‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 13 sur 58 · SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 31 MATTH. MARC. LUC I · texte numérisé non relu

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 31 MATTH. MARC. LUC I

46 Adonc Marie dit, Mon âme magnifie le Seigneur.

41 Et mon esprit s’est esjouy en Dieu mon Sauveur.

48 Car il a regardé la petitesse de sa servante : Poyci certes d'oresenavant ious aages me diront

bien-heureuse :

49 Car celuy qui est puissant, m& fait grandes choses et son Nom est sainct. |

50 Æt sa miséricorde est de génération en génération à ceux qui le craignent.

S’ensuit un excellent Cantique de la

sainte Vierge, duquel il appert clairement

comme elle a esté remplie d’une grande grâce de l'Esprit. Or il contient trois points principaux Marie fait une recognoissance solennelle de Ja miséricorde de Dieu qu’elle avoit sentie en sa personne. Après elle magnitie la puissance et les jugemens de Dieu en termes généraux. Finalement elle les applique à l'affaire présente, parlant de la rédemption jadis promise à l'Eglise, et maintenant révélée.

46 Mon âme magnifie le Seigneur.

Yci Marie proteste qu’elle n’est point ingrate, comme desjà nous avons dit. Et pource que souvent les hypocrites chantent les louanges de Dieu à pleine bouche sans affection aucune, Marie dit qu’elle louë Dieu d’un mouvement intérieur du cœur. Et certes tous Ceux qui prononcent les louanges de Dieu seulement de la langue sans affection, ne font autre chose que profaner son sainct Nom. Au reste, combien que ces deux mots, 4me et Esprit, se prenent en diverses significations en l'Escriture, toutesfois estans mis ensemble ils dénotent principalement deux facultez ou puissances de l’âme. Le mot d'Esprit se prend yci pour l’entendement et le mot d’'Ame pour ceste partie qui est le siége des affections et mouvemens.

Pour entendre ce que veut dire la saincte Vierge, il faut noter que ce qui est yci mis en second lieu, est toutesfois premier en ordre. Car devant que la volonté de l'homme soit mise en train de louer Dieu,

il faut qu’il y ait devant une alaigreté et

car premièrement

resjouissance d'esprit : comme l’enseigne sainct Jaques, disant, Y a-il quelqu'un d’entre vous alaigre ? qu’il chante, Jaq., V, 413. Car tristesse et anxiété serrent le cœur, et empeschent la langue qu’elle ne puisse célébrer la bonté de Dieu. Ainsi donc, quand l'esprit de Marie s’est esjouy, le cœur aussi s’est desployé à louer Dieu.

Ce n’est pas aussi sans cause qu’en parlant de la joye que elle sent en son cœur, elle nomme Dieu Sauveur. Car jusques à ce que nous recognoissions Dieu nostre Sauveur , jamais nos esprits ne pourront s'esjouir d’une vraye joye, mais seront tousjours enveloppez en doute et en souci.

I n’y a donc rien qui nous puisse remplir de joye, sinon l’amour paternel de Dieu, et le salut qui en procède. En somme, le premier poinct requis en tous fidèles est, qu'ils puissent se glorifier qu’ils ont leur salut en Dieu. Mais il y a aussi puis après l’autre, c’est que ayans expérimenté Dieu libéral envers eux, ils luy en rendent grâces. Le mot Grec signifie quelque chose d'avantage que ne fait en nostre Langue le mot de Sauveur. Car il signifie celuy qui ne nous délivre pas pour une fois, mais est autheur d’un salut éternel et perdurable.

48 Car il a regardé la petitesse de sa, elc. Elle expose comment son cœur ha une joye fondée en Dieu : asçavoir d'autant qu’il l’a regardée par sa bonté gratuite. Car en se nommant Petite, elle se confesse desnuée de tout mérite : et par ce moyen elle rapporte et attribue la louange de tout son bien à la bonté gratuite de Dieu. Les Latins traduisans ce

passage du Grec, ont usé du mot d’'Humilité, lequel les Barbares et sots parleurs de Latin, prenent yci comme en François pour une façon de faire contraire à arrogance, asçavoir quand une personne ne s’estime rien : mais il se prend autrement, asçavoir pour Petitesse, c’est-à-dire condition basse et mesprisée.

Le sens done de ces mots est, J’estoye incognue et sans estime entre les hommes, mais cela na point empesché que Dieu par sa bonté ne jettast ses yeux sur moy.

Ainsi, puis que humilité, c’est-à-dire la petitesse de Marie, est yci mise comme le contraire de grandeur et excellence (comme la chose le montre assez, et mesme le mot Grec en fait foy) nous voyons que Marie s’anéantit du tout pour donner louange à Dieu seul. Et ne faut point penser que ce soit une protestation dhumilité feinte, mais une conjession simple et ronde de ce qu’elle avoit vivement imprimé en son cœur. Car comme elle estoit de nulle estime devant le monde, aussi n’estimoit-elle rien de soymesme. Doresenavant tous aages. Elle signifie que d’aage en aage il sera mémoire d’un tel bénéfice de Dieu. Et s’il est si excellent qu’il en doyve estre parlé entre toutes gens, ce ne seroit pas raison que Marie à laquelle il a esté fait, s’en teust. Mais notons que Marie ne se dit point bien-heureuse, sinon pour le regard de ce qu’elle recognoist avoir receu de Dieu, et tenir de sa pure grâce. On me tiendra, dit-elle, pour bien-heureuse d’aage en aage. Est-ce qu’elle se soit acquis ceste louange par sa propre vertu ou industrie ?

C’est bien au contraire : car elle ne allègue autre cause sinon ce que Dieu luy à fait.

En cela nous voyons comment les Papistes accordent mal avec elle, lesquels sans jugement la parent de nouvelles louanges forgées en leurs cerveaux : et cependant ne tienent quasi conte de tous les biens qu’elle a eus de Dieu. Hs luy assemblent des titres magnifiques, ou plustost pleins de présomption : comme qu’elle est Roine du ciel, l’estoille de salut, la porte de vie, qu’elle est douceur, espérance, vie et salut. Qui plus est, Satan les à transportez en une telle rage et forcénerie, que ils n’ont point eu de honte de Juy atiri-

buer l’authorité de commander à Christ.

Car voyci leur belle chanson, Roga patrem, jube natum : c’est-à-dire, Prie le Père, commande au Fils. Puis que c’est une chose toute claire, que rien de cela pe luy a esté donné de Dieu, la saincte Vierge rejette et désavoue yei le tout en un mot, quand elle constitue toute sa gloire aux bénéfices de Dieu. Car si ainsi est que il n’y a point d'occasion de la louer et avoir en estime, sinon d'autant que Dieu a esté magnifiquement libéral envers elle, tous les titres venans d’ailleurs et forgez par les hommes, ne doyvent avoir aucun lieu. D’avantage, on ne Juy sçauroit faire plus grand outrage que de ravir au Fils de Dieu ses titres d’honneur, afin qu’elle en soit revestue comme une sacrilége. Vienent maintenant les Papistes, qu’ils crient que nous disons mal de la mère de Christ, d'autant que rejettans les mensonges des hommes nous maguifions seulement les bénéfices de Dieu en la personne d’'icelle. Si est-ce qu’en ce faisant nous luy accordons ce qui lui est le plus honorable, en lieu que ces habiles gens qui la servent à contrepoil, l’en despouillent. Car nous ne refusons point de Ja tenir pour nostre maistresse, et voulons bien suyvre ses enseignemens.

Certes ce qu’elle dit yci est tout clair, mais les Papistes le laissans arrière, et comme le foullans au pied, démentent la Vierge entant qu'en eux est. Quant à nous, retenons qu'yci nous est baillée une règle commune , laquelle il faut garder en louant ou les hommes ou les Anges, c’est que nous magnifions la grâce de Dieu en eux : Comme aussi à la vérité il n’y a rien louable qui ne viene de là.

Quand elle dit que Dieu qui est puissant, luy a fait de grandes choses : elle veut donner à entendre qu'il n’a point eu aide d’ailleurs : et c’est afin que le tout soit attribué à sa puissance seule. Et sur ce poinct il faut ramener ce qu’elle a dit devant, Que Dieu l’a regardée, combien qu’elle fust mesprisée et de nulle estime.

Dont il s’ensuit que ce sont toutes fausses louanges et mal attribuées à Marie, lesquelles ne tendent point entièrement à magnilier la puissance et la bonté gratuite de Dieu.

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

49 Et son Nom est sainct. C'est-ci la seconde partie de ce Cantique, en laquelle la saincte Vierge célèbre en termes généraux, la puissance, les jugemens , et la miséricorde de Dieu. Car il faut lire ces mots séparéement, et non pas tout d’un fil avec le précédent. Marie a par ci-devant magnifié la grâce de Dieu qu’elle avoit sentie en sa personne : maintenant de ce propos elle prend occasion de s’escrier que son Nom est sainct, et que sa miséricorde ha lieu en tous aages. Le nom de Dieu est nommé Sainct, pource qu’il mérite toute révérence, tellement que quand on parle de Dieu, il faut quant et quant estre touché d’une vraye appréhension de sa majesté redoutable. La sentence suyvante par laquelle est louée la perpétuité de la miséricorde de Dieu, est prinse de ceste formule solennelle de l'alliance, Je seray ton Dieu et de ta semence à jamais, Genèse, XVII, 7. Item, Je suis le Dieu faisant miséricorde en mille générations, Deut., VII, 9. Par lesquels mots non-seulement il déclare qu'il sera tousjours semblable à soy, mais aussi il exprime la continuation de sa grace envers les siens, entant qu'après leur mort il poursuyvra son amour envers leurs enfans, et enfans de leurs enfans , et toute la postérité : comme nous voyons qu’il a continué son amour envers la postérité d'Abraham, pource que recevant une fois en grâce leur père Abraham, il avoit contracté une alliance perpétuelle avec luy. Au reste, d’autant que tous ceux qui sont descendus d’Abraham selon la chair, ne sont pas vrais enfans d'Abraham, Marie vient puis après à restraindre l’effect de la promesse aux vrais serviteurs de Dieu, disant, 4 ceux qui le craignent. Autant en fait David Pseau., CII, 47. La miséricorde du Seigneur dure d’aage en aage sur ceux qui le craignent : et sa justice s’estend aux enfans des enfans, à ceux qui gardent son alliance, etc. Dieu donc promet d’estre

miséricordieux en tous aages envers les enfans des Saincts, tellement toutesfois

que les hypocrites n’ont point occasion d’y fonder leur vaine confiance. Car c'est à tort et à fausses enseignes qu'ils se glorifient d’avoir Dieu pour leur Père, puis qu’ils sontenfans bastars des saincts, et ont desvoyé de leur foy et saincteté.

L’exception donc que met yci la Vierge, est suffisante pour repousser la menterie et vanterie de ceux lesquels faussement prétendent la grâce de Dieu, estans cependant sans foy. Il est vrai que Dieu a fait une alliance universelle de salut avec la race d'Abraham : mais comme les pierres ne s’amollissent point pour estre arrousées de la pluye, ainsi les incrédules par leur obstination et endurcissement ont empesthé que la promesse de justice et salut ne monstrast son efficace envers eux. Cependant Dieu a tousjours gardé quelque semence, afin que sa promesse fust ferme et permanente. Sous la crainte du Seigneur , est comprise entièrement toute la piété et religion, laquelle ne peut estre sans foy. Mais on pourroit yci faire une question. À quel propos Dieu est-i nommé miséricordieux , si ceux-là seuls méritent sa grâce qui le sentent tel ? Car si la miséricorde de Dieu est sur ceux qui le craignent, il s'ensuit que piété et bonne conscience sont cause que les hommes trouvent grâce devant Dieu. Ainsi il faudroit dire que les hommes prévienent la grâce de Dieu par leurs mérites. Je respon que cela mesme est une partie de la miséricorde de Dieu, quand il donne aux enfans des fidèles une crainte et révérence de sa majesté. Car les mots de ce passage ne sont point pour déterminer le commencement de la grâce de Dieu, comme si estant au ciel oisif, il contemploit ceux qui en seront dignes : mais seulement pour oster aux hypocrites leur confiance perverse, à ce qu’ils ne pensent point que Dieu leur soit obligé, pource qu'ils sont selon la chair enfans des Saincts : veu que l'alliance de Dieu tend bien à une autre fin, asçavoir que tousjours il y ait au monde quelque peuple lequel le serve et invoque purement.

MATTH. MARC

LUC I

51 Il a besongné puissamment par son bras! : il a dissipé les orqueilleux en la pensée de leur cœur ?.

52 Il a mis bas les puissans de leurs siéges, et a eslevé les pelis.

53 Il a rempli de biens ceux qui avoyent faim, el a envoyé les riches vuides*.

54 Il a relevé Israël son “serviteur en ayant souvenance de sa miséricorde :

55 Ainsi qu'il a parlé à nos Pères, asçavoir à Abraham et à sa semence à jamaisS. |

A4) Is, LIL, 9. 2) Ps, XXXILI, 10. Js., XIX, 15. 3)1 Sam., II, k. Ps. XXXIV,22, 5%. 4) Is., XXX, 18, et XLI, 9, at LIV, 6. Jér., XI, 2, 20. 5) Ou, enfant. 6) Gen., XVIL, 19, et XXII, 17. Ps., CXXXI, 31. :

* 51 Il a besongné puissamment. Combien qu’à le rendre de mot à mot il y auroit, Il a fait puissance : toutesfois le sens en est tel. Le bras de Dieu est yci mis à l’opposite de toutes autres aides, pour les exclure : comme au ch. LIX d'Isaïe, v. 16, Dieu a regardé, et nul ne se présentoit pour aide. Et pourtant son bras a esté sa recousse, et sa justice à esté son appuy. Marie donc entend que Dieu a eu assez de force, et s’en est contentée, sans prendre compagnon à une telle œuvre, et sans appeler personne à son aide.

Ce qui s’ensuit des orqueilleux peut sembler estre adjousté pour deux causes : ou pource que les orgueilleux ne proufitent rien par leurs efforts, quand ils bataillent contre Dieu comme Géans : ou pource que Dieu ne desploye point la puissance de son bras en salut, sinon envers les humbles. Car les orgueilleux qui présument d’eux-mesmes, il les renverse. Et à ce propos se rapporte l’exhortation de sainct Pierre, quand il dit, Humiliez-vous sous la puissante main de Dieu, etc. 1. Pierre, V, 8. Là où nous avons rendu, Z{ a dissipé, le mot Grec signifie proprement, 1] a escarté ou espars. C’est une manière de parler bien à noter, que les orgueilleux sont espars en la pensée de leur cœur.

Car comme ils ont un orgueil et ambition outrageuse, Comme leur cupidité est insatiable, quand ils font leurs délibérations et entreprises, ils les entassent les unes sur les autres en un grand monceau :

et pour dire en un mot, ils bastissent la

tour de Babel. Car ne se contentans point d’avoir entreprins par-dessus leur portée en un poinct où deux, ils remuent tous les jours matières, et trouvent de nouveaux moyens de prattiquer leur audace enragée. Cependant Dieu les laisse faire leurs discours pour quelque temps, et de là-haut se mocque de leurs grans appareils : mais puis après {out en un Coup il espard, et fait aller en fumée ou met en pièces ce grand monceau : tout ainsi que si On mettoit bas un édifice, les pièces qui au paravant estoyent jointes, et tenoyent fermes les unes aux autres, s’escarteroyent bien loin deçà et delà.

52 Il à mis bas les grans. Le mot Grec vient de puissance: comme si on disoit, Les puissans : mais il signifie les Gouverneurs et grans Seigneurs. Marie dit que ceux-là sont abbatus de leurs siéges, afin que les petis et incognus y soyent eslevez. Ainsi nous voyons comme elle atiribue à la providence de Dieu et à ses jugemens, ce que les gens profanes appellent le jeu ou la roue de Fortune.

Toutesfois il nous faut sçavoir qu’en parlant ainsi elle ne veut pas attribuer à Dieu une puissance absolue, pour dire qu'il use d’une authorité tyrannique, et que sans raison il pourmène les hommes, et renverse ce que dessus dessous, s’en jouant comme de pelotes: au contraire elle veut donner à entendre qu’en toutes choses il tient un bon et juste gouvernement, fondé en grande raison, encore que Souventesfois nous ne l’appercevions pas,

SUR L’HARMONIE ÉVANGÊÉLIQUE.

Car Dieu ne prend pas plaisir à ces mu- | abbat les grans de leurs hauts siéges, et

tations subites : il ne faut pas penser que | eslève les petis :

c’est qu’elle nous veut

pour se jouer des hommes il les eslève | enseigner que le monde n’est pas remué

ainsi haut, et puis les rabbaisse : plustost nous faut-il cognoistre que c’est la malice et perversité des hommes qui trouble ainsi tout. 11 n'y a personne qui recognoisse que c’est Dieu seul qui dispose d’un chacun. Ceux qui sont en quelque prééminence par-dessus les autres, non Seulement s’eslèvent outrageusement et cruellement contre leurs prochains, mais aussi se rebecquent orgueilleusement contre celuy duquel ils tienent tonte leur grandeur. Afin donc que nous apprenions par expérience que toute la hautesse du monde est sujete à Dieu, et que tout le monde est gouverné par son bon plaisir, lès uns sont par fois eslevez en grand honneur, les autres d’un estat fleurissant vienent à décheoir petit à petit, ou bien sont ruinez tout à coup. Voylà la cause et raison des Changemens qui advienent entre les hommes, ainsi qu’en parle David, PSeaume, CVIT, 20, et Daniel chap.

If, 21. Nous voyons comment les princes en cé Monde se mescognoissent par trop, comme ils se deshordent en dissolutions ét excès, Comme ils crèvent d’orgueil, comme ils sont ényvrez de la douceur de leur prospérité. Il ne se faut pas esbahir si le Seigneur ne peut long temps porter une telle ingratitude. De là vient que le plus souvent ceux que le Seigneur a eslevez en grans estats n’y demeurent guères. Il y à aussi un autre regard, c’est que le lustre de la grandeur qu’on voit aux princes et Rois de la terre, esblouit tellement les Yeux du monde, que la pluspart des gens ne pensent point qu’il y ait un Dieu par-dessus. Que seroit-ce au pris S'ils sortoyent Rois dès le ventre de la mère, et que leurs royaumes demeurassent tousjours fermes en un estat paisible ? Il y auroit certes grand danger que toute cognoissance de Dieu et de sa providence veinst à estre effacée de la mémoire des hommes. Le Seigneur donc en éslevant les petis se mocque de l’orgueil du monde, et quant et quant accoustume les siens À cheminer en simplicité et modestie. Nous entendons maintenant à quoy - prétend Marie, disant que c’est Dieu qui

et gouverné à l’aventure et sans raison par une impétuosité de Fortune, mais que tous les changemens que nous voyons, advienent par la providence de Dieu : et aussi que Dieu modère et dispense en toute équité ses jugemens, quand il nous est avis que par iceux tout l’ordre du monde est troublé et renversé. Ce qu’elle monstre encore plus évidemment au verset suyvant, quand elle dit qu’il a rempli de biens ceux qui avoyent faim, et a envoyé les riches vuides. Car de ceste sentence nous pouvons recueillir que Dieu ne prend pas plaisir aux changemens simplement, mais qu’il les envoye pour cause : asçavoir pource que les grans, sages et puissans du monde, estans enflez en leur abondance, s’attribuent la louange de tout, et ne laissent rien à Dieu. Pareuoy il nous faut bien donner garde de nous enorgueillir en nostre prospérité, ou d'entrer en un fol et vain contentement de la chair, de peur que Dieu ne nous desnue tout à coup. Les fidèles aussi, lesquels sentans leur indigence souspirent à Dieu comme affamez, ont yci une doctrine de grande consolation, quand il est dit que Dieu remplit de biens ceux qui ont faim.

54 Il a relevé Israël. Yci Marie applique à l'affaire présente ce qu’elle avoit dit en termes généraux. Le sens est que Dieu a aujourd’huy accompli et tenu la promesse de salut qu’il avoit jadis faite aux Pères. Le mot de Relever, se prend yei par métaphore. L’estat du peuple estoit tellement abbatu, qu’il n’y avoit point d'apparence qu’il peust estre remis en son entier. Et pourtant il est yci dit, Que Dieu a relevé Israël: pource qu’il luy à tendu la main pour le redresser, lors qu'il estoit comme renversé et: accablé par terre. La religion estoit barbouillée en beaucoup de sortes. En la façon d’enseigner il n’estoit quasi rien demeuré de pur. Le gouvernement de l'Eglise estoit si confus, qu'il ressembloit à une barbarie horrible. La police estoit toute troublée. Les Romains et Hérode comme bestes cruelles avoyent deschiré par piè-

ces le corps du peuple. D’autant à esté plus admirable le restablissement , lequel on n’osoit attendre lors que les choses estoyent en tel désordre et si désespérées. Là où nous avons traduit Serviteur, le mot Grec signifie tant Serviteur comme fils : mais la première signification semble mieux convenir à ce passage. [sraël est yci nommé Serviteur de Dieu (comme en plusieurs autres lieux) pource que Dieu l’avoit receu en sa maison pour estre sien. £n ayant souvenance. Marie rend yei la raison pourquoy Dieu à maintenu ce peuple que s’en alloit en décadence, ou plustost l’a restabli lors qu'il estoit totalement ruiné; Cest asçavoir afin de donner un tesmoignage de sa miséricorde en le conservant. Toutesfois elle dit nomméement que Dieu à eu souvenance de sa miséricorde, pource qu’il sembloit l'avoir aucunement mise en oubli, en permettant que son peuple fust ainsi affligé et traité inhumainement. Et c’est une façon assez commune en l’Escriture, de attiibuer à Dieu des affections, selon que par les choses externes il se démonstre ou courroucé, ou propice aux hommes. Or pource que l'esprit humain ne peut avoir un sentiment de la miséricorde de Dieu, sinon d’autant qu’elle nous est offerte en sa Parole, et que là il nous en rend tesmoignage, Marie se propose les promesses, et nous ramène tous à la considération d’icelles, afin qu’on cognoisse que Dieu s’est monstré fidèle et immuable en les accomplissant. C'est à ce propos que souvent l’Escriture attribue à Dieu ces deux choses, qu'il est benin et véritable : pource que nous ne pourrons jamais estre asseurez de son amour paternelle envers nous, si nous n'avons devant les yeux sa parole, par laquelle il s’est comme obligé à nous: et

MATTH. MARC

si elle n’est comme au milieu de nous pour lier inséparablement nostre salut avec la bonté de Dieu. Marie monstre” aussi par ces mots, que lalliance de Dieu faite jadis avec les Pères estoit gratuite :

car elle met la pure miséricorde de Dieu pour source de la promesse de salut. Et de là est aisé à veoir qu'elle estoit fort bien exercée en la doctrine de lEscriture. Vray est que lattente du Messias estoit une chose toute commune lors :

mais toutesfois il se trouvoit bien peu de gens qui eussent leur foy fondée en une si pure cognoissance de l’Escriture.

55 À Abraham et à sa semence. Marie ne veut pas seulement yci déclarer qui ont esté ces Pères ausquels Dieu à parlé, mais aussi estendre la vertu et l’effet des promesses à tous ceux de leur postérité, pourveu qu’ils soyent vrayement de la semence d'Abraham. Dont s’ensuit qu’yci est parlé de l'alliance solennelle qui avoit esté faite spécialement avec Abraham et sa semence. Car les autres promesses faites à Adam, Noé, et autres, appartenoyent indifféremment à tous peuples. Au reste, comme plusieurs qui estoyent enfans d'Abraham selon la chair, ont esté retranchez par leur incrédulité, et ont esté du tout rejettez de la famille d’Abrabam, pource qu’ils avoyent dégénéré :

ainsi nous qui estions estrangers, estans maintenant par foy entez en icelle, sommes tenus pour vraye semence d’Abraham. Retenons donc que Dieu a jadis tellement parlé aux Pères, que la grâce qui leur a esté offerte appartient aussi à leur postérité. En après, que par foy ceste adoption a esté communiquée à toutes nations, en sorte que ceux qui n’estoyent point de nature enfans d'Abraham, sont faits ses enfants spirituels. |

LUC I

06 Et Marie demeura avec elle environ trois mois : puis retourna en sa maison.

57 Or le temps d’Elizabeth fut accompli pour enfanter : et elle enfanta un fils.

58 Æl ses circonvoisins et parens oyans que le Seigneur avoit amplement déclaré sa miséricorde envers elle : s'en resjouissoyent avec elle?.

1) Sus. 1h

59 Et adveint qu'au huitième jour ils veindrent circoncir le petit enfant, et l'appeloyent Zacharie, du nom de son père.

60 Mais sa mère print la parole, et dit, Non : mais il sera appelé Jehan.

61 Æt ils luy dirent, Il n'y a nul en ta parenté qui soit appelé de ce nom.

62 Lors üs feirent signe au père d'iceluy comment il vouloit qu'il fust appelé.

63 Lequel ayant demandé unes tabletes, escrivit, disant, ‘Jehan est son nom : dont tous furent esmer-

veillez.

Dieu.

La somme de ceste histoire est, que la nativité de Jehan a esté anoblie par divers miracles de Dieu, lesquels promettoyent pour le temps à venir quelque chose grande et singulière de l’enfant. Car le Seigneur a voulu que dès le ventre de sa mère il eust quelques marques notables, afin que venant puis après à faire l'office de Prophète, il ne fust point comme homme incognu et du Commun. $S. Luc raconte premièrement, que Marie a esté environ trois mois avec sa cousine, c’est asçavoir jusques au jour de la naissance de Jehan. Car il est vray-semblable qu’elle n’a point séjourné à si long temps pour autre cause, sinon afin de veoir l'accomplissement de la gràce de Dieu, qui luy avoit esté proposée de l’Ange pour confirmation de sa foy.

o8 Æt ses circonvoisins el parens.

On pourroit douter si ces gens-ci magnifient la grâce de Dieu seulement à cause de la bénédiction de lignée, ou si devant ils avoyent esté advertis que lAnge fust apparu à Zacharie, et qu'il luy eust promis un fils. C’estoit certes un singulier bénétice de Dieu, de ce que une femme stérile et fort aagée avoit outre le cours de nature fait enfant. Il se

1) Sus.13.

64 Et incontinent après, sa bouche fut ouverte, et sa langue desliée, tellement qu’il parloit en louant

65 Dont crainte surveint à tous leurs circonvoisins, et toutes ces paroles furent divulguées par tout le pays des montagnes de Juda.

66 Et tous ceux qui les ouyrent les meirent en leur cœur, disans, Que sera-ce de ce petit enfant ? Et la main du Seigneur estoit avec luy.

peut donc faire que les parens et amis n’ont eu que ceste considération-là, en louant la grandeur de Ja bonté de Dieu.

Au reste, ils s’assemblent le huitième jour, selon la coustume, par une façon de faire civile et courtoise : mais le Seigneur prend de là occasion de les faire tesmoins et spectateurs de sa vertu et gloire. Il ne faut point douter que ; lus de gens ne S'y soyent trouvez, pource que c’estoit un enfantement extraordinaire. Ce leur avoit esté un miracle, de veoir une femme vieille et stérile soudain devenir grosse : maintenant quand l'enfant est nay, l'admiration se renouvelle et augmente. Nous avons à recueillir des mots de sainct Luc, que combien qu’ils circoncissent les enfants en Ja maison, toutesfois ils n’avoyent point coustume de ce faire sans assemblée et compagnie honeste de gens : et non sans cause. Car puis que c’estoit un sacrement Commun de l'Eglise, il ne faloit pas qu’il fust administré secrètement ou en privé.

59 Æt l'appeloyent Zacharie, dunom de son pére. Nous sçavons que du commencement les noms furent imposez aux hommes, ou des choses qui estoyent advenues, Ou par inspiration prophétique,

pour sigifier quelque œuvre secrète de Dieu : mais puis après par surcession de temps, pource qu'il y ayoit désjà des noms en si grand nombre, qu'il estoit mal-aisé d'en forger tous les jours de nouveaux, les gens se sort contentez des noms anciens, et qui estoyent desjà usitez, et ont nommé les enfans par le nom de leurs prédécesseurs. Ainsi devänt lé pèré de Jehan plusieurs ont esté nommez Zacharie, et peut-estre qu'il estoit descendu de Zacharie fils de Barathie. Or nous sçavons que communéement ce qui est mis en coustume est tenu pour loy : et pourtant ces gens-ci débatênt qu’il faut, quant à nommer lPenfant, garder la coustume qui estoit de long temps en usage. Au reste, comme il ne faut point mettre de saincteté és noms, aussi n’y à il homme de bon jugement qui ne confesse que c’est bien et sainctement fait aux fidèles d'y avoir quelque esgard : comme d'imposer à leurs enfans des noms qui leur servent d’enseignement et advertissement. En après, de prendre plustostles noms des saincts Pères, afin d'inciter les enfans à les ensuyvre, que d'emprunter ceux des gens profanes.

60 Mais sa mère print la parole. On ne sçait pas certainement si Elizabeth aussi estoit menée à cesie affaire par une révélation ou inspiration secrète de Dieu.

Combien qu’il est vray-semblable que Zacharie se voyant puni pour avoir esté trop tardif à croire, avoit par escrit adverti sa femme de ce que l’Ange luy avoit dit touchant le nom de l’enfant : autrement n’eust-il pas fait le commandement de Dieu. Or la raison pourquoy Dieu a voulu que ce nom fust imposé à ce ministre du Baptesme, nous en avons traitté ci-dessus. Les parens, combien qu'ils n’entendent pas la cause, si sontils esbahis de la façon de faire : mesmement d'autant qu'ils présument bien que cela ne se fait pas sans raison.

64 Sa bouche fut ouverte. Dieu honore la naissance de son Prophète, en rendant la parole au père. Car il n’y a point de doute qu’il n'ait attendu jusques à ce jour pour luy faire un tel bien, afin de donner plus à penser aux gens sur

cest enfant. Quant à ce qui est dit que Zacharie a loué Dieu, ce n’a pas esté seulement pour tesmoigner qu'il n ’estoit point ingrat envers Dieu, mais aussi afin que ses parens et voisins sceussent que Dieu luy avoit imposé ceste peine, pource qu’il avoit esté trop tardif à croire: caf il n’a point eu de honte de se déshonorer en glorifiant Dieu. Ainsi a esté cognu dé tous que l'enfant n’estoit point engendré par cas fortuit, et comme les autres sont engendrez communéement, mais selon là promesse expresse de Dieu , qui avoit esté apportée et révélée par l'Ange.

65 Dont crainte surveint à tous leurs circonvoisins, etc. Ceste crainte de laquelle fait yei mention sainct Luc, venoit d’une appréhension et sentiment de la puissance de Dieu. Aussi nous faut-il tellement considérer les œuvres de Dieu avec révérence, que nous en soyons touchez et esmeus à bon escient. Et de faict, Dieu en faisant miracles ne se joue point pour nous servir de passe-temps, mais resveille nos sens , lesquels il voit estre abbrutis et endormis. Sainet Luc dit aussi, Que le bruit de ces choses fust espars en toute la région montueuse de Judée : Combien quil n’a rien proufité à plusieurs d’avoir ainsi esté pour. un un temps touchez du sentiment de la puissance de Dieu. Car quand Jehan a commencé à faire et exercer sa charge, il y en avoit bien peu qui eussent souvenance combien sa nativité avoit esté miraculeuse. Or ce n’a point esté seulément pour le regard de ceux qui les oyoyent, que Dieu à voulu que ces choses fussent divulguées : mais afin que le miracle qui lors a esté cognu, communéement, eust plus grande certitude à l'avenir et en tous aages. Cependant yei nous est proposé devant les yeux à tous en commun, un miroir de l’ingratitude des hommes:

Car comme ainsi soit que les choses vaines et frivoles demeurent bien imprimées et enracinées en nos esprits, la mémoire des grâces de Dieu, qui y devoit estre entretenue en perpétuelle vigueur, en eschappe incontinent et s’esvanouit. L’Evangéliste ne parle point yci de gens stupides, ou de quelques brutaux contempteurs de Dieu : car il dit qu'ils meirent

en leur cœur ces choses : c’est-à-dire qu’ils furent bien attentifs à les considérer songneusement. Et peut-estre qu’il y eut quelques-uns qui en eurent bonne souvenance quand il fut temps : mais la plus grand’part p’arresta guères à laisser perdre ceste crainte qu’ils avoyent Conceue en voyant une œuvre de Dieu si miraculeuse. Il faut toutesfois noter qu'ils n’ont point failli en rapportant à l’excellence de lenfant ces miracles .qu'ils voyoyent. Car nous avons desjà dit que tel estoit le conseil de Dieu, de faire que Jehan puis après se monstrast pour exercer sa charge, estant bien authorizé de

MATTH. MARC

tous costez, et en grande réputation.

Quant à ce que dit sainct Luc, que /a main du Seigneur estoit avec luy : le sens est, que la grâce de Dieu apparoissoit en beaucoup de sortes, laquelle monstroit quasi à veue d’œil que cest enfant ne seroit point un personnage de petite estoffe, et du rang commun des autres. C’est-Ci une manière de parler figurée, laquelle emporte que la vertu de Dieu s’est desployée et manifestée aussi clairement, comme si on eust veu sa main, en sorte qu’un chacun peust appercevoir Dieu présent.

LUC T

67 Lors Zacharie son père fut rempli du sainct Esprit, et prophétiza, disant,

68 Loué soit le Seigneur Dieu d'Israël, de ce qu'il a visité et fait délivrance de son peuplet.

69 Æt nous a eslevé la corne de salut en la maison de David? son serviteur * :

70 Ainsi qu'il a parlé par la bouche de ses saincts Prophèles*, qui ont esté de tout temps,

71 Que nous serions sauvez de nos ennemis, et

{ de la main de tous ceux qui nous hayssent :

12 Pour faire miséricorde envers nos pères, et avoir mémoire de sa saincte alliance,

73 Qui est le jurement qu'il a juré à Abraham nostre pere” :

74 Asçavoir qu’il nous donneroit, que apres estre délivrez de la main de nos ennemis, nous luy servirions sans crainte. |

75 5 En saincteté et justice devant luy, tous les jours de nostre vie.

1) Maith., 11, 21. 9) Sous, IL, 30.

3) Ou, enfant. #4) Ps., LXXIV, 12 et CXXXII, 18. Jérém., XXIII, 6, et XXX, 10.

8) Gen., XXII, 16, Jérém., XXXIL, 53. Hébr., VI, 13,17. 6)1 Pierre, I. 15.

67 Fut rempli du sainct Esprit. Nous avons n’aguères dit que c’est qu’emporte cette locution, asçavoir que la grâce du sainet Esprit est espandue plus abondamment sur les serviteurs de Dieu, de laquelle toutesfois ils n’estoyent pas auparavant despourveus. En ceste sorte nous lisons que l'Esprit a esté donné aux Prophètes : non pas que par fois ils en fussent privez, mais pource que Ja vertu d’iceluy s’est desployée plus à plein en eux , toutes fois et quantes que par la

main de Dieu ils ont esté comme tirez en place marchande, pour faire quelque acte de leur charge. Et pourtant il faut noter comment S. Luc conjoint ces deux choses, que Zacharie à esté rempli du S. Esprit, et qu’il a prophétizé. Car l’Evangéliste signifie que Zacharie à esté plus que de coustume inspiré de Dieu, tellement qu’il n’a point parlé en homme, et comme quelque particulier, mais que ç’a esté toute doctrine céleste ce qui est Sorti de sa bouche. Sainct Paul aussi con-

joint ensemble l'Esprit et la Prophétie (1 Thess., V, 19) disant, N esteignez point l'Esprit, ne desprisez pointles Prophéties.

Afin que nous sçachions qu’en mesprisant la doctrine nous esteignons Ja lumière de l'Esprit. Mais ç’a esté une bonté admirable de Dieu, de ce que non-seulement Zacharie a recouvré la parole de laquelle il avoit esté privé neuf mois entiers, mais (qui plus est) sa langue a esté faite organe du sainct Esprit.

68 Loué soit le Seigneur. Zacharie commence par action de grâces : et d’un esprit prophétique chante l’accomplissement de la rédemption jadis promise en Christ, de laquelle dépendoit le salut et la prospérité de l'Eglise. Quant à ce qu’il nomme Dieu d'Israël, celuy sous lPempire duquel est tout le monde, la raison s’en monstrera en la suite du texte : asçavoir pource que le Rédempteur avoit esté spécialement promis à la semence d'Abraham. Aïnsi donc, pource que Dieu avoit choisi une seule nation pour y faire l'alliance de laquelle veut parler Zacharie, ce n’est pas de merveille s’il exprime le nom du peuple auquel la grâce de salut estoit spécialement destinée, ou à tout le moins en premier lieu. Le mot de J'isiter emporte tacitement une antithèse : comme si Zacharie vouloit dire que Dieu avoit eu pour un temps sa face destournée des povres enfans d'Abraham. Car ils estoyent tombez en une telle misère, et accablez de tant de maux, qu'on ne pouvoit pas penser que Dieu les regardast. Or ceste visitation de laquelle parle Zacharie, est exprimée comme cause et fondement de la rédemption. Il faudra donc ainsi résoudre ceste sentence, Dieu a regardé son peuple pour le racheter. Au reste, puis qu’ainsi est que Dieu ne rachète point sinon les captifs et prisonniers :

puis aussi que ceste rédemption est spirituelle , nous conclurons de ce passage que mesme les saincts Pères n’ont point esté délivré du joug de péché et de la tyrannie de la mort, sinon par la grâce de Christ : car il est yci dit que Christ a esté envoyé Rédempteur au sainct et éleu peuple de Dieu. Mais (dira quelqu'un) si c’est adonc seulement que Christ a apporté la rédemption, quand il est apparu

estant revestu de nostre Chair, il s'ensuit que les fidèles qui sont morts devant son advénement, ont esté toute leur vie serfs de péché et de la mort : qui seroit une chose fort estrange. Je respon que la vertu et lefficace de ceste rédemption qui a esté une fois présentée en Christ, a eu lieu en tous aages.

69 4 eslevé la corne de salut. C'està-dire une vertu et puissance plene de salut. Car le siége royal de David estant ainsi abbatu, et le peuple mis en dissipation, toute espérance de salut estoit défaillie en apparence. Au reste, Zacharie par son propos semble regarder aux passages des Prophètes, lesquels promettent un soudain renouvellement, lors que les choses seront toutes troublées, et comme désespérées. Et mesme le terme dont il use yci est pris du Pseaume CXXXIL, 47, où il est dit, Je feray là fleurir la corne à David et prépareray la lampe à mon Oinct.

Que si Dieu n’a point desployé sa puissance pour nous sauver sinon en Christ, c’est folie à nous de nous destourner de luy en sorte du monde , si nous voulons que Dieu nous sauve. Il faut aussi noter que ceste corne-Ci apporte salut aux fidèles, laquelle est espovantable aux iniques, en les destruisant ou renversant et brisant. Il nomme David serviteur de Dieu : non pas seulement comme un chacun des fidèles, pource qu’il a servi Dieu : mais pour un autre regard, asçavoir pource que Dieu l’avoit choisi et ordonné à gouverner et maintenir le peuple, tellement que luy et ses successeurs représentoyent la personne et l'office de Christ.

Or combien que pour lors il n’estoit demeuré aucune trace de royaume entre les Juifs, toutesfois Zacharie s'appuyant sur les promesses de Dieu, ne fait point de doute d'appeler David serviteur de Dieu, pource que Dieu lavoit dressé pour figure et tesmoignage du salut à venir. Et de là s'ensuit que lors véritablement Christ nous est présenté pour autheur de salut, quand son siége est dressé au milieu de nous, afin que d’iceluy il nous gouverne.

70 Ainsi qu'il a parlé. Afin que le salut, lequel il dit estre apporté par Christ, ne soit tenu pour chose douteuse à cause de la nouveauté, il amène pour

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

tesmoins d’iceluy tous les Prophètes, lesquels combien qu'ils ayent esté suscitez de Dieu en divers temps, ont néantmoins tous d’un accord enseigné qu’il nous faloit attendre salut de Christ seul. Car l’intention de Zacharie n’est pas seulement de monstrer que Dieu est fidèle et ferme en son propos, d'autant qu’il exécute et accomplit ce qu’il avoit jadis promis : mais plustost il a voulu ramener les fidèles aux prophéties anciennes, afin que plus asseuréement et alaigrement ils receussent le salut qui s’offroit à eux, et duquel tous les Prophètes dés le commencement avoyent rendu tesmoignage. Et de faict, c’est un bon appuy pour confermer nostre foy en Christ, quand nous voyons qu'il vient revestu et garni d’excellens tesmoignages de tous les Prophètes. Il appelle les Prophètes Saincts, afin que leur dire ait plus d’authorité, et soit receu en plus grande révérence : comme s’il disoit que ce sont des tesmoins , non point douteux ou de basse qualité, mais bons, suffisans et sans reproche, voire mesme authorisez de mandement authentique : asçavoir lesquels Dieu avoit à ceste fin séparez du rang Commun des hommes. Or, d’esplucher par le menu comment un chacun des Prophètes a rendu tesmoignage du Christ, la chose seroit par trop longue. Mais voylà qui suffira pour le présent : c’est qu’ils ont tous cela commun, de ne donner point autrement espérance au peuple, qu’il puisse avoir Dieu propice et favorable, sinon en leur proposant lalliance fondée en Christ : et en ce faisant ils parlent assez clairement de la rédemption à-venir, qui a esté manifestée en Christ.

Il y a aussi plusieurs passages excellens qui contienent des prophéties de Christ toutes évidentes , le monstrans quasi au doigt. Mais sur tout il nous faut retenir ceste clausule commune de l'alliance de Dieu : à laquelle qui ne prendra garde, n’entendra jamais rien és livres des Prophètes. Comme nous voyons que les Juifs ne font que se tracasser et tourmenter sans proulit toute leur vie, en lisant l'Escriture, pource que s’arrestans seulement aux mots, ils se destournent du droit but que nous avons dit. Fa

71 Que nous serions sauvez de nos

ennemis. Zacharie déclare plus apertement la vertu et l'office de Christ. Et aussi il ne nous proufiteroit guères , ou rien du tout d'entendre que Christ nous est donné, si nous ne sçavions quant et quant quels biens il nous apporte. C’est donc la cause pour laquelle il déduit maintenant plus au long à quelle fin a esté dressée ceste corne de salut : c’est asçavoir à ce que les fidèles fussent sauvez de leurs ennemis. Or il n’y a point de doute que Zacharie n’entendist bien que la principale guerre qu’ha l'Eglise de Dieu, n’est point contre la chair et le sang , mais contre Satan et tout son appareil, par lequel il fait ses efforts de nous tirer en damnation éternelle. Et combien que l'Eglise ait aussi des ennes mis visibles qui la tourmentent, et des-

quels elle est délivrée par Christ, toutes-

fois veu que le règne de Christ est spirituel , il est yci principalement parlé du prince de ce monde, Satan, et de ses munitions. Il nous est aussi monstré combien est misérable la condition des hommes hors de Christ : asçavoir qu'ils sont là accablez sous la tyrannie du diable:

car autrement ilne seroit pas dit que Christ délivre les siens de la main, c’est-à-dire de la puissance d’iceluy. Toutesfois ce passage nous enseigne que lEglise principalement, cependant qu’elle est en ce pèlerinage terrien, est environnée de ses ennemis, et en danger d’estre par eux destruite, sinon que Christ fust tousjours prest pour luy assister et la secourir. Et voylà où se démonstre la grâce inestimable dé Christ, entant que nous ne laissons point d’avoir un salut certain et asseuré, combien que soyons de tous costez environnez de nos ennemis. Au reste, COmbien que ceste façon de parler semble un peu dure et estrange, quand il dit, salut de nos ennemis : le sens toutesfois en est tout clair, Que nos ennemis avec toutes leurs machinations , puissances, embusches , et efforts, ne pourront empescher que Dieu nous délivrant de leur main, ne nous sauve éternellement.

72 Pour faire miséricorde. Zacharie monstre derechef quelle a esté la source de ceste rédemption : asçavoir la miséricorde de Dieu et son alliance gratuite.

Car il rend raison de ce qu'il a pleu à Dieu sauver son peuple : asçavoir pource qu'ayant SOuvenance de sa promesse, il à desployé sa miséricorde. Or il est dit qu’il à eu mémoire de son alliance : pource que la longue attente, durant laquelle il à laissé languir ce peuple oppressé dé grans maux, ressembloit quasi à une oubliance. Il nous faut bien noter l’ordre que tient yci Zacharie :

Qu'il n’y à rien eu qui ait induit Dieu à faire alliance avec les Pères, sinon sa pure miséricorde. Et puis, qu’en faisant ceste alliance il à lié le salut des hommes avec sa Parole, comme dépendant d’icelle.

Tiercement, qu’en Christ il a desployé une plénitude de tous biens, afin de ratifier par ce moyen toutes ses promesses :

comme à la vérité la certitude d’icelles ne nous est point confermée, sinon quand nous en voyons l’accomplissement en Christ. Il est vray que par le traitté d’alliance nous est promise rémission des péchez, mais elle n’est trouvée qu’au sang de Jésus-Christ: justice, mais nous lobtenons en l’expiation faite par Christ :

vie, mais il ne nous la faut chercher autre partqu’en la mortetrésurrectionde Christ.

Et voilà pourquoy le temps passé Dieu commandoit que mesmes le livre de la Loy fust arrousé du sang de l’hostie.

Nous avons aussi à observer yci une chose bien notable : c’est que Zacharie estend jusques aux Pères qui estoient décédez, la miséricorde de Dieu manifestée de son temps, tellement que le fruit leur en est Commun avec ceux qu vivoyent lors. Car de là il s'ensuit que la grâce et vertu de Christ n’est point enclose dedans les limites de ceste vie caduque, mais est éternelle : et ne prend point fin en la mort Corporelle, veu que les âmes vivent.

les corps estans morts : veu aussi que ceste Chair estant réduite à néant, ressuscitera finalement. Comme donc ñ n'y a eu ni Abraham ni aucun autre des saincts qui ait peu se sauver par sa propre vertu ou par ses mérites : ainsi à tous fidèles eu général, fant vivans que morts, a esté révélé salut en Christ, 713 Qui est le jurement. Au texte Grec il n’y à point de particule qui signifie Selon : mais l’usage commun de la Langue

est tel, que souvent il faut entendre ceste particule ou quelque autre semblable. I fait mention du Jurement, pour mieux exprimer combien la vérité de Dieu est ferme et saincte. Car Dieu s’abbaisse jusques-là pour s’accommoder à nous, qu’il ne desdaigne point d'employer son Nom pour soulager nostre infirmité. Parquoy si nous ne nous contenions point des promesses simples , à tout le moins qu’il nous souviene de ceste confirmation : Jaquelle si elle ne suffit pour nous mettre du tout hors de doute, nous sommes par trop ingrats envers Dieu, et faisons une grande injure à son sainct Nom. Asçavoir qu'il nous donneroit. Zacharie ne déclare point par le menu tout ce que contient l'alliance de Dieu : seulement il s’arreste à monstrer maintenant à quelle fin le Seigneur a esté si miséricordieux, et a usé d’une telle bénignité envers ce peuple, que de le racheter : c’est asçavoir afin qu’estans rachetez, ils se dédient et consacrent entièrement à servir et honorer l’autheur de leur salut. Comme donc la bonté gratuite de Dieu est la cause du salut des hommes, aussi la fin et le but est qu’en vivant religieusement et sainctement nous glorifions son sainct Nom:

Ce qui est bien à noter, afin qu'ayans bonne souvenance de nostre vocation, nous apprenions de rapporter la grâce de Dieu à son droit usage. Il faut, di-je, méditer songneusement ces sentences, Que nous ne sommes point appelez à immon: dicité, mais à saincteté : Que nous sommes rachetez d'un grand pris, non pas afin que nous soyons serfs des cupiditez de la chair, ou que nous-nous esgayons d’une licence desbordée, mais afin, que Christ règne en nous. Que par adoption nous sommes introduits en la maison de Dieu, afin aussi que de nostre part nous luy obéissions comme enfans à leur RéTR.

Car pource est apparue la bonté, grâce et douceur de Dieu envers les hommes, afin que renonçans aux désirs mondains, nous vivions sainctement, religieusement et honestement, Tite. II, 12. Et pourtant sainct Paul, quand il veut, vivement exhorter les fidèles qu’ils se consacrent à Dieu en nouveauté de. vie, et qu'ayans osté le vieil homme, et despouillé leur

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

propre raison , ils luy rendent un service raisonnable, il leur propose, les entrailles de la miséricorde de Dieu. Rom., XIT, 1.

L’Escriture est toute plene de semblables passages, qui monstrent que nous anéantissons la grâce de Dieu , Sinon que nous tendions à ce but. Au reste, il faut noter cé qui est yci dit, nous lui Servions sans crainte. Car Zacharie signifie que nous ne pouvons pas deuement servir Dieu, si nous n'avons repos et tranquillité en nos esprits. Et de faict, ceux qui sont en inquiétude, qui doutent si Dieu leur est propice Où contraire, s’il accepte ou rejette leur service, et pour le faire court, ceux qui sont comme flottans entre espoir et crainte, pourront bien travailler et se tourmenter à servir Dieu, mais jamais ne se rangeront à lui d’une droite affection es de bon cœur. Car ce tremblement, anxiété et incertitude qu’ils ont, est cause de leur faire hayr Dieu et l'avoir en horreur : tellement que s’il se pouvoit faire, ils voudroyent que sa majesté fust abbatue et abolie. Or nous sçavons qu’il n’y a sacrifice plaisant à Dieu, s’il n’est volontaire et venant d’un cœur prompt et alaigre. Parquoy, avant que les hommes puissent bien servir Dieu, il faut premièrement qu'ils ayent leurs consciences paisibles et tranquilles, suyvant ce que dit David, 11 y à pardon vers toy, afin que tu sois craint, Pseaume CXXX, 4. Car Dieu en faisant paix avec les hommes, les convie amiablement à soy, et est cause de les faire approcher volontiers avec prompte affection de le servir. C’est aussi de là que Sainet Paul tire ceste maxime, Que tout ce qui est fait sans foy est péché, Romains, XIV, 23. Au reste, puis que c’est en Christ que Dieu réconcilie les hommes à soy, puis que par la puissance d’iceluy il les maintient exempts de toute crainte : puis aussi qu'il luy a mis leur salut entre mains, afin qu’il en soit le gardien, Zacharie ha bonne raison de dire que par la grâce de Christ nous sommes mis hors de crainte. Pour ceste mesme cause les Prophètes aussi attribuent ceci comme propre à son règne, que sous ice-

L3 luy les hommes auront une paix ferme et entière, jouyront de liesse, et vivront en repos.

15 En Saincteté et justice. Comme Dieu à Comprins en deux Tables la règle de bien vivre, ainsi Zacharie dit maintél nant que lors nous rendons à Dieu un service légitime, quand nostre vie est dressée à saincteté et justice. Car il n’y à point de doute (ce que Platon mesme n’a pas ignoré) que le mot de Saincteté, comprend tout ce dont nous sommes redevables à Dieu pour adorer et honorer sa majesté : comme il est exprimé en la première Table de Ja Loy. Le mot de Justice, s’estend à tous les devoirs de charité : pource que Dieu ne requiert autre chose de nous en la seconde Table de la Loy, sinon que nous rendions à chacun ce qui luy appartient. S’ensuit devant luy : afin que tous fidèles sçachent qu'il ne suffit pas de se bien conduire devant les hommes, et de n’applicquer ne pieds ne mains, ni autre partie de Jeurs corps à chose illicite. Car il faut qu’ils se gouvernent selon le vouloir de Dieu, lequel ne se contente pas d’une saincteté externe, mais regarde principalement le cœur. Pour conclusion, afin que personne ne pense estre quitte, et avoir assez fait quand il aura pour quelque temps servi Dieu, Zacharie dit que les hommes ont esté rachetez à la charge de s'appliquer à servir Dieu fout le temps de leur vie.

Et certes puis que la rédemption est éternelle, il ne faut pas que jamais elle soit mise en oubli : puis que Dieu adopte les hommes pour estre ses enfants à tousjours , ils ne luy en doyvent point faire recognoissance seulement pour un temps :

brief, puis que Christ est mort et ressuscité pour eux, c’est bien raison qu’il soit recognu Seigneur tant en la vie comme en la mort. Et pourtant S. Paul, au passage que j’ay n’aguères allégué, nous advertit de poursuyvre à mener vie saincte et honneste jusques à l’advénement du grand Dieu : Attendans (dit-il) la bienheureuse espérance, etc.

MATTH. MARC

LUC I

16 Et toy petit enfant, tu seras appelé le Prophète du Souverain : car tu ras devant la face du Seigneur pour apprester son chemin,

71 El pour donner cognoissance de salut à son peuple, par la rémission de leurs péchez,

18 Par les entrailles de la miséricorde de nostre Dieu, de laquelle nous a visité l'Orient d’en-

haut ? :

79 Afin qu'il luise à ceux qui sont assis en lénebres et en ombre de mort, pour addresser nos pieds au chemin de paix.

80 Æt le petit enfant croissoit et estoit fortifié en esprit : et fut ès déserts jusqu'au jour qu’il devoit estre manifesté à Israël.

1) Ou, par l’affection miséricordieuse. 2) Ou, le germe. Mal., IV, 2. Zach., LL, 8 et VI, 12; sus, 27,

16 Et toy petit enfant. Zacharie recommence encores à magnifier la grâce de Christ: mais il le fait comme sous la personne de son fils, en déclarant briefvement l'office d'enseigner auquel il estoit destiné. Et combien qu’en cest enfant n'ayant que huit jours, il n’apperçoyve point encores les grâces requises en un Prophète, toutesfois ayant regard au conseil de Dieu, il en prononce comme d’une chose certaine et toute notoire. Estre appelé Prophète, se prend yci pour Estre tenu, avoué, et publiquement recognu.

Il y avoit desjà eu la vocation de Dieu secrète : il restoit seulement que les hommes veinssent à cognoistre quelle elle estoit. Mais pource que le titre de Prophète est général, Zacharie suyvant ce que l’Ange luy en avoit révélé, le nomme héraut de Christ. Tu iras (dit-il) devant la face du Seigneur : c’est-à-dire, Tu auras la charge de convertir les hommes par ta prédication, afin qu'ils facent audience au Seigneur. Au reste, touchant ce que Jehan ayant quasi fait son temps, a déclaré qu'il n’estoit point Prophète , nous en avons rendu la raison au lieu propre en l’Evangile selon sainct Jehan.

Nous verrons par ci après de quelle façon d’apprester le chemin il est yci parlé.

11 Pour donner cognoissance de salut. Zacharie touche maintenant le principal poinci de l'Evangile, quand il déclare

que la cognoissance de salut consiste en la rémission des péchez. Et de faict, veu que nous naissons tous enfans dire, il s’ensuit que nous sommes de nostre nature damnez et perdus. Or la cause de nostre damnation est, que nous sommes tous coulpables et convaincus d’injustice. Parquoy il n’y a point d'autre remède d’eschapper la mort éternelle que cestuy-ci : asçavoir que Dieu nous réconcilie à SOY, ne nous imputant point nos péchez. Et voylà la seule justice qui nous reste devant Dieu, comme il est aisé à recueillir par le propos de Zacharie. Car d'où peut venir salut , sinon de justice ?

Et si les enfans de Dieu ne peuvent recognoistre autre salut que par la rémission des péchez, s’ensuit aussi qu’il ne faut chercher autre part justice. Ainsi donc justice (en lieu que les hommes présomptueux la bastissent ou forgent et Composent des mérites de leurs œuvres) n’est autre chose que imputation de justice, quand Dieu gratuitement nous absout de la condamnation deue à nos péchez. Au surplus, il faut noter que Zacharie ne.

parle pas vci des estrangers, mais du povre peuple de Dieu. Dont s'ensuit que la rémission des péchez n’est pas seulement l’origine et la source de justice, mais que tous fidèles jusques à la tin de leur vie ne sont justes devant Dieu que par imputation: C'est-à-dire d'autant que la justice

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

de Christ leur est imputée. Car ils ne peuvent point subsister devant le jugement de Dieu, s'ils ne recourent tousjours à ceste réconciliation gratuite.

18 Par les entrailles. En ce grand bénéfice Zacharie magnifie la miséricorde de Dieu, comme la raison le veut. Et ne se contentant point d’avoir simplement nommé le Salut apporté par Christ, il dit qu’il est procédé des propres entrailles de la miséricorde de Dieu, qui est un terme plus signifiant. Puis après par une métaphore ou translation il dit que la grande miséricorde de Dieu a fait luire le jour sur ceux qui estoyent assis en ténèbres.

Zacharie donc célèbre la miséricorde de Dieu, en ce que les ténèbres de mort ont esté déchassées, et la lumière de vie restituée au peuple de Dieu. En ceste sorte, toutesfois et quantes qu’il est question de parler de nostre salut, nous devons dresser nos esprits à la considération de Ja miséricorde de Dieu. Or il semble qu'il y ait yci allusion au passage du quatrième chapitre de Malachie, v. 2, où Christ est nommé le Soleil de justice, portant santé en ses ailes : c’est-à-dire en ses rayons.

Quant à ces deux termes, Lumière et Ténèbres, il y a de semblables locutions en Isaïe, chapitre IX, v. 2, Le peuple qui cheminoiïit en ténèbres à veu grande lumière et la lumière a reluy sur ceux qui habitoyent en l’ombre de mort. Item en plusieurs autres passages. Au reste, nous sommes yei enseignez, que hors de Christ il n’y à point au monde de lumière vivifiante, mais que les ténèbres de la mort profondes et horribles dominent par tout.

Et pourtant Isaïe au: chapitre soixantième, v. 2, tesmoigne que ce privilége est propre et particulier à l'Eglise, Voyci (dit-il} les ténèbres couvriront la terre, et obscurité couvrira les peuples: mais le Seigneur se lèvera sur toy, et sa gloire sera veue en toy. Toutesfois on pourroit demander comment c’est que les Israélites ont esté assis en l’ombre de mort,

veu que le Seigneur a tousjours reluy en’

leurs cœurs par foy. Je respon que les fidèles qui ont vescu sous la Loy, estans de toutes parts environnez des ténèbres de mort, ont contemplé de loin la lumière en l’advénement de Christ, laquelle les a

k5 soulagez et préservez, qu'ils ne fussent accablez de la mort qui leur estoit présente. Peut-estre aussi que Zacharie parlant ainsi, à regardé au povre estat de son temps. Toutesfois cela généralement est tousjours vray, qu’à la venue de Christ la lumière est apparue à tous fidèles pour les vivifier, tant ceux qui avoyent desjà esté, que ceux qui devoyent par après naistre. Car il a espandu et fait descouler sa vie, mesmes jusques sur les morts.

Estre assis emporte autant comme Estre couché ou veautré. Et pourtant Isaïe commande à l'Eglise de se lever, quand le jour donne sa clarté, Isaïe LX, 1.

