L COMMENTAIRES
frétillant d’une folle curiosité se transporter, comme il en est bien digne, et se jetter volontairement aux filets de Satan.
3 Après avoir tout comprins, dés le commencement, etc. C'est-à-dire, après mw’estre entièrement bien informé de tout.
MATTH. MARC
Le mot Grec signifie proprement la façon de faire de ceux qui suyvent les traces des autres pas à pas, de peur de laisser quelque chose en arrière. Ainsi sainct Luc à voulu donner à entendre une grande diligence dont il a usé à s'enquérir songneusement des choses.
LUC I
5 Au temps d'Hérodes roy de Judée, il y avoit un Sacrificateur nommé Zacharie, du rang d'Abia*:
et sa femme estoit des filles d'Aaron :
et le nom
d'icelle estoit Elizabeth.
6 Tous deux estoyent justes devant Dieu, cheminans en tous les commandemens et ordonnances du Seigneur, sans reproche.
7 Et n'avoyent point d'enfant, à cause qu'Elizabeth estoit stérile, et tous deux estoyent fort aagez.
8 Adveint comme Zacharie exerçoil la sacrificature devant le Seigneur à son rang,
9 Selon la constume de l'office de sacrificature, le sort luy escheut de faire encensemens*?, après qu’il seroit entré au Temple du Seigneur.
10 Et toute la multitude du peuple prioit dehors* a l'heure de l’encensement.
A1 Adonc l’'Ange du Seigneur s'apparut à luy du costé dextre de l'autel de l'encensement.
12 Et Zacharie fut troublé quand il le veit, et crainte le saisit.
13 Alors l Ange luy dit, Zacharie, ne crain point: car ta prière est exaucée : et ta femme Elizabeth l’enfantera un fils, el tu appelleras son nom, Jehan.
4) 1 Chron., XXIV,10. 2) Exo., XXX, 7.
S. Luc pour le commencement de son Evangile met en avant la personne de Jehan Baptiste fort bien à propos ne plus ne moins que si quelqu'un voulant parler de la lumière du jour, commençoit par Vaube du jour. Car Jehan a esté comme Paube du jour venant devant le grand Soleil de justice qui s’est levé un peu après. Il est vray que les autres Evangélistes font bien mention du personnage :
mais is l’introduisent faisant desjà sa charge. S. Luc l’authorize mesme devant qu’il Soit nay, il raconte les miracles de la puissanee Divine faits dès sa naissance, et monstre que il est ordonné d’enhaut pour Prophète, avant que les hommes eussent jamais peu sçavoir quel
3) Levit., XVI, 17.
il seroit. Et tout cela tend afin que puis après il soit ouy avec plus grande révérence, quand il Comparoistra en estat de personne publique, pour manifester la gloire de Cnrist.
5 Au temps d’Hérodes. Cestuy a esté fils de Antipater : son père l’esleva jusques au Royaume : mais luy, meit si grand’peine, et usa de tant de moyens pour laccroistre et augmenter, que de là il fut surnommé Hérodes le Grand. Aucuns pensent que sainct Luc en face yci mention, pourtant que ça esté le premier Roy estranger entre les Juifs : et par ainsi que le temps de la rédemption estoit accompli, puis que le Royaume estoit venu aux estrangers. Mais ceux
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qui parlent en ceste sorte, n’entendent pas bien la prophétie de Jacob : par laquelle il n’est pas promis simplement que le Messias viendra quand les Juifs seront despouillez de leur empire, mais quand il sera osté de la lignée de Juda. Combien que le sainct Patriarche n’ait pas voulu mesme dire que la principauté devoit estre ostée de la lignée de Juda, devant que le Christ veinst : mais seulement que le gouvernement du peuple seroit establi et demeureroit ferme en ceste lignée, jusques à Christ : en la personne duquel seroit trouvée la vraye perpétuité et éterpelle durée d’iceluy. Or combien que du temps des Machabées, desjà la lignée de Juda estoit quasi sans prééminence, et réduite au rang commun des autres : et un peu après le dernier Duc de ceste famille nommé Jehan, fut tué : toutesfois la domination n’en a point esté du tout retranchée. Car il y avoit encore le Conseil, qui estoit de ceste famille, et de gens descendans de la maison de David.
Ce Conseil avoit le maniement des affaires, et le souverain gouvernement : lequel dura jusques au temps de Hérodes, qui vileinement meit à mort les Conseilliers, pour se venger de la peine laquelle il avoit auparavant soufferte, quand estant convaineu de meurtre, il avoit esté contraint de s’absenter volontairement du pays, pour éviter supplice de mort. Ce n’est donc point pour le regard qu'Hé rodes estoit estranger, que nous disons que son règne a mis bas le sceptre de la lignée de Juda : mais pource que par ceste tuerie qu'il feit de ces Conseilliers, toute l’authorité qui estoit demeurée de reste en ceste lignée, fut abolie. Quant à ce que long temps auparavant la dignité Royale estoit abbacue, et que peu à peu la domination s’estoit presque toute perdue : ceste interruption n’emporte point de répugnance à la prophétie de Jacob. Car Dieu avo‘t promis deux Choses diverses en apparence : C’est asçavoir que le siége de David seroit éternel : et puis, quand il seroit ruiné, qu’il restabliroit les ruines d’iceluy : que Ja puissance de ce Royaume dureroit à jamais, ét néantmoins qu’un surgeon sortiroit de la souche d’Isai. Il a falu que
l’un et l’autre ait esté accompli. Dieu a donc permis que la principauté qu’il avoit dressée en la lignée de Juda, soit decheuë pour un temps, afin que le peuple fust plus attentif à espérer le règne de Christ. Et quand par l’abolissement du Conseil, l'espérance des fidèles à esté comme coupée, lors tout soudain le Seigneur es£ apparu. Cela aussi sert à l’ordre de l’histoire, de noter le temps que la chose a esté faite. D’avantage, sous le nom de Roy, sainct Luc a voulu donner à entendre la misérable condition de ce temps-là, afin que les Juifs entendissent qu’il leur faloit tourner les veux vers le Messias, s'ils avoyent bonne souvenance de l'alliance de Dieu, et s’y attendoyent,.
Zacharie du rang d’Abia, etc. Cest une chose assez cognue par l’histoire de la saincte Escriture, que David distribua en certains ordres toutes les familles des Sacrificateurs. En quoy faisant il n’a rien entreprins contre la Loy : car Dieu avoit conféré la Prestrise à Aaron et à ses enfans. Les autres Lévites, il les avoit ordonnez pour d’autres charges plus basses. David n’a rien changé de tout cela :
seulement il a voulu en partie pourveoir, que pour la multitude il n’adveinst quelque trouble, en partie aussi obvier à toute ambition, et quant et quant donner ordre qu’aucuns ne tirassent à eux {tout l'exercice de lestat, et que cependant la plus grand’ part ne fussent oisifs en leurs maisons. Or en ceste distribution que feit David, Abia le fils d'Eléazar faisoit le huitième ordre. Zacharie donc estoit de la race des Sacrificateurs, et mesme estoit descendu de la maison d’Eléazar, lequel avoit succédé à son père Aaron en l'office de souverain Sacrificateur. Quant à Elizabeth, comment elle pouvoit estre cousine de la vierge Marie, veu qu’elle estoit de Ia maison d’Aaron, nous en parlerons en son lieu. Cependant il est bien certain que sainct Luc fait mention de la race d'Elizabeth, pource qu’elle estoit honorable. Car Zacharie selon I Loy eust peu prendre à femme la fille de quelque Lévite qui n’eust pas esté de grand renom. Ainsi par l'alliance qu'il avoit prise, il est bien à présumer que ce n’estoit pas un homme de petite estime.
6 COMMENTATRES
6 Tous deux estoyent justes. I leur rend yci un beau tesmoignage, disant non-seulement qu’ils ont conversé sainctement et en bonne conscience entre les hommes, mais que devant Dieu mesmes ils estoyent justes. Or sainct Luc monstre en deux mots quelle estoit leur justice, quand il adjouste, Qu'ils ont cheminé en tous les commandemens du Seigneur.
L'un et l’autre est bien à noter. Car combien que Zacharie et Elizabeth soyent yci louez principalement afin que nous sçachions que le flambeau qui a marché devant le Fils de Dieu, asçavoir sainct Jehan, n’est point issu de quelque petite maison, mais à esté extrait d’un lieu honorable et plein de saincteté : toutefois sous leur exemple, la règle de vie saincte et juste nous est yei monstrée. Aïnsi doncques pour bien dresser nostre vie, le premier poinct est, que nous mettions peine d’estre approuvez devant Dieu. Or nous sçavons que Sur tout il requiert de nous syncérité de Cœur, et rondeur de bonne conscience. Ce sera donc renverser l'ordre, quand quelqu'un ne se souciant pas beaucoup d'apporter un cœur entier, se contentera de former sa vie à lobéissance de la Loy, quant à l’apparence externe seulement. Car il faut tousjours retenir ceste maxime, que Dieu, auquel nous avons affaire, ne s'amuse pas aux œuvres qui apparoissent par dehors, mais regarde principalement au cœur. Le second poinct est, que nous apportions devant Dieu obéissance : c’est-à-dire qu'un chacun ne se forge point à son appétit une nouvelle façon de justice sans la parole de Dieu, mais que nous-nous laissions conduire par le commandement de Dieu. Car sainct Luc met yci une définition qu’il ne faut pas laisser passer légèrement, quand il dit que ceux-là sont justes qui forment et dressent leur vie selon les commandemens de la Loy. En quoy il monstre que tout le service forgé au cerveau des hommes, est de nulle estime devant Dieu : et que si tost que nous-nous eslongnons de sa Loy, nous sommes hors du chemin, et ne faisons que nous esgarer en foute nostre vie.
Entre CbnhandEnens et Justifications, il y a différence : pource que le dernier
se rapporte proprement aux exercices de piété et service de Dieu : l’autre est plus général, et appartient tant au service de Dieu, comme aux œuvres de charité. Car le mot Huchin, qui signifie entre les Hébrieux statuts ou ordonnances, a esté tourné par le translateur Grec, Justifications. En l’Escriture il se prend volontiers pour les sainctes cérémonies, par lesquelles le peuple s’exerçoit au service de Dieu , et faisoit confession de sa fox.
Or combien que les hypocrites en cest endroit soyent fort curieux et se travaillent tant et plus, toutesfois si n’ont-ils rien de semblable avec Zacharie et Elizabeth. Car les vrais serviteurs de Dieu, comme estoyent ces deux-ci, ne prenent point les cérémonies nues et vuides :
mais regardans la vérité d'icelles , ils les observent spirituellement, Les meschans et hypocrites, encore qu'ils se tourmentent sans cesse après les cérémonies externes, ne font que perdre leur temps :
pource qu’ils ne les observent point en la sorte qu’elles ont esté commandées du Seigneur. Ainsi pour conclusion, nous YOyons que sainct Luc en ces deux mots a compris toute la Loy. Maïs on pourroit faire une objection. Si Zacharie et Elizabeth ont cheminé sans reproche en l’observation de la Loy, il semble qu'ils n’avoyent point besoin de la grâce de. Christ. Car l’entière observation de là Loy apporte vie: et où il n’y à aucune transgression de la Loy, condamnation n’y peut avoir lieu. Je respon que ces louanges et titres magnifiques qui sont ainsi attribuez aux serviteurs de Dieu, doyvent estre entendus avec exception. Car il faut considérer comment Dieu se gouverne envers eux : asçavoir selon l’alliance laquelle il a contractée avec ‘eux : de laquelle le premier article est la réconciliation gratuite, et le pardon ordinaire, par lequel journellement il efface leurs péchez. Ainsi ils sont tenus pour justes et irrépréhensibles, pource que toute leur vie rend tesmoignage qu’ils sont addonnez à justice, et que la crainte dé Dieu règne en Eux, et mesme c’est un éXemplaire de saincteté que leur vie : mais d'autant que leur saincte Conversation
l'est encore bien loin de la perfection, elle
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ne peut plaire à Dieu, sinon qu’il la reçoyve en pardonnant les imperfections.
Parquoy la justice qu’on louë en eux, dépend tousjours de la miséricorde gratuite de Dieu, par laquelle il ne leur impute point l'injustice qui est de reste en leurs personnes. C’est ainsi qu’il faut entendre tous les passages de l’Escriture, qui attribuent justice aux hommes: afin que ceste justice n’abolisse point la rémission des péchez, sur laquelle elle est appuyée, comme un bastiment sur ses fondemens. Ceux qui exposent simplement que Zacharie et Elizabeth ont esté justes par la foy, pource que Dieu de sa pure libéralité les a eus agréables pour Pamour du Médiateur, tirent les paroles de sainct Luc hors de leur vray sens. Et quant à ce qui concerne la chose en soy, ils disent une partie de ce qu’il faut dire, mais non pas tout. Je confesse bien que la justice qui est attribuée à Zacharie et Elizabeth, ne vient pas du mérite des œuvres, mais de la grâce de Christ: si est-ce cependant que le Seigneur, d’autant qu'il ne leur a point imputé leurs péchez, a bien daigné bailler le titre de justice à leur vie qui estoit saincte, et néantmoins imparfaite. Au reste, il n’y a pas grand’ affaire à réfuter yci la folie des Papistes. Contre la justice de la foy ils allèguent celle de Zacharie, laquelle, comme il est certain qu’elle procédoit de la justice de la foy, aussi doit-elle tenir le second lieu, et estre au-dessous afin que l’une ne renverse l’autre. Quant à ce.qu'ils s’attachent à un mot, pensans (comme on dit) avoir trouvé la febve au gasteau, cela ne vaut pas le parler.
Les commandemens de la Loy, disentils, sont nommez justifications : il s’ensuit donc qu’ils nous justifient. Voire, comme si on vouloit nier que la Loy nous monstre une vraye et parfaite justice : ou comme si nous disions qu'il tient à la doctrine qu’elle ne justifie point, et non plustost pource qu’elle est foible en nostre chair. Encores done que nous confessions cent fois que les commandemens de la Loy contienent vie, toutesfois il n’en viendra jamais rien aux hommes, veu que de leur nature ils sont totalement destournez de la Loy : et mesmes estans ré-
générez par l'Esprit de Dieu, ils sont bien loin de l’entière observation d’icelle.
