‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 15 sur 58 · COMMENTAIRES É · texte numérisé non relu

COMMENTAIRES É

des meschans croistre et s’enflammer eñcore d'avantage.

40 Ains si aucun te frappe en ta joue dextre, etc. Julian et ses semblables ont sottement fait de calomnier ceste doctrine de Christ, comme s’il abolissoit du tout les loix et jugemens. Car comme sainct Augustin dit fort bien et sagement, en la cinquième Epistre, le but de Christ n’a point esté autre que de former et duire les cœurs des fidèles à une bonne modération et patience : afin qu’ayans esté offensez une fois ou deux, ils ne se faschent et perdent courage. Et ce que dit sainct Augustin, que ce passage ne met point loy aux œuvres externes, est bien vray, pourveu qu’on l’entende sainement. Je confesse que Christ requiert que nos mains soyent loin de vengence, aussi bien que les cœurs : mais quand quelqu’un, sans user de vengence, pourroit se desvelopper du tort qu'on luy veut faire, soit en sa personne, soit en ses biens, les paroles de Christ ne empeschent point qu’il n’évite tout bellement, et sans nuire à personne, le mal qui estoit prest à tomber ‘sur luy. Certes Christ n’a pas voulu exhorter les siens à aiguiser la malice de ceux qui sont desjà assez prompts à mal-faire. Or de éourner l'autre joue, que seroit-ce sinon un tel allèchement? Ainsi doncques, un bon et fidèle expositeur ne s’amusera point yci à prendre les mots au pied de la letre (comme on dit) mais s’arrestera à lintention de celuy qui parle. D’avantage, il n’y à rien moins convenable aux disciples de Christ, que de faire des cavillations sur un mot, quand on voit bien ce que veut dire le Maistre. Or il n’y a point de difficulté à cognoistre le but où tend Christ en cest endroit : c’est asçavoir que l'issue d’un combat, sera l'entrée de l’auire aux fidèles, et qu’il leur faudra ainsi tout le temps de leur vie, comme par continuels degrez, souffrir beaucoup d’injures. Et pourtant, quand ils auront une fois esté outragez, il veut que cela leur serve de leçon, pour s’accoustumer à patience, afin qu’en souffrant ils apprenent à estre patiens. ££ à celuy qui veut plaidoyer contre toy, etc. Christ touche yci une autre espèce de nuisance : asça-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

voir quand les meschans nous tormentent par procès. Il nous commande d’estre aussi en cest endroit tellement modérez et duits à patience, que quand on nous aura osté le saye, nous soyons prests de laisser le manteau. Ce seroit une sottise de s’arrester aux mots, qu’il fale baïller à la partie adverse ce que elle demande, avant que venir en la présence du juge.

Car une telle facilité seroit comme un soufflet pour enflammer encores plus fort les meschans à commettre larrecins et extorsions : ce qui est bien loin de lintention de Jésus-Christ. Qu'est-ce doncques qu’il appelle laisser son manteau à celuy qui veut oster le saye, sous couleur de procéder par voye de justice?

C'est certes que si quelqu'un estant opprimé par un jugement inique perd le sien, et qu’il soit prest cependant de quitter encores tout le reste, quand le cas adviendroit, que cestuy-là mérite aussi grande louange de patience, que celuy qui se laisseroit despouiller deux fois devant que venir en justice. Ainsi doncques, le sommaire de ceci est, que les Chrestiens, quand on tasche de leur oster la moitié de leur bien, doyvent estre prests à perdre le tout. Nous recueillons d’yci qu’il ne leur est pas du tout défendu de procéder en jugement, quand ils ont moyen de proposer leurs défenses justes et raisonnables. Car encores qu'ils nabandonnent pas leurs biens en prove, ils ne laissent pas pourtant de suyvre ceste doctrine de Christ, laquelle nous exhorte à porter patiemment l’affliction, s’il advient que nous soyons desnuez de nos biens. Il est bien vray que tard et difficilement on trouvera un homme qui viene d’une bonne affection et paisible pour plaider : mais pource qu’il se peut faire que quelque un défendra une bonne cause dun zèle qu’il ba au bien public, nous ne pouvons pas condamner la chose simplement, jusques à ce que il apparoisse de

MATTH, V

42 Donne à celuy qui te demande :

elne te des-

MARC

l'affection vicieuse. Les diverses façons de parler qui sont en sainct Matthieu et en sainet Luc, ne changent point le sens.

Le manteau est volontiers de plus grand pris que le saye. Quand donc sainct Matthieu dit qu’il faut laisser le manteau à celuy qui oste le saye, il signifie qu'ayant souffert une petite perte, nous devons estre prests à en porter patiemment une plus grande. Mais le propos de sainct Luc accorde avec le proverbe ancien qui dit, Que le saye est plus près de la chair que le manteau.

30 Luc. Baille à tout homme qui te demande, etc. Les mesmes mots sont aussi en sainct Matthieu, comme nous verrons un peu après. Car il est aisé à recueillir du texte, que S. Luc ne parle pas yei des demandes, quand on requiert secours et soulagement de quelque un :

mais des procès que les meschans dressent pour emporter le bien d’autruy. 4 celuy (dit-il) qui d’oste les choses qui sont lienes, ne les redemande point.

Combien que si on veut lire ces deux membres séparéement l’un de l’autre, je n’y contredi point : ainsi ce seroit une exhortation à estre faciles à donner.

Quand au second membre où Christ défend de redemander ce qui nous a esté osté injustement, sans doute c’est une exposition de la doctrine précédente :

c’est asçavoir qu’il faut porter patiemment perte de biens. Mais il faut prendre garde à ce que j’ay n’aguères dit, de ne s’arrester point scrupuleusement aux mots, à la façon des Sophistes, comme s’il n’estoit pas permis à l’homme fidèle de recouvrer le sien, si Dieu luy en présente quelque moyen licite : mais seulement nous est yci baillée une règle de patience, que nous ne nous tormentions point par trop, ayans perdu nos biens : mais que nous attendions en patience et en repos d'esprit, jusques à ce que Dieu en face rendre conte à ceux qui les détienent injustement.

LUC VI

34 Et si vous prestez à ceux de qui vous espérez le recevoir, quel gré vous en sçaura-on? car les mal-vivans prestent aussi aux mal-vivans, afin qu'ils en reçoyvent la pareille.

tourne de celuy qui veut emprunter de toy*.

1) Deut., XV, 7.

42 Mat. Donne à celuy, etc. Combien que les paroles de Christ qui sont récitées par S. Matthieu, semblent avoir ce sens, que Christ commande que nous donnions à tous sans aucun esgard, foutesfois nous recueillons un autre sens de S. Luc, lequel déduit tout le propos plus au long. Premièrement, il est certain que le but de Christ a esté plustost d’inciter ses disciples à libéralité qu’à prodigalité.

Or ce seroit une fole prodigalité de jetter à la volée ce que Dieu nous a donné. En après, nous voyons quelle règle de libéralité nous donne le S. Esprit en un autre lieu. Tenons donc cela pour résolu : premièrement, que Christ exhorte yci ses disciples à estre libéraux et prompis à à subvenir : en après, que la manière est qu'ils ne se pensent point estre acquittez pour avoir aidé à quelque petit nombre de personnes, mais qu'ils s’employent à bien-faire à tous, et qu'ils ne se lassent jamais, tant qu’ils aurontmoyen. En après, afin que personne n’use de cavillation sur les paroles de $S. Matthieu, assemblons aussi ce qui est en sainct Luc : Christ dit que nous ne faisons rien pour l’honneur de Dieu, quand en prestant, ou autrement faisant plaisir à quelqu'un, .nous ayons esgard à la récompense mutuelle.

Ainsi il met différence entre charité et amitié charnelle. Car les hommes profanes s’aiment les uns les autres, non point d’une affection simple, mais pour quelque attente de proufit : ainsi il advient que un chacun ramène à soy l’amour de laquelle il aime les autres : comme aussi Platon l’a fort bien considéré. Mais Christ requiert des siens une libéralité gratuite, qu’ils mettent peine d'aider aux povres, desquels on ne peut attendre aucune récompense. Nous voyons maintenant que c’est d’avoir la main ouverte à ceux qui demandent : c’est asçavoir d’estre prests d'aider à tous ceux qui ont besoin de nostre secours, et qui ne peuvent récompenser le bien qu’on leur fera.

35 Pourtant aimez vos ennemis, et Jaites bien, et prestez sans en espérer rien : et vostre salaire | sera grand.

35 Et prestez sans en espérer, elc..

Ceste sentence a esté mal entendue, quand on l’a restrainte aux usures : COMME Si Christ défendoit yci aux siens d’estre usuriers seulement : mais il appert par le propos précédent, qu’elle s’estend plus loin. Car après que Christ a monstré ce que les mondains ont accoustumé de faire : c’est asçavoir qu'ils aiment leurs amis, et aident à ceux desquels ils espèrent "quelque récompense, et prestent À leurs semblables, afin de recevoir d'eux la pareille puis après, il déclaré. combien il requiert d'avantage des siens : € est asçavoir qu'ils aiment leurs ennemis, qu ”ils facent bien, et prestent, sans attendre récompense. Nous v oyons maintenant que c’est sans raison qu'on exposé ce mot Rien, de l'usure et accroissement qui vient outre le principal ? veu que Christ exhorte seulement à faire plaisir pour honneur de Dieu, sans aucun regard de proufit : et dit qué les plaisirs lesquels les hommes se fontles uns aux autres, Sous espérance de récompense, ne vienent point en conte devant Dieu. Non pas qu'il condamne simplement tous les plaisirs qu’on fait sous espérance de récompense :

mais il monstre qu’ils ne servent de rien à tesmoigner nostre charité : pourcé qué CSV seulement est Charitable envers les prochains, lequel est esmeu à leur aider sans aucune considération de sôn proufit, mais regarde seulement à Pindigence et nécessité d’un chacun. Au reste, je ne traitteray point plus amplement sur ce passage, s’ilest permis quelques fois aux Chrestiens, en prestant de prendre quelque proufit : de peur de mettre en avant sans propos une question sur une faussé exposition, laquelle j’ay réfutée. Car Jay desjà dit que Christ ne prétend à autre chose, que de monstrer que les fidèles, en prestant, doyvent passer plus outre que les hommes profanes, asçavoir à exercer une pure libéralité.

Nr 27.

MATTH. V

43 Vous avez ouy qu'il «à esté dit, Tu aimeras ton prochain !, et haïras ton ennemi:

k4 Mais moy, je vous di, Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites bien & ceux qui vous hayssent : et priez pour ceux qui vous Courent sus? et vous persécutent *.

45 Afin que vous soyez enfans de vostre Père qui est és cieux :

car il fait lever son soleil sur bons et Sur mauvais, et envoye la pluye sur justes et injustes.

46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quel salaire en àurez-vous ? les péagers ne fontils pas le mesnie ?

#1 Et si vous faites accueil seulement à vos frères, que faites-vous d'avantage ? les péagers ne font-ils pas aussi le semblable?

48 Soyez donc parfaits comme vostre Père qui est és cieux est parfait. e

1) Lévit., XIX, 18. 2) Ou, se ruent sur vous.

43 Matth. Tu aimeras lon prochain.

C’est une chose merveilleuse de ce que les Scribes estoyen£ tombez en une si grande absurdité, qu'ils restraignoyent le nom de Prochain, aux amis seulement : veu que € est une chose toute claire et certaine, que Dieu en parlant des.prochains, comprend tout le genre humain.

