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ENTREPRISE DÉJOUÉE

couché dans le procès; et après que les troupes seraient maîtresses delà ville, les gens devaient venir au grand trot devant La Cassaigne, où j'étais, qui n'était qu'à trois lieues de Lectoure, et me devaient enfermer dans le château ; et en même temps toutes leurs églises de Nérac, Casteljaloux, Tonneins, Clairac,Montrejau,Gondom, Moncrabeau, et autres lieux des environs, devaient venir en courant autour du château. Voilà les bonnes prières de leurs ministres. Et parce qu'il n'y a point de flancs, ils se tenaient assurés de m'avoir en deux fois vingtquatre heures avec la sape. Rapin se rendit avec quatre cents hommes ce même jour à Grenade, étant parti de Montauban, et devait, incontinent qu'il serait averti, marcher jour et nuit devant ledit lieu de La Cassaigne. Ils faisaient état que je ne pouvais être secouru de huit jours, parce qu'il n'y avait point de ville forte où l'on se pût assembler, ayant eux pris Lectoure. L'entreprise était sûre, si je me fusse endormi ou que j'eusse voulu marcher en lieutenant du roi, et attendre jusqu'au matin que ceux que j'avais avertis fussent arrivés.

En ceci les lieutenants du roi peuvent prendre un bon exemple aux avertissements que j'avais, à l'intelligence et prompte résolution, et à ne regarder si j'étais faible ou fort quand je marchai pour m'aller jeter dans la ville : car toutes ces choses sauvèrent la ville au roi, et à moi la vie, et par conséquent tout le pays, qui était entièrement perdu si j'eusse été tué et que Lectoure fût été prise,

car Ton ne se pouvait sauver que dans les portes de Toulouse et Bordeaux. Et comme toute la France eût entendu que la Guyenne était perdue, je laisse à discourir aux gens de bon jugement combien les affaires du roi se fussent refroidies : je crois que la plus" grande part eussent cherché parti. Ne vous mettez donc point ceci devant les yeux, messieurs les lieutenants du roi : Il faut que j'attende la noblesse, il faut que j'aille accompagné. Si vous êtes tel que vous devez être, c'est-àdire craint et aimé, vous tout seul en vaudrez cent: chacun qui vous verra marcher ira au secours et prendra cœur ; et vos ennemis, pour un homme que vous aurez, ils diront que vous en aurez cent. Il n'est pas temps de marchander en telles affaires, ni faire le long, car cependant que vous voulez marcher en grand seigneur, vous perdez votre place. Prenez garde à l'erreur que je faillis faire ayant laissé rentrer le sénéchal dans le château sur sa foi : nous sommes en un temps qu'il se faut défier de tout le monde, car on fait bon marché de se dispenser de ce qu'on a promis ; on s'excuse qu'on a donné sa foi par force, et cependant vous voilà dehors. Ne remettez jamais à demain ce que vous pourrez faire aujourd'hui ; car il ne tint à rien que je ne fusse perdu, et si je n'eusse mis ces gens dehors, le secours entrait, et le sénéchal eût eu raison avec sa foi de se moquer de moi. Voilà l'entreprise qui était en la Guyenne. J'oserai dire que Bordeaux n'était guère assuré si j'eusse été tué, car

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un pays sans chef est fort hasardé, et les huguenots avaient beaucoup d'intelligence dans cette ville là.

Après Tordre laissé à M. de La Gassaigne pour Lectoure, ce même mardi, qui était le jour de Saint- Michel, ou bien le lundi, je m'acheminai en extrême diligence dans Agen, et tout incontinent mandai venir à moi le sieur de Nort, conseiller, et Delas, avocat du roi, lesquels me servirent toujours en toutes mes dépêches, et étaient de mon conseil en toutes choses. Nous fîmes venir deux clercs du greffe et deux secrétaires que j'avais : de toute la nuit ne fîmes qu'écrire lettres à tous les seigneurs et gentilshommes du pays ; je crois que cette nuit nous en fîmes plus de deux cents. Le frère aîné dudit conseiller, nommé de Naux, qui était consul, ne fit toute la nuit que chercher messagers pour envoyer de tous côtés. Je donnais avis à tous, tant de l'entreprise de Lectoure que de ce qu'avaient dit le sénéchal et l'autre qui avait confirmé le dire dudit sénéchal; je les avertissais qu'à présent se connaîtraient les bons et fidèles sujets du roi, et qui serait bon Français, et que depuis qu'il y avait roi en France, ne s'était présenté une si belle occasion pour faire connaître la fidélité et loyauté que nous devons porter à la couronne de France ; et qu'à ce coup il y allait de la vie du roi, ou de la vengeance de sa mort ou prison, et que ceux qui demeureraient en leurs maisons, on les pourrait remarquer pour déloyaux au roi et à sa couronne ; que les

Gascons n'avaient jamais été marqués de telle marque ; que je les priais que nous ne la laissassions point à ceux qui nous avaient engendrés, ni à ceux que nous laisserions après nous. Bref, je n'oubliai toutes les choses dont je me pouvais aviser qui pouvaient affectionner les hommes à prendre les armes et à secourir le roi, et assignai tout le monde à Agen, au dixième du mois d'octobre. Les susdits et moi demeurâmes cinq jours et cinq nuits, ne faisant que dépêches de tous côtés; je ne crois point qu'en vingt-quatre heures nul de nous eût une bonne heure pour dormir, de sorte que tous trois faillîmes tomber malades. J'ai toute ma vie haï ces écritures, aimant mieux passer toute une nuit la cuirasse sur le dos que non pas à faire écrire, car j'ai été mal propre à ce métier : il peut y avoir du défaut de mon côté, comme j'ai remarqué aux autres qui s'en soucient trop, aimant mieux être dans leurs cabinets qu'aux tranchées. De tous côtés me venaient nouvelles que tout le monde se préparait pour marcher. Je dépêchai quarante capitaines de gens de pied, quatre compagnies de gens d'armes, qui furent les sieurs de Gondrin, de Masses, d'Arne et de Bazordan, et huit ou dix cornettes d'arquebusiers à cheval. Je baillai les gens de pied à M. de Saincthorent qui était colonel des légionnaires, quinze enseignes pour lui, et quinze pour mon fils le chevalier de Malte, qui était en Piémont, auquel j'écrivis de se rendre au camp. Je l'envoyai vers Sa Majesté après avoir su ce qui se

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