Combien que j’ay n’aguères monstré que le subterfuge qu’ils cerchent en ce mot de Justifications est froid et vain, veu qu’il ne signifie autre chose que statuts et ordonnances. |
1 Et ils n’avoyent point d’enfans.
Ç’a esté une chose dressée par un conseil singulier de Dieu, que Jehan ait esté engendré outre l’ordre commun et le Cours . de nature. Autant en adveint-il d’Isaac, en la personne duquel Dieu avoit voulu monstrer un tesmoignage de sa grâce excellente et digne de mémoire.
Elizabeth en la fleur de son aage avoit tousjours esté stérile : et puis en vieillesse les femmes les plus fécondes du monde cessent de porter enfant. Ainsi voylà deux empeschemens, contre lesquels aussi se monstre double miracle de la puissance de Dieu. Et tout cela se fait afin que le Seigneur, comme estendant sa main du ciel, tesmoigne que c’est ci un Prophète envoyé de par luy. Il est vray'que c’est un homme mortel, issu d’un père et d’une mère terriens : mais le moyen de sa naissance qui est (par manière de dire) supernaturel, monstre que le personnage doit estre en telle estime comme s’il estoit descendu du ciel.
9 Selon la coustume. La Loy commandoit de faire encensement deux fois le jour, asçavoir le matin et le soir.
Quant à ce que les Sacrificateurs le faisoyent par ordre, et chacun en son tour, cela estoit de l’ordonnance de David, comme nous avons dit par .ci-devant.
Ainsi ce que nous lisons yci de l’encencement, estoit une chose commandée expresséement par la Loy. Au reste, cela avoit esté introduit par David, que chacune famille y veinst en son ordre. Comhien qu’en cela David n’avoit rien mis en avant qui ne fust conforme aux statuts de la Loy: car il avoit seulement monstré le moyen suyvant lequel les Sacrificateurs pourroyent l’un après Pautre exercer la charge qui leur estoit enjointe de Dieu. Le mot de Temple se prend yci pour le lieu sainct: ce qu’il faut noter, pource qu’aucunesfois sous ce mot esi compris aussi le parvis. Il est donc yci dit
que Zacharie est entré au Temple : C’està-dire au lieu où il n’estoit permis à aucun de mettre le p'ed, sinon seulement aux Sacriticateurs. Et pourtant sainct Luc dit que Je peuple en estoit loin : pouree qu'il y avoit grande espace entre iceluy et l'autel de lencensement, veu qu’entredeux estoit l'autel sur lequel les sacrifices estoyent offerts. Il faut aussi noter ces mots de S. Luc, Devant le Seigneur.
Car toutes fois et quantes le Sacrificateur entroit au lieu sainct, il venoit comme en la présence de Dieu, pour estre médiateur entre luy et le peuple.
Le Seigneur par ce moyen vouloit donner à entendre clairement à son peuple, que pas un de tous les hommes n’ha accès au ciel, sinon que le Sacrificateur luy face et donne entrée : où pour mieux dire, qu’il ny a homme vivant lequel puisse approcher du thrône céleste pour y trouver grâce, si ce n’est en la personne et par le moyen du Médiateur. Et pourtant, combien qu’il y eust plusieurs Sacrificateurs, toutesfois deux ensemb'e ne pouvoyent pas faire solennellement l'office d’intercesseurs pour le peuple.
Pour ceste cause ils estoyent départis en certains ordres, afin qu’il n’en entrast qu'un au sanctuaire, et qu'il n’y eusi sinon un Sacrificateur à la fois. L’encensement qu’on faisoit, tendoit à ce que les fidèles fussent advertis que l’odeur de leurs prières et oraisons ne monte point au ciel, sinon par le sacrifice du Médiateur. Pour scavoir comment ces figures convienent à nostre temps, il faut recourir aux passages de l’Ep. aux Hépb.
12 Et Zacharie fut troublé. Combien que ce n’est pas afin de les espovanter, que Dieu apparoist à ses serviteurs, il leur est toutesfois utile, voire mesme nécessaire d’estre saisis de peur, afin qu'estans abbatus en eux-mesmes, ils apprenent de rendre à Dieu l'honneur qui luy appartient. Sainct Luc ne dit pas simplement que Zacharie eut peur, mais que crainte le saisit. En quoy il démonstre qu’il fut tellement surprins de frayeur, qu'il demeura là comme tout esperdu.
Or la présence de Dieu rapporte pas aux hommes une peur qui soit seulement pour leur apprendre à luy porter
révérence, mais aussi pour les humilier, et abbatre l’orgueil de la chair, laquelle est tant fière, que jamais ils ne se peuvent assuiétir à Dieu, s'ils ne sont dontez et abbatus à grand’ force. De là aussi nous recueillons que les hommes ne se transportent point par orgueil, et ne se flattent, sinon en l'absence de Dieu : c’està-dire quand ils s’es'ongnent de luy. Car s'ils se mettoyent devant les yeux que Dieu est leur juge, ils demeureroyent sur l'heure confus en eux-mesmes. Et de faict, si à Zacharie, lequel ha tesmoignage d’avoir esté juste, cela est advenu pour la présence d’un Ange, qui n’est qu'une bien petite estincelle de la clarté de Dieu, que seroit-ce de nous povres misérables, si la majesté de Dieu nous faisoit approcher de sa graude lueur ? Au reste, apprenons à l'exemple des saincts Pères, qu’il n’y à gens qui ayent un vray sentiment de la présence de Dieu, sinon ceux qui tremblent et en sont effrayez :
et que tous ceux sont stupides et estourdis, qui l’oyent parler sans en estre esmeus.
13 Zacharie, ne crains point. I] faut yci noter que la gloire de Dieu est tellement espovantable aux fidèles, que cependant ils ne sont pas du tout engloutis de frayeur, mais seulement estans décheus de la vaine asseurance et présomption de leurs personnes, ils demeurent quois, regardans Dieu en toute humilité.
Ainsi donc, après que Dieu a rabbatu l’orgueil de Ja chair en ses fidèles, il vient à leur tendre la main, et les redresse.
Envers les réprouvez il procède d’une autre sorte : Car quand ils sont tirez en jugement devant Dieu, ils demeurent environnez et comme accablez de désespoir. Et voylà comment Dieu punit leurs vaines persuasions, par lesquelles il se sont desbordez et enyvrez en une licence de mal-faire. Parquoy il nous faut prendre ceste consolation de laquelle Ange redresse yci Zacharie : asçavoir qu'il n’y a matière de craindre quand Dieu est près, et nous est propice. Car ceux-là s’abusent bien qui se cachent de devant Dieu pour avoir re,os en leurs esprits, veu que C’est à luy qu’il nous faut venir pour irouver ce repos. Ta prière est exau-
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cée. Il pourroit sembler que Zacharie ail failli et fait contre le devoir de son oflice, de prier pour son regard particulier, asçavoir pour avoir lignée : veu qu’i estoit entré au sanctuaire au nom de tout le peuple. Car il faloit que le Sacrificateur estant personne publique, se meist (par manière de dire) en oubli, et feist prières en commun pour le salut et prospérité de toute l'Eglise. On pourroit dire qu'il n’estoit pas inconvénient que Zacharie ayant fait les prières principales, veint en second lieu à penser à ce qui le touchoit particulièrement : et ceste solution ne seroit pas mauvaise. Toutesfois il n’y à pas grande apparence que Zacharie ait lors prié pour avoir enfant, veu que l’aage de sa femme luy en avoit desjà osté tout espoir. Et aussi on ne peut pas tirer des paroles de l’Ange, qu’il entende d’une prière faite en quelque certain temps. Pour ceste cause j’expose ceci simplement, que la requeste laquelle dés long temps il avoit faite à Dieu, a esté
MATTH. MARC
à la parfin exaucée. Au reste, le désir d'avoir lignée n'est point mauvais, pourveu qu'il ne soit excessif : et mesmes il est louable et sainct, comme il appert par l'Escriture, laquelle met ceci entre Îles grardes bénédictions de Dieu. Et tu appelleras son nom Jehan. Je pense que le nom de Baptiste, luy a esté imposé pour magnifier Ja vertu de sa charge. Le mot de Jehan en Hébrieu, signifie Grâce de Dieu. Plusieurs pensent que le fils de Zacharie ait esté ainsi nommé, comme si on vouloit dire, Estant aimé de Dieu.
Quant à moy, j'estime que Dieu par ce nom à voulu faire entendre la grâce, non pas qu’il faisoit particulièrement à Jehan, mais celle que son ambassade apporteroit à tout le monde. La considération du temps amplifie bien le poids qu'emporte le nom : car nous voyons que mesmes avant que l'enfant fust nay, le Seigneur engrava en luy un tesmoignage de sa grâce.
LUC TI
14 Eten auras joye et liesse, et plusieurs s’esjouiront de sa nativité.
15 Car il sera grand devant le Seigneur, et ne boira vin ne cervoise : et sera rempli du sainct Esprit desjà dés le ventre de sa mére.
16 Et convertira plusieurs des enfans d'Israël
au Seigneur leur Dieu.
17 Et ira devant luy en l'esprit et vertu d’Elie ?, afin qu'il convertisse les cœurs des pères aux en- Jans*, et les rebelles à la prudence des justes : afin qu'il appreste au Seigneur un peuple bien préparé.
1) Malach., 1, 5. 2) Maith., XI, 14. Matth., III, 1. 3) Malach., IV, 6
14 Et en auras joye. L'Ange entend une joye plus grande que n’eust pu avoir Zacharie pour se veoir simplement naistre un enfant : car il veut dire que /acharie aura un fils plus excellent qu’il n'eust jamais osé espérer. Et puis il passe plus outre disant que ce ne sera point une joye domestique pour le père et la mère seulement, et qui demeure au dedans de la maison : mais qu’elle sera commune mesme aux estrangers, ausquels aussi se devoit estendre le fruit qui s’ensuyvroit de la naissance de l’en-
fant. C’est donc autant comme si l’Ange disoit que non-seulement un fils naistra à Zacharie, mais aussi un docteur et Prophète pour tout le peuple. Les Papistes ont abusé de ce passage, pour mestre en avant une façon profane de célébrer la nativité de sainct Jehan. Je laisse à dire que pour solennizer ce jour, lequel ils veulent qu’on pense leur estre sainct, il n’est question que de danser, gambader, yvrongner et gourmander : en somme, s’addonner à toute insolence : voire, qui plus est, en ce jour-là ils se donnent
congé de jouër de sorcelleries, enchantemens et illusions diaboliques, comme faisoyent jadis les Payens en la feste de Cérès. Pour ceste heure il me suflit de monstrer en brief qu'ils tirent les paroles de lAnge hors de leur vrai sens, comme s’il estoit yci parlé d’une joye qui deust estre d’an en an le jour de la naissance de Jehan : en lieu que, l’Ange veut simplement donner à entendre Ja grandeur de la joye que devoyent sentir tous les fidèles de sa doctrine. Car ils se sont
esjouis de ce qu’un Prophète leur estoit,
nay, par le ministère duquel ils ont esté amenez à espérance de salut.
- A5 Car il sera grand. 11 monstre la raison de ce qu’il avoit dit de ceste joye:
asçavoir d'autant que Jehan estoit ordonné pour une grand’œuvre et non accoustumée. Car ces mots-ci ne tendent pas tant à louer les vertus excellentes de Jehan, que pour magnifier la grandeur de sa charge. Comme aussi quand Christ dit, parlant de luy, que c’est le plus grand d’entre tous ceux qui sont nais de femme, Matt., XI, 44, cela se doit plustost rapporter au ministère de Jehan, qu'à la saincteté de sa vie. Quant à ce qui s’ensuit, qu’il ne boira vin ne cervoise : il ne le faut pas prendre comme si la plus grande vertu de Jehan eust esté de ne boire point de vin : mais seulement que Dieu à voulu marquer son serviteur de ceste marque apparente, par laquelle il fust recognu du monde, Nazarien perpétuel. Les Sacrificateurs s’abstenovent bien de. vin et de cervoise quand ce venoit à leur tour de faire l'office au Temple, Jug., XIIT, 5. Autant en estoit-il commandé aux Nazariens, jusques à ce que leur vœu fust accompli. Mais Dieu par ceste enseigne notable, a monstré que Jehan estoit Nazarien consacré à luy pour tout le temps de sa vie : comme nous lisons qu'il a esté fait aussi dans la personne de Samson. Au reste il ne faut pas sous couleur de ceci forger un service de Dieu en labstinence du vin :
comme il y à des singes qui se meslent de contrefaire à tors et à travers tout ce que les saincts Pères ont faict. Il suffir que chacun en son endroit s’accoustume à sobriété: que ceux qui se sentent en-
dommagez par l’usage du vin, s’en abstienent volontairement : et que ceux qui n’en ont point, s’en passent patiemment.
Là où nous avons rendu Cervoise, le Grec ha Sicera, qui vient du mot Hébrieu Sechar, qui signifie toute sorte de.
vin artificiel. ££ sera rempli du sainct Esprit. Je pense que ces mots n’emportent autre chose, sinon qu’on verra en Jehan des indices de vertu, qui promettront de grandes choses. Quand je di indices de vertu, je n’enten pas à la facon commune, et comme on en verra quelques fois mesmes en des infidèles :
mais j’enten de tels indices, qui soyent convenables et correspondans à lPexcellence de sa charge. Le sens dohcques est tel. La vertu et la grâce du sainct Esprit ne commencera pas à se monstrer en Juy lors seulement que il viendra à exercer sa charge, mais dés le ventre de la mère il aura des dons excellens. de. l'Esprit, qui seront comme des enseignes pour donner à cognoistre quel il sera puis après. Le mot, Dés le ventre, vaut autant comme, Dés sa première enfance.
J'accorde bien que la vertu du sainet Esprit a besongné en Jehan dès lors qu’il estoit encore au ventre de sa mère :
mais selon mon jugement, l’Ange a voulu signifier autre chose : c’est asçevoir que Jehan estant encore enfant, -seroit mis comme en spectacle et veuë de tout le peuple, à cause des grâces singulières de Dieu dont il seroit revestu. Touchant le mot de Remplir, il n’est jà besoin d’en disputer, ou plustost gazouiller à la façon des Sophistes : car l’Escriture ne signifie autre chose par ce terme, Sinon une abondance singulière des dons, du sainct Esprit. Nous sçavons bien qu'à Christ seul l'Esprit a esté donné sans mesure, afin que nous puisions tous de sa plénitude, Jehan, 1, 46 : et qu'à tous autres il est distribué par certaines portions, 4. Corinth., XII, 44, Ephésiens, IV, 7. Toutesfois, quand il y en à au cuns qui ont eu dés grâces plus abondamment que le commun, on dit que ceux-là ont esté pleins du sainet Esprit.