Car pource que chacun est addonné à son proulit, toutes fois et quantes que la con- Sidération des commoditez particulières retire un chacun de bien faire aux autres, cela est délaisser la communication mutuelle, laquelle nature mesme nous enseigne. Dieu doncques, pour nous inciter à entretenir ceste amour fraternelle, dit que {ous hommes Sont nos prochains :

pource qu ‘il y à un lien commun de nature qui nous oblige les uns aux autres.

Car toutes fois et quantes que je regarde un homme, pource que c’est mon os et ma chair, c’est Comme un miroir auquel

MARC

3) Luc, XXIIT, 34. Act,

LUC VI

27 Mais à vous qui oyez, je vous di, Aimez vos ennemis :

Jaites bien à ceux qui vous hayssent. a"

28 Bénissez ceux qui vous maudissent: et priez pour ceux qui vous courent sus.

Et un peu après.

32 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en sçaura-on ? car les pécheurs* aiment aussi ceux qui les aiment.

33 Et si vous faites bien à ceux qui vous font bien, quel gré vous en sçaura-on ? car les pécheurs le font aussi.

Et un peu après.

35 Pourtant aimez vos ennemis. Ilem, Vous serez fils du Très-haut: car il est benin envers les ingrats et mauvais. |

36 Soyez donc miséricordieux, comme aussi vostre Père est miséricordieux.

VII, 60. 1 Cor., IV, 13. 4) Ou mal-vivans.

je me voy moy-mesme. Et combien que le plus souvent la plus grand’ part n’entretient point ceste saincte société, si estce toutesfois que leur perversité ne peut pas abolir l’ordre de nature : pource qu'il faut regarder à Dieu, qui est autheur de ceste conjonction. Dont nous recueillons que le commandement de la Loy, par lequel il nous est commandé d'aimer nos prochains, est général. Mais les Scribes prenans ceste prochaineté selon l’affection ét le vouloir d’un chacun, ont dit qu’il ne faloit tenir personne pour prochain, sinon qu’il méritast d’estre aimé, ou que pour lé moins il entreteinst l'amitié de son costé. Il est vray que c’est selon l’opinion commune : et pourtant les enfans de ce siècle n’ont jamais eu honte de déclarer quand ils portoyent haine à quelqu'un, pourveu qu ’ils en peussent alléguer quelque raison : mais la charité que Dieu nous commande en sa Loy, ne

regarde point que c’est que un chacun a mérité, ains s’estend mesmes à ceux qui sont indignes, pervers et ingrats. Christ remet en son entier ce vray et naturel sens, et le purge de toutes calomnies.

Dont aussi appert ce que j’ay dit ci-devant, que Christ ne fait point yci des loix nouvelles, mais corrige les abus pervers des Scribes, par lesquels la pureté de la Loy de Dieu avoit esté barbouillée. 4imez vos ennemis. Ce seul poinct comprend toute la doctrine précédente. Car quiconque rangera son Cœur à aimer ceux qui le hayssent, facilement s’abstiendra de toute vengence, sera patient à porter injures, et sera beaucoup plus enclin à soulager les souffreteux. Au reste, Christ monstre en somme le moyen et la manière d'accomplir ce commandement, Aime ton prochain comme toy-mesme. Car jamais homme ne viendra à obéir à ce commandement, sinon que se despouillant de l’amour de soy-mesme, ou plustost se renonceant soy-mesme, il estime tant les hommes, lesquels Dieu luy recommande tous, qu’il persévère à aimer mesme ceux qui le hayssent. Nous avons à apprendre de ces mots combien les fidèles doyvent estre eslongnez de toute vengence, laquelle non-seulement il leur est défendu de demander à Dieu, mais aussi commandé de la quitter tellement, et effacer du tout de leur esprit, qu’ils désirent le bien et le proufit de leurs ennemis. Cependant ils ne laissent pas de recommander leur cause à Dieu, et la Luy laisser entre mains, jusques à ce qu'il prene vengence des réprouvez et malins. Car ils désirent entant qu’en eux est, que les meschans s’amendent, afin qu’ils ne périssent : ainsi ils pourchassent leur salut, Toutesfois ils addoucissent toutes leurs angoisses par ceste consolation, qu’ils ne doutent point que Dieu fera vengence contre ceste malice obstinée, tellement qu’il déclarera qu'il à eu soin des innocens affligez à tort. Il est vray que c’est une chose bien difficile, et du tout contraire à la nature de la chair, de rendre le bien pour le mal :

mais il ne faut pas chercher excuse sur la corruption et infirmité qui est en nous, mais plustost il faut regarder simplement que c’est que la loy de charité re-

quiert, afin que nous appuyans sur la vertu céleste de l'Esprit, nous combations à l'encontre, et en combatant nous surmontions toutes affections, tant qu’il y en a en nous qui sont contraires à icelle 10. I n’y a point de doute que ce n’ait esté la cause pour laquelle les Moines et autres semblables criars, ont faict à croire que ces paroles de nostre Seigneur Jésus-Christ estoyent des conseils, et non pas des commandemens : pource qu'ils mesuroyent par les forces de l’homme, combien on doit à Dieu et à sa Loy. Cependant toutesfois les Moines n’ont point eu de honte de s’attribuer un estat de perfection, pource qu’ils s’obligeoyent volontairement à observer tels conseils.

Je ne touche point pour le présent combien ils s’acquittent vaillamment et fidèlement de ce dont ils se vantent de paroles. Or si on veut cognoistre combien c’est un lourd abus, et tout contraire au sens de ce passage, de dire que ce sont yci conseils, il appert premièrement, pource que c’est desjà une chose qu’on ne peut pas dire sans déshonorer Jésus- Christ, qu’il ait seulement conseillé à ses disciples ce qui estoit bon de faire, et qu'il ne leur ait pas plustost commandé par authorité. En après, c’est une chose tant et plus absurde, que les devoirs de charité, qui dépendent de la Loy, soyent mis en la liberté des hommes, de les faire, ou de les laisser. Pour la troisième, il n’y à point de raison que ces mots, Je di, qui signifie en ce passage autant que, Je dénonce, ou Enjoin, ou Commande, soit éxposé par, Je conseille. Et pour le dernier, que ce soit yei un commandement exprès et estroit, auquel il faut nécessairement obéir, il appert par ce que Christ adjouste incontinent après.

45 Afin que vous soyez enfans de vostre Père. Veu qu’il déclare notamment que nul ne sera autrement enfant de Dieu, sinon celuy qui aimera ceux qui le hayssent, qui osera maintenant dire que nous ne sommes pas nécessairement astraints à observer ceste doctrine? Car c’est autant comme s’il eust diet, Quiconque voudra estre avoué pour Chréstien, qu’il aime ses ennemis. Mais voylà certes une chose horrible et monstrueuse, que

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

par trois ou quatre cens ans le monde ait esté enseveli en ténèbres si espesses, qu’il n’a point veu que c’estoit yCi un commandement exprès, puis que quiconque n’y obéit, est retranché du nombre . des enfans de Dieu. Au reste, il faut noter que quand l'exemple de Dieu nous est ei proposé pour imiter, ce n’est pas qu’il nous soit séant de faire tout ce qu’il fait.

Car souvent il punit les ingrats, et extermine du monde les meschans : auquel endroit il ne se propose pas à nous pour exemple qu'il nous faille imiter, pource que le jugement du monde ne nous appartient pas, lequel luy est propre : mais il veut que nous ensuyvions sa bonté et libéralité paternelle. Ce qui à esté entendu non-seulement par les Philosophes profanes !, mais aussi par aucuns meschans contempteurs de toute religion, lesquels ne se sont peu tenir de dire franchement, Qu'il n’y à chose par laquelle nous soyons plus semblables à Dieu, que de bien-faire les uns aux autres. En somme, Christ déclare que cela sera une marque de nostre adoption, si nous faisons plaisir mesmes aux mauvais, et à ceux qui en sont indignes. Toutesfois il ne faut pas entendre que par nostre libéralité nous soyons faicts enfans de Dieu : mais pource que le mesme Esprit, qui est tesmoin, arre, et seau de nostre adoption gratuite, corrige les mauvaises affections de la chair contrevenantes à charité, Christ prouve par le fruit ou effect, qu'il n’y à point d’autres qui soyent enfans de Dieu, sinon ceux qui luy ressemblent en douceur et débonnaireté. En lieu de cela sainct Luc ha, J’ous serez enfans du Très-haut. Non pas que personne s’acquière cest honneur, où commence à estre enfant de Dieu seulement depuis qu’il a aimé ses ennemis, mais pource que c'est la commune manière de parler de l'Escriture, de proposer comme loyer les biens qui procèdent de la bonté gratuite de Dieu, quand elle nous veut inciter à bien faire. Et la raison est, pource qu’elle regarde quel est le but de nostre vocation, asçavoir que nous vivions fidèlement et sainctement, l’image de Dieu estant réformée en nous. Z{ fait le- 4) Pline,

ver son soleil. Il met yei deux tesmoignages dela libéralité et débonnaireté de Dieu envers nous, lesquels non-seulement nous sont fort notoires, mais aussi communs à tous, afin que la société et commune participation d’iceux nous incite à estre semblablement affectionnez les uns envers les autres : combien qu’il comprend sous ces deux, d’autres infinis tesmoignages , par une figure dont nous avons souvent parlé, nommée Synecdoche.

16 Les Péagers ne font-ils pas, etc.

S. Luc met tout en un mesme sens le mot de Pécheurs, pour gens meschans et de mauvaise vie : non pas que l’estat de soymesme soit condamné (car les péagers estoyent ceux qui prenoyent à ferme ou à cense Îles péages ou tributs : et comme les princes imposent licitement telles charges, aussi est-il permis de les recueillir et lever sur le peuple : ) mais pource que les gens de tel estat sont volontiers avaricieux et ravissans, voire mesme desloyaux et cruels : en après, pource que entre les Juifs on les tenoit comme exécuteurs dune tyrannie injuste. Si donc quelqu'un vouloit recueillir de ces paroles de Christ, que les péagers sont les plus meschans de tout le mondé, il feroit une mauvaise conclusion : car Christ parle selon le commun usage qui estoit lors entre le peuple :

comme s’il disoit, Les gens qui sont quasi du tout sans humanité, encores ont-ils quelque apparence de communication mutuelle et d’amour, quand ils pensent que cela leur vient à proufit.

48 Soyez donc parfaits. Ceste perfection ne signifie pas qu’il y ait une équalité et mesme mesure, mais elle se rapporte seulement à quelque ressemblance ou

| approche. Ainsi doncques, quoy que nous

soyons loin de la perfection de Dieu, nous ne laissons pas toutesfois d’estre nommez parfaits comme il est, pourveu que nous tendions au mesme but lequel il nous propose en sa personne. Ou bien, si on aime mieux dire autrement, il n’est pas faict yci comparaison entre Dieu et nous, mais la perfection de Dieu signifie premièrement la pure et gratuite libéralité,

qui n’ha esgard à aucun gain où proufi :

en après, combat contre la malice et ingratitude des hommes. Ce qui appert encore mieux par les paroles de S. Luc, Soyez miséri-

MATTH. VI

cordieux comme vostre Père céleste : %

là bonté singulière laquelle [car Miséricorde est mise à l'opposite

d’une amour mercenaire, laquelle est fondée sur son proufit particulier.