79 Pour addresser nos pieds. Par ces mots Zacharie monstre qu’en Christ seul est la perfection de tous biens et félicité accomplie. Il est vray qu’on pourroit bien prendre le nom de Paix en sa propre signification , et n’y conviendroit pas mal.

Car Pillumination qu’a apportée Christ, ha ceste vertu de pacifier les esprits des hommes. Toutesfois puis que le mot de Paix signifie entre les Hébrieux toute prospérité ou bonne issue d’affaires, je ne doute point que Zacharie ne vueille yei dire que Christ est autheur de parfaite félicité, afin que nous ne cherchions ailleurs une seule goutte de bien : mais qu’estans asseurez qu’en Christ nous sommes en tout et par tout vrayement heureux, nous-nous arrestions à luy seul. Et à ce propos doyvent estre rapportées les paroles d’Isaïe, quand il dit, Tu n'auras plus le soleil pour la lumière du jour, et la lumière de la lune ne t’esciairera plus :

mais le Seigneur te sera pour lumière éternelle, Isaie LX, 19. Au reste, si Zacharie en voyant seulement son fils encore enfant, a esté poussé à parler si magnifiquement de la grâce et vertu de Christ devant qu’il nasquist, maintenant qu’il est mort, ressuscité, monté au ciel, et assis à la dextre du Père, ne faut-il pas bien dire que ceux-là sont tant et plus ingrats, qui parlent de luy tant maigrement, ou l’ont en moindre estime, et abbaissent sa vertu, la vertu (di-je) de laquelle estant encores au ventre de sa mère, le S. Esprit luy a rendu tesmoignage ? Car il faut retenir ce que desjà j'ay dit, que Zacharie n’a point parlé de

soy-mesme, mais que le S. Esprit gouver- quant qu'il a vescu à l’escart és déserts

noit sa langue.

80 Et le petit enfant croissoit. Sainct

Luc adjouste ceci pour continuer le fil de l’histoire, Premièrement il raconte que Jehan a esté fortifié en esprit : et par cela il signifie qu’il y à eu en l'enfant une apparence de vertu rare et excellente, qui donnoit à cognoistre que je sainct Esprit habitoit en luy. Toutesfois il dit quant et

MATTH, I

A Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham.

à Abraham engendra Isaac".

Et Isaac engendra Jacob?. Et

Jacob engendra Juda et ses frères.

3 Et Juda engendra Pharez et Zara, de Thamar. Et Pharez engendra Esrom. Et Esrom engendra Aram.

à Et Aram engendra Aminadab. Et Aminadab engendra Naasson. Et Naasson engendra Salmon.

5 Et Salmon engendra Booz de Rachab. Et Booz engendra Obed de Ruth. Et Obed engendra Jessé*.

6 Et Jessé engendra le roy David. Et le roy David engendra Salomon de celie qui avoit esté femme d'Uries.

7 Et Salomon engendra RoboamT. Et Roboam engendra Abia. Et Abia engendra Asa.

8 Et Asa engendra Josaphat.

Et Josaphat engendra Joram.

Et Joram engendra Ozias.

9 Et Ozias engendra Joatham.

Et Joatham engendra Achaz. Et Achaz engendra Ezécias.

10 Et Ezécias engendra Manassé. Et Manassé engendra 4mon. Et Amon engendrà Josias®.

A1 Et Josias engendra Jacim.

Et Jacim engendra Jéchonias”

1) Gen., XXI, 2. 2) Gen., XXV, 2%.

MARC

3) Gen., XXIX, 35.

comme un homme incognu, jusques ai jour qu'il devoit estre manifesté : c’està-dire au jour que le Seigneur avoit délibéré de le mettre en estat, et réprésenter devant le peuple. Dont nous recueillons que Jehan, combien qu’il fust assez adverti de sa vocation, n’a toutesfois rien attenté devant le temps , mais a obey à Dieu qui lappeloit.

LUC III

23 Et Jésus lors commençoit d’estre environ de trente ans, fils (comme on l’estimoit) de Joseph, qui fut fils d'Héli,

24 Qui fut fils de Matthat, qui fut fils de Lévi, qui fut fils de Melchi, qui fut fils de Janna, qui fut fils de Joseph,

25 Qui fut fils de Mattathie, qui fut fils d'Amos, qui fut fils de Naüm, qui fut fils d'Hesli, qui Jut fils de Naggé,

26 Qui fut fils de Maath, qui Jut fils de Mattathie, qui fut fils de Semei, qui fut fils de Joseph, qui fut fils de Juda,

27 Qui fut ils de Johanna, qui Jut fils de Rhesa, qui fut fils de Zorobabel, qui fut fils de Salathiel, qui fut fils de Néri,

28 Qui fut fils de Melchi, qui fut fils d’'Addi, qui fut fils de Cosan, qui fut fils d'Elmodam, qui fut tils de Er,

29 Qui fut fils de Jose, qui fut fils d’Eliéxzer, qui fut fils de Joram, qui fut fils de Matthat, qui fut fils de Lévi.

30 Qui fut fils de Siméon, qui.

fut fs de Juda, qui Jut fils de Joseph, qui fut fils de Jonan, qui fut fils d'Eliacim,

31 Qui fut fils de Méléa, qui Jui fils de Mainan, qui fut fils de Mattatha, qui fut ts de Nathan, qui fut fs de David,

31 Qui fut fils de Jessé, qui

4) Gen., XXXVIII, 29, 30. 1 Chron., IL, 5. Ruth, IV, 21.

5) 1 Sam., XVI, 1, et XVII, 12. 6)2 Sam., XII, 24, 7)1 Rois, XI, 43. 1 Chron., III, 10, 8) 2 Rois, XX, 21. at XXI, 18. 1 Chron., IL, 14. 9) 2 Roës, XXII, 34, et XXIV, 4.2 Chron., XXXVI, 4.

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

et ses frères, quand ils furent transportez en Babylone.

12 Et après qu'ils furent transportez en Babylone, Jéchonias* engendra Salathiel. Et Salathiel engendra Zorobabel?.

13 Et Zorobabel engendra 4biud. Et Abiud engendra Eliacim. Et Eliacim engendra Az0r.

1% Et Azor engendra Sadoc.

Et Sadoc engendra Achin. Et Achin engendra Eliud.

15 Æt Eliud engendra Eléazar. Et Eléazar engendra Mathan. Et Mathan engendra Jacob.

16 Et Jacob engendra Joseph le mari de Marie, de laquelle est nay JESUS, qui est dict Christ. :

A7 Par ainsi toutes les générations”, qui ont esté depuis Abra- Ram jusques à David, sont quatorze générations. Et depuis David jusques à ce qu'ils furent transportez en Babylone, quatorze générations. Et depuis que ils furent transportez en Babylone jusques à Christ, quatorze générations.

1) 2 Rois, XXIV, 6. 2 Chron., XXXVI, 9. 2) 1 Chron., II, 17, 19.1 Esd., IL, 2 et V, 2.

Pource que tous ne sont pas d'accord quant aux deux généalogies qui sont yci déduites par S. Matthieu et S. Luc, il nous faut veoir premièrement S'ils ont tous deux prétendu de monstrer la généalogie de Christ du costé de Joseph ou S'il n’y à eu que S. Matthieu qui l’ait voulu faire, et que sainct Luc ait entreprins de monstrer le semblable du costé de Marie. Ceux qui sont de ce dernier avis, Ont une belle couleur, de dire que les deux Evangélistes n’ont pas eu un mesme but, veu qu’il y a grande diversité entre les noms des deux généalogies. Et de faict, on nie diroit jamais de prime face que ce fust une imesme généalogie, en voyant sainct Luc ainsi différent d'avec sainét Matthieu. Car depuis David jusques à Salathiel, et depuis Zorobabel jusqu’à Joseph, il met des noms tout autres.

D’avantage, ils disent qu’il n’y eust point

Cr fut fils d'Obed, qui fut fils de Booz, qui fut fils de Salmon, qui fut fils de Nahasson,

33 Qui fut fils d'Aminadab, qui fut ls d'Aram, qui fut fils d'Esron, qui fut fils de Pharez, qui fut tils de Juda,

34 Qui fut fils de Jacob, qui Jut fils d'Isaac, qui fut fils d’Abraham, qui fut fils de Thara, qui fut fils de Nachor,

35 Qui fut fils de Sarug, qui fut fils de Ragau, qui fut fils de Phaleg, qui fut fils d'Héber, qui fut fils de Sala,

36 Qui fut fils de Caïinan, qui fut fils d'Arphaxad, qui fut fils de Sem, qui fut fils de Noé, qui fut fils de Lamech,

37 Qui fut fils de Mathusala, qui fut fils d'IHénoch, qui fut fils de Jared, qui fut fils de Mahalaléel, qui fut fils de Caïinan,

38 Qui fut fils d'Hénos, qui fut fils de Seth, qui fut fils d'Adam, qui fut fils de Dieu.

3) Ou, races, ou lignées.

eu de raison de s'amuser tant à une chose qui n’estoit point nécessaire, el dont on se fust bien passé : c’est asçavoir de réciter deux fois le lignage de Joseph, lequel toutesfois n’estoit point

, | père de Christ. À quel propos (disent-ils)

ceste répétition, laquelle ne prouye pas chose qui serve beaucoup à l'édification de la foy? Car si on n’en remporte autre chose, sinon que Joseph a esté un de la postérité et de la maison de David, le lignage de Christ demeurera cependant douteux et incertain. Ainsi done à leur jugement, c’eust esté une chose superflue, si les Evangélistes se fussent tous deux arrestez à monstrer ceste mesme chose. Et pour excuser sainct Matthieu de ce qu'il a fait le récit et déduction de la race de Joseph, ils disent qu’il l’a fait pour le regard de plusieurs, qui pensoyent encore que Joseph fust père de

Christ. Voire, mais c’eust esté une mocquerie de s’accommoder ainsi à telles gens, pour les nourrir en un erreur perpicieux. Et puis la suite du texte de sainct Matthieu répugne du tout à ceste conjecture. Car quand ce vient sur la fin de la généalogie, il dit incontinent que Christ a esté conceu au ventre de la Vierge, non point de la semence de Joseph, mais par la vertu secrète du sainct Esprit. Parquoy si leur raison avoit lieu, on pourroit taxer sainct Matthieu de faute de sens, ou d’inadvertance, de s’estre ainsi travaillé sans aucun proufit, à réciter le lignage de Joseph. Mais encore leur objection demeure tousjours, que cela ne vient point à propos, en voulant parler de Christ, d'amener la généalogie de Joseph. La response est assez commune et vulgaire, asçavoir qu’en la personne de Joseph est aussi comprise et entendue la vénéalogie de Marie : pource que la Loy commandoit à chacun de prendre femme qui fust de mesme tribu ou lignée. Ils répliquent au contraire, que ceste loy quasi de tout temps n’a guères esté observée :

mais les argumens qu’ils amènent pour le prouver, sont bien frivoles. Ils allèguent cest exemple, quand les onze Lignées ont fait serment solennel de jamais ne donner femme à ceux de la lignée de Benjamin, comme il est escrit au dernier chapitre du livre des Juges. Si cela leur estoit jà défendu par la Loy, disent-ils, il n’estoit pas besoin d’en faire un nouvel édict. Or je respon que c’est mal entendu à eux, de vouloir inférer et conclure une règle commune par un faict particulier et extraordinaire. Car lors nécessairement une lignée eust esté retranchée, et ainsi le corps du peuple eust esté imparfait, si on n’eust remédié par ce moyen à l’extrême nécessité. Il ne faut point done prendre ce passage pour sçavoir quelle estoit la loy commune. Ils allèguent aussi à l'encontre, que Marie la mère de Christ estoit cousine d’Elizabeth, laquelle toutesfois, comme sainct Luc a dit ci-devant, estoit des filles d'Aaron. Mais il est facile d'y respondre : asçavoir que les filles de la lignée de Juda, ou autre, se pouvoyent marier en la lignée des Sacrificateurs, pource qu’en ce Cas ne pouvoit avoir lieu

la raison qui est exprimée en la Loy, de peur que le bien de la femme ne passast à d’autres que ceux de sa lignée. Pour exemple, nous voyons que la femme de Jojadas souverain Sacrificateur, estoit du sang royal, Comme récite la saincte Histoire, 2. Chron. XXIH, 41. Ce n’est donc point de merveilles ne chose estrange, que la mère d’Elizabeth ait esté mariée à un Sacrificateur. Si quelqu'un veut dire que ce n’est pas un argument suffisant pour prouver que Marie ait esté de mesme lignée avec Joseph, d’alléguer qu’elle a esté sa femme : certes je confesse que la preuve n’est pas suffisante si on prend la narration que fait l’Evangéliste, simplement comme elle est yei couchée, sans considérer d’autres circonstances. Mais il faut noter en premier lieu que les Evangélistes parlent de choses toutes notoires de leur temps. Ainsi après avoir de degré en degré fait une généalogie depuis Joseph jusques à David, il n’y avoit lors celuy qui ne peust bien de là entendre aussi le lignage de Marie. Et n’y à point de doute que les Evangélistes, sçachans bien que de leur temps tout le monde entendoit cela, n’ont pas esté curieux de le déduire par le menu; car si aucun en eust douté, il leur estoit aisé de le monstrer comme au doigt, et sans long propos.

D’avantage, ils ont présupposé qu’on tiendroit cela pour certain, que Joseph estant homme de bien, modeste et craignant Dieu, n’avoit point prins femme sinon de sa lignée, ainsi que la Loy le commandoit. Toutesfois ceste loy commune, que nous avons dite touchant les mariages, ne suffiroit pas encore pour prouver que Marie estoit descendue de la maison royale : car elle pouvoit bien estre de la lignée de Juda, sans estre de la race de David. Voyci donc ce que j'en pense :

c’est que les Evangélistes, en escrivant ainsi, Ont eu esgard aux fidèles, desquels ils sçavoyent bien qu’ils n’en esmouveroyent point de disputes contentieuses :

mais qu’en la personne de Joseph ils recognoistroyent aussi la race de Marie :

veu mesmement, Comme nous avons dit, que c’estoit un poinct tout arresté en ce temps-là. Il y avoit seulement un poinet qui pouvoit sembler incroyable : asçavoir

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

que Joseph avec sa femme, gens povres, mesprisez et quasi incognus, fussent descendus de David, et fussent ceste semence royale dont devoit sortir le Rédempteur.

Et pourtant les Evangélistes en ce passage se sont principalement arrestez à toucher cela. Si on demande maintenant si ceste généalogie, ainsi qu’elle est couchée par sainct Matthieu et sainct Luc, monstre claïement et sans aucune doute, que Marie soit descendue de la race de David: je respon qu’on ne le peut pas certainement recueillir pour le toucher au doigt: mais pource que lors la parenté de Joseph et de Marie estoit assez notoire, les Evangélistes ne se sont pas souciez de s’y amuser. Cependant ils ont prétendu tous deux d’oster le scandale que pouvoit apporter le bas estat, mespris et povreté tant de Marie que de Joseph, d’autant que ces choses empeschoyent de recognoistre en eux rien de royal. Quant à ce que ceux desquels nous avons parlé imaginent que sainct Luc récite yci la généalogie de Marie, laissant arrière celle de Joseph, il est aisé de monstrer le contraire. Car voyci comme il dit de mot à mot, Jésus lors commençoit d'estre environ de trente ans, fils (comme on l'estimoit) de Joseph, qui fut fils d'Héli, qui fut fils de Mathat, etc. Nous voyons qu'il ne parle point du père ne du grand-père de Christ, mais que nomméement il commence à déduire la généalogie de Joseph. Je sçay bien quelle response ils amènent pour eschapper de ce passage. Ils disent que le mot de Fils est mis pour Gendre : et ainsi ils exposent que Joseph est nommé fils d'Héli, pource qu’il avoit espousé sa fille. Mais ce seroit confondre l’ordre de nature de parler ainsi, et aussi on ne trouve point que l’Escriture en use en telle sorte. Or maintenant cela estant présupposé, que sainct Luc rapporte la généalogie de Joseph à David, il n'y à point de doute aussi que celle de Marie, ne s’y doyve rapporter. Car si nous retranchons Salomon de la généalogie de Marie, Christ ne sera plus Christ: considéré que tout ce qu’on amène pour parler du lignage de Christ, est fondé en ceste promesse solennelle, Sur ton thrône sera

assis un qui sortira de toy, lequel règnera à jamais, 2. Sam., VIE, 42. Je luy seray pour père, et il me sera pour fils, Ps. CXXXII, 44. Or est-il tout certain que Salomon a esté la figure de ce Roy éternel qui avoit esté promis à David.

Et de faict, la promesse ne peut point estre appropriée à Christ, sinon entant que la vérité d’icelle a esté figurée en la personne de Salomon, 41. Chron., XX VII, 5. Maintenant donc si nous ne rapportons le lignage de Christ à Salomon, Comment ou à Cause de quoy serail nommé fils de David? Parquoy quiconque voudra exclure Salomon de la généalogie de Christ, il efface quant et quant et abolit les promesses par lesquelles il doit estre recognu fils de David. Quant à ce que S. Luc déduit la généalogie par Nathan, nous monstrerons ci-après qu’en ce faisant il ne prétend pas d’en rejetter Salomon, et dirons comment. Et afin que je ne soye par trop long, je di que ces deux généalogies en substance accordent bien ensemble: et toutesfois qu’il y à quatre différences lesquelles il nous faut noter. La première est, que sainct Luc commence par le dernier du lignage, et monte jusques au premier. Sainct Matthieu tout au contraire commence par celuy qui est comme la source de la généalogie. La seconde différence est, que sainct Matthieu en sa description ne passe point plus haut qu'Abraham, qui a esté le père du peuple sainct et eleu: mais sainct Luc poursuit jusques à Adam. La troisième est, que sainct Matthieu déduit le lignage légal, et se donne congé de en retrancher aucuns qui estoyent en ordre: pource que voulant rendre la chose plus aisée à retenir, il a comprins le tout en trois quatorzaines. Sainct Luc couche plus songneusement le lignage naturel. La quatrième et dernière est, qu'aucunesfois parlans de mesmes personnes, ils leur baillent toutesfois divers noms.

Touchant la première différence, pource qu'il n’y à aucune difficulté, ce seroit chose superflue de m’y arrester d’avantage. La seconde est fondée sur une bonne raison. Car d'autant que Dieu avoit choisi pour soy la race d'Abraham,

afin que d’icelle nasquist le Rédempteur du monde, et ainsi la promesse de salut estoit là aucunement enclose jusques à la venue de Christ, sainet Matthieu ne passe point outre les limites que Dieu avoit mises. Il faut qu’il nous souvienne de ce que dit sainct Paul, que Christ a esté ministre de la Circoncision, Rom., XV, 8, afin d'accomplir le salut qui avoit esté promis aux saincts Pères. Et à cela s'accorde le propos de Christ, disant, Que le salut est des Juifs, Jehan IV, 22. Voylà pourquoy sainct Matthieu nous le propose à contempler en ceste saincte race à laquelle il estoit proprement destiné. Ainsi donc au catalogue que fait sainct Matthieu, nous devons considérer l'alliance de Dieu, par laquelle il a prins pour son peuple la semence d'Abraham, atin qu’elle fust séparée d’avec les autres nations, Comme s'il y eust eu une muraille entre deux.

Mais sainct Luc a regardé plus haut: car combien que depuis le temps que Dieu avoit fait son alliance avec Abraham, le Rédempteur ait esté spécialement promis à sa semence, toutesfois nous sçavons que dès la transgression du premier homme, tous en ont eu besoin, et aussi fut-il lors ordonné pour tout le monde.

Or ce n’a ésté sans un conseil admirable de Dieu, qu'il est advenu que sainct Luc nous a proposé Christ fils d'Adam, et que sainct Matthieu l’a enclos en la seule famille d'Abraham. Car il ne nous prouliteroit de rien que Christ eust esté donné du Père pour autheur de salut, s’il ne se communiquoit indifféremment à toutes nations. D’avantage ce que dit PApostre, qu’il a esté hier, qu’il est aujourd’hui, et sera à jamais, Héb., XIE, 8, ne seroit pas vray, sinon que sa grâce et vertu eust esté espandue en tous aages et siècles, depuis la création du monde. Sçachons donc que le salut à esté manifesté et présenté à tout le genre humain en Christ, pource qu’il n’est point sans cause nommé fils de Noé, et fils d'Adam. Toutesfois pource qu'il nous le faut chercher en la parole de Dieu, à bon droict le S.-Esprit par l'autre Evangéliste nous ramène à la saincte race d'Abraham, en laquelle le thrésor de la vie éternelle, en-

un temps. Venons à la troisième diffé:

rence. E n’y à point de doute que sainct Matthieu tient un autre ordre que ne fait pas sainet Luc. Car au-dessous de David l’un met Salomon, et l’autre Nathan: Dont il appert évidemment que ce sont diverses branches. Les bons et sçavans expositeurs accordent ainsi là répugnance qui sémblé estre entre les deux Evangélistes. Ils disent que sainct Matthieu, laissant le lignage naturel (lequel sainct Luc poursuit) récite la généalogie légale. J’enten la généalogie légale, celle par laquelle le droict de régner est venu à Salathiel. Quant à ce qu'Eusèbe au premier livre de Fhistoire Ecclésiastique, suyvant l'opinion d’Aphricanus, appelle généalogie légale, celle qui est en sainct Luc, tous les deux retournent en un. Car il ne veut dire aûtre chose, sinon que le règne qui avoït esté establi en la personne de Salomon, est par une façon légale advenu à Salathiét.

Foutesfois ceux-là parlent mieux et plus proprement qui appellent ordre légal, celu y que tient Sainct Matthieu : pource qu'en nommant Salomon incontinent après David, il na point esgard à ceux desquels Christ à esté engendré selon la chair de degré en degré, mais comment il est descendu de Salomon et des autres rois, afin d’estre vray successeur, em la main duquel devoit estre establi le règne à perpétuité, selon la promesse que Dieu avoit faite. Or il y a grande apparence à Fopinion de ceux qui penseñt qu'à la mort d’Ochozias la droite ligne des descendans de Salomon faillit et print fin. Fouchant ce qu’aucuns rapportent dés coimentaires des Juifs, que David avoit commandé, le cas advenant que la droite ligne de Salomon veint à défaillir, que le royaume fust à ceux qui descendroyent de Nathan, 1 Rois, IX, 27, et XI, 4, j'en laisse le jugement à d’autres. Je pren seulement ce qui est tout certain, que le droïct de succéder au royaume pa point esté une chose confuse, mais qu'il y à eu Certains degrez distinguez l'un de l’autre. Maintenant veu que là saincte histoire raconte qu'Athalia, après que son fils Ochozias eust esté tué, occupa le royaume et meït à mort tout le sang royal, il est plus que

semble Christ, a esté mis en garde pour | vray-semblable que céste femme voulant

tousjours dominer, feit ces meurtres meschans et exécrables, de peur que le règne né tombast entre les mains d’un autre, et qu'elle veinst à perdre sa puissance et son authorité. Que si Ochosias eust laissé quelque fils descendant de son corps pour succéder à la couronne, elle qui estoit mère-grand eust peu sans danger et sans contredit aucun régner paisiblement sous couleur d'avoir la tutelle du petit roy.

Quand donc elle se met ainsi à faire tuer d’un costé et d'autre, sans avoir esgard à son honneur et aux murmurès des sujets, c’est signe qu’elle est au bout de son

roolle et comme désespérée, qu’elle ne sçait que faire autre chose pour retenir le royaume en sa maison. Au reste, quant

à ce que Joas est nommé fils de Ochozias, la raison est, pource qu’il estoit au plus prochain degré, 2. Chron. XXII, 9, en sorte qu'à bonne raison il estoit le vray ét droit héritier de la couronne. Car outre ce qu'Athalia, si elle eust esté grand” mère de Joas, se fust volontiers aidée du droict de l’enfant, pour se maintenir en domination , qui sera céluy qui ait quelqué peu de jugement, qui trouve apparence de dire que Jajadas le Sacrificateur ait ainsi peu cacher le fils naturel du roy,

ét que la mèré-grand’ n'ait encore fait

meilleure diligence de chercher? Au contraire, Si on poise bien toutes les Circon- Stances, il est aisé à recueillir que Joas estoit d’une autre ligne lé plus prochain vénant à la couronne. Et c’est ce qu'emportent les paroles de Jojadas, Le fils du roy règnera selon la promesse du Seigneur faite à David, 2. Chron. XXIIE, 3 :

comme s'il disoit que Cest une honte qu'une femme estrangère tire à soy par force lé sceptre royal, lequel Dieu a voulu démeurer ferme en la maison de David.

Parquôy il n’y a point d’inconvénient si Sainct Luc fait descendre Christ dé Nathan, pource qu’il se peut faire que le lignagé de Salomon, quant à pouvoir succéder àù royaume, a ésté perdu. Si quelqu'un maintenant objecte qu’on ne peut point recognoistre Jésus estre le Messias qui avoit esté promis, s’il n’est de la postérité de Salomon, qui à esté pour vray figure de Christ: la response est facile, Combien qu’il ne soit pas nay de Salo-

mon naturellement, que toutesfois par un ordre légal il est estimé estre son fils, pource qu'il est descendu des rois de Juda. La quatrième différence que nous avons dite, laquelle consiste en la grande diversité des noms des deux généalogies, empesche fort plusieurs. Car depuis David jusques à Joseph, on ne voit point que les deux Evangélistes s'accordent aucunement, sinon en Salathiel et Zorobabel. Plusieurs font grande difficulté de recevoir l’exCcuse qu’on à accoustumé d’amener : asçavoir que là diversité vient de ce que les Juifs avoyent le plus souvent deux noms. Toutesfois veu que nous n’entendons pas aujourd’huy là façon qu'a suyvie sainct Matthieu à déduire et continuer ceste généalogie, il ne se faut pas aussi esbahir si nous ne pouvons discerner la convenance et la différence qui est entre les deux Evangélistes touchant ces noms. Cependant il n’y a point de doute qu’en ceux qui ont esté depuis la captivité de Babylone, ils en nomment d’aucuns par divers noms. Quant à Salathiel et Zorobabel, je pense que les Evangélistes ont expresséement retenu leurs noms à cause du changement de gouvernement du peuple : pource que lors la majesté et puissance royale fut esteinte, et que d’autant qu'il n’y demeura quasi de résidu qu'une bien petite ombre de domination, lors apparut un grand changement et notable, lequel advertissoit les fidèles d’espérer un autre royaume plus excellent que ce royaume visible de Salomén, qui avoit seulement duré quelque témps. I sera bon aussi de noter qu'il ne faut point trouver estrange si sainct Luc en son catalogue nomme plus de personnes qué ne fait sainct Matthieu. Car c’est uné chose ordinaire qu'il y ait plus de personnes en la génération naturelle qu'én la légale.

D’avantage pource que sainet Matthieu vouloit faire en la généalogie de Christ comme trois bandes, et en chacune bañde mêttre quatorze personnes, il s’est donné congé de laisser les noms d’aucuns lesquels sainct Luc ne devoit pas omeitre, veu qu'il westoit point astreint de suyvre la division de sainet Matthieu. Jusques yci j’ay traitté de la généalogie de Christ en général, ainsi qu’il m'a semblé estre

utile. S'il y a quelqu'un chatouillé de curiosité qui en demande d'avantage, de moy, ayant souvenance de Padvertissement que fait sainct Paul, je prise plus sobriété et modestie que des subtilitez frivoles et vaines. Le passage est assez commun en la première à Timoth., 1, 4, et Tite, HI, 9, où il défend de disputer des généalogies par curiosité. Il reste maintenant à traitter pour le dernier, pourquoy c’est que sainet Matthieu a rédigé toute la généalogie de Christ en trois ordres ou bandes, et a mis en chaeune bande quatorze personnes. Ceux qui pensent qu’il l'ait fait pour aider la mémoire des lecteurs, disent bien quelque chose, non pas toutesfois assez. Il est bien vray qu’il est plus facile de retenir en sa mémoire un Catalogue qui sera divisé en trois nombres pareils: mais quant et quant il est bien certain que sainct Matthieu a voulu notamment toucher les trois divers gouvernemens du peuple, qui ont esté depuis que Christ fut promis à Abraham, jusques au temps de plénitude, quand il a esté manifesté en Chair. Car jusques à David, combien que la lignée de Juda ait tousjours esté honorable pardessus les autres, elle n’a toutesfois eu aucune principauté ne domination. En la personne de David soudain contre l’espérance de tous à esté dressée la puissance et majesté royale, qui à continué jusques à Jéchonias. Depuis ce temps-là il est tousjours demeuré en la lignée de Juda quelque prééminence et gouvernement, pour tenir les fidèles en attente, et confermer leurs esprits jusques à la venue du Messias.

A Livre de la génération. 1] y a aucuns expositeurs qui se travaillent vyci pour excuser sainct Matthieu, de ce qu'il a intitulé son livre par ce qui est traitté en la moitié seulement d’un chapitre :

mais c’est sans raison. Car ce titre n’appartient pas à tout le livre, et le mot de Livre qui est yci mis, se prend pour catalogue ou dénombrement : comme si S. Matthieu eust dit, S’ensuit le catalogue de la génération de Christ. Or il appelle Christ fils d'Abraham et de David, à cause des promesses : pource que Dieu avoit promis que d'Abraham sortiroit se-

mence, en laquelle seroyent bénites toutes nations, Gen., XXII, 48. Et à David la promesse avoit encore esté faite plus clairement : asçavoir que le règne demeureroit ferme et stable en sa maison jusques à la fin du siècle, Ps. LXXIF, 5, 7:

-et qu’il y auroit de son lignage Roy assis

sur le thrône, tant que le soleil et la lune donneroyent clarté au ciel, Ps. LXXXIX, 29. Et pourtant c’estoit une façon de parler commune entre les Juifs, d'appeler Christ fils de David.

2 Jacob engendra Juda. Veu que sainct Matthieu n’a point nommé Ismaël qui estoit fils aisné d'Abraham : semblablement Esaü, qui selon l’ordre de nature passoit son frère Jacob, ce n’est pas sans cause que maintenant il insère en la généalogie les douze Patriarches, comme ainsi soit que Dieu eust à eux tous estendu la grâce d'adoption. Il a donc voulu signifier que la bénédiction promise en Christ, n’appartenoit point seulement à la lignée de Juda, mais estoit commune à tous les enfans de Jacob : d'autant que Dieu les avoit assemblez et recueillis en son Eglise, en lieu qu'Ismaël et Esaü en avoyent esté rejettez et bannis comme estrangers. |

3 Juda engendra Pharez. Ce faict-ci a esté comme une entrée ou quelque petit commencement de lanéantissement duquel parle sainct Paul. Le fils de Dieu pouvoit bien maintenir son lignage en pureté, l’exempter et préserver de toute meschanceté et infâmeté: mais d'autant qu’il venoit en ce monde pour s’anéantir, et en prenant forme de serviteur, (Philippiens, chap. IL, 7) estre faict ver, et non point homme, l’opprobre des hommes, et mespris du peuple, (Ps. XXII, 6) et finalement pour souffrir la mort maudite de la croix, il n’a point refusé de porter encore ceste note en son lignage, que celuy qui devoit estre l’un de ses ancestres, nasquist d’inceste. Car combien .

que Thamar ne fust point menée d’une affection de paillardise à désirer la compagnie de son beau-père, si est-ce qu’elle a essayé un moyen illicite pour se venger du tort qu’on luy faisoit : et Judas voulant paillarder, a commis sa meschanceté avec sa bru, pensant que ce.fust une

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

autre : mais la bonté de Dieu singulière et inestimable a bataillé contre le forfaict de tous deux, afin que néantmoins ceste semence bastarde veinst à avoir un jour en main le sceptre Royal.

6 Engendra le roy David. En ceste généalogie David seul porte le nom de Roy, pource qu’en sa personne Dieu avoit proposé la figure du Messias qui devoit estré gouverneur de son peuple. Il est bien vray que le royaume avoit commencé auparavant en la personne de Saül :

mais d'autant que cela estoit advenu par tumulte et à l’importunité du peuple, le changement n’est point approuvé ou tenu pour juste et légitime sinon en la personne de David : mesmement quant à l’alliance de Dieu, par laquelle il avoit promis d’estre à jamais protecteur et gouverneur des siens. Car quand le peuple rejettant le joug de Dieu entreprint meschamment et malheureusement de demander un roy, Saül leur fut ottroyé pour quelque temps, mais bien tost après Dieu establit en la main de David son règne, afin que ce fust le gage de la vraye béatitude, 1. Sam., VIIL, 4. Sçachons donc que l’'Evangéliste a yci voulu noter le second estat et gouvernement qui à esté en ce peuple par ordonnance de Dieu. Cependant il touche aussi un forfait exécrable, qui estoit assez pour desfigurer toute l'excellence de ceste bénédiction de Dieu: c’est que David à engendré Salomon de Beth-sabée, laquelle il avoit meschamment ravie à son mari : et pour en avoir la jouissance, avoit laschement fait tuer le povre innocent par les ennemis. Ceste vileine tache sur le commencement du règne, devoit bien oster aux Juifs toute matière de se glorer selon la chair. Et Dieu a ainsi voulu donner à entendre et déclarer que ce n’a point esté par aucuns mérites des hommes qu’il à esté induit à fonder et establir ce règne. Au reste, il est aisé à veoir par la saincte Histoire, que sainct Mat- thieu en la succession des rois qu’il descrit yci, en à omis trois : asçavoir Ochozias fils de Joram, Joas, et Amazias, 2 Chron., XXII, XXII, XXIV, XXV.

Quant à ceux qui disent que cela s’est fait par oubliance, il n’y a point de raison de parler ainsi. Il n’y a pas grande appa-

rence aussi de dire comme aucuns, que ces rois ont esté omis, pource qu’ils estoyent indignes d’estre nommez en la généalogie de Christ. Car cela auroit lieu en plusieurs autres, lesquels toutesfois les Evangélistes ne font point difficulté de nommer entre les bons et saincts personnages. Ce que je trouve le plus véritable, est de dire que sainet Matthieu voulant mettre quatorze rois en une bande ou catalogue, n’a pas eu grand esgard lesquels il choisissoit : pource qu’il se contentoit de proposer devant les yeux des lecteurs la suite de la généalogie jusques au temps que le royaume print fin. Quant à ce qu’il ne s’en trouve yci que treize de conté, il est vray-semblable que cela s’est fait par la faute et inadvertance de ceux qui copioyent et escrivoyent les livres.

Epiphanius au premier livre contre les hérésies, monstre comment. Car il dit que le nom de Jéchonias estoit mis deux fois : et quelques gens n’entendans pas le propos, ont osté le second comme estant superflu. Et quant et quant il donne à entendre que cela ne se devoit pas faire :

d'autant que Joachin fils du roy Joacim est yci nommé Jéchonias comme son père, A Chroniques, chapitre troisième, v. A7, et 2 Chron. XXX VI, 4. Jérémie, chapitre vingtseptième, v. 20, et XX VII, 4. Robert Estienne à ce propos allègue un exemplaire Grec ancien, où il y à ainsi, Josias engendra Joacim, et Joacim engendra Jechonias, etc.

12 Après qu'ils furent, etc. C’est-àdire, Après que les Juifs eurent esté emmenez en captivité. Car l’Evangéliste veut dire que ceux qui estoyent descendus de David, de rois deveinrent lors serfs et bannis de leur pays. Or veu que telle captivité estoit comme une destruction universelle, ç’a bien esté par une providence admirable de Dieu, que depuis non-seulemént les Juifs ont esté rassemblez en un corps, mais aussi qu’en la maison de David y a tousjours eu de résidu quelques marques et trasses de principauté. Car ceux qui retournèrent au pays, se rangèrent volontairement sous l’obéissance de Zorobabel. Et en ceste sorte les pièces du sceptre Royal, qui avoit esté mis bas et comme rompu, furent encore entretenues

jusques à tant que la venue du Christ approchast : suivant la prophétie de Jacob, Le sceptre ne sera point osté de Juda, ne le Législateur d’entre ses pieds, jusques à ce que Silo viene, Genèse, chapitre quaranteneufième, v. 10. Et mesme quelque misérable et piteuse dissipation du peuple qu’il y ait euê, jamais toutesfois n’a esté qu'on n'ait veu quelques estincelles de la grâce de Dieu donner dessus. Le mot Grec dont use vyci l’Evangéliste, avoit esté traduit, Transmigration, par l’ancien translateur Latin : Erasme l’a rendu Exil ou Bannissement : il signifie proprement changement de demeurance. Il veut donc dire que les Juifs ont esté contraints de sortir de leur pays, pour aller habiter autre part comme estrangers.

16 Jésus qui est dict Christ Par ce surnom sainct Matthieu dénote l'office de Jésus, afin qu’on sçache que ce n’est point un homme privé, et n’ayant nul

MATTH. I

18 Or la nativilé de Jésus-Christ a esté telle : | Comme Marie sa mère fut fiancée! à Joseph, de-

vant qu'ils fussent ensemble, elle fut ceinte du sainct Esprit.

19 Adonc Joseph son mari, d'autant que il estoit juste, et ne la vouloit point diffamer?, la voulut

secrètement délaisser.

20 Mais comme il pensoit ces choses, voyci l Ange

estat, mais qu’il est oinct de Dieu, pour faire office de Rédempteur. Or pour le présent je me déporte de traitter plus amplement quelle à esté ceste onction, et à quoy elle a tendu. Quant au mot de Christ, il nous faut sçavoir qu'après que le royaume fut aboli, il commencea à estre approprié seulement à celuy duquel il faloit espérer la plene restauration et entier recouvrement du salut perdu. Car tant qu'il y a eu en la maison de David quelque majesté et estat florissant, la coustume estoit de nommer les Rois Christ : mais depuis , afin que la dissipation pitoyable qui s’en est ensuyvie ne meist en désespoir les fidèles qui. vivoyent lors, Dieu a voulu que ce nom fust approprié au seul Rédempteur : commé il appert par Daniel. Et l’histoire de l'Evangile monstre par tout que c’estoit la façon commune de parler, lors que le Fils de Dieu a esté manifesté en chair.

MARC. LUC

trouvée en-

du Seigneur s’'apparut à luy par songe*, disant, Joseph fils de David, ne crains à recevoir Marie ta femme : car ce qui est conceu en elle, est du sainct Esprit.

21 Et elle enfantera un fils, et appelleras son nom JESUS": car il sauvera son peuple de leurs péchez.

22 Or tout ceci a esté fait, afin que fust accompli ce que le Seigneur avoit dit par le Prophète, disant,

23 Voici, une Vierge sera enceincte, et enfantera un fils, et appelleront$ son nom Emmanuel”, qui vaut autant a dire que Dieu avec nous.

24 Joseph donc esveillé de son dormir, feit ainsi que l’Ange du Seigneur luy avoit commandé, et receut sa femme.

1) Ou, espousée, Lue, 1, 27, 2) Deut., XXIV, 1,

$) Ou, en vision de nuict. %) Luc, 1,31. 6) Act., IV, 142. 6) Ou, appelleras, 7) 15a,, VII, 14, 8) Ou, enjoint.

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

25 Etne la cognut point pendant le temps qu’elle devoit enfanter son fils premier nay : et appela son

nom JESUS.

18 Or la nativité de Jésus-Christ.

Sainct Matthieu ne raconte pas encores en quel lieu ou comment Christ nasquit, mais comment sa génération céleste fut manifestée à Joseph. En premier lieu il dit que Marie fut trouvée enceinte du sainct Espril : non pas que ceste œuvre secrète de Dieu ait esté cognue d’un chacun : mais l’Evangéliste ayee la cognoissance des hommes (qui voyoyent bien par signes externes que Marie estoit enceinte) conjoint la vertu de l'Esprit, qui estoit encores incognue. Il note le temps : Lors qu’elle estoit desjà espousée à Joseph :

toutes{ois, devant qu'ils fussent ensemble. Car quant au lien de mariage dès que la fille estoit promise à un homme, les Juifs la tenoyent pour vraye et légitime femme. Et pourtant la Loy punissoit comme adultères, celles qui durant leurs fiançailles avoyent paillardé. Le mot dont use yci l’Evangéliste, dénote couvertement la compagnie de l’homme avec la femme :

ou bien se prend simplement pour demeurer ensemble, en sorte que le mari et la femme ne -facent qu’un mesnage. Et ainsi le sens seroit que le père et la mère de la Vierge ne l'avoyent pas lors livrée ou baillée à son mari, mais qu’elle estoit encore en leur garde et gouvernement.

19 D'autant qu'il estoit juste, etc.

Aucuns expositeurs entendent que Joseph a voulu pardonner à sa femme, et couvrir la faute d'autant qu'il estoit juste. Ainsi ils appellent Justice, une humanité ou affection encline à douceur et clémence.

Les autres disent mieux, qui lisent ceste clausule comme ayant deux membres 0pposites : asçavoir que Joseph estoit juste, et néantmoins qu’il craignoit de donner mauvais bruit à sa femme. Ainsi donc la justice qui est yci louée, consistoit à avoir le mal en haine et détestation. D'autant qu'il avoit suspicion d’adultère sur sa femme, et que mesme il tenoit la chose pour certaine, il ne vouloit point nourrir le mal en dissimulant et faisant semblant de n’y yeoir rien. Et de faict, cestuy-là est macquereau de sa femme, qui dissi-

pue)

mule l’impudicité d'icelle. Qui plus est, non-seulement toutes personnes aimans vertu et honnesteté ont cela en horreur, mais aussi les loix punissent d’infamie une telle bestise des maris. Joseph donc d’un zèle de justice, et amour de vertu qu’il avoit, a détesté le mal qu'il pensoit estre en sa femme : cependant il avoit une affection d'humanité qui l’empeschoit de procéder contre elle à la rigueur. Le moyen le plus doux et le moins scandaleux estoit, que secrètement il départist du lieu, et la laissast sans faire aucun bruit. Dont nous pouvons recueillir que Joseph n’a point esté d’un cœur si lasche et efféminé, que sous couleur d’estre doux et miséricordieux, il ait voulu nourrir l’ordure en la couvrant : seulement il a eu esgard de ne poursuyvre point la chose à la rigueur, de peur de diffamer sa femme par une accusation criminelle. Et n’y a point de doute que il n’ait esté retenu en ceste affaire par une inspiration secrète du sainct Esprit. Nous sçavons comme jalousie est une affection plene dimpalience, et qui transporte merveilleusement un homme. Parquoy, encores que Joseph eust de soy-mesme tenu en bride ceste affection soudaine et impétueuse, toutesfois si faloit-il que Dieu par moyens admirables préveinst plusieurs et divers dangers qui pouvoyent s’en ensuyvre, quand il délibéroit de laisser sa demeurance. Autant en veux-je dire de ce que Marie s’est tenue de parler de laffaire.

Et de faict, encores que nous accordions qu'elle ait eu honte de déclarer à son mari comme elle estoit enceinte du sainct Esprit, toutesfois il n’y a point de doute qu’elle à esté retenue par certaine providence de Dieu, plustost que par son propre avis. Car si elle en eust couvert la bouche, veu que la chose estoit plus qu’incroyable, Joseph eust pensé qu’elle se fust mocquée de luy, et tout le peuple en eust fait une risée. Et quant et quant l’advertissement qui fut fait à Joseph par l’Ange de Dieu, n’eust point esté de telle importance, venant après cela. Le Seigneur

done a souffert que son serviteur Joseph ait esté abusé en son jugement par ignorance, afin que puis après il le ramenast au chemin, luy donnant à entendre Iluymesme les choses. Mais il nous faut sçavoir que cela a esté fait plus pour le regard de nous tous, que pour le proufit particulier de Joseph. Car Dieu a voulu pourveoir par tous moyens qu'on ne peust penser chose qui desrogast à la certitude de la révélation qui fut faite à Joseph.

Quand lV’Ange s’addresse à luy, devant qu'il sceust rien de toute Paffaire, les meschans et mocqueurs de Dieu ne trouvent que mordre là-dessus : et ne sçauroyent dire qu’il n’ait esté entier en son opinion, lors que Dieu a parlé à luy. Il m'a point

esté abusé par flatteries et belles paroles |

de sa femme : il n’y à point eu de prières pour luy oster de l’esprit lopinion qu’il avoit conceuê : il n’en à point esté destourné par raison et conjectures humaines : mais lors qu’il estoit encore abbruvé de ce faux souspeçon sur sa femme, voyci Dieu qui se vient mettre entredeux, afin que puis après Joseph nous fust plus suffisant tesmoin, et de plus grande authorité, Comme nous estant envoyé du ciel yci-bas. Nous voyons donc que Dieu a voulu advertir et instruire par lAnge son serviteur Joseph, afin qu’il fust aux autres comme un héraut du ciel : et afin que ce qu'il diroit, il ne le teinst point ne de sa femme, ne d’homme du monde. Touchant que ce mystère n’a esté incontinent descouvert à plus de gens, il me semble que la raison est, pource qu’il faloit que ce thrésor inestimable fust tenu clos et caché, et qu’il n’y eust seulement que les enfans de Dieu qui veinssent à en avoir cognoisssance. D’avantage, il n’y a point d’absurdité de dire que le Seigneur ait voulu ainsi esprouver la foy et l’obéissance des siens, comme souvent il à accoustumé de faire. Et toutesfois il n’y a celuy qui ne trouve plus que suffisans les tesmoignages par lesquels nous est certifié cest article de nostre foy : si ce n’est quelque esprit malin, qui de propos délibéré refuse de croire en Dieu, et se ranger à son obéissance. Pour la mesme raison le Seigneur a voulu que Marie fust mariée, afin que ceste conception céleste

demeurast cachée sous couverture de mariage, jusques à ce que le temps fust venu, auquel elle devoit estre publiquement manifestée. Cependant les incrédules n’en ont rien cognu : comme bien le méritoit leur ingratitude et malice.

20 Comme il pensoit ces choses, etc.

Yci nous voyons comment le Seigneur assiste et subvient aux siens en temps opportun, et (comme on dit) tout à poinct. Et de là aussi nous recueillons que quand il ne fait pas semblant de cognoistre nos affaires et destresses, il ne laisse pas toutesfois de nous regarder.

Mais ainsi faisant il se cache, et (par manière de dire) se tient coy sans dire mot, jusques à ce qu'après avoir esprouvé nostre patience, il vient à nous monstrer son aide au temps que il voit estre bon. Certes combien qu’il semble que son secours soit tardif, et qu’il mette trop à venir, si est-ce qu’il nous est proufitable que la chose soit ainsi différée pour quelque temps. Quant à ce qui est dit que Ange apparut par songe : C’estoit l'une des deux façons ordinaires de révélation, desquelles il est fait mention au livre des Nombres, ch. douzième, v. 6 et 7, où Dieu parle ainsi, S'il y a quelque Prophète entre vous, moy qui suis le Seigneur, je me monstreray à luy par vision, et parleray à lui par songe: mais non pas ainsi à mon serviteur Moyse, auquel je parleray bouche à bouche. Or il nous faut entendre qu’il y a grande différence entre les songes naturels, et telle manière de songes: d'autant qu'ils ont une marque de certitude engravée, et sont comme seellez du seau de Dieu, afin qu’on ne doute aucunement qu'ils ne soyent véritables. Les songes qui advienent communéement aux hommes, procèdent des pensées qu’on aura euës le jour, ou de la complexion de la personne, ou de l’indisposition du corps, ou autres semblables causes : mais les songes qui vienent de Dieu, sont tousjours accompagnez d’un tesmoignage intérieur du saint Esprit, lequel asseure et certifie que c’est Dieu qui parle. Æüs de David. Ceste exhortation dont use Ange, monstre que Joseph estoit perplex en son esprit de ce qu’il dévoit faire, pour ne communiquer point au mal, et

SUR L'HARMONTE ÉVANGÉLIQUE.

ne charger sa conscience en suprortant l'adultère de sa femme. L'Ange donc le délivre de l'opinion qu’il avoit de la malversation de sa femme, afin qu’il puisse habiter avec elle en repos de conscience.

Il applique à ce propos et attribue à Joseph l’épithète de fils de David, afin d’eslever son esprit à la considération de ce haut mystère : d’autant qu’il estoit de ceste famille, de laquelle devoit sortir le salut du monde, comme il avoit esté promis : et mesmes que d’icelle il estoit quasi seul vivant, avec quelques autres en bien petit nombre. Joseph donc, si tost qu’il a ouy nommer David, duquel il estoit descendu, à deu se réduire en mémoire ceste alliance et promesse tant notable touchant le restablissement du règne, afin de ne trouver point nouveau ou estrange ce qui luy seroit dit. Ainsi ce mot emporte autant, comme si lAnge pour préparer l'esprit de Joseph à recevoir et embrasser la grâce présente, eust allégué ce que en avoyent prédit les Prophètes.

21 Et appelleras son nom Jésus.

Quant à la signification du mot, j'en ay touché ci-devant en brief, toutesfois autant que besoin estoit. Pour le présent, je n’adjousteray autre chose, sinon que par les paroles de l’Ange est réfutée la resverie de ceux qui le veulent faire venir du mot Hébrieu Jéhova, qui est le nom essenciel de Dieu. Car lAnge exprime nomméement la cause pourquoy le Fils de Dieu sera ainsi nommé : asçavoir pource qu’il sauvera son peuple. Dont nous recueillons une étymologie du mot Jésus, bien autre que celle que forgent telles gens. Et ne faut point qu'ils cuident eschapper par ce subterfuge, que cela vient bien à propos de dire que Christ sera autheur de salut, pource qu’il est le Dieu éternel. Car il n’est point yci seulement question de monstrer que c’est que Dieu nous donne : mais d'imposer à son Fils un nom correspondant à la chose, c'est-à-dire à la charge qui luy a esté donnée du Père et à l'office qu’il a eu descendant yci-bas vers nous. D’avantage, veu que ces deux mots, Jésu et Jéhova, n’ont convenance sinon en deux letres, et que les autres sont toutes différentes, c’est une chose tant satté que

rien plus de les vouloir mesler ensemble, comme si ce n’estoit qu’un nom. Je laisse telles mixtions pour les Alchumistes, ausquels ne ressemblent pas mal ces Cabalistes, qui nous forgent aujourd’huy des subtilitez tant maigres et froides. Retenons donc que le Fils de Dieu venant à nous revestu de notre chair, à quant et quant receu du Père un nom, pour donner à entendre à quelle fin il est venu, quelle est sa vertu, et que c’est qu’il nous faut proprement attendre de luy.. Car ce mot Jésus, vient d’un verbe Hébrieu Hosiah, qui signifie sauver. Il est vray que les Hébrieux le prononcent autrement.

Car ils disent Iéhosua, et non pas Ilésus.

Mais les Evangélistes, pource qu’ils escrivoyent en Grec, ont suyvi le commun usage de la langue. Car ceux qui avoyent traduit d’'Hébrieu en Grec les livres de Moyse, et autres livres de lEscriture, par tout où ils avoyent trouvé Iéhosua, avoyent mis Ilésus. Et voylà derechef pour monstrer la bestise de ceux qui font venir le nom de Jésus de ce mot lehova, ou plustost qui l’en tirent par force.

Car il leur semble que c’est une grande absurdité, que ce sainct nom ait esté approprié à quelque homme mortel et au Fils de Dieu, et ils s’escrient d’une façon espovantable que Christ n’eust jamais souffert son nom estre ainsi profané.

Voire, comme si on ne pouvoit pas tout promptement répliquer que Ceux qui ont esté anciennement nommez Jéhosua, le nom de Jésus leur convenoit aussi bien.

Or maintenant puis qu’il est tout notoire que sous le nom de Jésus le Fils de Dieu nous est présenté pour autheur de salut, espluchons de plus près les paroles de Ange. Z! sauvera (dit-il) son peuple de leurs péchez. Premièrement il faut entendre que ceux pour le salut desquels Christ est envoyé, sont perdus en euxmesmes. Or il est nomméement appelé Sauveur de lEglise. Si doncques ceux avec lesquels Dieu s’est accointé, sont plongez en la mort et perdition, jusques à ce que Christ leur rende la vie, que dirons-nous des estrangers, lesquels jamais n'eurent une estincelle d'espérance de vie? Parquoy quand il nous est dit que le salut est enclos en Christ, c’est autant

comme si on déclaroit que tout le genre humain est de sa nature enveloppé en perdition. Mais il faut quant et quant noter la cause de ceste perdition. Car le Juge céleste ne prononce point à tort et sans cause que nous sommes maudits.

L'Ange donc dit apertement que nous sommes perdus, et que nous sommes En- -serrez et accablez d’une misérable damnation, pource que par nos péchez nous sommes reculez et du tout estrangez de * Ja vie. Et en cela nous est monstrée la corruption et perversité de nostre nature. Car s'il sen trouvoit quelqu'un qui fust en son entier pour justement vivre, cestuy-là n’auroit que faire d'avoir Christ pour son libérateur. Or est-il que tous jusques à un ont besoin de sa grâce:

il s’ensuit donc qu’ils sont serfs de péché, et desnuez de vraye justice. De ce passage mesme nous recueilllons en quelle sorte ou par quel moyen Christ nous sauve : asçavoir entant qu’il nous délivre de nos péchez. Ceste délivrance ha deux parties.

C’est premièrement que Christ ayant fait la satisfaction de nos péchez, nous apporte un pardon gratuit, par lequel estans exemptez de damnation de mort, nous sommes réconciliez à Dieu. Puis après, que nous sanctiliant par son sainet Esprit, il nous délivre de la tyrannie et servitude de Satan, pour nous faire vivre à justice.

Parquoy Christ n’est point de nous vrayement recognu Sauveur, jusques à ce que nous apprenions à recevoir par foy la rémission gratuite des péchez, sçachans que nous sommes réputez justes devant Dieu, d'autant que nous sommes absous de Ja dampation que méritions : puis après, que nous luy demandions l'Esprit de justice et droiture, estans vuides de toute fiance de nos œuvres et de nostre vertu. Par le peuple de Christ, il n’y a point de doute que lAnge n’entende les Juifs, ausquels il estoit destiné pour Chef et Roy. Mais pource que quelque temps après les Gentils devoyent estre entez en Ja race d’Abrabam, ceste promesse de salut s’estend indifféremment à tous ceux qui par foy sont incorporez en un Corps qui est V’Eglise.

22 Or tout ceci a esté fait, ete. C'est une resverie bien sotte et puérile à ceux

qui disent que le nom de Jésus a esté imposé au Fils de Dieu, pour autant qu’il est nommé Emmanuel. Car sainct Matthieu ne veut pas yci s'attacher à un mot seul :

mais il comprend toute l’œuvre céleste et Divine qui à esté en la conception de Christ. Et voylà pourquoy il use de ce mot Tout, qui dénote généralité. Il nous faut maintenant veoir Comment le passage d’Isaie est bien allégué à propos. Le lieu duquel il est prins est assez commun :

asçavoir au chapitre septième, mais les Juifs, selon leur malice accoustumée, le dépravent et pervertissent. Combien qu’en cela ils se monstrent non-seulement pleins d’une haine obstinée contre Christ et sa vérité, mais aussi aveuglez et du tout insensez. Plusieurs de leurs Rabbins ont bien esté si impudens, qu’ils n’ont point craint d'exposer le passage du Prophète, de la personne du Roy Ezéchias, qui pour lors estoit aagé environ de quinze ans. Je vous prie, est-ce pas bien prendre plaisir à mentir hardiment, quand de peur de donner lieu à une clarté si évidente, ils ne font nulle difficulté de renverser l’ordre de nature, et remettre un jeune homme au ventre de sa mère, afin qu’il en sorte aagé de seize ans? Mais voilà, les adversaires de Christ sont bien dignes que Dieu leur oste ainsi le sens, les frappant de l'esprit desblouissement et estourdissement. Les autres imaginent à Ja volée quelque fils du Roy Achaz à nous incognu, duquel le Prophète ait prédict la naissance. Mais je leur demande à quel titre cestuy-là auroit esté nommé Emmanuel, et la terre assujétie sous son .empire, veu qu’il seroit décédé sans avoir eu bruit ne renom aucun en toute Sa vie? Car le mesme Prophète un peu après prononce que cest enfant (qui qu’il soit) sera dominateur de la terre. Ceux qui entendent ce passage du fils du Prophète, pe rencontrent guères mieux. Et certes les Docteurs anciens se sont abusez bien lourdement en cest endroit, quand ils ont voulu tirer à Ja personne de Christ, la prophétie qui est au chapitre suyvant. Le Prophète dit là, qu’en vision ildlui à esté commandé de approcher de sa femme, et que le fils qui a esté engendié fut par le commandement de Dieu nommé, Haste-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

toy à la despouille, diligente-toy au pillage : car là est seulement parlé de Ja calamité de la guerre, et de l’horrible dissipation qui estoit prochaine, Dont il est aisé à recueillir que Ce sont propos tous divers qui sont touchez en ces deux passages. Maintenant donc cherchons le vray sens de ce passage. La ville de Jérusalem estoit lors assiégée: le Roy Achaz trembloit, voire estoit comme demi-mort de frayeur qui lavoit saisi.

Voyci le Prophète qui est envoyé vers luy, avée promesse que Dieu se monstrera gardien et protecteur de la ville. Et d'autant que la promesse simple ne redressoit point son esprit tant troublé, il est commandé au Prophète de luy présenter tel signe qu’il voudra choisir, soit au Ciel ou en terre. Or ce meschant hypocrite cachant son infidélité, refuse de demander signe. Et pourtant le Prophète le tanse rudement, et adjouste quant et quant, Si est-ce toutesfois que le Seigrieur vous donnera un signe : VOYCi, la Vierge concevera et enfantera un fils.

Nous exposons ceci de la personne de Christ, en ceste sorte, Vous toute la race de David, taschez entant qu’en vous est, d’abolir la grâce qui vous est promise :

(car le Prophète expresséement pour leur faire honte les appelle Maison de David) toutesfois vostre malice et infidélité ne pourra pas faire que la vérité de Dieu ne demeure victorieuse. Dieu promet que ceste ville sera préservée des ennemis, et demeurera en son entier. Si sa parole ne vous est assez, il est prest de vous donner pour confirmation et asseurance de son dire, tel signe que vous voudrez.

Vous refusez et rejettez de vous l’une et l’autre grâce: si est-ce que Dieu demeurera ferme et immuable à maintenir son alliance et sa promesse. Car le Rédempteur promis viendra, en Ja personne duquel Dieu se déclarera en perfection, présent, propice et favorable à son peuple. A l’encontre de ceci les Juifs allèguent qu'il n’y eust point eu de raison ne d'apparence si Isaie parlant aux gens de ce temps-là, leur eust donné un signe qui n'adveint que huit cens ans après ou environ. Et sur ce propos ils s’esgayent fièrement, faisant grand cas de leur ar-

gument, pource que les Chrestiens ont coulé et laissé passer ceste objection, ou par inadvertance, où pource qu’ils

ne sçavoyent comment s’en desvelopper.

Mais il me semble que la solution n’en est pas difficile, pourveu que nous notions que l'alliance d'adoption avoit esté faite avec les Juifs, de laquelle dépendoyent tous les autres bénéfices de Dieu.