Au reste, comme la vertu de lEsprit abondante à esté un don extraordinaire de Dieu en sainct Jehan : aussi nous
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faut-il noter que le sainct Esprit n’est pas baïllé à tous dès leur enfance, mais quand il semble bon à Dieu. Jehan dès son enfance a porté les enseignes de Pexcellence laquelle il devoit avoir par après. Saül a long temps vescu gardant le bestail, et durant tout ce temps-là on n’appercevoit rien de royal en luy :mais estant finalement eleu Roy, il est tout en un Coup changé et faict nouvel homme. 4 Sam., X, 6. Apprenons donc par l'exemple de ces deux personnages, que c’est une chose qui dépend de la pure volonté de Dieu, de besongner és hommes par son Esprit, ou dès leur enfance, ou en autre aage que bon luy semble, mesme jusques à la dernière vieillesse.
16 Elconvertira plusieurs des enfans d'Israël. Par ces mots est monstrée la misérable dissipation qui estoit pour lors en VEglise. Car puis qu’ils devoyent estre convertis à Dieu, il faut bien dire qu’ils s’en estoyent destournez. Et de faict, il y avoit une si grande corruption de doctrine, une telle dissolution en mœurs, une si misérable Confusion au gouvernement, que c'est merveille comment il s’en est peu trouver quelques-uns qui ayent persévéré en la vraye cognoissance de Dieu. Que si l'Eglise ancienne à senti une si horribie dissipation, il ne faut jà que les Papistes, pour maintenir leurs Superstitions, mettent en avant ceste excuse frivole, de dire qu’il est impossible que l'Eglise ait erré : veu mesmement que sous ce mot d’Eglise, ils entendent une multitude de meschans, et non pas les vrais et légitimes enfans de Dieu. Mais il semble que ce passage attribue à Jehan une chose qui ne peut appartenir à homme vivant. Car puis que la conversion à Dieu renouvelle les hommes en une vie spirituelle, c’est une œuvre non-seulement propre à Dieu seul, mais aussi plus grande que n’a point esté la création des hommes. Ainsi il pourroit sembler que les ministres soyent yci mis en pareil degré avec Dieu, voire mesmes préférez à luy entant qu’il est Créateur : car c’est plus grand’ chose de renaistre en la vie céleste, que de naïistre én ce monde en condition d'homme mortel. La solution de ceste doute est facile : asçavoir que
quand le Seigneur attribue une telle louange à la doctrine externe, c’est qu'il ne la sépare point d'avec la vertu intérieure et secrète de son S. Esprit. Car pour ce que Dieu se choisit entre les hommes des ministres. desquels il se veut servir pour l'édification de son Eglise, il besongne par eux, et fait par son Esprit que leur labeur ha bonne issue, et apporte fruit. Or toutes fois et quantes que l’Escriture parle de ceste efficace et, puissance au ministère des hommes, recognoissons qu’elle procède de la grâce du sainct Esprit, sans laquelle la parole de l’homme se perdroit en l'air, et napporteroit aucun fruit.
Ainsi quand sainct Paul se glorilie d’estre ministre de l'Esprit, il ne s’attribue rien qui soit particulier à sa personne, comme si par sa parole il entroit jusques dedans les cœurs des hommes, mais il raconte la vertu et la grâce de l'Esprit en son ministère, 2 Cor., IE, 6.
Ces manières de parler sont bien dignes d’estre notées : car Satan s'efforce de tous costez, et use de merveilleuses ruses pour oster où amoindrir lestime qu'oh doit avoir de la prédication, afin de descrier aussi la grâce de l’Esprit qui est conjointe quant et quant. Je confesse bien que la prédication externe ne peut rien de soi-mesme, et estant séparée :
mais pource que 6’est l'instrument de la puissance de Dieu à nostre salut, voire un instrument ayant efficace par la grâce de l'Esprit, ne présumons point de séparer les choses que Dieu conjoint ensemble. Toutesfois afin qu'à Dieu seul soit entièrement gardée toute la louange de la conversion des hommes, et de Ja foy, l'Escriture: nous admoneste souvent que les ministres ne sont rien, et ne peuvent rien d'eux-mesmes : et fait lors comparaison de leurs personnes avec Dieu, afin que nous ne despouillions Dieu de son honneur pour le transférer aux ministres. Pour conclusion, ceux que Dieu convertit par le ministre, on dira bien aussi que le ministre les a convertis, mais c’est pource qu'il est comme Ja main par laquelle il plaist à Dieu de besongner. L'un est l’autre est clairement exprimé en ce passage. Car quant au
premier, asçavoir de l’efficace de la doctrine, il en a esté assez parlé. Touchant du second, asçavoir qu’il est point en Ja volonté ou puissance du ministre de converür les hommes à Dieu : il est aisé à recueillir, quand nous voyons que Jehan n’a pas converti indifféremment tous ceux qui l'ont ouy : (ce que certes il eust fait si la chose eust esté en sa puissance) mais seulement ceux qu’il a pleu au Seigneur appeler avec efficace. En somme, l’Ange n’enseigne autre chose en ce passage, sinon Ce que S. Paul traitte aux Rom., X, 17, Que la foy est par ouir, mais que nul n’est illuminé en la fov, sinon ceux ausquels au dedans le Seigneur révèle son bras.
17 El ira devant luy, etc. Par ces mots il monstre quel sera l'office de Jehan, et met une marque pour le discerner d'avec les autres prophètes qui avoyent certaine et particulière commission, en lieu que Jehan est envoyé seulement pour marcher devant Christ, ainsi qu'un héraut ou archer devant son Roy.
Ainsi en parle aussi le Seigneur en Malachie, IT, 4, disant, Voyci, j’envoye mon Ange, afin qu’il balie le chemin devant moy. En somme, le but de la vocation de Jehan a esté d’advertir qu’on feist audience au Fils de Dieu, et de luy préparer des disciples. Quant à ce qu’il n’est
point yci expresséement fait mention de |
Christ, mais que l’Ange déclare seulement que Jehan sera comme l’escuyer ou le port’enseigne du Dieu éternel, nous avons à recueillir un passage pour prouver Ja Divinité éternelle de Christ. Æ£n l'esprit et vertu d'Elie. Je pren ces mots Esprit et Vertu, pour la vertu, c’està-dire puissance et excellence de l'Esprit, de laquelle à esté doué Elie. Car il ne nous faut pas yci imaginer, suyvant la resverie de Pythagoras, que l’âme du Prophète Elie soit entrée au corps de sainct Jehan : mais seulement que VEsprit de Dieu qui avoit besongné en grande puissance par Elie, à depuis monstré une semblable vertu et efficace en Jehan.
Le mot de F’ertu est adjousté comme exposition du précédent pour exprimer l'espèce de la grâce, laquelle à esté Ja plus excellente en Elie : c’est ascavoir
qu'estant armé d'une constance et force Divine, il a remis sus par un moyen sineulier le service de Dieu qui estoit tout abbastardi, ou plustost abbatu : car un tel restablissement estoit une chose trop grande et difficile pour estre faite par Ja puissance des hommes. Or celuy que Jehan a commencé à faire, n’a pas esté une besongne moins admirable : parquoy ce n’est pas de merveille s’il a falu que Jeban eust un pareil don de lPEsprit qu’avoit eu Elie. Pour convertir. L'Ange touche yci ce que sainct Jehan a eu principalement de semblable à Elie. 11 déclare donc qu’il sera envoyé pour retirer le peuple de la dissipation en laquelle il estoit, et le recueillir en unité de foy:
car la conversion des Pères aux enfans, signifie comme une réconciliation ou appointement entre ceux qui estoyent mal accordans ensemble. Dont il s’ensuit qu’il y avoit lors quelque division, et que le peuple estoit bandé et comme desmembré. Nous sçavons l’horrible révoltement du peuple au temps d’Elie, et comme ils avoyent vileinement forligné des Pères, en sorte qu'ils estoyent du tout indignes d’estre tenus pour enfans d'Abraham. Là donc où il y avoit une telle division, Elie a mis un bon et sainet accord. Tel aussi a esté le réunissement des Pères avec les enfans, qui a esté commencé par Jehan, et lequel Christ a parachevé. Ainsi quand Malachie parle de réduction ou conversion, il donne bien à entendre que lestat de l'Eglise sera tout confus, lors que le second Elie apparoistra. Et de faict, qu'il soit ainsi advenu, il appert assez par les histoires, et nous en parlerons quand il viendra à propos. La doctrine de l'Escriture estoit abbastardie par beaucoup de meslinges forgez au cerveau des hommes, le service de Dieu estoit corrompu de lourdes superstitions, la religion estoit divisée en diverses sectes : les Sacrificateurs estoyent apertement meschans et Epicuriens, le peuple s’estoit lasché la bride à toutes sortes de vices : et pour le faire court, il n’y avoit rien d’entier. Quant à ce qui est dit, Convertir les cœurs, etc., c’est une locution aucunement impropre : Car C’estoil plustost aux enfans d’estre convertis, veu
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
qu'ils estoyent desloyaux, et s’estoyent destournez de la droite foy des Pères.
Mais combien que l'Evangéliste n’exprime pas mot à mot l’ordre de ceste conversion, le sens toutesfois n’est pas obscur :
c’est asçavoir que Dieu se servira de Jehan pour mettre un bon et sainct accord entre ceux qui auparavant estoyent divisez les uns des autres. Au texte du Prophète Malachie les deux membres sont exprimez, toutesfois il ne veut sinon donner à entendre un consentement mutuel. Or pource que les hommes souventesfois s'accordent et complotent les uns avec les autres pour s’estranger et reculer tousjours plus loin de Dieu, l’Ange spécifie yci quelle devoit estre la conversion de laquelle il parle : C’est asçavoir que ce seroit pour ramener les incrédules à la prudence des justes. Qui est un mot bien à noter, afin que nous ne nous laissions envelopper avec Îles meschans et incrédules sous je ne sçay quelle couleur de concorde. Pource que le nom de Paix est plaisant et favorable, toutes fois et quantes que les Papistes le rencontrent en l’Escriture, ils en font grand cas, et l’empoingnent contre nous, pour nous mettre en haine envers les hommes : comme si nous qui taschons de retirer le monde d’un vilein révoltement pour le ramener à Christ, estions cause des discors et tumultes. Mais voyci un passage pour bien réfuter leur bestise :
car lAnge voulant définir la manière d’une vraye et droite conversion, Juy baille pour appuy et lien la Prudence des justes. Maudite soit donc la paix et union
MATTH, MARC
par laquelle les hommes s’accordent ensemble hors de Dieu. Or il n’y a point de doute que par ce mot, Prudence des
justes, nous ne devions entendre la foy :
comme au contraire les incrédules sont nommez désobéissans. Voylà certes un
beau titre qui est baïllé à la foy, par le-
quel nous sommes advertis que lors nous avons sagesse suffisante pour estre justes, quand nous obéissons à la parole du Seigneur. Le monde ha bien aussi sa sagesse, mais c’est une sagesse perverse, et pourtant qui ne peut sinon perdre ceux qui la suyvent, voire mesme laquelle n’est que pure vanité. Combien toutesfois que l’Ange signifie yci comme en passant, que ceste ombre de sagesse en laquelle se plaisent les mondains, est tortue et maudite devant Dieu. Voylà donc un poinct arresté, qu’il faut tellement accorder les hommes entr’eux, que premièrement ils ayent paix avec Dieu. Ce qui s'ensuit après, Préparer au Seigneur un peuple parfait, se rapporte à ces mots, que Jehan devoit estre le héraut de Christ, qui marcheroiïit devant sa face :
car le but de sa prédication estoit de rendre le peuple attentif pour our la doctrine de Christ. Toutesfois le mot Grec dont use yci l'Evangéliste, ne signifie pas tant perfection, que façon ou agencement par lequel les choses sont appropriées à leur usage. Laquelle signification ne conviendra pas mal à ce passage : et le sens sera, que Jehan doit estre envoyé pour façonner et dresser le peuple à Christ lequel :
autrement estant tout nouveau et mal apprins, ne se fust jamais rendu docile.
LUC I
18 Zacharie dit à l'Ange, Comment cognoistray-je ceci? car je suis ancien, et ma femme est
Jort aagée.
\ 19 Et l’Ange respondant luy dit, Je suis Gabriel qui assiste devant Dieu, et suis envoyé pour parler
à toy, El l’'annoncer ces bonnes nouvelles.
20 Et voyci, tu seras muet, et ne pourras parler
jusqu'au jour que ces choses adviendrent, pource que lu n'as point crew à mes paroles, qui seront accomplies en leurs temps.
18 Zacharie dit à l’Ange, Comment| comment Zacharie a douté, et la peine cognoistray-je, etc. S'ensuit maintenant | que le Seigneur luy a imposée pour son
infidélité. Il avoit fait prière à avoir lignée : maintenant quand la promesse luy en est faite, il entre en deffiance : comme s’il ne luy souvenoit plus des souhaits qu'il avoit faits de long temps, ne de la foy. Combien que de prime face il pourroit sembler. estrange de ce que Dieu se monsire lant Offensé de la response. Il allègue sa vieillesse.
Abraham en avoit bien fait autant, duquel la foy est tant louée, que sainct Paul dit de Iuy qu’il n'eust point esgard à son corps jà amorti, ni aussi à la matrice jà amortie de Sara, mais que simplement il s’arresta à la vérité et puissance de Dieu, Rom., IV, 49. Zacharie demande puis après, d’où où comment il pourra S’asseurer de ce qui luy estoit promis. Or est-il en cas pareil, que Gédéon n’a point esté reprins pour avoir par deux fois demandé signe, Jug., VI, 17. Qui plus est, nous verrons par ci-après que la vierge Marie a usé de semblable réplique, disant, Comment se fera ceci, veu que je ne cognoy point d'homme”? Laquelle toutesfois l'Ange dissimule et laisse passer, comme s’il n’y avoit que redire en icelle.