MARC. LUC

À Gardez! que ne faciez vostre aumône devant les hommes, pour estre regardez d’iceux : autrement vous n'aurez point de salaire vers vostre Père

qui est és cieux.

2 Quand donc tu fais aumône, ne fay point sonner la trompette devant to? y?, ainsi que font les hypocrites és synagogues el és rues, afin qu'ils soyent estimez des hommes : en vérité je vous di qu’ils re-

- coyvent leur salaire.

3 Maïs quand lu fais aumône, tà senestre ne sça-

che ce que fait ta dextre.

4 Afin que ton aumône soit en secret : et ton Père qui te voit en secret, le te rendra à descouvert..

1) Ou, Soyez songneux. 2) Rom., XII, 8

À Gardez que ne faciez. En ce passage Christ exhorte les siens à s’addonner d’une pure affection à bonnes œuvres, c’est-à-dire qu’ils mettent peine de faire en simplicité devant Dieu ce qui est bon, sans chercher la louange des hommes, Qui est une admonition très nécessaire, pource qu'ambition est tousjours fort à craindre parmi les vertus, et n’y à œuvre tant louable qui ne viene souvent à estre souillée et corrompuüé par ce moyen. Au reste, SOUS une espèce il faut entendre que nous avons yci une doctrine générale : car il parle seulement des aumônes, comme un peu après des prières : combien qu’en d’aucuns livres en lieu du mot Aumône, il y a le mot de Justice : comme aussi l’ancien translateur Latin l’a rendu.

Mais cela n’est pas de grande importance : car en toutes les deux sortes il est certain que ce propos tend à corriger le mal d’ambition, quand en bien faisant nous cherchons la gloire des hommes.

2 Quand doncques tu fais aumône.

Il taxe yei nomméement un vice coustumier et ordinaire, auquel on pouvoit nonseulement veoir manifestement, mais quasi toucher à la main la vaine cupidité de gloire : car és carrefours el autres

lieux où se faisoyent communéement les assemblées, ils dontioyent quelque chose par auriône aux povres. En celà il y avoit une ostentation toute manifeste, pource qu’ils cherchoyent les lieux où il YŸ avoil grande multitude de gens, afin d’estre en veuë : et non contens de celà, ils avoyent quant et quant la trompette qui sonnoit. Il est vray qu’ils donnoyent à entendre que c’estoit pour appeler les povres, comme On trouve tousjours des excuses : toutesfois il n’y avoit rien plus clair qu'ils cherchoyent d'attirer l'applaudissement et louange du peuplé. Or quand nous servons aux Yeux des holnmes , lors nous n’establissons pas Dieu pou" juge et approbateur dé nostre vie.

Et pourtant Christ dit à bon droict, que ceux qui se ionstrent en telle rte, ont leur salaire : pource que ceux desquels les yeux s'amusent à telle vanité, tie peuvent regarder en Dieu. Pour la mesme raison, toUS Ceux qui sont Convoiteux de vaine gloiré, sont nommez hypocrites :

car comme däinsi soit que les autheurs profanes ont signifié par ce nom les joueurs de reës: qui représénto vent par feintise quelques personnages en des jeux et sur l’eschafaut, la sainete E$cris

ture a transféré ce nom aux hommes dou-

les de cœur et feints. Combien qu'il y à diverses espèces d’hypocrites : car aucuns se sentans fort coulpables en eux, Se veulent toutesfois maintenir impudemment pour gens de bien devant le monde, et taschent de couvrir leurs. vices desquels ils sont convaincus au dedans. Les autres ,se flattent. si lourdement, qu'ils osent bien s’attribuer parfaite justice, mesme devant Dieu. Les autres font bien, non pas par une affection qu'ils.ayent à ce qui est bon et droict, ne pour la gloire

e Dieu, mais seulement pour acquérir bruit et réputation de saincteté. C’est ceste dernière espèce laquelle Christ touche maintenant, et à bon droict les apelle hypocrites : veu que n° ayans point Dont les yeux une droite fin és bonnes œuvres, ils se contrefont, afin d’apparoistre saincts et affectionnez au service de Dieu.

3 Ta senestre ne sçache. Par ceste locution Christ entend que nous-nous devons contenter d’avoir Dieu seul pour tesmoin, et estre si attentifs à luy obéir, que nous ne soyons transportez deçà ne delà par aucune vanité : car il advient souvent que les hommes sacrifient à euxmesmes plustost qu'à Dieu. Ainsi doncques Christ ne veut pas que nous soyons distraits par cogitations obliques, mais que nous tendions droit à ce but de servir Dieu en pure conscience.

k Ton aumône soit en secret. I] semble que ceste sentence soit contraire à plusieurs passages de l’Escriture, où il nous est commandé d’édifier les ‘frères par. bons exemples. Mais si nous entendons l'intention de Christ, il ne faut point estendre les paroles plus avant. Il com-

MATTTH. VI.

mande à ses disciples de s'addonner à bonnes œuvres purement et. sans aucune ambition : pour ce faire il veut qu'ils ayent les veux destournez des hommes, afin qu'il leur suffise que leurs œuvres plaisent à Dieu seul. Mais ceste simplicité n’empesche point le soin et affection d’édifier. Et de faict, un peu devant il n’à pas défendu préciséementde bien faire devant les hommes, mais il a condamné ostentation. Ton Père quite voit en secret.

Il touche tacitement une folie laquelle règne, cCommunéement entre les hommes, qu’il leur, semble qu’ils ont perdu leur peine, s’il n’y a eu plusieurs spectateurs de leur vertu. Il dit donc que Dieu n’ha pas besoin de grande lumière pour cognoistre les bonnes œuvres, pourcé qüe les choses qui semblent estre ensevelies en ténèbres, luy sont descouvertes. Ainsi doncques il ne faut point que nous penñsions que les bonnes œuvres que les autres ne voyent point, et desquelles pérsonne n’est tesmoin, soyent perdues : car Dieu ha comme son théâtre és lieux secrets. Et c’est un fort bon remède qu’il donne pour oster le mal d’ambition, quand il nous rappelle au regard de Dieu, lequel fait esvanouir de nos entendemens, et efface entièrement toute vaine gloire.

Au second membre qui $’ensuit incontinent après, Christ nous admoneste qüe pour avoir le loyer des bonnes œuvres, il faut attendre patiemment Je dernier jour de la résurrection. Ton Père (dit-il) le te rendra publiquement. Et quand ?

certes quand la clarté du dernier jour se lèvera, par laquelle toutes choses qui

sont cachées en ténèbres, seront descouvertes.

MARC. LUC

8 Et Quand tu pries, ne sois point comme les hypocriles : car ils aiment de prier en se lenant és Synagoques et és coins des rues, afin qu'ils soyent veus des hommes : en vérité je vous dis que ils recoyvent leur salaire.

6 Mais toy, quand tu pries, entre en ton cabinet: et ayant fermé ton huis, prie ton Pére qui est en secret : et ton Père qui te voit en secret, le te rendra à descouvert. |

7 Or quand vous priez, n’usez de vaines redites

commes les Payens par leur long parler.

: car Ùs cuident estre exaucez

8 Ne leur ressemblez donc point : car vostre Père | sçail de quoy vous avez besoin devant que vous luy

demandiez.

5 Quand tu pries, ne sois point, etc.

Il monstre à ceste heure le mesme és prières qu’il a monstré devant és aumônes. Or c’est une profanation du nom de Dieu par trop lourde et vileine, que les hypocrites, pour remporter gloire des hommes, prient en public, ou piustost font semblant de prier. Mais veu qu’hy- -pocrisie est tousjours ambitieuse, il ne se faut pas esbahir si elle est ainsi aveugle. Christ doncques commande à ses disciples, pour bien prier, d’entrer en leur cabinet. Combien qu’aucuns, pource que ceci semble absurde en apparence, l'exposent par allégorie pour une retraite secrète au dedans du cœur : toutesfois il n’est jà besoin de s’amuser à ceste subtilité. Il nous est commandé en plusieurs passages de prier et louer Dieu en la présence des hommes et assemblée publique, et devant tout le peuple, pour tesmoigner nostre foy et recognoissance des biens de Dieu, et afin que par nostre exemple nous incitions les autres à faire le semblable. Christ ne nous retire point d’un tel exercice, mais seulement admoneste qu'il nous faut avoir Dieu devant les yeux toutes fois et quantes que nousnous mettons à prier, Et pourtant il ne faut pas prendre à la letre cruement ces mots. Entre en ton cabinet : comme sil commandoit de fuir la présence des hommes, et vouloit dire que nous ne prions point bien sinon estans loin de tesmoins.

Car il parle yei par une forme de comparaison des deux extrémitez opposites, signifiant que plustost il faut chercher d’estre seuls, que de désirer grande compagnie qui nous voye prier. Il est vray qu’il est bon aux fidèles, afin qu’ils desployent leurs désirs et gémissemens devant Dieu plus franchement, de se retirer de la veue des hommes. Il est bon aussi de chercher quelque retraitte pour une autre raison, asçavoir afin que nos es prits soyent plus libres, et desveloppez de

tous empeschemens. Et pour ceste cause Christ luy-mesme s’est souvent caché en quelque lieu secret pour prier. Mais ce n’est pas le propos qui est maintenant traitté en ce passage : car il est seulement yei question de corriger la cupidité de vaine gloire. En somme le sens est, soit qu'un homme prie seul, ou en présence d’autres, que toutesfois il doit avoir une telle affection, comme si estant caché en son cabinet il n’avoit aucun tesmoin que Dieu. Quand Christ dit que salaire sera rendu à nos prières, à déclare assez que tout le loyer que PEscriture nous promet en plusieurs passages, n’est pas payé comme estant deu, mais qu'il procède d’une libéralité gratuite.

7 Nusez de vaines redites. I] reprend un autre vice en l’oraison, asçavoir labondance de paroles. Il use de deux divers mots, mais toutesfois en un mesme sens. Car en premier lieu il met le mot de Battologie, et puis le mot de Polylogie : desquels le premier signifie une répétition et une redite superflue et affectée : l’autre signifie un babil sans substance. Or Christ reprend la folie de ceux lesquels desgoisent beaucoup de paroles, afin de mieux persuader à Dieu ce qu'ils demandent. Et ceste doctrine n’est point contraire à l’assiduité de prier, qui est louée souvent en l’Eseriture. Car quand la prière est prononcée d’une vraye affection, la langue ne s’avance point plus que le cœur : en après, on ne pré-

| tend point de plaire à Dieu par une vaine

suite de propos : mais plustost le cœur fidèle destasche ses affections ne plus ne moins que flèches, pour parvenir jusques au Ciel. Cependant ceci est pour condamner la superstition de ceux qui pensent par grans barbotemens rendre Dieu propice à leurs prières. Duquel erreur nous voyons la Papauté tellement abbruvée, que le babil est là tenu pour la plus grande vertu de la prière. Car tant

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

plus un chacun barbote longuement, d’autant plus estime-on qu'il ait bien prié.

D’avantage, leurs temples résonnent sans cesse de longue chantrerie, comme si la douceur du son retentissoit dedans les aureilles de Dieu pour le fléchir à eux.