Ainsi donc il y avoit la promesse générale, par laquelle Dieu avoit receu pour son peuple les enfans d'Abraham, et en laquelle estoyent fondées toutes les promesses spéciales. Or le fondement de ceste alliance et promesse générale estoit le Messias. Ainsi nous entendons maintepant que la cause de «e que la ville a esté délivrée et préservée est, pource que c’estoit le Sanctuaire de Dieu, et que de là devoit sortir le Rédempteur. Sans cela la ville de Jérusalem fust périe et abysmée cent fois. Que maintenant tous fidèles Jecteurs considèrent, lors quand la maison du Roy rejettoit apertement le signe que Dieu leur offroit, si cela ne venoit pas bien à propos que le Prophète les renvoyast droit au Messias : comme s’il eust dit, Combien que ce siècle soit indigne du salut et de la délivrance que je leur promets de par le Seigneur, toutesfois Dieu ayant souvenance de son alliance, et pour le regard d’icelle, préservera ceste ville de la main des ennemis. Encore donc qu’il ne monstre point maintenant de signe particulier pour testifier sa grâce, cestuy-ci seul doit bien suffire, que le Messias sortira de la race de David. Cependant il faut noter que quand le Prophète ramène les incrédules à l'alliance générale, c’est une manière de reproche, pource qu’ils ne vouloyent recevoir aucun signe particulier. Il me semble que j'ay desjà assez suffisamment monstré que le Prophète voyant qu’on fermoit la porte à tous miracles, fait bien de passer à Christ, afin que les incrédules sçachent qu'il n’y à point d'autre cause de la délivrance de la ville, sinon l'alliance faite avec les Pères. Et par cest exemple tant notable le Seigneur a voulu faire sçavoir à tous aages que quand il a ainsi poursuyvi d’un fil continuel sa grande libéralité envers les enfans d'A:

braham, il l’a fait pource qu'il avoit contracté avec eux une alliance gratuite, voire en Christ, et non pas pour leurs mérites. Les Juifs ont encores une autre cavillation, par laquelle ils s’esforcent de renverser nostre opinion : pource qu'incontinent après en la suite du texte le Prophète dit, Avant que lenfant sçache réprouver le mal, et élire le bien, la terre sera délaissée de ces deux Rois, etc. De ces mots ils concluent que la promesse s'entend de la naissance d’un enfant qui ne devoit pas long temps tarder à venir :

et qu'autrement Ce qui est après ne Conviendroit pas, quand il est parlé du changement prochain de ces deux royaumes, lequel le Prophète dénonce devoir advenir avant que l’enfant soit venu à la moitié de son enfance. À cela je respon que le Prophète, après avoir allégué pour signe le Sauveur à-venir, et avoir prononcé qu'un enfant naistra, qui sera le vray Emmanuel, ou (comme dit S. Paul) Dieu manifesté en chair, vient puis après à parler indifféremment de tous enfans de son temps. Et de cela il y a une fort bonne raison toute évidente. Car ayant parlé de l’alliance générale de Dieu, il retourne à la promesse spéciale pour laquelle il avoit esté envoyé vers le Roy.

Ainsi je veux dire que le premier passage qui touche la dernière et plene rédemption, parle de quelque certain enfant, auquel seul compète le titre de Dieu :

l’autre passage, qui se rapporte au bénéfice spécial que Dieu vouloit leur faire présentement, quote le temps par l’enfance de ceux qui ne venoyent que de naistre, ou qui devoyent naistre bien tost après. Jusques yei j’ay (comme je pense) suffisamment réfuté par bonnes et fermes raisons les calomnies des Juifs, par lesquelles ils taschent d’ensevelir la gloire de Christ, afin qu’elle ne reluise magnifiquement en ceste Prophétie. Il reste encore que nous démeslions une autre cavillation qu’ils bastissent sur le mot Hébrieu Ælma, pour lequel l'Evangéliste a usé du mot de Vierge. Ils poursuyvent donc fièrement sainet Matthieu, le blasmans de ce qu’il prétend prouver Jésus- Christ estre nay d’une Vierge, combien que le nom Hébrieu signifie simplement

une jeune fille. Et puis ils se moquent de nous, de ce qu’estans abusez par un mot mal tourné, nous croyons celuy estre conceu du sainct Esprit, duquel le Prophète dit seulement qu’il sera fils d’une jeune fille. Premièrement ils monstrent bien qu'ils prenent plaisir à débattre à tors et à travers sans raison, quand ils veulent à toute force qu’un nom, que l’'Escriture attribue souvent aux vierges, soit yci entendu d’une jeune fille qui a eu cognoissance d'homme. D’avantage l’étymologie du nom convient bien avec la signification que nous disons. Car il emporte Retraitte ou cachette, qui est pour dénoter ceste honte honeste qui doit estre és vierges. Ils allèguent un passage du XXX. chap. des Proverbes, v. 49, lequel toutesfois ne sert de rien à leur cause.

Salomon parle là d’une jeune fille, de l'amour de laquelle l’homme est surprins.

Mais si un homme en est amoureux, S’ensuit-il pourtant que desjà elle ait esté violée? C’est bien autrement : car il y a plus d'apparence au contraire. Puis après, encore que je leur accorde ce qu’ils demandent quant à la signification du nom, toutesfois le propos dont il est question monstre évidemment et contraint un chacun de confesser que le Prophète parl d’un enfantement miraculeux et non accoustumé. Il proteste qu’il leur apporte un signe de par le Seigneur, voire un signe qui ne sera point de la façon commune, mais qui sera excellent et admirable par-dessus tous autres. S'il disoit seulement qu’une femme enfantera, n’eust-ce pas esté une grande mocquerie de faire un préambule si magnifique?

Nous voyons donc que les Juifs par leur arrogance exposent en mocquerie et eux et ies saincts mystères de Dieu. D’avantage on peut tirer du texte mesme un argument qui n’est pas de peu de conséquence. Une vierge sera enceinte. Pourquoy n’est-il point fait mention d'homme ?

Certes le Prophète veut monstrer que ce ne sera point une chose accoustumée.

Après, la charge de nommer l’enfant est donnée à la Vierge. Et en cela le Prophète dénote aussi quelque chose extraordinaire. Car combien que souvent l’Escriture récite que les mères ont imposé

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

le nom aux enfans, cela toutesfois ne se faisoit que de par l’authorité des pères.

Le Prophète donc addressant sa parole à la Vierge, oste aux hommes toute l’authorité que l’ordre de nature leur attribue en ce qui concerne cest enfant. Parquoy tenons cela pour résolu, que le Prophète comprend sous ces mots un miracle excellent de Dieu : lequel tous fidèles doyvent considérer diligemment et en toute révérence : et lequel les Juifs profanent vileinement, transférans à la façon commune de concevoir, ce qui s’entend de la vertu occulte et secrète du St. Esprit.

23 Son nom Emmanuel. I est vray que l’Escriture à accoustumé d’user de ce terme, Que Dieu est avec nous: quand elle veut signifier qu’il nous assiste de son aide et de sa grâce, et qu’il desploye la force de sa main pour nous garder et défendre. Mais yci est exprimée la manière ou le moyen par lequel Dieu communique avec les hommes : car hors de Christ, nous sommes du tout eslongnez de luy : au contraire par Christ non-seulement nous sommes receus en sa grâce, mais nous sommes mesmes faits un avec luy. Quant à ce que dit S. Paul, Eph., IT, 17, que les Juifs sous la Loy estoyent près de Dieu, et qu’il y avoit une inimitié mortelle entre Iuy et les Gentils : il ne veut autre chose dire, sinon que Dieu donnoit pour lors sous les ombres et figures de la Loy, tesmoignages de sa présence au peuple qu’il avoit adopté. Car ceste promesse avoit sa vertu, asçayoir quand il leur avoit dit, Dieu au milieu de toy. Item, Voyci mon repos. Mais d’autant que ceste conjonction et accointance tant familière de Dieu avec ce peuple, dépendoit du Médiateur, ce qu’on ne voyoit point encores accompli de faict, a esté ainsi figuré par signes externes. Il est dit que son siége et son domicile est entre les Chérubins : c’est d’autant que l'arche estoit la figure et gage visible de sa présence. Mais quand Christ est apparu en sa personne, le peuple a eu une présence de Dieu véritable, et non pas ombratile comme paravant. Voylà pourquoy sainct Paul dit, Coloss., Il, 9, qu’en luy toute plénitude de divinité habite corporellement. Et de faict, il ne seroit point autre-

ment propre à estre Médiateur, s’il n’avoit les deux natures conjointes ensemble d’un lien inséparable, afin de rallier les hommes à Dieu. Et ne faut point que les Juifs vienent gazouiller contre ceci, que souventesfois le nom de Dieu est attribué aux choses qu’il a fait servir de signe et de mémorial aux fidèles, leur donnant en icelles tesmoignage de sa présence. Car on ne Sçauroit nier que ce nom d’Emmanuel, n’emporte tacitement en Soy une antithèse ou comparaison de la présence de Dieu qui a esté révélée en la personne de Christ, avec toutes les manières de présence qu’en à euës le peuple ancien devant la venue de Christ. Si ce qui est signifié par ce mot Emmanuel, à commencé à avoir vrayement son acComplissement depuis que Christ est apparu en chair, il s’ensuit qu’anciennement Dieu n’a point esté plenement et entièrement conjoint avec les Pères, mais seulement en partie : dont il s’ensuit derechef que Christ est Dieu manifesté en chair. Il est vray qu’il a fait office de Médiateur dés le commencement du monde : mais pource que tout cela se rapportoit à la dernière révélation, et estoit une dépendance d’icelle, c’est à bon droict que lors nomméement, comme estant revestu d’une nouvelle qualité, il prend le nom d’Em:

manuel : lors, di-je, qu’il vient souverain Sacrificateur pour effacer les péchez des hommes par le sacrifice de son corps, et pour les réconcilier au Père par le prix de son sang : somme, pour faire et accomplir toutes choses requises au salut du genre humain. Ainsi donc nous avons en premier lieu à considérer sur ce nom, la majesté divine de Christ, afin de luy porter révérence telle que mérite celuy qui est seul et éternel Dieu. Mais cependant il ne faut pas aussi oublier le fruit que Dieu nous a commandé d’en recueillir.

Car toutes fois, et quantes que nous contemplons Christ en une unité de personne, estant Dieu et homme, nous-nous pouvons bien asseurer qu’estans Conjoints avec Christ par foy, nous possédons Dieu. Quant à ce que l'Evangéliste a usé du nombre pluriel, Appelleront :

en lieu que le Prophète use du singulier, Appelleras : cela ne fait rien contre ce

qui a esté touché ci-devant. Il est vray que le Prophète s’addresse nomméement à la Vierge, et pourtant il use de la seconde personne Appelleras : mais depuis que ce nom a esté publié, il appartient à tous fidèles d’avouer et confesser que Dieu s’est communiqué et baillé à nous en Christ.

24 Joseph donc esveillé. L'exécution prompte qui est yci descrite, ne sert pas moins à monstrer la certitude de foy en Joseph, qu’à louer son obéissance. Car s’il n’eust esté délivré de tout scrupule et appaisé en sa conscience, il n’eust pas si tost changé d’avis pour aller sur l'heure et d'un cœur délibéré trouver sa femme, laquelle un peu au paravant il ne vouloit recevoir, et luy sembloit qu’il se fust pollué en conversant avec elle. Il faut donc dire que ce songe à eu quelque marque de divinité imprimée, en sorte que son esprit ne pouvoit plus estre en doute et incertitude. L'effet de la foy s’en est aussi puis après ensuyvi, quand ayant Cognu la volonté de Dieu, il s’est incontinent rangé à obéir. Æt ne la cognut point pendant, etc. Sous couleur de ce passage, Helvidius a de son temps esmeu de grans

MATTH:; MARC

troubles en l'Eglise : pource que par ieeluy il vouloit maintenir que Marie n’avoit esté vierge sinon jusques à l’enfantement, et que depuis elle avoit eu d’autres enfans de son mari. S. Hiérome a fort et ferme soustenu la virginité perpétuelle de Marie, et en a escrit amplement. Or il nous doit suffire d'entendre que cela ne vient point au propos de l’'Evangélisté, et que cest une folie de vouloir recueillir de ce passage ce qui en à esté après la naïssance dé Christ. Il est nommé premier nay, Mais non pour autre raison, sinon afin que nous sçachions qu’il est nay d’une mère vierge, et qui jamais n’avoit eu enfant. Il est dit que Joseph ne l’avoit point cognuë jusqu’à ce qu’elle enfanta :

cela se doit aussi restraindre au mesme temps. Touchant ce qui à esté depuis l’enfantement, l’'Evangéliste n’en dit mot.

On sçait bien que selon lusage commun de lEscriture, ces manières de parler se doyvent ainsi entendre. Certes C’est un poinct duquel jamais homme n’esmouvera dispute, si ce n’est quelque curieux :

au contraire aussi jamais hommé n’y contredira obstinéement, si 6e n’est quélque opiniastre ou raillard.

LUC II

À Or adveint en ces jours-là, qu'il Se feit un édict de par César -Auguste, que tout le monde fust mis

par escril.

2 (Ceste première description fut faite lorsque Cyrenius avoit le gouvernement de Syrie.)

3 Ainsi tous alloyent pour estre mis en escrit, un chacun en sa ville. |

4 Joseph aussi monta de Galilée en Judée, dé la ville de Nazareth, en la cité de David qui est appelée Beth-léhem : à cause qu'il estoit de la maison èt parenté de David.

5 Pour estre enroulez avec Marie qui luy avoit esté baillée à femme, laquelle estoit enceincte.

6 ÆË comme ils estoyent là, adveint que les jours d'icelle furent accomplis pour enfanter.

7 Et elle exfanta son fils premier nay, et l'enveloppa de bandelettes, et le coucha en une creiche, à cause qu'il n’y avoit point de lieu pour eux en l'hos-

lellerie.

Sainct Luc raconté maïntenänt com- | la ville de Beth-léhém : véu que Marie sa ment il est advenu que Christ est nay en |mèré déméuroit en un autre lieu, estant

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

desjà prochaine de son enfantement. Et pour le premier, il monstre que cela ne s’est point fait par avis ou conseil humain : disant que Joseph et Marie sont partis de leur maison, et venus là pour se faire escrire en l’ordre de leur famille et lignée. S'ils fussent sortis de Nazareth de propos délibéré, afin que Marie accouchast en Beth-léhem, nous-nous arresterions aux hommes : mais quand nous voyons qu'ils n'ont eu autre esgard sinon d’obéir à lPédict d’Auguste, on cognoist clairement que Dieu lès à menez par la main comme aveugles jusqu’au lieu où il faloït que Christ nasquist. Il semble bien que la chose est ainsi advenue fortuitement et d'aventure: comme nous voyons que les gens profanes attribuent à Fortune tout cé qui west point conduit par certaine délibération et entreprise des hommes. Mais il ne nous faut pas considérer simplement là chose qui se fait :

plustost il nous doit quant et quant souvenir de ce que le Prophète avoit prédit béaucoup de centaines d’ans auparavant.

Et en faisant comparaison de l'un à l’autre, on verra facilement que ce n’a pas esté sans une providence admirable de Dieu, que César-Auguste a fait publier qu’on feist ce dénombrement, et que Joséph et Marie sont partis de leur maison, afin qu'ils veinssent en Beth-léhem droit sur le temps de l’enfantement. En cas pa-

-réil nous voyons quelques fois que Îles |

saints serviteurs de Dieu, combien qu’ils vaguent en leurs entreprises ne sçachans point que west qu’ils font, ne quelle sera l'issue, toutesfois ils tienent le droit chemin, d'autant que Dieu addresse leurs pas. La providence admirable de Dieu ne se monstre pas moins aussi, en ce que cest édiet tyrannique fait sortir Marie hors du lieu de sa demeurance, afin que

la Prophétie s’accomplisse. Le Seigneur |

(comme nous verrons ci-après) avoit par som Prophète marqué le lieu auquel il vouloit que son Fils nasquist. Si Marie p'eust esté contrainte de faire autrement, elle avoit délibéré d’accoucher en SOn pays. Voyei Auguste qui commande que le dénombrement soit faict en Judée, et qu'un chacun se viene faire escrire pour payer d'oresenavant à l'Empereur le

tribut annuel qu’ils avoyent accoustumé de payer à Dieu. Ainsi cest homme profane usurpe et s’approprie ce que Dieu avoit accoustumé de recevoir de son peuple. Cela estoit autant comme s’il eust voulu s’asservir entièrement les Juifs, et empescher qu’ils fussent d’oresenavant tenus et nombrez pour peuple de Dieu.

Quand les choses sont ainsi venues en ane telle extrémité, et qu'il semble que les Juifs Soyent à jamais estrangers et retranchez de la domination de Dieu, non-seulement Dieu vient à y remédier soudain et Contre l’espérance de tout le monde, mais mesmes pour racheter sôn peuple il se sert de ceste tyrannie maudite. Car le Gouverneur du pays, où quiconque ait esté en cest affaire commis de par César, en exécutant sa commission, a sans y penser servi de héraut ou de trompette à Dieu, pour faire venir Marie au lieu que Dieu avoit ordonné. Et de faict, tout le récit que nous avons yei de sainet Luc, ne tend à autre but, sinon à ce que les fidèles cognoissent que quand

Christ à esté manifesté, le tout a esté

conduit de Dieu, voire dés le ventre de la mère. Car ce n’est pas uñ poinct de petite importance pour là certitude de nostre foy, de cognoystre que Marie soudainement et contre son attente à esté tirée en Beth-léhem, afin que de là sortist le Rédempteur, comme il en avoit esté promis.

A Tout le monde. Ceste façon de parler ne doit pas estre trouvée estrange, veu qu’elle est toute commune entre lés autheurs Romains et Latins. Je ne doute

point que Ce dénombrement nait esté général et par toutes les Provinces, afin

qu’il fust plus tolérable et moins odieux aux sujets : toutesfois il se peut faire qu’il n’y avoit pas un mesme impost par tout. JPenten que ceste description ait esté là première : pource que les Juifs, comme estant plenement assujetis et don tez, ont esté lors chargez d’une charge nouvelle et non accoustumée. Car de dire comme d’autres, que ç'ait esté la première depuis que Cyrenius avoit esté mis Gouverneur en Syrie, cela n’ha point de couleur. Il est vray que le tribut se pavoit tous les ans: mais la description ou le dénombrement ne se faisoit pas tous les

C4 ans. Le sens donc est, que lors les Juifs ont esté plus chargez que devant. Quant au nom du Gouverneur du pays, les uns le nomment Cyrenius, les autres Quirinus ou Ouirinius : mais ceste diversité n’emporte rien. Car nous sçavons que les Grecs en tournant en leur langue les noms propres Latins, changent volontiers quelque chose en la prononciation. Mais ilya bien plus grande difficulté en un autre poinct : Car Josèphe au livre 48 des Antiquitez, chap. 1, dit que quand Archelaüs fut confiné à Vienne, Quirinus fut envoyé Gouverneur pour annexer le pays de Judée au gouvernement de Syrie. Or tous ceux qui ont escrit sont bien d’accord qu’Archélaüs à régné neuf ans depuis la mort de Hérodes son père. Dont s’ensuyvroit que depuis la nativité de

on pourroit amener une autre solution, asçavoir qu’on ne peut pas procéder à faire le dénombrement dés le temps qu’il fut commandé par l'Empereur. Car Josèphe mesme récite que Coponius fut envoyé avec gendarmerie pour ranger et chastier les Juifs. Dont il est aisé à recueillir que ce dénombrement fut pour quelque temps empesché par le tumulte du peuple. Et les paroles de sainct Luc portent bien ce sens, asçavoir que sur le temps de la naissance de Christ, ait esté publié l’édict touchant le dénombrement :

mais qu’il n’ait peu estre mis en exécution qu'après l’estat du royaume changé, quand le pays de Judée a esté annexé à une autre province. Ainsi le dernier membre seroit adjousté comme par correcon, Ceste première description fut

Christ il y auroit environ treize ans jus-|Jaite lorsque Cyrenius avoit le qou-

ques à ce dénombrement. Car quasi tous accordent avec Epiphanius, lequel escrit que Christ nasquit le trentetroisième an d'Hérodes, qui sont quatre ans devant sa mort. 1 y à aussi quelque peu de doute en ce qu’escrit le mesme Josèphe, chapitre I, livre 18, que ce dénombrement veint environ l’an trenteseptième de la victoire Actiaque*. Et si cela est vray, Auguste vesquit encores après, tout au plus environ sept ans : ainsi ce seroyent huit ou neuf ans ostez de son aage: car il apparoistra par le troisième chapitre de sainct Luc, que lors il n’avoit que quinze ans. Mais comme ainsi soit que l’aage de Christ a tousjours esté une chose trop notoire pour estre mise en doute, il est bien vray -semblable que Josèphe s’est yei mesconté, comme en plusieurs autres endroits. Et de faict, les histoires disent que Quirinius à esté Consul dixneuf ans ou environ, avant qu'Auguste eust desconfi Antoine, et fust seul paisible de l'Empire. Ainsi il auroit esté envoyé au gouvernement de la province desjà fort vieil. En outre, le mesme Josèphe en huit ans met de conte quatre Gouverneurs du pays de Judée: et cependant dit que le cinquième à eu le gouvernement onze ans devant. Cestoit Valerius Gratus, auquel succéda Ponce-Pilate : toutesfois

vernement: C'est-à-dire, elle fut lors exécutée, et trouva-on façon d’en venir à bout. Mais encore toute la question n’est pas vuidée: car veu qu’'Hérodes régnoit sur le pays de Judée, quel besoin estoit-il de faire dénombrement d’un peuple lequel ne payoit aucun tribut à l'empire Romain? Je respon qu’il n’est pas inconvenient qu'Auguste ait voulu que les Juifs fussent dénombrez, combien qu’ils fussent sujets d’'Hérodes : et qu’il la fait pour les matter tousjours tant plus, et les accoustumer au joug, pource qu’ils avoyent le bruit d’estre un peuple dur et revesche. D’avantage, le règne et domination particulière qu’avoit Hérodes, n’empesche point que les Juifs n’ayent aussi payé tribut à l’empire Romain :

asçavoir quelque somme pour homme.

Car nous sçavons qu'Hérodes n’a régné sinon comme par emprunt, et quasi estant luy-mesme sujet. Je ne sçay de qui Eusèbe a prins ce qu’il dit, que ce dénombrement fut fait par ordonnance du Sénat de Rome.

7 Qu'il n'y avoit point de lieu pour eux. Nous voyons yci non-seulement la grande povreté de Joseph, mais aussi la rigueur et dure tyrannie de cest édict :

car on ne recevoit aucune excuse, tellement que Joseph fut contraint de traîner

* C'est une victoire qu'eut Auguste en la balaille qu'il feit sur mer contre’ Antoine et Cléopatra, auprès de la ville

nommée Actiuin

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

là sa femme sur le temps de l’enfantement, et en une saison bien incommode.

Encores il est vray-semblable que ceux qui estoyent descendus du sang royal ont esté traittez plus rudement et desdaigneusement que les autres. Cependant Joseph n’estoit pas si stupide et desprouveu de sentiment qu’il ne pensast à l’enfantement de sa femme, et en fust en peine. Et pourtant il se fust volontiers passé d’un tel voyage : mais pource qu'il ne peut faire autrement, il baisse la teste, et se recommande à Dieu. Or nous voyons yci quelle entrée a eue le Fils de

MATTH. MARC

Dieu en ceste vie, et comment il a esté hébergé sortant du ventre de la mère, Il est nay en tel estat, pource qu’il avoit vestu nostre chair afin de s’anéantir pour nous. Il à donc esté renvoyé en une estable, et posé en la creiche: place aussi luy a esté refusée au logis entre les hommes, afin que le ciel nous fust ouvert non point comme un logis pour y estre hébergez en passant, mais COMME nostre pays éternel : et nostre héritage pour en jouir à jamais, et afin que les Anges nous receussent en leur compagnie.

LUC II

8 Or en la mesme contrée il y avoit des pasteurs couchans és champs, et gardans les veilles de la nuict sur leur troupeau :

9 Et voyci l'Ange du Seigneur qui leur surveint, et la clarté du Seigneur resplendit autour d'eux : et ils craignirent de grand’ crainte.

10 Adonc l’Ange leur dit, Ne craignez point : car voyci, je vous annonce grand joie, laquelle sera à tout le peuple.

A1 C'est qu'aujourd'huy en la cité de David vous est nay le Sauveur, qui est Christ le Seigneur.

12 Et vous aurez ces enseignes : Vous trouverez l'enfant enveloppé de bandeleltes, et mis en une creiche.

13 Et soudain avec l’ Ange il y eut une multitude des armées célestes louans Dieu, et disans,

14 Gloire soit à Dieu és cieux très-hauts, et en

terre paix envers les hommes, son bon plaisir *.

1) Ou, bonne volonté.

8 Il y avoit des pasteurs. Ce n’eust rien esté que le Christ fust nay en Bethléhem, si cela ne fust venu à la cognoissance du monde : toutesfois le moyen de ce faire, lequel descrit sainct Luc, ne semble pas fort convenable au jugement des hommes. Premièrement la naissance de Christ n’est révélée qu’à bien peu de tesmoins, et ce en l’obscurité de la nuict. En après, combien que Dieu eust en main plusieurs personnages honorables et excellens, lesquels il pouvoit yci prendre pour estre tesmoins, il laisse ceux-là et prend seulement des pasteurs,

qui estoyent gens de basse condition, et de nulle estime au monde. Or il faut yci nécessairement que coute la raison et prudence de la chair confesse qu’elle n’y entend rien, et que nous recognoissions que ce qui est fol de Dieu, surmonte tout ce qui est ou semble sagesse au monde, 4 Cor., [, 25. Au reste, ceci aussi a esté une partie de l’anéantissement de Christ, non pas afin que sa gloire en fust aucunement diminuée, mais seulement afin que pour un temps elle demeurast cachée.

D’avantage, comme $S. Paul? nous admoneste que selon la chair l'Evangile est

2) 1 Cor., II, #.

contemptible, afin que nostre foy soit fondée.en la vertu de lEsprit, et non point en, paroles magnifiques de sapience humaine, ou en quelque lustre et apparence du monde: ainsi nous faut-il entendre que Dieu dés ce commencement a mis ce thrésor inestimable en des vaisseaux de terre, afin de mieux esprouver l’obéissance de nostre foy. Parquoy si nous voulons venir à Christ, qu’il ne nous face point mal de suyvre ceux lesquels le Seigneur, pour abbatre l’orgueil du monde, a prins sur la fiente des bestes, afin qu’ils nous servissent de maistres.

9 L'Ange du Seigneur. M dit que la clarté du Seigneur resplendit autour des pasteurs :: Ça esté afin qu’ils Cognussent que ’estoit l’Ange de Dieu qui parloit. Car ce leur. eust esté. peu de chose d’ouir ce que S. Luc récite avoir esté prononcé par l’Ange, si Dieu n’eust tesmoigné par quelque signe visible que la chose procédoit de luy. L'Ange donc leur est apparu, non point en quelque forme commune et sans majesté, mais ayant en soy une splendeur de la gloire céleste, qui touchast vivement les esprits des pasteurs,. afin qu’ils receussent la parole qui leur estoit apportée, comme venant de la bouche de Dieu mesme.

Voylà dont est venue /a crainte de laquelle sainct Luc fait mention un peu après : par laquelle Dieu a accoustumé d’'humilier les cœurs des hommes, pour leur faire recevoir sa Parole avec révérence, comme j’ay déclaré par ci-devant.

A0 Ne craignez point. Ceste exhortation tend afin d’amoindrir la crainte qu'ont les pasteurs. Car combien qu'il soit bon aux hommes d’estre saisis d’espovantement én leurs esprits; afin qu’ils appreneñt de rendre à Dieu l'honneur qui luy est deu : si ont-ils toutésfois quant et quant besoin de consolation, de peur qu'ils ne demeurent du tout estourdis et accablez. Car il ne se pourroit faire que la majesté dé Dieu n’engloutist tout le monde, Sinon qu’il y meslast quelque douceur pour alléger l’espovantement qu’elle apporte. Et pourtant les réprouvez tombent du tout esperdus si tost que Dieu se monstre, pour ce qu'il ne leur

apparoist sinon en qualité de juge. Mais yci l’Ange pour remettre sus les pasteurs, déclare bien qu’il est envoyé à autre fin, asçavoir pour annoncer. la miséricorde de Dieu. Et de faict, ce seul mot est suffisant non-seulement pour redresser lés hommes abbatus, mais pour les restablir de leur perdition, etles remettre de mort à vie, quand, di-je, ils oyent que Dieu leur est propice. Or l’Ange proteste d'entrée qu’il leur annonce une grande joye : puis après il spécifie l’occasion ou matière d’une telle joye, disant que Le Sauveur est nay. Par ces môts nous sommes enseignez premièrement, que ce n’est que fumée de toute la resjouissance que peuvent prendre les hommes, jusques à ce qu'ils ayent paix avec Dieu, et soyent réconciliez à luy par la grâce de Christ. Il est bien vray que souventesfois les méchans s’esgayent et s’enyvrent d’une joye désespérée : mais tant y a que si le Médiateur n’est entre Dieu et eux; qui face lappointement, il ne se peut faire qu’ils ne soyent tourmentez jusques au bout, et picquez secrètement en leurs consciences. D’avantage, quoy qu'ils se flattent en leurs délices, et se laschent là bride à toutes voluptez, leurs plaisirs mesmes leurs sont autant de tourmens:

Ainsi donc le commencement de vraye et ferme joye est, que nous sentions l'amour paternelle de Dieu envers nous, laquelle seule apporte tranquillité et repos à nos esprits. Et c’est une joye. qui procède du S. Esprit, en laquelle S. Paul monstre que le royaume de Dieu consiste, Rom., XIV, 17. Quant à cest épithète Grande :

il est adjousté afin que nous sçachions non-seulement qu’il nous faut principalement et sur toutes choses esjouir du sa- lut qui nous est offert en Christ, mais aussi que C’est un bien si grand et infini, qu’il est plus que suffisant pour adoucir toutes les douleurs, fascheries et détrésses de la vie présente. Par quoy apprenons de prendre tellement nostre Contentement en Christ seul, que le sentiment de sa grâce nous face Surmonter toutes Choses qui sont dures à la chair, et finalement en oste toute l’amertume. Laqüelle sera à tout le peuple. Combien que PAnge parle yei aux pasteurs seulement, il donne

toutesfois à entendre que le message de salut qu’il leur apporte s’estend bien plus loin, asçavoir que ce n’est pas afin qu’ils Poyent seulement en particulier, mais aussi un chacun. Nous entendons donc que ceste joye à esté commune à tout le peuple, d'autant qu’elle estoit offerte à tous indifféremment. Car Dieu avoit promis le Christ, non point à un ou à deux, mais généralement à toute la semence d'Abraham. Et siles Juifs, pour la plus grand’ part, ont esté privez de ceste joye qui leur estoit addressée, cela s’est fait par leur incrédulité. Comme aujourd’huy par l'Evangile Dieu invite à salut tous hommes en général : mais l’ingratitude du monde est cause qu’il y en a bien peu qui jouissent de la grâce laquelle est égalément présentée à tous. Combien donc que ceste joye soit demeurée enclose entre bien petit nombre de gens, elle est toutesfois nommée commune au regard de Dieu. Au reste, il est bien vray que PAnge parle seulement du peuple éleu, asçavoir des Juifs : mais pource que maintenant la paroy qui faisoit séparation est rompue, la mesme ambassade s’addresse aujourd’huy à tout le genre humain. Car Christ annonce paix nonseulement à Ceux qui sont près, mais aussi à ceux qui sont loin : et aussi bien à ceux qui estoyent estrangers, Comme aux domestiques, en l’Epistre aux Ephés., Il, 47. Toutesfois pource que jusques à là résurrection de Christ duroit l’alliance péculière avec les Juifs, l’Ange les sépare d'avec les autres nations.

11 Qu'aujourd'huy vous estnay. Yi est exprimée la cause de ceste joye, Comme nous avons dit un peu devant, asçavoir que le Rédempteur qui avoit jadis esté promis, est nay: lequel restablira l'Eglise de Dieu, et la remettra en son droit estat. Car l’Ange ne parle point yci comme d’une chose du tout nouvelle et incognue , mais il fonde et rapporte le commencement de son propos à la Loy et aux Prophètes. Que s’il eust eu affaire aux Gentils ét à gens profanes, c’eust esté temps perdu de leur dire, Czrist le Seigneur vous est nay Sauveur. 1 y a mesme raison en ce qu’il dit qu’il est nay

en la cité de David. Car cela seroit su-

perflu, n’estoit qu’il a voulu par ces mots refraischir la mémoire des promesses qui estoyent toutes notoires et communes entre les Juifs. Somme, l’Ange a parlé s’accommodant aux auditeurs lesquels n’estoyent pas du tout ignorans de la rédemption promise: et a conjoint l’Evangile avec la doctrine de la Loy et des Prophètes, comme aussi e’en est la source. Christ est appelé Sauveur, pource qu'il est vrayement et en perfection autheur de salut. Au reste, ce n’est pas sans cause que ce mot ous, est adjousté : et il est bien à poiser, car il ne serviroit guères de sçavoir que le Sauveur est nay, sinon qu’un chacun appliquast cela à sa personne, s’asseurant que c’est pour Juy qu’est nay le Fils de Dieu. Ainsi en parle Isaie, IX, 6. Le petit enfant nous est nay, et le Fils nous est donné. Et Zacharie, IX, 9, Voyci ton Roy vient à toy humble.

12 Et aurez ces enseignes. L'Ange prévient le scandale par lequel la foy des pasteurs eust peu estre aiséement destournée. Car quelle mocquerie est-ce de veoir gisant en la creiche celuy lequel Dieu à envoyé Roy et Sauveur unique ?

Afin donc qu’une si poyre et abjecte condition, en laquelle estoit Christ, n’empeschast les pasteurs de croire en luy, Ange les advertit d'heure de ce qu’ils verroyent. Voylà un ordre et façon de procéder qui semblera absurde et quasi ridicule au jugement humain : mais le Seigneur lobserve encores aujourd’huy envers nous. Car en nous envoyant du ciel la prédication de l'Evangile, il nous commande de recevoir Christ crucifié : et nous propose des élémenS terriens et corruptibles pour signes, qui nous eslèvent en la gloire de l’immortalité bienheureuse. Comme nous ayant promis la justice spirituelle, il nous met devant les yeux un peu d’eau : par un petit morceau de pain et une goutte de vin, il scelle Ja promesse qu’il a faite de la vie éternelle de nos âmes. Puis donc que les pasteurs voyans l’estable ne se sont point scandalisez ne desgoustez, et n’ont point laissé pourtant de venir chercher salut en Christ, et de se soumettre sous sa domination, combien qu’il fust encores

enfant : il n°y à aujourd'huy signe si contemptible qui doyve obseurcir sa gloire envers nous, en sorte que nous ne l’adorions tousjours en humilité, à tout le moins depuis qu’il est monté au ciel, et est assis à la dextre du Père.

13 Et soudain avec l’ Ange ily eutune multitude. Les pasteurs avoyent desjà veu les marques de la clarté divine en la personne d’un Ange : mais Dieu à voulu encore plus magnifiquement orner son Fils : et ce aussi bien pour plus ample confirmation de nostre foy, comme de celle des pasteurs. Entre les hommes le tesmoignage de deux ou trois suffira pour oster toute doute : et voyei toute une gendarmerie céleste, laquelle d’un bon accord et d’une voix rend tesmoignage au Fils de Dieu. Quelle obstination seroit-ce donc à nous, de ne vouloir pas accorder avec les Anges, quand ils chantent tous ensemble que nostre salut est en Christ? De ceci nous pouvons recueillir combien l’incrédulité est détestable à Dieu, veu qu’elle trouble ceste tant douce harmonie du ciel et de la terre.

D'autre part aussi nous sommes convaineus et trouvez coulpables d’une stupidité plus que brutale, si ce cantique lequel les Anges ont chanté tous d’un accord pour nous mettre en train, ne conferme nostre foy, et nous enflambe d’un sainct désir de louer Dieu. Joint mesmement que le Seigneur en proposant cest exemple de mélodie céleste, nous a voulu recommander lPunité en la foy, et nous exhorter à chanter ses louanges en la terre d’un bon accord.

44 Gloire soit à Dieu és cieux trés hauts. Les Anges commencent par action de grâces, c’est-à-dire par les louanges de Dieu : pource que l’Escriture aussi dit par tout, que nous avons esté rachetez de la mort, atin d’en faire recognoissance à Dieu tant de bouche que par œuvres.

* Ainsi donc qu’il nous souviene que Ja cause finale de ce que Dieu nous a réconciliez à soy par son Fils unique, a esté afin de glorifier son nom en desployant les thrésors de sa grâce et miséricorde infinie. Et aujourd’huy d'autant qu'un chacun par la cognoissance de Ja grâce de Dieu se sent disposé et accou-

ragé à célébrer sa gloire, sçachons que d'autant il a proufité en la foy de Christ.

Et mesmes toutes fois et quantes qu'il est fait mention de nostre salut, il nous faut cognoistre que c’est comme si la trompette sonnoit pour nous resveiller, et inciter à rendre grâces à Dieu, et magnifier ses louanges. Æn terre paix. La leçon la plus commune est de faire yei un poinct: tellement que ce qui vient après, Envers les hommes bonne volonté: est un troisième membre. Or combien que quant à la substance et sens de ce passage, il n’y ait pas grandement à dire entre les deux leçons : toutesfois il semble que l’autre convient mieux au fil du texte. Car il n’y a point de doute qu’il n’y ait yci deux membres qui se rapportent l’un à l’autre : asçavoir, Gloire soit à Dieu és cieux très hauts : et, En terre paix. Or si on ne mettoit les hommes au second membre, l’antithèse ne seroit pas parfaite. Toutesfois si quelqu'un aime mieux laisser pour le troisième membre ce mot, Aux hommes, le sens demeurera tousjours un, comme je diray ci-après.

Mais voyons maintenant que veulent dire les Anges par le mot de Paix. Ils n’entendent pas une paix externe des hommes les uns entre les autres : mais ils disent que la terre est en paix, quand les hommes estans réconciliez à Dieu, ont repos en leurs esprits et en leurs consciences.

Nous sçavons que nous naissons enfans dire, et que de nature nous sommes ennemis de Dieu. Cependant que nous sentons ainsi Dieu courroucé contre nous, il ne se peut faire que nous ne soyons en une inquiétude continuelle, et en merveilleux trouble. Pour avoir donc une briefve et claire définition de ce mot de Paix, il la faut prendre des choses contraires, asçavoir de lire de Dieu, et espovantement de la mort. Ainsi ceste paix regarde tant Dieu que les hommes. Car lors nous avons paix avec Dieu, quand il commence à se monstrer propice, abolissant nostre condamnation, et ne nous imputant point nos fautes : et quand nous appuyans en son amour paternelle, nous lPinvoquons avec certaine fiance, et nous glorifions asseuréement au salut qu’il a promis. Or combien qu’en un autre lieu la vie de

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

l’homme sur la terre est nommée bataille continuelle, Job, VIE, 4 : combien aussi que l'expérience monstre qu’il n’y à rien plus plein de troubles qu’est nostre estat tant que nous sommes en ce monde, toutesfois les Anges nomméement establissent la paix en terre, afin que nous sçachions que tous les troubles qui pourront advenir n’empescheront point que nous ne demeurions en repos et tranquillité d’esprits, pourveu que nous soyons appuyez sur la grâce de Christ. Qu'il nous souviene donc que paix ha son siége establi au milieu des grandes tourmentes de tentations, et divers dangers, entre les assaux violens, entre les combats et espovantemens, afin que nostre foy ne défaille ou soit esbranlée pour coup qu’elle reçovve. Bon plaisir. Ou, Bonne volonté. Je ne sçay d’où est peu venir ceste leçon qui estoit en l’ancienne translation Latine, de dire, En terre paix aux hommes de bonne volonté. Tant y a qu’elle doit estre rejettée, non-seulement pource que ce n’est pas la vraye et naturelle, mais aussi pource qu’elle corrompt et renverse entièrement le sens du passage. Toutesfois il y en a d’autres qui faillent aussi, en rapportant ce mot Bonne volonté, aux hommes :

comme si les Anges les exhortoyent à recevoir et embrasser la grâce de Dieu.

MATTH. MARC

Je confesse bien que la paix laquelle le Seigneur nous offre, ne monstre point sa vertu sinon entant qu’elle est receuë par nous. Mais veu que le mot Grec duquel use yci S. Luc se prend souvent pour ce que les Hébrieux disent Razon, et que l’ancien translateur Latin a tourné Bon plaisir : ce n’est pas à propos d'entendre ce passage de l’acceptation de la grâce.

Plustost les Anges veulent démonstrer ja source de ceste paix de laquelle ils ont fait mention, afin que nous sçachions qu’elle est gratuite, et procède de la pure miséricorde de Dieu. Si quelqu'un vouloit lire, Aux hommes, ou Envers les hommes bonne volonté : le sens en seroit encore assez propre. Car ce seroit tousjours pour toucher la source de ceste paix :

asçavoir que Dieu a desployé sa faveur gratuite sur les hommes, contre lesquels il avoit au paravant une haine mortelle. Si on prenoit aussi ces mots, Paix de bonne volonté, pour Paix volontaire, encore ne voudroy-je pas rejetter une telle exposition : toutesfois celle que j’ay donnée est plus simple : asçavoir qu'après avoir dit, En terre paix aux hommes : ce mot de Bon plaisir ou Bonne volonté soit adjousté, afin qu’on sçache d’où nous vient ceste paix.

LUC II

15 Adveint qu'après que les Anges s’en furent

allez d'avec eux au ciel, les pasteurs dirent entr'eux, Allons donc jusques en Beth-léhem, et voyons ceste chose qui est advenue, que le Seigneur nous a notifiée!.

16 ls veindrent donc hastivement, et trouvèrent Marie et Joseph, et l'enfant qui estoit mis en la creiche.

17 Et quand ils l’eurent veu, ils divulquèrent ce qui leur avoit esté dit de ce petit enfant.

18 Et tous ceux qui les ouyrent, s'esmerveillerent des choses qui leur estoyent dites par les pasleurs.

19 Et Marie gardoit toutes ces choses, les ruminant en Son Cœur.

20 Puis après les pasteurs s’en retournèrent glorifians et louans Dieu de toutes les choses qu'ils

1) Ou, donnée à cognoistre.

dit.

avoyent ouyes et veuës ainsi qu'il leur avoit esté

20 Et quand les huit jours furent accomplis pour circoncir l'enfant, adonc son nom fut appelé JESUS, lequel avoit esté nommé par l’Ange devant qu'il fust conceu au ventre?.

a 1) Gen., XVII, 12. Lévit., XII, 3.

15 Adveint qu'après que les Anges s’en furent allez. Yci nous est descrite l'obéissance des pasteurs. Car d'autant que Dieu les avoit ordonnez pour tesmoins de son Fils à tout le monde, il a fait valoir la parole qu’il leur avoit dite par les Anges, afin qu’elle ne s’escoulast sans fruit. Vray est qu’il ne leur avoit pas esté nomméement et apertement commandé d'aller en Beth-léhem : mais ils entendent bien que tel est le vouloir et conseil de Dieu : et pourtant ils se hastent d'aller veoir Christ. Comme aujourd’huy puis que nous sçavons que Christ nous est manifesté, afin que par foy nos cœurs se rangent à luy, si nous sommes paresseux de le faire, toutes les excuses du monde ne nous serviront de rien. Et à ce propos non sans cause S. Luc dit qu'après que les Anges s’en furent allez, les pasteurs entreprindrent leur voyage.

C’est afin que nous ne laissions pas perdre et esvanouir la parole de Dieu avec le son, comme font plusieurs : mais qu’elle s'enracine profondément en nous pour fructifier et monstrer sa vertu, encores après que le son sera escoulé de nos aureilles. Il nous faut aussi noter ce qui est dit, Que les pasteurs s’exhortoyent et incitoyent les uns les autres. Car ce n’est pas assez qu'un chacun se solicite soymesme, Si quant et quant nous n’avons esgard de nous resveiller et encourager les uns les autres. Sainct Luc poursuit de louer leur obéissance, disant qu'ils y sont allez hastivement : comme aussi Dieu requiert de nous une promptitude de foy. Que le Seigneur nous a notifiée.

Expresséement et pour cause ils attribuent à Dieu ce qu'ils n’avoyent ouy que de lAnge. Car d'autant qu'ils le recognoissent ministre de Dieu, ils luy donnent telle authorité qu'auroit le Maistre s’il parloit en personne. Vo ylà aussi pour-

2) Mat.,I,21. Luc,I, 31. Jean, VII, 22.

quoy souvent le Seigneur nous commande de regarder à luy : de peur qu’en nous arrestant aux hommes, nous ne venions à moins priser la majesté de sa Parole.

Nous voyons aussi en Ce passage, COmment les pasteurs font conscience de mettre en oubli le thrésor qui leur avoit esté monstré de par le Seigneur. Car'ils concluent, puis que la cognoissance léur en a esté donnée, qu’ils doyvent aller droit en Beth-léhem pour le veoir. Aïnsi faut-il qu'un chacun de nous, selon la mesure de foy et cognoissance qu’il aura, s’esvertue de suyvre où Dieu l'appelle.

16 Et trouvèrent Marie. NVoyci un povre spectacle, et qui estoit bien pour desgouster les pasteurs de la personne de Christ. Car que sçauroit-on dire où il y ait moins d'apparence, que de croire que cestuy-là soit Roy de tout le peuple, lequel on ne daigne pas mettre au plus bas rang du commun populaire? d’espérer réstablissement du règne, et salut par la main de celuy lequel est tant povre et chétif, qu’il ne trouve point lieu pour se retirer plus honorable qu'une estable ?

Sainct Luc toutesfois escrit que tout cela n’a point empesché que les pasteurs nayent loué Dieu avec grande admiration. Car d'autant qu’ils avoyent tousjours la clarté de Dieu comme devant leurs yeux, et que leurs esprits estoyent saisis:

d’une droite révérence de sa Parole, la profondeur de la foy leur fait.surmonter tout ce qui apparoissoit bas et contemptible en Christ, en sorte que cela ne les empesche point de recognoistre la hautesse de sa majesté divine. Et de faict, quand nostre foy est ainsi à tous coups retardée, ou destournée du droit chemin pour les plus petis scandales qui sçachent advenir, qui en est cause, sinon que nous ne nous arrestons point fermes en Dieu, et pourtant sommes facilement esbranlez

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

d’un côté et d'autre? Car si ceste seule pensée estoit imprimée en nos esprits, et que tous nos sens en fussent bien abbruvez, Asçavoir que nous avons d’enhaut un certain et infallible tesmoignage : voy- Jà un appuy que nous trouverions assez ferme et stable contre toutes sortes de tentations, et qui nous serviroit d’un bon rempar contre tous les scandales qui pourroyent survenir.

A7 Ils divulgquèrent ce qui leur avoit esté dit. S. Luc loue ycei la fidélité des pasteurs, en ce qu’ils ont en bonne conscience communiqué aux autres ce qu'ils avoyent receu du Seigneur. [Il nous estoit bien besoin que nous eussions certain tesmoignage de la preud’hommie qu’ils ont monstrée en ceci, afin qu'ils nous servissent pour confermer nostre foy antant comme les Anges leur avoyent servi.

S. Luc nous monstre aussi qu’ils mont pas perdu leurs peines en publiant ce qu'ils avoyent ouy. Or il n’y à point de doute que le Seigneur n’ait donné vertu et efficace à leur parole, afin qu’elle ne fust en mocquerie ou en mespris. Car la basse qualité des personnes estoit pour oster toute authorité à leur dire, et la chose de soy-mesme pouvoit sembler estre controuvée : mais le Seigneur qui se veut servir d'eux en ceci, ne permet pas que leur parole soit vaine. Et combien qu’une telle façon de procéder ne soit pas trouvée fort convenable selon le jugement humain, que le Seigneur pour publier sa Parole se serve de ces povres gens : toutesfois Dieu la trouve bonne, pource qu'elle est propre tant à abbatre l’orgueil de la chair, qu’à esprouver lobéissance de la foy. Au reste, quand nous Voyons que tous s’esmerveillent des propos, sans que toutesfois il y en ait un qui se remue pour venir à Christ, nous pouvons recueillir qu’en oyant la vertu de Dieu, ils ont esté estonnez sans estre touchez d’un vray sentiment en leurs cœurs. Et pourtant ce bruit a ainsi esté divulgué, plustost pour rendre l’ignorance de tout le peuple inexcusable, que pour leur salut.

19 Et Marie gardoit. La diligence de Marie à considérer les œuvres de Dieu, nous est yci proposée pour deux causes.

Premièrement, afin que nous sçathions que ce thrésor luy a esté baillé en garde en son cœur, pour le publier aux autres quand il seroit temps. Secondement, afin que tous fidèles contemplent cest exemple pour limiter. Car sinous sommes sages, nostre principale estude et l’exercice que nous ayons en plus grande recommandation en ceste vie, doit estre de méditer les œuvres de Dieu qui sont pour édifier nostre foy. Au reste, le mot Garder, Se rapporte à la mémoire. L'autre mot que nous avons tourné Ruminer, signifie, En remémorant par le menu toutes les choses qui s’accordoyent ensemble pour prouver la gloire de Christ, en faire Comme un recueil. Car Marie n’a peu poiser et considérer de quelle importance ‘estoit le tout ensemble, sinon en faisant particulièrement comparaison de lun à Pautre.

20 Glorifians et louans. Voyci comme les pasteurs ont eu certaine Cognoissance que cestoit ci une œuvre de Dieu. Et c’est un poinct qui doit aussi estre rapporté à la confirmation de nostre foy.

L’ardeur de glorifier Dieu, qui est yci louée en eux, est pour nous reprocher tacitement nostre paresse ou plustost ingratitude. Car si les petis drapeaux esquels estoit enveloppé l’enfant Jésus, leur ont servi pour leur apprendre à monter de l’estable et de la creiche jusques au ciel, combien doit estre de plus grande vertu envers nous la mort et résurrection de Christ, pour nous eslever jusques à Dieu? Car non-seulement Christ à esté eslevé de la terre, afin que il tirast toutes choses après soy, mais aussi il est assis à la dextre du Père, afin que passans n0$tre chemin en ce monde, nous-nous exercions de tout nostre cœur en la méditation de la vie céleste. Au reste, sainct Luc monstre la vraye nature de piété, quand il dit que le tesmoignage de PAnge a servi aux pasteurs d’une règle, à laquelle ils ont rapporté tout ce qu'ils voyoyent. Car lors nostre foy sera confermée par les œuvres de Dieu, quand elle les applicquera toutes à ce que la

| vérité de Dieu révélée en sa Parole soit

mieux Cognue.

21 Pour circoncir l'enfant. Qui voudra veoir les choses qu’on pourroit dire en

72 R général de la Circoncision, il les faut prendre sur le 47e chapitre de Genèse, v. 10.

Il suffira pour ce passage d'en toucher en brief ce qui concerne la personne de Christ. Dieu donc à voulu que son Fils fust circoncis, afin de lassujetir à la Loy. Car la Circoncision estoit un signe et acte solennel, par lequel les Juifs protestoyent de se soumettre à l'observation de la Loy. Sainct Paul aux Gal., chapitre IV, v. 5 déclare la fin ou le but de ceste soumission en Jésus-Christ, disant qu’il a esté fait sous la Loy, afin de racheter ceux qui estoyent sous la Loy. Ainsi donc Christ en prenant la Circoncision, a fait profession d’estre serf de la Loy, afin de nous acquérir liberté. Et par ce moyen non-seulement la servitude de la Loy a esté par luy abolie, mais aussi l’ombre de la cérémonie a esté applicquée au vray corps, pour prendre fin un peu après.

Car combien que l’abrogation d’icelle dépendist de la mort et résurrection de Christ, toutesfois on en a veu comme un commencement, quand le Fils de Dieu a

MATTH. II

enduré destre circoncis. Son nom fut appelé Jésus. Ce passage-ci monstre que la coustume estoit entre les Juifs de bailler le nom aux enfants le jour de la Circoncision : comme nous faisons aujourd’huy le semblable au Baptesme. Au reste, l'Evangéliste note deux choses. Premièrement, que le nom de Jésus a esté imposé au Fils de Dieu, non point de cas fortuit, on par la volonté des hommes, mais pource que l’Ange l’avoit apporté du ciel. Secondement, que Joseph et Marie ont en cela suyvi l'ordonnance de Dieu. Et aussi l'accord de nostre foy avec la parole de Dieu est, que luy parle le premier, et que nous suyvions après, c’est-à-dire, que nostre foy responde à ses promesses. Sur tout sainct Luc nous enseigne d’avoir en recommandation lordre de la prédication de la Parole, quand il dit yci, que le salut par la grâce de Christ, ainsi que Dieu lavoit promis par son Ange, a esté proféré par la bouche des hommes.

MARC. LUC

4 Quand donc Jésus fut nay en Bet-léhem cité de Judée”, au temps du roy Hérode, voyci venir des

Sages d'Orient en Jérusalem, disans,

2 Où est le Roy des Juifs qui est nay ? Car nous avons veu son estoille en Orient, et sommes venus

l'adorer.

3 Le r6y Hérode ayant ouy cela, fut troublé, et

toute Jérusalem avec luy.

4 ET ayant assemblé tous les principaux Sacrifi-

cateurs, el les Scribes du peuple, il s'informa d'eux

où le Christ devoit naistre.

5 Lesquels luy dirent, En Beth-léhem cité de Judée : car il est ainsi escrit par le Prophète,

6 E£ toy Beth-léhem terre de Juda,

lu n'es pas

la plus petite entre les gouverneurs de Juda : car de toy sortira le Conducteur, qui paistra mon peu-

ple Israël?.

1) Luc, II,4 2) Mich., V, 2. Jean. VII 42.

À Quand donc Jésus fut nay. Sainct Matthieu ne touche point l’occasion par laquelle il s’est fait que Christ nasquit en Beth-léhem. Quant à cela, il semble que l'Esprit de Dieu, qui avoit ordonné les Evangélistes pour estre ses greffiers,

ait de propos délibéré conduit leur style, en sorte qu’ils escrivissent tous de bon accord une mesme histoire, toutesfois en diverses manières. Et ça esté afin que la vérité de Dieu en fust plus certaine et authentique, quand on verroit que ceux

SUR L'HARMONIE EVANGÉLIQUE

qui nous en rendent tesmoignage, n’ont point recordé leur roolle ensemble pour accorder leurs propos : mais qu'un chacun d’eux à part, sans avoir regard aux autres, a escrit simplement et rondement ce que le S. Esprit luy dictoit. Au reste, yei nous est récitée une histoire bien digne de mémoire : asçavoir que Dieu à appelé des Sages du pays de Chaldée, qui veinssent adorer Christ en Judée, là où par mépris on le laissoit en une estable sans honneur. Voylà certes un conseil admirable de Dieu, de ce qu’il a voulu

que son Fils veinst au monde sans grande:

apparence, voir en un estat bien povre et contemptible, et toutesfois l’a orné et enrichi tant de louanges comme d’autres marques notables, afin que nostre foy n'eust faute d'aucune chose nécessaire pour prouver la majesté divine de Jésus- Christ. Cependant toutesfois il y à un bel accord en ceste apparence de contrariété, lequel il nous faut noter. L’estoille ‘fait asçavoir d’enhaut que celuy est Roy auquel vei bas la creiche des bestes sert de thrône ou siége, pource qu’on luy refuse logis, mesme entre le commun populaire. Sa majesté reluit en Orient, laquelle non-seulement n’est point recognue en Judée, mais aussi y est déshonorée en beaucoup de sortes. Pourquoi ou à quelle fin tout ceci? Certes le Père céleste à voulu que tant l’estoille comme les Sages nous servissent de guides, pour nous mener droit à son Fils. Mais cependant il l’a desnué de toute apparence terrienne, afin que nous sceussions que son Royaume est spirituel. Et pourtant ceste histoire nous est utile, non pas seulement d'autant que Dieu a amené à son Fils ces Sages, comme les prémices des Gentils:

mais aussi pource qu'il a voulu que le règne de son Fils fust divulgué et ma- -gnifié par le tesmoignage tant d’eux que de l’estoille, pour plus ample confirmation de nostre foy, afin que le mespris pervers et malin de son peuple ne le nous feist avoir en moindre estime. Le mot Grec duquel use l’'Evangéliste est celuy dont vient ‘le mot de Magiciens: mais les Perses et Chaldéens nomment ainsi leurs Astrologues et Philosophes: et pourtant nous l’avons traduit par ce mot de Sages. Par-

quoy il y a grande apparence de dire qu’ils estoyent venus du pays des Perses. Au reste, puis que lPEvangéliste n’exprime point combien ils estoyent de compagnie, il vaut mieux n’en sçavoir rien, que d’asseurer témérairement pour certain ce qui est douteux. Pource que sainet Matthieu dit qu’ils ont présenté or, encens et myrrhe, les Papistes imaginent qu’il y en avoit trois; mais ils s’abusent et monstrent qu'ils n’ont non plus de jugement que des enfans. Car l’Evangéliste ne veut pas dire qu’ils ayent fait des présens différens, et chacun le sien à part: mais seulement qu'ils ont en commum présenté de ces trois choses. Quiconque soit cestancien autheur, duquel est procédé un Commentaire imparfaict sur sainet Matthieu, qui porte le nom de Chrysostome, et est entre ses œuvres, il dit qu’ils estoyent quatorze. Ce qui n’ha non plus de couleur, sinon que la chose de main en main fust venue des Pères: mais encores il n’y a point de certitude. Les Papistes sont plus que ridicules, quand de ces Sages ils se sont forgez desRois, pource qu’ils avoyent leu en un autre lieu qu’il estoit prédit que les Rois de Tharsis, des Isles et de Saba viendroyent apporter présens au Seigneur, Psaume LXXII, 410. Mais ne voylà pas d’habiles ouvriers, lesquels n’ont sceu comment déguiser ces saincts personnages, sinon en tournant premièrement le monde ce que devant derrière? Car du Midi et de l'Occident ils en ont fait POrient. {1 n’y à point de doute qu’ils n’ayent ainsi esté estourdis par une juste vengence de Dieu, afin que tout le monde eust de quoy rire en cognoissant leur bestise, puis qu’ils ne font aucune conscience de falsifier la vérité de Dieu et la tourner en mensonge. On demande sur ce passage : premièrement si ceste estoille estoit une du nombre de celles que le Seigneur créa du commencement pour l’ornement du ciel : pour le second, si les Sages ont peu par la science d’Astrologie cognoistre que l’estoille signifiast la naissance de Christ. Combien que ce ne soyent pas choses desquelles il se faille fort tourmenter, toutesfois on peut recueillir des paroles de sainct Matthieu, que ce n’a pas esté une estoille naturelle, mais qu’elle

estoit extraordinaire. Car ce n’estoit point une chose selon l’ordre de nature, qu’elle fust cachée pour quelque temps, et puis qu’elle veinst soudain à monstrer sa clarté : ne qu’elle tirast droit vers Beth-léhem, et s’arrestast finalement sur la maison en laquelle estoit Christ; veu qu’il n’y a rien de tout cela qui conviene aux estoilles naturelles. Il est plus vray-semblable que c’estoit comme une Comète, et qu’on la voyoit en Pair non pas au ciel. Et n’y a point d’absurdité en ce que S. Matthieu parlant à la facon commune du peuple, l'appelle improprement Estoille. De ceci mesme nous pourrons prendre la solution de la seconde question. Car veu que - Cest une chose certaine que lAstrologie ne passe point outre la spéculation des choses naturelles, ces Sages ne pouvoyent par icelle, sans autre aide, parvenir jusques à Christ : il à donc falu qu’ils ayent eu une révélation secrète de lEsprit.

