CHAPITRE LU
CommeAtles Indiens de Vintërietir s'établissent sur le bord de
la riTÎére.
QoAND les eaux sont basses , les Indiens de l'intérieur viennent vivre sur le rivage avec leurs enfants et leurs femmes , pour Jouir de la pêche; car le poisson est abondant et trèsgras. Alors ils mènent joyeuse vie , ils dansent et chantent le jour et toute la nuit.eomœe lies
gens qui ont leur nourriture assurée. Mais lorsque la rivière commence à monter, ce qui arrive vers le mois de janvier , ils se retirent dans des endroits sûrs. L'eau s'élève, à cette époque , à six brasses au-dessus de la cime des rochers qui bordent le fleuve. Elle s'étend à plus de cent lieues dans les plaines et dans l'intérieur des terres , de sorte que Ton dirait de la mer. Elle couvre les arbres et les palmiers qui croissent dans la contrée, si bien que les vaisseaux naviguent au dessus. Cela arrive régulièrement tous les ans lorsque le soleil passe du tropique au delà de la ligne, pour regagner le tropique en-deçà, qui est à la hauteur de Fembouchure de la rivière del Oro (i). Quand l'eau arrive au sommet des falaises du fleuve , ils ont pour cette circonstance des canots tout prêts et très-grands; ils mettent au milieu deux ou trois charges de
(0 Ce ne pout être que le RicMie-Oura ^ rivière de TAfrique occidentole qui se jette dam Tocéan Atlantique après avoir traversé le désert de Sahara.
DE GABEÇA DE VACA. ^qS
limon y et ils y pratiquent un foyer ; Tlncfien s'y place avec sa femme , ses enfants et son ménage , puis ils se laissent emporter par le courant. Ils font du feu dans ce foyer, ils y préparent leurs aliments et ils y couchent. Ils voyagent ainsi pendant quatre mois que dure la crue des eaux ; lorsqu'elles sont arrivées à leur plus grande hauteur, ils débarquent dans les terrains qui restent découverts , et ils y tuent les cerfs, les tapirs et les autres bêles sauvages échappées à l'inondation. A mesure que les eaux se retirent pour rentrer dans leurs lits, ils reviennent en chassant et en péchant, comme ils se sont avancés , et ils ne descendent pas de leurs canots jusqu'à ce que les bords sur lesquels ils ont l'habitude d'établir leurs maisons soient à découvert.
Il faut voir, lorsque les eaux baissent, la quantité de poissons qu'elles laissent à sec. Alors , c'est-à-dire à la fin de mars et d avril , toute la contrée en est empestée. A cette époque tous les naturels, et nous-mêmes, nous
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étions si malades , que nous en pensions mou* rir ; et , comme c'est alors le printemps dans ce pays-là, ce désagrément est insupportable. Au mois d'avril , tous ceux qui étedent malades commencèrent à se bien porter.
Tous les Indiens retirent le fil dont ils ont besoin pour leurs filets dNme espèce de cardon ; ils brisent cette plante et la mettent dans des bourbiei^; quinze jours après, ils la retirent et la raclent avec une coquille de mytule; le filestalorsnettoyéetphis blanc que laneige.
Cette nation n'a point de chef, quoique dans ce pays toutes les peuplades en aient un ; mais ceux-ci sont des pécheurs , des sauvages, des brigands ; ils habitent sur les confins du pays. Tous , ainsi que d'autres peuplades de la rivière par où le gouverneur entra , s'opposèrent à ce qu'aucun Espagnol ni Indien Guarani ne débarquassent. Le gouverneur leur fit des présents , dans la crainte qu'ils ne prissent les armes, et il leur dit qu'il arriverait d'autres navires de chrétiens et des Indiens
Guaranis ses amis, de les recevoir comme tek et de bien les traiter.
On se remit en route un vendredi matin , on entra dans un très-grand bras du fleuve qui passe à travers de petits bois. Les dorades sont si nombreuses, qu'on en voit continuellement passer. Le courant est plus fort qu*on ne Tavait encore trouvé ; on le remonta k vorles et à rames. Les Espagnols et les Indiens y prirent, dans Fespace d'une heure, une quantité considérable de dorades^ Il y eut des chrétiens qui eux seuls eu* tuèreot quarante; elles sont si grosses, qu'elles "pèsent une demi-arrobe, et quelques-unes une arrobe. Gest un excellent poisson ; la tète est te meilleur morceau; on en tire beaucoup d'huile , et ceux qui s'en nouiTissent deviensnent très-replets. Le bouillon , au bout d^n mois , guérit toute espèce de lèpre ou de gale que l'on pttisse avoir.
On continua de naviguer par un bon vent, et, le soir du nS octobre, le gouverneur arriva
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à un embranchement du fleuve qui se divise dans cet endroit en trois parties ; la principale ^orme une grande lagune que les Indiens nomment la rivière Noire : elle coule vers le nord; les autres bras, qui sont d'une belle couleur , se rejoignent un peu plus loin. Gabeca de Vaca continua d'avancer jusqu'à l'entrée d'une rivière qui pénètre dans les terres à gauche vers le couchant. Là il devint impossible de reconnaître le Rio-Paraguay , à cause d'un grand nombre de cours d'eau et de grandes lagunes qui , dans cet endroit, sont indépendantes les unes des autres. Les embouchures sont si multipliées , que les Indiens du pays,qui les parcourent continuellement dans leurs canots, ne les reconnaissent qu'avec peine; souvent même ils s'y perdent. Ils nomment la rivière, dans laquelle le gouverneur entra, Ygatu, ce qui veut dire bonne eau. Jusqu'à présent nous avions navigué en remontant; mais une fois dans la lagune, nous avions le courant pour nous.