8 Car vostre Père. Ce seul remède suffit à purger et abolir la superstition qui est yci condamnée. Car d’où vient ceste folie que les hommes pensent beaucoup gaigner quand ils importunent Dieu par leur babil, sinon pource qu'ils imaginent qu'il est semblable à un homme mortel, qui ha besoin d’estre adverti et solicité ? Mais quiconques est bien persuadé que Dieu non-seulement ha soin de nous, mais aussi cognoist nos néces- Sitez, et prévient nos souhaits et solicitudes devant que nous le requérions, cestuy-là sans beaucoup babiller se contentera de prolonger ses prières tant qu’il sera besoin pour exercer sa foy : mais d’user de grande rhétorique envers Dieu, pour le fléchir par paroles, il estimera cela mal-séant et ridicule. Sur ceci on pourroit dire, que si Dieu, avant que nous le requérions cognoist ce qui nous fait besoin, que c’est une chose superflue de prier. Car s’il est de soy-mesme enclin à nous aider, quel besoin est-il que nos

MATTH. VI

9 Vous donc priez ainsi, Nostre Père qui es és cieux, ton nom soit sanctifié.

10 Ton règne adviene!. Ta volonté soit faite en la terre comme au ciel.

11 Donne-nous aujourd'huy nostre pain quotidien.

19 Et nous remets nos deb- Les, comme aussi nous les remettons à nos debteurs.

13 Et ne nous induy point en tentation : mais délivrenous du malin”. Car & toy est le règne et la puissance, et la gloire à jamais, Amen.

MARC

1) Ou, viene. 2) Ou, meschant, ou, mal.

prières entrevienent pour empescher le cours volontaire de sa providence? La solution est facile, quand nous considérons quelle est la fin etle but de la prière. Car les fidèles ne prient pas pour advertir Dieu de quelque chose qui luy soit incognue pour l’inciter à faire son office, ou le soliciter comme s'il tardoit trop : mais plustost afin de se resveiller euxmesmes à le chercher, d'exercer leur foy en méditant ses promesses, de se soulager en deschargeant leurs solicitudes sur Iuy : et finalement pour rendre tesmoignage tant à eux-mesmes comme aux autres, qu'ils espèrent et attendent tous biens de luy seul. Et aussi luy de son costé, ce que libéralement et n’estant point encore requis il a délibéré de nous donner, toutesfois il promet qu’il ottroyera à nos prières. Parquoy il nous faut entendre l’un et l’autre : asçavoir qu’il prévient volontairement nos requestes, et que toutesfois par prières nous obtenons de luy ce que nous demandons.

Touchant ce qu'il diffère quelque fois longuement à nous aider, et mesme quelque fois ne complaist pas à nos désirs, nous en traitterons en un autre lieu plus propre.

| LUC XI

À Il adveint aussi comme il prioit en quelque lieu, après qu'il eut ces- | sé,qu'un de ses disciples luy dit, Sei-

gneur, enseigne-nous à prier, ainsi que Jehan à enseigné ses disciples.

2 Ætilleur dit, Quand vous priez, dites, Nostre Père qui es és cieux, ton nom soit sanctifié. Ton règne adviene. Ta volonté soit faite en la terre comme au ciel.

3 Donne-nous journellement nostre pain quotidien :

4 Et nous pardonne nos péchez :

car noùs pardonnons aussi à tous ceux qui nous doyvent. Et ne nous induy point en tentation : mais nous délivre du malin.

Il est incertain si Christ a enseigné | fois seulement, ou bien par deux diverses ceste formule de prier à ses discip'es une | fois. Aucuns enclinent plus sur la der-

nière opinion, pource que S. Luc dit qu’il en fut requis, et S. Matthieu Pintroduit enseignant ceci sans en estre prié. Toutesfois pource que nous avons dit que S. Matthieu fait un recueil de tous les principaux points de la doctrine, afin que les lecteurs par la suite continuelle ayent mieux devant leurs yeux un sommaire d’icelle : il se peut faire que sainct Matthieu à omis la circonstance et l’occasion laquelle sainct Luc touche, combien que de cela je n’en veux débatre avec personne.

1 Luc. Ainsi que Jehan à enseigné.

Quant à ce que S. Jehan avoit baillé à ses disciples une formule particulière de prier, je pense qu'il avoit faite selon que le temps le requéroit. Il est tout certain que les choses estoyent lors fort corrompues entre les Juifs : pour le moins toute la religion estoit tellement descheue, qu’il ne se faut pas fort esbahir si la vraye et pure manière de prier estoit prattiquée par bien peu de gens. D’avantage, pource que lors la rédemption promise approchoit, il estoit besoin que les esprits des fidèles fussent resveillez à l'espérance et désir d’icelle, en priant. Ainsi doncques il se peut faire que S. Jehan avoit dressé quelque certaine prière, recueillie de divers passages de lPEscriture, laquelle estoit convenable pour ce temps-là, et approchoiït de plus près du règne spirituel de Christ, qui commençoit desjà à estre révélé.

9 Matth. J’ous doncques priez ainsi.

En lieu desquels mots S. Luc met, Quand vous priez, dites. Combien que Christ pe commande pas aux siens en priant de s'attacher scrupuleusement à certains mots, mais seulement il monstre à quel but doyvent estre rapportez tous nos désirs et prières. Ainsi doneques il comprend en six demandes tout ce qu’il nous est permis de requérir à Dieu. Et c’est une doctrine qui nous est utile sur toutes choses. Car comme ainsi soit que c’est le principal exercice de piété, toutesfois quand il est question de bien dresser nos prières, et de régler nos souhaits, tous nos sens y défaillent. Aïnsi jamais homme ne priera deuement, sinon celuy duquel le Maistre céleste conduira et la bouche

et le cœur. A ceste fin nous a esté baïillée yei une règle, à laquelle il faut nécessairement compasser toutes nos prières, si nous voulons qu’elles soyent tenues pour bonnes et approuvées de Dieu. Il est vray, comme nous avons n’aguères dit, que le Fils de Dieu n’a pas voulu nous déterminer de quels mots il faut user, en sorte qu’il ne soit permis de s’eslongner aucunement de ceste formule laquelle il nous a prescrite : mais toutesfois si a-il voulu régler et tenir en bride nos souhaits afin qu’ils ne s’esgarent hors de ces limites. Dont nous recueillons qu’il à baillé une loy de bien prier, non point quant aux mots, mais quant aux choses mesmes, et à la substance de la prière.

Au reste, quant à ce que j’ay dit que ceste formule de prier comprend six demandes, il faut sçavoir que les trois premières regardent à la gloire de Dieu, sans avoir esgard à nous : et que les trois dernières concernent les choses qui appartienent à l'avancement de nostre salut. Car comme la Loy de Dieu est divisée en deux Tables, desquelles la première contient les choses dont nous sommes redevables à Dieu pour honorer sa majesté : la seconde ce que nous devons à nostre prochain selon charité : ainsi Christ nonseulement nous commande, en priant, de regarder et chercher la gloire de Dieu, mais aussi nous permet de penser à ce qui nous fait besoin. Sçachons donc que lors nous serons disposez à prier comme il appartient, quand nous n’aurons pas seulement soin de nous et de nostre propre utilité, mais nous donnerons le premier lieu à la gloire de Dieu. Car c’est du tout pervertir le droit ordre, quand nous pensons seulement aux choses qui nous attouchent, et cependant n'avons aucun soin du Royaume de Dieu, lequel est de beaucoup à préférer.

Nostre Père qui es és cieux. Toutes fois et quantes que nous nous mettons à prier, il nous faut principalement considérer deux choses, tant pour avoir accès à Dieu, que pour nous reposer en luy avec une plene et parfaite fiance : asçavoir son amour paternelle envers nous, et sa puissance infinie. Et pourtant, le nom de Père luy est attribué, afin que nous ne

SUR L’'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

doutions qu'il nous veut recevoir bénignement, qu’il est prest à exaucer nos prières : brief, qu’il est de soy-mesme enclin à nous aider. Par ce titre donc Christ nous donne desjà assez suffisante matière de fiance : mais pource que nous nous arrestons seulement à demi à la bonté de Dieu, en ce qui s’ensuit il nous monstre la grandeur de sa puissance. Car quand l’Escriture dit que Dieu est au ciel, elle signifie que toutes choses sont sous sa domination, que le monde et tout ce qui est en iceluy est entretenu par sa conduite, que sa vertu est espandue par tout, qu'il dispose toutes choses par sa providence. Au Pseaume IF, v. 4, David dit, Celuy qui habite és cieux se mocquera d'eux, et au Pseaume CXV, v. 3, Nostre Dieu est au ciel : il a fait tout ce qu'il a voulu. Au reste, quand il est dit que Dieu est au ciel, Ce n’est pas qu'il soit là enfermé. Car plustost il nous faut tenir pour certain ce qui est dit en un autre lieu, Que les cieux des cieux ne le peuvent comprendre, 2 Chron., IF, 6. Mais plustost ceste locution, en l’exemptant du rang des créatures, nous admoneste quand nous pensons à luy, de n’imaginer rien petit, bas, ou terrien, pource qu’il surpasse tout ce qui est en ce monde.

Nous entendons maintenant l'intention de Christ, c’est que dés le commencement de la prière il a voulu establir la fiance des siens en la bonté et puissance de Dieu : pource que si nos prières ne sont fondées en foy, elles seront vaines et inutiles. Au reste, veu que ce seroit une arrogance folle, et mesmes enragée, de réêlamer Dieu Père, sinon entant qu’estans

éntez au corps de Christ, nous sommes

avouez de luy pour ses enfans : nous re- Cuéillons d’yci qu'il n’y à point d’autre manière de bien prier, sinon quand nous venons à Dieu sous l’aveu et appuy du Médiateur.

Ton nom soit sanctifié. Yci appert plus clairement ce que j'ay dit, qu’és trois premières demandes, sans avoir esgard à nos personnes, nous devons chercher la gloire de Dieu: non pas qu'elle soit séparée d'avec nostre salut, mais pource que la majesté de Dieu mérite d’estre de beaucoup préférée à tou-

tes autres solicitudes. Il nous est bien salutaire que Dieu règne, et que l’honneur qui luy appartient luy soit rendu :

mais si est-ce que jamais homme n’hà la gloire de Dieu en telle recommandation qu’il faut, sinon que (par manière de dire) s’oubliant soy-mesme, il s’eslève à chercher la grandeur et exaltation di.

celle. Au reste, il y à grande affinité et similitude entre ces trois requestes. Car la sanctification du nom de Dieu est tousjours conjointe avec son règne: et la principale partie de ce règne-là consiste en ce que sa volonté soit faite. Mais quiconque considérera combien nous sommes froids et nonchalans à souhaiter ces choses grandes sur toutes autres, desquelles nous sommes vyci enseignez de faire requeste, il confescera qu’il n’y a rien yci de superflu, mais qu'il a esté bon que ces trois points que nous demandons fussent aussi distinguez. Le nom de Dieu estre sanctifié, ne signifie autre chose que luy rendre l’honneur duquel il est digne, en sorte que les hommes ne parlent et ne pensent jamais de luy sinon avec toute révérence. Le contraire de ceci est la profanation de son Nom : asçavoir quand on amoindrit sa majesté, ou quand les hommes ne l’adorent point en telle révérence et honneur qu’il mérite. Au reste, la gloire par laquelle il est sanctifié gist et consiste en ce que les hommes recognoissent sa sagesse, bonté, justice, puissance, et les autres vertus qui sont en luy, Car Dieu ha tousjours en soy sa saincteté entière, et en un estat permanent : mais les hommes l’obscurcissent en partie par leur malice et perversité, ec en partie la violent et polluent par un mespris plein de sacrilége. Ainsi donc, la substance de ceste demande est, que la gloire de Dieu reluise au monde, et soit célébrée et magnifiée entre les hommes telle qu’elle est.