Toutesfois je ne nie pas qu’ils n’ayent peu estre aucunement aidez par quelques principes de l’art : mais je di qu’ils n’eussent peu suffire et n’eussent de rien servi à cela, s’il n’y eust eu quant et quant quelque révélation nouvelle et extraordinaire.

2 Où est le Roy des Juifs? Aucuns des expositeurs pensent que Christ est nommé le Roy nay, au regard des rois de ce monde, qui sont rois faicts ou créez. Mais ceste exposition me semble trop subtile. Par quoy j'aime mieux le prendre plus simplement, comme si les Sages disoient que ce Roy est nouvellement nay, et qu'il est encores enfant, à la différence lun roy qui seroit en aage, et auroit desjà le gouvernement du peuple et maniement des affaires. Car incontinent après ils disent que ce n’a point esté le renom des choses par luy faites, ou quelque bruit commun dune grandeur toute apparente en luy, qui les ait amenez, mais Seulement le signe qui est apparu au ciel démonstrant le règne à venir. Au reste, veu que les Sages ont esté si vivement touchez en voyant l’estoille, nous pouvons bien détester nostre maudite lascheté, quand nous sommes si froids à chercher Christ, maintenant qu'il s’est donné à cognoistre à nous en sa majesté

Royale. Sommes venus l'adorer. Ce que l’estoille est apparue, a esté afin de tirer les Sages jusques en Judée, et que là ils fussent comme hérauts pour porter les nouvelles du nouveau Roy. Quant à eux, ils ne venoyent point pour faire à Christ hommage de service divin tel que mérite le Fils de Dieu: seulement ils le vouloyent saluer et lui faire la révérence comme à un Roy très excellent, selon la coustume de leur pays. Car il est bien vray-Semsemblable qu’ils ne cognoissoyent rien de Jésus-Christ, sinon que ce seroit un Roy de haute majesté et souveraine puissance, tellement que tous peuples Pauroyent en admiration. Peut-estre aussi qw'ils ont voulu entrer en sa grâce de bonne heure, afin qu’il leur fust propice et favorable, si d'aventure il advenoit qu’il eust la domination du pays d'Orient.

3 Le Roy Hérode.Hérode n'estoit pas ignorant des Prophéties, lesquelles promettoyent aux Juifs un Roy qui devoit restablir l’estat du peuple, lequel estoit pour lors fort ruiné et oppressé. Car dés sa jeunesse il avait esté nourri au pays, et sçavoit de leurs affaires bien avant:

joint aussi que C’estoit une chose si commune, que mesme les peuples circonvoisins en estoyent tout advertis. Toutesfois il est maintenant troublé comme d’une chose nouvelle et non jamais ouye.

C’est d'autant qu’il n’avoit fait conte aucun de Dieu ne de ses promesses, et luy avoit semblé que c’estoit folie d'attendre un Rédempteur : veu mesmement que d’une folle outrecuidance il s’estoit fait à croire (comme font les gens superbes) que le royaume estoit asseuré pour luy et les siens. Mais en lieu qu'auparavant il s’enyvroit en sa félicité, mesprisant les Prophéties, maintenant il est soudain tout espouvanté dés qu’elles luy vienent en mémoire. Car il n’eust pas esté tant esmeu à la simple parole des Sages, n’eust

esté que quant et quant il luy souvenoit

des Prophéties, lesquelles auparavant luy sembloyent vaines et sans effet. Voylà comment le Seigneur en fait souvent envers les incrédules, qu'après les avoir laissé dormir quelque temps, il les resveille tout soudain, et leur fait bien sentir leur folie. Quant à ce que sainet Mat-

SUR L’HARMONTE ÉVANGÉLIQUE.

thieu dit qu’aussi /a ville de Jérusalem fut troublée : cela se peut exposer en deux sortes : ou que les habitans furent esmeus, et commencèrent à bruire à cause de la nouveauté de la chose, encore qu’ils fussent bien aises d'ouir les nouvelles du Roy qui leur estoit nay: où qu’estans desjà tout accoustumez à endurer, et endurcis aux maux, ils n’ayent point voulu de changement de peur d’empirer leur condition. Car ils estoyent tant atténuez et quasi consumez par continuelles guerres, que la misérable et cruelle servitude sous laquelle ils estoyent, leur estoit nonseulement tolérable, mais mesmes agréable, pourveu qu’ils eussent paix. Dont on peut veoir comme ils avOyent bien mal fait leur proufit des verges et chastimens que Dieu leur avoit envoyez. Car ils s’estoyent du tout anonchalis et abbrutis : tellement qu’ils ne trouvoyent plus de goust à la rédemption et salut qui leur estoit promis, et quasi tout cela leur puoit. Car je ne doute point que sainct Matthieu nait voulu toucher leur ingratitude, d’autant qu'à force d'endurer ils estoyent tellement ennuyez et abbatus, qu’il ne leur souvenoit plus de désirer ou espérer la grâce à eux promise.

4 Ayant assemblé. Combien qu’à la cour d’Hérode il ne fust mention de Christ en sorte que ce soit : toutesfois dés que les Sages commencent à parler d’un Roy, les Prophéties revienent en mémoire, desquelles auparavant on ne tenoit conte.

Et pourtant Hérode se doute bien incontinent que ce Roy duquel demandent les Sages, est le Messias que Dieu avoit jadis promis. Dont derechef appert que c’estoit à bon escient que Hérode craignoit, veu qu’il est tant empesché à s’en enquérir : mais ce n’est pas de merveille.

Car comme ainsi soit que tous tyrans soyent craintifs, et que leur proprecruauté leur donne plus grande frayeur qu’elle ne fait de peur aux autres, il faloit qu’Hérode fust craintif par-dessus tous autres, veu qu’il sçavoit bien qu’il régnoit contre Pordonnance de Dieu. Au reste, ceste nouvelle inquisition monstre qu'avant la venue des Sages, il y avoit là un lourd contémnement de Christ. Quant à ce que les Scribes et principaux Sacrificateurs res-

pondent rondement et à la vérité selon l'Escriture, lesquels toutesfois comme euragez se sont puis après efforcez de corrompre toute lPEscriture, de peur de s'assujétir à Christ, ils le font pource que Christ avec son Evangile ne nuisoit point encores à leurs entreprinses. Ainsi en font tous infidèles : car és points généraux facilement ils s’accorderont avec Dieu: mais quand la vérité de Dieu commence à les presser vivement, ils desgorgent le venin de leur rébellion, qui estoit caché. Et de cela nous en voyons aujourd’huy un bel exemple és Papistes. Car ils confessent sans contredit que Christ est le Fils unique de Dieu, qui à vestu nostre chair : ils recognoissent en deux natures une seule personne, Dieu et homme ensemble : mais quand ce vient à parler de la vertu et de l'office de Christ, c’est à combatre : pource qu’ils ne veulent souffrir d’estre rabbaissez, et beaucoup moins d’estre mis à néant. En somme, les infidèles porteront bien quelque révérence à Dieu et à son Escriture, tant qu’ils penseront que rien ne leur en diminue: mais quand elle vient à combatre de près contre leur ambition, avarice, orgueil, fiance perverse, hypocrisie, et fraudes, lors ils oublient toute honnesteté, et entrent en une rage. Sçachons donc que la principale cause de laveuglement des ennemis de la vérité, sont les meschantes affections, lesquelles convertissent la lumière en ténèbres.

6 Et toy Beth-léhem, etc. H ny a point de doute que les Scribes n’ayent en leur langue fidèlement récité de mot à mot le passage, ainsi qu’il est escrit au livre du Prophète : mais sainet Matthieu s’est contenté d’avoir marqué le lieu. Et pource qu’il eserivoit en Grec, il a suyvi la leçon commune. Car il est aisé à recueillir de ce lieu-ei et autres semblables, que sainct Matthieu n’a pas escrit son Evangile en langue Hébraïque. Or il y a une chose qu’il faut tousjours noter, que toutesfois et quantes que les Apostres citent quelque tesmoignage de l'Escriture, combien qu’ils ne le rendent pas mot à mot, et combien mesmes qu’ils s’en eslongnent beaucoup, toutesfois le passage ne laisse pas d’estre proprement allégué, et

bien à propos. Et pourtant que les lecteurs avisent tousjours à quel propos les Evangélistes amènentles passages de l’Escriture, afin qu'ils ne s’attachent scrupuleusement à chaque mot : seulement que ils se contentent que l’Escriture n’est jamais par iceux tirée en un sens estrange, mais que ils l’approprient à son droit et naturel usage. Au reste, pource que leur but estoit de nourrir de laict ceux qui estoyent encores enfans et nouveaux en la foy, lesquels n’estoyent pas capables de viande solide, il n’y a rien qui empesche aujourd’huy les enfans de Dieu d’enquérir diligemment que c’est que porte le passage qu’ils trouveront estre allégué :

et ainsi, que le goust que leur en donnent les Apostres les mène à la source.

Retournons maintenant à la prophétie de Michée. Voyci comme le passage est couché de mot à mot au livre du Prophète :

Et toy Beth-léhem Ephrata, petite pour estre tenue d’entre les milliers de Juda, de toy me sortira celuy qui sera Dominateur en Israël, Mich., V, 2. En lieu d'Ephrata, S. Matthieu a mis Juda, mais le sens demeure tousjours un. Car Michée à voulu seulement par ceste marque discerner la ville de Beth-léhem de la-

MATTH. II

quelle il parle, d'avec une autre qui estoit de mesme nom en la lignée de Zabulon. Il y a plus de difficulté à ce qui s’ensuit au texte. Car le Prophète dit que Beth-léhem est bien petite pour estre nombrée entre les Gouvernemens de Juda :

S. Matthieu, au contraire, magnifie l’excellence d’icelle, et la met entre une des premières. Ceci a esté cause qu'aucuns des expositeurs ont leu le passage du Prophète avec interrogation : toutesfois l'opinion des autres est meilleure, lesquels pensent que $S. Matthieu a voulu célébrer la gràce de Dieu qui s’est monstrée en un tel changement, quand une si petite ville et sans renom a esté choisie pour estre le lieu de la naissance du souverain Roy. Mais combien que Beth-léhem ait eu cest honneur et privilége excellent, toutesfois tant s’en faut que cela ait proufité aux habitans d’icelle, que mesmes il leur a esté tourné en plus grande condamnation, d'autant que là le Rédempteur a esté plus que mal receu. Sainct Matthieu aussi a mis Pasteur, au lieu de Dominateur, combien qu’il à exprimé l’un et l’autre, asçavoir que Jésus-Christ est Conducteur du peuple, et qu’il ha quant et quant la charge de le paistre.

MARC. LUC

7 Adonc Hérode ayant appelé en secret les Sages, s'enquil d'eux songneusement du temps que l’es-

toille leur estoit apparue.

8 Et les envoyant en Beth-léhem, leur dit, Allez, el vous enqueslez songneusement du petit enfant : et quand vous l'aurez trouvé, faites le moy sçavoir. afin que j'y aille aussi, et que je l'adore.

9 Eux donc ayans ouy le roy, s'en allèrent : et voyci l'estloille qu’ils avoyent veuë en Orient, alloit devant eux, jusqu’à tant qu'elle arriva, et s'arresta

sur le lieu où estoit le petit enfant.

A0 Et quand ils veirent l'estoille, ils s’esjouyrent

d’une fort grand’ joye.

A1 Et estans entrez en la maison, trouvèrent le petit enfant avec Marie sa mère : lequel ils adcrérent en se jettans en terre : et après avoir desployé leurs thrésors, luy présentèrent des dons, c’est asçavoir de l'or, de l’encens, et de la myrrhe.

42 Et estans advertis divinement par songe! de

1) Ou, en vision de nuict,

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 71

ne relourner à Ilérode, se retirèrent par un autre | | |

chemin en leur contrée.

71 Hérode ayant appelé, etc. Ce tyran p’a osé donner à cognoistre qu'il craignist ou fust en peine, de peur de donner trop de hardiesse au peuple, lequel desjà le hayssoit assez, comme il s’en appercevoit bien. Ainsi, devant les gens il ne fait pas semblant que ceci le touche, cependant il s’enquiert secrètement, pour prévenir le danger apparent. Or combien que sa meschante conscience le rendist timide, toutesfois il n’y a point de doute que Dieu ne lait lors frappé en son esprit d’une frayeur extraordinaire, tellement qu'estant despourveu de conseil et d’entendement, il a esté là pour quelque temps, comme un homme n’ayant point de sens. Il n’y avoit rien si aisé que dattitrer un des gens de sa cour, qui par honneur accompagnast les Sages jusques au lieu, et puis ayant veu le tout, fust incontinent retourné pour en dire certaines nouvelles. D’avantage, Hérode estoit homme fort rusé et de grand cœur : et pourtant il y a tousjours à s’esbahir plus, de ce qu’en une extrême nécessité, ayant le remède en main, il demeure là tout estonné et comme demi-mort. Sçachons donc que ce n’a point esté sans grand miracle que le Fils de Dieu est lors eschappé de la gueule de ce lion. Et aujourd’huy le Seigneur n’en fait pas moins, quand il oste le sens et l’entendement à ses ennemis, afin qu’ils nes’avisent de mille moyens de ruiner l'Eglise, ou plustost afin que bien souvent ils ne prenent les occasions qu’ils en ont devant les yeux. Quant à la ruse de laquelle Hérode avoit abusé les Sages, leur faisant à croire qu’il vouloit aussi luy-mesmealler adorer Jésus-Christ, nous verrons que le Seigneur y a obvié par un autre moyen. Au reste, Comme Hérode craignant le tumulte du peuple est esperdu de son sens, aussi d'autre costé il est tellement transporté de rage, qu’il n’ha ne crainte ni horreur de provoquer lire de Dieu contre soy : car il sçavoit bien s’il y avoit un Roy qui fust nay, que cestuy-là estoit ordonné de Dieu pour redresser le thrône de David abbatu.

Ce n’est donc point contre ces hommes

qu’il s'adresse, mais c’est à Dieu qu’il entreprend furieusement de faire la guerre.

Tous les deux points sont bien à noter, c’est asçavoir qu'il a esté saisi d’un esprit d’estourdissement jusques à s’eslever contre Dieu, et que toutesfois il a conduit son affaire en enfant, et sans ju-sement, pource que Dieu avoit dissipé son conseil, afin qu’il fust comme un aveugle tastonnant en ténèbres.

9 Eux donc ayans ouy le roy, s'en allèrent : et voyci l'estoille, ete. Yci on voit une vileine paresse des Juifs, de ce qu’il n’y en a pas un qui se mette en la compagnie de ces estrangers pour aller veoir le Roy promis à leur propre nation.

Les Scribes leur monstrent le chemin, et marquent le lieu où il est nay: ils laissent toutesfois aller les Sages seuls, il n’y à personne qui se remue. Paraventure qu’ils craignoyent la cruauté d’Hérode, mais encores estoit-ce une ingratitude détestable à eux, de ne vouloir se mettre en aucun danger pour le salut qui leur estoit offert, et de moins estimer la grâce de Dieu que le courroux dun Tyran. Or j'ay desjà ci-devant monstré que tout le peuple estoit tant et plus abbastardi, tellement qu’il aimoit mieux estre toujours sous le joug des tyrans, que de sentir quelque petite incommodité par un bon changement. Que si Dieu n’eust par son Esprit fortifié les cœurs de ces Sages, ce seul scandale estoit bien pour leur faire perdre courage. Toutesfois lardeur de leur désir n’en est point refroidie, mais ils s’en vont sans compagnie. Cependant ils ne laissent pas d’avoir matière de confermer leur foy, quand ils entendent que le Roy qui leur à esté signifié par l’estoille, avoit de longtemps esté prédit et descrit par les sainctes Prophéties. Quant à ce que s’estans mis en chemin, ils ont l’estoille qui les conduit et va devant eux, de là est aisé à recueillir que ce qu’ils Paväyent perdue de veuë auparavant, estoit afin qu’en Jérusalem ils s’enquissent du nouveau Roy, et ce pour oster toute excuse aux Juifs, entant qu’estans bien adxertis que le Rédempteur leur estoit

envoyé, ils ne laissent pas de le mespriser tout à leur escient.

A1 Is trouvèrent le petit enfant. Un povre spectacle estoit pour engendrer un nouveau scandale en l'esprit des Sages, quand tant s’en faut qu’ils voyent rien de royal en Christ, que mesmes ils le trouvent en plus grande indigence et mespris que n’eust esté l'enfant du plus petit compagnon du commun populaire. Mais d’autant qu’ils sont bien persuadez que Dieu l’a ordonné Roy, ceste seule pensée bien imprimée en leurs cœurs, les induit à porter révérence à Christ. Car ils considèrent et contemplent au conseil de Dieu sa dignité et magnificence royale, laquelle n’apparoissoit point encores. Et pource que ils s’assurent et tienent pour certain qu’il sera bien autre qu’il ne semble maintenant, ils n’ont point de honte de lui faire honneur de Roy. Au reste, par leurs présens ils monstrent de quelle contrée ils vienent. Car il n’y à point de doute qu’ils n’ayent apporté tout ceci comme choses exquises du pays. Il faut entendre que tous ensemble indifféremment ont offert de ces trois choses dont il est fait mention, et non pas qu’ils ayent

MATTH. MARC

fait présent, l’un d’une chose, et l’autre

d’une autre. Quant à Ce que quasi tous

les expositeurs philosophent yci du règne, de la sacrificature, et de la sépulture de Christ, disans que l'or qu’on luy a donné, estoit signe de son règne : l’encens de la sacriticature : et la myrrhe de la sépulture : il me semble que tout cela nha point de fermeté. Nous sçavons que c’estoit une chose ordinaire entre les Perses, quand ils venoyent faire hommage et révérence à leurs Rois, d’avoir quant et quant le présent en la main. Les Sages choisissent ces trois choses desquelles il est yci fait mention, pource qu’élles abondoyent en leur pays, et que tout le quartier d'Orient en estoit renommé: Comme nous voyons que Jacob envoye en Egypte des fruits précieux et exquis du pays.

Mais en lieu qu'eux voulans à la façon des Perses faire la révérence à celuy qu'ils cuidoyent encore estre un Roy terrien, ont fait présens des fruits de la térre, nostre devoir est maintenant de l’honorer spirituellement. Car le vray et raisonnable service qu’il requiert est, que premièrement nous nous consacrions à luy, êt puis aussi tout Ce que nous avons.

4) Gen., XLIII, 11.

LUC IT

r 22 Et quand les jours de la purgation d’iceux!,

Jurent accomplis, selon la Loy de Moyse, ils le portérent en Jérusalem, pour le présenter au Seigneur,

23 (Comme il est escrit en la Loy du Seigneur, Que tout masle ouvrant la matrice, sera appelé Sainct au Seigneur ?.)

24 Et pour donner l’oblation, selon qu'il est dit en la Loy du Seigneur, asçavoir une couple de tourlerelles, ou deux pigeonneaux. ,

25 Et voyci, il y avoit un homme en Jérusalem. qui avoit nom Siméon : cest homme estoit juste et craignant Dieu, attendant la consolation d'Israël, et le sainct Esprit estoit sur luy : |

26 Lequel avoit esté adverti divinement par le sainct Esprit, qu’il ne verroit point la mort, que premièrement il n'eust vu le Christ du Seigneur.

27 Iceluy estant meu par le sainct Esprit, veint au Temple. Et comme le père et la mère entroyent

1 Ou, d’icelle, asçavoir de Marie. 2) Lévit., XII, 6, Exod., XIII, 12, 18. Rom., VIII, 19. 3) Lévit., XII, 8.

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

dedans avec le petit enfant Jésus pour faire de luy selon la coustume de la Loy,

28 Il le print entre ses bras, et loua Dieu, et dit,

29 Seigneur, tu laisses aller maintenant ton servileur en paix, selon ta parole.

30 Car mes yeux ont veu lon salut,

31 Lequel tu as préparé devant la face de tous

peuples.

32 Lumière pour esclarcissement des Gentils, et qui est [a gloire de ton peuple Israël.

22 Et quand, etc. Le quarantième jour après lenfantement il faloit s'acquitter de la cérémonie de la purgation; toutesfois Joseph et Marie vienent encore-pour une autre occasion en Jérusalem, asçavoir pour présenter Christ au Seigneur, pource qu’il estoit premier nay. Parlons en premier lieu de la purgation. Sainet Luc la rapporte à Marie et à Christ; car ce mot D’iceux, ne se peut nullement rapporter à Joseph. Et ne faut point trouver estrange si Jésus-Christ, qui devoit en la croix estre fait exécration pour nous, à pour amour de nous prins sur Soy nostre immondicité quant à la condamnation, combien qu’il fust exempt de tout vice, faute et coulpe : c’est-à-dire, si celuy qui est la fontaine de toute pureté, a voulu estre tenu pour immonde et souillé, afin de laver toutes nos ordures. Ceux-là s’abusent qui pensent que cette cérémonie de purgation ait seulement esté une loy politique, comme si la femme eust été immonde devant son mari, et non pas devant Dieu. Au contraire, c’estoit pour mettre devant les yeux aux Juifs, tant la corruption de leur nature, que le remède de la grâce de Dieu. Et ceste seule loy est plus que suffisante pour prouver le péché originel, comme aussi elle contient un tesmoignage bien clair de la grâce de Dieu. Car il estoit impossible de monstrer plus évidemment la malédiction du genre humain, que quand le Seigneur a déclaré que l’enfant sort du ventre de la mère souillé et pollu, et que mesmes la mère est maculée par Penfantément. Certes si l’homme ne nais- Soit pécheur, s’il n’estoit de nature enfant dire, et s’il n’y avoit en luy quelque male-tache de péché, il nauroit point besoin de purgation. Il s'ensuit donc que

tous ont esté corrompus en Adam, puis que le Seigneur par sa bouche les déclare pollus. Et à ceci n’est point contraire qu'en d’autres lieux les Juifs sont nommez branches sainctes de la racine saincte, d'autant que cela leur estoit comme un bien venant d’ailleurs. Car combien que par le privilége d'adoption ils estoyent mis à part pour estre le peuple éleu, toutesfois la corruption héréditaire procédente d'Adam précédoit un tel bien et estoit plus ancienne. Ainsi donc, il nous convient distinguer entre la première nature et le bénéfice spécial d'alliance, par lequel Dieu délivre les siens de la malédiction commune. Et voylà à quoy tendoit cette purgation légale, c’est asçavoir, afin que les Juifs entendissent que les ordures qu’ils avoyent apportées avec eux en naissant en ce monde, estoyent nettoyées par la grâce de Dieu. Apprenons aussi sur ce poinct à cognoistre combien est horrible la contagion de péché, laquelle souille aucunement l’ordre légitime de nature. Je confesse bien que le mariage ni la gésine de la femme ne sont point choses immondes de soy : et mesme je confesse que ce qui est vicieux en la compagnie charnelle, est couvert par la saincteté du mariage : mais cependant la source de péché est si profonde et abondante, que tousjours elle jette quelques bouillons de vices, qui entachent et souillent tout ce qui autrement estoit pur.

23 Comme il, etc. Voyci un autre exercice de piété, duquel Joseph et Marie se sont bien voulu acquitter. Le Seigneur commandoit que tous masles luy fussent dédiez en mémoire de la rédemption, pource que quand l’Ange tua tous les premier-nais d'Egypte, il espargna les premier-nais d'Israël. Un chacun

pouvoit après racheter son premier-nay pour certain pris. Voylà quelle à esté la cérémonie ancienne. Maintenant veu que le Seigneur est Rédempteur de tout le monde en général, à bon droict il nous retient pour siens depuis le plus petit jusques au plus grand. Au reste, ce n’est pas sans cause que Saint Luc répète par plusieurs fois que Joseph et Marie ont fait selon qu’il estoit escrit en la Loy du Seigneur : Car par ces mots nous sommes enseignez que pour servir Dieu il ne faut rien entreprendre à nostre fantasie, mais qu’il faut suyvre en obéissance ce qu’il commande par sa Parole.

24 Et pour donner l’oblation, selon qu'il est escrit, etc. Ge sacrifice estoit une partie de la cérémonie de la purgation, afin que personne ne pense que ç’ait esté pour racheter le premier-nay. Quand PEvangéliste parle d’une couple de tourterelles ou deux pigeonneaux, il présuppose que nous entendons que Joseph et Marie estoyent si povres, que leur pouvoir ne portoit pas d'offrir un agneau.

Car ceste exception est nomméement adjoustée au 12° chapitre du Lévitique, v. 8.

Si quelque un veut dire qu’ils avoyent de quoy en acheter, veu qu’il n’y avoit pas long temps que les Sages avoyent fait présent d’or : je respon qu’il ne nous faut pas imaginer qu’il y ait eu tant pesant d’or, que ce fust pour enrichir incontinent de povres gens : car nous ne lisons pas qu’ils eussent amené des chameaux chargez d’or. Et il est plus croyable que c’estoit quelque don de petit pris qu’ils ont fait seulement en signe d’honneur et de recognoissance. D’avantage la Loy ne commandoit pas préciséement que les povres employassent toute leur substance en sacrifice, mais en mettant quant à cela différence entr’eux et les riches, elle les relevoit de trop grande despense.

Parquoy il n’y aura point de mal de dire que Joseph et Marie ont donné selon leur estat et facultez, encores qu'ils eussent quelque argent à part pour faire les frais par les chemins, et pour vivre en leur mesnage.

25 Et voyci, il y avoit un homme en Jérusalem, etc. Cette histoire nous est racontée, afin que nous sçachions lors

que quasi tout le peuple s’estoit profané et débordé en un vilein contemnement dé Dieu, que toutesfois il y a encores eu quelques gens craignans et servans Dieu, et que ceux-là ont cognu Jésus-Christ dés son enfance. Ceux-ci estoyent ces reliques lesquelles sainct Paul dit avoir esté sauvées selon l'élection gratuite de Dieu, Rom. XI, 5. Et en ceste petite compagnie consistoit l'Eglise de Dieu, combien que cependant les Sacriticateurs et Scribes avec grand orgueil s’attribuassent à fausses enseignes le titre d’Eglise.

L’Evangéliste fait seulement mention de deux personnes qui ayent cognu Christ en Jérusalem lors quil a esté apporté au Temple : asçavoir Siméon et Anne. Nous parlerons en premier lieu de Siméon.

Touchant la condition et l’estat du personnage, nous men trouvons rien. Et peut-estre que c’estoit un simple homme du commun peuple, et peu renommé. Au reste, sainct Luc le loue pource qu’il estoit juste et craignant Dieu:

et quant et quant avoit le don de Prophétie. Ces mots, Piété (c’est-à-dire, crainte de Dieu) et Justice, se rapportent aux deux Tables de la Loy. Ainsi l'intégrité et perfection de saincte vie consiste en ces deux choses. Pour signe et tesmoignage de la crainte de Dieu qu’il avoit, est adjousté qu’il estoit attendant la consolation d'Israël : car il est impossible de bien servir Dieu sans la fiance et asseurance de salut, qui dépend de la certitude de ses promesses, et principalement de la restauration promise en Jésus-Christ. Or puis que ceste attente est louée en Siméon comme une vertu singulière, c’est bien à dire qu’il y avoit

‘lors peu de gens qui eussent l’espérance

de la rédemption vrayement imprimée en leurs cœurs. Il est vray que tous avoyent bien en la bouche le Messias, et l’estat triomphant promis sous le règne de David : mais cependant il n’y en avoit quasi pas un qui portast patiemment les povretez et misères qui régnoyent lors, se consolant sur ce que la rédemption de l'Eglise estoit prochaine. Et comme la crainte de Dieu qu'avoit Siméon, s’est démonstrée principalement en ce que son esprit s’est fortifié en l'attente du salut

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

promis : aussi faut-il aujourd'huy que tous ceux qui se veulent vrayement monstrer enfans de Dieu, souspirent en prières continuelles après la rédemption qui nous est promise : car il faut avoir patience jusques au dernier advénement de Christ.

Et le sainct Esprit estoit sur luy. HN ne parle pas icy de l'Esprit d'adoption qui est commun à tous enfans de Dieu, combien que tous ne l’ayent pas en mesure égale : mais il parle du don particulier de Prophétie. Ce qui appert plus clairement du verset prochain, et de l’autre ensuyvant, où il est dit qu’il avoit eu révélation du sainct Esprit, et qu’il est venu au Temple estant poussé par le mesme Esprit. Ainsi donc, combien que Siméon w’eust aucun estat ni authorité en public,” il a toutesfois esté doué de dons excellens, asçavoir de crainte de Dieu, saincteté de vie, foy, et Prophétie. Et n’y a point de doute que luy en son privé ait eu cest advertissement de Dieu, afin que de là en veinst une confirmation à tous fidèles en commun. Jésus est nommé le Christ du Seigneur, pource qu’il a esté oinct du Père, et en recevant le sainct Esprit, a aussi receu l'honneur et le titre de Roy, et de grand Sacrificateur. Il est dit que Siméon veint au Templepar l'Esprit : c’est-à-dire par un mouvement secret et certaine révélation du sainct Esprit, afin de s’y rencontrer à l’heure que Christ y estoit. |

29 Tu laisses aller maintenant. Par ce Cantique il appert bien que Siméon a regardé le Fils de Dieu avec d’autres veux que ceux de la chair. Car en contemplant Christ seulement par dehors, il n’y pouvoit rien veoir qui ne fust pour linduire à le mespriser et n’en faire conte. Pour le moins le regard extérieur n’estoit pas pour contenter tellement le cœur de ce sainet personnage, que puis après il allast à la mort joyeux, et se sentant avoir le comble de ses désirs. Il faloit donc que l'Esprit de Dieu eust illuminé ses yeux par foy, pour lui faire veoir la gloire du Fils de Dieu sous un habit tant povre et contemptible. Quand il dit que le Seigneur le laisse ex paix : il entend qu’il Mourra en repos de son esprit, c’est-àdire, volontiers et sans regret, pource qu’il

se sent satisfait, et ha l’accomplissement de ses désirs. Mais on pourroit demander, S'il luy eust falu mourir plus tost, s’en fust-il allé de ce monde avec trouble d’esprit et murmure, comme ceux qu’on tire par force? Je respon qu’il faut noter la circonstance qui est adjoustée, Selon ta Parole. Car puis que Dieu avoit. promis de luy faire veoir son Fils, il ne se faut pas esbahir se il estoit tousjours en suspens comme un homme attendant : et mesme il faloit bien qu'il fust aucunement en anxiété et mal-aise, jusques à ce qu’il fust jouissant de son espérance. Voylà un poinct qu’il faut entendre, pour ce qu’il y en à aujourd’huy plusieurs lesquels prenent à fausses enseignes l'exemple de Siméon, disans qu’ils n’auroyent point de regret à mourir, si ceci ou cela leur estoit advenu devant : combien toutesfois que ce soyent des souhaits qu’ils prenent hardiesse de faire à leur plaisir, ou des espérances vaines qu’ils forgent sans la parole de Dieu. Si Siméon eust dit simplement et préciséement, Maintenant je mourrai en paix et en repos de mon esprit, puis que j’ay veu le Fils de Dieu, il eust en cela monstré la débilité et petitesse de sa foy : mais d'autant qu’il avoit la parole et promesse qui luy avoit esté faite, selon la règle de la foy il a peu refuser de mourir jusques à ce que Christ fust venu.

30 Car mes yeux ont veu, etc. Combien que c’est ci une façon de parler assez commune en l’Escriture, toutesfois il semble qu’yci Siméon en use nomméement pour exprimer un regard ou présence corporelle de Jésus-Christ : comme s'il disoit qu’il ha maintenant le Fils de Dieu présent en chair, sur lequel au paravant il avoit eu les yeux de son esprit fichez. Là où nous avons rendu Ton salut, qui voudroit suyvre le mot Grec de près, il faudroit dire, Ton salutaire : et par cela j’enten la matière de salut, pource qu’en Jésus-Christ sont toutes choses requises à salut et à la vie bien-heureuse.

Or si la présence de Christ estant encores enfant, à apporté tant de contentement à Siméon, qu’il est puis après allé à la mort joyeux et en repos d'esprit, combien avons-nous aujourd’huy plus

grande occasion de nous asseurer et resjouir, voyans toutes les parties de nostre salut accomplies en Christ? Il est vray que Christ ne converse point aujourd’huy au monde, comme il faisoit lors, et que nous ne le tenons point entre nos bras, mais tant y à que sa majesté Divine reluit clairement et évidemment en l’Evangile : là il se monstre à nous comme face à face (ainsi que dit sainct Paul en la 2e aux Corinthiens, chap. IV) non pas en l'infirmité de la chair, mais en la vertu magnifique de l'Esprit, laquelle il‘a desployée és miracles, au sacrifice de sa mort, et en sa résurrection. En somme, il est . tellement absent d’avecnousselonle corps, que toutesfois il nous convient le comtempler assis à la dextre du Père. Si un tel regard n’apporte paix à nos consciences pour nous faire cheminer à Ja mort alaigrement, nous sommes plus qu’ingrats envers Dieu, et estimons bien peu l'honneur qu’il nous a fait.

314 Lequel tu as préparé. Par ces mots Siméon signifie que Christ est ordonné de Dieu, afin que tous peuples soyent participans de sa grâce, et que bien tost après il sera eslevé et colloqué en lieu éminent, afin que tout le monde le voye. Ainsi sous ce mot il comprend toutes les Prophéties, tant qu'il y en à qui parlent de l'estendue du règne de Christ. Mais si Siméon le tenant entre ses bras petit enfant, a peu estendre son esprit jusques aux derniers bouts du monde, pour coenoistre sa puissance par tout présente, combien devons-nous le célébrer plus maenifiquement aujourd’huy, depuis qu’il a esté eslevé pour servir comme d’enseigne

MATTH. MARC

aux Gentils, et qu’il s’est donné à gnoistre à tout le monde? ' 32 Lumière pour esclaircissement des Gentils, ete. Siméon déclare maintenant à quelle fin Jésus-Christ devoit estre manifesté par son Père devant tous peuples, asçavoir afin qu’il illuminast les Gentils, lesquels au paravant estoyent en ténèbres, et qu’il fust la gloire du peuple d'Israël. Et ce n’est pas sans cause qu'il met distinction entre les deux : car les enfans d'Abraham par le lien d'adoption estoyent prochains de Dieû : mais les Gentils entre lesquels il n’y avoit aucune alliance de Dieu, estoyent estrangers de Eglise. Voylà pourquoy en quelque passage Israël n’est pas seulement nommé enfant de Dieu, mais aussi le premiernay, Jérémie, XXXI, 9 : et sainct Paul dit que Christ est venu afin d’être ministre de la Circoncision, selon les promesses faites aux Pères, Rom., XV, 8. Toutesfois Israël: est tellement préféré aux Gentils, que cependant tous indifféremment obtienent salut en Christ. Là où nous avons traduit, Pour l’esclarcissement, le mot Grec signifie quelque fois Révélation :

mais Siméon veut dire yci, Pour esclairer Ou illuminer les Gentils. Dont nous avons à recueillir que les hommes naturellement sont destituez de la lumière, jusques à ce que Christ, qui est le Soleil de justice, leur esclaire. Quant au peu ple d'Israël, combien que desjà Dieu luy eust fait beaucoup d'honneur, Siméon toutesfois dit que toute la gloire de ce peuple dépend de ce seul article, que le Rédempteur leur estoit promis.

Co-

LUC II

33 Et son père et sa mère estoyent esmerveillez des choses qui estoyent dites de luy.

34 Et Siméon les bénit, et dit à Marie mère d'iceluy, Voyci, cestuy-ci est mis pour la ruine et Pour la résurrection de plusieurs en Israël, el pour signe auquel on contredira 1:

35 Mesme aussi un glaive percera ta propre âme, afin que les pensées de plusieurs cœurs soyent ré-

vélées.

1) 18, VIII, 14, Rom, IX, 33, 1 Pierre, 11, 8.

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 83

36 IL y avoit aussi une Prophétesse nommée Anne, fille de Phanuel, de la lignée d’Aser, laquelle estoit jà fort aagée, et avoit vescu avec son

mari sept ans depuis sa virginité :

37 Et estant vefve d'environ quatre vingts et

quatre ans,

ne se bougeoit du Temple, servant à

Dieu en jeusnes ef oraisons nuict et jour.

38 Ceste-ci donc estant survenue en ce mesme instant, louoit aussi le Seigneur, et parloit de luy à tous ceux qui attendoyent la délivrance en Jéru-

salem.

39 Et quand ils eurent achevé tout ce qui est selon la Loy du Seigneur, ils s’en retournèrent en Galilée, en Nazareth leur ville.

33 Son père el sa mére, etc. Sainct Luc ne veut pas dire qu’ils en ont esté estonnez comme d’une chose nouvelle, mais qu’ils ont considéré en toute révérence, et receu avec telle admiration qu’il appartenoit cest oracle du sainct Esprit, par la bouche de Siméon, afin de proufiter tousjours de plus en plus en la cognoissance de Jésus-Christ. Et par cest exemple nous sommes enseignez, depuis qu’une fois nous sommes entrez en la vraye foy, que nostre devoir est d’amasser d’un costé et d'autre toutes aides qui peuvent servir à nous confermer en icelle. Car on peut bien dire que cestuy-là a proufité en la parole de Dieu, lequel ne se peut contenter d’avoir.en admiration tout ce qu'il lit ou oit chacun jour, servant à la confirmation de sa foy.

34 Siméon les bénit, etc. Si nous restraignons ceci à Joseph et Marie, il n’y aura point de difficulté. Mais pource qu’il

semble que sainct Luc vueille sous ce

mot Les, comprendre aussi Jésus-Christ, on pourroit demander comment et à quel titre Siméon a prins l’authorité de le bénir. Car, comme dit l’Apostre aux Hébrieux, chap. VIE, 7, c’est au plus grand de bénir celui qui est moindre, non pas au contraire. D’avaniage, la chose semble bien absurde, qu’un homme mortel face prières pour le Fils de Dieu. Je respon que l’Apostre ne parle pas là indifféremment de toutes sortes de bénédiction, mais seulement de la bénédiction que faisoyent les Sacrificateurs. Car autrement il est bien permis à tous de faire prières

il est plus vray-semblable que Siméon les a bénits comme estant homme privé et du commun peuple, que non pas comme personne publique. Car, comme desjà il a esté dit, nous ne lisons point que Siméon fust Sacrificateur. Mais cependant il n’y a point de absurdité de dire qu’il a prié pour la prospérité et heureux avancement du règne de Jésus-Christ, veu que le sainct Esprit au Pseaume CX VII, enseigne tous fidèles de faire une telle bénédiction. f’oyci, cesltuy-ci esl mis.

Vray est que ce propos de Siméon s’addresse proprement à Marie : toutesfois il appartient aussi généralement à tous fidèles. La saincte Vierge avoit besoin d’une telle admonition, de peur qu’en s’esgayant de ces commencemens si beaux, elle fust tant moins préparée à soustenir les fascheuses rencontres qu’elle devoit veoir : en après, afin qu’elle ne pensast point veoir Christ reçeu d’un commun accord de tout le peuple, mais qu’elle fust bien résolué et fortifiée en son esprit contre tous les dangereux assauts.

Cependant l’Esprit de Dieu a voulu yci donner une doctrine commune à tous fidèles, afin que voyant le monde résister à Jésus-Christ d’une obstination maudite, ils ne laissent point de passer outre, et de batailler contre une telle dureté. Nous sçavons comment ce nous est un grand destourbier de veoir Pincrédulité du monde. Si faut-il surmonter un tel scandale, si nous voulons croire en Jésus-Christ.

Car on n’a jamais veu au monde un estat si bien réformé, que la plus grand’ part

où souhaits les uns pour les autres. Or | fust à Christ. Parquoy il faut que ceux

qui veulent suyvre Jésus-Christ entendent ceste leçon dés le commencement, et prenent ces armes en main, afin de persister en la foy d’iceluy. Or ceste tentation a esté fort grande sur toutes autres, que Jésus-Christ n’a point esté recognu des siens, mais au contraire a esté ignominieusement rejetté par le peuple qui se glorifioit estre l'Eglise de Dieu : et mesmement que les Sacrificateurs et les Scribes lesquels avoyent le gouvernement de l'Eglise, ont esté ses ennemis mortels.

Car qui eust pensé que ce fust le Roy de ceux par lesquels on le voyoit rejetté si ignominieusement et outrageusement? Ce nest donc pas sans cause que Siméon prédit que Christ est mis pour la ruine de plusieurs, voire en Israël. Le sens est, qu’il est ordonné de Dieu pour en renverser et précipiter beaucoup. Mais il faut noter que la ruine procède de ce que les incrédules heurtent contre luy : ce qui est exprimé un peu après, quand Siméon l'appelle Signe auquel on contredira.

Les incrédules donc, pource qu’ils sont rebelles à Christ, se heurtent contre luy, et de là s'ensuit leur ruine. Cette façon de parler contient une métaphore prinse des arbalestiers ou autres qui visent au blanc : comme si Siméon disoit, En cela on cognoist la malice des hommes, et la perversité de tout l’esprit humain, qu’il semble qu’ils ayent conspiré tous ensemble pour se rebecquer et eslever contre le Fils de Dieu. Car on ne verroit jamais un tel accord au monde pour contredire à l'Evangile, sinon qu’il y eust comme un discord naturel entre le Fils de Dieu et les hommes. Or combien que les ennemis de l'Evangile ne soyent pas d’accord entre eux (comme leur ambition ou rage les transporte, les uns de çà, les autres delà, comme il est nécessaire que gens seditieux soyent bandez en leurs désirs, comme aussi il Y à une diversité infinie de superstitions qui divise les idolâtres les uns des autres) toutesfois ils sont bien tous d’accord en une chose, asçavoir à s’opposer contrele Fils de Dieu, etluy résister. Parquoy c’est un mot bien vray ce que nous avons dit, qu'il y avoit une belle preuve et argument évident de la perversité des hommes, en ce que par tout on

contredit à Jésus-Christ. Au reste, combien que ce soit une chose merveilleusement monstrueuse, de ce que le monde s’eslève ainsi contre son Créateur, toutesfois puisque l’Escriture à prédit qu’ainsi adviendroit, puis aussi que la raison en est apparente, asçavoir d'autant que les hommes estans une fois estrangez de luy par péché le fuyent tousjours, tels exemples ne nous doyvent point troubler, mais plustost nostre foy estant garnie de ceste défense, doit estre preste à combatre toute la contradiction du monde. Maintenant puis que Dieu s’est recueilli un Israël de tout le monde, et qu’il n’y a plus de différence entre le Juif et le Grec, il faut qu'aujourd’huy ïil adviene de mesme ce que nous lisons avoir esté lors.

Isaïe, chap. VIIL, 14, avoit dit de son temps, Voicy, le Seigneur sera en scandale et ruine aux deux maisons d'Israël.

Depuis ce temps-là les Juifs ne ont quasi cessé de heurter contre Dieu : mais le plus rude choq a esté contre Jésus-Christ.

Aujourd’huy on voit une semblable furie en ceux qui se nomment Chrestiens, et mesmes ceux qui avec grand’fierté s’attribuent le premier lieu en l'Eglise, employent le plus souvent toute leur puissance à opprimer Jésus-Christ. Mais qu’il nous souviene qu'ils ne gaignent rien, sinon qu’à la fin il faudra que ils soyent mis en pièces et brisez. Car sous le mot de Ruine, le sainct Esprit dénonce aux incrédules leur punition, afin que nous apprenions de nous reculer d’eux tant qu'il sera possible, de peur que leur tenans compagnie, nous ne SOYOns enveloppez en une mesme perdition avec eux.

Cependant, si ainsi est que quand Jésus- Christ vient en évidence plusieurs trébuschent, il ne faut pas que nous l’en aimions moins pourtant : car l’odeur de l'Evangile ne laisse pas d’estre plaisante et agréable à Dieu, combien qu’elle soit mortelle au monde malin. Si on demande comment Jésus-Christ est occasion de ruine aux incrédules, veu que sans luy ils sont desjà perdus, la response est facile :

Asçavoir qu’ils périssent au double, d’autant qu’ils se privent volontairement du salut qui leur est offert de Dieu. Ainsi donc, le mot de Ruine, signifie la double

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

punition que souffriront les incrédules, après s’estre ainsi attachez contre le Fils . de Dieu à leur escient. £t pour la résurrection. Ceste consolation est mise à l’opposite du membre précédent, afin d’addoucir une chose qui est de soy odieuse ou estrange à nostre sens. Car si on n’adjouste autre chose, c’est un poinct fascheux à ouïr, de dire que Christ est la pierre de scandale, qui rompra et brisera par sa dureté la plus grand’ part des hommes. Et pourtant l’Escriture nous ramène à son office, qui est tout contraire, asçavoir que le salut des hommes estant fondé en luy, est ferme: comme aussi Isaïe en parle, Sanctifiez le Seigneur des armées, et qu'iceluy soit vostre crainte et vosire espovantement, et iceluy vous sera en sanctification, ou en forteresse de défense, Isaïe, VIII, 13. Et sainct Pierre en sa première épistre, chap. IT, v. 4, encore plus clairement, Duquel nous approchans (dit-il) qui est la Pierre vive, voire réprouvée des hommes, mais éleuë et précieuse envers Dieu, vous aussi comme pierres vives estes édifiez. Car il est ainsi contenu en l’Escriture, Voyci, je mets en Sion la maistresse Pierre du coin, éleuë et précieuse : et qui croira en elle il ne sera point confus. Elle est donc précieuse à vous qui croyez, mais à ceux qui ne croyent point elle est la pierre que les édifians ont réprouvée, etc. Ainsi donc, afin que nous ne soyons espovantez oyans que Christ est nommé Pierre de scandale, qu’il nous souviene incontinent qu’il est aussi appelé la maistresse Pierre du coin, sur laquelle est fondé le salut de tous les enfans de Dieu : et mesme qu’il nous souviene que c’est-ci son vray et naturel office, et que l’autre partie est comme accidentale en luy. C’est aussi une chose bien digne d’estre notée, que Christ est nommé la Résurrection des fidèles, et non pas leur appuy ou soustenement. Car lPestat ou condition des hommes n’est pas telle qu’il leur soit proufitable d'y demeurer. I faut donc qu'ils ressuscitent de mort, avant que commencer à vivre.

39 Ta propre âme, etc. Cest advertissement a esté pour confermer et fortifier l'esprit de la saincte Vierge, afin

qu’elle ne fust accablée de tristesse, quand les grans combats qu’il luy faloit soustenir viendroyent. Or combien que sa foy ait esté agitée et tormentée de diverses tentations, toutesfois le vray combat et le plus grief a esté la croix, par laquelle il pouvoit sembler que Jésus-Christ fust esteint. Et combien qu’elle n’a jamais esté engloutie de tristesse, si est-ce qu’elle n’avoit point un cœur de pierre, pour dire qu’elle ne se sentist griefvement navrée. Et aussi la constance des Saincts est bien autre chose que stupidité. Afin que les pensées de plusieurs cœurs. Aucuns conjoignent ceci avec la première sentence, que Jésus-Christ est mis pour la ruine de plusieurs, etc.: et mettent enclos par parenthèse ce que nous venons d'exposer touchant le glaive :

mais selon mon jugement, il vaut mieux le rapporter à tout le propos. Et ceste particule, Afin que, ne signifie pas la cause, mais seulement la conséquence et dépendance des choses. Car quand Ja lumière de l'Evangile se monstre, et que puis après les persécutions s’eslèvent, les affections aussi et pensées secrètes des cœurs, qui estoyent au paravant incognues, se descouvrent quant et quant. Il y à des cachettes de simulation tant profondes en l’homme, que facilement elles demeurent couvertes, jusques à ce que Jésus-Christ viene : mais Jésus-Christ par sa lumière oste tout fard, et descouvre l'hypocrisie. Et pourtant, à bon droict luy est attribué cest office de mettre en évidence les secrets des cœurs. Mais encore quand la croix vient sur la doctrine, c’est pour examiner et esprouver les cœurs plus au vif. Car plusieurs qui avoyent embrassé Jésus-Christ par profession externe, ont en horreur la croix, et se reculent quand il est besoin de la porter : et voyant que l'Eglise est sujete à diverses adversitez, facilement quittent la place.

36 Il y avoit aussi une Prophétesse, etc. S. Luc ne fait mention que de deux personnes qui ayent receu Jésus- Christ. C’est afin que nous apprenions de préférer à tout le monde ce qui est de Dieu, tant petit qu’il puisse estre. Il y avoit lors grande apparence en la per-

sonne des Seribes et sacrificateurs, mais puis que l'Esprit de Dieu habitoit en Siméon et Anne (duquel estoyent du tout destituez les autres, combien que ce fussent les gouverneurs) ces deux-ci seuls doyvent estre en plus grande révérence que toute la troupe de ceux qui se glorifient en leurs titres, n’ayans cependant qu’une vaine apparence. Voylà pourquoy l’Evangéliste fait mention de laage d'Anne, et luy donne le titre de Prophétesse : et pour le troisième louë sa piété, ensemble la saincteté et chasteté de sa vie. Car ce sont des choses pour lesquelles à bon droict on doit avoir en estime les personnes, et en faire cas. Aussi volontiers on ne voit point de gens qui s’amusent à ces masques de vaine parade, sinon ceux lesquels suyvans la vanité de leur esprit, prenent plaisir à estre trompez. Il est dit qu’'Anne avoit vescu avec son mari sept ans depuis sa virginité, afin que nous sçachions qu’elle estoit demeurée vefve en la fleur de son aage.

Car elle avoit esté mise en mariage jeune fillette, et quelque temps après, elle avoit perdu son mari. Quant à ce qu’elle ne s’est point remariée, combien qu’elle fust encores en sa vigueur, ceste circonstance est pour augmenter tousjours tant plus la louange de sa pudicité. Ce qui s’ensuit, qu’elle estoit vefve d'environ quatre vingits et quatre ans, peut estre prins en deux sortes : asçavoir qu'il y avoit tant de temps que son mari estoit mort, ou bien qu’elle avoit en tout vescu cest aage-là. Selon le premier sens, il s’ensuyvra qu'elle avoit lors plus de cent ans : mais de cela je n’en détermine rien.

Quant à ce que l'Esprit de Prophétie se démonstroit encores en quelque peu de gens, C’estoyent des marques pour authorizer et confermer la doctrine de: la Loy et la religion des Juifs, jusques à la venue de Jésus-Christ. Et de faict, il estoit bien besoin que les éleus de Dieu eussent de telles aides, afin qu'ils ne s’abbastardissent ou perdissent courage, voyans une dissipation tant misérable.

37 Ne se bougeoit du Temple, etc.

C’est une façon de parler hyperbolique, mais le sens est bien clair, Asçavoir

qu'Anne estoit quasi continuellement aw Temple. Sainct Luc adjouste, Qu’elle servoit Dieu en jeusnes el oraisons continuelles. Dont nous recueillons qu’elle n’a point fréquenté au Temple, comme pensant par ceste seule mine externe s'acquitter de son devoir, mais qu’elle s’est aussi employée aux autres exercices de piété. Au reste, il est besoin de noter que ce qui est yci dit, n’est point pour donner une mesme règle à tous, et qu’il ne faut point indifféremment tirer en exemple les choses qui sont yci louées en la personne d’une femme vefve: Car il faut avec prudence discerner ce qui convient à la vocation d’un chacun: Nous voyons comment une sotte imitation et mal réglée a rempli le monde de singes, quand les gens superstitieux par une folle curiosité et sans jugement ont prins à tors et à travers tout ce qu’ils oyoyent estre loué és Saincts : comme si, selon qu’il y a diversité de degrez et estats, il ne faloit pas aussi qu’un chacun regardast quelles œuvres convienent à sa vocation. Ce qui est yei dit d'Anne, S. Paul le restraint spécialement aux vefves: Ce ne sera donc point à propos, quand les gens mariez se voudront régler là-dessus : toutesfois il y a encores quelque doute en ce qu’il semble que sainct Euc constitue une partie du service de Dieu en jeusnes. Mais il faut noter que des œu-.

vres qui appartienent au service de Dieu, les unes sont simplement commandées , et, comme on dit, sont nécessaires d’ellesmesmes : les autres sont comme accessoires, desquelles la fin est d'aider les premières et les principales. Les prières appartienent directement au Service de Dieu, mais le jeusne est une aide inférieure qui ne plaist à Dieu sinon entant qu’il sert pour nous inciter et enflammer à prières. Car il faut entendre ceste règle, que la louange des devoirs que font extérieurement les hommes, consiste en la fin ou intention bonne et bien réglée.

I] faut aussi noter ceste distinction, que prier est directement un service de Dieu, et jeusner ne l’est que pour la conséquence ou la fin à laquelle il se rapporte.

Or il ny a point de doute que ceste saincte femme ne ait usé de jeusnes pour.

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

s'inciter à gémir la calamité qui estoit lors en l'Eglise.

38 Louoit aussi le Seigneur, etc.

Sainct Luc louë yci la saincte mélodie qui estoit en la langue de Siméon et d'Anne, afin que par cest exemple les fidèles s’exhortent et s’accouragent à chanter d’un bon accord les louanges de Dieu, et à s’entrerespondre les uns aux autres. Quand il dit qu'Anne parloit à tous ceux qui attendoyent la rédemption, il monstre de rechef combien estoit petit le nombre des fidèles. Car la substance de la foy consistoit en ceste attente, et il appert qu’il y en avoit bien peu qui en eussent un vray Sentiment en leurs cœurs.

39 Ils s’en retournérent en Galilée, etc. Je accorde facilement que le voyage d'Egypte a esté entre-deux et que ce que dit sainct Luc qu’ils ont habité en Nazareth leur ville, vient après leur fuite en Egypte, laquelle descrit sainct

MATTTH. IT.

Matthieu. Mais s’il ny a point d’absurdité que l’un des Evañgélistes omette ce que l’autre raconte, nous pouvons bien dire aussi que sainet Luce en retranchant tout le temps duquel il ne vouloit faire mention, a touché ce poinet pour passer à l’histoire suyvante. Cependant, je ne suis pas de Pavis d’aucuns, qui imaginent que Joseph et Marie ayans accompli le sacrifice de purgation, sont retournez en Beth-léhem pour là demeurer. Car ils s’abusent tout évidemment, pensans que la demeurance de Joseph ait esté en ce lieu, auquel mesmes il estoit si incognu qu’il n’y avoit peu trouver logis quelconque. Et ce n’est pas sans cause que Nazareth est yci nommée par lEvangéliste la ville, tant de Joseph que de Marie. Car de là nous recueillons que jamais il n’a demeuré en Beth-léhem, combien que ce fust le pays de ces ancestres. Quant à lPordre des temps, nous en parlerons tantost plus amplement.

MARC. LUC

43 Or après qu'ils se furent retirez, voyci, l'Ange du Seigneur apparoist par songe! à Joseph, disant, Lève-toy, et pren le petit enfant et sa mere, et ’en- Juy en Egypte, et sois la jusques à tant que je te le die : car Hérode cherchera le petit enfant pour le

mettre à mort.

1% Joseph donc estant esveillé print de nuict le petit enfant et sa mère, et se retira en Egypte,

15 Et fut là jusques au trepas d’Hérode, afin que Just accompli ce que le Seigneur avoit dit par le Prophète, disant, J'ai appelé mon Fils hors d’E- |

gypte?.

16 Lors Hérode se voyant mocqué des Sages, fut Jort courroucé : et ayant envoyé ses gens, occil tous les enfans qui estoyent en Beth-léhem, et en toutes

. les marches d'icelle, depuis ceux de deux ans et audessous, selon le temps dont il s’esloit entièrement

enquis des Sages.

17 Adonc fut accompli ce qui avoit esté dit du Seigneur par le prophète Jérémie, disant,

18 Une voix a esté ouye en Rhama, complainte, pleur, et grand brayement : Rachel pleurant ses enfans et n'a voulu estre consolée, pource que c’en

est fait ?.

+ 1) Ou, en vision de nuit. 2) Osée, XI, 1. 3) Jér., XAXI, 15,

13 Or après qu’ils se furent, etc. On ne sçait combien il y a eu de jours depuis le département des Sages, jusques à ce qu’il fut commandé à Joseph de fuir en Egypte et aussi ce n’est pas un‘poinct de grande importance. Toutesfois il est bien vray-semblable que le Seigneur à espargné Marie, jusques à ce que elle fust relevée de son accouchement, et fortifiée pour se mettre en chemin : mais ç’a esté un conseil de Dieu bien admirable, de ce que il à voulu préserver son Fils par une fuite. Il n’y a point de doute que Joseph n’ait esté tormenté en son esprit de tentations bien dangereuses, ne voyant point d'espérance ou moyen de sauver l'enfant, sinon en fuyant : car en la fuite il n’y avoit point d'apparence d'aide de Dieu. D’avantage, c’estoit une chose mal convenable, que celuy qui devoit estre le Sauveur du monde, ne peust eschapper sinon par la conduite d’un homme mortel. Mais Dieu voulant préserver son Fils, a tenu telle mesure, qw’il a démonstré quelques signes de sa puissance céleste, et toutesfois ne Pa point desployée si évidemment qu’elle ne fust toujours cachée sous quelque couverture d’infirmité : car le temps n’estoit pas encore venu auquel il faloit proprement que Jésus-Christ fust giorifié devant tous. En ce que Ange prédit une chose cachée et incognue aux hommes, nous avons un certain tesmoignage de conduite Divine.

Ce qu’il commande sauver la vie de l’enfant par fuite ou exil, cela se rapporte à Pinfirmité de la chair, à laquelle Jésus- Chrit estoit sujet. Au reste, nous sommes par cela enseignez que Dieu ne sauve pas tousjours les siens d’une mesme façon, mais quelquefois il desploye magnifiquement sa vertu, d'autrefois aussi il Ja tient comme enveloppée sous des couvertures obscures, et en fait apparoistre seulement quelques petites estincelles. Ceste façon admirable que Dieu à tenue en gardant son Fils sous la croix, nous monstre que c’est mal entendu à ceux qui présument de prescrire à Dieu un certain moyen de besongner et faire ses œuvres. Laissonsle doncques avancer nostre salut par divers moyens, et ne refusons point d’estre humiliez, afin que sa gloire en soit tant

mieux cognue et plus magnifiquement.