D'où vient donc cela que Dieu punit si asprement Zacharie, comme ayant fait quelque grande faute ? Certes si on regarde les mots dont luy et les autres ont usé, je confesse bien ou qu’ils ont tous également failli, ou que Zacharie n'a point offensé. Mais puis qu'il faut juger des faits et dits des hommes selon l’affection de leur cœur, arrestons-nous yci plustost au jugement de Dieu, lequel cognoist les plus profondes cachettes du cœur. Il faut certes bien dire que le Sei- . gneur à veu en Zacharie quelque chose pire que ses paroles ne démonstrent, et que ce pourquoy il a ésté indigné contre luy est, que par deffiance il repoussoit et rejettoit la grâce qui luy estoit promise.
l'est vray que ce ‘n’est pas à nous d’assujétir Dieu, à ce qu’il ne luy soit libre de punir en un la faute laquelle il aura pardonnée à d’autres. Mais tout bien considéré, il appert que Zacharie a en ceste affaire autrement procédé qu'Abraham,
Gédéon, ou Marie. Ceste diversité ne se cognoist point ès paroles : il en faut donc laisser la cognoissance à Dieu, duquel les
à Dieu pour | yeux voyent jusques au plus profond du
cœur. Nous voyons le semblable en ce que Dieu juge autrement du ris de Sara que de celuy d'Abraham, combien qu’en apparence l’un ne soit point différent de l'autre, Gen., XVII, 47, et XVII, 12. Or la cause de a deffiance de Zacharie a esté, d'autant que S'arrestant au cours ordinaire de nature, il n’attribue pas tant à la puissance de Dieu comme il devoit.
Car c’est trop restraindre et abbaïsser les œuvres de Dieu, quand après qu'il a parlé, il ne nous est pas néantmoins avis que la chose puisse adyenir, sinon qu il y ait apparence selon l’ordre de nature :
comme si sa main estoit limitée à la capacité de nostre sens, ou enclose sous les moyens ordinaires des choses naturelles :
mais au contraire, c’est le propre de Ja foy de croire beaucoup plus que la raison de la chair n’accorde. Zacharie n’a point esté en doute si C’estoitla voix de Dieu ou non qui luy avoit esté apportée : mais d'autant qu’il tenoit son esprit par trop attaché en ce monde, il est tombé en une deffiance oblique, asçavoir-mon si ce que il avoit ouy pourroit advenir. En quoy il a fait une grande injure à Dieu : car c’estoit autant comme s’il eust douté si Dieu estoit véritable, duquel il Sçavoit que la parole qu’il avoit ouye procédoit.
Cependant il nous faut sçavoir que Zacharie n’a pas esté incrédule, en sorte qu'il se soit du tout destourné de la foy : car il y a une foy générale par laquelle nous embrassons la promesse du salut éternel, et le tesmoignage d'adoption gratuite. Or comme le Seigneur nous ayant une fois receus en grâce, vient puis après nous faire beaucoup de promesses spéciales (asçavoir qu’il nous nourrira, qu’il nous délivrera des dangers, qu’il maintiendra nostre innocence, et sera protecteur de nostre vie) aussi y à il une foy Spéciale ou particulière, laquelle se rapporte à une chacune de ces promesses particulièrement. Ainsi il pourra advenir quelques fois qu’un homme s’asseurant bien en Dieu de son salut et de la rémis sion de ses péchez, doutera néantmoins en quelque chose particulière : car ou il sera trop effrayé quand il tombera en danger de mort, où il aura trop grand
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
souci de son vivre, ou il sera en ses entreprises trop chagrin et deffiant. Telle a esté l’incrédulité de Zacharie: car en tenant tousjours ferme la racine et le fondement de la foy, il a Seulement douté en un poinct particulier, asçavoir si Dieu luy donneroit un fils. Parquoy sçachons que ceux qui en quelque affaire particulière sont troublez ou ébranslez par leur infirmité, ce n’est pas à dire pourtant qu'ils soyent tombez tout à plat, et qu’ils.ayent entièrement perdu la foy : et si les branches de la foy estans agitées d’un costé et d'dutre ne peuvent pas tousjours demeurer fermes, il ne s'ensuit pas que Pärbre soit corrompu jusques à la raciné. I y à aussi que Zacharie n’a rien moins prétendu que de disputer si Dieu estoit Véritable : mais tenant cela pour certain en général, il est par l’astuce et les embusches de Satan destourné sans qu il y pense, et tiré à faire une mauvaise distinction quant à son faict partieulier. Et d'autant plus nous faut-il estre tousjours attentifs à faire bon guet : car qui est celuy de nous qui se pourra asseurer d’estre hors des dangers de tomber ès filets de Satan, quand nous voyons qu’un si sainct personnage y a esté surpris, lequel toute sa vie s’estoit si bien tenu sur ses gardes ?
19 Je suis Gabriel, etc. Par ces paroles l’Ange signifie que ce n’est pas luy qui a esté desdit, mais Dieu lequel Pavoit envoyé, et duquel il avoit fait le message.
Ainsi il reproche à Zacharie d’avoir fait un grand déshonneur à Dieu. Le mot 4ssister devant Dieu, vaut autant comme Estre prest à exécuter son bon plaisir. Et c’est Commé si l’Ange disoit qu'il n ’esl un homme mortel, ains un esprit céleste :
qu'il n est point venu par cas fortuit et Sans grande raison, mais qu'il s’est acquitté fidèlement de sa charge, ainsi que doit faire un serviteur de Dieu. Et de là il s'ensuit que Dieu qui estoit autheur de ceste promesse, a esté mesprisé et grandement déshonoré en la personne de son messager. À mesme fin tend aussi ceste sentence de Jésus-Christ, Qui vous mesprise, il me mesprise, Luc, X, 46. Car combien que la prédication de l'Evangile ne nous soit pas apportée du ciel par les
Anges, toutesfois puis que Dieu par tant de miracles à déclaré qu’il en estoit l’autheur, puis que Christ le Prince et le Chef des Anges l’a une fois publiée de sa propre Bouche pour lauthorizer à jamais, nous devons luy attribuer telle majesté, et la recevoir en aussi grande révérence comme si tous les Anges de Paradis crioyent d’enhaut à pleine voix pour nous en rendre tésmoignage. Voire, qui plus est, l’Apostre en l’Epistre aux Hébrieux, X, 28. et XIE, 25, ne se Contentant point de mettre en pareil degré la voix de l’Evangile qui retentit sortant de la bouche des hommes, et là Loy qui a esté pu bliée par les Anges, passe encore plus avant, et fait un argument du moindre au plus grand, en céste sorte, Si la parole apportée par lés Anges n’a point esté rejettée, que la punition ne s’en soit aussi ensuyvie, beaucoup moins eschapperont ceux qui mesprisent aujourd’huy la voix de Christ, laquelle doit esmouvoir ciel et terre. Apprenons donc de rendre à Dieu l’obéissance de la foy, laquelle luy est plus agréable que tous les sacrifices du monde. Gabriel, Signifie force ou puissance, ou principauté de Dieu. C’est pour nostre regard qué Ce nom a esté imposé à Ange, afin que nous apprenions de n'imaginer point que les Anges ayent quelque chose de propre à leurs personnes, veu que toute la puissance et excellence qu'ils ont est de Dieu. Le mot dont use sainct Luc, pour lequel nous avons traduit, gui assiste, signifie proprement un temps passé, mais il se prend souvent pour le temps présent, et mesmement quand on parle d’un acte continuel.
Or nous avons desjà dit que lAnge yci se déclare estre serviteur de Dieu à jamais, et non pour un temps ou une affaire seulement. Le moi ÆEvangélizer, sert pour aggraver la faute de Zacharie, de ce qu'il a esté ingrat envers Dieu, qui luy promettoit une chose joyeuse et désirable.
20 Æt voyci, tu seras muet. I estoit bien raisonnable que Zacharie fust puni en ceste sorte, asçavoir qu’estant muet il attende l’accomplissemént de la promesse, laquelle il avoit comme interrompue et troublée par ses répliques, en lieu
de la recevoir en silence. I y a un silence propre à la foy, à ce qu’elle preste audience à la parole de Dieu. Elle ha aussi puis après son tour à parler, à ce qu’elle responde, Amen : suyvant ce qui est escrit au Prophète, Je leur diray, Vous estes mon peuple : et ils me diront, Tu es nostre Dieu , Osée, IT, 23. Mais pource que Zacharie avoit inconsidéréement répliqué contre la parole de Dieu, le Seigneur ne luy fait pas ceste grâce de pouvoir sur l'heure desployer sa voix pour chanter louange, mais il perd pour un temps lusage de la langue, laquelle s’estoit trop avancée. Toutesfois Dieu par sa clémence luy adoucit bien ceste punition : premièrement ne la prolongeant point outre les dix mois : puis après, en ne laissant point de luy faire le bien duquel il méritoit estre privé. Il fait encore aujourd’huy le mesme envers nous, en nous supportant par grande douceur. Car d'autant que nostre foy est petite et estroite, et que de nostre costé nous mettons tousjours beaucoup d’empeschemens au-devant, il faut que
MATTH. MARC
la vérité de Dieu se face chemin comme par force, afin de continuer son cours envers nous. C’est ce que veut dire l’Ange, quand il reproche à Zacharie son incrédulité et déclare néantmoins que les choses seront accomplies en leur temps, lesquelles il n’a voulu croire. Ce qui est bien propre pour redresser Zacharie, quand il voit que pour sa faute Ja promesse de Dieu n’est point anéantie, en sorte qu’elle ne vienne tousjours au dessus. Il est bien vray que le Seigneur fait et accomplit quelque fois ce qu’il a promis aux incrédules , quelque résistance qu’ils sçachent faire de leur costé. Comme nous en avons un exemple digne de mémoire en la personne du roy Achab, lequel combien qu’il rejettast la promesse de salut, a esté toutesfois délivré de la main de ses ennemis. Mais le tout a esté pour le bien et salut du peuple éleu, sans que luy en ait esté aucunement amendé. I! en prend bien autrement à Zacharie : car le Seigneur en luy pardonnant le défaut de foy, le redresse quant et quant.
LUC I
21 Or le peuple estoit attendant Zacharie, et s’esmerveilloyent qu'il tardoit tant au Temple.
22 Et quand il futsorti, il ne pouvoit parler à eux * lors ils cognurent qu'il avoit veu quelque vision au Temple : car il leur donnoit à entendre par signes, et demeura muet.
23 Adveint quand les jours de son office furent achevez, il relourna en sa maison.
24 Et après ces jours-la, Elizabeth sa femme conceut, el se cacha par l’espace de cing mois, di-
sant,
25 Certes le Seigneur ma fait ainsi ès jours. esquels il m'a regardée, pour oster mon opprobre d'entre les hommes.
21 Or le peuple, etc. S. Luc récite maintenant comment le peuple mesme a esté tesmoin de cette vision. Zacharie arreste au Temple plus qu’on n’avoit accoustumé, De là on vient à penser que quelque cas de nouveau Juy est survenu.
Luy estant sorti, donne à entendre par sa contenance et par signes qu’il estoit devenu muet. Peut-estre aussi qu’en son
visage on appercevoit des signes d’un homme effrayé. De là ils concluent que Dieu luy est apparu. Vray est que de ce temps-là il ne se faisoit guères de visions, où point du tout : mais le peuple avoit mémoire que du temps des Pères il y en avoit eu en grand nombre. Parquoy ce n'est pas Sans cause qu’il vient à conclure ainsi par les signes évidens qui apparois-
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
soyent. Car ce n’estoit point un accident commun, mais plustost une œuvre aûmirable de Dieu, que Zacharie fust ainsi devenu muet tout soudain sans maladie aucune, et qu'après avoir trop arresté au Temple, il en sortist tout estonné. Au reste, le mot de Temple, se prend yci (comme nous avons dit une autre fois) pour le lieu sainct où estoit l’autel d’encensement. De là sortoyent les Sacrificateurs après avoir fait le devoir, et entroyent en leur parvis pour bénir le peuple.
23 Quand les jours. Le mot Grec dont use yei sainct Luce, signifie une charge ou un oflice que les Sacrificateurs faisoyent chacun en son tour, comme nous avons dit. Sur ce qui est dit que Zacharie est retourné en sa maison quand le temps de son office a esté accompli, nous avons à recueillir que les Sacrificateurs durant le temps que c’estoit en leur tour de faire l'office, n’alloyent point en leurs maisons, afin d’estre du tout addonnez et Comme attachez au service de Dieu. Et pourtant il y avoit à l’entour du Temple une allée faite de planchers, en laquelle les Sacriticateurs avoyent leurs chambres. Il est vray que la Loy ne leur défendoit pas d'aller et venir en leurs maisons, mais seulement leur interdisoit la compagnie de leurs femmes, 4 Rois, VI, 5, et 1 Sam., XXI, 4. Toutesfois, pource que paraventure plusieurs n’observans pas songneusement ceste défense, venoyent par ce moyen à faire le service de Dieu sans y apporter une telle révérence que il faloit, il est vray-semblable que ceci fut trouvé pour remédier à un tel désordre, à ce qu'ils se peussent maintenir purs et exempts de toute souillure, n’ayans rien qui les y provoquast. Et non-seulement la compagnie des femmes leur estoit défendue, mais aussi l'usage du vin et de tout bruvage qui pouvoit enyvrer, Lévit., X, 9. Ai si, puis qu'il leur faloit changer de façon de vivre, il était bon qu'ils ne s’eslongnassent point du Temple, afin que mesme en regardant le lieu ils fussent advertis de garder pureté telle que le Seigneur avoit commandée. 1] estoit bon aussi que toute matière et occasion de délices leur fust retranchée , afin qu’ils
fussent plus libres et mieux préparez à faire leur office. Les Papistes veulent aujourd'huy sous couleur de ceci maintenir leurs édits tyranniques de la défense du mariage. Car voici comme ils concluent, puis que le temps passé on défendoit aux Sacrificateurs d’avoir compagnie avec leurs femmes durant le temps qu'ils faisoyent l'office au Temple, c’est bien raison aussi que les prestres aujourd’huy soyent astraints à garder perpétuelle continence, veu qu'ils sacrifient tous les jours, et non pas chacun an en son tour, veu aussi que le service Divin est bien plus excellent qu’il n’a esté sous la Loy.