Or la vraye religion et pure révérence de Dieu fleurit lors fort bien, quand les hommes tienent pour Certain que tout ce qui procède de luy est droit, louable, et plein de justice et sagesse. Car cela fait qu’ils embrassent sa Parole par une saincte obéissance de foy, et approuvent toutes ses œuvres el ordonnances. Car la foy

par laquelle nous recevons sa Parole en humilité, est (ainsi que dit sainct Jehan, III, 33) comme si nous signions de nostre propre main déclarans que Dieu est véritable : et au contraire, par incrédulité et mespris de sa Parole, nous luy faisons une très grande injure. Nous voyons maintenant comment plusieurs se monstrent fort déloyaux à estimer les œuvres de Dieu, et se laschent la bride à les contreroller. S'il chastie aucuns d’entre-nous, ils grondent, ils murmurent, ils se plaignent de luy : et les autres mesmes viepent jusques à desgorger des blasphèmes tous évidens : s’il ne nous baille tout ce que nous demandons, il nous semble qu’il - nous fait tort. Plusieurs jasent de sa providence incompréhensible, et de ses jugemens secrets, ou irrévéremment, Où par jeu et gaudisserie. Souvent aussi son Nom sainct et sacré est applicqué à des abus et lourdes superstitions : brief, la plus grand’part des hommes profanent la saincteté d’iceluy entant qu’en eux est.

Et pourtant ce n’est pas de merveilles si nous sommes enseignez de demander en premier lieu que la révérence qu’il mérite luy soit rendue au monde. Au reste, ce n’est pas un petit honneur que Dieu nous fait, quand il nous recommande lexaltation de sa gloire.

10 Ton règne adviene. Combien que le mot Grec est simple, comme qui diroit viene : toutesfois le sens ne laissera pas de demeurer entier, quand nous lirons adviene : comme le translateur Latin ancien l’a rendu. Nous avons premièrement à regarder la définition du règne de Dieu.

Car il est dit qu’il règne entre les hommes, quand ils se rangent et assujetissent volontairement à estre par luy gouvernez, en mortifiant leur chair, et comme la mettant sous le joug, et renonçans à leurs cupiditez. Car veu la corruption qui est en nostre nature, toutes nos affections sont autant de soldats de Satan qui résistent à la justice de Dieu, et par ce moyen empeschent ou troublent son règne. Ainsi doncques, par ceste prière nous demandons à Dieu qu’en ostant tous empeschemens il range toutes personnes sous sa domination, et les amène à la méditation de la vie céleste. Ce qui se fait

en partie par la prédication de la Parole, en partie par la vertu secrète de l'Esprit.

Il veut gouverner les hommes par sa Parole : mais pource que la simple voix n'entre point jusques dedans les cœurs, si la vertu intérieure de l'Esprit n’est conjointe quant et quant pour establir le règne de Dieu, il faut que tous les deux soyent ensemble. Ainsi doncques nous prions Dieu qu’il desploye sa puissance

|tant par la Parole que par l'Esprit, afin

que tout le monde s’assujetisse volontairement à luy. Le contraire du règne de Dieu, c’est tout désordre et confusion.

Car il n’y à rien bien conduit et fait par bon ordre au monde, sinon quand Dieu règle par sa main les affections et entre-

| prises des hommes. De ceci nous recueil-

lons que le commencement du règne de Dieu en nous, consiste en l’anéantissement du vieil homme, et renoncement de uous-mesmes, afin que nous soyons renouvelez en une autre vie. Mais toutesfois il y à aussi une autre manière par laquelle Dieu règne, asçavoir quand il renverse ses ennemis, et maugré qu'ils en ayent les range sous sa puissance avec Satan leur chef, jusques à ce qu'ils soyent tous faits le marchepied de ses pieds. Parquoy la substance de ceste requeste est, que Dieu par la lumière de sa Parole illumine le monde, et par l’inspiration de son S. Esprit forme les cœurs des hommes à l’obéissance de sa justice, et par sa conduite remette en un estat bien ordonné tout ce qui est confus au monde, et commence à régner en dontant les cupiditez de nostre chair. Au reste, pource que le règne de Dieu augmente de degré en degré par continuels avancemens jusques à la fin du monde, il faut nécessairement désirer tous les jours l'advénement d’iceluy. Car autant qu’il y à d’iniquité par le monde, autant s’en faut-il que le règne de Dieu soit venu, lequel apporte avec soy une plene et parfaite droiture. | |

Ta volonté soit faite. Combien que la volonté de Dieu pour le regard d’iceluy, soit une et simple, toutesfois elle nous est proposée en deux sortes és Escritures. Car il est dit que la volonté de Dieu se fait, quand il exécute les secrets con-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

seils de sa providence, combien que les hommes s'efforcent obstinéement de luy résister. Mais yci il nous est commandé en un autre sens que sa volonté soit faite:

asçavoir que toutes créatures luy obéissent paisiblement et sans contradiction aucune. Ce qui appert mieux par la Comparaison qui est yci adjoustée. Car comme il ha les Anges à main pour exécuter tout ce qu'il commande (dont aussi ils sont nommez ministres tousjours prests à luy obéir, Ps. CITF, 20 : ) ainsi nous désirons que toutes les volontez des hommes soyent formées et duites à un tel consentement avec la justice de Dieu, qu'ils fléchissent et ployent volontairement de quelque costé qu’il voudra. Il est vray que c’est un sainct désir quand nous-nous soumettons au bon plaisir de Dieu, et accordons à tout ce qu'il a déterminé : mais ceste prière contient quelque chose d'avantage : asçavoir que Dieu abolissant toute la rébellion des hommes, par laquelle ils ne cessent de rebecquer contre luy, les rende dociles et humbles, en sorte qu’ils ne vueillent et ne désirent rien sinon ce qui lui plaist, et qu’il approuve. Toutesfois on pourroit faire une question, S’il faut demander à Dieu une chose laquelle il déclare qu’on ne verra jamais tant que le monde durera. Je respon que quand nous désirons que la terre se range en ohéissance au plaisir de Dieu, il n’est jà besoin de regarder particulièrement à tous hommes. Car il suffit que par ce souhait nous déclarions que nous hayssons et voyons à regret tout ce qui est contraire à la volonté de Dieu, et voudrions que cela fust aboli : non-seulement afin qu'elle soit la règle de toutes nos affections, mais aussi afin que nous Soyons poussez et du tout ravis à laccomplir avec une telle alaigresse qu’il faut.

AM Nostre pain quotidien. S’ensuit maintenant (ainsi que j’ay dit) comme la seconde table de la formule de prier laquelle Christ nous a prescrite. Car je Pay ainsi divisée par ci-devant pour enseigner plus familièrement, Que comme des deux Tables de la Loy, la première contient les commandemens appartenans au service de Dieu, l’autre ceux qui concer-

nent les devoirs de charité : ainsi en ceste prière nous sommes premièrement enseignez de chercher la gloire de Dieu: et puis en l’autre partie, il nous est monstré ce que nous devons demander à Dieu pour nous. Combien qu'il faut quant et quant noter que les requestes que nous faisons pour impétrer les choses appartenantes à nostre salut ou à nos nécessitez, doyvent estre rapportées à ceste dernière fin. Car il ne faut pas que nous soyons tellement addonnez à chercher ce qui nous est utile et proufitable, que la gloire de Dieu n’ait tousjours le premier lieu.

Ainsi doncques, toutes fois et quantes que nous prions, jamais il ne faut destourner nos veux de ce but. Toutesfois il y à cela de différence entre ces deux espèces de prières que nous avons mises, que quand il est question du règne de Dieu, et de la sanctification de son nom, il faut eslever tous nos sens en haut, afin qu’ils soyent fichez à Dieu seul, sans aucun regard de nos personnes. Après cela nous descendons à nous-mesmes, et Conjoingnons le soin de nostre salut avec les requestes précédentes, lesquelles regardent à Dieu seul. Or combien que la rémission des péchez est bien à préférer à la nourriture de ceste vie, asçavoir d’autant que l’âme est plus excellente que le corps, toutesfois Christ a commencé par le pain et les nécessitez de ceste vie présente, afin de nous eslever plus haut par un tel commencement. Quand doncques nous demandons premièrement que nostre pain quotidien nous soit donné, avant que de requérir d’estre réconciliez à Dieu, ce n’est pas que la viande corruptible du ventre nous doyve estre en plus grande

recommandation que le salut éternel de

l'âme, mais c’est afin que nos esprits montent comme par degrez de la terre jusques au ciel. Car puis que Dieu daigne bien se démettre à nourrir nos Corps, il n’y à point de doute qu’il ne soit beaucoup plus songneux de nostre vie spirituelle. Et pourtant ceste façon de laquelle il nous traitte tant bénignement et libéralement, eslève nostre fiance plus haut.

Quant à ce qu'aucuns prenans autrement le mot Grec dont use l’'Evangéliste, lisent nostre pain supersubstanciel, il ny à

apparence aucune. Et la faison qu’allègue Erasme non-seulement est frivole, mais

aussi contraire à la vraye religion. Il ne

luy semble pas que quand nous venons en la présence de Dieu, Christ nous commande de faire mention de nostre nourriture. Voire, comme si ceste façon d’enseigner ne se trouvoit pas ordinairement és Escritures, asçavoir de nous amener à l'espérance des biens célestes, par le goust que nous avons des biens terriens.