Sur tout gardons-nous de fuir la croix, par laquelle il a exercé son Fils dés sa première enfance. Or ceste fuite est une partie de la folie de la croix, laquelle passe en excellence toute la sagesse du monde. Celuy qui doit en son temps se monstrer Sauveur de Judée, est contraint de s’enfuir d’icelle. Egypte le nourrit, laquelle auparavant n’avoit apporté que tout malheur à l’Eglise de Dieu. Qui ne s’esbahiroit de veoir une chose tant contraire à l'opinion des hommes ? En ce que Joseph obéit promptement au commandement de l’Ange, nous avons derechef à recueillir la certitude du songe. Car une obéissance et exécution si prompte monstre clairement qu’il n’a point douté que le conseil de s’enfuir ne luy fust envoyé de Dieu. Toutesfois il semble que la grande hastiveté dont il use, peut estre aucunement attribuée à desfiance. Car de s’enfuir ainsi de nuict, cela ne se peut faire:

sans crainte et tremblement. Mais la chose est facile à excuser. [Il voyoit que le moyen d’eschapper que Dieu luy présentoit, estoit bas et abject : et pourtant il conclud qu’il luy est permis de s’enfuir en crainte, comme on a accoustumé de faire en une extrémité de danger. Voylà comme il faut que nostre crainte soit réglée selon les advertissemens que Dieu nous donne, et ainsi elle ne sera point contrevenante à la foy. Sois là jusques à lant. Par ces mots l’Ange signifie que Dieu aura en recommandation la vie de l'enfant, mesme pour le temps à-venir.

Et de faict, Joseph avoit bien besoin d’estre ainsi confermé, afin qu’il s’asseurast que Dieu non-seulement seroit son conducteur par le chemin, mais que mesme cependant qu’il seroit en pays estrange, il le tiendroit tousjours sous sa garde et protection. Le Seigneur a voulu par ce moyen appaiser beaucoup de troubles et soucis desquels le S. personnage pouvoit estre tormenté en son cœur, afin qu'il demeurast coy en Egypte, et avec repos de son esprit. Car autrement il n’y eust jamais peu vivre un quart d'heure sans grandes tentations, se voyant nonseulement banni de la terre qui estoit

l'héritage promis de Dieu à tous les

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

Saincts, mais aussi forclos du Temple, des sacrifices, et des moyens de faire publiquement confession de sa foy: et cependant vivant entre des mal-heureux

ennemis de Dieu, en un profond gouffre

de superstition. Il est vray qu’en la personne de l'enfant il avoit avec s0oy tous les biens que jamais les Pères avoyent espérez, ou que Dieu leur avoit promis :

mais pour ce qu’il n’avoit pas encore tant proufité en la foy et cognoissance de Christ, il luy estoit besoin d’estre retenu par ce commandement, Sois là jusqu'à tant que je te le die : afin qu’il ne se faschast de languir entre les Egyptiens, estant banni de son pays.

15 J'ay appelé mon Fils. Pource que S. Matthieu dit que la Prophétie fut accomplie, plusieurs ont pensé que le Prophète n’ait voulu dire autre chose que ce qui est yci touché, et ont imaginé que le sens du passage du Prophète estoit, que les Juifs font follement de combatre contre le Fils de Dieu et le vouloir opprimer, pource que le Père l’a appelé d'Egypte. Mais en ceste sorte on tire hors du propos les paroles du Prophète, duquel Pintention est de convaincre d’ingratitude les Juifs, d'autant qu'ayant dés leur enfance et première origine expérimenté Dieu leur estre Père plus que bénin et libéral, ils ne cessent toutesfois de lirri-

ter journellement par nouvelles offenses.

Tenons done cela pour tout arresté, que le passage ne se doit point restraindre à la personne de Jésus-Christ : et toutesfois sainet Matthieu ne le tire point par force, mais l’applique proprement à ce qu’il traitte. Voyci doncques comme il nous faut entendre les paroles du Prophète : Lors que Israël estoit encores enfant, je Pay tiré de ceste misérable servitude en laquelle il estoit plongé. Il estoit paravant comme mort, et Egypte luy estoit comme un Sépulchre, mais je l’ay tiré de là comme du ventre de sa mère, pour luy faire veoir la clarté de vie. Or c’est à bon droict que le Seigneur parle ainsi, veu que ceste délivrance d'Egypte a esté comme la naissance de ce peuple. Car lors ont esté produites les letres d'adoption quand la Loy a esté publiée, et que le peuple a esté fait l’héritage péculier de

Dieu, la sacrificature royale, la gent saincte : quand il a esté séparé de tous autres peuples, et finalement quand Dieu a dressé son tabernacle, afin d'habiter au milieu de eux. Les paroles doncques du Prophète emportent autant comme s’il eust dit, que le peuple avoit esté retiré d'Egypte ainsi que du profond gouffre de la mort. Or maintenant la rédemption que Jésus-Christ apportoit, qu’estoit-ce autre chose que résurrection de mort, et commencement de nouvelle vie? Car Ja lumière de salut estoit quasi esteinte lors que Dieu en la personne de Jésus-Christ s’est derechef engendré l'Eglise. Adoncques l'Eglise est sortie hors d'Egypte en son chef, comme jadis tout le corps avoit esté de là mesme. Ceste conformité fait qu’on ne doit point trouver estrange si Jésus-Christ à passé une partie de son enfance en Egypte. Au contraire, la grâce et vertu de Dieu en a esté tant plus magnifiquement cognue, et son conseil admirable s’est plus évidemment monstré, entant que des ténèbres est sortie la lumière, et des enfers la vie. Car autrement le sens de la chair eust peu yci contreroller et dire, Voire, qui croira que le Rédempteur viene d'Egypte? Sainet Matthieu donc dit pour response, que ce n’est pas une chose nouvelle, ne qui doive estre trouvée estrange, si Dieu fait de là venir son Fils, et que plustot cela doit servir à la confirmation de nostre foy, si comme jadis il estoit advenu, aussi encore maintenant on vovoit derechef l'Eglise de Dieu sortir d'Egypte. Il n’y a diversité qu’en un poinct, c’est que jads tout le peuple avoit esté enclos en Egypte comme en une prison : mais en la seconde rédemption le Chef de l'Eglise seulement à esté là caché, asçavoir Jésus-Christ, lequel toutesfois portoit la vie et le salut de tous enclos en sa personne,

16 Hérode se voyant mocqué, etc.

Sainct Matthieu parle selon l'opinion qu’avoit Hérode, auquel il estoit bien avis que les sages l’avoyent déceu, pource qu'ils n’avoyent pas voulu servir à Sa meschante cruauté : mais plustost luymême avoit esté surprins en sa finesse, faisant semblant par trahison d’avoir envie de faire honneur et hommage au nou-

veau Roy. Au reste, Josèphe ne fait au- | a premièrement mis à mort les juges; afin

cune mention de ceste histoire. Il n’y a que Macrobe qui en parle, lequel] au livre deuxième des Saturnales, récitant les railleries et brocars d’Auguste, raconte qu'iceluy ayant ouy qu'Hérode avoit fait mettre à mort en Syrie les enfans qui estoyent au-dessous de deux ans, et qu’entre les autres son propre fils avoit esté despesché, dit qu’il aimeroit mieux estre pourceau d'Hérode, qu’estre son fils :

mais le tesmoignage de sainct Matthieu seul nous doit estre plus que suffisant.

Vray est que Josèphe ne devoit pas oublier de mettre en son livre un acte de cruauté si notable : toutesfois il ne se faut pas esbahir s’il a supprimé la mémoire de ces enfans, veu qu’il a coulé légèrement, et touché bien obscurément une autre tyrannie autant détestable, c’est que quasi en même temps Hérode mit à mort tous les juges, qu’on appeloit Sanhéderim, afin d’extirper entièrement la maison de David. Je ne doute point qu'une mesme crainte ne luy ait fait faire tous les deux brigandages. Toutesfois on ne sçait pas certainement si ce fut en mesme temps.

Car pource que sainct Matthieu dit qu'Hérode feit tuer les enfans de deux ans et au-dessous, selon le temps qu’il avoit diligemment enquis des Sages, on peut recueillir de là que Jésus-Christ avoit lors deux ans, ou pour le moins n’en estoit pas loin. Aucuns tirent ceste conjecture plus loin, disans que Christ avoit desjà cest asge quandles Sages veindrent. Quant à moy, je di que l’un ne s'ensuit pas de lPautre. Nous avons veu un peu devant quelle frayeur eut Hérode, quand les premières nouvelles veindrent de la naissance du nouveau Roy, et que le bruit en commencea à courir. Veu que la crainte lempescha lors d'envoyer secrètement quelque traistre pour espier comme tout alloit, il ne se faut pas esbahir si pour quelque temps il s’est déporté de mettre en effet une telle tuerie et tant odieuse, mesmement considéré que le bruit de la venue des Sages estoit encore tout frais.

Et de faict, il est vray-semblable qu’il a différé d'exécuter le mal qu’il couvoit en son cœur, jusques à ce que l’occasion propre se fust offerte. Et peut-estre qu’il

qu'après avoir osté au povre peuple ses conducteurs, il peust sans contredit luy tenir le pied sur la gorge, et en faire à son plaisir. De cela il est aisé à recueillir que c’est un argument bien léger et frivole à ceux qui disent que Christ avoit deux ans quand les Sages le sont venu adorer, pource que selon le temps que l’estoille estoit apparue, Hérode feit tuer les enfans qui avoyent quelque peu moins de deux ans. Ils présupposent une chose où il n’y à pas grande apparence, asçavoir que l’estoille ne apparut aux Sages qu'après l’enfantement de la Vierge. Il est bien plus vray-semblable qu'ils furent advertis d'heure, et qu’ils se mirent en chemin sur le temps de la nativité dé Jésus-Christ, afin de le venir trouver enfant nouvellement nay, estant au berceau, ou au giron de sa mère: (est aussi un songe bien puérile, de dire qu’ils venoyent d’un pays incognu. et comme d’un autre monde, en sorte qu’ils ayent esté près de deux ans en chemin, Somme, les conjectures qu'amène yci Osiander, sont si ridicules qu’il n’est jà besoin de les réfuter. Au reste, il n’y à aucune absurdité au fil de l’histoire tel que je le propose, asçavoir que les Sages veindrent avant que la Vierge fust relevée de sa gésine, demandans le Roy nouvellement nay, et non pas desjà aagé de deux ans: qu’après qu ils furent retournez en leur pays, Joseph s'enfuit de nuit, et toutesfois qu’en passant il accomplit en Jérusalem le devoir de piété commandé en la Loy du Seigneur : (or il pouvoit, pour ce faire, estre en seureté en une ville si peuplée comme ceste-là, et en laquelle il arrivoit grand nombre de gens tous les jours) qu'après qu'il se fut retiré en Egypte, Hérode commença à penser à bon escient de son affaire, pour prévenir les dangers: et que finalementil meit en avant la cruauté qu’il avoit nourrie en son cœur l’espace d’un an et demi, et d’avantage, comme si un apostème puant, après avoir long temps esté caché, venoit à crever tout à coup. Car ce mot Lors, ne signifie pas toujours en VEscriture un temps continuel, sans qu’il y ait rien entre deux, mais il se trouve sou-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

ventesfois où il y a grande distance entre les choses.

18 La voix a esté ouye en Rama, etc.

Il est certain que le Prophète descrit la desconfiture de la lignée de Ben-jamin, qui adveint de son temps. Quant à ce qu’il attribue dueil et pleurs à Rachel, qui estoit de long temps morte, c’est une figure que les Grecs appellent Prosopopée!, laquelle ha grande grâce pour esmouvoir les affections de ceux qui oyent. Or Jérémie use point yci de couleurs de Rhétorique pour orner son langage seulement, mais pource qu'il estoit autrement impossible de corriger la durté et stupidité de ceux qui vivoyent lors, il fait, par manière de dire, sortir les morts de leurs sépulchres, pour venir pleurer sur les vengences de Dieu, desquelles on ne se faisoit communéement que mocquer. Ce que prédisoit le Prophète fut accompli en ce temps-là. Et pourtant sainct Matthieu n’entend pas qu’en ce passage eust esté prédit ce que devoit faire Hérode : mais il veut dire qu’à la venue de Jésus-Christ a esté renouvelé le dueil que avoit senti la lignée de Ben-jamin beaucoup de siècles auparavant. Et par ce moyen il a voulu prévenir le scandale qui pouvoit

1) C’est quand on fait parler des gens absens.

MATTH. II

troubler et esbranler les esprits des fidèles, asçavoir qu’il ne faloit attendre aucun salut de celuy lequel dés qu’il est nay au monde, est cause de faire tuer les enfants : et qu’au contraire c’estoit un très-mauvais signe pour le commencement, de ce que la nativité de Christ avoit allumé un feu de cruauté plus enragée qu'on ne voit pas communéement aux guerres des plus ennemis du monde. Mais comme lors le Prophète promettoit un restablissement, après que tout le peuple auroit esté destruit jusques aux petits enfans, ainsi saincé Matthieu admoneste maintenant que ceste tuerie pitoyable qu’avoit fait Hérode, n’empesche point que quelque temps après Jésus-Christ ne se monstre vrayement Rédempteur du peuple. Car nous sçavons que tout le chapitre est plein de grandes consolations. Et incontinent après ceste complainte de dueil, il s’ensuit, Réprime ta voix de pleur, et tes yeux de larmes :

car ton œuvre aura son salaire, et y a espoir en tes derniers jours, etc. Voyci donc la conformité qui est entre la première perte que sentit la lignée de Ben-.

jamin, et ceste seconde : c’est que l’une et l’autre à esté comme le message apportant les nouvelles du salut qui approchoit.

MARC. LUC

19 Mais après qu'Hérode fut mort, voyci, l’Ange

du Seigneur apparoist en Egypte à songe,

Joseph par

20 Disant, Lève-loy, et pren le petit enfant et sa mere, et l'en va en la terre d'Israël : car ceux qui demandoyent l'âme! du petit enfant, sont morts. |

21 Joseph donc esveillé, print le petit enfant et

sa mére, et veint en la terre d'Israël.

22 Mais quand il ouit qu'Archelaüs régnoit en Judée au lieu d'Hérode son père, il craignit d'aller l& : parquoy estant admonesté divinement par son-

ge?, ü se retira és parties de Galilée.

23 Et y estant venu, habita en la cité qui est ap- pelée Nazareth, afin que ce qui avoit esté dit par les Prophètes fust accompli, Il sera? appelé Naza-

rien.

1) Ou, là vie du. 2) Ou, en vision de nuict. 3) Ou, Asçavoir qu’il seroit.

19 Après qu'Hérode.Par ces mots nous | Joseph, en tant qu’il est demeuré de pied . est monstrée la persévérance de la foi de Lcoy en Egypte, jusques à ce qu’il eust de-

rechef commandement de Dieu pour en sortir. Cependant nous voyons que le Seigneur n’abuse jamais les siens, mais qu’il leur assiste tousjours en temps opportun.

Au reste, il est vray-semblable que Joseph retourna d'Egypte incontinent après la mort d'Hérode, devant qu'Auguste César eust par son ordonnance establi Archelaüs gouverneur du pays de Judée. Car pource que le père en son testament l’avoit déclaré son successeur au royaume.

il print incontinent le maniement de tous les affaires du royaume, combien qu’il s’absteint du titre de Roy, disant qu’il remettoit cela au bon plaisir de César. Puis estant allé à Rome, il eut sa confirmation, seulement le titre de Roy luy fut refusé, jusqu’à ce que par ses vertus il l’eust mérité. En Galilée y avoit pour gouverneur Philippe, homme paisible, de douce nature, et qui ne s’eslevoit quasi non plus qu'un du commun. Joseph donc se retira là suyvant le commandement de l’Ange, pource qu’il y avoit moins de danger pour luy sous un tel prince, quine prenoit point plaisir à espandre sang, et qui gouvernoit ses sujets en grande douceur. Or il nous faut tousjours noter le conseil de Dieu, asçavoir de entretenir son Fils sous la discipline de la croix dés le commencement, pource que ce estoit le moyen qu’il , devoit tenir à racheter l'Eglise. Car aussi ce qu'il s’est soumis à nos infirmitez, qu’il a esté sujet à périls et dangers, qu’il a senti de grandes craintes, ça esté afin d’en garentir l'Eglise par sa vertu Divine, et luy acquérir paix et repos éternel.

‘Ainsi donc, le danger qu’il a senti a esté nostre seureté, sa crainte nostre asseurance. Non pas que dés lors il fust en aage pour sçavoir que c’estoit de crainte:

mais pource que selon la peur que sentoyent Joseph et Marie, il estoit transporté maintenant en un lieu, maintenant en l’autre, on peut bien dire qu’il a pris sur SOY nos craintes, afin de nous acquérir une asseurance bien certaine et arrestée.

23 Il sera appelé. S. Matthieu ne veut pas dire que lépithète de Nazarien soit tiré du nom de la ville de Nazareth, et que ce soit la propre et vraye étymologie du mot, mais seulement il fait une allu-

sion. Au reste, Nézir, en Hébrieu, vaut

autant comme sainct et consacré à Dieu,

et vient de Nazar, qui signifie Séparer. Il est vray que Nezer, signifie Fleur, entre les Hébrieux : mais il n’y a point de doute que sainct Matthieu n'ait eu esgard à la première signification que nous avonsdite:

car nous ne lisons point que le nom de Nazarien se prene pour Fleuri ou Fleurissant : mais tousjours par ce mot on entend ceux qui estoyent consacrez au Seigneur, selon les observations prescrites en la Loy, qui sont récitées au 6€ chap. des Nombres. Le sens donc de ce passage est, Combien que ç’ait esté par crainte que Joseph s’est retiré en un petit coin de Galilée, que toutesfois Dieu par son conseil regardoit plus haut, et qu’il a choisi la ville de Nazareth pour le lieu de la résidence de Christ, afin que par ce moyen il portast le nom de Nazarien.

Mais on demande yci qui sont les Prophètes qui ont imposé ce nom à Jésus- Christ, veu qu’il ne s’en trouve point de tesmoignage en livre de la saincte Escriture. Aucuns pensent que c’est assez que souvent lEscriture nomme Christ le Sainct : mais ceste solution est un peu bien maigre. Car comme nous voyons, S. Matthieu insiste nomméement sur le mot et propre terme de Nazarien, ayant regard aux Nazariens du temps passé qui avoyent une saincteté péculière : comme s’il disoit qu’il a falu qu’en la personne de Christ fust accompli ce qui estoit lors figuré par les Nazariens, qui estoyent comme des premiers fruits choisis et consacrez à Dieu. Si faut-il veoir toutesfois en quel licu les Prophètes ont prédit que Christ deust estre ainsi nommé. Chrysostôme ne pouvant venir à bout de ce nœud, le coupe tout net, et dit que plusieurs livres des Prophètes ont esté perdus : c’est une response qui n’ha point de couleur. Car combien que le Seigneur, pour punir Ja nonchalance du peuple ancien, lui a osté quelque partie de PEscriture, ou bien en a retranché ce qui estoit le moins nécessaire, si est-ce toutesfois qu'il n’en à point esté perdu depuis Ja venue de Christ. Et c’est mal entendu à ceux qui allèguent à ceste fin le passage de Josèphe, où il dit qu'Ezéchiel nous a

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

laissé deux livres : car l’endroit où Ezéchiel prophétize du nouveau Temple et règne, il est aisé à veoir que C’est une chose à part ou distincte d’avec ses Prophéties précédentes, et que c’est comme un livre nouveau. Ainsi donc, puis que nous avons aujourd’huy entièrement tous les livres qui estoyent du temps de S.

Matthieu, il est forcé de trouver en quelque lieu le passage qu’il allègue des Prophètes. Il me semble que Bucer à mieux rencontré que pas un des autres, lequel pense que lEvangéliste ait yci voulu toucher le passage du 13e chap. des Juges.

Vray est que là il est parlé de Samson :

mais pource que Samson n’est point nommé Rédempteur du peuple, sinon entant qu’il a esté figure de Jésus-Christ :

et pource que le salut qu’a receu le peuple par son moyen, a esté comme une représentation ayant quelques traces du vray et parfait salut, lequel finalement le Fils de Dieu a apporté et présenté au monde : tout ce que l’Escriture récite de Samson en bien, à bon droict est appliqué à Christ. Pour le dire plus clairement en deux mots, Christ est le vray patron accompli en perfection, mais Sam--

son est un pourtrait légèrement tiré et

tracé dessus. Quand donc il a fait office

MATTH. MARC

de Rédempteur, sçachons qu’il n’y a pas un seul de tous les titres qui lui sont attribuez pour raison de ceste charge tant excellente et vrayement Divine, lequel s’addresse à luy si proprement qu’à Christ :

car les pères ne faisoyent que gouster la gràce de rédemption, laquelle nous avons à plein à Christ. Quant à ce que sainct Matthieu nomme vyci les Prophètes au nombre pluriel, cela est facile à excuser :

car le livre des Juges a esté composé par plusieurs Prophètes. Toutesfois j’estime que ce qui est yci dit s’estend encore plus loin. Car Joseph qui a esté pour un temps Sauveur ou Conservateur de l'Eglise, et qui en plusieurs choses a esté la figure, ou plustost une vive image de Christ, est nommé le Nazarien de ses frères, Genèse, XLIX, 26, et Deutéron., XXXII, 46. Dieu a voulu donc que l’office et l'honneur excellent duquel il avoit monstré quelque espreuve en Joseph, reluisist en Samson, et luy à donné le nom de Nazarien, afin que les fidèles instruits et façonnez par ces premiers commencemens, apprinssent à penser songneusement au Rédempteur à venir, qui devoit estre séparé de tous, afin qu’il fust le

RS OU entre plusieurs frères.

LUC IT

40 Et le petit enfant croissoit, et se fortifioit d’esprit, estant rempli de sapience : et la grâce de Dieu estoit sur luy.

41 Or son père et sa mère alloyent tous les ans en Jérusalem à la feste de Pasques!.

42 Luy donc estant venu en l’'aage de douze ans, comme ls furent montez en Jérusalem selon la coustume du jour de la feste :

43 Quand ils eurent achevé les jours d’icelle, eux s’en retournans, l'enfant Jésus demeura en Jérusalem, de laquelle chose son père et sa mère ne s’apperceurent point.

? 44 Mais estimans qu'il estoit en la compagnie, ls cheminèrent une journée, et le cherchoyent entre leurs parens el ceux de leur cognoissance.

45 Et ne le trouvans point, ils S'en retournérent en Jérusalem, le cherchans.

46 Et adveint que trois jours après ils le trouve-

1) Deut., XVI, 1.

rent au Temple, assis au milieu des Docteurs, les

escoutant et les interrogant.

47 Et tous ceux qui l'oyoyent s’estonnèrent de $a

sapience et de ses responses. à

40 Et le petil enfant croissoit. S. Matthieu après l’enfance de Christ passe incontinent au temps de Sa manifestation.

S. Luc récite yci seulement une chose digne de mémoire, asçavoir que Jésus- Christ a donné un signe, et (par manière de dire) fait une espreuve de la charge qu’il devoit un jour exercer, ou pour le moins a démonstré par un premier acte quel il devoit estre. Mais S. Luc dit premièrement, Qu'il croissoit et se fortitioit d'esprit, signifiant par ces mots, qu’avec l’aage les dons et grâces d'esprit croissoyent aussi et augmentoyent en luy.

Dont nous recueillons que ces accroissemens ou avancemens se doyvent rapporter à sa nature humaine: car la Divinité ne pouvoit recevoir aucun accroissement. Cependant on demande s’il n’a pas receu toute plénitude de dons spirituels, dés l'heure qu’il a esté conceu au ventre de sa mère. Car il semble que ce soit une chose absurde, de dire que le Fils de Dieu ait esté destitué de quelque chose requise à perfection. Mais la response est facile, que si la gloire n’est aucunement diminuée en ce qu’il s’est du tout anéanti, on ne doit aussi trouver estrange en Juy, de ce qu’il a voulu pour lamour de nous non-seulement croistre de Corps, mais aussi profiter d'esprit, Et de faict, quand l’Apostre enseigne qu’il a esté en toutes choses semblable à nous, excepté péché, il n’y à point de doute qu’il n’entende aussi comprendre, que son àme à esté sujette à ignorance. Il y a seulement ceste différence entre luy et nous, que les infirmitez lesquelles nous ne pouvons éviter que nous n’y soyons sujets, il les a prinses volontairement, et si est soumis de son bon gré. Ainsi donc, selon la portée et mesure de l’aage, Jésus-Christ, quant à sa nature humaine, a receu avancement en dons et grâces de lesprit, afin de faire descouler sur nous de sa plénitude : car nous puisons grâce de sa grâce.

1) Héb., 1V, 15.

Aucuns par trop craintifs restraignent à une apparence externe Ce qui est yei dit simplement, et exposent qu’il sembloit que Christ proufitast, combien qu’à la vérité son esprit où jugement fust tousjours en un estat sans augmenter. Mais les mots signifient autre chose, et leur erreur est encore plus clairement réfuté par ce qu’ad-

jouste sainct Luc un peu après, disant que Jésus proufiloit en aage et sapience en-

vers Dieu et les hommes. Car on noseroit pas dire qu’il y ait eu quelque intelligence et jugement caché en Christ, duquel Dieu se soit apperceu par succession de temps. Et n’y a point de doute que Dieu n’ait voulu en ces deux passages déclarer nomméement et en termes exprès, comment Christ en se revestant de nostre chair, avoit vrayement et entièrement prins tout ce qui estoit possible et propre pour accomplir de tous points la conjonction fraternelle de luy avec les hommes. Cependant, en parlant ainsi, nous n’imaginons point deux Christs, ou un Christ double. Car combien qu'il ait esté en unité de personne Dieu et homme ensemble, il ne s’ensuit pas toutesfois que tout ce qui estoit propre à sa Divinité, ait esté communiqué à la nature humaine, mais entant que besoin estoit pour nostre salut, le Fils de Dieu a tenu sa puissance Divine comme cachée. Aussi, quand Irénée dit qu’il a souffert, sa Divinité ne démonstrant point sa vertu, je n’enten pas seulement cela de la mort corporelle, mais de l'angoisse et tourment extrème qu'il a senti en son âme, et qui luy a fait jetter ce grand cri, Mon Dieu, pourquoy m’astu délaissé? En somme, si on ne veut nier que Christ ait esté fait vray homme, il ne faut point aussi avoir honte de confesser qu'il s’est volontairement soumis à toutes les choses qui ne peuvent estre séparées de la-nature humaine. C’est une folle objection d'alléguer contre ceci, qu'ignorance ne convient point à Jésus-Christ,

° SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

pource que c’est une peine envoyée pour punir le péché. Car on en pourroit bien autant dire de la mort. Mais PEscriture tout au contraire enseigne qu'il a fait entièrement office de Médiateur, pource qu’il a prins sur s0y toutes les peines que nous avions méritées, afin de nous en descharger, D’avantage, c’est bien mal entendu à eux, de dire qu’ignorance soit donnée pour peine de péché. Car il ne faut pas penser qu'Adam estant en sa nature entière, ait sceu toutes choses, combien qu’il fust sans péché. Et les Anges ignorent bien quelque chose, toutesfois ils ne soutienent aucune peine de péché. Il y en a autres qui concluent plus subtilement, disans qu’il n’y a point eu d’ignorance en Jésus-Christ, pource qu’ignorance est vice. Mais encore ceux-ci se fondent sur un principe faux et frivole.

Autrement il faudra que les Anges soyent pareils à Dieu et qu’ils sçachent tout : ou selon le dire de ces gens-ci ils seront vicieux. Vray est que l’aveuglement de l’esprit humain est vicieux, et qu’à bon droict on le doit conter pour une partie du péché originel : mais aussi nous n’attribuons pas ignorance à Christ; sinon entant qu’elle peut tomber en l’homme pur et exempt de toute macule de péché. Au reste, S. Luc en disant qu’il se fortifioit d'esprit, estant rempli de sapience, signifie que toute la sagesse qu'ont les hom-

mes, et qui eroist tous les jours en eux, vient et procède de ceste source, asçavoir de l'Esprit de Dieu. Ce qui s'ensuit après est plus général, quand il dit que /a grâce de Dieuestoit sur luy. Car sous ces mots il comprend toute l'excellence qui reluisoit en Christ.

41 Son père et sa mère. Yci est louée la piété de Marie et de Joseph, d'autant qu’ils ont esté songneux de s’exercer au service externe de Dieu. Car ce n’a pas

esté pour leur plaisir qu’ils ont entrepris-

ce voyage d’an en an, mais ils lont fait suyvant le commandement de Dieu. Et quand la Loy commandoit seulement aux masles de se représenter devant la face du Seigneur, ce n’estoit pas pour exelure du tout les femmes, mais pour les , espargner de grâce. Voilà la marque pour discerner la pure religion d'avec toutes

les superstitions vaines et perverses, c’est que la première se tient tousjours sous l’obéissance de Dieu et la règle de Sa Loy : et les autres s’esgarent hors la parole de Dieu sans certaine règle, et voltigent selon la fantasie d’un chacun.

Or combien que le service qui se faisoit lors au Temple fust dépravé par beaucoup de corruptions : combien aussi que la sacrificature s’achetast, et la doctrine fust embrouillée de beaucoup d'erreurs, toutesfois pource que les cérémonies de la Loy duroyent encores, et qu’on observoit la forme externe des sacrifices telle qu’elle estoit ordonnée en la Loy, les fidèles estoient tenus d’user de tels exercices, pour rendre tesmoignage de leur foy. Au reste, le nom de Père est vei attribué improprement à Joseph, suyvant la réputation commune qu’on avoit de luy.

44 Qu'il estoit en la compagnie. Il appert de plusieurs passages de l'Escriture, que ceux qui venoyent de dehors pour adorer au Temple les jours de feste, avoyent accoustumé de cheminer en troupes ou par bandes. Et pourtant ce n’est pas de merveilles si pour le premier jour Joseph et Marie n’ont pas pris garde de si près à l’enfant : mais puis après ils ont bien monstré que ce n’estoit pas par paresse ou mespris que cela leur estoit advenu.

46 Assis au milieu. I faut dire qu’on

apperceut évidemment en l’enfant quel-

ques rayons de clarté Divine, autrement ces gens-ci glorieux etremplis d'orgueil ne l'eussent jamais fait seoir en leur compagnie. Et combien qu’il soit plus vray-semblable qu’il ait esté assis en quelque siége plus bas, que non pas au rang des Docteurs, toutesfois des gens fiers et desdaigneux, comme estoyent ceux-ci, n’eussent jamais daigné luy faire place et donner audience en l’assemblée publique, s’ils n’eussent veu en luy quelque vertu Divine qui les eust contraints. Ceci donc a esté comme une entrée ou préparatif de la vocation de Christ, de laquelle le temps propre et la vraye saison n’estoit pas encore venue. Et pourtant il a voulu en donner seulement un petit goust, lequel en peu de temps a esté effacé de la mémoire des hommes, sinon que Marie met-

tant la chose en son cœur, nous la gar- | maistre. Car pource qu'il n’estoit point

dée, afin que puis après elle tirast ou meist en évidence ce thrésor et beaucoup d’autres pour l'édification de tous fidèles en commun. Or il faut noter ces deux choses, premièrement, que {ous ceux qui l'oyoyent s’esbahissoyent, pource qu'ils estimoient un miracle de veoir un enfant coucher ses propos si bien et si pertinemment. Pour le second, que Christ en escoutant et interrogant, à plustost fait office d’escholier et de disciple, que de

MATTH. MARC

encores appelé de Dieu son Père pour se monstrer publiquement Docteur de lEglise, il s’est contenté d’interroguer les Docteurs modestement. Combien qu’il n’y a point de doute qu’à ce premier commencement il ne se soit desjà mis à taxer leur façon perverse d'enseigner. Car ce que sainct Luc dit incontinent après , de ses responses, je l’expose selon la coustume des Hébrieux, pour tous propos.

LUC .H

48 Et quand ils le veirent, ils s’estonnéerent : et sa mère luy dit, Mon enfant, pourquoy nous as-tu fait ainsi? voyci ton père et moy te cherchions estans angoissez.

49 Adonc il leur dit, Pourquoy est-ce que vous me cherchiez? ne scaviez-vous pas qu'il me faut estre occupé és affaires de mon Père?

50 Mais ils n'entendirent point la parole quil

leur dit.

51 Adonc il descendit avec eux, et veint en Nazareth, et leur estoit sujet : et sa mère gardoit toutes ces paroles en son cœur.

52 Et Jésus proufitoit en sapience et stature, et en grâce envers Dieu et les hommes.

48 Et sa mère luy dit, etc, Selon mon avis, Ceux qui pensent que la saincte Vierge ait ainsi parlé pour monstrer son authorité devant toute la compagnie, s’abusent. Et mesme peut-estre qu’elle n’usa point de cette plainte envers son fils, sinon quand ils furent à part et en privé, après qu’il se fut retiré de l’assemblée.

Quoy qu'il en soit, elle n’a point esté menée d’ambition en cest endroit : mais lennuy et la fascherie qu’elle avoit eue trois jours durant, l’a fait ainsi parler.

Cependant en ce qu’elle se plaind comme si on luy avoit fait grand tort, il appert combien de nostre nature nous sommes enclins à maintenir nostre droict, sans avoir esgard à Dieu. Vray estque la saincte Vierge eust mieux aimé mourir mille fois, que de se préférer à Dieu de propos délibéré : mais toutesfois en laschant la bride à sa douléur, provenant d’une affection matérielle, elle tombe là sans y

penser. Or cest exemple nous admoneste combien nous devons tenir pour suspectes toutes les affections de la chair : et combien nous-nous devons donner garde, qu’en voulant par trop maintenir nostre droict, et suyvre nos désirs, nous ne frustrions Dieu de son honneur.

49 Ne scaviez-vous pas. C’est à bon droict que Christ reprend sa mère : combien qu’il le fait comme en passant et avec mesure. La substance de son propos est, que le devoir qu’il doit à Dieu son Père, est en tout et par tout à préférer à tous devoirs humains : et que pourtant les pères et mères terriens ont tort de prendre en mauvaise part si au regard de Dieu ils sont mis en arrière. Et de là nous avons à recueillir une doctrine générale, Que tout ce qui est deu aux hommes, est au-dessous de la première Table de la Loy, et doit tenir le second lieu, afin que tousjours Dieu ait sa puissance

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

et son authorité entière. Ainsi il faut obéir aux Rois, aux pères et mères, aux maistres et seigneurs, mais tousjours audessous de Dieu : c’est-à-dire en sorte que pour les hommes on n'oste ou diminue rien de ce qui appartient à Dieu. Et de faict, ce n’est pas mescognoistre son devoir envers les hommes, quand on ha en premier lieu et surtout esgard à Dieu.

Aux affaires de mon Père. Par ceci il signifie qu'il y à en luy quelque chose plus grande que l’homme. Ainsi il touche la principale fin pour laquelle il a esté envoyé en ce monde, asçavoir pour accomplir la commission ou faire office que luy avoit enjoint le Père céleste. Mais c’est merveille que Joseph et Marie n’ont point entendu ceste response, lesquels néantmoins avoyent été advertis par plusieurs tesmoignages, que Jésus estoit le Fils de Dieu. Je respon que combien qu'ils ne fussent pas du tout ignorans de l’origine céleste de Christ, toutesfois ils n’ont pas peu entièrement comprendre en quelle sorte il faisoit ce qu’il avoit en charge de son Père : pource que sa vocation ne leur avoit point encores esté déclarée en termes exprès. Quant à ce qui est dit, Que

Marie gardoit en son cœur les choses que son esprit ne pouvoit pas encore comprendre : apprenons de là à recevoir en révérence les mystères de Dieu qui surmontent la capacité de nostre esprit, et les garder songneusement en nos cœurs, ainsi que la semence se nourrit estant cachée en terre.

51 Leur estoil sujet. C’est pour nostre salut que Christ a voulu prendre en sa personne ceste petitesse et abjection, de s’assujetir volontairement à des créatures mortelles, luy qui estoit Seigneur et Chef des Anges. Car le conseil de Dieu le portoit ainsi, que son Fils fust pour un temps caché sous l'ombre de Joseph, et couvert de son nom. Or combien qu’il n’y avoit aucune nécessité qui rangeast Christ à telle sujétion, en sorte qu’il ne s’en peust exempter, toutesfois puis qu’il avoit vestu nature humaine à la charge d’estre sujet à père et mère, et avoit pris ensemble la forme d'homme et de serviteur, quant à l'office de Rédempteur, c’estoit là sa condition légitime. D'autant plus faut-il qu’un chacun de nous s’assujétisse de bon cœur et ploye le col sous le joug auquel il plaira à Dieu nous soumettre.

MATTH. HI

À Or en ces temps-là veint! Jehan -Baptiste, preschant au désert de Judée ?.

2 Et disant, Amendez-vous*, car le Royaume des cieux est prochain.

3 Car c’est cestuy-ci duquel a esté parlé par Isaïe le Prophète, .disant, La voix de celuy qui crie au désert, est, Accoustrez lechemin du Seigneur, faites droits ses sentiers".

4 Ce Jehan-ci avoit son vestement de poils de chameaux, et une ceinture de cuir à l’en-

1) Ou, estoit.

Jean, 1,23. 5) Mal., NI, 1,

2) Marc. I, k, Luc, III, 3.

MARC I

A Le commencement de l'Evangile de Jésus- Christ Fils de Dieu.

2 Ainsi qu'il est escrit és Prophètes, Voyci, j'envoye mon messager devant ta face, qui préparera ta voye devant loy*.

3 Lavoix de celuy qui crie au désert, est, Accoustrez le chemin du Seigneur, applanissez ses sentiers.

4 Jehan estoil baptizant au désert, et preschant le Baptesme de repentance, en Trémission des péchez$.

5 Et tout le pays de

LUC IT

A El l'an quinzième de l'empire de Tibère César, lorsque Ponce Pilate estoit gouverneur en Judée, et que Hérode estloit Télrarque en Galilée, et son frère Philippes pareillement Tétrarque en la contrée d'Iturée et de Trachonite, et Lysanias Tétrarque en Abilène :

2 Et qu'Anne et Caïphe estoyent souverains Sacrificateurs : la parole de Dieu Jut donnée à Jehan fils Zacharie au désert.

3 El veint en toute la contrée d'alentour le Jordain, preschant le Baptesme de repentance en rémission des péchez.

?) Ou, Convertissez, ou repentez, 4) Is., XL, $. Mare, I, 3. Luc, II, 6) Ou, pour obtenir rémission,

tour de ses reins : et son manger estoit des saulerelles et miel sauvage,

5 Adonc veindrent à luy ceux de Jérusalem, et de toute Judée et de toute la contrée qui estoit à l'environ du Jordain.

6 Et estoyent bapti-

Judée, et ceux de Jérusalem alloyent vers luy, etestoyent tous baptisez de luy au fleuve de Jordain, confessans leurs péchez.

6 Or Jehan estoit vestu de poil de chameau, el d'une ceinture de cuir autour de ses reins, et mangeoit des sauterelles et du miel sauvage.

4 Comme il est escrit au livre des paroles d'Isaïe le Prophète, disant, La voix de celuy qui crie au désert, est, Accoustrez le chemin du Seigneur, applanissez ses sentiers.

5 Toute vallée sera remplie, el toute montagne et montagnette sera abbaïissée, et les choses tortues seront Jailes droites, et les chemins

sez par luy au Jordain, confessans leurs péchez.

4) Mare, I, 6.

raboteux seront applanis.

6 Et toute chair verra le salut de Dieu.

. Combien que ce que nous avons pris | à la Loy, ou un accessoire inférieur d’i-

jusques yei de S. Matthieu et de S. Luc, soit une partie de l'Evangile, toutesfois ce n’est pas sans cause que S. Marc détermine le commencement de l'Evangile en la prédication de Jehan-Baptiste. Car, comme il est dit au premier de sainct Jehan, v. 47, la Loy et les Prophètes ont lors prins fin. La Loy et les Prophètes jusqu’à Jehan : depuis ce temps-là le Royaume de Dieu, etc. Luc, XVI, 16. Et le passage qu'il amène du Prophète Malachie convient fort bien à ce propos. Le Seigneur pour enflamber és cœurs des siens un plus grand désir du salut promis, vouloit laisser pour un temps son peuple sans luy envoyer nouvelles Prophéties. Et nous Ssçavons que Malachie a esté le dernier des vrais et droits Prophètes. Or afin que cependant les Juifs ne défaillent comme povres gens affamez, il les admoneste de se maintenir sous la Loy de Moyse, jusques à ce que la rédemption promise apparoisse. Il ne parle que de la Loy, pource que la doctrine des Prophètes n’estoit pas une chose à part, mais estoit seulement une dépendance de la Loy, et une exposition d’icelle plus ample, tellement que toute la forme du gouvernement de l’Eglise dépendoit de la Loy.

Et ce n’est pas chose nouvelle et qui ne se trouve assez souvent en l’Escriture, de comprendre les Prophéties sous ce mot de Loy, pource qu’elles se rapportoyent toutes à la Loy, comme à leur source ou droit but. Touchant l'Evangile, ce n’a pas esté comme une addition que Dieu ait faite

celle : mais une nouvelle forme d’enseigner qui estoit pour mettre fin à Ja première. Ainsi Malachie, pour discerner et monstrer la diversité des deux gouvernemens de l'Eglise, met le premier sous la Loy, et le commencement de l'autre à la prédication de Jehan. Car il n’y à point de doute qu’il n’entende de Jehan-Baptiste, quand il dit, Voyci, j’envoye mon ambassadeur : pour ce que, comme desjà il a esté dit, le passage porte une distinction expresse entre la Loy, et l'ordre où estat nouveau qui devoit succéder en V’Eglise. Un peu devant il avoit dit à ce mesme propos, ce qu’allègue S. Marc. Car ces deux passages sont du tout semblables.

Voyci, je vous envoye Elie le Prophète devantque le grand jour et redoutable du Seigneur viene. liem, Voyci, j’envoye mon messager, qui baliera le chemin dévant moy : lors entrera en son Temple le Dominateur lequel vous cherchez. Puis qu’en l'un et l’autre lieu Dieu promet à l’Église un meilleur estat qu’il n’avoit esté sous la Loy, il n’y à doute que le commencement de l'Evangile ne soit là spécifié. Or il est dit qu'avant que le Seigneur viene pour restablir son Eglise, Dieu envoyera un officier ou heraut pour annoncer la venue d’iceluy..Dont nous recueillons que Pabolissement de la Loy et le commencement de l'Evangile ont proprement esté à la prédication de Jehan. Au reste, puis que Jehan nous propose Christ comme ayant vestu chair humaine, il s’ensuit que sa nativité et toute l’histoire de sa révélation

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

au monde est comprise sous l'Evangile.

Mais sainct Marc traitte yei de quand PEvangile commença d’estre publié. Parquoy ce n’est pas sans raison qu'il COmmence à Jehan, qui a esté le premier ministre d’iceluy. Et aussi voylà pourquoy le Père céleste a voulu que la vie de son Fils demeurast incognue et comme ensevelie, sinon depuis que le temps de sa plene révélation commença. Car ce n’est pas une chose qui soit adyenue sans une certaine providence de Dieu, que les Evangélistes passent ainsi tout le temps que Christ a vescu en la maison, ne faisant point sa charge en public : et que de son enfance ils vienent incontinent au trentième an, auquel, comme personne publique et authorizé, il a esté présenté tout notoirement Rédempteur du monde : sinon que S. Luc touche en peu de paroles une chose qu’il feit en l’aage de douze ans, pour donner tesmoignage de sa vocation à venir. Il estoit bien nécessaire de sçavoir premièrement que Christ estoit vray homme : puis aussi fils d'Abraham et de David. Le Seigneur à voulu que nous en eussions bon et certain tesmoignage.

Le reste que nous avons veu touchant les Pasteurs, les Sages, et Siméon, estoit pour approuver sa Divinité. Et ce que S.

Luc a récité de Jehan et de Zacharie son père, a esté comme un préparatif de lEvangile. Quant aux mots du Prophète Malachie, il n’y à point d’absurdité au changement de personne que fait S. Marc.

En la Prophétie Dieu parle ainsi, Voyci, j'envoye mon Ambassadeur, qui préparera le chemin devant moy. Mais S. Marc introduit le Père parlant au Fils. Toutesfoisnous voyons qu’il n’a voulu sinon exprimer plus clairement Pintention du Prophète. Au reste, S. Marc attribue le titre de Æüls de Dieu à Christ, lequel les autres Evangélistes tesmoignentestre nay de la semence d'Abraham et de David, afin qu'il fust aussi fils de l’homme. Mais sainct Marc veut monstrer qu’il n’y avoit point d’es- … pérance de rédemption, sinon par le Fils de Dieu.

A Matth. En ce temps-lü, ete. 1 Luc.

En l'an quinzième. On n’eust pas peu recueillir de sainct Matthieu et de sainct Marc à quel aage sainct Jehan commença

à prescher publiquement, mais sainet Luc monstre bien qu’il avoit lors trente ans ou environ. Les autheurs que nous avons de l’ancienne Eglise, disent quasi tous d’un accord, qu’il nasquit quinze ans avant la mort d’Auguste. Tibère le successeur d’Auguste avoit desjà tenu l’Empire Romain quinze ans quand Jehan commença à prescher. Ainsi nous trouverons à ce conte les trente ans que j’ay dits. Dont s’ensuit aussi qu’il n’a pas long temps fait office de Docteur, mais qu’en peu de temps il quitta la place à Christ. Car nous verrons un peu après, que Christ aussi fut baptizé en l’aage de trente ans. Et lors il fut quant et quant instalé et introduit pour exercer son office. Or comme ainsi soit que Christ, le Soleil de justice, se monstra incontinent après Jehan, qui estoit en son endroit comme l’estoille du matin, ou l’aube du jour, ce n’est pas de merveille si Jehan cessa d’apparoistre, afin que la clarté du Christ seul fust plus apparente.

Luc. Ponce Pilate.Xlestvray semblable que c’estoir lors la seconde année de l’administration de Pilate. Car Josèphe au dixbuitième livre des Antiquités, récite que Tibère estant parvenu à l’Empire, meit Valérius Gratus gouverneur de Judée au lieu d'Annius Rufus. Ce changement, peutestre, adveint environ la seconde année de l’Empire de Tibère. Le mesme Josèphe escrit que ledit Valerius gouverna le paye de Judée onze ans. Il y avoit donc desjà deux ans que Pilate gouvernoit le pays, quand Jehan commença à prescher l’'Evangile. Cest Hérode-ci, lequel S. Luc nomme Tétrarque de Judée, estoit le second héritier d’Hérodele grand, etsuccéda à son père par testament. Car Archelaüs avoit eu pour sa part le Royaume de Judée. Mais après qu'Auguste l’eut confiné à Vienne, les Romains reprindrent le pays en leur main. Ainsi sainct Luc nomme vyci deux fils d’'Hérode, le premier est Hérode Antipas, lequel estant ordonné Tétrarque de Galilée, tenoit Samarie et Pérée. Le second, Philippe, lequel estant Tétrarque de Trachonite et d’'Iturée, régnoit depuis la mer de Tibériade où Génésara, jusqu’au pied du Liban, dont sort le fleuve Jordain. Quant à Lysanias, aucuns se sont abusez, pensans qu’il fust fils de Ptolémée

appelé Mennée Roy de Chalcide, lequel avoit de long temps esté tué par Cléopatra, asçavoir trente ans avant que Christ nasquist, ainsi que dit Josèphe au livre quinzième des Antiquitez. À grand’ peine aussi pouvoit-il estre fils du fils dudit Ptolémée, lequel Josèphe, au premier livre de la guerre Judaïque, dit avoir esté le boute-feu et autheur de la guerre Parthique. Car il faudroit qu'il eust eu plus de soixante ans du temps que parle S. Luc.

D’avantage, veu que ce fut du temps d’Antigonus qu'il esmeut les Parthes à faire guerre, il faloit que dés lors il eust aage d'homme. Or est-il que Ptolémée Mennée mourut assez tost après que Jules César fut tué, lorsque Lépidus, Antonius, et Octavius avoyent desjà conspiré d’occuper eux trois l'Empire Romain : comme récite Josèphe au 14° livre, chap. 23. Mais comme ainsi soit que ce fils du fils de Ptolémée, estoit surnommé Lysanias comme son père, il peut bien estre qu’il a aussi laissé un fils portant le mesme surnom.

Cependant il faut sans aucune difficulté rejetter l'erreur de ceux lesquels voudroyent volontiers faire vivre soixante ans après la mort ce Lysanias, qui fut tué par Cléopatra. Le nom de Tétrarque, se prend yei improprement, Comme si tout le pays eust esté divisé en quatre parties.

Mais d'autant que du commencement il fut ainsi parti, depuis, encor qu'il y ait eu des changemens, par honneur le nom de Tétrarque et Tétrarchie estoit demeuré. C’est en ce sens que parle Pline, quand il conte dixsept Tétrarchies en un pays.

2 Luc. Souverains Sacrificateurs. I] est certain qu'il n’y eust jamais en un mesme temps ensemble deux grands Sacrificateurs. Josèphe tesmoigne que Valérius Gratus, un peu avant qu’il sortist du gouvernement de la province, ordonna Caïphe grand Sacrificateur. Du temps que Pilate a esté gouverneur du pays, nous ne lisons point en Josèphe qu’il ait fait aucun changement en cest endroit : mais au contraire, après qu’il eust esté déposé, et appelé à Rome pour rendre conte, adonc Vitellius Gouverneur de Syrie ayant osté la Sacrificature à Caïphe, la conféra à Jonathan fils d’Anani, comme dit Josèphe au livre 28 des Antiquitez. Quand donc-

ques sainct Luc nommé deux grands Sacrificateurs, il ne le faut pas prendre comme si tous deux eussent eu un mesm£ titre : mais seulement pource qu’Anne le beau-père de Caïphe, grand Sacrificateur, avoit une partie de l'honneur de Ja Sacrificature. Ainsi sainct Luc veut donner à entendre que les choses estoyent si troublées et confuses, qu’on ne pouvoit point dire qu’il y en eust un qui fust vray Sacrificateur, mais que ce sainet estat estoit deschiré en pièces par ambition ettyrannie.

Luc. La parole de, etc. Sainet Luc avant que réciter, comme les autres, que Jehan a commencé d’exercer la charge d’enseigner, prononce qu'il à esté appelé de Dieu à cela : afin que nous sçachions que son ministère à eu certaine approbation.

En lieu de ces mots, 4 Jehan : les autres disent Sur Jehan : toutesfois il n’y a point d’ambiguité quant au sens. Car il ne veut dire autre chose, sinon que ceste ambassade luy a esté donnée, et qu’il a eu la commission de prescher. De là il nous faut recueillir qu'il n’y a point de vrais Docteurs, sinon ceux ausquels Dieu à baiïllé la charge d'enseigner. Et ne suffit pas qu’un homme ait la parole de Dieu, sil n’y à quant et quant vocation spéciale en son endroit. Quant à ce que sainct Matthieu et S. Marc ne font mention que du désert, cela se pourra accorder avec les paroles de saïinct Luc, en disant que sainet Jehan à fait office de Docteur entre les voisins avec lesquels il habitoit, et qu’avec le temps il a publié l'Evangile plus loin, tellement que la cognoissance en est venue en divers lieux : ce qui fut cause qu’en peu de temps le bruit en veint jusques en Jérusalem. Combien que toute ceste coste du Jordain pouvoit bien estre appelée Désert. Car le mot de Désert, ne signifie pas yci un lieu solitaire et du tout inbabité : mais un pays aspre, et montueux, et lequel pour ceste cause n’est pas fort habité. Æmendez-vous. Saïinct Matthieu en ce diffère d'avec les deux autres, qu'il récite en Ja personne de Jehan la somme de sa doctrine : mais les autres comme en leurs personnes. Combien que sainct Marc ha un mot plus que sainct Luc:

Car il dit, Qu'il veint baptizant et preschant le Baptesme de repentance. Tant y

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

a toutesfois que quant au sens et à la substance il y a un bon accord de tous les trois ensemble : pource que tousjours ils conjoignent repentance avec la rémission des péchez. Car le Royaume de Dieu entre les hommes, n’est autre chose qu’un restablissement à la vie bien-heureuse, et mesmes c’est la vräye et éternelle félicité.

Ainsi donc quand Jehan dit que le Royaume de Dieu est prochain : il signifie que les hommes lesquels eslongnez et du tout estrangez de la justice de Dieu, estoyent bannis du Royaume des cieux, devoyent estre derechef recueillis à Dieu pour vivre sous sa conduite. Or cela se fait par l’ad- Option gratuite et la rémission des péchez, par laquelle il réconcilie à soy les hommes qui en estoyent indignes. En somme, le Royaume des cieux n’est autre chose que la nouveauté de vie, par laquelle Dieu nous renouvelle en lespérance de Pimmortalité bienheureuse. Car nous ayant délivrez de la servitude de péché et de mort, il nous retient pour siens, afin qu’estans en ce pèlerinage terrien nous possédions desjà par la foy la vie céleste, Ephés., I, 3. Car combien que nous soyons semblables à gens morts, cependant nous sçavons que nostre vie est asseurée, estant cachée en Christ, Coloss., IIF, 3. De ceste doctrine, comme d'une source, est tirée l’exhortation à repentance. Car Jehan ne dit pas, Ayez repentance, et ainsi le Royaume des cieux approchera incontinent : mais il propose en premier lieu la grâce de Dieu, et sur cela exhorte les hommes à s’amender.

Dont il appert que la miséricorde de Dieu, par laquelle il restahlit les hommes qui éstoyent d’eux-mesmes perdus, est le fondement de repentance. Et ce que sainct Marc et sainct Luc disent que il a presché Repentance en rémission des péchez :

ne s’entend point autrement. Car repentance n’est pas nommée la première, pour dire que elle soit cause de la rémission des péchez, ou qu’elle préviene Dieu et Pinvite, à ce que il commence à nous estre propice, comme imaginent aucuns mal exercez et grossiers: mais c’est pour advertir les hommes qu’ils se repentent, afin de recevoir la réconciliation qui leur est offerte. Au reste, comme l’amour gra-

tuite de Dieu, par laquelle il reçoit à soy les povres et misérables hommes, neleur imputant point leurs péchez, précède en ordre : aussi faut-il noter que nous avons pardon de nos péchez en Christ, non afin qu’il nous entretiene en iceux par sa douceur, mais afin qu’il nous en guarisse. Et de faict, jamais homme ne goustera la gràce de Dieu, s’il n’ha, en haine péché, et se desplaist en ses vices. Mais on pourra cognoistre plus à plein par la définition de la foy et de repentance, comme ce sont deux choses conjointes inséparablement :

et pourtant je ne m’arreste guère à traitter ce poinct de doctrine. Quant au sens de ce passage, il faut observer que tout l'Evangile consiste en deux parties, qui sont la rémission des péchez, et repentance. Et comme ainsi soit que sainct Matthieu comprend la première par ce mot de Royaume des cieux, nous pouvons recueillir de là qu’il y a une inimitié mortelle entre Dieu et les hommes, et qu’ils sont du tout retranchez du Royaume céleste, jusqu’à ce que Dieu les reçoyve en grâce. Au surplus, Combien que Jehan en proposant la grice de Dieu exhorte les hommes à repentance, si nous faut-il toutesfois entendre que repentance est un don de Dieu, aussi bien qu’est l'héritage du Royaume céleste. Car comme il nous pardonne nos péchez par sa bonté gratuite, et nous délivre par sa miséricorde de la condamnation de mort éternelle, ainsi il nous reforme aussi à son image, afin que nous vivions à justice : comme gratuitement il nous adopte pour ses enfans, aussi il nous régénère par son Esprit, afin que nostre vie monstre que ce n’est pas à fausses enseignes ne par feintise que nous l’invoquons nostre Père. Et ce n’est pas moins l’office de Christ, de nous vivifier à justice en crucifiant nostre vieil homme, et destruisant les vices de nostre chair, que de laver nos péchez par son sang, el d’appaiser le Père céleste envers nous par le sacrifice de sa mort. Toutesfois le sommaire de l'Evangile est, que Dieu nous reçoit en son Fils, abolissant nos péchez, afin que renonceans à nous-mesmes et à nosire propre nature, nous VIvions justement et sainctement, et nous

exercions vci-bas en la méditation de la vie céleste.

3 Luc. Preschant le Baptesme de repentance. Ceste manière de parler monstre premièrement en général, quel est le droit usage des Sacremens : puis après à quelle fin le Baptesme a esté ordonné, et que c’est qu’il contient. Ainsi donc le mot de Sacrement, ne signifie pas une cérémonie vaine, qui consiste seulement en quelques mines sans aucune doctrine, mais la parole de Dieu y est tousjours conjointe, laquelle vivifie la cérémonie externe. Jenten la parole, non pas celle que quelque exorciste barbotera, parlant entre sés dents à la façon des enchanteurs, mais qui sera prononcée à Claire et haute voix, et sera propre à édifier la foy. Car il n’est pas dit simplement, que Jehan ait baptizé en repentance, comme si la grâce de Dieu estoit enclose au signe visible :

mais qu’il a presché de Putilité et vertu du Baptesme, afin que par la Parole quil preschoit le signe eust son effect. Or le Baptesme ha 614 de propre, qu’il est nommé le Signe de repentance en rémission des péchez. Maintenant puisque le Baptesme de Jehan à eu mesme signification, vertu et propriété que le nostre, si nous voulons juger de la figure et du signe, selon la chose signifiée, c’est-àdire la vérité, nous trouverons que le Baptesme administré par Christ n’a point esté autre que celuy que Jehan a administré.

3 Matt. La voix de celuy qui crie.

Combien que le passage d’Isaïe ne doyve point estre restraint à la personne de Jehan, toutesfois il n’y a point ‘de doute qu’il wait esté l’un du nombre de ceux desquels il est là parlé. Car le Prophète, après avoir fait mention de la destruction de la ville, et de l’horrible calamité du peuple, promet un nouveau restablissement. Les mots dont'il use sont, Le Seigneur dira derechef, Consolez, consolez mon peuple. Car après que le Temple fut abbatu, les sacrifices abolis, et le peuple emmené en captivité, les choses estoyent comme désespérées. Et pource qu'ils avoyent auparavant fermé leurs aureilles à la voix des Prophètes, qui journellement et Sans cesse parloyent à eux, le

Seigneur se teut et laissa de parler à eux pour un temps. Afin que les povres fidèles ne perdissent courage durant ce temps tant misérable, auquel il n’estoit nouvelle aucune de doctrine, le Prophète dénonce que Dieu suscitera derechef de nouveaux annonciateurs de sa grâce, qui redresseront le peuple en espérance de salut. Tels ont esté Zacharie, Aggée, et Malachie,

sdras et autres semblables personnages.