Mais je leur demanderove volontiers, pourquoy ils ne gardent aussi l’abstinence du vin et de tout semblable bruvage.
Car quand Dieu a accouplé deux ordonnances, il n’est pas permis de les séparer pour en garder la moitié et laisser l’autre.
La Loy ne défendoit en ce cas la compagnie de femme si expresséement que l’usage du vin, Ezé. XLIV, 21. Si c’est cela qui meut le Pape à enjoindre à ses prestres qu’ils n’ayent à se marier, pourquoy leur permet-il de boire du vin? Qui plus est, à le prendre ainsi, il faudroit emmurer tous ces prestres dedans les temples, afin qu'estans là enfermez ils passassent leur vie sans avoir communication avec les femmes et le reste du peuple. Par cela nous voyons que c’est une grande malice à eux de se couvrir de la Loy de Dieu, veu qu'ils ne la gardent pas Toutesfois la vraye solution de ce poinct dépend de la différence de la Loy et de l’'Evangile. Le Sacrificateur se représentoit devant Dieu pour nettoyer et effacer les péciez du peuple, estant comme médiateur.entre Dieu et les hommes. Celuy qui avoit la charge de ce faire, il faloit qu’il eust quelque chose plus que les autres, à ce qu'estant mis hors du rang commun des hommes, il fust recognu estre la figure du vray Médiateur. À cela tendoyent tant les robbes sacrées desquelles il estoit revestu, que l’onction. C’est tout autre chose aujourd’huy des Ministres et Pasteurs qui ont charge publique en l'Eglise. Je parle des ministres lesquels Jésus-Christ establit pour paistre son troupeau, non pas de ceux que le Pape passe maistres
bourreaux pour meurtrir Christ, plustost que sacrificateurs. Arrestons-nous donc à la sentence que le sainct Esprit en a prononcée, disant que mariage est honorable entre tous, Hébr. XII, 4.
24 Et se cachoit par l’espace, etc.
Voyci qui semble bien estrange, comme si Elizabeth eust eu honte de la bénédiction de Dieu. Aucuns pensent qu'elle n’osoit se monstrer devant les gens, la chose estant encore incertaine, de peur de se mettre en danger d’estre mocquée, si d’aventure ce qu’elle pensoit ne se trouvoit vray. Quant à moy, je pense que elle estoit tant asseurée de la promesse, que elle n’estoit aucunement en doute que la chose nadveinst. Est-il vray-semblabie qu’elle qui voyoit son mari griefvement puni pour s’estre trop avancé de parler, eust voulu cinq mois entiers nourrir une semblable defliance en son cœur? Et puis on voit bien par ses propos mesmes que son espérance ne a esté aucunement douteuse ou incertaine : car en disant, Le Seigneur ma, etc., elle parle clairement et asseuréement d'une grâce de Dieu bien certaine.
Or elle peut avoir eu deux causes de se cacher : premièrement, d'autant que le miracle de Dieu n’apparoissoit point encores par signes évidens, peut-estre qu’elle a craint de donner occasion aux gens d’en parler à tors et à travers, comme le monde a accoustumé souventesfois de gazouiller des œuvres de Dieu sans grande révérence, Peut-estre aussi qu’elle l’a fait afin que quand on la verroit soudainement grosse, cela fust pour mieux esmouvoir un chacun à louer Dieu. Car quand les œuvres de Dieu viennent en évidence petit à petit avec le temps nous en faisons moins de conte que si nous voyions du premier jour la chose accomplie sans en avoir ouy parler. Ainsi Ça esté pour le regard des autres, et non pas de sa personne, qu'Elizabeth s’est ainsi cachée.
25 Le Seigneur m'a fait, etc. Elle magnifie en son privé la bonté de Dieu, jusques à ce que le temps opportun soit venu de la publier et divulguer. Il est vray-semblable que Son mari l’avoit advertie par escrit de la promesse de lignée :
et d'autant vient-elle d’une affection plus prompte et asseurée à magnifier Dieu au-
theur d’un tel bénéfice. Ce que je di est confermé par ces mots suyvans, Esquels il m'a regardée, etc., car pour cause de sa stérilité elle allègue que lors Dieu avoit destourné sa faveur d'elle. Entre les bénédictions terriennes de Dieu, lEscriture met ceste-ci des premières, quand il nous donne lignée. Et non sans cause : car si c’est une bénédiction de Dieu d’avoir des bestes qui portent souvent, d'autant fautil aussi estimer le don de lignée pour une plus grande grâce de Dieu, que la multi plication des hommes est plus excellente:
Et de faict, ce n’est point un petit honneur quand Dieu, lequel seul est et mérite d’estre nommé Père, reçoit de povres vers de terre, c’est-à-dire des hommes mortels, pour les faire participans d’un titre si honorable. Retenons done cesté doctrine, que les enfans sont un héritage venant du Seigneur, et le fruit du ventre est un don de luy, Ps. CXXVII, 3. Mais Elizabeth a encore regardé plus haut :
car elle estant stérile et vieille, avoit conceu par une œuvre miraculeuse de Dieu, et outre le cours accoustumé de nature.
Pour oster mon opprobre. Non sans cause stérilité a tousjours esté tenue pour opprobre, puis qué la bénédiction du ventre est contée entre les’ principaux tesmoignages de l’amour de Dieu. Aucuns penseht que cela ait esté une chose spéciale au peuple ancien, d'autant que Christ devoit sortir de la semence d'Abraham.
Mais ceste considération ne pouvoit avoir lieu, sinon seulement en la lignée de Juda.
Les autres disent mieux, asçavoir que la multiplication du peuple sainct estoit bénite et heureuse : comme il avoit esté dit à Abraham, Ta semence sera Comme le sablon de la mer, et comme les estoilles du ciel, Gen., XXIE, 47. Cependant toutesfois il faut conjoindre ensemble la bénédiction universelle qui s’estend à tout le genre humain, et la promesse donnée à Abraham, laquelle est péculière à PEglise de Dieu. Ainsi donc, que tous pères «et mères apprenent de rendre grâces à Dieu pour la lignée qu’il leur aura donnée : ét que ceux qui n’en ont point, recognoissent que Dieu les veut humilier en cest endroit. Au reste, Elizabeth restraint cest opprobre, disant que c’est Zntre les
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
hommes, d'autant que c’est un chastiment | ne sommes point moins avancez au Royautemporel de Dieu, et que pour cela nous | me des cieux.
MATTH. MARC
LUC I
26 Au sixième mois l’ Ange Gabriel fut envoyé de Dieu en une ville de Galilée, laquelle avoit nom
Nazareth.
27 À une vierge espousée! à un homme qui avoit nom Joseph, de la maison de David : et le nom de la Vierge estoit Marie.
28 Et quand l'Ange fut entré vers elle, il dit,
Bien le soil,
qui es receuë en grâce? : le Seigneur
est avec toy, lu es bénite entre les femmes.
29 Et quand elle l'eut veu, elle fut troublée de son propos : et pensoil quelle estoit ceste salutation.
30 Adonc l’Ange luy dit, Marie, ne crain point ; car tu as trouvé grâce devant Dieu.
31 Æt voyci, lu conceveras en ton ventre, et en- Janteras un fils*, et appelleras son nom sésus *.
32 Îl sera grand, et s’appellera Fils du Souverain : et le Seigneur Dieu luy donnera le thrône de David son pere.
33 Et il règnera sur ia maison de Jacob éternel lement, el son règne sera sans fin*.
1) Ou, fiancée. 2) Ou, rendue agréable. 3) Isa., VIT, 14. 4) Mait,, TI, 21; sous, Luc, IT, 21. 5) Dan., VIT, 14, et 27
Mich., 1V, 7.
26 Au sixième mois l’Ange Gabriel.
Voyei une merveilleuse dispensation du conseil de Dieu, et bien estrange au jugement commun des hommes, de faire que le commencement de la génération de Jehan, qui n’estoit sinon le héraut, fust plus magnifique que celuy de son propre Fils. La Prophétie touchant la naissance de Jehan a esté faite au Temple, et publiée à tout le peuple; mais la promesse de la naissance de Christ est faite à une vierge en une bien petite ville de Judée, et demeure comme enseyelie au cœur d’une jeune fille. Certes il faloit qu’ainsi fust accompli dès la naissance de Christ, ce que dit S. Paul, Que Dieu a par folie sauvé les croyans, 4 Cor., [, 21. Cependant il à voulu que le thrésor d'un si haut mystère fust lors baïllé en garde à la Vierge, afin que puis après en temps propre il fust communiqué à tous fidèles.
Je confesse que ceste façon de garder estoit contemptible et sans apparence, Mais toutesfois très convenable, tant pour
esprouverité l’humil de la foy, que pour fermer la porte à l’orgueil des meschans.
Quant à nous, apprenons de nous soumettre à Dieu en toute modestie, encore que nous n’appercevions pas du premier coup la raison de ses œuvres et qu'il ne nous face point mal de nous conformer à l'exemple de celle qui a porté en son ventre Jésus-Christ, la sagesse éternelle de Dieu. Sur tout prenons garde que par un mespris desdaigneux nous ne nous privions nous-mesmes de la cognoissance d’un secret inestimable, lequel Dieu n’a pas voulu sans cause estre caché, pour le révéler aux petis, humbles, et dociles.
Quant à ce qu’il a choisi en ceste affaire une Vierge ayant promesse de mariage avec un homme, il me semble qu’il l’a fait pour ceste mesme cause que j'ay desjà dite. Il n’y a nulle apparence à ce que dit Origène , que Dieu a ce fait afin de céler à Satan le salut qu’il vouloit donner aux hommes. Le mariage donc a yci servi de couverture devant les yeux du monde,
afin que celuy qu’on tenoit communéement pour fils de Joseph, fust avec le temps recognu des fidèles Fils de Dieu. Vray est que Christ naissant au monde pa point esté si fort desnué de los et honpeur, que la gloire de sa Divinité n'ait esté dès le commencement descouverte par le Père céleste : car les Anges ont lors publié que le Sauveur estoit nay :
mais leur voix n’estant ouye que des pasteurs, n’est pas allée loin. L'autre miracle a esté plus renommé, quand les Sages qui estoyent venus d'Orient, ont divulgué par ci par là, qu’une estoille leur estoit apparue, les advertissans de la naissance du souverain Roy. Tant y a toutesfois que nous voyons comme Dieu a tenu son Fils caché et quasi incognu, jusques à ce que le temps de la plene manifestation d’iceluy fust venu : car lors il luy a comme dressé un eschaffaut, afin qu’il fust en veuë à chacun. Là où nous avons mis Espousée, VEvangéliste use d’un mot Grec qui signifie que la Vierge lors estoit promise à son fiancé, et non qu’elle luy fust desjà délivrée pour femme. Car c’estoit la coustume entre les Juifs, que les pères et mères, après avoir promis leurs filles en mariage, les tenoyent encore quelque peu de temps en leurs maisons : autrement la Loy escrite au Deut., XXI, 4%, parlant de celuy qui a fait force à la pucelle fiancée, eust esté superflue. S. Luc dit que Joseph estoit de la lignée de David, pource que les familles prenent leurs noms des hommes, et non des femmes :
mais de ceci nous en traitterons plus amplement autre part.
28 Joye te soit, etc. L'Ange dès l’entrée met en avant la considération de la grace de Dieu, pource que le message qu'il faisoit estoit une chose admirable et quasi incroyable. Et certes puis que Ja capacité de nos esprits selon leur petite mesure , est trop estroite pour comprendre la grandeur infinie des œuvres de Dieu, le meilleur remède est de les eslever en la considération de sa gràce infinie.
Ainsi done, puis que le sentiment et cognoissance de la bonté de Dieu envers nous est comme l'entrée de la foy, ce n'est pas sans cause que l’Ange tient cest ordre envers la Vierge, de premièrement
luy abbruver le cœur de la méditation de la grâce de Dieu, afin dePeslargir, par manière de dire, pour estre puis après capable d’un mystère incompréhensible.
Je di ceci, pource que le mot Grec dont sainct Luc use yci, est pour exprimer la faveur gratuite de Dieu : comme il appert plus clairement d’un passage du premier chapitre de l'Epistre aux Ephésiens, v. 6, où sainct Paul, a usé du mesme terme parlant denostre réconciliation avec Dieu :
Dieu, dit-il, nous a eus agréables en son Fils bien-aimé, c’est-à-dire, nous a receus en sa grâce, et a estendu sa faveur sur nous qui auparavant estions ses ennemis.
L'Ange dit conséquemment, Le Seigneur est avec toy. Car depuis que Dieu a une fois fait aucuns participans de son amour, il se monstre aussi envers eux propice et libéral, leur départissant de sa bénédiction en plusieurs sortes. Et pourtant s'ensuit incontinent le troisième membre, asçavoir qu’elle est bénite entre les femmes. Car l’'Ange met la bénédiction comme l'effet et le tesmoignage de l'amour de Dieu : car je ne pense point que le mot Bénite, signifie yci Digne de louange, mais plustost il se prend pour Bien-heureuse. Voylà comme en fait sainct Paul Epbh., [, 2, quand il désire aux fidèles premièrement grâce, puis après paix : C’est-àdire tout bien et toute félicité : voulant par cela donner à entendre que lors nous serons riches à suffisance, si nous sommes en l’amour de. Dieu, de laquelle tout bien procède. Et si ainsi est que Marie a eu félicité, justice, et vie, de l'amour gratuite de Dieu : si ses vertus et toute son excellence ne ont esté autre chose qu’une pure libéralité de Dieu, nous pouvons bien dire que C’est renverser tout ordre, | quand on enseigne qu’il faut demander à la Vierge ce qu’elle a eu comme nous.
Ça esté aussi une ignorance et bestise par trop lourde aux Papistes, quand de ceste salutation ils en ont fait un charme d’enchanteurs, la convertissans en prière. Et leur rage s’est desbordée jusques là, que leurs prescheurs estans en chaire ne oseroyent demander la grâce du sainct Esprit, sinon en disant leur Ave Maria.
Mais outre ce qu'il n’y a point yci de prière, ains seulement une salutation de
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
Ange s’esjouissant du bien faict à Marie, en cela ils usurpent un office qui ne leur convient point, et lequel le Seigneur n’a baillé sinon à l’Ange. Et puis en voulant contrefaire l’Ange, ils se montrent fols au double, d'autant qu'ils saluent celle qui leur est absente.