Et mesme qui plus est, c’est la vraye preuve de nostre foy, quand nous n’attendons rien d’ailleurs que de Dieu : et non-seulement le recognoissons éstre la source unique de tous biens, mais aussi Sentons que sa bonté paternelle s’estend jusques aux plus petites choses : en sorte qu’il ne desdaigne pas d’avoir soin mesme de nostre chair. Au reste, que Christ parle yei de la nourriture du corps, il est aisé à recueillir : premièrement ‘pource que sans cela la prière seroit imparfaite et non entière. Car il nous est commandé en plusieurs passages de rejetter en Dieu toutes nos solicitudes : et de son costé il promet libéralement qu’il ne nous défaudra en chose quelconque. Pour avoir doncques une règle parfaite de bien prier, il faut nécessairement que quelque mention y soit faite des nécessitez innumérables de la vie présente. D’avantage, le mot Aujourd’'huy, Signifie que nous demandons yei à Dieu une chose de laquelle il ne nous faut soucier sinon au pris que le jour vient l’un après l’autre. Car il n’y a point de doute qu’il a voulu restraindre et régler ceste trop grande solicitude de laquelle nous sommes tous transportez outre mesure, asçavoir de ce qui appartient à entretenir ceste vie terrienne. Au reste, c’est une chose toute commune, que sous le mot de Pain, les Hébrieux comprenent toute viande : mais yci il s’estend encore plus loin. Car nous ne demandons pas seulement de recevoir de la main de Dieu la viande pour nourrir, mais qu’il nous donne tout ce qui nous est nécessaire pour passer ceste vie. Le sens est maintenant bien clair : premièrement il nous est commandé de prier Dieu qu’il conserve et entretiene la vie qu’il nous à donnée en ce monde: et

pource qu’elle ha besoin de beaucoup d’aides, qu’il nous fournisse et donne tout ce qu il cognoist y estre nécessaire. Or pource que la libéralité de Dieu descoule d’un cours continuel pour nous nourrir, le pain lequel il nous administre est yci nommé Æpiousios (Car c’est le mot Grec dont use l'Evangéliste) c’est-à-dire suryenant, ou venant par chacun jour. Car ainsi le peut-on exposer. Ce mot donc vaut autant comme S'il eust esté dit, Seigneur, veu que nostre vie ha par chacun jour besoin de nouvelle nourriture, qu'il te plaise ne te lasser jamais de la nous administrer assiduellement. Le mot Aujourd'huy, est adjousté (comme j'ay n’aguëres dit) pour réprimer nostre Cupidité désordonnée, afin que nous apprenions à dépendre de la bonté de Dieu à chacune heure, et nous contenter de la distribution qu'il nous baïlle de jour en jour, comme on dit. Toutesfois on fait yci une question, Veu qu’il est certain que Christ a yci baillé une règle de prier commune à tous fidèles, et qu’entr’iceux il y en à aucuns riches, qui ont provision en leurs celliers et greniers, comment est-ce qu’il leur commande de demander ce qu’ils ont en leurs maisons, et demander de jour en jour ce dont ils ont abondance pour un an? La solution est facile. Car par ces mots nous sommes admonestez que si Dieu ne nous nourrit journellement, Ja provision la plus grande du monde ne servira de rien : combien que nous ayons abondance et de blez, et de vins, et de tout le reste, si Dieu ne les arrouse par sa bénédiction secrète, tout s’en ira incontinent en fumée, ou lusage d’iceux nous sera osté, ou ils perdront ceste vertu naturelle de nous nourrir, en sorte que nous demeurerons affamez au milieu de nostre abondance. Et pourtant ce n’est pas de merveilles si Christ invite indifféremment et pores et riches de s’addresser au Père et nourricier céleste. Au

reste, jamais homme ne fera ceste prière.

de bonne affection , s’il n’a appris, à l'exemple de sainct Paul, d’avoir faim, et d’avoir abondance, Phil., IV, 12, en sorte qu'il porte patiemment sa poyreté et petitesse, et qu'il ne s’enyvre point d’une vaine confiance de son abondance. Si on

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

demande, comment nous requérons que le pain nous soit donné, lequel nous appelons desjà nostre : je respon qu'il est nommé Nostre, non pas qu’il nous appartiene de droict, mais pource que par la bonne volonté et libéralité paternelle de Dieu, il est ordonné pour nostre usage.

Ainsi doncques il est faict nostre, d’autant que le Père céleste le nous donne gratuitement pour subvenir à nostre nécessité. Il est vray qu’il faut labourer les champs, travailler pour recueillir les fruits de la terre, il faut qu’un chacun s'assujetisse à faire le devoir de sa vocation pour chercher sa, vie: mais cela

n'empesche point que nous ne soyons

nourris par la libéralité gratuite de Dieu, sans laquelle les hommes pourroyent se rompre le corps à travailler, et ne feroyent rien. Et par ainsi nous sommes enseignez de recognoistre que tout ce qui semble que nous acquérions par nostre industrie, procède de Iuy. On peut toutesfois quant et quant recueillir de ce mot, que si nous voulons que Dieu nous nourrisse, il nous faut garder d’usurper le bien d’autruy. Car tous les domestiques et enfans de Dieu, en. usant de ceste prière, déclarent qu’ils ne désirent rien, sinon ce que chacun d’eux peut appeler sien.

k El nous remets nos debles. I faut yei remémorer ce que j'ay n’aguères dit, que Christ enréglant les prières des siens, n’a point regardé ce qui estoit premier ou second en ordre. Car comme ainsi soit qu'il est escrit que nos péchez sont comme une muraille qui nous empesche d'approcher de Dieu, Eph., If, 44, et commie une nuée qui empesche qu’il ne jette ses yeux sur nous, il faut nécessairement que nos prières commencent tousjours par la rémission des péchez. Car voylà dont procède la première espérance d’obtenir quelque chose de Dieu, c’est quand ilnous est propice. Or il ne peut estre autrement appaisé envers nous, Sinon en nous pardonnant gratuitement nos péchez. Aureste, Christ a comprins en deux demandes toutes choses appartenantes au Salut éternel de l’âme, et à la vie spirituelle : comme aussi ce sont les deux Principaux articles de l'alliance de Dieu,

esquels consiste tout nostre salut : asçavoir qu’il nous offre réconciliation gratuite en ne nous imputant point nos péchez, et promet le S. Esprit pour engraver la justice de la Loy en nos cœurs.

Nous sommes donc enseignez de demander lun et l'autre : et premièrement est mise la requeste pour obtenir la rémission des péchez. En sainct Matthieu les péchez sont appelez Dettes, pource qu’il nous obligent à condamnation devant le siége judicial de Dieu, et nous rendent redevables : et qui plus est nous estrangent du tout de Dieu, en sorte qu'il n’y a aucune espérance d'obtenir grâce et paix sinon que pardon nous soit fait. Ainsi est accompli ce que sainct Paul remonstre, que tous ont péché et sont desnuez de la gloire de Dieu : afin que toute bouche soit fermée, et que tout le monde soit coulpable devant Dieu, Rom., IT, v. 49 et 93. Car combien que la justice de Dieu reluise en partie és saincts, toutesfois tant qu'ils sont environnez de la chair, ils portent le fardeau de péché. Aïnsi on n’en trouvera pas un seul qui soit si pur qu’il n'ait besoin de la miséricorde de Dieu, de laquelle si nous voulons estre participans, il faut nécessairement que nous sentions nostre misère. Or ceux lesquels songent de parvenir en ce monde à une telle perfection qu’ils soyent du tout sans vice et péché, ne renoncent pas tant les péchez, que Christ luy-mesme, de l'Eglise duquel ils se bannissent. Car veu qu'il commande à tous ses disciples de recourir tous les jours à la rémission des péchez, quiconque s’estime n’avoir point besoin de ce remède, cestuy-là se retranche du nombre d’iceux. Au reste, la rémission laquelle nous demandons yci nous estre faite, est répugnante aux Satisfactions, par lesquelles le monde tasche de se racheter. Car quand un créditeur ayant receu son payement ne demande rien d'avantage, on ne dira pas qu’il ait remis ou relasché la debte : mais ouy bien si de son bon vouloir et libéralement se déportant de poursuyvre son droict, il tient le debteur pour quitte. Et yci n’ha point lieu la distinction commune entre coulpe et peine : car il n’y a nulle doute que les debtes ne signifient la condamnas

tion à soustenir peine. Si cela nous est quitté gratuitement, il faut que toutes compensations s’esvanouissent. Sainct Luc ne veut pas dire autre chose, combien qu'il use du mot de Péchez : car Dieu ne les pardonne pas autrement qu’en ostant la condamnation qu’ils méritent.

Comme aussi nous les remettons. Ceste condition est adjoustée, afin que personne ne présume de venir demander pardon à Dieu sinon estant pur et vuide de toute haine. Ce n’est pas à dire toutesfois que le pardon que nous demandons nous estre donné, dépende de celuy que nous faisons aux autres : mais Christ a voulu par ce moyen nous exhorter à oublier toutes offenses qu’on nous a faites, et quant et quant confermer et mieux ratifier l’asseurance de nostre absolution, comme en faisant servir ceci d’un seau.

Et à ceci n’est point contraire ce qui est en sainct Luc, Car nous aussi : pource que l’intention de Christ n’a pas esté de dénoter la cause, mais seulement de monstrer quelle affection envers nos frères nous devons apporter, quand nous demandons d’estre réconciliez à Dieu. Et de faict, si l'Esprit de Dieu règne en nos cœurs, il faut que toute malvueiïllance et affection de vengence soit mise bas. Et puis que l'Esprit est tesmoin de nostre adoption, nous voyons bien que ceci est mis simplement pour une marque qui discerne les enfans de Dieu d'avec les estrangers. Le mot Debleurs, signifie yei, non pas ceux qui doyvent de l'argent ou quelque service ou plaisir : mais ceux qui nous sont redevables pour loffense où injure aw’ils nous ont faite.

13 El ne nous induy point en tentation. Aucuns ont mal à propos divisé ceste demande en deux, veu que la chose monstre que c’est une mesme et seule demande, et qu'il appert aussi par la suyte des mots. Car ce Mais, qui est mis au milieu, conjoint ensemble ces deux membres : ce que sainct Augustin a bien considéré aussi. Il faut donc résoudre ainsi ceste sentence, Afin que nous ne soyons induits en tentation, délivre-nous du mal. Orle sens est, qu’estans en nousmesmes convaincus de nostre infirmité, nous demandons d’estre maintenus et

défendus par la protection de Dieu, afin de persister contre toutes les machinations de Satan, sans en estre abbatus.

Au reste, comme nous avons monstré par la requeste précédente, que nul n’est tenu pour Chrestien s’il ne se recognoist entaché de péchez, ainsi nous recueillons de tCeste-ci, que nous n’avons point force pour bien et sainctement vivre, sinon d'autant que Dieu la nous donne. Car quiconques implore l’aide de Dieu pour surmonter les tentations, confesse par ce moyen d’avoir hesoin que Dieu soit son libérateur, afin qu’il ne trébusche à chacun coup. Le mot de Tentation, se prend souvent généralement, selon lequel sens il est dit qu’Abraham a esté tenté de Dieu, quand sa foy a esté esprouvée, Gen., XXII, 4. Ainsi nous sommes tentez tant par adversité que par prospérité, pource que ce sont occasions de faire venir en évidence nos affections qui estoyent devant cachées. Maïs il faut entendre ceci de la tentation intérieure laquelle on peut proprement nommer le soufflet de Satan pour allumer nostre concupiscence. Car il n’y auroit point de raison de demander à Dieu qu’il nous exemptast de toutes choses qui sont moyens d’esprouver nostre foy. Ainsi doncques tous mouvemens pervers qui nous solicitent à pécher, sont compris sous le mot de Tentation. Et combien qu’il ne se puisse faire que nous ne sentions en nos cœurs de telles pointes et picqueures, veu que tout le temps de nostre vie nous avons une bataille continuelle contre la chair, toutesfois nous demandons au Seigneur qu'il ne nous abbaisse point sous les tentations, et qu'il ne souffre que nous succombions. Et afin de mieux exprimer comment nous sommes incessamment prests à tomber et trébuscher en ruine si Dieu ne nous soustenoit de Sa main, Christ a usé de ceste manière de parler, Ne nous induy point en tentation : ou (comme les autres le traduisent) Ne nous mets point dedans. 1] est bien certain que chacun est tenté de sa propre concupiscence, comme $. Jaques le monstre, chap. 1, 44 : mais pource que Dieu nonseulement nous abandonne à Satan, afin qu'il allume en nous le feu de concupis-

cence, ains aussi se sert de luy comme ministre de son ire, quand il veut faire trébuscher les hommes en ruine, il est dit que luy aussi nous induit en tentatation, mais c’est d’une façon qui luy est propre et particulière, Selon lequel sens nous lisons que le mauvais esprit de Dieu saisit Saül, 4, Sam., XVI, 44, et à cela mesmes tendent plusieurs passages de lEscriture. Toutesfois nous ne dirons pas pourtant que Dieu soit autheur de mal : veu qu’en mettant les hommes en sens réprouvé, il n’exerce pas une tyrannie désordonnée et confuse, mais il exécute ses jugemens justes, combien que la raison nous en soit incognue. Délivrenous du mal. Le mot Grec qui est yci mis peut estre traduit, Le mal, ou le malin. Chrysostôme le rapporte au diable qui est autheur de tous maux : et comme il est ennemi mortel de nostre

MATTH. VI

1% Car si vous remettez aux hommes leurs offenses, aussi vostre Père céleste vous remettra les vostres.