Mais pource que là est promis un restablissement perpétuel, et non pas pour quelque temps seulement, et mesmes Isaïe regarde principalement à la rédemption qu’il faloit espérer par la venue de Christ : à bon droict Jehan est nommé comme le principal ministre de consolation. Après cela il s'ensuit au texte.du Prophète, La voix de celuy qui crie. Ceste voix est mise à l’opposite du temps que j'ay naguères dit, auquel il n’y avoit personne qui parlast au nom de Dieu. Car les Juifs pour quelque temps devoyent estre privez de la doctrine qu’ils avoyent meschamment mesprisée. Le mot de Désert, se prend yci par métaphore, pour la destruction ou la ruine pitoyable du peuple, telle qu'on la veit durant la captivité. Car c’estoit une dissipation si horrible, qu'on la pouvoit bien comparer à ün désert. Le Prophète donc en parlant ainsi, ampblifie la grâce de Dieu : comme s’il disoit, Conbien que le peuple ait esté chassé loin du pays, ét mesmes banni hors de la compagnie des hommes, toutesfois la voix de Dieu retentira et se fera ouir meésmes au désert, pour consoler et resjouir les povres gens qui ont le cœur comme mort.

Du temps que Jehan à commencé à prescher, Jérusalem estoit un désert, à le prendre comme nous ävons dit: car de tous costez il y avoit une pitoyable et horrible confusion. Mais encores il a falu qu’il y eust un désert visible, pour mieux resveiller et esmouvoir les hommes qui estoyent comme stupides et endurcis en leur mal : afin que se voyans en la mort, ils receussent de plus grande affection la promesse de salut, qui leur estoit offerte.

Nous voyons donc maintenant que ceste Prophétie convient bien à la personne de Jehan, et que bien à propos elle luy est vci appliquée. Accoustrez le chemin du

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

Seigneur. U n’y a point de doute que le Prophète parle yci à Cyrus et aux Perses, desquels Dieu s’est servi en cest affaire.

Et le sens est, que le Seigneur fera par sa vertu admirable qu'il ÿy aura chemin pour passer son peuple par les bois espez et esgarez, par les rochers rompus, et par la sécheresse du désert : pource qu'il aura à main des ministres et exécuteurs de sa grâce, qui osteront tous empeschemens de devant. Or tout cela n’estoit qu'un préparatif ou une ombre de la rédemption : mais quand la vérité spirituelle .a commencé à apparoistre, lors Jehan est envoyé pour oster tout ce qui y pouvoit donner empeschement. Encore de présent ceste mesme voix sonne tous les jours en nos aureilles. Que nous préparions la voye au Seigneur : c’est-à-dire, qu’en 0stant les vices qui ferment la porte au règne de Christ, nous donnions accès à sa grâce. À cela mésme se rapporte ce qui s'ensuit au passage du Prophète, Les lieux tortus seront redressez. Car il veut dire qu'en ce monde tout est plein de chemins mal unis et raboteux, et de destroits fort difliciles : mais que le Seigneur se fait bien voye au milieu de ces grandes difficultez, et passe outre pour parachever et accomplir nostre salut par des moyens incroyables.

6 Luc. Et toute chair verra. Le sens est, que ce salut ne sera point une chose obscure, et de laquelle peu de gens se sentent : mais que ce sera une chose notable et commuñe à tous. Dont il s'ensuit que ceste prophétie n’a point esté plenement accomplie quand le peuple est retourné de Babylone. Car combien que Dieu ait lors monstré un tesmoignage de sa grace bien digne de mémoire, si est-ce toutesfois qu'il n’a point lors révélé son salut à tout le monde. Au contraire, l’intention du Prophète a esté de monstrer l'excellence singulière du salut qui devoit estre manifesté, en faisant comparaison . des bénéfices de Dieu précédens avec cestuy-Ci : afin que tous fidèles sçachent que jamais l'Eglise ne receut un tel bien, et que jamais la puissance de Dieu ne se démonstra si magnifiquement pour la déli- Yrance des siens. Le mot de Chair, n’est pas yci mis pour dénoter la corruption de

nature, mais il signifie simplement les hommes.

4 Matth. 4voit sonvestement de poils.

Quand l'Evangéliste récite que Jehan suyvoit une façon de vivre fort austère et estroite, jusqu'à mespriser les aises et commoditez les plus vulgaires et.communes, ce n’est pas qu’il vueille conter cela pour une grande vertu : mais pour ce qu’il avoit dit paravant qu’il estoit homme suyvant le désert et les montagnes, il monstre maintenant que son vivre et son vestement estoyent conformes à sa demeurance. Et il récite cela non pas seulement afin que nous sçachions qu’il s’est abstenu de toutes délices, se contentant de la facon de vivre et de se vestir des paysans du lieu, mais aussi qu'avec cest habit sordide et contemptible il n’a pas laissé d’estre en grande estime, mesmes entre les gens d’estat et d'apparence. Or selon que la nature de superstition est d’establir volontiers parfaite justice en ces mines et façons de faire externes, on a pensé communéement qu'une telle abstinence et austérité de vie fust le comble de la saincteté de Jehan. De cest erreur est venu un autre vice, qu’on à imaginé que Jehan menant une vie solitaire eust en détestation et desdain la compagnie et façon de la vie commune des hommes : comme la plus grande vertu des Hermites et des Moines est, de ne ressembler point aux autres. Pour le dernier il y a eu finalement une trop lourde bestise, quand de poils de chameaux ils en ont fait une peau entière. Mais il n’y a point de doute que lEvangéliste ne vueille yci descrire un homme suyvant les montagnes, eslongné de toute mignardise et délice de, villes, et lequel non-seulement se contentoit de viandes communes et aisées à recouvrer, mais se nourrissoit de toutes choses ainsi qu’elles vienent, et sans aucun appareil, comme de miel sauvage qui estoit là en abondance, et de sauterelles, desquelles aussi le pays estoit bien garni. Ou pource qu’il estoil bon que Jehan veinst à faire son office Wayant en sa personne représentation, apparence ne monstre aucune des choses où les hommes s’arrestent volontiers, afin que la seule majesté de Dieu reluisist en

luy , laquelle toutesfois fust suffisante pour faire esbahir toutes gens : (car il faut noter ce qui est adjousté, Que de tous costez le peuple venoità luy en grande multitude : dont nous recueillons qu’il a esté merveilleusement grand bruit de luy par tout le pays.) ou pource que Dieu vouloit monstrer en luy un exemple de frugalité nompareille, afin d’attirer par ce moyen les Juifs à porter révérence à sa doctrine, ou pour le moins les convaincre d’ingratitude : suyvant ce que dit Christ en un autre lieu, Jehan est venu ne mangeant et ne beuvant, etc. Matth., XI, 18, étiLucrViIr:38.

6 Matth. 5 Marc. Estoyent baptizez confessans leurs péchez. Ceste confession estoit tesmoignage de repentance.

Car ainsi que le Séigneur és Sacremens s’oblige à nous comme s’il nous en bailloit letre signée de sa main : aussi faut-il que de nostre costé nous luy respondions.

Par le Baptesme il nous déclare que nos péchez sont pardonnez, et nous invite à repentance. Afin donc que les hommes se présentent au Baptesme ainsi qu'il appartient, il est requis qu’ils facent confession de leurs péchez : autrement tout ce sainet mystère seroit tourné en mines et bastel-

MATTH. HI

1 Voyant donc plusieurs des Pharisiens et Sadducéens venir à son Baptesme, il leur dit, Engences de vipères, qui vous a avisez de fuir lire à-venir ?

8 Faites! donc fruits dignes d’'amendement.

9 Et ne présumez*? de dire en vous-mesmes, Nous avons Abraham pour père” : Car je vous di, que Dieu peut mesmement de ces pierres|,.

faire sourdre* des enfans à Abraham.

10 Or est jà la coignée mise à la racine des arbres : parquoy

MARC

4) Ou, portez. 2) Ou cuidez.

3) Jean, VIL, 39. Act, XIII, 26.

lerie. Au reste, il faut noter que ceci s’entend de ceux qui sont desjà en aage de discrétion, lesquels, comme nous sçavons, on ne doit pas recevoir indifféremment en l'Eglise, n’admettre en la communion de Christ par le Baptesme, que devant ils rayent esté examinez et interroguez de leur foy. Maintenant il est aisé à veoir que les Papistes ont grande envie de se faire mocquer, quand ils exposent ce passage de leur confession auriculaire, Car il n’y avoit point là de prestres, devant lesquels un chacun eust peu s’agenouiller l’un après l’autre, pour barboter ses péchez en leurs aureilles. Et puis, il n’est point yci fait mention de conter tous ses péchez : et n’est point dit que Jehan ait enchargé à ses disciples quelque règle de confession ordinaire. Qui plus est, encore que nous accordions aux Papistes ce qu’ils demandent, ceste confession n’appartient qu’à ceux qui de nouveau se convertissent à la foy, et n’auroit point de lieu après le Baptesme. Pour le moins, quand ils commandent par leur loy de se confesser depuis le Baptesme, ils ne peuvent pas dire qu’ils ensuyvent Jehan, ni l’alléguer pour leur autheur.

LUC DT

7 Il disoit donc à la multitude des gens qui sortoyent pour estre baptizez de luy, Engences de vipères qui vous a avisez de fuir l'ire à-uenir ? |

8 Portez donc fruits dignes de repentance : et ne vous prenez point à dire en vous-mesmes, Nous avons Abraham pour père. Car je vous di, que Dieu peut mesmement de ces pierres faire sourdre des enfans à Abraham.

9 Or est jà mesme la coignée mise à la racine des arbres. Parquoy tout arbre qui ne fail point bon fruit sera coupé, et jelté au feu.

10 Adonc les troupes l’interroguerent,

disans, Que ferons-nous donc ?

A1 Luy respondant leur dit, Que celuy qui ka deux robbes, qu'il en donne à celuy qui n'en ha point : et qui ha à manger, face le semblable.

4) Ou, sortir.

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

tout arbre qui ne fait!

bon fruit, sera coupé et jetté au feu?.

12 Il y veint aussi des péagers pour estre baptizez, et ils luy dirent, Maistre, que ferons-nous ?

13 Il leur dit, N’exigez rien outre ce

qui vous est ordonné.

44 Les gens-d'armes l'interroguèrent

aussi, disans, Et nous, que ferons-nous ?

Il leur dit, Ne tourmentez personne, et ne faites aucun outrage, et vous contentez de vos gages.

1) Ou, porte.

7 Matth. J’oyant donc plusieurs des Pharisiens. Saïinct Matthieu et S. Luc racontent yci que Jehan n’a pas presché repentance seulement en général, mais aussi à appliqué son propos aux personnes. Et de faict, la façon de enseigner sera bien maigre et sans fruit, si les Docteurs n’advisent avec prudence que c’est que le temps requiert, et qui convient aux personnes. Et n’y à rien plus inégal en cest endroit, que de vouloir garder tousjours une mesme équalité. Voylà pourquoy Jehan, comme il est yei dit, a traitté plus rudement les Pharisiens et Sadduciens :

asçavoir pource qu’il voyoit bien qu’ils estoyent pleins d’hypocrisie, et crevoyent d’orgueil, et que pourtant il les faloit picquer plus vivement que le commun peuple. Or afin que nous entendions bien son intention, il nous faut sçavoir qu’il n’y a gens plus stupides que les hypocrites, lesquels s’abusent eux-mesmes et les autres d’une masque extérieure de saincteté. Car encore que Dieu foudroye de tous costez sur tout le monde, ceux-ci faisans leur conte à part, se forgent en leur cerveau une franchise ou immunité :

pource qu’ils se font à croire que le jugement de Dieu ne leur attouche en rien.

Si on vouloit dire sur ceci, que Jehan s’est trop avancé, en les traittant si rudement dés la première entrée : je respon qu’il cognoissoit bien quelles gens c’estoyent : et que la cognoissance qu’il en avoit, procédoit d’une révélation secrète du S. Esprit, non pas qu'il les eust essayez, ou fréquenté avec eux. Voylà pourquoy il ne les faloit point espargner, de peur qu’ils retournassent en leurs maisons encore plus enflez d’orgueil. Derechef si on objecte qu'il ne les faloit pas si fort

2) Matth., VIL, 19, 20. Jean, LI, 15. 1 Jean, III, 17.

effrayer, et user d'une répréhension si aigre, veu qu’en venant au Baptesme ils faisoyent desjà profession de vouloir estre autres d’oresenavant : la solution est facile, Que quand on ha à faire à des gens qui sont coustumiers de mentir à Dieu, et se flatter eux-mesmes, et lesquels en lieu de vraye affection apportent des mines et une belle apparence, qu'il les faut presser de plus près, et les manier au vif, pour les amener à repentance. Car, comme j'ay dit, il y a une merveilleuse obstination et endurcissement en tous hypocrites. Et pourtant jusqu’à ce qu’on les escorche par force, ils demeurent tousjours en leur peau, et ne changent point. Quant à ce que Jehan les reprend et crie contr’eux publiquement en la présence de tout le peuple, c’estoit afin que les autres y prinssent exemple. Et voylà comme s'entend ce que dit sainct Luc, Que ceci a esté dit aux troupes de gens. Car combien que Jehan taxast seulement une certaine manière de gens, toutesfois il avoit esgard de proufiter à toute la compagnie, et vouloit que les autres eussent crainte, voyans qu'on parloit ainsi à Ceux-ci :

comme sainct Paul enseigne que c’est le fruit auquel doyvent tendre toutes répréhensions publiques, 4 Tim., V, 20. Il s'adresse donc nomméement aux Pharisiens et Sadduciens, et en leur personne admoneste tous les autres, qu’ils se donnent garde d'apporter une repentance feinte, en lieu d’une vraye affection de cœur. D’avantage, tout le peuple avoit grand intérest d’estre adverti quelles gens estoyent les Sadduciens et Pharisiens, par lesquels le service de Dieu avoit esté vileinement corrompu, l'Eglise gastée, et toute la religion renversée : et lesquels

pour le faire court, avoyent esteint la lumière de Dieu par leurs corruptions, et infecté tout d’un costé et d'autre par leurs vices. Ainsi donc il est bien vraysemblable que Jehan s’est addressé publiquement contre les Pharisiens pour le proufit de toute lEglise de Dieu, afin qu'ils n’esblouissent plus les yeux des simples, de l’apparence vaine de leurs personnes, et qu'ils ne teinssent plus le povre peuple opprimé de leur meschante tyrannie. Et en cest endroit s’est monstrée à l'œil sa grande constance, entant que combien que ces gens-ci fussent en grand crédit et authorité au milieu du peuple, il - n’a point toutesfois espargné leur honneur, mais les a rangez bien rudement, et rembarrez comme ils le méritoyent. Il faut aussi que tous vrais fidèles Docteurs soyent ainsi vertueux, afin qu'ils ne craignent aucune puissance des hommes, mais qu’ils s'efforcent en toute hardiesse, de mettre bas toute hautesse qui s’eslève à Pencontre de Christ. Or si Jehan estant organe et instrument du sainct Esprit, dés l’entrée a usé d’une telle rigueur envers ceux qui d’eux-mesmes estoyent venus au Baptesme pour faire profession d’adhérer à l'Evangile, comment nous devons-nous porter aujourd’huy envers ceux qui sont manifestement adversaires de Christ, lesquels non-seulement rejettent avec une obstination enragée toute saine doctrine, mais aussi ne cessent de faire brigandages exécrables, et taschent par feu et par sang d’esteindre la mémoire de Christ? Et de faict, si on compare le Pape et son puant Clergé, avec les Pharisiens et Sadduciens, ce sera leur faire grande grâce, et les traitter bien doucement quand on mettra en un faisseau toute ceste canaille ensemble, sans en faire à deux. Et pourtant, ceux qui ont les aureilles si délicates qu’ils ne peuvent souffrir qu’on dise un mot d’aigreur contre le Pape, qu’ils aillent plaider contre l'Esprit de Dieu, non pas contre nous. Cependant, que tous fidèles Docteurs se donnent garde qu’en criant d’un sainct zèle contre ceux qui tyrannizent l'Eglise, ils ny meslent des affections de la chair. Et pource que Dieu n’approuve point de véhémence,

sinon qu’elle soit réglée par la prudence de l'Esprit, que non-seulement ils tienent en bride leurs affections, mais aussi qu'ils se laissent du tout gouverner par les.

Esprit, demandans en toutes choses d’estre conduits par luy, afin qu’il ne leur eschappe aucun mot inconsidéréement et à la volée. Il les nomme Engeances de vipères, plustost que simplement Vipères :

afin de reprocher en général à tous ceux qui estoyent de mesme estat, leur malice envenimée. Car son intention m’estoit pas de taxer seulement aucuns qui estoyent là présens, mais de condamner en un mot toute la bande : comme sil disoit que toutes les deux ligues ne produisent que des serpens. Il est vray qu’ils avoyent de grans différens les uns contre les autres :

mais ils s’accordoyent bien en ceci, c’est qu’il y avoit en tous un contemnement commun de Dieu, une meschante convoitise de dominer, une haine de saine doctrine, et un amas de toute puantise et infection de beaucoup de vices. Qui vous a avisez. Pource que leur repentance luy estoit suspecte, en doutant il demande avec admiration, S'il est possible qu’ils se repentent de vraye affection de cœur.

Ainsi il les renvoye au dedans de leurs consciences, afin qu’ils s’examinent jusqu’au bout, et que sans se flatter ils facent une inquisition rigoureuse de leurs péchez. Lire se prend yci, comme en plusieurs autres passages, pour. le jugement de Dieu ; comme quand S. Paul dit, La loy œuvre ire : et, Donnez lieu à lire.

Il fait mention du temps à-venir, par ce que les hypocrites, tandis que Dieu les espargne, desprisent hardiment toutes ses menaces, et ne se resveillent jamais, sinon qu’il frape dessus à grans coups. Il lappelle Zre à-venir, comme voulant dire qu’elle est preste à tomber sur leurs testes : et c’est afin qu’ils ne se flattent et se laschent la bride, comme ils avoyent accoustumé, sans rien craindre. Car encore que l’ire de Dieu bruye et tempeste comme une mer, encore que ses fléaux frapent sur toute la terre, les hypocrites toutesfois se font tousjours à croire qu’ils en seront exempts. Fuir Vire de Dieu, se prend yei en bonne part, pour chercher 1) Rom., IV, 15, et XII, 9.

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

moyen d’appaiser Dieu, afin qu’il ne soit plus courroucé contre nous. Car la plus grand part des hommes voulant éviter

Vire de Dieu, s’eslongne de sa conduite,

et se retire de devant son jugement. Mais

‘tant s’en faut que le pécheur gaigne rien

en fuyant Dieu, qu’au contraire il ne fait que.provoquer tousjours de plus en plus

Vire de Dieu sur soy.

8 Matth. Luc. Portez donc fruits. Il conferme ce que j'ay dit ci-devant. Que ce mest rien de la repentance qu'ils ont en. la bouche, s'ils ne la monstrent par œuvres : car C’est une chose tant précieuse, qu'on n’en doit point juger légèrement ét à la volée. Et pourtant Jehan dit que le tesmoignage qu’ils en rendoyent publiquement ne suffit pas: mais qu'avec le temps on cognoistra bien par les œuvres si leur repentance est vraye, et si c’est à bon escient qu'ils vienent à luy.

Sur ce passage notons que les bonnes œuvres sont nommées Fruits de repentance. Car repentance est une chose intérieure qui gist au cœur et en lâme:

Mais puis après elle monstre ses fruits par le changement et amendement de vie.

Or pource que toute ceste doctrine a esté vileinement et malheureusement corrompue en la Papauté, il nous faut songneusement retenir ceste différence, Que repentance est un renouvellement intérieur de l’homme, qui se monstre puis après par déhors en la vie, tout ainsi qu’un chacun arbre produit son fruit.

9 Matth. Ne présume, etc. 8 Luc. Ne vous prenez point, etc. Il est certain que tous les deux propos ont un mesme sens:

ét pourtant il nous sera aisé de recueillir cé que S. Jehan veut dire. Jusqu'à ce qu’on presse vivement les hypocrites, ils s’endorment tousjours en leurs vices, ou s’esgayent comme Chevaux eschappez. Maïs Quandonles adjourne au jugement de Dieu, ils Se tournent d’un costé et d'autre pour trouver quelque eschappatoire et sub- terfuge, ou quelque cachette, ou quelque couverture pour mettre entre Dieu et eux.

Et pourtant voyci que sainct Jehan vient à ceste heure dire aux Pharisiens et Sadduciens, Maintenant que je vous ay tansez rudement, ne faites pas comme vos semblables ont accoustumé de faire : c’est

asçavoir, ne pensez point trouver remède à vostre mal, en vous abusans de quelque beau titre. Et sur cela il leur arrache comme d’entre les mains, la vaine confiance de laquelle ils estoyent ensorcelez.

De lalliance que Dieu avoit contractée avec, Abraham, ils en faisoyent un bouclier pour couvrir leur meschante conscience : non pas qu’ils establissent leur salut en la personne d’un homme, mais pource que Dieu avoit adopté toute la semence d'Abraham. Cependant ils ne regardoyent pas que Dieu n’avouë point pour semence d'Abraham, sinon ceux qui suyvent là foy d'Abraham : et que l’alliance de Dieu sans la foy n’ha point d’effect pour profiter à salut. Au reste, ce petit mot En vous-mesmes, n’est pas superflu. Car combien qu’ils ne se vantassent pas de bouche d’estre enfans d’Abraham, toutesfois en eux-mesmes ils se glorifioyent de ce titre : comme nous voyons que les hypocrites n’ont point de honte de se mocquer plus hardiment et évidemment de Dieu que des hommes.

Dieu peut. Les Juifs prenoyent une occasion de se flatter quasi semblable à celle dont les Papistes se vantent aujourd’huy si fièrement. Il faut, disent-ils, qu’il y ait quelque Eglise au monde : car Dieu veut éstre cognu en ce monde, et que son nom y soit invoqué. Or est-il certain que l'Eglise ne peut estre autre part qu'entre nous, d'autant que le Seigneur nous à ordonnez gardiens de son alliance. Une telle arrogance estoit principalement és Sacrificateurs et autres, qui avoyent le gouvernement, et estoyent en authorité. Car du commun populaire ils le tenoyent comme profane et maudit : ainsi que nous lisons Jean, VIE, 49, mais ils S’estimoyent estre les sainètes prémices, Comme aujourd’huy les Evesques cornus, les Abbez, Chanoïnes, Moines, Sorbonistes, et le reste de la Prestraille, estans enflés de ce titre orgueilleux de Clergé, n’estiment rien aupris d'eux ceux qu’ils appellent Gens laïcs. S. Jehan reprend vei et réfute un tel érreur, asçavoir qu'ils restraignoyent par trop la promesse de Dieu :

et monstre que Dieu se passera bien deux,

‘et ne laissera point pourtant d'avoir une

Eglise. Le sens donc dé ces mots est,

Dieu a fait une alliance éternelle avec Abraham et sa semence. Vous-vous abusez en une chose: c’est qu’il vous semble que vous estes seuls enfans d'Abraham, combien qu’à la vérité vous soyez pires que bastars. Mais Dieu suscitera de quelque part à Abraham une nouvelle semence qui n’apparoist point maintenant. Il dit notamment, qu’il fera sourdre des enfans à Abraham : afin qu'ils sçachent que la promesse de Dieu ne sera point anéantie, et qu'Abraham qui s’est appuyé sur icelle, n’a point esté trompé, encore qu’en eux faille sa semence. Voylà aussi comme le Seigneur dés le commencement du monde a esté véritable à ses serviteurs, et n’a jamais laissé d'accomplir la promesse qu’il leur avoit faite touchant d’estendre sa grâce sur leurs enfans, encore qu’il ait rejetté les hypocrites. Quant à ce qu’aucuns pensent que Jehan parle yci de la vocation des Gentils, je n’y trouve pas grande apparence. Seulement pource que ces gens orgueilleux ne pouvoyent croire que l'Eglise peust esire transportée ailleurs, il déclare que le Seigneur ha en main des moyens de garder son Eglise, lesquels ils ne cognoissoyent point, ne plus ne moins que si de pierres il s’en faisoit des enfans.

10 Matth. 9 Luc. Or est ja la coignée.

S. Jehan, après avoir osté aux hypocrites ce sac mouillé de vaine confiance, duquel ils pensoyent estre bien couvers, vient maintenant à leur dénoncer le jugement de Dieu prochain. Il avoit dit auparavant, que Dieu les ayant rejettez, ne laissera point pourtant d’avoir tousjours un peuple.

Il adjoute maintenant, que Dieu est après à exterminer de son Eglise ceux qui en sont indignes, comme on couppe et abbat les arbres stériles. Le sommaire de ce propos est, que Dieu a desployé sa main pour purger l'Eglise. Car jamais la grâce de Dieu ne se monstre en salut aux fidèles, que quant et quant son jugement ne viene en avant pour la condamnation du monde : et ce pour deux causes : asçavoir pource que lors le Seigneur sépare les siens d’avec les réprouvez : et pource que l’ingratitude du monde fournit nouvelle matière pour enflamber lire de Dieu.

Ainsi done il ne faut pas trouver estrange

si la prédication de l'Evangile, et l’advénement de Christ ont mis la coignée tout auprès pour couper les arbres pourris :

et si tous les jours ces deux choses mesmes avancent la vengence de Dieu contre les iniques.

10 Luc. {donc les troupes l’interroguérent. La vraye affection de repentance engendre ceste solicitude en l'esprit du povre pécheur, de s’enquérir avec un grand désir que c’est que Dieu requiert et commande. Or la response de Jehan comprend en peu de paroles les fruits dignes de repentance. Car tousjours le monde voudroit s'acquitter envers Dieu par quelques cérémonies : et n’y a rien où nous tombions plus aiséement, que de vouloir payer Dieu par quelque service forgé à nostre poste, toutes fois et quantes qu’il nous appelle à repentance.

Mais de quels fruits nous parle yci Jehan Baptiste? Des œuvres de charité comprinses en la seconde Table de la Loy :

non pas que Dieu ne requière aussi une profession externe de son service et de la crainte de son nom : mais pource que l’autre partie est la marque la plus certaine pour cognoistre les vrais repentans, et à laquelle on est le moins abusé. Car les hypocrites prenent grand’peine et se travaillent fort pour monstrer par cérémonies qu'ils servent Dieu, et cependant ne tienent conte de la vraye justice, veu qu’ils sont ou cruels envers leurs prochains, ou addonnez à fraudes et rapines.

Et pourtant il faut nécessairement les ramener à un examen plus grossier, c’està-dire, où ils ne peuvent pas si aiséement tromper : asçavoir s'ils gardent une droiture entre les hommes, s'ils subvienent aux povres, s'ils espargnent les souffreteux, s'ils communiquent libéralement des biens que le Seigneur aussi a donnez.

Voylà aussi pourquoy Christ appelle mi- .

séricorde, justice, et vérité, les principaux poinets de la Loy, Matth., XXIIE, 23, et l’'Escriture par tout loue justice et jusement. Il faut noter en premier lieu, que les œuvres de charité sont yci nommées, non pas d'autant qu’elles sont plus à priser que le service de Dieu, mais pource qu’elles rendent tesmoignage de la crainte de Dieu qui est en l’homme, afin de des-

couvrir l'hypocrisie de ceux qui ont tousjours en la bouche ce qui est bien loin de leur cœur. On demande si Jehan à voulu préciséement astraindre à ceste règle tous ceux qu'il préparoit pour estre disciples de Christ, qu'ils ne peussent avoir deux robbes. Premièrement il faut noter que c’est une manière de parler appelée par les Grecs et Latins Synecdoche, pource que sous un exemple on comprend une doctrine générale : dont il s’ensuit qu’il nous en faut tirer un sens qui Conviene à la règle de charité, telle que Dieu nous l’a enseignée : c'est asçavoir qu’un chacun de son abondance subviene à l’indigence des povres. Car ce n’est pas que Dieu vueille tirer des hommes par force quelque taille ou gabelle, pour dire qu’on baille à regret et avec chagrin ce que volontiers on retiendroit s’il n’y avoit contrainte : mais au contraire il aime ceux qui donnent volontairement et joyeusement, comme dit S. Paul, 2 Cor., IX, 7.

Je di ceci, pource qu’il est plus que nécessaire que les hommes entendent et soyent bien certains que ce qu’ils distribuent de leurs biens est un sacrifice agréable et de bonne odeur devant Dieu. Or ceux qui imposent ceste loy aux hommes, que nul ne possède rien propre à Ssoy, non-seulement mettent les povres consciences en peine et tremblement, mais aussi les accablent de désespoir. Et i Ine faut point grand propos pour réfuter ces fantastiques, qui s’arrestent ainsi obstinément aux mots, prenans les choses, comme on dit, au pied de la letre. Car s’il n’est pas permis d’avoir deux robbes, aussi ne sera-il d'avoir deux plats ou escuelles, deux salières, deux chemises : et ainsi de tous autres utensiles de mesnage. Mais il appert clairement par le texte, que ce naesté aucunement l'intention de Jehan, de changer ou renverser l’ordre de la police. Dont nous recueillons qu’il n’a voulu enseigner autre chose, sinon que les riches selon leurs facultez distribuent aux povres ce qui leur fait besoin : comme s’il eust dit, Regardez de quoy ont affaire Yos prochains pour passer leur vie, et avi- Sez ce dont vous avez abondance, afin quevostre abondance soit employée à soulager leur indigence. Cependant, tant plus

Dieu nous traitte doucement, et nous donne de liberté, tant plus faut-il que nous prenions garde à ne nous flatter ou lascher par trop la bride Plustost il faut que la nécessité de nos frères nous presse :

et autant qu'il y à de biens de Dieu dont nous avons l'usage entre nos mains, nous doyvent soliciter à estre débonnaires et libéraux envers nos prochains.

12 Il y veint aussi des péagers. N n’exhorte pas les péagers en général seulement qu'ils ayent à se repentir, mais aussi il requiert les choses qui concernent en particulier leur estat. Car nous sçavons qu’outre la règle générale de la Loy, il faut qu’un chacun regarde quel est son devoir en l’estat auquel il est appelé.

Il est commandé à tous Chrestiens en commun d’avoir charité les uns envers les autres : mais il y a puis après des devoirs particuliers, ausquels le Docteur est obligé envers l'Eglise, le Magistrat ou le Prince envers le peuple, et aussi le peuple envers le Magistrat, le mari envers sa femme, et au contraire la femme envers son mari, et finalement les enfans envers leurs pères et mères, aussi les pères et mères envers leurs enfans. Or pource que les péagers, comme ce sont gens avares, pillars, et maupiteux, et souventesfois tourmentoyent le peuple par exactions iniques, sainct Jehan-Baptiste taxe vyei les vices ausquels estoyent le plus communéement sujets gens de l’estat, les admonestant de n’estre excessifs en l’exaction des tributs.

Toutesfois nous recueillons de ce passage, qu'il est aussi bien permis à un Chrestien de estre receveur ouleveur de tailles, comme il est permis au Magistrat de les imposer. Autant en faut-il dire de la guerre. Jehan ne commande point yci aux gendarmes de quitter les armes, et renoncer le serment qu’ils ont fait à leur prince ou capitaine : mais seulement il leur défend de piller le povre peuple sous couleur de la guerre, d’opprimer par calomnie les innocens, de vivre sur le commun par extorsions, comme faisoyent plusieurs d’entr’eux. Ainsi nous avons en ces paroles de S. Jehan une approbation assez évidente de la police. Au reste, c’est une cavillation frivole de dire qu’il a eu esgard que c’estoyent gens ignorans et grossiers, et

que pourtant il ne leur a yci baillé que quelques enseignemens légers, qui estoyent bien loin de la perfection Chrestienne. L'office de Jehan estoit de préparer au Seigneur un peuple parfait : et il n’y a point de doute qu'il s’y est du tout employé et fidèlement. Et de faict, ceuxlà mettent en avant une calomnie vileine, et un sacrilége manifeste pour diffamer la doctrine de l'Evangile, qui veulent faire à croire qu’elle n’approuve point les principautés, empires et gouvernemens qui sont entre les hommes : comme si Christ renversoit ce que le Père céleste a establi et confermé. Or est-il ainsi que sans la puissance du glaive, c’est une chose morte queles loix, les jugemens aussi n’ont ef-

MATTH. III

A1 lray est que je vous baptize de eau en repentance : mais celuy qui vient après moy, est plus fort que moy : duquelje ne suis digne de porter les souliers : icelui vous baptizera du? sainct Esprit, et de feu.

12 Il ha son van en sa main, et neltoyera son aire,etassemblera son froument au qgrenier : mais il bruslera la paille au feu qui ja-

MARC I

7 Etpreschoit disant, Celuy qui est plus fort que moy, vient après moy : duquel je ne suis digne en me baissant de deslier la courroye des souliers.

8 l’rayestque je vous ay baplizez de eau :

mais ilvous baplizera du sainct Esprit.

mais ne s’esteint.

1) Ou, puissant, ou, robuste.

Tous les trois Evangélistes récitent les mesmes paroles de Jehan Baptiste. S. Luc ha cela d'avantage que les autres, qu’il touche premièrement à quelle occasion Jehan à ainsi presché devant le peuple :

c’est asçavoir pource qu’il estoit à craindre que le peuple transporté d’une fausse opinion, ne luy attribuast l'honneur deu à Christ seul. Ainsi donc, afin d’oster de bonne heure toute matière d’erreur en cest endroit, il déclare franchement qu’il n’est point le Christ : et monstre la différence qui est entre les deux, en sorte qu’il réserve et maintient à Christ l’hon-

fect ni authorité aucune. Et faut que le Magistrat ait non-seulement un bourreau, mais aussi autres ministres et satellites :

du nombre desquels sont les gendarmes, quand il ne peut autrement se maintenir en paix sinon par leur moyen, et en s’aidant de leur service. Seulement il faut considérer la fin et le but : c’est que les princes ne prenent pas congé de se jouer et esbattre après le sang humain : aussi que les gendarmes ne s’abandonnent point à user de cruauté par convoitise de gain, comme s'ils mestoient loez que pour meurtrir et espandre le sang : mais que :

les uns et les autres vienent là comme y estans tirez par nécessité et pour le bien public.

LUC II, È 15 Et comme le peuple attendoi’, et tous pensoyent à Jehan en leurs cœurs, asçavoir s’il ne seroit point le Christ :

16 Jehan respondit, et dit à tous, Vray est que je vous baptize d’eau :

mais il en vient un plus fort que moy, duquel je ne suis digne de deslier la courroye des souliers : c’est celuy qui vous baptizera du S. Esprit et de feu.

17 Et son van sera en sa main, et il nettoyera toute nelle son aire, el assemblera le froument en son grenier :

mais il bruslera la paille au feu qui jamais ne s’esteint.

18 Ainsi donc, il évangélisoit au peuple, l'admonestant aussi de plusieurs autres choses.

2) Ou, par le S. Esprit et par feu. 3) Act., VIII, 15217, et IE, 1, et XI, 16, eé XIX, #.

neur et la prérogative qui lui appartient.

Ce qu’il eut fait avec le temps, encore qu’on ne l’en eust mis en propos, afin d'amener les disciples à Christ, et les luy bailler (comme on dit) de main en main.

Mais il anticipe de meilleure heure, de peur qu’en délayant trop, il n’entretiene le peuple en erreur. En disant que Un plus fort vient après : il entend que cestuy-là ha bien une autre puissance et prééminence, et qu'au regard d’iceluy il faut qu’il baisse la teste. Il use des termes communs, par lesquels il exhale et magnifie la gloire de Christ, en sorte qu’il

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

se déclare n’estre rien en comparaison de luy. Toutesfois le principal poinct est, qu’il leur proteste que Christ est autheur du Baptesme spirituel , et luy seulement ministre du Baptesme extérieur. Or il semble que ce soit yci une préoccupation que fait Jehan, pour respondre à l’objection qu’on lui eust peu faire, À quelle fin tendoit l'administration du Baptesme qu’il avoit usurpée. Car ce n’estoit pas peu de cas d'innover quelque chose en PEgjlise de Dieu : et mesmement de mettre en avant une nouvelle façon d'introduire les fidèles en l'Eglise de Dieu, et plus parfaite que celle qui estoit ordonnée par la Loy de Dieu. {1 respond donc qu’il n’a rien entrepris à la volée ou de son authorité : et que s’il est ministre du signe externe, cela ne diminue rien de la gloire et vertu de Christ. Dont nous recueillons que son intention n’a point esté de mettre différence entre son Baptesme, et celuy que Christ a commandé à ses Apôtres, et duquel il a voulu l’usage estre perpétuel en son Eglise. Car il ne met pas deux signes visibles à l’opposite l’un de lautre : mais en faisant comparaison de la personne du Maistre à celle du serviteur, il monstre que c’est qui appartient au Maistre seul, et quelle chose est attribuée au serviteur. Et ne nous amusons point à ce que de longtemps on a communéement estimé que le Baptesme de Jehan fust autre que le nostre : mais apprenons pour bien juger, de regarder plustost la chose ainsi qu’elle est, que l'erreur commun des hommes. Et certes la comparaison qu’ils imaginent emporteroit de grandes absSurditez. Car de là il s’ensuyvroit que les Ministres aujourd’huy bailleroyent le S. Esprit. Derechef il s’ensuyvroit que le Baptesme de Jehan auroit esté un signe mort et sans aucune efficace. Pour le troisième il S’ensuyvroit que nous n’aurions pas un mesme Baptesme commun avec Christ : et toutesfois il est trèscertain que la conjonction où communion qu'il luy plaist de sa grâce avoir avec nous, à esté confermée et ratifiée par ce signe, quand il à consacré le Baptesme en son corps. Retenons donc ce que j'ay dit cidevant, que Jehan veut yci simplement monstrer la différence qui est de luy et

des autres ministres du Baptesme, à la personne de Christ, afin que le Maistre apparoisse haut eslevé par-dessus les serviteurs. Et de ceci il nous faut tirer une doctrine générale, asçavoir de discerner ce qui se fait par les hommes au Baptesme, et l’œuvre que le Fils de Dieu y accomplit luy seul. Car les hommes n’ont que l’administration du signe externe et visible, mais la vérité du Baptesme vient et procède de Christ seul. Vray est que quelque fois l’Escriture attribue improprement aux hommes ce que Jehan réserve yci à Christ seul, disant n’appartenir aucunement aux hommes. Mais lors elle ne regarde point ce que l’homme ha de soy et à part : seulement elle enseigne quel est leffet et utilité des signes, et comment Dieu s’aide d’iceux comme d’instrumens inférieurs par son sainct Esprit. Or yci nous est monstrée la distinction qu’il faut faire entre Christ et les ministres : afin que le monde ne S’abuse, leur attribuant ce qui doit estre à bon droict réservé à Jésus-Christ seul, comme nous voyons qu’il n'y a rien où le monde retombe plus aiséement que de ravir à Dieu l’honneur qui luy est propre, pour en reparer les créatures. Et ceci estant bien noté, nous desveloppera de beaucoup d’autres difficultez. Nous scavons quels débats il y a eu de nostre temps touchant l'usage et l’efficace des signes. Il est aisé d’esclarcir tout cela par ce seul mot, Que l'institution du Seigneur entière comprend et luy qui en est Pautheur, et la vertu de son Esprit avec la figure et le ministre. Mais quand on fait comparaison du ministre avec le Seigneur et Maistre, que lors afin que toute la vertu demeure à cestuy-ci, il faut entièrement abbaisser et anéantir l’autre.

11 Du Sainct Esprit et de feu. On fait yci une question, Pourquoy Jehan n’a aussitost dit que Christ est celuy seul qui lave les âmes de son sang. Je respon que d'autant que ce lavement mesme se fait par la vertu du sainet Esprit, il s’est contenté d'exprimer tout l'effet du Baptesme par ce seul mot de sainct Esprit. Le sens en est bien clair : asçavoir que Christ est celuy seul qui confère toutes les grâces qui sont figurées par le Baptesme externe.

Car c’est luy qui arrouse nos consciences de son sang : c’est aussi luy-mesme qui mortifie nostre vieil homme, et nous donne l'Esprit de régénération. Le mot de Feu est adjousté pour épithète : car il est appliqué au sainct Esprit, d'autant qu’il nettoye nos ordures, ainsi que le feu purge l'or : comme en d’autres passages il est nommé Eau, par métaphore.

42 Matth. Z7 ha son van. En la sentence précédente Jehan a presché la grâce de Christ, afin que les Juifs se rangeassent à luy pour estre régénérez et renouvelez : maintenant il vient aussi à parler du jugement, afin d’estonner et espovanter les contempteurs. Car pource qu’il y a tousjours beaucoup dhypocrites, lesquels rejettent fièrement la grâce de Christ qui leur est offerte, il est besoin de leur dénoncer quant et quant la vengence de Dieu, qui leur est préparée. Voylà pourquoy Jehan descerit yci Christ comme juge sévère envers les incrédules. Et c’est un ordre que il nous faut tenir en enseignant, afin que les hypocrites sçachent qu’ils ne demeureront pas impunis en rejettant Christ, et afin qu’ils ne demeurent pas tousjours assopis en leur stupidité, mais qu'ils se resveillent, et commencent à craindre le juge espovantable, lequel ils n’ont point voulu recevoir pour autheur de salut. Au reste, je ne doute point que Jeban p’ait yci voulu comprendre ce que Christ fait par son Evangile. Ainsi donc la prédication de l'Evangile est comme le van. Car devant que le Seigneur viene à nous escourre et vanner, il n’y à que confusion au monde, un chacun se flatte et mignarde en soy-mesme, les bons et mauvais sont meslez les uns parmi les autres :

somme , les pailles ne demandent que d’estre bien enflées. Mais quand Jésus- Christ avec son Evangile vient en avant, quand il redargue les consciences, et les adjourne au jugement de Dieu, lors les pailles s’en vont avec le vent, lesquelles au paravant OCCupoyent une grande partie de l'aire. Or combien que l'Evangile face escarter les pailles qui sont en chacun de nous, toutesfois en ce passage sainct Jehan par les Pailles n’entend que les réprouvez, Comme aussi il Compare les fidèles au Froument. Ainsi L'aire ne

se pend pas yci pour le monde, comme ont voulu dire aucuns, mais pour l'Eglise.

Car il faut regarder à quelles gens parle Jehan. Les Juifs s’arrestoyent à ce beau titre de Peuple de Dieu, et d’Enfans d’Abraham, et s’en enfloyent : mais sainct Jehan leur déclare qu’ils sont bien fols de s'enorgueillir, veu qu'ils tienent place en l'Eglise de Dieu seulement pour un temps, et que bien tost on les en jettera hors, comme la paille hors de la grange. Et sous ces termes il touche lestat corrompu et le désordre qui estoit lors en l'Eglise, d'autant qu’elle estoit plene de bales, festus, et autres ordures : mais que bien tost après elle seroit nettoyée par le souffle vertueux de l'Evangile. On de-.

mande sur ce propos, comment c’est que Christ sépare la paille d’avec le froument, veu qu’il ne peut rien trouver és hommes que la paille toute seule. Mais la response est facile, asçavoir que les éleus, qui de leur nature ne sont que paille, devienent froument par la grâce de Dieu, afin qu’estans séparez d'avec la paille, ils soyent recueillis au grenier. Or ce qui est yci dit de nettoyer Paire, est un œuvre que Christ à une fois commencé et poursuit tous les jours : toutesfois on n’en verra jamais l’accomplissemen entier jusques au dernier jour. À ceste cause sainct Jehan nous renvoye là : mais cependant notons que les fidèles entrent desjà aujourd’huy par espérance au grenier de Dieu, pour y avoir finalement en effect un repos éternel : et au contraire, que les réprouvez par la condamnation qu’ils portent en eux-mesmes, appréhendent desjà l’ardeur de ce feu, auquel ils se sentiront vrayement brusler au dernier jour. Au reste, quant au feu éternel duquel seront tormentez les réprouvez après le jugement, je sçay bien que beaucoup de gens en ont disputé subtilement : mais on peut recueillir de plusieurs passages de lEscriture, qu’il y a en ce terme de Feu, une métaphore. Car si nous disons que ce soit

réalement un feu matériel, il faudra y mettre aussi le souphre et un soufilet :

veu qu’il fait mention de tous les deux en Isaïe, chapitre XXX, 33. Et à la vérité, il faut prendre tout en une sorte le Feu et le Ver, desquels parle l’Escriture pour

SUR L'HARMONIE ÉVANGELIQUE.

nous donner à entendre le torment éterne] des réprouvez. Si donc tous sont d’accord qu’il y a métaphore au mot de Ver, ilen faut autant dire du Feu. Parquoy laissons toutes ces spéculations desquelles les gens curieux se tormentent sans prou-

MATTH. III

13 Adonc Jésus vient de Galilée au Jourdain, à Jehan, pour estre baptizé de luy.

14 Mais Jehan empeschoit fort, disant, Jay besoin d'estre baptizé de loy, et tu viens à moy ?

15 Æt Jésus respondant luy dit, Laisse pour maintenant : car il nous convient ainsi accomplir toute justice, lors le laissa faire.

16 Et quand Jésus fut baptizé, incontinent il sortit hors de l'eau: et voyci, les cieux luy furent ouvers, et Jehan veit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe, et venir sur luy.

17 Poyci aussi une voix du ciel, disant, Cestuy-ci est mon Fils bienaimé, auquel j'ay prins mon bon

fit aucun : et qu’il nous suffise de sçavoir que par ces termes l’Escriture nous donne à entendre, selon la capacité de nostr rudesse, un torment horrible, lequel les hommes ne sçauroyent aujourd'huy ex-

MARC I

9 Et adveint en ces jours-là que Jésus veint de Nazarelh ville de Galilée, et fut baptisé par Jehan au Jourdain.

A0 ÆEt soudain comme il montoit hors de l’eau, il veit les cieux se fendre, et le S. Esprit comme une colombe, descendant sur luy.

A1 Adonc il y eut une voix des cieux, disant, Tu es mon Fils bien-aimé, auquel je ay prins mon

primer ne comprendre.

LUC HI

24 Etadveintqu'en baptizant lout le peuple, Jésus estant aussi baptizé, et priant, le ciel s'ouvrib :

22 Et le sainct Esprit descendit en apparence corporelle? sur luy, comme une colombe : et il y eut une voix du ciel, disant, Tu es mon Fils bien-aimé, Jay prins en toy mon bon plaisir.

23 Et Jésus lors commençoit d’estre environ de trente

plaisir !.

1) 2 Pierre, I, 17. Col.,1,13. 2) Ou, forme.

13 Pourestre baptizé, etc. Par la response que fait yci Jésus-Christ, nous pouvons aucunement recueillir à quelle fin il a voulu estre baptizé. Nous avons bien ci-devant amené une raison spéciale, Asçavoir qu'il a voulu avoir le Baptesme commun avec nous, afin que les fidèles s’asseurent plus certainement que ils sont entez en son corps, et ensevelis avec luy par le Baptesme, pour ressusciter en nouveauté de vie. Mais la fin que Christ exprime yci s’estend bien plus loin : asça-

voir qu'il luy faloit ainsi accomplir toute justice. Le mot de Justice, souventesfois en l'Escriture vaut autant comme Observation de la Loy. Et selon ceste signification nous pourrions exposer ce passage, Qu'il a falu que Christ gardast la Loy en tout et par tout, puis qu’il s’estoit volontairement soumis à icelle. Toutesfois j'aime mieux le prendre plus simplement, comme si Christ eust dit en ceste sorte,

bon plaisir.

ans.

Je laisse maintenant ma dignité à part.

Car nous ne sommes pas sur Ce propos, lequel de nous deux est le plus grand ou xcellent : mais. plustost il nous faut regarder ce que requiert nostre vocation, et que C’est que Dieu le Père nous à enjoint. Car la raison générale qu'a euë Christ de se faire baptizer, a esté afin de rendre à Dieu son Père unie plene obéissance : et la spéciale a esté, afin de consacrer le Baptesme en son propre corps, pour nous estre commun avec luy.

14 J’ay besoin d’estre baptizé de toy.

Il est certain que Jehan à recognu Christ non pas seulement pour quelque excellent Prophète (comme imaginent plusieurs) mais pour le Fils de Dieu qu’il estoit. Autrement il eust fait injure à Dieu d’abbaisser sa sainete vocation à Pappétit d'un homme mortel. Si on demande de quoy il le cognoissoit, on le pourra sçavoir parce qui est dit au premier chapitre

de l'Evangile selon sainct Jehan. Il y avoit yei cause bien apparente de refuser, entant que Christ n’avoit point besoin de Baptesme : mais Jehan s’abuse en ce qu'il ne considère pas que C’est pour le proufit des autres, et non pas pour le sien, que Christ demande destre baptizé. Et pourtant Christ l’advertit de regarder ce qui est convenable à la condition de serviteur, à laquelle il s’estoit soumis :

pource que ceste soumission volontaire ne dérogue en rien à sa gloire. Or combien que Jehan quelque excellent personnage qu’il fust, n'ait pas entendu pour un temps tout ce qui estoit de sa charge, toutesfois cest erreur particulier n’a point “empesché qu’il n’ait bien et deuëment fait l'office de Baptiste. Et par cela nous sommes enseignez que ce n’est point témé-

rité, quand nous exerceons la commis-

sion qui nous est enjointe de Dieu, selon la mesure de révélation qu’il luy plaist nous donner, encore que nous n’entendions pas du premier coup tout ce qui appartient à nostre vocation, ou tout ce qui en dépend. Il faut aussi noter la modestie de Jehan, en ce qu’il se déporte incontinent de son opinion, pour obéir au commandement de Christ.

16 Et voyci les cieux luy furent ouvers. L'ouverture des cieux se prend aucunesfois pour manifestation de la gloire céleste : mais yei est signifié quant et quant, que le ciel lequel nous voyons, s'est entr’ouvert, ensorte que Jehan a pu veoir quelque chose par-dessus les planètes et estoilles. Car on ne sçauroit autrement prendre les paroles de sainct Marc, quand il dit, Qu'il veit les cieux mipartir, où se fendre. I n’est point besoin d’enquérir plus subtilement en quelle sorte s’est faite ceste ouverture : et aussi cela ne fait guères au propos, pource qu’il suffit de sçavoir que ceste ouverture a esté un signe et tesmoignage de Ja présence de Dieu. Au reste, puis que les Evangélistes disent que Jehan a veu le sainct Esprit, il est bien vray-semblable | s que ça esté pour luy principalement que ceste ouverture des cieux s’est faite :

combien que je ne contredi pas que Christ aussi, entant qu'il estoit homme, v’ait esté par cela confermé et rendu plus

certain de sa vocation. Et mesmes il semble que les paroles de sainét Luc nous mènent là, quand il dit, Que Jésus priant, le ciel s'ouvrit. Car combien qu 1e tousjours il ait rapporté ses prières au proufit des autres, toutesfois selon l'homme il à eu besoin d’estre armé et muni d’une vertu admirable de l'Esprit, lors qu’il entroit en une bataille si difficile.

Mais yci se présentent deux questions. La première est, Pourquoy le sainct Es} rit est lors descendu sur Christ, veu qui il habitoit en luy au parayant. Nous en avons la Sone en ce passage d’Isaïe, Chap. LXI, v. 4 (lequel nous traitterons en un autre lieu ), L'Esprit du Seigneur est sur moy : car il m'a oingt, il m'a envoyé pour évangélizer aux poyres. €ombien que Jésus- “Christ fust doué dune grâce excellente et admirable de l'Esprit, toutesfois il s’est tenu en son privé comme un autre, jusques au temps que le Père le devoit manifester en public. Maintenant donc que le temps est venu, auquel il luy convient marcher pour faire l'office de Rédempteur, il est revestu de nouvelle force de l'Esprit, et non pas tant pour son regard que pour les autres. Car ceci à esté fait tout exprès, afin que les fidèles apprinssent d’avoir en admiration, et contempler avec révérence sa vertu Divine, à ce que l’infirmité de la chair ne le leur rendist contemptible. Pour ceste mesme raison il a différé son Baptesme jusques en Paage de trente ans. Le Baptesme estoit comme une dépendance de PEvangile : et pourtant il a commencé à etre initie que la publication de l'Evangile a esté mise en avant. Et Christ se préparant à prescher PEvangile, a esté baptizé, et a receu ensemble le sainct Esprit. Ainsi done Jehan voit le sainet Esprit descendant sur Christ, et par cela est admonesté qu’il ne faut chercher en luy rien de charnel ou terrien, mais qu’il vient comme un homme rempli de Dieu, et descendu du ciel, auquel la vertu du sainct Esprit règne. Vray est qu'il est Dieu manifesté en chair : mais encores en la condition mesme de ministre et serviteur qu’il a prinse, et en sa nature bumaine il nous faut considérer une vertu céleste. La seconde question est, Pour:

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

quoy le sainct Esprit est apparu plustost en espèce de colombe que de feu. De laquelle la solution dépend de la convenance et similitude qu’ha le signe ou la figure avec la chose qui est signifiée et figurée. Nous sçavons comment le Prophète Isaïe, XLIE, 3, parle de Christ, Il ne brisera point, dit-il, le roseau cassé, et n’esteindra point le lin fumant: il ne criera point, et sa voix ne séra point ouye. À cause de ceste douceur de Christ, par laquelle il a lors appelé, et convie encore tous les jours amiablement et doucement les povres pécheurs à l’espérance de salut, le sainct Esprit est descendu sur luy en espèce de colombe. Et en ce signe externe nous a esté donné un gage bien certain de consolation trèssouefve, afin que nous ne craignions point de venir à Christ, lequel se présente à nous, non point espovantable en la puissance de l'Esprit, mais revestu de grâce amiable et paisible. Feit l'Esprit de Dieu, ete. Asçavoir Jehan. Car il s’ensuit incontinent après, Que le sainct Esprit descendit sur Christ. Yci derechef se présente une troisième question, Comment Jehan a peu veoir le sainct Esprit.

Je respon, comme: ainsi soit que l'Esprit de Dieu est respandu par tout, et remplit le ciel et la terre, qu’à parler proprement, il ne descend point, et semblablement ne peut estre veu : mais combien qu’il soit de soy-mesme invisible, toutesfois l'Escriture ne laisse pas de dire qu’on le voit, quand il démonstre quelque signe de sa présence. Jehan n’a pas veu l’essence de l'Esprit : car la veuë de Phomme n'y peut atteindre. Aussi n’a-il pas veu la vertu de l'Esprit, laquelle ne peut estre comprise par les sens corporels, ains seulement avec l'intelligence de la foy : mais il a veu la colombe, sous laquelle Dieu luy a monstré la présence de son Esprit.

C’est donc une manière de parler par métonymie (ainsi que parlent les gens de letres) d'autant que le nom de la chose spirituelle est attribué au signe visible. Or comme il est certain qu'aucuns s’abusent et s’opiniastrent contre raison, prenans les mots à la lettre, afin d’enclorre la vérité et la chose mesme sous le signe et la figure : aussi nous faut-il noter que ces

manières de parler monstrent la conjonction de la chose avec le signe. À la mesme façon le pain de la saincte Cène est nommé le corps de Christ : non pas qu’il le soit à parler proprement, mais pource que ce nous est un tesmoignage visible que le corps de Christ nous est vrayement donné en viande. Cependant il nous doit aussi souvenir de ce que j’ay naguères touché, Qu'il ne faut pas imaginer une descente de la chose signifiée, pour la chercher dedans le signe, comme si elle y estoit enclose ainsi qu’en un cer-

tain lieu : mais que ce poinct seul nous

doit bien suffire : asçavoir que le Seigneur accomplit par sa vertu secrète tout ce qu'il nous promet par les signes et figures. Il y en à aussi qui font yci une question plustost curieuse que proufitable, Asçavoir-mon si ceste colombe estoit un vray corps matériel et naturel, ou seulement un phantosme et représentation.

Quant à cela, combien qu’il semble par les paroles de sainct Luc, que ce ne fust point un corps substanciel, mais seulement une apparence corporelle, toutesfois afin que personne ne prene de là matière de débatre sans fruit, je laisse la chose en doute.

47 Une voix du ciel. La voix à retenti d’enhaut par cette ouverture du ciel, de laquelle mention a esté faite ci-dessus, afin qu’elle fust de plus grande authorité et majesté. Christ donc venant en public pour faire son office, nous a esté donné du Père céleste avec ce tesmoignage et recommandation : afin qu’ayans un si bon gage de nostre adoption, nous puissions sans crainte aucune nommer Dieu nostre Père. Le titre de Füls appartient vrayement et naturellement à Christ seul : mais toutesfois il a esté déclaré Fils de Dieu en nostre chair, afin de nous accointer et mettre en grâce d’iceluy, qui est de droict Père à luy seul. Aïnsi donc, Dieu nous proposant Christ Médiateur sous ce nom de Fils, se déclare estre nostre Père à tous. À ceste mesme fin tend aussi l’épithète de Bien-aimé. Car puis que nous sommes de nous-mesmes en détestation et haine devant Dieu, son amour paternelle ne peut descouler sur nous sinon par Christ. Et de faict, il ne faut

point chercher de meilleur expositeur de ce passage que sainct Paul en PEpistre aux Ephésiens, chapitre [, v. 6, quand il dit que nous avons esté receus en grâce par le moyen du Fils bien-aimé, afin que Dieu nous aimast. Ce qui est encore mieux exprimé par ces mots, Auquel j'ay prins mon bon plaisir. Car il veut dire que l’amour de Dieu repose tellement en Christ, awelle descoule de Juy sur nous tous, ei mesmes s’estend jusques aux Anges : non

MATTH

À Alors Jésus fut emmené par

PEsprit au désert, pour estre tenté du diable.

MARC 1

linent lEsprit le pous-

pas qu’ils ayent besoin de réconciliation,

veu que jamais ils n’ont esté aliénez de

Dieu : mais pource qu’ils ne peuvent parfaitement adhérer à luy, sinon par le moyen de leur Chef qui est Christ. Et pour ce regard aussi il est nommé le premier-nay de toute créature, Colos., E, 45.

Et derechef au mesme lieu sainct Paul dit qu'il est venu pour recueillir et rassembler toutes Choses qui sont tant au ciel qu’en la terre, Colos., I, 20.

LUC IV

se partit du Jourdain, et fut mené par l'Esprit au désert,

2 Et quand il eut jeusné qua-|sa au désert. | 2 Etlà fut tenté du diable par rante jours et quarante nuits, | A3 EL fut| quarante jours : et ne mangea finalement il eut faim. la au dé-\rien durant ces jours-là : mais

3 El le tentateur s’approchant de luy, dit, Si tu es Fils de Dieu, di que ces pierres devienent pains.

4 Mais il respondit, et dit, Il est escril!, L'homme ne vivra point de pain seulement, mais de toute parole qui sort par la bouche de Dieu.

1) Deut., VIII, 8.