29 Quand elle l'eut veu, etc. Saïnct Luc ne veut pas dire qu’elle ait esté troublée pour la présence de l’Ange, mais pour ses propos. Pourquoy donc dit-il, Quand elle l’eut veu? Je pense que la cause est, pource que Marie recognoissant en l’Ange quelques marques de la gloire céleste, à esté surprinse d’une frayeur soudaine pour la révérence de Dieu. Elle fut donc troublée, pource qu’elle cognoissoit que c’estoit l’Ange de Dieu, et non un homme mortel qui la saluoit. Au reste, sainct Luc ne dit pas qu'elle ait esté troublée jusques à demeurer là comme esperdue et sans cognoissance : au contraire , il exprime incontinent après les signes d’un esprit attentif et bien paisible, disant qu’elle pensoit quelle estoit ceste salutation c’est-à-dire à quoy elle tendoit, et quelle en seroit l'issue. La Vierge vient soudainement à penser en soy-mesme, que ce West point sans grande cause que l'Ange a esté envoyé. Par cest exemple nous sommes admonestez, premièrement de ne considérer point les œuvres de Dieu nonchalamment, et comme pensans ailleurs :
puis après , que quand nous viendrons à les considérer, il faut tousjours que crainte et révérence marche devant.
30 Marie, ne crains point. Quant à ce qu'il luy commande d’oster toute crainte, qu'il nous souviene tousjours comme l’imbécillité de nostre chair est merveilleuse, qu’il ne se peut faire que nous ne soyons espouvantez toutes fois et quantes qu’une bien petite estincelle de la gloire de Dieu se présente à nous. Car nous ne pouvons point appréhender à bon escient la présence de Dieu, sinon avec ses effets. Et pourtant, veu que tous sont redevables à son jugement, la crainte engendre tremblement en nous, jusques à ce qu'il se déclare Père. La saincte Vierge voyoit au peuple un tel desborde-ment de vices, que non sans cause elle craignoit une vengence de Dieu plus es-
povantable. Pour luy oster donc cette crainte, l’'Ange déclare qu’il est là venu pour estre tesmoin, messager et ambassadeur d’un bien inestimable. L’Evangéliste prend Trouver grâce, selon la façon de parler des Hébrieux, pour avoir Dieu propice et favorable : car trouver grâce, ne se dit pas de celuy qui l’a cherchée, mais auquel elle a esté libéralement présentée. Les exemples en sont assez communs en l'Escriture : parquoy ce seroit chose superflue de les amener yci.
34 Voyci, tu conceveras, etc. L’Ange dresse ses parolles en sorte qu’il les rapporte premièrement à la prophétie d’Isaie et puis aux autres passages des Prophètes et ce afin que tout son propos entre plus aiséement en l’esprit de la Vierge :
car toutes ces Prophéties estoyent familières et communéement cognues entre les fidèles. Combien qu’il faut aussi noter que l’Ange en disant ceci, ne parloit point seulement en particulier à la Vierge, mais annonçoit une bonne nouvelle, laquelle devoit quelque temps après estre publiée par tout le monde. Quand donc nous voyons yci un si grand accord et si bien exprimé entre les Prophéties anciennes, et le dire de l’Ange, parlant de Ja manifestation de Jésus-Christ, recognoissons que le tout a esté ainsi dressé et conduit par le conseil de Dieu. Le mot de Concevoir, est suffisant pour réfuter la resverie et erreur tant de Marcion que de Manichée : car de ce mot il est aisé à recueillir que Marie n’a point enfanté un corps céleste où un phantosme , mais le fruit que premièrement elle avoit conceu en son ventre. E£ appelleras son nom Jésus. La raison de ce nom est exprimée en sainct Matthieu, asçavoir pource qu’il sauvera son peuple de leurs péchez. Desjà au nom nous voyons la promesse de salut, et aussi à quelle fin Jésus-Christ a esté envoyé de par le Père au monde :
comme aussi luy-mesme en parle, disant qu’il n’est point venu pour perdre et destruire, mais pour apporter salut au monde. Qu'il nous souviene aussi que ce n’a point esté par le vouloir des hommes que ce nom luy à esté imposé, mais par l'Ange, et du commandement de Dieu, afin que nostre foy ait sou fondement au ciel,
et non point enterre. Le mot Jésus, vient du nom Hébrieu Iascha, qui vaut autant que Salut, et du verbe Oschia, qui signifie Sauveur. C'est une subtilité frivole à ceux qui veulent maintenir qu'il y à différence entre le nom de Jésus, et l’'Hébrieu Iéosua. Quant à ce que les Rabbins escrivent par tout Iésu, ils le font de malice délibérée, afin de n'attribuer à Christ un titre honorable, et pour faire à croire qu'il na point esté un vray Juif.
Et pourtant, leur façon d’escrire, ne doit avoir non plus d’authorité que si quelque chien mastin abbayoit. Quant à ce qu'ils objectent que ce seroit une chose mal séante à la grandeur du Fils de Dieu de avoir un nom commun avec d’autres, on en pourroit dire autant du nom de Christ : mais la solution de l’un et de l’autre est facile, c’est asçavoir qu’en la personne du Fils de Dieu a esté accompli plenement et entièrement ce dont on avoit veu comme l’ombre sous la Loy, ou que ce qui avoit esté lors figuré, a esté substanciellement résident en luy. Il y a encores une autre objection aussi légère.
Ils disent que si le nom de Jésus ne compète au seul Fils de Dieu, il n’aura point un nom auquel soit deu tout honneur et crainte, et devant lequel il faille que tout genouil se ploye, Philip., IF, 40. Mais sainct Paul ne veut point là à la facon des Magiciens faire un nom, ès syllabes duquel il y ait quelque majesté enclose :
seulement ceste manière de parler emporte autant comme s’il eust dit que le Père a donné à Christ un empire et puissance souveraine, sous laquelle il faut que tout le monde ploye. Laissons donc là toutes ces resveries ; et sçachons que le nom de Jésus a esté imposé à Christ, afin que tous fidèles apprenent de chercher en luy ce qui avoit jadis esté figuré sous la Loy.
32 Il sera grand, et sera appelé Fils du, eîc. L'Ange en avoit dit autant de Jehan Bapliste, et toutesfois ce n’estoit pas son intention de le faire égal à Christ.
Jehan Baptiste donc à esté grand en son rang, et selon sa qualité. Quant à Christ, sa grandeur est incontinent après tellement exprimée, que c’est pour le eslever par-dessus toutes créatures : car lui seul
ha cela propre et particulier à sa personne, d’estre nommé Fils de Dieu :
comme aussi l’Apostre le remonstre au 2. chap. des Hébrieux. Je confesse bien que lEscriture attribue quelque fois ce titre-ci et aux Anges et aux Rois : mais
je di qu’ils sont ainsi en commun nom-
mez enfans de Dieu, à causé de la grandeur en laquelle il les à eslevez. Or c’est une chose toute certaine et sans doute, que Dieu exempte son Fils du rang commun de toutes créatures, quand il addresse son propos à luy en particulier, disant, Tu es mon Fils, Pseaume, Il, 7.
Yei donc il n’est point question de mesler Jésus-Christ avec les Anges ou les Rois, pour estre l’un du nombre des enfans de Dieu : mais ce qui luy est attribué est tel, qu'il n’est permis à autre quelconque de se l’approprier. Les Rois sont enfans de Dieu, non pas certes de nature, mais pource qu’il à pleu à Dieu leur faire un tel honneur. Si nous parlons des Anges mesmes, ce titre-ci ne leur convient point sinon d'autant qu’estans sous le souverain Chef, ils sont excellens entre les créatures. Nous aussi sommes bien enfans de Dieu, mais c’est par adoption, laquelle nous obtenons par foy, ne l’ayans pas de nature : mais Jésus- Christ est Fils unique de Dieu, et seul nay du Père, Jehan, I, 14. Quant à ce chien mastin de Servet, qui tire ces mots, Il sera appelé : pour prouver que Jésus- Christ n’est point Fils éternel de Dieu, mais qu’il a commencé à estre tel quand il a revestu nostre chair, C’est une calomnie impudente à luy. Pource que Ange dit, Il sera appelé : ce malheureux conclud que Jésus-Christ n’estoit point Fils de Dieu avant qu'il apparust au monde vestu de chair. Je di au contraire, que les paroles de l’Ange ne signifient autre chose, sinon que celuy qui de toute éternité a esté Fils de Dieu, apparoistra tel en chair. Car ce mot £stre appelé, emporte une claire cognoissance. Or il y a bien grande différence entre ces deux choses, asçavoir de dire que Jésus ait commencé à estre Fils de Dieu, qui ne l’estoit point auparavant, ou qu’il ait esté manifesté entre les hommes, afin qu’ils le recognussent estre celuy qui jadis avoit
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
esté promis. Certes puis qu’en tous aages Dieu a esté invoqué Père par son peuple, de là il s’ensuit qu’au ciel estoit aussi le Fils, duquel et par lequel ceste paternité descendoit jusqu'aux hommes. Car ce seroit une trop grande arrogance aux hom- - mes, s'ils se nommoyent enfans de Dieu, sinon entant qu'ils sont membres du Fils seul nay du Père. Et pourtant il est tout certain que les saincts Pères n’ont jamais prins la hardiesse de se nommer par un titre si honorable en invoquant Dieu, sinon d'autant qu'ils s’appuyoyent sur le Fils Médiateur. Au reste, si on demande de quoy sert ceste plene Cognoissance du Fils de Dieu, de laquelle il est yci parlé, S. Paul nous l’enseigne, Rom., VIT, 15, et Gal., IV, 5. C'est asçavoir que nous pouvons aujourd’huy avec asseurance non seulement nommer, mais aussi crier Dieu nostre Père. Luy donnera le thrône.
Nous avons desjà dit que l’Ange prend des Prophètes les titres pour marquer Christ, afin que plus aiséement la saincte Vierge recognoisse que ce sera le Rédempteur jadis promis aux Pères. Or les Prophètes, quand ils veulent parler de la restauration de l'Eglise, renvoyent tousjours toute l'espérance des fidèles au règne de Daivd, tellement que c’estoit un propos tout commun entre les Juifs, que le salut de l'Eglise dépendoit de la prospérité et heureuse conduite de ce règne, et que c’estoit le propre office du Messias de restablir et remettre sus le règne de David. Et pourtant, quelque fois le nom mesme de David est attribué au Messias :
comme Jérém., XXX, 9, Ils serviront au Seigneur leur Dieu, et à David leur Roy. Ezéch., XXXIV, 24 et XXXVII, 24, Mon serviteur David sera le Prince au milieu d'eux. Osée, HE, 5, Ils chercheront le Seigneur, et David leur Roy.
Quant aux passages où il est nommé Fils de David, ils sont assez communs. En somme, l’Ange veut dire qu'en la personne de Christ sera accomplie la Prophétie d'Amos, qui parle de relever le tabernacle de David qui estoit cheut : au chap. IX, 411.
33 Et régnera sur, etc. Comme ainsi soit que le salut ait esté pécülièrement promis aux Juifs, ainsi que l'alliance avoit
esté faite avec leur père Abraham : puis
aussi que Christ (selon que dit S. Paul Rom., XV, 8) a esté ministre de la Cir-
-Concision, Ce n’est pas sans cause que
’Ange establit le règne d’iceluy en ceste nation : comme aussi c’en a esté le propre siége et domicile. Toutesfois cela n’est point contraire aux autres Prophéties, lesquelles estendent son Royaume jusques aux fins de la terre. Car Dieu par une nouvelle et miraculeuse adoption, a enclos en la famille de Jacob les Gents, lesquelles auparavant en estoyent estrangées : en telle sorte toutesfois que les Juifs comme les enfans aisnez ont eu le premier lieu : ainsi qu’il est dit au Ps. CX, 2, Le Seigneur envoyera de Sion le sceptre de ta force. Ainsi donc le thrône de Christ a esté dressé entre le peuple d'Israël, afin que d’iceluy il s’assujétist tout le monde. Or tous ceux lesquels par foy il a rassemblez entre les enfans d'Abraham, sont le vray Israël.
Et combien que les Juifs par leur révoltement et incrédulité se sont retranchez de l'Eglise de Dieu, si est-ce que le Seigneur jusqu’à la fin en sauvera tousjours quelque résidu, d'autant que sa vocation est sans repentance. Îl est vray qu’en apparence tout le corps du peuple est retranché : mais il nous doit souvenir du mystère et secret duquel parle S. Paul aux Rom., XI, 25, c’est qu’à la fin le Seigneur rappellera aucuns des Juifs de la dissipation en laquelle ils sont. Cependant l'Eglise qui est esparse par tout le monde, est la maison de Jacob spirituelle : car elle est premièrement issue de Sion. Æternellement. L’Ange monstre maintenant en quel sens se doit prendre la promesse qui est tant souvent réitérée par les Prophètes, touchant l’éternelle durée du règne de David. Il n’avoit fleuri en richesses et puissance, sinon du temps de David et de Salomon. Roboam le troisième Roy a peine peust-il retenir à s0y une lignée et demie, sur laquelle il régnast. Depuis il n’avoit cessé d’estre esbranslé de diverses calamitez, jusqu’à ce qu'il décheust entièrement. L'Ange maintenant déclare, mais qu’il soit une fois establi en la personne de Christ, que lors il ne sera plus sujet à changemen
où destruction. Et pour le prouver il amène le passage de Daniel au chap. VIE, 44, où ilest dit que ce régne Sera Sans fin. Or combien que le sens du passage est, que Dieu sega à jamais protecteur et défenseur du règne de Christ et de V’Eglise, tellement que jamais il ne défaudra en terre, tant qu’il y aura soleil et
MATTH. MARC
lune au ciel (Ps., LXXIT, 47) toutesfois la vraye perpétuité d'iceluy se rapporte à la gloire à venir. Ainsi donc la conclusion est, qu'en ce monde il y aura tousjours d’aage en aage des fidèles venans les uns après les autres, lesquels finalement seront tous ensemble recueillis au ciel pour y régner en éternité.