15 Mais si vous ne remetlez aux hommes leurs offenses, aussi vostre Père ne vous remettra point vos offenses!.

fautes.

salut, il nous pourchasse incessamment, toutesfois on le pourroit aussi proprement exposer du péché. Et ce n'est pas une chose de laquelle il fale débatre, pource que le sens demeure quasi tousjours un, asçavoir que le diable et le péché ont prinse sur nous, si le Seigneur ne nous défend et délivre. Car à Loy est le règne. C’est merveilles comment ceste conclusion de prière qui convient tant bien, a esté omise par les Latins. Car elle n’est pas adjoustée seulement afin d’enflamber nos cœurs à désirer la gloire de Dieu, et afin de nous admonester quel doit estre le but de tous nos désirs :

mais aussi pour nous enseigner que nos prières, dont la règle a esté yei proposée, ne sont fondées ailleurs qu’en Dieu seul, afin que nous ne nous arrestions à nos mérites.

MARC XI. LUC

25 Mais quand vous serez pour Jaire oraison, pardonnez si vous avez quelque chose contre quelqu'un : afin qu'aussi vostre Père qui est és cieux vous remette vos

26 Car si vous ne pardonnez, vostre Père qui est és cieux ne vous

remettra point aussi vos fautes.

1) Ecclésiastique, XXVIIL, 2.

Christ expose yei seulement pourquoy ceste condition avoit esté mise, Pardonne-nous comme nous pardonnons : asçavoir que nous ne sentirons point autrement Dieu prompt à nous pardonner, si nous ne sommes aussi de nostre costé faciles à pardonner à ceux qui nous ont offensez. Et de faict, si nous n'avons les cœurs plus durs que fer, ceste exhortation les doit amollir, pour nous rendre faciles à oublier les injures qu’on nous à faites. Si Dieu ne nous pardonne tous

MATTH, VI

les jours beaucoup de péchez, nous sçavons que nous sommes perdus en maintes sortes. Or il ne nous reçoit point à merci à autre condition, sinon que nous pardonnions à nos frères tout ce en quoy ils nous ont offensez. Ceux-là doncques se damnent à leur escient, et de propos délibéré veulent que Dieu procède contr'eux en toute rigueur, lesquels ne veulent oublier les injures qu'on leur a faites.

MARC. LUC

16 En outre, quand vous jeusnerez ne soyez point dun regard triste! comme les hypocrites : car ils se

1) Ou visage chagrin,

desfont le visage, afin que il apparoisse aux hommes qu'ils jeusnent : en vérilé je vous di qu'ils re-

coyvent leur salaire.

17 Mais toy, quand tu jeusnes, oing ton chef, et

lave ta face :

18 Afin qu'il n'apparoisse aux hommes que tu jeusnes, mais à ton Père qui est en secret : et ton Père quite voit en secret, le Le rendra à descouvert.

Il revient encore à la doctrine précédente. Car ayant commencé à reprendre la vaine ostentation en aumônes et prières, il a mis entre deux la vraye règle de bien prier. Maintenant il baïlle aux siens un semblable commandement touchant le jeusne, comme il avoit fait touchant les prières et aumônes : asçavoir qu'ils ne s'amusent point à vouloir complaire aux hommes, mais que plustost ils se contentent d’avoir Dieu tesmoin de leurs œuvres. Au reste, quand il commande de oindre le chef, et laver la face : c’est une façon de parler hyperbolique, c’est-àdire excessive. Car Christ ne nous retire pas d’une espèce d’hypocrisie pour nous faire retomber en l’autre. Ainsi doncques il ne nous commande pas de contrefaire quelque magnificence : et il ne nous exhorte pas à sobriété et tempérance de vivre, pour nous lascher la bride en délices d’onguens et perfums et habillemens :

mais il nous exhorte simplement à suyvre une médiocrité en laquelle il n’y ait rien ou nouveau ou affecté : comme sil disoit qu’il faut tellement s'exercer en

MATTH. VI

19 Ne vous amassez point de thrésors en la terre, où la tigne et la rouillure! gastent tout, et où les larrons percent et desrobbent :

20 Mais amassez-vous des thrésors au ciel où la tigne et la rouillure ne gastent rien, et où les larrons ne percent nine desrobbent?.

21 Car là où est vostre thrésor, là aussi sera vostre cœur.

1) Ou, rongeure. 2) 1 Tim., VI, 19.

. 49 Ne vous amassez point des thré-

MARC

jeusnes, que nous ne changions rien au reste de nostre façon accoustumée. Quant à ce qu’il promet que Dieu rendra loyer aux jeusnes, t'est une locution impropre, comme ci-devant il à esté dit des prières.

Combien qu'il y a grande différence entre les prières et les jeusnes : car les prières tienent le premier lieu entre les exercices appartenans au service de Dieu :

mais le jeusne de soy est une œuvre indifférente, et non pas du rang de celles lesquelles Dieu requiert et approuve, comme sont les aumônes. Car Dieu ha le jeusne agréable seulement en tant qu’on le rapporte à une autre fin : comme quand nous jeusnons pour nous exercer à abstinence, pour donter la rébellion de la chair, pour nous enflamber en prières, pour rendre tesmoignage de nostre repentance toutes fois et quantes que le jugement de Dieu nous presse. Ainsi doncques le sens de ces paroles de Christ est, Dieu monstrera quelque jour qu’il à eu pour agréable les bonnes œuvres, desquelles il sembloit que ce fust chose perdue, pource que les hommes n’en sçavoyent rien.

LUC XII

33 Vendez ce quevous avez, el donnez-en aumône : faitesvous des bourses quine s’'envieillissent point : un thrésor és cieux qui ne défaille jamais, où le larron n’approche point, et où la tigne ne gaste rien.

34 Car là où est vostre thrésor, là aussi sera vostre CŒUT.

par tout le monde, que les hommes sont

sors. C’est une peste mortelle qui règne | forcenez d’une cupidité insatiable d’avoir :

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

mais Christ leur monstre yei leur grande folie, pource qu’ayans amassé des richesses avec grande peine et solicitude, ils abandonnent leur félicité aux vers, et à la rouilleure, et l’exposent en proye aux larrons. Et qu'y a-il moins raisonnable que de mettre ses biens en lieu auquel ils peuvent estre desrohbez par les hommes, ou bien périr d’eux-mesmes, encore que personne n’y touche? Les avaricieux ne pensent point à tout cela : car ils enferment leurs richesses en des coffres bien garnis de bonnes serrures, toutesfois si ne peuvent-ils pas éviter que leurs biens ne soyent sujets aux larrons ou aux tignes, Ceux-là doncques sont aveugles et despourveus de bon sens, lesquels avec si grand labeur et extrême torment d’esprit abbayent pour amasser des richesses, . lesquelles sont sujettes à pourriture ou rapines ou autres cas fortuits innumérables : mesmement veu que Dieu nous preste lieu au ciel pour mettre nostre . thrésor, et nous convie tant doucement à posséder des richesses qui jamais ne périssent. Ceux qui mettent leur thrésor au ciel, ce sont ceux lesquels ne s’enveloppans point és laqs de ce monde, employent leur temps et leur soin à méditer la vie céleste. En sainct Luc l’antithèse de ces deux façons contraires de thésaurizer nest point exprimée, et quant et quant est touchée une autre occasion pour laquelle Christ commande qu’on s’appreste des Bourses, qui jamais n’envieillissent.

Car il avoit dit devant, J’endez ce que vous avez, afin que vous donniez aumône. Et pource que c’est une chose dure et fascheuse aux hommes de se despouiller de leurs biens propres : pour leur faire trouver cela plus doux, il leur propose une espérance de récompense ample et magnifique, asçavoir que ceux qui subvienent à la nécessité des frères, assemblent un thrésor au ciel pour eux, suyvant ce que dit aussi Salomon, Celuy qui donne au povre, preste à usure au Seigneur, Prov., XIX, 17. Au reste, quant à ce qu’il commande de vendre les possessions, il ne faut pas prendre cela cruëment et à la rigueur, comme s’il n’estoit point permis à Phomme Chrestien de rien retenir pour SOy : seulement il a voulu enseigner que

il faut subvenir aux povres, non pas seulement pour dire que nous leur aidions de ce que nous avons trop, Mais que nous n’espargnions pas mesmes nos héritages, si le revenu ordinaire n’y peut pas satisfaire : comme s’il eust dit, vostre libéralité et charité s’estende jusqu’à diminution du patrimoine et aliénation de vos terres,

23 La où est vostre thrésor. Par ceste sentence Christ monstre évidemment que ceux-là sont misérables et malheureux qui establissent leur thrésor en terre :

asçavoir pour ce que leur félicité est caduque et de petite durée, Car les avyaricieux veulent faire à croire que leurs richesses n’empeschent point que le Cœur ne tende au ciel: mais Christ met une maxime toute contraire. Qu'en quelque lieu que les hommes imaginent estre leur bien, Là ils sont enveloppez et attachez.

Dont s'ensuit que ceux qui demandent d’estre riches et à leur aise en ce monde, renoncent au ciel. Nous sçavons comment les Philosophes se sont amusez à traitter subtilement du souverain bien des hommes : et mesmes ça esté le principal poinet après lequel ils se sont le plus tormentez : et non sans cause, veu que toute la manière de bien dresser nostre vie en dépend, et que là se rapportent tous nos sens. Si nous pensons qu'honneur soit le souverain bien, il faut nécessairement que nos esprits soyent incontinent du tout addonnez à ambition : si l’argent, incontinent avarice dominera : si volupté, il ne se pourra faire que les hommes ne tombent en une dissolution brutale. Car naturellement nous tendons tous à désirer ce qui nous semble estre le souverain bien. Ainsi il advient que les fausses imaginations nous transportent çà et là. Que si nous pouvions une fois avoir cela bien résolu et fermement arresté, que nostre félicité est au ciel, aiséement nous mettrions le monde sous nos pieds, et mespriserions les biens terriens (desquels la folle friandise ensorcèle la plus grand’ part des hommes) pour nous esleyer au ciel. À ceste cause, S. Paul, Col., IT, voulant inciter les fidèles à regarder en haut, et les exhorter à la méditation de la vie céleste, leur propose Christ auquel seul il faut chercher parfaite félicité : comme s’il

disoit que c’est une chose absurde et mal{au ciel, laissent yci croupir leurs âmes séante, que ceux desquels le thrésor est | fichées en terre.

MATTH. VI. MARC

22 La lumière’ du corps c’est l'œil. Si donc ton œil est simple, tout ton corps sera esclairé :

23 Mais si ton œil est malin, tout ton corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toy, sont ténèbres, combien grandes seront icelles ténèbres ?