1 Jésus fut emmené. Christ s’est retiré au désert pour deux raisons. La première estoit, afin qu'ayant jJeusné quarante jours il fust comme un homme nouveau, ou plustost céleste, et qu'ainsi on le veist venir à exercer sa charge. La seconde, afin qu'il n’entrast point en cest estat tant difficile et excellent, sinon estant premièrement esprouvé par tentations, et comme ayant fait son chef-d'œuvre. Sçachons donc que Christ par la conduite de PESsprit a esté retiré de la compagnie des hommes, afin de comparoistrée après souverain Docteur de l'Eglise, et Ambassadeur de Dieu, comme estant envoyé du ciel, plustost que prins en quelque ville, et d’entre les autres hommes. Nous voyons de mesme, que Dieu voulant publier sa Loy par la main de Moyse, la tiré en la montagne de Sinaï, et lostant d'avec le peuple, la comme introduit en son sainet “ahinet céleste. JT faloit bien qu'on veist

sert quaranle jours, estant tenté de

12 Etincon À El Jésus plein du S. Esprit Satan.

après qu'ils furent passez, il eut Jaim. | \

3 Et le diable luy dit, Si tu es Fils de Dieu, di à ceste pierre qu’elle deviene pain.

À Jésus luy respondit, disant, Il est escrit, L'homme ne vivra point de pain seul, mais de toute parole de Dieu.

reluire en Christ des marques de la grâce et vertu de Dieu, pour le moins aussi excellentes qu'en Moyse, afin que l'Evangile n’eust point moins de majesté qu’avoit eu la Loy. Car si le Seigneur avoit fait un grand honneur à la doctrine qui estoit administration de mort, combien plus d'honneur méritoit la doctrine de vie?

Et si ce pourtrait obscur de Dieu, qui estoit en la Loy, a eu tant de lumière, ne faloit-il pas que sa face qui apparoist en PEvangile, resplendist d’une clarté nayfve P Il y à eu mesme raison au jeusne :

car Christ s’est abstenu de boire et de manger, non pas pour donner à cognoistre sa sobriété : mais afin d’avoir plus d’authorité, entant qu’il se monstroit en cela exempt de la condition commune des hommes, et venoit comme un Ange du ciel, et non comme un homme de la terre.

Car, je vous prie, quelle vertu d’abstinence y eust-il euë à ne taster point de

SUR L'HARMONIE ÉVANCGÉLIQUE.

viande, veu qu’il n'avoit nulle faim qui le pressast? Car il est certain, et les Evangélistes le donnent à entendre assez clairement, qu'il s’est passé de manger tout ainsi que s’il n’eust point esté revestu de nostre chair. Parquoy Ça esté une pure niaiserie d'introduire à limitation de Christ le jeusne de Quaresme, qu’on appelle. Car nous n’avons point plus de raison de suyvre aujourd’huy en cela Pexemple de Christ, qu’eussent eu jadis les saincts Prophètes et autres Pères sous la Loy, de contrefaire le jeusne de Moyse.

Or nous sçavons qu’il n’y en eut jamais un qui s’en avisast Elie seulement, d'autant qu’il estoit ordonné pour restablir la Loy, et la remettre sus, Dieu l’a tenu en la montagne sans manger, pour semblable cause qu'il avoit fait Moyse. Maintenant ceux qui jeusnent tous les jours de Quaresme, veulent faire à croire que ils suyvent Christ. Voire, ils farcissent si bien leur ventre au disner, que quand lheure du souper vient, ils se passent aiséement de viande. Or disons sur cela, En quoy approchent-ils, de ce qu’a fait le Fils de Dieu ? IL est vray que les anciens y ont gardé une plus grande frugalité : mais encore ce qu’ils faisoyent ne ressembloit en rien au jeusne de Christ : ne plus ne moins que les hommes en faisant abstinence, n’approchent point de l’estat des Anges, lesquels se passent du tout de manger. Joint aussi que ne Christ, ne Moyse n’ont point observé tous les ans un jeusne solennel en certaine saison :

mais l’un et l’autre l’ont seulement fait une fois en toute leur vie. Et pleust à Dieu que nous peussions dire que l’entreprise de telles gens en cest endroit n’a esté seulement qu’un badinage ou singerie : mais il y à eu quant et quant une dérision et mocquerie détestable contre Christ, en ce qu’ils se sont essayez par leur jeusne forgé à leur fantasie, de se mettre du rang de Christ, et se mesurer à luy. C’est aussi une superstition perverse, de ce qu'ils croyent qu'un tel jeusne est une œuvre méritoire, et establissent en cela quelque partie de piété et du service de Dieu. Mais sur tout c’est un outrage intolérable contre Dieu, de ce que par ce moyen ils obscurcissent ce miracle

excellent : en après, contre Christ aussi, d'autant qu'ils luy ostent ses armoiries pour se les approprier : et pour le troisième contre l'Evangile, duquel l’authorité est beaucoup diminuée, si nous ne recognoissons ce jeusne de Christ estre un seau d’iceluy. Dieu a monstré un miracle singulier de sa main, en exemptant son Fils de la nécessité de manger commune à tous hommes. Est-ce pas donc s’eslever contre Dieu d’une audace enragée, quand les hommes entreprenent d’en faire autant de leur propre vertu? Ce jeusne a esté comme une armoirie de la gloire divine que Christ a portée : est-ce pas le despouiller de sa gloire, et le mettre du rang commun des autres, quand les hommes mortels se meslent indifféremment avec luy comme compagnons ? Dieu a voulu que le jeusne de Christ servist de seau pour authorizer l'Evangile. Ceux qui l’appliquent à autre fin, ne rongnentils pas de la majesté de l'Evangile ? Laissons donc là ceste singerie et imitation contrefaite, laquelle renverse Pintention de Dieu, et tout l’ordre de ses œuvres.

Au reste, je ne parle point des jeusnes en général, desquels je voudroye bien que nous eussions l'usage plus fréquent, pourveu toutesfois qu’il fust pur : mais il nous a falu yci nécessairement monstrer à quelle fin tendoit le jeusne de Christ. Or sur la faim qu’a euë Christ, Satan à pris matière et occasion de le tenter, comme il sera dit plus amplement un peu après.

Pour le présent, il nous faut veoir en général pourquoy Dieu à voulu que son Fils fust tenté. Car par les mots dont usent sainct Matthieu et sainct Marc, disans qu’il a esté pour cela mené par l'Esprit au désert : il appert que par le conseil et certaine providence de Dieu il est entré en ce combat. Je ne doute point donc que Dieu ne nous ait voulu monstrer à l’œil en la personne de son Fils, comme en un miroir, que Satan est ennemi capital et enragé du salut des hommes. Car pourquoy est-ce qu'il vient assaillir Christ plus rudement, et desployer toutes ses forces contre luy, sur le poinet que notent yci les Evangélistes, sinon pource qu’il voit que lors Christ, par le commandement du Père, se prépare pour besongner à la ré-

demption des hommes? Il a donc lors combatu nostre salut en la personne de Christ, comme encore tous les jours il fait la guerre aux ministres de la mesme rédemption, de laquelle Christ est autheur. Mais il nous faut noter quant et quant, que le Fils de Dieu s’est de son bon gré présenté pour soustenir les tentations desquelles il est yei parlé, et qu’il a comme combatu en face, et luitté contre le diable, afin de nous acquérir le triomphe par sà victoire. Et pourtant, toutes fois et quantes que Satan nous fait quelque assaut, qu’il nous souviene que il est impossible de soustenir et repousser ses efforts, sinon en mettant ce bouclier au-devant : comme aussi de faict le Fils dé Dieu à souffert d’estre tenté, afin que touSjours nous le trouvions au-devant de nous, quand Satan nous fait quelque alarme de tentations. Voylà pourquoy il n’est point dit qu’il ait esté tenté du temps qu’il vivoit en son privé en la maison sans faire charge publique : mais quand il a entreprins de faire office de Rédempteur, lors il est entré en champ de combat au nom de toute son Eglise. Et si ainsi est que Christ a esté tenté en la personne publique de tous fidèles, sçachons que les tentations qui nous advienent, ne s’esièvent point à l'aventure, ou à l’appétit de Satan, sans la permission de Dieu : mais que l’Esprit de Dieu préside en nos combats, et que la fin est que nostre foy soit par ce moyen exercée. Dont il nous faut prendre certaine asseurance , que Dieu, qui est le superintendant et souverain conducteur du combat, ne nous mettra pas en oubli, mais qu’il nous assistera és destresses, desquelles il voit que nous ne pourrions nous desmesler. Les mots dont use sainct Luc emportent un sens quel- |t que peu divers, quand il dit que Jésus plein du Sainct Esprit se partit du Jowrdain. Par cela il signifie que lors il fut muni d’une grâce et force de l'Esprit plus abondante, afin d’estre plus fortifié à soustenir vaillamment les combats. Car ce n'estoit pas sans cause que l'Esprit estoit descendu sur luy en forme visible.

Et il a esté dit ci-devant, que la gràce de Dieu s’est monstrée plus clairement en luy, selon qu’il estoit besoin pour nostre

et ce

seigné que Île comimencénient dès teéntations éstoit de plus loin. Car Satan avoit assailli Christ quarante jours auparavant qu'il eust faim, mais les principaux ét plus excellens combats sûht yei récitéz, afin que nous sçathions que Satan vaincu en plusieurs assaux, s’est finalement rué furieusement et dé touté $a force pour veoir $’il pourroit d'aventure vaincre finà- Los celuy duquel il n’avoit peu venir à bout. Car d’autant plus qu’on est exércé aux combats spirituels, Dieu pérmét aussi qu’on soit plus rudement aSsailli. Parquoy apprenons à he ous lasser jamais, jusques à ce qu'ayans parachevé tout le cours de nostre guerre, nous Soÿons parvenus au but. Mais il semble de prié fice que ce soit une chose estrañige, que Christ ait esté sujet aux tentatiôns du diable : pource que tentation ne tombe point en l’homme, sinon d'autant qu’il y a Eh luy vice et infirmité. Je respon première ment, que Christ a voulu avoir én Soy les mesmes infirmitez que nous avons, mais toutesfois sans vice. En après, que ce qu’il a esté sujet à tentations, cela n6 diminue rien de sa gloire, non plus Qué d’avoir vestu nostre chair. Car il S’ést fait homme, à la charge dé préndre toutes nos affections avec nostré chair. Mais toute la difficulté est au prémiér poinct que nous avons dit, ascavoir comment Christ à esté environné de nôstre infirmité, pour pouvoir estre tenté dé Satan, en sorte toutesfois qu’il Soit tousjours demeuré pur et exempt de tout vice. Or la solution n’en sera pas difficile, mais qu’il nous souviéene qu'Adam estant en sa nature entière, lors que là pure image de Dieu reluisoit encores en Iüy, à toutesfois esté sujet à tentations: Autänt d’affections corporelles qu’il y a en l’homime, ce sont autant d'occasions que Sätan prend de le tenter. Et c’est en céla qi'il faut considérer linfirmité de nostre n4- .

ture, que r0s Sens sont ainsi menëz ét poussez par les objects qui sont présen= tez à iceux. Laquelle infirmité toutesfois ne seroit point vicieuse de s0y-mésmé, si ce n’estoit la corruption dé nature Qui est survenue, laquelle est cause que jamais Satan ne s’addresse à nous, qu'il ne nous

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

navre quant et quant, ou pour le moins nous blesse de quelque picqueure. Quant à Christ, l'intégrité et pureté de sa nature l’a en cest endroit garenti de ce qui est commun à tous les enfans d'Adam. Combien qu’il ne nous faut pas imaginer en luy une condition moyenne, comme a esté celle d'Adam en sa création, lequel avoit seulement ce don de pouvoir ne pécher point. Car nous sçavons que Christ a esté muni d’une telle vertu de l'Esprit, que les dards dé Satan ne le pouvoyent navrer ne blesser : c’est-à-dire, qu’il estoit impossible que péché tombast en luy. Z{ le tentateur s'approchant. Le sainct Esprit attribue nomméement ce titre à Satan, afin que les fidèles soyent plus songneux à se donner garde de luy. Dont aussi nous recueillons que les tentations qui nous solicitent à mal, ne vienent que de luy.

Car quand il est dit quelque fois de Pieu, qu'il tente : C’est à une autre fin, asçavoir pour esprouver la foy des siens, où pour punir les incrédules, ou pour descouvrir l'hypocrisie de ceux qui n’obéissent pas à l'Evangile d’un cœur droit.

3 Matth. Di que ces pierres, etc. Les anciens se sont encores yci arresiez à des subtilitez frivoles. Car ils ont dit que la première, de ces trois tentations estoit de gloutonnié, l’autre d’ambition, et la troisième d’avarice. Mais c’est une mocquerie d’attribuer à friandise ou gourmandise, quand un homme qui n’aura de long temps mangé, cherchera quelque chose pour sustanter nature. Et quelle friandise trouveront-ils en du pain, pour estimer un homme délicieux, lequel se contente de pain sec, comme on dit? Mais sans user de plus long propos, la seule response de Jésus-Christ monstre assez que intention de Satan estoit bien autre.

Certes le Fils de Dieu n’est pas là venu comme un homme nouveau et mal exercé au combat, pour dire qu’il nait sçeu se défendre des coups de son ennemi: et que quand on le frappoit à la senestre, il . présentäst Son bouclier à la dextre. Si donc Satan eust tasché de linduire à friandise ou à quelque excès de là bouche, il avoit à main les tesmoignages de l'Éscriture pour le repousser. Or n’en propose-il pas un qui tende à cela : mais

il prend ceste sentence, Que les hommes

ne vivent pas du pain, mais de la béné-

diction secrète de Dieu. Dont nous recueillons qu’il a d'entrée frappé droit contre la foy de Jésus-Christ, prétendant, quand elle seroïit esteinte, d'inciter Jésus-Christ à chercher sa nourriture par mauvais moyens et illicites. Et de faict, quand le diable s'efforce de faire que nous desfians de Dieu, nous cherchions de pourvoir à nos affaires autrement que sa parole ne permet, nous pouvons bien dire qu'il frappe là où il faut, et tasche de nous 0ster la plus forte pièce que nous ayons contre luy. Ainsi donc le sens de ces mots est tel, Puis que tu te vois délaissé de Dieu, il t'est bien force de pourvoir à ton cas. Cherche donc quelque viande pour te nourrir, puis que Dieu ne t’en envoye point. Et combien que pour couvrir sa malice, il met en avant la puissance divine de Christ, par laquelle les pierres soyent muées en pain, toutes fois il ne prétend à autre chosé, sinon de faire que Christ s’eslongnant de la parole de Dieu, suyve tout ce qu'infidélité suggérera. Jésus donc respond bien à propos, Que l’homme ne vit pas de seul pain : comme s’il disoit, Tu me veux mettre en teste de chercher quelque moyen pour subvenir à ma nécessité autrement que Dieu ne permet, mais cela seroit me desfier de Dieu, et je n’ay point d'occasion de le faire cependant qu'il me promet d'estre mon nourricier. Toy Satan me veux faire à croire que sa grâce est attachée au pain:

mais luy au contraire déclare, quand toutes les viandes du monde défaudroyent, que sa bénédiction seule est suffisante à nous nourrir. Nous entendons maintenant quelle sorte de tentation a esté ceste-Ci, asçavoir celle de laquelle Satan nous bat encore tous les jours. Car le Fils de Dieu n’a pas voulu entrer en un combat estrange ou particulier à s0y, mais a voulu soustenir Îles mesmes assaux que nous sentons en nous, afin qu'estans munis des mesmes armes, lesquelles il a employées pour se défendre, nous ne doutions point que nous avons [a victoire en nain.

4 Il est escrit, L'homme ne vivra, etc.

En premier lieu C’est un poinct bien digne d’estre noté, que Christ met yci PEscri-

ture au-devant comme un bouclier pour se défendre. Car c’est la vraye façon de batailler, si nous voulons emporter la victoire. Aussi sainct Paul ne dit pas sans cause que la Parole de Dieu est le glaive spirituel et nous commande de prendre le bouclier de la foy!. Dont aussi nous concluons que les Papistes, comme ayant fait un complot avec Satan, luy abandonnent cruellement les povres âmes, afin qu’il les damne à son plaisir, quand ils suppriment malicieusement l’Escriture : et ainsi despouillent le povre peuple de ses armes, par lesquelles seules il peut maintenir son salut. Et ceux qui volontairement quittent ceste armure, et ne s’exercent assiduellement en l’eschole de Dieu, méritent bien que Satan les estranglent d'heure en heure, puis qu’ils se présentent ainsi devant luy desnuez de leurs armes. Et de faict, il n’y a point d'autre raison de ce que Satan tyrannize si cruellement le monde, et en .desbauche tant d'un costé et d'autre, sinon que Dieu punit par ce moyen la nonchalance des hommes, et le contemnement de sa Parole qui règne entr’eux. Maintenant il nous faut un peu considérer de près le tesmoignage de Moyse qu’allègue yci Jésus-Christ. I y en à aucuns qui s'’abusent, entendans ceci de la vie spirituelle, comme si le sens estoit, Que nos âmes sont nourries de la parole de Dieu, et non pas de pain matériel.

Cela est bien vray en soy : mais toutesfois Moyse a regardé à autre chose : car il dit que le peuple estant du tout dépourveu de pain, a eu la Manne pour une nourriture extraordinaire, afin que ce fust un tesmoignage évident en tous aages, que la vie des hommes n’est paint attachée au pain, mais dépend de la puissance et bon plaisir de Dieu ?, Et pourtant le mot de

1) Eph., VI, 16,17. 2) Deut., VIII,3. 3) Héb., I, 3.

MATTH. IV

5 Adonc le diæle le transporte en la saincte Cilé, et le met sur le pinnacle du Temple.

6 Et luy dit, Si tu es le Fils de Dieu, jette-toy en bas. Car il est escrit, Il donnera charge de toy à ses Anges, et le porteront |

MARC Î

Parole, ne se prend pas vei pour la doctrine, mais pour un arrest et détermination de Dieu touchant l’entretènement de l’ordre de nature, et la conservation des créatures. Car ayant une fois créé les hommes, il n’en quitte pas le soin : mais comme du commencement il leur inspire la vie, aussi les y entretient-il puis après. À ce propos l’Apostre dit que toutes choses sont maintenues par sa Parolevertueuse* :

c’est à dire que tout le monde est soustenu, et toutes les parties d’iceluy demeurent en leur estre, par la volonté et ordonnance de celuy duquel la puissance est partout espandue haut et bas. Combien donc que nous vivions de pain, si ne fautil point attribuer nostre vie à la vertu du pain, mais à la grâce secrète laquelle Dieu inspire dedans le pain pour nous sustanter. Dont s'ensuit aussi un autre poinct, asçavoir que Dieu, lequel se sert maintenant du pain pour nous nourrir, nous fera bien vivre par autre moyen quand il luy plaira. Aïnsi ceste sentence de Moyse est pour condamner la stupidité de ceux qui pensent que leur vie consiste à se souler et avoir abondance : en après pour corriger la desfiance et solicitude désordonnée qui nous pousse ou induit à chercher des moyens illicites. Et aussi la res-, ponse de Christ prétend proprement à cela, Qu'il nous faut tellement fier en Dieu touchant nostre nourriture et autres nécessitez de la vie présente, qu'il ny ait pas un de nous qui attente de passer les limites lesquels il a déterminez. Et si Christ ne s’est pas permis de faire devenir des pierres en pain, sans le commandement de Dieu, beaucoup moins nous serail licite de pourchasser de quoy nous nourrir, par fraudes, rapines, violence et meurtres.

LUC IV

5 Adonc le diable l'emmena en une haute montagne, et luy monstra en un moment de temps lous les royaumes du monde.

6 Et le diable luy dit, Je te donneray toute ceste puissance des royaumes, et leur gloire: car

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

en leurs mains de peur que tu ne heurtes de ton pied à quelque pierre !.

1 Jésus luy dit, Derechef ? il est escril, Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu.

8 Derechef le diable le transporta sur une montagne fort haute, et luy monstre lous les royaumes du monde, et leur gloire :

9 Et luy dit, Je te donneray toutes ces choses, si en te.prosternant en terre tu m'adores.

10 Adonc Jésus luy dit, Va Satan : car il est escrit, Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à

13 Etestoit avec les bes-

elle m'est baillée, et je la donne à qui je veux.

7 Parquoy si Lu le veux prosterner devant moy, tout sera lien.

8 Jésus respondant lui dit, Va arrière de moy Satan: car il est escrit, Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à luy seul tu serviras.

9 11 le mena aussi en Jérusalem, et le mit sur les créneaux du Temple, et luy dit, Si tues Fils de Dieu, jette-toy d'yci en bas :

10 Carilest escrit, qu'il donnera charge de toy à ses Anges

luy seul tu serviras*. tes sauva-|pour te garder :

11 Alors le diable le laisse:\ges, et les] A1 ÆEtils te porteront en leurs el voyci, les Anges veindent, et| Anges leser-| mains, de peur que tu ne heurle servoyent. voyent. tes ton pied à quelque pierre.

12 Jésus respondant luy dit, Il est dit, Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu.

13 Æt quand toute la tentalion fut finie, le diable se partit de luy, jusqu'à un temps.

1) Ps., XCXI, 11. 2) Ou, dit au contraire, ou, dit, Au contraire il est,ete, 3) Deut., VI, 16. #4) Deut., VI, 13, et X, 20.

5 Adonc le diable le transporte. H ne se faut pas beaucoup empescher de ce que sainct Luc récite en second lieu la tentation, laquelle sainct Matthieu met pour la troisième. Car les Evangélistes n’avoyent pas entrepris de tellement suyvre le fil de l’histoire, que tousjours l’ordre du temps fust entièrement observé :

mais seulement de faire un recueil sommaire des points principaux, afin de nous mettre devant les yeux, comme en un tableau ou en un miroir, ce qui nous estoit plus nécessaire de sçavoir d’entre les faits et dits de Christ. Qu'il nous suffise donc de Sçavoir que Christ a esté tenté de trois diverses sortes. De sçavoir laquelle a esté la Seconde ou la troisième tentation, ce n’est pas chose de quoy il se faille beau- Coup tourmenter. Pour l’exposition je suvvray le texte de sainct Matthieu. Il est dit donc que Christ a esté mis sur le pinnacle du temple. On demande s’il a esté véritablement et de faict eslevé en haut, ou si cela a esté fait seulement par vision.

Plusieurs asseurent obstinéement que son corps à esté transporté véritablement et réalement, comme on dit, pource qu'ils pensent que c’est une chose indigne, de dire que Christ ait esté sujet aux illusions de Satan. Mais il est facile de respondre à ceste objection : asçavoir quand nous dirons qu’il n’y a point d’absurdité en ce faict, qui est ainsi advenu par la permission de Dieu, et par la soumission volontaire de Christ : pourveu que nous n’imaginions point que Christ ait souffert quelque illusion du diable au dedans, c’est-à-dire en son esprit et âme.

Et aussi ce qui s'ensuit après, Que tous les royaumes de la terre ont esté représentez à Jésus-Christ devant ses yeux.

Item ce que sainet Luc escrit, qu’il fut transporté bien loin en un moment de temps : tout cela, di-je, ressemble mieux à une vision qu'autrement. Toutesfois d’une chose douteuse, et laquelle on peut ignorer sans danger, j'aime mieux en laisser le jugement en suspens, que de don-

ner aux opiniastres occasion de débatre.

Ïl se peut faire aussi que la seconde tentation n’est pas venue incontinent après la première, et la troisième après la seconde, mais qu’il y a eu quelque espace de temps entre-deux : et il est bien plus vray-semblable en ceste sorte, Combien que de ce que dit sainct Luc on peut recueillir qu’il n’y à pas eu grand intervalle : car il dit que Christ eut repos ou relasche pour un temps. Le principal que nous avons à regarder, c’est d'entendre à quoy a prétendu Satan par ceste seconde tentation. Ce que nous pourrons aiséement cognoistre par la response de Jésus-Christ, comme j’ay adverti ci-devant. Christ voulant obvier à la finesse de Satan, et repousser ses efforts, met au-devant pouf bouclier, Qu'il ne faut point tenter Dieu. Dont il appert que l’ennemi par ses embusches prétendoit de faire que Christ s’attribuant plus qu’il ne faloit, s’eslevast témérairement contre Dieu. Auparavant Satan S’estoit efforcé de tirer Christ en désespoir, pource qu’il se voyoit destitué de toute viande et des moyens ordinaires de se sustenter : maintenant il le solicite à orgueil êt vaine confiance, afin que délaissant les moyens que il avoit à main, il se jette, sans qu’il en soit besoin, en danger manifeste, et, par manière de dire, qu’il s’esgaye outre ses limites. Or comme il ne faut point que nous perdions courage estans en extrême nécessité de toutes choses, mais faut tousjours avoir nostre fiance en Dieu, aussi nous convient-il garder de lever nos crestes, pour entreprendre plus que Dieu ne permet. Nous entendons maintenant quelle a esté l’intention de Satan : asçavoir. que Christ, pour essayer sa puissance Divine, s’eslevast Contre Dieu d’une témérité folle et dampable.

6 Zl donnera charge de toy à ses Anges. Il nous faut bien noter en cest endroit la malice de Satan, d’ahuser d’un tesmoignige de l’Escriture, pour faire que ce qui apporte vie, soit. mortel à Christ, et pour luy convertir le pain en

poison, Car il ne cesse encore tous les |

jours d’user de la mesme ruse. Et le Fils de Dieu, qui est comme un patron sur lequel est réglée la condition de tous fidè-

les, a voulu soutenir ce combat en sa per sonne, afin que tous apprenent de se donner garde songneusement de tomber és laqs du diable, sous couleur d’une fausse exposition de VEscriture. Et de faict, il n'y a point de doute que le Seigneur baille ceste puissance à nostre ennemi, et luy lasche la bride, afin que nous ne demeurions endormis ennosiré nonchalance, mais que nous soyons tant plus attentifs à faire bon guet. Au reste, donnonsnous garde. aussi de ressembler à d’aucuns qui ont le cerveau à l’envérs, lesquels voyans que le diable corrompt V'Escrituré, la rejettent comme incertaine et variable en tous sens. Par mesme raison il faudroit aussi s'abstenir du tout des viandes, pour éviter tout danger d’émpoisonnement. Satan profane la parole de Dieu, et s’efforce de nous la tourner en ruine : mais puis qu’elle nous est ordonnée de Dieu en salut, ne faudra-il pas que le conseil de Dieu monstre son effet en nous, sinon que par nostre paresse el lascheté nous anéantissions l’usage salutaire d’icelle? Or il ne faut point long propos sur ceci : regardons seulement ce que Christ nous monstre par SOn exémple, lequel nous devons suyvre, comme la règle trèscertaine. Quitte-il là tout, voyant que Satan déprave meschamment l'Escriture ? Souffre-il qu’on luy face lascher, ou qu'on luy arrache d’entre les mains l’Escriture, laquelle il avoit prinse pour sa défense ? Non : mais au contraire, de son costé il s’aide de l'Escriture, pour DORE vaillamment la vileine calomnie de Satan. Et pourtant, toutesfois et quantes que Satan prendra l'Escriture pour couvrir ses abus, ou que les malins s’aideront d’icelle pour corrompre el renverser nostre foy, n’empruntons point ailleurs que qe l’'Escriture les armes et bastons pour la défendre et soustenir.

Au reste, combien que ceste promesse, Il donnera charge de toy à ses Anges, etc., appartiene à tous fidèles, toutesfois elle compète spécialement à Christ : auquel, comme il est Chef de toute l'Eglise, aussi à luy appartient la superintendance et souverain empire par-dessus les Anges :

et il leur baille charge de veiller sur nous. Ainsi il n’y a point encore de tromperie

SUR L'HARMONIE ÉVANCÉLIQUE.

en ce Que Satan prouve par Ce tesmoignage que les Anges ônt esté baillez à Christ pour tinistres et serviteurs, qui le gardent et le portent en leurs mains : mais là tromperie consiste en ce que la garde des Anges, qui est promise aux enfans de Dieu, tandis qu'ils S’entretienent dedans leurs bornes, et cheminent en leurs voyes, il l’estend à une course esgarée et téméraire. Si ces mots, En toutes tes voyes : emportent quelque poids, Satan corrompt. meschamment et deschire le propos du Prophète, le tirant par force indifféremment et en confus à toutes entreprinses extravagantes et esgarées.

Dieu nous commande de cheminer en nos voyes, et promet que lors les Anges nous Seront baillez pour gardes et défenseurs: Satan allègue la garde des Anges, et prend céste couverture pour induire Christ à se jetter témérairement en danger. Comme S'il disoit, Quand tu te mettras en danger de mort contre la volonté de Dieu, les Anges ne laisseront pas pourtant de garder et maintenir ta vie.

1 Il est escrit, Tu ne tenteras point.

Christ respond fort bien à propos, Qu'il ne faut point autrement attendre laide laquelle Dieu promet là, sinon quand les fidèles se soumettent en toute modestie pour estre par luy conduits et addressez.

Car nous ne pouvons pas nous appuyer sur les promesses de Dieu, sinonensuyvant ce qu'il nous commande. Au reste, conime ainsi soit qu'on tente Dieu en plusieurs sortes, en ce passage Tenter Dieu, c’est quand nous mesprisons les moyens qu’il nous présenté et met entre mains. Car de laisser les moyens que Dieu ordonne, et vouloir autrement essayer sa puissance et sa force Divine, c’est autant que si on coupoit les bras et les mains à un homme, et puis qu'on luy commandast d'aller traväiller: En Somme, quiconque veut faire essay de la puissance de Dieu, sans qw’il en soit besoin, cestuy-là tente Dieu, as- Sujetissant ses promesses à une fausse espreuve.

8 Le diable le transporte sur une haute montagne. À nous faut tousjours Souvenir de ce que j'ay desjà dit ci-de-

de là nature de Christ qu'il est advenu que Satan luy esblouit les veux, mais par une dispensation volontaire et permission. D’avantage, que $e& sens ont tellement esté touchez et esmeus de la gloire des royaumes de ce monde, qui luy a esté représentée, que cependant il n’y a eu aucune Cupidité au dedans qui luy poighist ou chatouillast le cœur : en liéu que nous avons les désirs de nostre chair, lesquels Si tost que quelque chose $é présente qui plaist, Courent incontinent après d’une grande impétuosité comme bestes sauvages, et nous transportent quant et quant. Car Jésus-Christ a eu les sens naturels que nous avons, mais non pas les appétis désordonnez. Au reste, là tentation dont il est yci parlé, estoit que Jésus-Christ cherchast d'avoir par autre moyen que de la main de Dieu, l’héritage lequel il a promis à tous ses enfans. Et en cest endroit $se monstre là présomption et outrecuidance désespérée du diable, de ce qu’il s’attribue la domination et empire de la terre, l’ostant à Dicu. Toutes ces choses (dit-il) sont à moy : je les donne à qui je veux, et ne les peut-on avoir que de par moy. Encore tous les jours avons-nous à combatre contre la mesme ruse et tromperie de Satan. Et c’est une chose que chacun fidèle sent bien en soy, et laquelle on appérçoit encore mieux en toute la vie. et conduite des iniques. Car jà soit que nous establissions et mettions tout nostre bien, avancement et support en la seule bénédiction de Dieu, si est-ce que par fois nos sens nous chatouillent et allèchent à chercher quelque chose du costé de Satan, comme si Dieu seul n’estoit point suffisant. Et la plus grand” part du monde ostañt à Dieu la domination et gouvernement de la terre, met Satan en sa place, imaginanñt que c’est luy qui donne les biens aux uns et aux autres. Car d’où vient-il que quasi tous s’addonnent à meschantes prattiques, à fraudes et rapines, sinon qu’ils attribuent à Satan ce qui estoit propre à Dieu seul :

asçavoir d'enrichir par sa bénédiction ceux qu'il luy plaist? 1] est vray que de bouche ils demandent bien à Dieu leur pain quotidien, mais ce n’est que de bou-

vant, que ce n’a pas esté par imbécillité | che. Car à la vérité par leur procédure ils

font Satan distributeur de toutes les richesses du monde.

10 Fa Satan. Sainct Luc en lieu de ceci dit, a arrière de moy Satan. Et pourtant quand il est dit à Pierre, Va arrière, etc. Matth., XVI, 93, c’est folie de philosopher sur ce mot Arrière, (comme font aucuns) veu que Christ en a bien autant dit à Satan : car il veut seulement le rejetter avec son conseil. Or maintenant Christ poursuit encores yei à se défendre de mesme qu’il avoit commenté, mettant tousjours lEscriture au-devant, comme un bouclier, non pas de jonc, mais vrayement d’airain : etallègue letesmoignage de la Loy, Qu’il-faut adorer un Dieu, et servir à luy seul. Au reste, si nous considérons l'application et circon- Stance de ce passage, il sera facile de recueillir à quoy tend l’adoration de Dieu, et que c’est qu’elle emporte. Les Papistes, quand ile nient qu’il ne faut adorer qu’un seul Dieu, ont forgé une cavillation Sophistique, pour eschapper de ce passage, et d’autres semblables. Car ils confessent bien qu’à Dieu seul doit estre réservée Vadoration de Latrie ! : mais qu’il y a une autre adoration qu’ils nomment de Dulie, laquelle appartient aux Saincts trespassez, et à leurs os et images. Mais Christ en ce passage rejettant une telle distinction frivole, attribue aussi à Dieu seul Padoration externe, que les Grecs appellent Proscynisis : car il use de ce terme, qui signifie proprement s’agenouiller et persévérer par forme de service Divin. En quoy nous sommes admonestez de regarder plustost à la chose que non pas aux mots, quand il est question du service de Dieu. L’Escriture nous commande de servir un seul Dieu : il faut regarder à quelle fin. Certes si l’homme rongne quelque chose de la gloire d’iceluy, pour lattribuer aux créatures, c’est un sacrilége et profanation détestable du service de Dieu.

Or c’est une chose toute claire que cela se fait quand nous allons demander aux créatures, et pensons avoir par icelles les

biens desquels Dieu vouloit estre recognu seul autheur. D’avantage, comme la religion est proprement spirituelle, et la confession extérieure d’icelle appartient au corps, ainsi à Dieu seul doit estre réservé non-seulement le service intérieur, mais aussi la profession et tesmoignage externe diceluy.

A4 Alors le diable le laisse. S. Lu adjouste d'avantage, Quand toute la tentation fut finie : comme s’il disoit que Jésus-Chrst n’a point eu de relasche , sinon après avoir esté vivement esprouvé par toutes sortes detentations. Il dit aussi que le diable a laissé Christ jusques à un temps seulement : afin que nous Sçachions qu’il n’a pas esté du tout exempt de tentations le reste de sa vie, mais que Dieu a tenu en bride la puissance de Satan, afin qu’il ne molestast Christ à tous propos et sans Cesse : COMME NOUS VOYONS que Dieu fait le semblable à tous les siens.

Car s’il permet quelques fois qu’ils soyent agitez et tourmentez rudement, il relasche puis après quelque chose de la véhémence du combat, afin qu’ils puissent un peu reprendre haleine, et s’accourager :

toutesfois il ne les espargne point pour les laisser abbastardir, mais seulement afin qu’ils se préparent tousjours à nouveaux combats. Ce qui s'ensuit après, que les Anges le servoyent : je le rapporte à soulagement et consolation, afin que Christ sentist que Dieu son Père avoit soin de luy, et Pavoit muni d’un fort rempar contre Satan. Car le désert mesme et ceste conversation solitaire estoit bien assez pour luy augmenter l’ennuy de vivre ainsi entre les bestes sauvages, destitué de toute aide des hommes. Ce que sainct Marc aussi a notamment exprimé. Il ne faut pas penser toutesfois que Christ ait jamais esté délaissé des Anges : mais afin qu’il peust estre tenté, quelques fois la grâce de Dieu, combien qu’elle fust présente, luy .

estoit néantmoins cachée quant au sentiment de la chair.

1) Touchant ces mots Dulie et Latrie, voyez l’Institution, II°.chap., 34° seclion.

SUR L'HARMONIE EVANGÉLIQUE

MATTH. IV

12 Or quand Jésus

toit prisonnier, il se retira! en Galilée ?.

A7 Dés lors Jésus commenca à prescher, et dire, Amendez-vous :

car le Royaume des cieux est prochain.

Dieu,

vangile.

MARC I

44 Or après que Jehan entendit que Jehan es- Jut mis en prison, Jésus veint en Galilée, preschant l'Evangile du Royaume de

15 Et disant, le temps est accompli, et le Royaume de Dieu. est prochain. Amendez-vous, el croyez à VE-

| LUG II.

19 Muis Hérode le Tétrarque estant reprins de luy à cause d'Hérodias femme de Philippe son frère, et de tous les maux qu'il avoit faits,

20 Adjousta encore sur tous les autres cestuy-ci, qu'il meil Jehan en prison”.

LUC IV

14 Et Jésus par la vertu de l'Esprit retourna en Galilée : et la renommée de luy alla çà et là par toute la contrée d'al'environ.

45 Car il enseignoit en leurs Synagogques, el estoit honoré de tous.

1) Ou, s’en retourna. 2) Jean., IV, 43. 3) Matth., XIV, 3, Marc, VI, 17.

19 Luc. Mais Hérode le Tétrarque estant reprins de luy, etc. E n’y a que S. Luce qui face yci mention de la cause pour laquelle Hérode à fait mettre Jehan en prison, toutesfois S. Matthieu et S.

Marc en touchent en un autre lieu. Josèphe au livre dixhuitième des Antiquitez, dit qu'Hérode craignant qu'il n’adveinst un tumulte du peuple, et changement au pays , fait enserrer Jehan en la tour de Macherus, pource qu’il sçavoit que c’estoit un homme de grande authorité envers le peuple, et pourtant se doutoit de luy.

Il dit aussi qu'Hérodias estoit mariée, non pas à Philippe (duquel il nomme la femme Salomé) mais à un autre Hérode.

Mais puis qu’on voit bien qu’il s’est mespris en cest endroit, joint aussi qu’il rapporte la mort de Philippe à un autre temps qu’elle n’a esté, il nous faut prendre des Evangélistes la vérité et certitude de l’histoire, et nous tenir à ce qu’iis en disent. Or il est bien certain qu'Hérode, combien qu'il eust pour femme la fille d'Arétas le Roy d'Arabie, fut toutesfois surprins de la beauté d’Hérodias sa niepce, et trouva façon de la soustraire

et attirer à soy par fraude. Et il Iuy estoit bien facile, sans prendre grande querele, de faire cest outrage à son frère Philippe, lequel estoit homme de douce nature et de peu de bruit, comme tesmoigne ledict Josèphe. Au reste, nous voyons comme à l'œil en ceste histoire, quelle récompense ont finalement en ce monde les fidèles et sages Ministres de l'Evangile, mesmement quand ils reprenent et redarguent les vices. Car à grand’ peine se trouve-il de cent l’un qui recoyve et souffre correction. Et pourtant, quand on presse les hommes un peu rudement, incontinent ils escument de rage. Si on voit un tel orgueil aux plus petis et parmi le commun populaire, il ne se faut pas esbahir si les rois, princes et grans tyrans, lesquels ne trouvent rien plus fascheux que d’estre abbaissez, et rangez à quelque devoir, se ruent plus asprement et cruellement contre ceux qui les reprenent.

Nous voyons aussi en la personne de Jeban un bel exemple de la constance que doyvent avoir tous fidèles Docteurs, afin qu'ils ne craignent point d’irriter les grans et les puissans du monde, toutes fois et

quantes qu’il sera besoin. Car cestuy-là qui ha acception de personnes, ne sert point à Dieu en droite affection. Quand sainct Luc dit qu'Hérode adjousta encore ce mal sur tous les autres : il signifie que lors la malice est désespérée, et comme parvenue jusqu’au comble, quand le pécheur se courrouce contre les remèdes : et non-seulement rejette la correction, mais aussi poursuit cruellement celuy qui l’admoneste, comme s’il estoit son ennemi.

12 Matth. Quand Jésus entendit que Jehan estoit, etc. I semble que ceci n’accorde point bien avec le récit de sainct Jehan l’Evangéliste : lequel tesmoigne . que Jehan Baptiste et Christ ont enseigné tous deux en mesme temps. Mais nous avons à noter que nos trois Evangélistes passent ce peu de temps, sans en faire mention, pource que le cours, ou la commission de Jehan duroiïit encores, qui estoit de préparer le peuple à recevoir l'Evangile de Christ. Et de faict, combien que Christ ait aussi fait office de Docteur de ce temps-là, toutesfois il n’a point proprement commencé la prédication de l'Evangile, sinon quand il a succédé à Jehan. Parquoy il n’y à point d'absurdité en ce que les trois Evangélistes attribuent au ministère de Jehan tout le temps qu'il a préparé des disciples à Christ : comme s’il disoit que le soleil s’est monstré quand Paube du jour a esté passée. Au reste, il nous faut noter la manière de parler dont use sainct Luc, Que Jésus par la vertu de l'Esprit, retourna en Galilée. Car il est bien nécessaire que nous soyons advertis de ne rien imaginer de charnel ou terrestre en Christ, mais que tousjours il nous souviene de sa vertu céleste et Divine, et que nos sens soyent bien abbruvez d’une telle persuasion.

14 Marc. Preschant l'Evangile du Royaume de Dieu. Sainct Matthieu semble avoir quelque chose de divers d’avec les autres deux. Car après avoir dit, Que Christ ayant laissé son pays Nazareth, veint habiter en Capernaum : il prend de là seulement le commencement de sa prédication. Sainet Luc et sainct Marc disent qu'il a enseigné publiquement en son pays. Mais la solution de ce doute est fa-

cile : car ce mot Dès lors, dont use sainct Matthieu, ne se rapporte pas seulement à ce qui est le plus prochain, mais à tout le récit qu’il fait. Christ donc est entré en l'exercice de sa charge, lors qu’il est arrivé en Galilée. Au reste, le sommaire de la doctrine que met yci sainct Matthieu, n’est en rien différent de eeluy que nous avons veu un peu devant, quand il a esté parlé de sainct Jehan : car il consiste en deux parties : asçavoir en repentance, et en la publication de la grâce et du salut.

Il exhorte les Juifs à se repentir et amender, pource que Le Royaume de Dieu, approche : c’est-à-dire, pource que Dieu prend son peuple en main pour le gouverner, qui est la vraye et parfaite félicité. Sainct Marc dit un peu autrement, Le royaume de Dieu approche, Amendez-vous, el croyez à l'Evangile : mais le sens demeure tousjours un. Car ayant fait mention que le Royaume de Dieu sera restabli entre les Juifs, il les exhorte à repentance et à la foy. Toutesfois on pourroit demander, Veu que la pénitence ou repentance dépend de l'Evangile, pourquoy sainct Marc la sépare d'avec la doctrine de l'Evangile. À cela on peut donner deux solutions : car aucunes fois Dieu nous invite à repentance, en disant seulement qu il nous faut amender, et changer de vie : puis après il monstre que la conversion et nouveauté de vie est un don de son Esprit : afin que nous sçachions que non-seulement il nous commande ce qui est de nostre devoir, mais quant et quant nous ofire la grâce et la vertu d’obéir. Si nous prenons en ceste sorte ce que Jehan a presché de repentance, le sens sera, Le Seigneur commande que vous vous convertissiez à luy : et pource que vous ne le pouvez faire de vousmesmes, il vous promet l'Esprit de régénération. Parquoy il faut que vous receviez ceste grâce par foy. (Combien que je ne veux pas dire que la foy qu'il requiert, demandant qu’on croye à l'Evangile, se doyve restraindre au don de renouvellement : car elle regarde principalement la rémission des péchez.) Car Jehan conjoint repentance avec la foy, pource que Dieu nous réconcilie à la Foy, à celle fin que nous le servions comme

SUR L'HARMONIÉ ÉVANGÉLIQUE.

Père, en saineteté et justice. D’avantage, il n'y a point d’inconvénient, quand nous dirons que Croire à l'Evangile, vaut autant comme recevoir et embrasser la jus- {ice gratuite. Car on rencontre souvent en lEscriture ceste relation ou correspondance spéciale entre la foY et la rémission des péchez : comme quand elle nous enseigne que nous sommes justifiez par la foy. Exposons ce passage en l’une de ces deux sortes qui nous semblera la meilleure, si est-ce que toujours ce principe et ceste maxime demeurera ferme, Que Dieu nous offre le salut gratuit, afin qu’estans convertis à luy, nous vivions à justice. Ainsi, en nous promettant miséricorde , il nous appelle à renoncer à la

MATTH. MARC

chair. Au surplus, il faut noter l’épithète duquel S. Mare orne l'Evangile : car en cela nous sommes enseignez que le Royaume de Dieu est Afésse et establi en terre par la prédication de l'Evangile, et qu’il n'y à point d'autre moyen par lequel Dieu règne entre les hommes. Dont aussi il appert combien est misérable Ja condition des hommes sans l'Evangile.

15 Luc. Æt estoit honoré À tous.

Sainct Luc a nomméement adjousté ce mot, afin que nous sçachions que dés le commencement la vertu de Dieu a reluy en Christ, laquelle tiroit quasi par force en admiration les hommes qui n’estoyent point encores envenimez d’un appétit malin de contredire.

LUC IV

16 Or il veint en Nazareth, où il avoit esté nour-

rilsel entra en la synagogue au jour du Sabbaih, selon la coustume : et se leva pour lire.

17 Adonc le livre du Prophète Isaïe luy fut baillé. Et quand il eut desployé le bei il trouva le lieu où il estoit escrit,

18 L'Esprit du Seigneur est sur moy? : pour laquelle chose il m'a oinct : il m'a envoyé pour évangélizer aux povres, pour guarir ceux qui ont le cœur froissé,

19 Pour publier délivrance aux captifs, et aux aveugles le recouvrement de la veuë, pour mettre en délivrance ceux qui sont foullez, et prescher l'an agréable du Seigneur.

20 Et quand il eut ployé le livre, il le rendit au ministre, et s'assit : et les yeux de tous ceux qui estoyent en la synagogue estoyent fichez sur luy.

21 Lors il commença à leur dire, Aujourd'huy ceste Escriture est accomplie en vos aureilles.

22 Et tous luy rendoyent lesmoignage, et s’esmerveilloyent des paroles plenes de grâce qui procédoyent de sa bouche, et disoyent, Cestuy-ci n'est-il pas le fils de Joseph ?

1) Matth, XUX, 5b, Mare, VI, 1. Jean., IV, 43. 2)1s., LXI, 1.

16 Or ilveint en Nazareth. Les Evangélistes s’arrestent fort à monstrer par quels moyens Christ a esté cognu : de laquelle chose S. Luc nous fait yci un récit bien digne de mémoire, Asçavoir que Christ à exposé un passage d'Isaie, et l’a accommodé à l'instruction du peuple, se-

lon que le temps le requéroit : tellement qu'un chacun le regardoit par grande admiration. Quand il est dit qu’il entra en la synagogue selon sa coustume :

nous avons à recueillir de là qu’il n’a pas presché et enseigné le peuple par les rues publiques et carrefours seulement, mais

qu’entant qu'il estoit possible , il a observé l'ordre commun de l'Eglise. Nous voyons aussi, combien que les Juifs se fussent abastardis, que toutesfois les choses estans ainsi confuses, et l’estat de l'Eglise estant fort corrompu, encores y avoit-il tousjours cela de bon, qu'ils lisoyent l’Escriture devant le peuple: et de là prenoyent matière d'enseigner et d’admonester. Dont aussi il appert quelle estoit la vraye et droite façon d’observer le Sabbath. Car quand Dieu avoit commandé à son peuple de faire feste, et de laisser la besongne, ce m’estoit pas qu’il prinst plaisir simplement à le veoir chommer : mais c’estoit plustost afin de l’exercer en la méditation de ses œuvres. Et pource que l’entendement humain ne voit rien quand il est question de considérer les œuvres de Dieu, il luy est nécessaire d’estre addressé par la règle de lEscriture. Et combien que sainct Paul aux Colossiens deuxième chapitre, v. 46, mette le Sabbath entre les ombres de la Loy, toutesfois nous avons en cest endroit mesme raison que les Juifs, de laisser la besongne un jour la sepmaine, afin que le peuple s’assemble pour ouir la Parole, pour faire prières publiques, et autres exercices de piété. Pour lequel regard nous avons le Dimanche, en lieu du Sabbath qu'avoyent les Juifs. Maintenant si nous venons à faire comparaison des temps, ce passage seul nous monstrera clairement qu'il y a aujourd’huy des corruptions et abus beaucoup plus lourds, voire détestables en ceste hiérarchie Papale, qu’il n’y avoit anciennement entre les Juifs, lors qu’Anne et Caïphe gouvernoyent. Car la lecture de lEscriture, laquelle estoit lors observée, non-seulement est mise hors d'usage en la Papauté, mais aussi est bannie de leurs temples par feu et par espée, sinon que par mocquerie, et en se jouant, ils en chantent en langage incognu ce qui leur semble bon. Christ se leva pour lire, non-seulement afin que sa voix fust mieux entendue, mais aussi en signe de révérence.

Car la majesté de l'Escriture mérite bien que ceux qui vienent à l'exposer se portent en telle sorte, qu’on cognoisse qu’ils la traittent en toute révérence.

17 Il trouva le lieu où il estoit escrit. Ï n’y a point de doute que Christ à de propos délibéré choisi ce passage. Aucuns pensent que par la volonté de Dieu il ’ait rencontré sans le chercher : mais puis qu’il luy estoit permis Ge prendre tel passage qu’il vouloit, j'aime mieux dire que par certain avis il s’est là addressé plustost qu'autre part. Or Isaie promet là qu'après la captivité de Babylone, il y aura quelques tesmoins et annonciateurs de la grâce de Dieu, qui recueilleront le peuple de destruction et des ténèbres de mort, et qui par la vertu spirituelle remettront sus l'Eglise batue, et quasi accablée de tant de maux et calamitez. Et pource que ceste rédemption devoist estre publiée au nom et en l’authorité de Christ seul, il parle au nombre singulier, comme prenant la personne de .Christ, afin que ce qu'il dira ait plus d’efficace pour redresser en certaine fiance les cœurs des fidèles. Il est bien certain que les choses contenues en ce passage ne convienent proprement qu'à Christ seul, pour deux raisons. Premièrement, pource que luy seul a receu plénitude de l'Esprit, afin d’estre tesmoin et ambassadeur de nostre réconciliation avec Dieu. Pour laquelle considération aussi sainct Paul, Ephés., [T, 47, luy attribue péculièrement ce qui est commun à tous ministres de l'Evangile : Asçavoir qu’en venant il à annoncé paix à Ceux qui estoyent près, et à ceux qui estoyént loin. Secondement, pource que luy seul par la vertu de son Esprit fait et accomplit tous les biens qui sont yci promis.

18 L'Esprit du Seigneur est sur moy.

Ceci est dit afin que nous sçachions que ce que Christ fait, tant en sa personne, que par ses ministres, n’est point une besongne humaine, ou concernant quelque particulier seulement, maïs qu’il est envoyé de Dieu pour apporter salut à son Eglise. Car il tesmoigne qu’il ne fait rien par avis ou inspiration humaine, mais estant en toutes choses conduit et gouverné par l'Esprit de Dieu, afin que la foy des éleus soit fondée en lauthorité et puissance de Dieu. Ce qui s’ensuit incontinent, D'autant qu'il m'a oingt : est | adjousté par forme d'exposition. Car plu-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 129

sieurs se vantent faussement d’avoir PEsprit de Dieu, estans cependant despourveus de ses dons. Mais Christ amène Ponction, comme le fruit et l’effect de J'Esprit, pour prouver qu’il ha l'Esprit de Dieu. 11 adjouste puis après à quelle fin il a esté doué des grâces de l'Esprit :

Asçavoir pour évangélizer aux povres.

Dont nous recueillons que tous ceux qui sont envoyez de Dieu pour prescher l'Evangile, il leur fournit en premier lieu les grâces nécessaires pour suflire à une si grande charge. Et pourtant ceux qui usurpent et tienent lieu de Pasteurs, disans qu'ils sont appelez de Dieu à cest estat, nayans cependant rien des choses requises à un tel office, sont totalement ridicules : comme en la Papauté ces Evesques cornus estans plus asnes que les asnes, se vantent toutesfois à pleine bouche et avec authorité, qu’ils sont vicaires de Christ, et seuls vrais Prélats de l'Eglise. L’Escriture aussi dit nomméement, que le Seigneur oingt ses serviteurs : pource que la prédication de l’'Evangile vraye et accompagnée d’efficace, ne consiste point en grande éloquence et bravades de paroles résonnantes, mais en la vertu céleste de l'Esprit, comme dit sainct Paul, 4 Cor. Il, 4 et 4. Æux povres. Le Prophète veut signifier quel devoit estre l’estat de l'Eglise avant la mapifestation de l'Evangile, et quelle est la condition de nous tous hors de Christ.

Il appelle donc Povres, Contrits, Prisonniers, Aveugles et Foullez, ceux auxquels Dieu promet délivrance et restablissement. Or combien que le corps du peuple fust opprimé de tant de misères qu’il n’y avoit membre jusqu’au plus petit, auquel tous ces titres ne conveinssent bien : toutesfois pource que plusieurs se flattoyent en leur povreté, aveuglement, servitude, voire mesme en la mort, ou estoyent si stupides et abestis qu’ils ne sentoyent pas leur mal, à ceste cause il y en a eu bien peu qui fussent préparez à recevoir une telle grâce. Nous sommes donc yci premièrement admonestez à quoy tend la prédication de l'Evangile, et que c’est qu'elle nous apporte : Asçavoir, que comme ainsi soit que nous soyons de tous costez environnez de toutes sortes de

maux, et mesmes plongez du tout dedans, en l'Evangile Dieu nous monstre sa face joyeuse, et nous présentée sa lumière vivifiante, afin de nous reéstablir en pleine félicité, nous tirant des profons abysmes de la mort. Et c’est certes une grande louange de l'Evangile, et qui nous le doit bien faire avoir en grande recommandation, quand nous voyons le fruit inestimable qui nous en revient. En second lieu nous voyons quelles gens Christ invite à soy, pour les faire participans de la grâce qui luy a esté baillée pour distribuer :

asçavoir, Ceux qui sont misérables en toutes sortes, et despourveus de toute espérance de salut. Maïs aussi nous sommes advertis de nostre costé, que nous ne pouvons autrement jouir de tels bénéfices que Christ nous apporte, sinon qu’estans humiliez d’un vray sentiment de nos maux, nous venions Comme povres gens affamez le chercher pour nostre libérateur. Car tous ceux qui sont enflez d’orgueil, et ne gémissent point sous leur captivité, et ne se desplaisent en leur aveuglement, ont aussi les aureilles sourdes à ceste Prophétie, et n’en tienent conte.

49 Et prescher l'an agréable du Seigneur. Plusieurs pensent que ce soit yci une allusion au Jubilé, dont il est parlé en la Loy : desquels je ne rejette point l’opinion. Cependant toutesfois il est bon de noter que le Prophète de propos délibéré veut aller au-devant d’une doute qui pouvoit troubler et esbranler les infirmes, quand ils voyoyent que le Seigneur les tenoit si long temps en suspens, en différant de manifester le salut promis. Et pourtant il met le temps de la rédemption, au conseil ou bon plaisir de Dieu :

comme aussi au chap. XLIX, v. 8, Jet’ay exaucé en temps acceptable, et t’ay aidé au jour de salut. S. Paul au IVe des Gal., v. 4, l'appelle La plénitude du temps, afin que les fidèles apprenent de n’enquérir point par curiosité plus avant qu’il ne faut : mais qu’ils se remettent au bon plaisir de Dieu, et qu’il leur suflise seulement d’entendre que le salut a esté manifesté en Christ, quand il a semblé bon à Dieu.

20 Les yeux de tous, etc. Je ne doûte point que Dieu n’ait touché leurs cœurs,

afin que l’estonnement les rendist plus attentifs, et que cela fust cause de faire qu'ils donnassent audience à Christ qui parloit. Car il faloit qu'il y eust quelque chose qui les gardast de luy résister d’entrée, où pour le moins de Pinterrompre au milieu de son propos: veu que d’euxmesmes ils estoyent assez enclins à mespriser Christ, comme nous verrons.

21 Aujourd’huy ceste Escriture est accomplie, etc. Christ n’a pas dit ceci seulement en trois mots, mais il a prouvé de faict que le temps estoit venu auquel Dieu vouloit remettre sus son Eglise ruinée : comme les expositeurs traittent l’Esecriture à propos et par bon ordre, quand ils l’Accommodent à l'usage de ceux ausquels ils parlent. Il dit qw’elle est accomplie en leurs aureilles, plustost qu’en leurs yeux : pource que la veue simple n’eust pas beaucoup servi, si la doctrine n’eust tenu le principal lieu.

92 Et tous luy rendoyent tesmoignage. Sainct Luc nous propose yci en premier lieu à considérer la grâce vrayement Divine qui résonnoit en la bouche de Christ : en après il dépeint au vif l’ingratitude des hommes. Par une manière dé parler des Hébrieux, il appelle paroles

MATTH. MARC

plenes de grâce, esquelles la vertu et la grâce du S. Esprit se démonstroit évidemñment. Ainsi donc ceux de Nazareth sont contraints de recognoistre avec admiration Dieu parlant en la personne de Christ:

cependant toutesfois ils s’empeschent euxmesmes volontairement de rendre à la doctrine céleste de Christ lhonneur qu’elle mérite. Car en proposant par 0bjection, S’il n’est pas le fils de Joseph :

par ceste circonstance ils n’amplifient pas, comme il appartenoit, la gloire de Dieu, mais se forgent de leur malignité un scandale, afin d’avoir quelque couleur apparente, en rejettant ce qui sera dit par le fils dé Joseph. Nous voyons aujourd’huy de mesme, qu'il y eu a plusieurs, lesquels combien qu’ils soyent convaincus que c’est la parole de Dieu laquelle ils oyent, cherchent toutesfois des excuses frivoles, pour s’exempter de s’y assujetir. Et de faict, ce que la vertu de l’Evangile ne pénètre point si vivement en nos cœurs qu’il seroit raisonnable, cela n’advient Sinon d'autant que nous-rous mettons dés empeschemens au- -devant, el esteignons par nostre malice ceste lumière, laquelle en despit que nous en ayons; nous sommes contraints de recognoistre.

LUC IV

23 Et il leur dit, Vous me direz tout à plèin cesle similitude, Médecin, guari-toy toy-mesme : Jay aussi yci en ton pays toutes les choses que nous avons ouy avoir estlé faites en Capernaüm.

{ 24 El il leur dit, Je vous di en vérité, que nul Prophète n’est agréable en SON Pays |.

25 Mais en vérité je vous di, qu'il y avoit plusieurs vefves au temps d’Elie en Israël, quand le ciel fut fermé trois ans et six mois, tellement que grande famine adveint par toute la terre : ;

26 Et toutesfois Elie ne fut envoyé à nulle d'entr'elles, sinon à une femme vefve en Sarepta de

Sidon ?. >

27 Il y avoit aussi plusieurs ladres en Israël, au temps du Prophète Elisée : toutesfois nul Pen: tr'eux ne fut nettoyé Sinon Naaman Syrièn ?:

28 ET oyans ces choses ils furent tous remplis de COUTTOUX eh la synagogue :

1) Jean, IV, 44. 2) 1 Roës, XVII, 9, Jag., V, 17.

3) 2 Rois, V, 14.