LUC I
34 Lors Marie dit à l'Ange, Comment se fera ceci, puis que je ne cognoy ! point d'homme ?
335 L'Ange respondant luy dit, Le sainct Esprit surviendra en toy, et la vertu du Souverain l’enombrera, et pourtant cela aussi qui naistra de toy sainct, s'appellera le Fils de Dieu.
36 Et voyla Elizabeth ta cousine à aussi conceu un fils en sa vieillesse : et ce mois-ci est le sixième à celle qui estoit appelée stérile.
37 Car rien ne sera impossible à Dieu.
38 Et Marie dit, Voyci la servante du Seigneur, me soil fait selon ta parole. Ainsi l'Ange se partit
d'elle.
1) Ou, cognoistray.
34 Comment se fera ceci. I semble yci que la saincte Vierge restraint et abbaisse la puissance de Dieu aussi bas qu’avoit fait Zacharie : car elle prend pour impossible ce qu’elle voit estre outre l’ordre commun de nature. Et voyci comme elle conclud, Je ne cognoy point d'homme : comment donc croiray-je que la chose que tu m’annonces puisse advenir? Or il ne nous faut pas beaucoup tormenter à trouver façon de la justifier entièrement : car il est certain qu'elle devoit par foy monter incontinent jusqu’à la puissance infinie de Dieu, laquelle n’est point liée aux moyens naturels, ains surmonte tout le monde. Mais en lieu de faire ainsi, elle s’arreste à la façon commune et ndturelle d’engendrer. Combien qu’il faut cependant entendre qu’elle n’a point douté ou répliqué, comme si elle eust voulu abbaïisser ou mesurer la puissance de Dieu selon la capacité de ses sens naturels : seulement elle est surprinse à despourveu d’une admiration soudaine, et ainsi transportée à faire ceste demande. Et de faict, qu’elle ait
receu la promesse en humilité, il appert par ce que combien que beaucoup de choses pouvoyent l’empescher de croire ce qui luy estoit dit, toutesfois elle ne fait doute sinon en un poinct. Il luy pouvoit incontinent venir en l'esprit, de demander où estoit ce thrône de David, veu que de long temps toute la majesté de ce règne estoit abolie, et toute ceste grandeur et excellence du sang Royal estoit comme ensevelie. Il n’y a point de doute que si elle eust prins les choses selon le jugement de la chair, elle eust tenu pour fables tout ce que l’Ange disoit. Et pourtant il faut dire qu’elle estoit certaine et bien asseurée en soy-mesme de la restauration de l'Eglise: ce qui estoit cause de luy faire croire une chose incroyable selon la chair. Et puis il est vray-semblable que la prophétie d’Isaie estoit toute commune lors, par laquelle Dieu promettoit de faire sortir un surgeon de Ja souche d’Isai, qui estoit tant abbaissée, et quasi incognue , Is., XI, 4. Ainsi donc, la foy et asseurance de la grâce de Dieu imprimée au cœur de la Vierge, a esté
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 25
cause de Juy faire croire sans difficulté ce que l’Ange luy disoit que le thrône de David seroit derechef redressé. Si quelqu'un allègue qu’aussi bien y avoitil une Praphétie, laquelle disoit nomméement qu'une Vierge enfanteroit un fils :
je respon que la cognoissance de ce mystère estoit bien petite et fort obscure lors. Vray est que les Pères espéroyent la naissance d’un Roy, sous lequel le peuple de Dieu devoit fleurir et prospérer :
mais quant au moyen par lequel cela s’accompliroit, il leur estoit caché, comme s’il y eust eu un voile entre-deux qui leur en ostast la claire cognoissance. Ce n’est done point merveille si la saincte Vierge fait yei doute sur une chose qui luy estoit incognue encore. Quant à ce qu’aucuns ont pensé par ces paroles, qu’elle avoit en Soy-mesme fait vœu de perpétuelle virginité, C’est une conjecture trop légère, voire du tout absurde : car si ainsi eust esté, c’estoit une tromperie à elle de consentir qu’elle fust promise à un mari : C’estoit mépriser la saincte alliance de mariage : ce qui ne se peut faire sans mocquerie de Dieu. Quelque barbarie tyrannique qui ait régné en la Papauté en ceste matière, Si est-ce que jamais ils ne se sont osé desborder jusques-là, de permettre aux femmes mariées de vouer continence à leur plaisir. D’avantage, c’est une resverie trop puérile et sans apparence, d'imaginer un vœu de moinerie entre les Juifs. Il faut toutesfois respondre à ceste objection, c’est asçavoir que la Vierge regarde au temps à-venir, et pourtant semble dire qu’elle n'aura jamais compagnie d'homme. Or voyci une #onjecture qui est et vray-semblable et simple : c'est que la grandeur, ou plustost la majesté de ceste affaire a tellement estonné la Vierge, que elle a eu tous ses sens comme liez et enserrez d’admiration. Quand elle oit dire que le Fils de Dieu naistra, soudain elle imagine bien que ce sera quelque chef-d'œuvre : et voylà pourquoy elle exélud la compagnie d'homme : et estant toute estonnée, elle s’escrie disant, Comment se fera ceci?
Pource aussi le Seigneur Ja supporte d’une si grande débonnaireté, et luy respond par l’Ange doucement et amiable-
ment, d'autant qu’en toute révérence et sobriété, et avec admiration d’une telle œuvre de Dieu, elle avoit demandé comme se feroit ce qu’elle sçavoit estre plus haut que l’ordre commun de nature. Somme, sa demande n’estoit point répugnante à la foy: car elle procédoit plustost d’une grande admiration, que de deffiance.
35 Le $. Esprit. L'Ange ne détermine point le moyen, en sorte que la curiosité de lesprit humain s’en contente : aussi ne le faloit-il pas. Simplement il ramène la Vierge à considérer la vertu du $. Esprit, afin qu’elle se remette toute à luy en humilité et modestie. Le mot Surviendra, signifie que ce sera une œuvre extraordinaire, à laquelle les moyens naturels n’auront point de lieu. Ce qui s’ensuit aussi est adjousté pour exposition, quand il est dit que La vertu du souverain l’'enombrera : car l'Esprit est comme la vertu essencielle de Dieu, de laquelle l’efficace se monstre et déclare tant au gouvernement ordinaire de tout le monde, comme ès miracles. Au mot d’Enombrer, il y a une métaphore fort élégante. La vertu de Dieu, par laquelle il maintient et défend les siens, est souvent comparée en l’Escriture à une ombre : toutesfois yci il semble qu'il y ait une raison péculière de ce mot, asçavoir pour monstrer que l’opération de l'Esprit sera secrète et cachée, comme s’il y avoit une nuée au-devant, pour empescher que œil humain n’y puisse pénétrer. Or comme Dieu en faisant ses miracles, nous cache la plene cognoissance de ses œuvres, aussi faut-il que de nostre costé évitans toute curiosité et outrecuidance, nous adorions en humilité ce qu’il veut nous estre caché. ET pourtant. Ceste sentence est adjoustée pour confirmation du propos précédent. Car l’Ange monstre qu’il faut que Christ naisse sans la compagnie d'homme et de femme, afin qu'il soit Sainct et Fils de Dieu : c’est-à-dire, afin qu’en saincteté et en gloire il soit éminent par-dessus toutes créatures, et ne soit point du rang commun des hommes. Ces hérétiques lesquels imaginent que Christ a esté fait Fils de Dieu seulement depuis sa génération humaine, S’attachent à ce mot, Æé pourtant : disans
qu’il sera appelé Fils de Dieu, pource que miraculeusement il sera conceu par la vertu du sainct Esprit. Mais c’est trèsmal conclud à eux. Car combien qu’il ait esté manifesté Fils de Dieu en chair, il ne s'ensuit pas pourtant qu'il nait esté la Parole engendrée du Père devant les siècles. Au contraire, celuy mesme qui estoit Fils de Dieu en sa Divinité éternelle, est aussi apparu Fils de Dieu en chair humaine. Au reste, ce lieu-ci non-seulement nous monstre l’unité de personne en Jésus-Christ, mais aussi nous enseigne que Jésus-Christ, entant qu’il a vesiu nostre nature bumaine, est Fils de Dieu.
Parquoy, comme le nom de Fils de Dieu a dés le commencement esté propre à l'essence Divine de Christ, aussi maintenant compète-il aux deux natures tout ensemble, d'autant qu’estant engendré d’une facon céleste et secrète, il est en cela mis hors du rang commun des hommes. Il est vray qu’en plusieurs passages pour testifier qu’il est vrayement homme, il se dit Fils de l’homme : mais la vérité de sa nature humaine n’empesche point qu’il n'ait un honneur péculier par-dessus ious autres pour sa génération Divine :
c'est-à-dire, d'autant qu’outre la façon ordinaire de nature il a esté conceu du S. Esprit. Voylà une cause bien suffisante pour nous accourager, à ce que plus franchement et hardiment nous osions réclamer Dieu pour Père. Car son Fils unique à voulu estre notre frère, afin que nous eussions un mesme Père avec luy.
H faut aussi noter que Christ,-entant qu’il a esté conceu de la vertu du S. Esprit, est appelé Semence saincte. Car comme il a falu qu’il fust vray homme pour faire la satisfaction de nos péchez, pour vaincre la mort et Satan en nostre chair, et pour estre nostre Médiateur, aussi à il esté nécessaire pour purifier et nettoyer les autres, qu’il fust exempt de toute ordure, immondicité et macule. Combien donc que Christ ait esté engendré de la semence d'Abraham, si est-ce qu’il n’a rien tiré de souillure de nostre nature vicieuse et corrompue : car dés le ventre de la mère le S. Esprit l’a préservé de toute corruption, non-seulement afin qu’en s0y-
plustost pour sanctifier les autres. Voylà done le moyen de sa conception, qui desjà nous rend tesmoignage qu’il nous est donné pour Médiateur, estant séparé du rang commun des pécheurs.
36 Et voyla Elizabeth. L'Ange amène yei à Marie un exemple domestique (c’està-dire advenu en son cousinage) pour la confermer en l’espérance du miracle. Car s'il n'y a eu ne stérilité ne vieillesse en Elizabeth qui ait peu empescher que Dieu ne la feist estre mère, Marie n’ha plus de cause de s’arréster au cours ordinaire de nature, puis qu’elle voit une telle espreuve de la puissance de Dieu en la personne de sa cousine. Il note expresséement le sixième mois : pource que combien qu’au cinquième mois la femme sente desjà bouger son enfant, toutesfois le sixième la met tout hors de doute.
Vray est que Marie devoit s’arrester et tenir si ferme à la simple parole de Dieu, qu’il ne falust plus amener autre chose pour la mieux induire à croire: toutesfois afin de lui en oster toute doute, voyei le Seigneur daigne bien Iuy proposer cest exemple, comme un appuy pour renforcer la promesse. Il use encore tous les jours en nostre endroit de semblable douceur pour nous duire et dresser, voire de plus grande, d'autant que nostre foy aussi est plus débile. Afin donc que nous ne doutions aucunement de sa vérité, il prend d’un costé et d'autre des tesmoignages pour nous confermer en icelle.
On fait yci une question, Comment il pouvoit y avoir parenté entre Elizabeth qui estoit des filles d’Aaron, et Marie laquelle estoit descendue de la race de David. Et mesme cela semble estre répugnant à la Loy, laquelle défendoit que les femmes d’une Tribu ou lignée se mariassent en d’autres. Or quant à la Loy, si nous regardons la fin et intention d’icelle, elle ne défendoit sinon les mariages par lesquels lhéritage eust peu estre trans- .
porté de lignée en autre. Ce danger-là n’estoit point à craindre, quand une femme de la lignée de Juda se marioit à quelque Sacrilicateur, veu que lhéritage ne pouvoit point parvenir à luy. Autant en estoit-il quand une femme de la lignée de
mesme il fust rempli de saincteté, mais | Lévi se marioit à une autre lignée. Peut-
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
estre donc que la mère de la saincte Vierge estoit descendue de la lignée d’Aaron, et ainsi il y avoit parentage entre la fille et Elizabeth.
31 Car rien, etc. Le Grec porte, Toute parole ne sera point impossible envers Dieu. Si nous prenons le mot de Parole en sa propre signification, le sens sera, que Dieu accomplira tout ce qu'il a promis, pource qu'il n’y a empeschement qui puisse résister à sa puissance. Et l’argument sera tel, Dieu la dit et promis, il le fera donc : car il ne faut point alléguer d’impossibilité contre son dire. Toutesfois pource que ce mot Parole, se prend souvent pour la chose mesme, selon la manière de parler des Hébrieux (laquelle ont suyvi les Evangélistes, combien qu’ils escrivissent en Grec) on pourroit exposer le passage plus simplement, asçavoir que rien n’est impossible à Dieu. Combien que tousjours il faut retenir ceste maxime, que ceux-là s’esgarent hors du droit chemin lesquels imaginent à leur plaisir de la puissance de Dieu sans sa parole. Car il faut tellement considérer la grandeur infinie de sa puissance, que ce soit pour accroistre tousjours l'espérance et la fiance que nous avons en luy. Or maintenant de disputer si Dieu peut faire une chose, que premièrement nous ne sçachions qu’il la vueille faire, outre que c’est en parler légèrement, irrévéremment, et sans proufit, il y a aussi du danger bien grand. Au reste, Ange procède yci d’une façon que Dieu observe volontiers en l’Escriture, asçavoir quand il allègue la doctrine générale pour confermer une promesse particulière. Et c’est le vray et droit usage de la doctrine générale, quand nous appliquons les promesses qui y sont esparses Çà et là, à l'affaire que nous avons entre mains, estans en anxiété Ou perplexité. Car tant que nous les considérons en leur généralité, nous n’en sommes pas grandement esmeus. En outre, ce n’est pas merveille si l’Ange parlant yci à Marie, magnifie tant la puissance de Dieu. Car par faute de l'avoir en telle estime qu'il faudroit, nous ne pouvons le plus souvent nous arrester à ses promesses. Il est vray qu’en un mot tous confesseront bien que Dieu est tout-puis-
sant: mais cependant s’il promet quelque chose plus grande que nous ne pouvons comprendre, nous sommes en bransle sans pouvoir nous y asseurer. Qui en est cause, sinon que nous luy attribuons de puissance autant que nos sens en peuvent imaginer, et non plus ? Et pourtant sainct Paul au ch. IV des Rom., v. 20, louant la foy d'Abraham, dit qu’il a donné gloire à Dieu, que c’estoit luy qui pouvoit accomplir tout ce qu’il avoit promis. Et en un autre passage parlant de l'espérance de la vie éternelle, il se met au-devant la puissance de Dieu, Je sçay (dit-il) à qui j’ay creu, que cestuy-là est puissant de garder mon dépost, 2. Tim., 1, 12. Il semble bien que cela soit la plus petite partie de la foy, pource qu’il ne sé trouve personne tant meschant soit-il, qui ose apertement dire que Dieu ne soit tout-puissant. Si est-ce toutesfois que celuy qui aura une vraye et vive impression de la puissance de Dieu en son cœur, surmontera facilement toutes autres difiicultez desquelles sa foy sera assaillie. IL faut aussi noter que la vraye foy appréhende la puissance de Dieu, non point en Pair, mais avec ses effets. Car Dieu est et veut estre recognu puissant pour se monstrer par effet véritable en l’accomplissement de ses promesses.
