AVEC LES
MATTH. MARC
LUC I
1 Pource que plusieurs se sont appliquez à mettre par ordre un récit des choses qui ont esté entièrement certifiées entre nous.
2 Comme nous ont Laillé à cognoistre ceux qui dès le commencement les ont eux-mesmes veuës, et ont esté ministres de la parole :
3 Il m'a aussi semblé bon, après avoir tout comprins dés le commencement jusques au bout, 6 trèsexcellent Théophile, que je l’en escrive par ordre :
4 Afin que tu recognoisses la certaineté des choses desquelles tu as esté informé.
Entre les Evangélistes, il n’v à que sainct Luc seul qui use de préface, par laquelle il expose en brief la cause qui la induit à escrire. Touchant ce qu'il addresse son livre à un particulièrement, la chose semble absurde : veu que son devoir estoit plustost de sonner la trompette pour appeler un chacun à la 107, comme par un cri public. Il semble donc qu’il n’y à pas grande raison qu'il ad-
dresse yci en particulier à son Théophile, la doctrine laquelle n’est point pour un pe pour deux, mais doit estre commune à tous. Voylà qui à fait qu'aucuns ont pensé que le mot de Théophile, ne fust point le nom propre d’un homme, mais que sous iceluy estoyent comprins tous fidèles, pource qu’en la langue Grecque il signifie autant qu'Aimant Dieu. Mais l’épithète qui est quant et quant adjousté,
monstre assez le contraire. L’absurdité qu'ont voulu eschapper ceux qui ont mis en avant ceste opinion, nest point à craindre : car en cas pareil nous ne dirons pas que la doctrine de sainct Paul n’appartiene à tous, jà soit que de ses Epistres les unes ayent esté dédiées à certaines villes, les autres mesmes à des partic uliers. C’est bien au contraire : Car si nous regardons la condition et l'estat de ces temps-là, nous confesserons que sainet Luc a fait ceci pour un bon et louable regard. Les Tyrans estoyent dressez d’un costé et d’autre pour empescher le cours de la saine doctrine, par menaces et tormens : et sur cela Satan et ses ministres prenoyent occasion d’espandre tousjours quelque fumée de fausses et meschantes opinions, pour obscurcir la clarté de la pure vérité. Et pource que la pluspart du monde ne se soucioit pas beaucoup d'entretenir la pureté de l’Evangile, et qu'il y en avoit bien peu qui entendissent ce que Satan machinoiït de faire, et à quelle conséquence pouyoyent venir telles ruses : selon qu’il se trouvoit des gens excellens en foy, et ayans plus de grâces du sainct Esprit que les autres, il faloit aussi que ceux-là s’employassent plus vaillamment, et feissent plus grand devoir d'entretenir la doctrine en sa pureté, et la maintenir Contre toutes Corruptions et erreurs. Tels personnages ont esté par le vouloir de Dieu ordonnez comme gardes de ces saincts registres, | € afin que la doctrine céleste parveinst entière et sauve par leurs mains jusques à ceux qui viendroyent après. Sainct Luc donc dédie son Evangile à Théophile, alin qu’il en soit un bon gardien : comme nous voyons que sainct Paul baille Ja mesme charge à Timothée, en la seconde Epistre, chapitre premier, 44, et ILE, 44.
A Pource que plusieurs se sont appliquez. Pour rendre raison de ce qu'il s’est mis à escrire, il semble qu’il allègue une chose qui plustost l’en devoit destourner. Car c’estoit travailler sans proufit que de mettre en escrit une histoire desjà traitée par d’autres : mesmement si ceux-là s’y estoyent portez fidèlement.
Or il ne dit pas un seul mot pour les accuser, Gu de fraude, ou de négligence,
ou de quelque autre faute. C'est donc autant comme s’il disoit qu’il veut recommencer une besongne qui est desjà faite.