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 131 29 Dont ils se levèrent, et le jettérent hors de la ville, el le menèrent jusques au bord de la montagne, (Sur laquelle leur ville estoit édifiée) pour le jetter du haut en bas.

30 Mais il passa par le milieu d'eux, et s’en alla.

23 Médecin, quari-toy toy-mesme. I est facile à recueillir par les paroles de Christ, que ceux de Nazareth Poñt eu en

desdain ou mespris : car il met en avant

cé qu'il sçavoit bien qu’ils avoyent en leurs cœurs. En après, il leur impute la faute de ce qu’il ne faisoit point dé miracles entr’eux : et redargue leur malice, en ce qu’ils ne daignoyent faire aucun honneur à un Prophète de Dieu. L’objection laquelle il anticipe est, Qu'il ne faut pas s’esbähir si ceux de son pays ne l'ont en aucune estime, veu qu'il n£& fait point valoir le pays en y faisant de beaux miràcles, comme aux autres lieux : et que pourtant c’est bien employé s'ils le rejettent, attendu qu’il fait moins de cas d'eux que des autres. À cela tend le proverbe commun, Que le médecin doit premièrement commencer à sa personne et à Ceux qui luy attouchent, avant que de monstrer son sçavoir à guarir les autres. La conclusion de l’objection est, que c’est mal avisé à Christ de ce qu'il n’ha aucun esgard à son pays, et cependant il fait bien valoir les autres villes de Galilée par ses miracles. Et ceux de Nazareth pensoyent avoir une belle excuse en le rejettant aussi de mesme.

24 Je vous di en vérité. 1 leur reproche que c’est leur faute de ce qu’il ne démonstré point sa vertu par miracles entr'eux, comme autre part. Car l’incrédulité des hommes ferme le passage à Dieu, et l’empesche de besongner pour leur salit, comme il seroit à désirer : ainsi que tesmoigne S. Jehan chapitre XIE, v: 37. Pourtant Jésus ne pouvoit faire aucun signe entr’eux, pour Ce qu'ils ne croyoyent point en luy : non pas qu’il soit en la puissance des hommes de lier les mains de Dieu, mais pource qu’il ne veut pas faire sentir le fruit de ses œuvres à ceux qui s’en rendent indignes par leur infidélité. Ceste response doncques emporte autant comme si Jésus-Christ eust

miracles que je fay, pourquoy ne donnez-vous lieu à Dieu? ou plustost, pourquoy me rejettez-vous fièrement, moy qui suis ministre de sa puissance? Vous recevez doncques juste récompense de vostre desdain, quand en vous laissant arrière, je vaÿ chercher d’autres lieux, et que là par miracles je me donne à cognoistre estre le Messias dé Dieu, ordonné pour le restablissement de l'Eglise. Et certes c’estoit une ingrâtitude intolérable, puis que Dieu leur avoit fait cest honneur de vouloir que son Fils fust nourri en leur ville, qu’encores ils mesprisoyent un tel personnage, nourri entr’eux dés son enfance. Parquoy à bon droict il a retiré sa main de là, afin de ne servir de passetemps à de si meschans Contempteurs des grâces de Dieu. Au reste, nous cognoissons par ceci en quelle estime Dieu tient sa Parole, veu que pour venger le mespris d’icelle, il retire du monde les graces qui éstoyent tesmoignages de sa présence. Quant à ceste sentence, Que nul Prophète n’est agréable en son pays, on pourra veoir Ce que nous en avons dit au quatrième chapitre de sainct Jehan, vers la fin.

25 1ly avoit plusieurs vefves. Christ, après avoir dit que c’est par leur faute qu'ils n’ont point de miracles entr’eux, vientmaintenant amener des exemples, par lesquels il prouve qu’on ne doit trouver mal convenable si Dieu préfère les estrangers à ceux du pays : et que pour-

tant ils ont tort de le blasmer, veu qu’en

cela il obéit à la vocation de Dieu, comme avoyent fait jadis Elie et Elisée. Or il touche et redargue obliquement leur orgueil et vaine présomption, pource qu’il leur sembloit qu’il estoit bien tenu à eux, d'autant qu’il avoit esté nourri en leur ville. Au temps (dit-il) de la grande famine, qui dura trois ans et demi, il y avoit plusieurs vefves au pays d'Israël, ausquelles le Prophète Elie n’a point esté

dit, Si vous voulez estre participans des | envoyé pour Subvenir à leur nécessité,

mais seulement à une femme estrangère, qui estoit du royaume des Sidoniens. Semblablement Elisée n’a guari pas un des ladres du pays, ains seulement Naaman, qui estoit de Syrie. Au reste, combien qu’en disant ceci il s’addresse particulièrement à ceux de Nazareth, toutesfois par mesme moyen il redargue aussi en général l’ingratitude de toute la nation :

comme s’il disoit que le mal n’est pas d'aujourd’huy, mais que de long temps ils ont quasi tous accoustumé, tant plus le Seigneur s’approchoit près d'eux, de l'en mespriser tant plus vileinement. Car comment s’est fait cela que Dieu à préféré une femme estrangère à tous les Israélites, Sinon que le Prophète estant rejetté par ceux-ci, est contraint de chercher logis en un pays prophane et infidèle? Et pour quoy est-ce que Dieu a voulu que Naaman Syrien fust guari par Elisée, sinon pour faire honte au peuple d'Israël ? Aïnsi le sens de ce passage est, Qu'il en advient comme le temps passé :

c’est asçavoir que Dieu envoye la vertu bien loin vers les estrangers, d'autant que ceux du pays la rejettent. Cependant aussi Christ signifie que s’il est mesprisé par les siens, sa gloire n’en est pas moindre pourtant : car Dieu pourra à leur grand’ honte et confusion magnifier son Fils en d’autres lieux : comme le temps passé il a fait que ses Prophètes ont esté en honneur au milieu des nations infidèles. Et voylà pour rembarrer la folle présomption et vaine confiance de la chair, quand nous voyons que le Seigneur fait pleuvoir non-seulement où il luy plaist, et quand il luy plaist, mais és lieux loin- {ains, laissant en arrière la terre qu'il avoit choisie pour son domicile. Au reste, il nous faut recueillir d’yci une doctrine générale, asçavoir que ce n’est pas à nous d'imposer à Dieu quelque certaine loy et règle à dispenser ou distribuer ses bénéfices, pour dire qu’ils ne puisse rejetter ceux qui tenoyent le premier lieu, et eslever à son plaisir les plus abjects et contemptibles : et aussi qu'il ne nous est pas permis de le contreroller, quand il renversera le plus souvent l’ordre que nostre jugement trouvoit bon. Il est vray qu'il faut bien ‘noter la différence qui es-

toit entre Israël et les Gentils: mais auss!

il faut tousjours revenir là, que quand Dieu élit les uns plustost que les autres, cela ne vient point de leurs mérites ou dignité, mais plustost du conseil admirable de Dieu, duquel nous devons révérer et adorer la hautesse, encore que la raison nous en soit cachée.

28 Ils furent tous remplis de cowrroux. s ont bien cognu à quoy tendoyent ces deux exemples que Christ avoit mis en avant: asçavoir pour monstrer que la grâce de Dieu leur seroit ostée, et envoyée à d’autres : et pourtant ils prenent le propos comme dit à leur déshonneur.

Mais en lieu d’estre vivement picquez en leurs consciences, pour se desplaire en leurs vices, et ÿ chercher remède, ils entrent en une rage, et crèvent de despit.

Voylà comme les meschans non-seulement résistent avec obstination aux jugemens de Dieu, mais aussi s’eslèvent outrageusement contre ses serviteurs. Et toutesfois on voit par ceci de quelle force et vertu sont les répréhensions qui procè-dent de l'Esprit de Dieu : car elles enflambent de rage les cœurs de ceux qui les laisseroyent volontiers escouler sans y penser. Or quand nous voyons que les hommes sont si envenimez qu'ils se desbordent en une forcènerie contre Dieu, si tost qu’on leur gratte leur rongne un peu rudement, il nous faut bien aviser à demander à Dieu l'Esprit de douceur, afin que ne soyons transportez à entreprendre une guerre si folle, à nostre grande confusion. Sainct Luc en disant que Jésus passa par le milieu de la tourbe, et ainsi eschappa de leurs mains, signifie que Dieu le délivra miraculeusement du péril de la mort présente devant ses veux. Et par cela nous sommes enseignez, qu’encores que nos adversaires soyent forts tant et plus, voire jusques-là qu'il semblera que nostre vie leur soit abandonnée, que toutesfois la puissance de Dieu.

sera tousjours victorieuse pour nous garder, tant qu’il luy plaira nous retenir en ce monde : maintenant en leur tenant les mains liées, maintenant en leur esblouissant les yeux : d’autres fois en les estourdissant en eux-mesmes.

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

“MATTH. IV

MARC. LUC

13 Et ayant laissé Nazareth, veint et habita en Capernaüm, ville prochaine de la mer és marches

de Zabulon et de Nephthali :

14 Afin que ce qui avoit esté dit par le Prophète

Isaïe fust accompli, disant,

15 La terre de Zabulon et de Nephthali, vers le chemin de la mer, outre le Jourdain, la Galilée des

Gentils :

16 Le peuple qui gisoit en ténèbres, a veu grande lumière : el à ceux qui gisoyent en la région et om-

bre de mort, la lumière leur est levée *.

1) Is., IX, 1, 2.

Il m'a semblé bon de mettre ce passage de sainet Matthieu après l’autre que nous avons veu (lernièrement de S. Luc, pource que on peut recueillir par le fil du texte, que Jésus-Christ ayant auparavant accoustumé de fréquenter la ville de Nazareth, s’en retira du tout pour éviter le danger, et alla demeurer en Capernaüm et autres villes circonvoisines. Il n’y à aucune difficulté en ceste histoire, sinon qu’il pourroit sembler que S. Matthieu a abusé du tesmoignage du Prophète, le tirant en un autre sens. Mais quand nous entendrons le vray et naturel sens du Prophète, nous cognoistrons que l’Evangéliste l’accommode à son propos bien proprement et sans contrainte. Car Isaie après avoir parlé d’une extrême calamité qui devoit advenir au peuple, pour mesler quelque consolation parmi, adjouste que quand le peuple sera comme venu à l’extrémité, lors s’ensuyvra la délivrance, laquelle leur rendra la lumière de vie, en faisant escarter toutes ténèbres et obscurité. Les paroles du Prophète sont, Celuy à qui adviendra ceste angoisse, ne sera point obscurci, comme au temps premier, quand la terre de Zabulon et de Nephthali fut frappée légèrement : ne comme au second temps, quand ils furent affligez plus rudement près la voye de la mer outre le Jourdain, en la Galilée des Gentils. Car le peuple qui habitoit en ténèbres verra grande lumière. Les Israélites avoyent desjà esté en grande calamité. Première-

ment quand Tiglad-pelezer emmena en captivité quatre lignées ou environ. En après, quand Salmanasar destruisit entièrement tout le royaume d’Israël!. Restoit encore la troisième desfaictes, laquelle devoit estre la plus estrange de toutes, ainsi qu'avoit dit le Prophète, environ la fin du huitième chapitre. Après cela s’ensuyvent les mots que nous avons récitez, qui contienent une modération ou addoucissement : asçavoir d'autant que Dieu tiendra la main au peuple, que ceste mort-là sera plus tolérable que n’ont esté les maladies aux deux autres fois. Combien, dit-il, que tout le peuple sera exterminé, toutesfois la lumière de grâce qui viendra leur esclairer, fera qu’en ceste dernière destruction il n’y aura point si grande obseurité qu’il y a eu par deux fois en la ruine des douze lignées.

Au reste, je ne doute point que ceste promesse ne se doyve estendre à tout le corps du peuple, lequel pouvoit sembler en apparence également perdu de tous costez, et réduit à néant. Car les Juifs la prenent à rebours, la restraignans à la délivrance de la ville de Jérusalem, com me ayans recouvré la lumière de vie, lors que le roy Sennachérib fut contraint de lever le siége de devant, et s’enfuir honteusement. Mais certes on voit clairement par le fil du texte, que le Prophète a regardé plus loin. Puis donc qu'il promet un restablissement général de toute l'Eglise, il s'ensuit que la terre de Zabu-

1) 2 Rois, XV, 29, et XVII, 6.

13% lon, la terre de Nephthali, et la Galilée

des Gentils sont comprises au nombre de

ceux ausquels les ténèbres de mort devoyent estre changées en lumière de vie.

Le commencement de ceste lumière et comme l’aube du jour, à esté quand le peuple est retourné de Babylone. Finalement Christ le soleil de justice. s’est monstré en pleine clarté, lequel par son advénement à du tout aboli les ténèbres de mort. Et pour ceste cause, S. Paul au Ve chap. des Ephésiens, v. 44, dit qu’en luy a esté accompli ce qui est dit souvent par les Prophètes, Esveille-toy qui dors, et te lève des morts. Or puis que nous sçavons que le royaume de Christ est spirituel, il faut nécessairement que la lumière de salut qu’il apporte, et tout le secours que nous recevons de luy, soit cor-

respondant et de mesme nature. Dont il s’ensuit que nos âmes sont plongées és ténèbres de mort éternelle, jusques à ce qu'il les illumine par sa grâce. Il est vray que le Prophète parle de la misérable destruction du peuple des Juifs : mais en icelle, comme enun miroir, nous est proposée la condition de tout le genre humain, jusques à ce qu’il soit délitré par la grace de Christ. Quand il est dit que ceux qui estoyent Assis en ténébres onlveu grande lumière : un changement si grand et si soudain est pour amplifier l’ excellence du salutapporté par Christ.

La basse Galilée a esté nommée La Galilée des Gentils, non-seulement à cause du voisinage de Ty retdeSidon, maisaussipource que là les Gentils habitoyent mesmes parmi les Juifs, mesmement depuis que David en

MATTH. IV

18 Et comme Jésus cheminoil auprès de la mer de Galilée, il veit deux frères, Simon dit Pierre, et André son frére, qui jettoyent leur filé en la mer : car ils estoyent pescheurs.

19 Et il leur dit, Venez après moy et je vous Jeray pescheurs d'hommes.

20 Et eux incontineni délaissans leurs filez, le suyvirent.

21 Ætde là estant passé plus outre, il veit deux autres frères, Jaques fils de Zébédée, el Jehan son frère en une nasselle avec leur père Zébédée, qui racoustroyent leurs jilez : et les appela.

22 ÆE iceux incontinent délaissans la nasselle et leur père le suyvirent.

23 Et Jésus tournoyoil par toute Galilée, enseigant en leurs synagoques, et preschant l'E-

MARC I

16 Et en cheminant auprès de la mer de Galilée, il veil Simon el André son frère, jettans leurs filez en la mer : car ils estoyent pescheurs.

17 Adonc Jésus leur dit, Venez après moy, el je vous feray estre pescheurs d’'hommes.

18 Æl soudainement laissans leurs filez, ils le suyvirent.

19 Æ4 de là passant un peu plus outre, il veit Jaques fils de Zébédée, et Jehan son Jrère, qui racoustroyent leurs filez en la nasselle.

20 Æt incontinent les appela:

et daissans leur père Zébédée en la nasselle avec

avoit donné quelques villes au roy Hiram.

LUC V

À Et adveint comme il estoit près du lac de Génézareth, que le peuple le pressoit pour ouir la parole de Dieu.

2 Et voyant deux nasselles qui estoyent près du lac : (or les pescheurs en estoyent descendus, et lavoyent leurs rez) il monta en une des nasselles qui estoit à Simon, |

3 Et le pria de le mener un peu arrière de terre : puis estant assis il enseignoit de la nasselle le peuple.

k Et quand il eut cessé de parler, Watt Simon, Mène en pleine eau, laschez vos filez pour prscher,

5 Lors Simon respondant, luy

dit, Maistre, toute la nuil nous avons travaillé, el n'avons rien pris : toutesfois à la parole je lascheray les filez.

6 Et cela faict, ils enfermèrent

une grande multitude depoissons, dont leurs filez se rompoyent..

7 Et feirent signe à leurs compagnons qui estoyent ex l'autre nasselle afin de venir pour les aider, lesquels veindrent et em-

he :-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

les ouvriers, le |plirent les deux nasselles, telle-

vangile du Règne, et quarissant toute maladie et toute langueur entre le . peuple.

24 Adonc sa renommée parveint pgn toute Syrie :

et luy présentoit-on tous ceux qui avoyent mal, détenus de diverses maladies, et tourmens et démoniaques et lunatiques et paralytiques, et les gquarissoit.

25 Et fort grande multitude le suyvit de Galilée, et Décapolis, et de Jérusalem, et de Judée, et de outre le Jourdain.

suyvirent.

Pource qu’en $. Luc ceste histoire est mise après deux miracles que nous verrons par ci-après, l'opinion commune est que lé miraclé par luy yci récité, a esté fait quelque temps après que Jésus-Christ eut appelé à soy Pierre. André, Jehan et Jaques. Mais la raison sur laquelle se fondent ceux-là, n’ha pas grande apparence.

Car les Evangélistés n’ont pas prétendu de mettre par escrit une histoire, en laquelle l'ordre des temps fust distinctement observé : et pourtant ils se sont contentez sans avoir esgard à l’ordre des jours, de recueillir sommairement les principaux poincts des choses que Christ ayoit faites. Il est vray que ils ont bien observé l’ordre des ans, afin qu’on peust clairement discerner .comment. Christ avoit employé ces trois années, depuis le commencement de sa prédication jusques à la mort. Mais quand il y a des miracles qui sont advenus quasi en mesme temps, ils ne s'amusent pas à esplucher de près lequel est le premier ou le second. Ce que nous jugerons aiséement en plusieurs endroits ci-après. Or quant au présent pas- Sage, que ce soit une mesme histoire qui est yei récitée de tous trois, il appert par plusieurs raisons : desquelles ceste-ci seule suffira à gens qui ne voudront point

ment que elles enfonsoyent.

8 Et quand Simon Pierre eut veu cela, il se jetta aux genoux de Jésus, disant, Seigneur, dépars-tloy de moy, car je suis homme pécheur.

9 Car une frayeur l'avoit du tout saisi, el tous ceux qui estoyent avec luy, à cause de la pesche des poissons qu'ils avoyent prinse : semblablement aussi Jaques et Jehan fils de Zébédée, qui estoyent compagnons à Simon.

10 Alors Jésus dit à Simon, Ne crains point : d'oresenavant tu seras preneur d'hommes.

A4 Et quand ils eurent amené les nasselles à terre, ils abandonnèrent tout et le suyvirent.

Opiniasirer : asçavoir que pour conclusion tous trois d’un accord touchent comment Pierre, André, Jaques et Jehan ont esté faits Apostres. Si leur vocation avoit précédé le miracle, il s’ensuyvroit qu’ils auroyent esté Apostats, et qu'ils auroyent délaissé leur maistre, et mesprisé la vocation pour retourner à leur premier mestier. Il n’y a que cela de différence entre S. Luc et les deux autres, que luy seul récite ce miracle, lequel ils omettent.

Mais aussi on sçait bien que souvent les Evangélistes ont ceste coustume, de toucher une partie d’un faict, en laissant beaucoup des circonstances. Parquoy il n’y aura point d’absurdité quand nous dirons que les deux ont laissé ce miracle, lequel le troisième récite. Et de faict, il nous doit tousjours souvenir de ce que dit S. Jehan!, Qu’entre tant de miracles qu'a fait Christ, on en a choisi seulement quelque partie pour mettre par escrit :

asçavoir autant qu'il en faloit pour prouver sa puissance divine, et pour confermer nostre foy en luy. Il ne se faut point donc esbahir si sainet Matthieu et sainct Marc touchent plus briefvement la vocation des quatre Apostres, de laquelle sainct Luc déduit l’occasion plus ample-

1) Jean, XXI 25,

1 Luc. 1 estoit près du lac. Saïinet Matthieu et sainct Marc le nomment, La mer de Galilée, suyvant l’usage commun de leur langue. Ce lac avoit esté proprement nommé par les anciens Hébrieux Cmerot : mais depuis par la corruption de la langue, le mot avoit esté changé en Génésareth. Les autheurs prophanes l’appellent Génésaren. Du costé tirant vers Galilée on l’a nommé La mer de Galilée.

Le rivage prochain de Tibérias a pris nom de la ville. Quant à la situation, largeur et longueur d’iceluy, il viendra mieux à propos d'en parler en un autre lieu. Venons maintenant au faict dont il est yei parlé. S. Luc dit que Christ monta en une des nasselles qui estoit à Simon, et se retira un peu arrière de la terre, afin de pouvoir là enseigner plus commodément le peuple, qui estoit venu de divers endroits par un grand désir de l’ouir :

et que les ayant enseignez il monstra une espreuve de sa puissance Divine par un miracle. Car combien qu’il peut advenir que les pescheurs jettent de suite beaucoup de fois la rets sans rien prendre, et puis après ils feront une bonne prinse qui récompensera toute la peine qu’ils auront perdue, toutesfois 1! y a yei une circonstance qui monstre évidemment que west miracle : asçavoir quand il est dit que n’ayans rien pris toute la nuit (laquelle toutesfois est plus propre pour la pescherie qu’un autre temps) soudainement une grande multitude de poissons s’est assemblée en leurs rets, tellement qu'il y en a eu pour remplir les nasselles. Ainsi Pierre et ses compagnons voyans cela, vienent à juger incontinent, qu’ils n’ont point fait une telle prinse si excessive par cas fortuit, mais qu’elle leur est advenue d’une façon Divine et miraculeuse.

5 Luc. Maistre, toute la nuit. N n’y a point de doute que Pierre ne nomme ainsi Christ, sçachant qu’il avoit accoustumé de faire office de Docteur, et luy portant révérence : toutesfois il n’a point encore tant proufité, qu’il mérite d’estre du nombre de ses disciples. Car ce n’est pas assez d’avoir Christ en grande estime, Sinon que quant et quant embrassans sa doctrine par obéissante de foy,

nous sçachions ce qu’il requiert de nous.

Or combien qu’il n’eust aucun goust de VEvangile, ou bien petit, toutesfois il monstre qu’il ha Christ en grande réputation, quand à sa parole il ne fait point de difficulté de recommencer une chose où il s’estoit si long temps travaillé sans proufit. On ne peut done nier qu’il n’ait beaucoup prisé Christ et magnifié son authorité. Mais la foy particulière regardant un seul commandement de Christ, el encores en un affaire privé et terrien, n’eust pas fait Pierre Chrestien, et ne luy eust pas donné lieu entre les enfans de Dieu, sinon que par ce commencement d’obéir, il eust esté finalement amené à une plene obéissance. Au reste, veu que Pierre a si promptement obéy au commandement de Christ, ne sçachant point encore qu'il fust Prophète ou Fils de Dieu, nostre nonchalance et lascheté sera inexcusable, quand nous le nommons nostre Seigneur, Roy et Juge, et cependant ne daignons pas remuer le bout du doigt pour faire nostre devoir, mesmes après qu'il nous l'aura dit plus de dix fois.

6 Luc. Zls enfermérent une grande multitude de poissons. La fin de ce miracle estoit bien de induire Pierre et les autres à se rendre disciples de Christ, nous sommes aussi admonestez en général par cest exemple, qu’il ne faut point craindre que la bénédiction de Dieu ne soit sur nostre labeur, et que lissue n’en soit bonne, toutes fois et quantes que nous mettrons la main à la besongne par le commandement de Christ, et sous sa conduite. Au reste, il y eut là une telle multitude de poissons, que les nasselles en enfonsoyent, en sorte que tous ceux qui voyoyent la chose, en furent grandement esbahis en leur esprit. Car aussi il faloit que par ce miracle la gloire divine

de Christ fust cognue, afin qu’il fust en

telle authorité comme il méritoit.

8 Luc. Seigneur, dépars-toy de moy, etc. Combien que les hommes journellement par leurs souhaits désirent la présence de Dieu, toutesfois il ne se peut faire que si tost qu’il apparoist, ils ne soyent incontinent troublez de crainte,

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

ét qu'ils ue devienent comme gens morts de la frayeur qui les saisit, jusques à ce que Dieu y remédie , les consolant. Vray est qu'ils ont très bonne raison d’appeler incontinent Dieu à leur secours, pource qu'ils sont contraints de se sentir misérables tandis que il est eslongné d’eux.

Mais d'autre part sa présence leur est espovantable, pource que lors ils commencent à sentir qu’ils ne sont rien, ou plustost qu’ils sont remplis d’une abysme de maux. Ainsi nous voyons ycique Pierre honore et révère tellement Christ en ce miracle, que quant et quant il se recule et le fuit entant qu’en luy est, estant espovanté de la grandeur de sa majesté. Et ce n’a point esté à Pierre seulement que cela est advenu, comme nous pouvons recueillir du texte : mais frayeur les avoit tous saisis. Dont nous pouvons bien cognoistre que c’est un sentiment naturel à tous hommes, d’estre espovantez à la présence de Dieu. Et certes ce nous est une chose utile, afin que toute la folle confiance ou arrogance qui est en nous soit abbatue , pourveu que la consolation viene après pour nous relever et remettre sus. Voylà pourquoy Christ par une response douce et amiable redresse Pierre, en luy disant qu’il ne craigne point. Et c’est la coustume du Seigneur de abbatre les siens, et comme les plonger dedans le sépulchre, afin de les vivifier puis après.

10 Luc. D'oresenavant tu seras preneur d'hommes. En lieu de ce que sainct Matthieu dit, Je vous feray pescheurs d'hommes : et sainct Marc, Je vous feray estre pescheurs, etc. C’est pour nous monstrer que Pierre et les autres trois n'ont pas seulement esté recueillis de Christ pour disciples, mais aussi ordonnez Apostres, ou pour le moins éleus en espérance de Apostolat. Ainsi donc les Evangélistes ne descrivent pas vci seulement une vocation générale à la foy, mais aussi spéciale à certaine charge. Je confesse bien que Christ ne leur baille pas encore l'office d'enseigner : mais toutesfois il les prend en sa compagnie et conversation domestique, afin de les façonner à enseigner puis après les autres.

Et c’est un poinct où il nous faut bien aviser, pource qu’il n’est pas commandé

à tous de laisser père et mère, où d’abandonner l’estat duquel ils vivent pour suyvre Christ des pieds, c’est-à-dire extérieurement : mais le Seigneur se Contente d’avoir les uns simplement en son troupeau et en son Eglise : aux autres il baille quelque mandement, ou office spécial. Ceux donc qui ont charge publique en l’Eglise, doyvent entendre que Dieu requiert de eux quelque chose d'avantage, que non pas de ceux qui n’ont point d’estat. Pour cesteraison Christn’arien changé en l’estat extérieur de plusieurs autres ausquels il s’est donné à cognoistre, mais quant à ces quatre disciples, il les distrait du mestier dont ils avoyent vescu jusques alors, pour les employer à un estat plus excellent. Au reste, Christ s’est choisi des gens méchaniques et grossiers, et non-seulement ignorans, mais aussi de gros entendement, pour les façonner ou plustost renouveler par la grâce de son S. Esprit, en sorte qu'ils outrepassassent tous les sages du monde. Et voylà comment il a voulu abbatre lorgueil de la chair, et nous monstrer à l’œil en leurs personnes un tesmoignage singulier de la grâce spirituelle, afin que nous apprenions à demander d’enhaut la lumière de foy, Sçachans que nous ne la pouvons avoir de nostre propre industrie. Toutesfois veu qu’il ne les a pas choisis ainsi nouveaux et ignorans, pour les laisser tousjours tels, il ne faut point tirer en conséquence ce que Christ a fait en cest endroit, pour dire que on doyve introduire encores aujourd’huy en lestat de Pasteurs, des gens qu’il faille puis après faconner et duire pour faire la charge.

Car nous sçavons la règle que nous baille sur cela le sainct Esprit par la bouche de sainct Paul: asçavoir qu’on n’y reçoive sinon gens propres à enseigner, À Timothée, chapitre HF, v. 2. Et aussi Christ ne les a choisis tels, comme si l'ignorance estoit plus à priser que le sçavoir, ainsi qu'imaginent aucuns fantastiques qui se plaisent en leur ignorance, et pensent estre d'autant plus semblables aux Apostres, quand ils mespriseront vaillamment tout sçavoir et cognoissance des bonnes letres. Il a donc voulu pour le commencement prendre des gens contemptibles,

pour abbatre la fierté et arrogance de ceux ausquels il semble que le ciel ne soit ouvert que pour les grans clercs :

mais puis après il a donné pour compagnon à ces pescheurs et mis en mesme estat Paul, qui avoit esté instruit songneusement dés son enfance. Or combien que il ne nous fale point esplucher subtilement la raison de ceste métaphore dont use Christ en ce propos, pource qu'il Va prinse ainsi que la chose se présentoit, toutesfois il n’y a point de doute que l’allusion de la pescherie ne soit fort convenable au propos de la prédication de l'Evangile. Car les hommes sont errans et esgarez en ce monde, comme en - une grande mer plene de trouble et de confusion, jusques à ce qu’ils soyent recueillis par l'Evangile. Au reste, ce que récite sainct Jehan au premier chapitre est une autre histoire toute diverse de ceste-ci. Car André ayant esté un des disciples de Jehan, et estant par luy addressé à Christ : attira aussi puis après Pierre son frère : et dés lors ils le recognurent et teinrent pour leur maistre :

mais depuis ils furent encores eslevez en plus grand honneur.

22 Mat. Délaissans la nasselle. Nous voyons yci premièrement la vertu de la voix de Christ : non pas que la seule voix soit de telle efficace que de pénétrer ainsi dedans les cœurs des hommes, mais pource que ceux que Dieu veut tirer à SOY, il parle à eux au dedans par son saincet Esprit, pour les faire obéir à sa voix.

Secondement la docilité et obéissance prompte des disciples est yei louëe, asçavoir qu'ils ont préféré la vocation de Christ à tous affaires du monde. Les ministres de la Parole, principalement et par-dessus tous autres dovvent prendre tarde à cest exemple, afin que tous autres empeschemens mis en arrière, ils se

MATTH, MARC HE

21 Puis ils entrèrent en Capernaüm\, et lost après au jour du Sabbath estant entré en la syna-

gogue il enseignoit.

4) Matt., IV, 13,

dédient et assujetissent entièrement à l'E elise à laquelle ils sont destinés.

23 Mat. Et Jésus tournoyoit, etc.

S. Matthieu en dira encores autant en un autre lieu. Mais veu que Christ par un temps a sans cesse fait des miracles quasi infinis, il ne faut point trouver estrange si l'Evangéliste Comme en passant en fait mention deux ou trois fois en général.

Maintenant nous avons à noter sur les paroles de sainct Matthieu, premièrement que Christ, afin d'espandre la semence de t| l'Evangile par tout, ne s’est point arresté en un certain lieu. Au reste, sainct Matthieu appelle l'Evangile du règne, par lequel le Royaume de Dieu est dressé entre les hommes à leur salut. Ainsi done, il sépare la vraye et éternelle béatitude d'avec les prospéritez et joyes de la vie présente. Quand sainct Matthieu dit que Christ guarissoit toute maladie, cela vaut autant comme s’il disait, De toutes sortes de maladies. Car il est certain que tous ceux qui estoyent malades au pays, n’ont pas esté guaris : mais il n’y à eu espèce de maladie dont il n’en ait guari ceux qui luy ont esté présentez. L’Evangéliste récite les principales espèces de maladies, esquelles Jésus-Christ à desployé sa puissance. L’Escriture appelle Démoniaques, nôn pas indifféremment tous ceux que le diable tormente, mais qui par une vengence secrète de Dieu sont abandonnez à Satan, en sorte qu'il tient leurs entendemens et sens naturels en sa main. On appelle Lunatiques, ceux desquels le mal croist et décroist selon la lune, comme ceux qui ont le haut-mal et autres semblables. Veu que nous sçavons qu’il n’y à point naturellement de remède pour oster toutes maladies , ‘il s'ensuit que la Divinité de Christ s’est démonstrée, quand il les a guaris miraculeusement.

LUC IV

31 Et descendit en Capernaïüm ville de Galilée, et là les enseignoil és Sabbaths:

39 Etilss 'estonnoyent de sa

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

22 Et üls s'estonnoyent de sa doctrine : car il les enseignoil comme ayant authorité, el non point comme les Scribes!.

23 Or estoit en leur synagogue un homme qui avoit un esprit immonde, lequel s’escria,

24 Disant, Ha, qui a-il entre toy etnous, Jésus Nazarien?es-tuvenu pour nous destruire ? Je scay qui tu es, asçavoir le Sainct de Dieu.

25 "Et Jésus le tansa, disant, Tay-loy, et sors de dedans luy.

26 Et l’espril immonde le desrompant, et s'escriant & haute voix s’en sortit.

27 Et ious S'en estonnèrent, tellement qu’ils s’enquéroyent entr'eux, disans, Qu'est-ce ci? quelle doctrine nouvelle est-ce ci? Il

doctrine : car sa parole estoit avec authorilé.

33 Or ù y avoit en la synagogue un homme qui avoit l'esprit du diable immonde, lequel s’escria à haute voix,

34 Disant, Ha, qui a-il en-

tre nous et toy, Jésus Nazarien? es-lu venu pour nous destruire? Je scay qui tu es, tu es Le Sainct de Dieu.

35 Æt Jésus le tansa, disant, Tay-toy, et sors de dedans luy.

El le diable après avoir jetté l'homme au milieu, sortit hors de luy, et ne luy nuisit point.

36 Adonc il y eut estonnement sur tous, et ils parloyent entr'eux, disans. Quelle parole

commande dauthorité,

obéissent.

1) Matth., VIX, 98.

Il est vray-semblable que ce démoniaque estoit l’un de la multitude de laquelle sainct Matthieu a fait mention un peu devant : toutesfois le récit de sainct Marc et de sainct Luc n'est pas superflu. Car ils mettent aucunes circonstances, lesquelles non-seulement monstrent mieux la grandeur du miracle, mais aussi contienent une doctrine utile. Car le diable confesse par finesse que Jésus-Christ est le Sainct Dieu, afin de faire que les hommes entrent en quelque souspeçon qu’il ba quelque convenance avec Jésus-Christ :

qui est une ruse par laquelle il a souvent

tasché de rendre l'Evangile suspect, et encores aujourd’huy il ne cesse de s’y efforcer. Et c’est la raison pourquoy Jé- Sus-Christ luy commande de se taire. Il peut bien estre que Dieu l’a contraint secrètement de confesser une telle confes- Sion : mais ces deux choses ne sont point contraires, qu'il ait esté par la force et puissance de Jésus-Christ amené à s’escrier que ce estoit le Sainet de Dieu, et que ioutesfois il ait finement prétendu d'embrouiller en ses ténèbres la gloire de Jésus-Christ. Il faut aussi noter qu'il flatte ainsi Christ, afin d’eschapper obli-

mesmes aux esprits immondes, et ils luy

est-ce ci? qu'en authorilé et vertu il commande aux esprits immondes, el ils sortent?

quement de sa puissance, et par ce moyen il se contredit Soy-mesme. Car pourquoy est-ce que Christ a esté sanctilié du Père, sinon afin de renverser le règne du diable, en délivrant les hommes de sa tyrannie? | Mais pource que Satan ne peut endurer ceste vertu et puissance, laquelle il sçait estre pour le destruire et ruiner, il voudroit bien que Christ se contentant d’un beau titre en l’air, se reposast, et se dépop de luy rien faire.

2 Marc. £t s’estonnoyent de sa doctrès ine : car il les enseignoë, etc. Les Evangélistes signifient qu’en la façon d’enseigner de Jésus-Christ reluisoit une vertu de l'Esprit, laquelle ravissoit en admiration mesme les auditeurs profanes et froids. Sainct Luc dit que sa parole estoit avec puissance : c’est-à-dire plene de majesté. Sainct Marc parle plus clairement en adjoustant une antithèse, Qw’elle ne ressembloit point à la façon de parler des Scribes. Car pource qu'ils estoyent mauvais et faux expositeurs de l’Escriture, leur manière d’enseigner estoit litérale et morte, qui ne sentoit point d’efficace de l'Esprit, et en laquelle il n’y avoit point de majesté. Comme aujour-

d’huy nous voyons que la théologie spéculative de la Papauté est une chose tant froide et maigre. Il est vray que messieurs nos Maistres entonnent assez haut et magistralement tout ce qu’il plaist à leurs chapperons : mais veu que ils gazouillent des choses de Dieu d’une façon profane, en sorte qu’en leurs propos et disputes on n’y voit aucune révérence de Dieu, il n’y à que baverie et affectation en tout ce que ils disent. Car sainct Paul n’a pas dit sans cause que le royaume de Dieu ne consiste point en parole et caquet, mais en vertu et efficace, 4 Cor., IV, v.20.

En somme, les Evangélistes veulent dire que la façon d’enseigner de ce temps-là estoit toute bastarde et fort corrompue, en sorte qu’elle n’esmouvoit les cœurs des hommes à aucune révérence de Dieu :

mais qu’en la parole de Christ on y appercevoit manifestement une vertu Divine de Esprit, qui luy donnoit authorité, Et c’est ceste puissance, ou plustost majesté et authorité de laquelle tout le peuple estoit estonné.

33 Luc. Un homme qui avoit, etc.

Ceste locution vaut autant comme si S. Luc eust dit qu’il estoit poussé d’un mouvement de Satan. Car par la permission de Dieu, Satan avoit tellement saisi l’âme et les sens de cest homme, qu’il le faisoit parler et faire toutes autres contenances à son plaisir. Ainsi donc, quand les démoniaques parlent, les diables ausquels est donnée ceste puissance sur eux, parlent en eux et par eux. Quant au titre de Sainct de Dieu, il est vray-semblable qu'il est prins de l’usage de parler qui estoit lors receu et tout commun. Or ils appeloyent ainsi le Messias, pource que

MATTH, VII

14 El Jésus ‘estant venu en la maison de Pierre, veit la belle-mère d'iceluy couchée au lit, et ayant la fièvre :

15 Delaquel-

MARC I

Simon et d'André.

29 Et tost après estans sortis de la synagogue, ils veindrent avec Jaques et Jehan en la maison de

30 Or la belle-mère de Simon estoit couchée, ayant la fièvre : et soudain luy parlent d'elle.

31 Adonc en s'approchant il la leva, en la prenant par la main:

il devoit estre séparé du rang commun de tous autres, comme doué d’une grâce singulière, et estant Chef de toute PEglise.

25 Marc. Et l'esprit immonde le desrompant. Sainct Luc a usé d’un terme plus doux, toutesfois ils accordent bien quant au sens : car l’un et l’autre à voulu monstrer que le diable sortit avec violence. Il rua doncques par terre le povre homme, comme le voulant deschirer, toutesfois sainct Luc dit qu’il ne feit rien par ses efforts : non pas que ceste impétuo— sité ait esté du tout sans blessure, ou pour le moins sans quelque sentiment de douleur, mais d'autant que l’homme estant délivré du diable, s’est trouvé entier.

36 Luc. Adonc il y eut estonnement.

Voycei le fruit du miracle, qu’ils sont contraints de recognoistre avec admiration qu’il y a en Christ quelque chose plus que de l’homme : et ils font fort bien de rapporter à la doctrine la gloire et la vertu du miracle. Quelle parole est-ce ci (disentils) à laquelle les diables mesmes sont contraints d'obéir ? Is l’appellent Doctrine nouvelle, non pas par reproche, mais pource qu’ils recognoissent en icelle une chose extraordinaire et non accoustumée, Ainsi donc ils ne la blasment pas de nouveauté pour luy oster son authorité, mais ceci est plustost une partie de leur admiration : comme s'ils disoyent que ce n’est point une doctrine commune ou accoustumée. Ils faillent seulement en cela, qu'ils demeurent arrestez en leur doute et estonnement, sans passer outre, en lieu qu’il faut que les enfants de Dieu proutitent plus avant.

LUC IV

38 Et quand Jésus se fut levé de la synagogue, il en-.

tra en la maison de Simon :

et la belle-mère de Simon esloit tenue d'une grosse fièvre : dont ils le prièrent pour elle.

39 Et s'eslantpanché sur elle, iltansa la fièvre, et l&

le il toucha la main, et la fièvre la laissa :

puis elle se leva, et les servit.

16 Puis quand le soir fut venu, on luy présenta plusieurs démoniaques, desquels il jetta hors les espris par sa parole, et gquarit tous les malades.

17 Afin que Just accompli ce qui avoil esté dit par le Prophète Isaïe, disant, I à prins nos lanqueurs, et «a porté nos maladies 1.

A8 Et Jésus voyant. grandes foulles de gens à l’entour de soy, commanda de passer à l’autre rive ?.

1) Zs., LIT, 4. 1 Pierre, IT, 24.

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

et soudain la fièvre la laissa, et | fièvre la laissa : et incon-

elle les servit.

32 Le soir venu, comme le soleil se couchoit on luy amena tous ceux qui avoyent quelque mal, et les démoniaques.

33 Æl toute la ville estoit assemblée à la porte :

34 Et il quarit tous ceux qui estoyent malades de diverses maladies : et jelta plusieurs diables, ne permettant point que les diables dissent qu'ils le cognussent.

35 Puis au matin, comme il estoit encore fort nuict, s'estant levé, il sortit, et s'en alla en un lieu désert, et prioit là.

36 Et Simon le suyvit, et les autres qui estoyent avec luy.

37 Et quand ils l'eurent trouvé, ils luy dirent, Tous te cherchent. ;

38 Adonc il leur dit, Allons aux prochaines bourgades, afin que j'y presche aussi : car pour cela suis-je venu.

39 Zl preschoit donc en leurs synagogues, par toute Galilée, et jettoit hors les diables.

2) Luc, IX, 917.

tinent elle se leva, et les servit.

40 Æt comme le soleil se couchoit, tous ceux qui avoyent des malades de diverses maladies, les luy amencrent : et meltans les mains sur un chacun il les quarissoit.

41 Les diables aussi sortoyent de plusieurs, crians et disans, Tu es le Christ le Fils de Dieu: mais il les tansoit, et ne leur permettoit dire qu'ils sceussent qu'il estoit le Christ.

42 Et quand il fut jour, il se départit et s’en alla en un lieu désert: et la mullitude le cherchoit, et veil jusques à luy, et le retenoit de peur qu’il ne se départist d'eux.

43 Mais il leur dit, Il me faut bien aussi évangélizer aux autres villes le Royaume de Dieu: car pour cela suis-je envoyé.

44 Et ü preschoit és synagoques de Galilée.

29 Marc. Z’eindrent avec Jacques et Jehan en la maison. H est bien à présumer que sainct Matthieu ne récite pas ceste histoire en son ordre, par ce que sainet Marc dit nomméement que Christ Wavoit que quatre disciples en sa compagnie. D’avantage, veu qu’estant sorti de la synagogue, il entre droit en la maison de Pierre, par cela il appert que sainct Matthieu ne s’est pas arresté à noter exactement le temps. Au reste, il semble que les Evangélistes ont fait mention particulièrement de ce miracle, non pas qu’il fust en soy plus excellent ou plus digne de inémoire que les autres, mais pource qu’en iceluy Jésus-Christ a monstré un tesmoi-

gnage de sa grâce, domestique et familier : en après aussi, pource que la guarison d’une femme a esté occasion de plusieurs autres miracles, tellement que de tous costez il en veint à luy pour avoir secours et remède. Toutesfois sainct Luc adjouste un mot qui amplifie la vertu que Christ a yci monstrée, en disant que la belle-mère estoit détenue dune grosse fièvre. Car ç’a esté un plus certain et no- {able tesmoignage de sa puissance Divine, d’oster en un moment, voire par le seul attouchement, une forte et grande maladie. Or combien qu’il le pouvoir bien faire par son simple commandement, il toucha toutesfois la main d’icelle, ou pour mons-

trer Son affection, où pource qu’il sçavoit qu’il estoit bon pour lors d’user de ce signe externe : Car nous savons que selon que le temps l’a requis, il a usé librement de signes externes.

39 Luc. 1! tansa la fièvre. Combien qu’un homme qui ne seroit guères exercé en l’Escriture pourroit trouver ceste locutioh rude et estrange, elle n’est pas toutesfois sans bonne raison : car la fièvre et autres maladies, famine, pestilence, et toutes sortes de calamitez, sont les sergens de Dieu, par lesquels il met en exécution ses jugemens. Comme donc il est dit qu’il fait marcher tels satellites par Son commandement, quand il luy plaist aussi il les rappelle et les fait arrester si tost que bon luy semble. Sainet Matthieu et sainct Marc ne disent point en quellé sorte il guarit les autres : sainct Luc dit que ce fut en mettant les mains sur un chacun. Or en la Loy cela estoit un signe de réconciliation : et pourtant ce n’a point esté sans cause et sans propos que Jésus- Christ en délivrant ces gens de la malédiction, à aussi mis les mains sur eux.

C’estoit aussi une cérémonie solennelle de consécration, comme il sera dit plus amplement en un autre lieu. Mais j’enten yci Simplement que Christ mitses mains sur les malades, afin de les recommander au Père, et obtenir de luy grâce et délivrance de leurs maladies.

17 Matth. Ce qui avoit esté dit par le Prophète Isaïe. 1 semble que le passage du Prophète n’est pas yci amené fort à propos, et mesme qu’il est tiré hors de son vray sens : Car là Isaïe ne parle pas des miracles de Christ, mais de la mort d’iceluy : il n’est pas question de quelques bien-faits temporels, mais de la grâce spirituelle et éternelle. Et ce qui s’entend pour tout certain des vices et povretez de l’âme, sainct Matthieu l’applique aux maladies corporelles. La solution n’est pas difficile, pourveu que nous considérions que ce passage de sainct Matthieu ne déclare pas seulement ce que Jésus-Christ a fait à ces malades, mais à quelle fin il a guari leurs maladies. Ils ont senti en leurs corps la grâce de Christ, mais c’est à nous de regarder à quelle fin cela tendoit. Car il n’y auroit point de raison de

nous arrester à un bénéfice transitoire et temporel, comme si le Fils de Dieu estoit médecin des corps. Quoy doncques ? Certes il a illuminé les aveugles, pour monstrer qu’il est la lumière du monde : il a rendu la vie aux morts, pour donner à cognoistre qu’il est la vie et la résurrection. Autant en faut-il dire des boiteux et paralytiques. Et pourtant suyvons ceste analogie et proportion, que tous les biens que Christ a faits aux hommes en leur chair, nous les rapportions au but que sainct Matthieu nous propose, asçavoir qu’il a esté envoyé du Père, afin de nous délivrer de tous maux; povretez et misères.

34 Marc. Et ne permettant point que les diables dissent, etc. Il y a peu avoir deux raisons pour lesquelles il ne l’a voulu permettre : l’une générale, pource que le propre temps de la plene révélation n’estoit pas encore venu : l’autre spéciale, laquelle nous avons naguères toucliée, pource qu’il ne vouloit point avoir d’annonciateurs et tesmoins de sa Divinité, qui W’eussent fait par leurs louanges que souiller et descrier sa personne. Et ceste dernière raison est toute certaine: Car il a falu qu’on sceust le discord et la guerre irréconciliable qu’avoit l’autheur de salut éternel et de vie, avec le prince de la mort et Ses SUpposts.

18 Mat. {donc Jésus voyant grandes

foulles, ete. Je ne doute point que S: Mat-

thieu ne touche en brief ce que les autres déduisent plus au long et amplémernt. Car il ne dit mot de ce que les deux autres expriment, asÇavoir que Christ cherchant de se retirer à part, S’en alla secrètement en un lieu désert devant qu'il feist jour.

Sainct Marc dit, Après que Pierre l’eut adverti que tous le cherchoyent : mais S. Luc dit que le populaire veint à luy jusques-là. Et en lieu que S. Matthieu dit qu’il passa à l’autre rive, les autres deux disent qu’il alla par tout le pays de Gälilée, afin de prescher eh tous endroits. Or selon mon jugement, l'autre rive ne se prend pas yci pour celle qui estoit directement à l’opposite, mais cela S’eñtend au regard du circuit que faisoit le lac audessous de Capernaüm. Il à dorie téllement passé une partie du lac, que Cepen-

SUR L'HARMONIE ÉVANCGÉLIQUE.

dant il ne sortoit point du pays de Galilée.

Il faut noter ce qu’il dit, qu’il est venu, ou envoyé pour cela. Car par ces mots il monstre combien il à esté songneux à faire sa charge. Au reste, si quelqu” un demande, Asçavoir-mon s’il est meilleur que les ministres de l'Evangile courent çà et là, et donnent seulement quelque petit goust à la doctrine de Dieu en chacun endroit, ou bien qu’il s’arrestent pour enseignér parfaitement les auditeurs qu’ils

MATTH. MARC II

13 Puis il monta en üne montagne, et appela & s0y ceux quil voulut, et ils veindrent à luy*.

14 Et il en ordonna douze pour estre avec luy, et pour les envoyer prescher.

15 Et avoir puissance de quarir les maladies, et de jetter hors les diables.

16 Le premier fut Simon, auquel il imposa nom Pierre :

17 Et puis Jaques fils de Zébédée, et Jehan frère de Jaques, ausquels il donna noms Boänerges, qui vaut autant à dire que fils de tonnerre :

18 Et André et Philippe, et Barthélemi, et Matthieu, et Thomas, et Jaques fs d'Alphée, et Thaddée, et Simon le Chanancéen.

19 Et Judas Iscariot, qui aussi le trahit.

1) Matth., XI, 1. Marc, VI, 7,

13 Marc. Puis monta en une montagne, ét appela, etc. Par ceste élection il ne les ordonne pas encores Apostres pour exercer incontinent la charge, mais il les prend seulement pour ses disciples ét escholiers domestiques, en espérance d'en faire des Apostres puis après. En quoy les expositeurs se sont abusez con-

auront une fois rencontrez. Je respon que Pavis de Jésus-Christ, duquel il est yci parlé, estoit convenable à la charge et vocation que le Père luy avoit donnée. et par ainsi estoit fondé en bonne raison.

Car il faloit que Jésus-Christ courust par tout le pays de Judée, afin de resveiller d’un costé et d'autre l'esprit des hommes, Comme au son de la trompette : de laquelle chose il nous faudra traitter plus amplement en un autre passage.

LUC VI

19 11 adveint en ces Jjours-là qu'il s'en alla en une montagne pour prier, el passa toute la nuict à prier Dieu.

13 Et quand il fut jour, il appela ses disciples, et'en éleut douze, lesquels il nomma aussi Apostres.

14 Asçavoir Simon, qu'il nomma Pierre, et André son frère: Jaques ét Jehan : Philippe et Barthélemii :

15 Matthieu et Thomas : Jaques fils d’Alphée, et Simon appelé Zélotes :

16 Et Judas frère de Jaques, et Jüdas Iscariot, qui aussi fut traistre.

A7 Puis descendant avec eux $'arresta en lieu champestre avec la compagnie de ses disciples, et grande mullitude de peuplé de toute Judée et de Jérusalem, et de la contrée maritime de Tyr et Sidon, lesquels estoyent venus pour l’ouir, et pour estre quaris de leurs maladies :

18 Et ceux qui esloyent tormentez des esprits immondes : el furent quuris.

19 Et toute la multitude taschoit à le toucher : car vertu Sortoit de luy, et les quarissoil tous.

fondans mal à propos ces passages avec le dixième chapitre de S. Matthieu. Mais les mots monstrent clairement qu'ils sont yei seulement destinez à une ambassade à-venir, laquelle leur est puis après enjointe en S. Matthieu. Aussi S. Marc et S. Luc réciteront puis après en son lieu cest envoy duquel $. Matthieu fait là men-

tion. Et ce n’est pas de merveilles si le maistre céleste les a voulu façonner et duire petit à petit, veu que leur rudesse et ignorance n’a pas peu mesme estre du tout corrigée par une si longue instruction et discipline. Les deux Evangélistes disent que Jésus-Christ monta à la montagne. Sainct Luc exprime la cause, disant que c’estoit pour prier en plus grande liberté, estant retiré à part : ce qu’il avoit accoustumé de faire souvent, comme il appert par d’autres passages. Or cest exemple nous doit servir dune règle perpétuelle, afin que toutes fois et quantes qu'il faudra élire des Pasteurs par les Eglises, nous commencions par la prière :

autrement tout ce que nous ferons viendra mal. Et certes le Seigneur à prié, non pas tant pour son regard que pour nous en bailler la règle. Car nous n'avons ni prudence ni conseil : et encores que nous fussions les plus avisez du monde, il n’y a rien toutesfois si facile que de s’abuser en cest endroit. D’avantage, quand nous serions hors de danger de faillir, néantmoins si le Seigneur ne moûère nos affections, de quelle force ou plustost violence pouvons-nous éstre destournez et transportez hors du droit chemin, par faveur et bonne grâce, haine ou ambition?

En outre, encore que lélection ait esté bien conduite, et ait bien rencontré, toutesfois rien ne viendra à propos, si le Seigneur ne prend en sa conduite ceux qui auront esté éleus, et leur donne les dons et grâces nécessaires. Comment doncques ? (dira quelqu'un) Jésus-Christ Wa-il pas requis à bon escient le Père qu’il luy pleust de présider à son élection, et la conduire ? Je confesse bien cela, et adjouste quant et quant qu’il a déclaré par ce tesmoignage combien il avoit grand soin de son Eglise. Et pour ceste cause il n'a pas prié son Père à la façon ordinaire, mais à employé toute la nuict en prières. Que si luy estant rempli du sainct Esprit, à d’une affection si ardente et tant songneusement requis le Père de présider à son élection, combien plus grand besoin avons-nous de ce faire? £€ appela ceux qu'il voulut. Je ne doute point que par ces mots S. Mare ne vueille signifier qu’ils furent appelez à une charge tant ho-

norable par la pure grâce de Christ, & non pour quelque mérite ou dignité qui fust en eux. Car si on veut entendre qu’il choisit les plus excellens de tous, cela ne pourra convenir à la personne de Judas.

Ainsi doncques le sens est, que l'office d'Apostre n’a point esté donné pour aucuns mérites des hommes, mais que par là miséricorde gratuite de Dieu, des gens qui n’en estoyent point dignes ont esté eslevez en ce degré, et que par ainsi à esté accompli ce que Christ prononce en un autre lieu, Vous ne m’avez point éleu, mais je vous ay éleus, Jehan chap. XV, 16. S. Paul aussi en plusieurs endroits en parlant de son Apostolat, magnifie le propos de Dieu, au mesme sens. Mais il se présente yci plusieurs questions. Premièrement pourquoy Christ de propos délibéré a éleu Judas, lequel il cognoissoit estre indigne de lestat, et sçavoit bien qu’il le trahiroit. En après, pourquoy Dieu estant prié et requis si ardemment par son Fils, a souffert qu’un meschant et malheureux traistre fust eslevé au rang le plus honorable de son Eglise, comme si Jésus-Christ n’eust point esté exaucé. Pour le troisième, pourquoy il a voulu que les prémices et premier commencement de son Eglise fust souillé d'une tache si détestable. Pour le quatrième, comment cela s’est faict que Jésus-Christ d’une certaine volonté et à son escient ait en ceci préféré Judas à des bons et fidèles ministres. Nous soudrons la première objection par ceste response, que le Seigneur à expresséement voulu obvier aux scandales à venir, afin que nous ne SOYONS par trop troublez quand il y aura des gens desloyaux qui tiendront place de docteurs en l'Eglise, ou quand des gens faisans profession de l'Evangile deviendront apostats : et qu’il a voulu quant et quant nous monstrer en la personne d’un homme, un révoltement et cheute horrible, afin que ceux qui sont constituez en quelque haut degré d’honneur se donnent garde de se plaire en eux-mesmes. Cependant nous ne dirons pas que Christ a esté esconduit, veu que le Père par un conseil admirable mettant un diable en la compagnie dé onze Anges, a toutesfois tellement modéré l'issue, que

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 145 la cheute de cestuy-là a plustost confermé | après il leur donnast plus grande charge. que non pas esbranlé la foy de son Eglise. | Car quand il dit, Pour estre avec luy, et Ceste mesme solution servira à la troi- | pour les envoyer prescher, il ne veut pas sième question. Dés le premier commen- | signifier en tous les deux un mesme temps, cement à esté monstré par ceci quelle se- | comme j’ay touché ci-dessus. roit la conditjon de l'Eglise, afin que les! 416 Marc. Le premier fut Simon, auinfirmes ne vienent à défaillir pour la {quel il imposa nom Pierre. Combien cheute d'aucuns des réprouvez, d'autant | qu’il faille que tous Chrestiens soyent qu'il n’est pas raisonnable que la fermeté | pierres vives du Temple spirituel, Christ de l'Evangile dépende des hommes. Quant | toutesfois a baïllé spécialement ce nom à à la dernière objection, Christ n’a pas |Simon, pour le regard de la mesure de préféré Judas aux bons et saincts disci- | grâce laquelle il luy vouloit donner. Et à ples mais en l’eslevant en un haut degré, | ceci ne répugne point qu’il a monstré une duquel il devoit trébuscher, il a voulu | infrmité vileine en reniant le Seigneur : qu'il servist d'exemple à tous, et mesme | car ce titre estoit pour signifier sa vertu que ce fust un enseignement pour tous|et Constance invincible en laquelle il a aages, afin que quand mesmes ceux qui |persévéré jusques à la mort. Toutesfois sont comme les pilliers de l'Eglise tre-|les Papistes sont ridicules de recueillir buscheroyent , ceux qui semblent estre | d’yci que PEglise est fondée sur Iuy : les plus petis entre les fidèles, ne laissent | comme nous monstrerons plus au long point de demeurer fermes. au chap. 46 de sainct Matthieu. Christ

13 Luc. Lesquels ilnomma Apostres. | a nommé les fils de Zébédée, fils de ton- Ceci peut estre exposé en deux sortes : | nerre, pource qu'il leur vouloit donner ou que quand il les a puis après mis en | une voix résonnante haut et clair, afin train d'exercer leur estat, il leur a lors | qu’ils tonnassent par tout le monde er imposé ce nom, ou que dés cette heure, | preschant. Et de faict, nous oyons encoen espérance de l’estat honorable qui leur | res aujourd’huy le tonnerre qui est prodevoit advenir, il leur a baillé ce titre, | cédé de la bouche de Jehan. Quant à son afin qu'ils sçeussent pourquoy il les avoit | frère, il n’y a point de doute qu’il n’ait séparez du rang commun des autres, et | esbranlé toute la terre par sa voix, ceà quoy ils estoyent destinez. Et ceste der- | pendant qu’il a vescu. Au reste, le mot nière exposition accorde bien avec les mots | qui est yci mis est corrompu : car à le desainct Marc : car il dit que Jésus-Christ ! prononcer entier, il y auroit Zenæ reges, les ordonna pour estre avec luy, et pour | ou raga. Mais on sçait assez qu'il est les envoyer prescher. Ainsi doncques, | bien mal-aisé d'appliquer les mots d’une il voulut qu’ils fussent ses domestiques, | langue à autre, qu’il ne s’y face quelque et de sa conversation privée, afin que puis | changement.

Page 1