Puységur, je priai ledit sieur de Lussan d'aller dire à M. de Fontrailles qu'il vînt parler à moi, car je lui voulais dire chose qui concernait le service du roi. lime manda qu'il n'en ferait rien, et qu'il était dans le château de la part de la reine de Navarre, dame et maîtresse desdits château et ville. Je lui contremandai que s'il ne venait, j'assaillirais ledit château au son de la cloche, et assemblerais toutes les villes voisines. Je crois qu'il s'étonna; alors il vint. Je lui dis que je voulais avoir le château pour y mettre des gens qui fussent de la religion du roi, et un gentilhomme pour y commander, jusqu'à ce que j'aurais vu ce commencement d'émotion à quelle fin il tendait. Il me fit réponse qu'il était bon serviteur du roi, et qu'il aimerait mieux être mort que faire chose contre sa volonté. Je lui dis que je l'en croyais bien, mais que cependant je me voulais assurer du château, et que je me fiais plus de moi-même que de lui. Et après quelques contestations, M. de Saincthorent dit quelque chose et s'attaqua à lui : il ne s'en alla pas sans réponse. S'il ne se fût résolu, je l'allais faire prendre prisonnier. M. de Lussan le tira à part, et lui remontra qu'il se faisait un grand

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tort de n'obéir, et qu'il ne lui allait que de sa vie, car je mourrais plutôt là que je ne l'eusse; qu'il savait bien quel homme j'étais. Alors il vint à moi, et me dit qu'il était prêt de me remettre le château, mais qu'il me priait bien fort que je le laissasse rentrer dansicelui, et y dormir cette nuit, afin de faire apprêter tous les meubles qu'il y avait dedans pour s'en aller le matin. Je le priai de ne bouger de la ville, et que je baillerais en garde ledit château à gentilhomme catholique que lui-même nommerait : il en nomma plusieurs, mais je n'y voulus entendre. Et comme il vit que je n'y voulais pas mettre ceux qu'il voulait, il nomma M. de La Cassaigne, voisin de la ville, qui depuis a été lieutenant de la compagnie de M. d'Ame, lequel me contenta, et l'envoyai incontinent quérir. Je fis un pas de clerc, car je laissai rentrer ledit sieur de Fontrailles sur sa foi dans le château : il faut toujours prendre tout au pis.

Cependant arriva M. de Verduzan avec quatre ou cinq gentilshommes, et M. de Maignas, et d'heure à autre il en arrivait. Après souper nous sortîmes hors du château, et je me mis à regarder la fausse porte de la fausse braie, et commençai à disputer avec eux, que si le sénéchal avait baillé assignation de se rendre cette nuit-là à la fausse porte, que les gardes et sentinelles de la ville ne l'eussent su garder qu'il ne mît des gens dedans; je réso lus de faire coucher Beauville, commissaire de l'artillerie, et le prêtre avec les quatorze arquebusiers

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dans la fausse braie, entre les deux fausses portes ; ce qui fut bon pour moi, car autrement ils nous auraient attrapés, et coupé la gorge à tous cette nuit-là. Voyez comment un homme peut tomber en péril par sa faute, car je pensais être bien sage et avisé, et toutefois je mis une place de telle importance en danger d'être perdue, et tous le pays. Je ne m'arrêtai encore en cette garde, car j'ordonnai que tous les gentilshommes et serviteurs coucheraient vêtus, et mandai que tous ceux de la ville en fissent de même. Le matin, au soleil levant, ledit sieur sénéchal vint à moi me prier encore de lui laisser le château, et qu'il me baillerait cautions, et beaucoup de promesses qu'il me faisait. Je lui répondis qu'il perdait son temps, et que je voulais mettre des gens dedans ; et comme il vit qu'il n'y avait plus de remède, il reçut le sieur de La Cassaigne avec vingt soldats dedans, puis me vint dire adieu. Je lui conseillais de demeurer dans la ville, mais il me répondit qu'il ne se fierait point aux habitants, et me commença à dire que je lui faisais souffrir un grand tort de ne me fier point à lui, et qu'il était de race trop remarquée d'être bons serviteurs et loyaux sujets de la couronne de France, et que les siens avaient sauvé le royaume. Je lui répondis que son grand-père, de qui il voulait parler, ne sauva jamais le royaume, et que de son temps régna le roi Louis XII : en ce temps-là le royaume n'avait été jamais en péril d'être perdu ; et que si c'était du temps du roi Charles VII reti-

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ré à Bourges qu'il voulût parler, que cet honneur-là devait être attribué à Poton et à La Hire : toutes les chroniques sont pleines de leur valeur ; car La Hire et Poton, deux gentilshommes gascons, furent cause du recouvrement du royaume de France ; et que je ne niais pas que son grand-père ne fût un grand et jvaillant capitaine, ayant cinquante hommes d'armes des ordonnances, et étant général de douze cents chevaux-légers, dont la plupart étaient Albanais; et qu'il avait fait de grands services au roi, et qu'aussi le roi lui avait fait épouser l'héritière de Ghâtillon, qui avait sept ou huit mille livres de rente ; que la maison dont son père était sorti, qui est celle de Fontrailles, était aussi pauvre que la mienne. Alors tout à coup [il se mit en colère disant : « Plût à Dieu, plût à Dieu que je mourusse tout à cette heure pourvu que M. le prince de Navarre fût d'âge pour commander !» — « Eh quoi ! lui dis-je, souhaitez-vous votre mort pour M, le prince de Navarre? vous ni homme de votre race ne reçûtes jamais bien ni honneur de la maison de Navarre, ni d'autre que du roi. » Alors il me dit qu'il était vrai, mais qu'il aimait tant M. le prince de Navarre, qu'il voudrait être mort pouvu qu'il fût ainsi qu'il disait. Alors je commençai à douter qu'il y avait quelque chose sous corde : et ainsi me dit adieu. M. de La Cassaigne, qui était là, l'accompagna jusqu'au devant du château ; et comme il voulut monter à cheval, il dit en manière d'un homme désespéré : « 0 malheu-

