LA REINE DE NAVARRE
lui montrer que l'on avait soupçon d'elle? Si je l'eusse fait, elle eût dit et m'eût chargé d'être cause de lui avoir fait changer la bonne volonté qu'elle avait toujours portée au service du roi, et n'eût pas ladite dame eu faute de soutien à la cour contre moi, pour me charger le bât plutôt que la selle. J'aime beaucoup mieux qu'elle ait fait ce qu'elle a fait sans occasion, que de l'avoir fait avec l'occasion qu'elle eût pu mettre en avant: toujours le plus petit a le tort. Si le roi ou la reine avaient envie que je le fisse, pourquoi est-ce que l'on ne me le mandait? je n'eusse rien craint alors. On veut que je sois prophète. Je prenais bien garde à ce qui se faisait en Béarn, parce que ce pays est fort gâté de cette religion qu'elle y a semée : je ne sais pas qui Votera. Il y avait plusieurs ministres, lesquels avec leur douce mine ne chantaient que la guerre ; mais quant à elle, je n'eusse jamais pensé qu'elle eût fait une telle faute qu'elle eût jamais voulu hasarder son État comme elle fit, lequel le roi lui avait conservé. Je crois que ces bons ministres, sous prétexte de la parole de Dieu, la tirèrent à leur parti; car pour cet effet ils n'oublient rien, et disent merveilles à qui les veut écouter. Elle partit de Nerac un dimanche matin ; ma femme lui allait faire la révérence ce même jour, M. de Saincthorentet mes enfants avec elle, pour courir la bague et donner passe-temps à M. le prince, ayant fait état de n'en bouger de huit ou dix jours. J'y envoyais ma femme expressément pour l'entretenir toujours en assu-
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rance de moi et des catholiques, que nous ne prendrions point les armes. Ce même dimanche, à la pointe du jour, arriva un contrôleur des siens, par lequel elle me mandait qu'il ne fallait pas que ma femme y allât, car elle s'en allait à Casteljaloux, pour quelques nouvelles qu'elle avait entendues, qu'aucuns brouillons de sa religion avaient envie de remuer quelque chose, et qu'elle les en garderait bien. Je connus alors que c'était autre besogne que d'y donner ordre, car elle l'eût bien pu faire de Nerac même, sans aller à Casteljaloux: toutefois je ne pouvais bien entendre le fond de son dessein. Le lendemain matin je m'en allai à Agen, et dépêchai devers M. deMadaillan, afin que secrètement il assemblât tous ceux de ma compagnie de delà la rivière de Garonne à La Sauvetat, où est sa maison, et au chevalier mon fils, qui était colonel en Guyenne, qu'il avertît tous ses capitaines, afin que jour et nuit ils s'acheminassent en diligence au Port Sainte-Marie avec quinze ou vingt arquebusiers à cheval chacun, et qu'ils n'attendissent point d'en avoir davantage. Je mandai aussi à M. de Fontenilles, qui était en garnison à Moissac, qu'il en fît de même, et qu'il mandât à ceux de sa compagnie qui n'étaient en sa garnison, qu'ils le suivissent en diligence.
La reine de Navarre ne demeura que deux jours à Casteljaloux, et prit son chemin droit à Tonneins et Eymet. Son partement fut si bref, qu'il s'en fallut quatre heures que le chevalier mon fils ne se