38 l’oyci la servante. La saincte Vierge ne se donne point congé de répliquer plus avant : et toutesiois il n’y a nulle doute que beaucoup de choses n’ayent peu luy venir en l'esprit pour retarder sa foy, voire pour destourner du tout son entendement de ce que Ange luy disoit : mais elle coupant chemin à toutes raisons contraires, se range soy-mesme en obélissance. EL voylà une vraye espreuve de Ja foy, quand nous réprimons nos esprits, et par manière de dire, les tenons enserrez, afin qu’ils ne présument de répliquer contre Dieu ceci ou cela : comme aussi la mère d’infidélité est ceste hardiesse de disputer contre luy. Au reste, les mots qui sont yci mis sont de grand poids, quand la Vierge dit, Voyci la servante du Seigneur. Car elle s’offre entièrement à Dieu, et se donne à luy, afin qu’il en dispose selon sa bonne volonté.
Les incrédules se soustrayÿent et retirent
de la puissance de Dieu, et empeschent son œuvre entant qu’en eux est : mais la foy nous fait comparoistre devant Dieu pour estre prest à luy obéir. Que si Ja saincte Vierge a esté servante du Seigneur, d'autant qu'en humilité elle s’est soumise à sa puissance, il n’y à point de pire rébellion, que quand nous reculons à luy rendre l’obéissance qu'il mérite et requiert de nous. Et comme la seule foy nous rend serviteurs obéissans à Dieu, et nous remet du tout en sa puissance, ainsi infidélité nous fait rebelles et fuyars. Me soit fait. Ceci se peut exposer en deux sortes : Car nous pouvons entendre ou que la saincte Vierge laissant son premier
MATTH. MARC
propos, entre soudain en prière, ou bien que en continuant le fil de son propos, elle poursuit à se remettre du tout à Dieu. J'expose le passage simplement, que la Vierge estant bien certaine et asseurée de la puissance de Dieu, et suyvant alaigrement ce à quoy il Pappelle, consent à sa promesse : et ainsi non-seulement en attend l’accomplissement, mais aussi le désire et souhaite de grande affection. Il faut aussi noter qu’elle s’asseure sur Ja parole de l’Ange, par ce qu’elle sçait qu’elle est procédée de Dieu : pezant la dignité d’icelle non à cause de celuy qui estoit le messager, mais à cause de celuy qui en estoit l’autheur.
LUC I
39 Or en ces jours-là, Marie se leva, et s’en alla hastivement aux montagnes en une ville de Juda. 10 Et entra en la maison de Zacharie, et salua
Elizabeth. À
A1 Et adveint que quand Elizabeth eut ouy la salutation de Marie, l'enfant tressaillit en son ventre : et fut Elizabeth remplie du sainct Esprit.
42 Et s'escria à haute voix, et dit, Tu es bénite entre les femmes, et bénit est le fruit de ton ventre.
43 Et d'où me vient ceci, que la mère de mon Seigneur viene à moy ?
4 Car voyci, incontinent que la voix de ta salulation est parvenue à mes aureilles, l'enfant a tressailli de joye en mon ventre.
45 Or bien-heureuse est celle qui a creu : car les choses qui luy ont esté dites par le Seigneur, luy
seront accomplies.
39 Or en ces jours-là. Ce département duquel fait yci mention lEvangéliste, monstre assez que Marie n’a point eu une foy légère : car la promesse de Dieu luy demeure imprimée en son cœur, et ne s’esvanouit pas avec la présence de l’Ange.
Ce qui est dit qu'elle va hastivement, est un tesmoignage de vraye et grande affection. Et de là est aisé à recueillir qu’elle à eu ceste grâce de Dieu en telle estime qu'il faloit, mettant en arrière toutes autres considérations. Mais on pourroit demander quelle raison elle a euê d'entreprendre ce voyage. Il est certain qu’elle n’y est pas venue simplement pour s'enquérir si ce que luy avoit dit
l’Ange estoit vray. Car comme elle avoit conceu le Fils de Dieu en son ventre, aussi le portoit-elle en son cœur par foy. Je ne suis pas aussi de lavis d’aucuns qui pensent qu’elle y soit venue pour faire caresse à sa cousine. Il me semble qu’elle a cherché piustost les moyens d’augmenter et confermer sa foy, que de célébrer et magnifier la gràce de Dieu faite à l’une et à l’autre. Et ne faut point que nous trouvions estrange si elle a cherché confirmation de sa foy, par veoir le miracle que l’Ange luy avoit allégué à ceste fin. Car combien que les fidèles se contentent de la simple parole du Seigneur, si est-ce toutesfois qu’ils ne mesprisent
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
pas une de toutes les œuvres de Dieu, que ils cognoissent pouvoir servir à la confirmation de leur foy. Et mesmement Marie devoit recevoir l’aide qui luy estoit présentée, sinon qu’elle eust voulu rejetter ce que le Seigneur luy offroit libéralement. D’avantage, Elizabeth et elle s’entrevoyans ont peu estre incitées à mieux recognoistre les grâces de Dieu :
comme aussi il en est advenu, ainsi qu’il appert par ce qui s’ensuyvra. Car en voyant d'une veuë double grâce, la vertu de Dieu leur à esté plus évidente et magnifique, d'autant que la comparaison de l’une à l’autre, donnoit tousjours tant plus de lustre. Au reste, sainet Luc n’exprime point quelle a esté la ville en laquelle habitoit Zacharie : seulement i] dit qu’elle appartenoiït à la lignée de Juda, et qu’elle estoit située en pays de montagnes. Et de là nous recueillons qu’elle estoit plus loin de Nazareth que Jérusalem.
41 Quand Elizabeth. C’est bien une chosenaturelle, que quand il survient quelque joye soudaine à la femme grosse, l’enfant se remue dedans son ventre : mais S. Luc a voulu yci noter quelque chose extraordinaire. Combien qu’il n’est jà besoin de nous envelopper en des questions subtiles. Asçavoir-mon si l'enfant a senti la présence de Jésus-Christ : et puis si ce sentiment est procédé d’une affection de saincteté. Seulement qu’il nous suffise que par un mouvement intérieur du sainctEsprit l'enfant a tressailli. Et certes PEvangéliste attribue point à l'enfant un sentiment propre et péculier, mais plustost il signifie que ce qu'il s'est esjouy au ventre, ça esté une partie de l’œuvre que Dieu faisoit en la mère. Quant à ce qu’il dit qu'elle a esté remplie du S. Esprit :
le sens est qu’elle a esté soudain douée de l'Esprit prophétique, outre la façon et mesure accoustumée. Car il ne faut pas penser qu’elle fust auparavant du tout despourveuë des dons de l'Esprit, mais alors s’est démonstrée une vertu beaucoup plus abondante et extraordinaire.
42 Tu es, etc. 1 semble qu'Elizabeth mette en mesme degré Marie et Christ :
ce qui seroit hors de toute raison. Je suis bien de l'avis de ceux qui pensent que le
second membre soit mis comme rendant raison du premier : car C’est chose assez commune en lEscriture de prendre £4, pour Car. Elizabeth done prononce yci, que sa cousine est bénite à cause de la bénédiction du Fils. Or combien que ce n'a pas esté la plus grande félicité de Marie de porter Christ en son ventre, ains seulement un honneur que Dieu luy fait en second lieu (car le premier et principal poinet de son bien estoit d’estre régénérée en nouvelle vie par l'Esprit de Christ) toutesfois non sans cause elle est nommée bénite pour le regard de ce que elle a eu ce titre tant honorable d’estre mère du Fils de Dieu, pour enfanter au monde celuy auquel elle estoit régénérée spirituellement. Mesme aujourd’huy nous ne pouvons pas magnifier la bénédiction qui nous a esté apportée par Christ, que quant et quant il ne nous souviene de l'excellent privilége que Dieu a fait à Marie, la prenant pour estre mère de son Fils unique.
43 Et d'où me vient ceci, etc. Voyci un bon moyen que tient yci Elizabeth, quand en considérant les grâces excellentes de Dieu qui estoyent en Marie, elle luy porte l’honneur tel qu’il appartient :
et cependant ne l'eslève point plus qu’il faut, au déshonneur de Dieu : ce que nous devons bien noter. Car il ÿ à une malignité si fort enracinée au monde, qu’il s’en trouve bien peu qui ne tombent en l’un des deux vices : c’est que les uns se plaisans en eux-mesmes, mesprisent avec desdain les dons de Dieu qui sont en leurs frères, afin qu’eux seuls soyent en estime : les autres au contraire sont si superstitieux et excessifs à louer les hommes, qu’ils en font des idoles. Ainsi est advenu que pour constituer la vierge Marie au souverain degré, on a, par manière de dire, fait ranger Jésus-Christ sur le marchepied. Elizabeth en fait bien autrement. Car tant s’en faut qu’elle obscurcisse Ja gloire de Dieu en louant Marie, que mesmes elle rapporte le tout à Dieu seul. Cependant toutesfois voyant la grace faite à Marie par-dessus soy et tous autres, elle ne luy porte point envie d’un tel honneur, mais en toute modestie elle se recognoist recevoir plus de bien qu’elle
navoit mérité. En ce qu’elle nomme Marie mère de son Seigneur, est démonstrée l'unité de personne és deux natures de Christ : comme si elle disoit que celuy qui est engendré homme mortel au ventre de Marie, est quant et quant Dieu éternel.
Car il faut entendre qu’elle ne parle point de soi-mesme, mais prononce ce que Île S. Esprit luy met en la bouche. Or ce titre de Seigneur, appartient proprement au Fils de Dieu, entant qu’il a esté manifesté en chair. Car le Père luy a donné toute puissance, et l’a ordonné souverain dominateur du ciel et de la terre, tellement que Dieu gouverne toutes choses par luy. Toutesfois il est spécialement et péculièrement Seigneur des fidèles, lesquels volontairement et amiablement se rangent sous son Empire. Car aussi il ne peut estre Chef sinon de son corps. Et pourtant S. Paul dit, Combien que plusieurs soyent nommez seigneurs au monde que toutesfois nous, asçavoir les domestiques de la foy, n’avons qu'un Seigneur, A Cor. VIIL, 5. Au reste, quand Elizabeth amplifie ceste grâce de Dieu, en disant que l'enfant a tressailli en son ventre, il n’y a point de doute qu’elle ne vueille donner à entendre qu’elle à senti quelque chose supernaturelle et Divine.
45 Or bien-heureuse est celle, etc.
Puis qu’il est tout certain par ce qu'a dit VEvangéliste ci-devant, qu'Elizabeth a parlé par un mouvement secret du S. Esprit, Cest ce mesme Esprit lequel prononce maintenant que Marie est bienheureuse, d'autant quelle a creu : et lequel en louant la foy de Marie nous enseigne en général en quoy consiste la vraye félicité es hommes. Marie donc est bien-heureuse, laquelle ayant embrassé en son cœur la promesse de Dieu, a conceu et enfanté le Salut d’elle et de tout le monde. Et cela luy est péculier :
mais quant à nous, pource que nous n’avons pas une seule goutte de justice, vie, ou autre bien quelconque, sinon autant que le Seigneur nous en présente par sa Parole, il n’y à aussi que la seule foy laquelle nous retire de nostre extrême povreté et misère, et nous fait jouir de
vraye félicité. Ces mots, Car les choses qui ont esté dites, seront accomplies, emportent beaucoup : Car le sens est, que la foy donne lieu aux promesses de Dieu, afin qu’elles ayent leur accomplissement en nous. Il est bien certain que la vérité de Dieu ne dépend point de la volonté des hommes, et que Dieu demeurera tousjours véritable (Rom. III, 4) encore que tout le monde qui est incrédule et menteur, s'efforce d’abolir ou diminuer la fermeté de ses promesses : toutesfois pource que les incrédules sont indignes de sentir le fruit d’icelles, lEscriture nous enseigne qu’il n’y à que la seule foy qui les face proufiter à nostre salut.
Car Dieu offre ses grâces indifféremment à tous : mais la foy, par manière de dire, tend son giron pour les recevoir. Au contraire, infidélité les laisse escouler et esvanouir, en sorte qu’elles ne viennent point jusques à nous. S'il y eust eu de l’incrédulité en Marie, encores n’eustelle pas peu empescher Dieu qu’il n’accomplist son œuvre par autre moyen tel que bon luy eust semblé, mais maintenant elle est nommée bien-heureusé, d’autant qu’en recevant par foy la bénédiction qui luy estoit offerte, elle a ouvert le chemin à Dieu pour accomplir son œuvre : comme au contraire incrédulité luy ferme la porte, et luy fait serrer la:main, afin que ceux qui la despouillent de sa vertu, ne la sentent puissante à leur salut. I faut aussi sur ce passage noter la correspondance qui est entre la parole et la foy. Et de là nous recueillons qué c’est que croire, asçavoir quand nous accordons avec Dieu parlant à nous, et tenons pour chose très-certaine ce qu'il nous promet faire. Ces mots, Par le Seigneur, valent autant comme De la part dé Dieu, ainsi qu’on dit communéement. Car la promesse avoit esté apportée par lAnge, mais elle procédoit de Dieu seul: Sur quoy il nous faut noter que Dieu, encore qu’il se serve du ministère ou des Anges ou des hommes, veut toutesfois qu'on porte tel honneur à sa Parole, comme si luy-mesme descendoit visiblement d
ciel.