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reux que je suis ! je ne m'oserai plus trouver devant les gens de bien ! » Alors M. de La Cassaigne dit qu'il avait tort de se plaindre de moi : car je lui avais usé de toutes les honnêtetés qu'il pouvait désirer, et que par aventure un autre ne l'eût pas tant respecté comme j'avais fait. Et il lui répondit ces mots : « Mais vous n'entendez pas le tout ; aujourd'hui le royaume de France est en proie, et adieu vous dis. » Il monta à cheval s'en allant droit à La Garde, maison de M. de Fimarcon son oncle.

Avant que le sieur de La Cassaigne fût revenu à moi, arrivèrent quinze ou seize paysans chargés d'arquebuses, hallebardes et arbalètes, et à la porte de la ville en avaient laissé autant, lesquels menaient un garçon prisonnier, et l'amenèrent dans ma chambre en présence de tous les gentilshommes qui là étaient, et me dirent qu'ils étaient de La Masquère, à un quart de lieue de Lectoure, qui sont sept ou huit métairies qni se touchent, et qu'à minuit étaient arrivés là une grande troupe de gens armés à pied et à cheval, et qu'ils s'étaient mis dans un pré tout joignant des maisons, et que là ils s'étaient couchés par terre. Les pauvres gens les voyaient, et n'osaient sortir hors des maisons. Ils envoyèrent six chevaux jusqu'aux faubourgs de Lectoure, et là prirent langue, que j'étais entré dans la ville avec grand nombre de gentilshommes. Ayant envoyé reconnaître ceux que j'avais mis dehors pour empêcher le secours, par là ils virent

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que leur entreprise était rompue, et pensèrent que le sénéchal était prisonnier ; ce qui fit qu'ils s'en retournèrent courant vers leurs troupes, et à leur arrivée dirent que j'étais entré dedans la ville, et que j'avais pris le sénéchal prisonnier, et qu'avant qu'il fût jour il se fallait retirer pour n'être pas connus ; et, comme la nuit n'a point de honte, l'effroi les prit si grand qu'ils commencèrent à jeter les armes en fuyant, et passèrent à la pointe du jour auprès de Plieux, là où ]a commune se mit après, et eux abandonnèrentles armes en fuyant; la commune de Plieux les ramassa presque toutes, et une partie ceux de La Masquère. Les gens de cheval coururent droit à l'autre troupe, qui avait fait halte à Sainte-Roze;attendant qu'ils eussent mandement de marcher, et ils prirent l'effroi se retirant courant droit à leurs maisons d'où ils étaient partis. Les principaux chefs de ces deux troupes étaient le sieur de Montamat, frère du sénéchal, les sieurs de Castelnau, d'Audaus, de Popas et de Peyrecave. Je ne sus pour lors rien de la troupe de Sainte Roze, car le garçon ni les paysans de La Masquère n'avaient rien entendu que de celle qui était là. Tous les gentilshommes me conseillaient de faire aller prendre le sénéchal, et le retenir prisonnier, ce que je ne voulus faire, respectant la maison de Fimarcon, de laquelle il est neveu, et remontrai que si je le tenais prisonnier, la cour de parlement de Toulouse me l'enverrait incontinent demander, et justement je ne leur pourrais pas refuser,

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et s'ils le tenaient, il ne vivrait pas deux heures. Or je ne voulais pas être cause de sa ruine.

Étant en ces disputes, M. de La Cassaigne me raconta les propos qu'il lui avait tenus à leur départ, sans que personne l'eût entendu. Je le priai d'aller par la ville reconnaître quelque huguenot ami du sénéchal, et qu'il lui donnât toute assurance que déplaisir ne lui serait fait, pourvu qu'il révélât l'entreprise. Il s'en alla parler avec un qui était fort son ami, lui dit ce que le sénéchal lui avait dit à son départ, et qu'il lui allait de la vie s'il ne révélait ce qu'il en savait. Et après lui avoir baillé l'assurance qu'il lui demanda, il lui dit : « Et qu'avait que faire M. le sénéchal d'entrer en tant de disputes avec M. de Montluc ? J'étais derrière lui quand il contestait avec ledit sieur, et me suis émerveillé qu'il ne l'a pris prisonnier, car, s'il l'eût fait, nous autres de la religion étions tous morts. Je vous prie, faites que nous n'ayons point de déplaisir, car il n'y a personne de la religion qui sache l'entreprise de France ni de cette ville, qui ne soit sorti avec lui, réservé moi qui n'ai osé. Aujourd'hui ou bien demain le roi ou la reine sont pris ou morts, et tout le royaume de France révolté. » Voyez un peu comment ces gens surent cacher une telle entreprise ! On médit que dans leur consistoire on les faisait jurer et renier paradis s'ils révélaient jamais rien. M. de La Cassaigne tourne promptement à moi, et me tirant à part, me conta ce que l'autre lui avait dit, Alors me va souvenir des aver-

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