À cela je respon, que combien qu’il espargne ceux qui ont escrit devant luy, entant qu’il ne les taxe point apertement :
touteslois il n’approuve pas entièrement leur labeur. Il ne dit pas expresséement qu’ils ayent escrit des choses incertaines :
toutesfois en mettant de son costé la vérité et certaine cognoissance des affaires, il monstre tout doucement qu’on ne se doit pas aSseurer entièrement sur leur dire. Si on dit que sainct Luc devoit plustost les toucher vivement, et les reprendre fort et ferme, puis qu’ils abusoyent les gens : je respon derechef qu'il se peut faire que leurs fautes estoyent légères, et partoyent d’un zèle inconsidéré plus que de malice : et pourtant qu’il n’y avoit cause suffisante pour s’aigrir Contr’eux. Et de faict, il est aisé à croire que c'estoyent Seulement quelques commencemens, lesquels pour lors ne faisoyent pas grand mal : mais eussent peu porter grand préjudice à la foy le temps à venir, qui n’y eust remédié de bonne heure. Au reste, C’est une chose bien à noter, que Dieu s’est ainsi servi de sainet Luc, pour trancher chemin à toutes escritures superflués : et à fait quant et quant par son conseil admirable, que les livres ont esté réjettez du consentement de toute l'Eglise, x. qu'on ait authorizé seulement ceux-
1, esquels apparoissoyent clairement les marques de la souveraine majesté. Et d'autant moins est supportable la bestise d’aucuns estourdis, qui véulent induire le monde à approuver des livres pleins dé fables et contes mal dressez sous le nom de Nicodème, ou de quelque autre. Qui ont esté cer tifié iées entre nous. Le mot dont use sainct Luc signifie des choses bien prouvées et Gériitèes, tellement qu’il n'en faut plus douter. L'ancien translateur Latin du nouveau Testament s’est souvent abusé à l'endroit de ce mot, et par faute d'entendre la droite signification d’iceluy, nous a corrompu aucuns beaux passages. Comme entr'autres ce- Iuy de l’Epistre aux Romains, chapitre XIV, 5, où sainct Paul veut qu'un chacun soit bien résolu en soy-mesme, afin que
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 3
la conscience estant démenée çà et là par opinions douteuses, ne soit tousjours en bransle et tremblement. Du mesme mot aussi descend un nom Grec, Plerophoria, qui signifie une certitude et ferme persuasion, Sur laquelle lés consciences se puissent seurement arrester et appuyer. Et en lieu de cela le translateur ancien à mis le mot de Plénitude, là où il n’y a nul propos. Au reste, (comme j’ay desjà adverti) sainct Luc fait yci tacitement une antithèse : car en s’attribuant lauthorité d’un bon tesmoin digne de croire, c’est tout autant comme. s’il disoit qu'on ne doit point adjouster foy à ceux qui parlent autrement. Æntre nous : c’est-à-dire à un chacun de nous. Mais il semble qu’il mette yci le rapport des hommes pour fondement de la foy : laquelle néantmoins {comme nous sçavons) doit estre appuyée en la seule parole de Dieu. Et aussi la certitude de la foy est une œuvre du sainèt Esprit qui scellé la parole en nos cœurs. À cela je respon que la foy ne se peut contenter du tesmoignage des hommes, quels qu'ils soyent, si l'authorité de Dieu ne va devant: Mais quand le sainét Esprit nous a tesSmoigné intérieurement que C’est Dieu qui parle, alors nous donnons aussi quelque lieu aux tesmoignages des hommes pour nous asseurer quant à la certitude de l’histoire.
Jappelle certitude de l’histoire, la cognoissance que nous avons des choses advenues, ou les ayans veuës nous-mesmes ou pour en avoir ouy parler à d’autres. Car quand il est question des œuvrès manifestes de Dieu, nous devons adjouster foy au rapport de ceux qui les Ont veuês, aussi bien comme si elles avoyent esté faites devant nos yeux. Il y a aussi un poinet qui n’est pas à omettre :
C’est que sainct Luc ne se fonde pas sur le diré de quelques particuliers et gens de peu d'estime, mais de ceux qui avoyent esté Ministres de la Parole. En leur baïllant ce titre, C’est autant comme s’il disoit que leur dire doit bien avoir autre authorité que si C’estoyent des hommes qui parlassent. Car il signifie que il a éu certitude de l'Evangile par la bouche de ceux ausquels Dieu avoit baillé la Charge de le publier. Et de là vient la
certitude de laquelle il fait mention un peu après, laquelle autrement pourroit estre esbranlée, sinon qu’elle fust fondée en Dieu. C’est donc un mot de grand poids, quand il nomme Ministres de la parole, ceux desquels il a receu son Evangile. Car de là les fidèles concluent que ce sont tesmoins ausquels il se faut arrester, et lesquels il n’est permis de rejetter. Erasme en sa translation, voulant imiter un passage de Virgile, en lieu de ces mots, Ministres de la parole : dit, Qui avoyent esté comme partie des choses qui ont esté faites. En quoy il monstre que il n’a pas bien poisé en quelle estime on doit avoir la vocation de Dieu, ou que c’est qu’elle vaut. Car sainct Luc ne parle point yei à la façon des gens profanes : mais en parlant à son Théophile, il nous advertit tous de regarder ja commission donnée par Jésus-Christ, afin qu’en toute révérence nous escoutions le Fis de Dieu parlant par ses Apostres. Si quelqu'un veut prendre vyei ce mot Parole pour Chose, je ne l’empesche point.
Quant aux autres qui le prenent pour Christ, il me plairoit fort, s’il n’estoit contraint, ou pris de trop loin. C’est desjà beaucoup de dire qu'ils ont veu les choses de leurs yeux : mais il passe plus outre en les nommant Ministres : car par ce titre il les met hors du rang commun des hommes, afin que nostre foy ait son appuy au ciel, non pas en terre. En somme, voyci que veut dire sainct Luc : Afin qu’en voyant par escrit et fidèlement enregistré ce que tu as ouy prescher de bouche, tu puisses plus seurement L’arrester en la doctrine receuë. Dont il appert que Dieu a pourveu par tous moyens que nostre foy ne fust en bransle, estant fondée sur des rapports incertains des hommes. Et d'autant moins est excusable l'ingratitude du monde, lequel rejette un si grand bénéfice de Dieu, et va comme de malice délibérée chercher des bruits volans, et des opinions fondées sur un Cuider, après lesquelles il ne fait que chanceler. Quant à nous, gardons-nous d’oublier ceste belle marque, que le Seigneur a mise pour discerner l’un de l’autre, afin qu'une bestise et légèreté de croire ne soit tenue pour foy : et laissons le monde