24 Nul ne peut servir à deux maistres : car ou haïra l'un, et aimera l'autre : ou il se tiendra à l’un, et mesprisera l'autre. Fous ne pouvez servir à Dieu et aux richesses.

1) Ou, lanterne.

22 La lumière du corps c’est l'œil. I nous faut avoir mémoire de ce que j'ay dit ci-devant, que ce sont yci sentences coupées, et non pas un propos continuel.

Or le sommaire de ceste sentence est, que les hommes faillent par nonchalance et faute d'avis, pource qu’ils ne regardent pas droit au but comme il faloit. Car d’où vient qu’ils S’esgarent vileinement, ou se heurtent, ou choppent, sinon que par un jugement corrompu, en aimant mieux . obéir à leurs cupiditez qu’à la justice de Dieu, non-seulement ils estouffent la lumière de raison qui devoit gouverner leur vie, mais la convertissent du tout en ténèbres ? Christ use d’une similitude, appelant l’œil le flambeau ou la lampe de tout le corps : comme s’il disoit, Quand les hommes cheminent, ce ne sont pas les mains ou les pieds ou le ventre qui les addressent au chemin, mais l’œil seul conduit et guide tous les autres membres. Si doncques les pieds et les mains se transportent follement où il ne faut point, la faute en sera à imputer aux yeux.

I faut maintenant applicquer la similitude à l’âme. Les affections sont comme mem-

LUC XI

34 La chandelle du corps, c'est l'œil. Si donc ton œil est simple, tout ton corps aussi sera esclairé : mais s’il est malin, lon corps aussi sera ténébreux.

35 Regarde donc que la lumiere qui est en toy, ne soyent ténèbres.

36 Si donc tout ton corps est esclairé, n'ayant aucune partie ténébreuse, il sera esclairé par tout, comme quand la chandelle l’esclaire par sa lueur.

LUC XVI

13 Nul serviteur ne peut servir à deux maistres : car ou il en haïra l’un, et aimera l'autre: ou il se tiendra à l'un, et mesprisera l'autre.

ous ne pouvez servir à Dieu et aux richesses.

bres d’icelle : mais pource qu’elles sont aveugles d’elles-mesmes, elles ont besoin d’addresse et de conduite. Dieu donc a mis la raison en l’homme pour les ranger, et luy servir de lanterne ou lumière en monstrant le chemin. Mais qu’avient-il le plus souvent? C’est que les hommes corrompent d’eux-mesmes et pervertissent tout ce que Dieu leur avoit donné de bon sens, en sorte qu’il ne leur demeure une seule estincele de lumière. II appelle œil pur, qui n’est couvert daucune maille, ni chassieux, ni entaché d’autre vice. Il prend L’œil malin, pour gasté ou endommagé et mal seur : Le corps esclairé pour celuy qui est illuminé, en sorte qu’il ha toutes ses actions bien compassées : et Le corps ténébreux, pour celuy qui s’esgare en diverses sortes par un mouvement confus. Nous voyons donc (comme j'ay desjà dit) que par ces mots Christ redargue la nonchalance des hommes, lesquels ne daignent pas ouvrir les yeux de l’entendement pour gouverner leurs affections. Au reste, quant à ce que les Papistes recueillent d’yci que les hommes ont en eux raison et prudence, en

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

sorte qu’ils ont une élection libre du bien et du mal, C’est une chose frivole : car Christ ne traitte point yci que c’est que nous pouvons faire, mais Comment nous devons Ccheminer, asçavoir en regardant tousjours à quelque certain but : et quant et quant il monstre que tout le cours de la vie humaine est ténébreux, pour ce que personne ne se propose une droite fin, mais tous se laschent la bride à suyvre le mal d’une affection désordonnée. Je confesse bien que lés hommes ont une raison naturelle, par laquelle ils discernent entre les vices et les vertus : mais je di quant et quant qu’elle est tellement corrompue par le péché, qu’à chacun pas elle défaut. Cependant il ne s'ensuit pas que les hommes n’attirent à eux volontairement les ténèbres, comme S'ils fermoyent les yeux pour ne veoir point la lumière qui se présente à eux : car à leur escient et de propos délibéré ils sont transportez après leurs concupiscences.

23 Si donc, etc. Il appelle Lumière la raison tant petit que puisse estre ce qui en est demeuré de reste aux hommes après la cheute d'Adam : et les Ténèbres, les affections corrompues et brutales. Le sens est donc, qu’il ne se faut pas esbahir si les hommes se veautrent si vilenement comme bestes brutes dedans le bourbier des vices, veu qu'il n’y a point en eux de raison pour réprimer et ranger les affections de la chair aveuglées et ténébreuses. Il dit aussi que la lumière est convertie en ténèbres non-seulement quand les hommes laissent tellement dominer les affections perverses de la chair, qu’elles oppriment le jugement de leur raison, mais aussi quand addonnans leurs entendemens à pensées mauvaises et desréglées, ils devienent comme bestes brutes. Car nous voyons comment les hommes par leur malignité tournent en finesse toute la prudence qui leur estoit donnée, comment ils se fouyssent de profondes pensées, et songent creux, ainsi que dit le Prophète, comment se fians à leurs subterfuges ils se mocquent de Dieu sans honte aucune : brief ils essayent de monstrer leur esprit à se perdre et ruiner en dix mille sortes. Et pourtant Christ

ne prononce pas sans cause qu'il ne se peut faire qu’en la vie des hommes ne règnent des ténèbres horribles et plus qu’espesses, veu qu'ils prenent plaisir à estre aveugles. Il y a mesme sens aux paroles de saint Luc, sinon que Christ conjoint là ceste sentence avec celle qui a esté ci-devant exposée en sainet Matthieu, Ve, chap. Nul n’allume la chandelle, et la met en lieu caché, etc. D’avantage, en lieu de ceste conclusion, Si la lumière qui est en toy sont ténèbres, il met une exhortation, Regarde que la lumière qui est en toy ne soyent ténèbres : comme s’il disoit, Donne-toy garde que ta raison qui devoit reluire comme une chandelle pour régler tes œuvres, ne pervertisse et remplisse de ténèbres toute la vie. Après cela, il met que quand le corps est illuminé par l'œil, tout ce que font les membres est compassé d’une bonne mesure, comme quand la chandelle est allumée, la clarté se espand et donne en tous endroits deada chambre.

24 Nul ne peut. Christ revient à la doctrine précédente, asçavoir pour retirer ses disciples d’avarice. Il avoit dit au paravant que le cœur de Phomme est fiché et attaché à son thrésor : maintenant il remonstre que ceux qui S’addonnent aux richesses, leurs cœurs renoncent le Seigneur : car la plus grand’ part des hommes se flatte d’une vaine couverture, en se faisant à croire qu’ils peuvent partir ou moyenner entre Dieu et leurs cupiditez : mais Christ déclare qu’il est impossible qu’un homme obéisse à sa chair et à Dieu tout ensemble. IT n’y a point de doute que ce n’ait esté lors un proverbe tout commun, que nul ne peut servir à deux maistres ensemble. Ce qui estoit doncques receu par une opinion commune de tous, il le prend pour présupposé et résolu, et lapplique ainsi à son propos, que quand les richesses dominent en l’homme, Dieu est despouillé de sa domination. Vray est qu’il n'est pas impossible que ceux qui sont riches servent à Dieu : mais si est-ce que quiconques se rend serf aux richesses, il faut nécessairement qu’il se soustraye de la puissance et domination de Dieu : car avarice nous rend tousjours esclaves du diable. Jay

mis à l'endroit de ce texte un propos que sainct Luc récite en un autre passage, pource que puis que les Evangélistes entrelacent par-ci par-là, ainsi qu’il se trouve, des sentences prinses de la doctrine de Jésus-Christ, sans avoir esgard si c’est leur droit lieu, nous ne devons pas aus$i faire Conscience de les conjoindre ensemble. Au reste, ce qui est yci dit spécialement des richesses, peut estre estendu proprement à toutes autres espèces de vices, veu que Dieu en tous endroits recommande tant syncérité et rondeur, au contraire ha en abominatiôn le cœur double, que tous ceux-là s’abusent qui pensent qu’il se contentera de la moitié de leur cœur. Tous confessent bien de bouche que Dieu n’est point vrayement servi s’il n’Ÿ a une affection entière, mais ils le nient de faict, en voulant accoupler et accorder des choses toutes contraires. Je ne laisseray point, dira Pambitieux, de servir à Dieu, encore que j'employe une bonne pañïtie de mon esprit

MATTH. VI

25 Pourtant, vous di-je, n'ayez point souci pour vostre vie que vous mangerez, et que vous boirez: ne pour vostre corps, de quoy vous serez veslus*. La vie n'est-elle point plus que la viande, et le corps plus que le vestement ?

26 Regardez aux oiseaux de l'air : car ils ne sèment, ne moissonnent, ni assemblent en greniers : et vostre Père céleste les nourril : nestes-vous pas beaucoup plus excellens que eux.

97 Et qui est celuy d’entre VOUS qui par Son Souci puisse adjouster à sa Slalure une coudée ?

98 Et pourquoy estes-vous en souci du vestement? Apprenez bien comme croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne Jilent.

99 Néantmoins je vous di que Salomon mesmes en toute? sa

1) 1 Pierre, V, 7. Ps., LV, 22. Phil, IV, 6. 1 Tim., VI, 8.

MARC

à humer de l’honneur. Les avaricieux, voluptueux, gourmans, yvrognes, paillars, et cruels, en diront autant chacun en son endroit : Comme S'il estoit possible qu’ils servissent en partie! à Dieu, quand on voittout manifestement qu’ils luy font la guerre de propos délibéré. Il'est bien vray que les fidèles mesmes ne sont jamais si entièrement addonnez à l’obéissance de Dieu, qu'ils ne soyent Souvent retirez par les affections corrompues de la chair : mais pource qu’ils gémissent sous Ceste misérable servitude, et Sy desplaisent, et ne servent point autrement à la chair sinon maugré eux et contre leur vouloir, on ne peut pas dire qu’ils servent à deux maistres : car Dieu approuve leurs affections et diligences, tout ainsi que S'ils luy rendoyent une obéissance parfaite. Mais ce passage est pour condamner l'hypocrisie de ceux qui se flattent en leurs vices, comme s'ils pouvoyent accorder la lumière avec les ténèbres.

LUC XII

22% Adonc il dit à ses disciples, Pour ceste cause je vous di, Ne soyez en souci de vostre vie que vous mangerez, ne de vostre corps de quoy vous serez vestus.

23 La vie est plus que la viande, et le corps plus que le veste-

24 Considérez que les corbeaux ne sement point ni moissonnent, ei n'ont point de celier, ne de grenier, et toutesfois Dieu les nourrit: de combien valezvous mieux que les oiseaux.

25 Et qui est celuy de vous qui par son souci puisse adjousler une coudée à sa stature ?

26 Si donc vous ne pouvez mesmmes ce qui est très petit, pourquoy vous souciez-vous du reste ?

27 Considérez cominent croissent les lis: ls ne travaillent ni ne filent : él je vous di que Sa-

2) Ou, avec toute

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

gloire n'a point esté accoustré comme l’un d'iceux.

30 Si Dieu donc vest ainsi l'herbe des champs qui est aujourd’'huy, et demain est mise au four, ne vous vestira-il pas beaucoup'plustost, 6 gens de petite foy ? |

En tout ce propos Christ reprend la trop grande solicitude de laquelle les hommes se tormentent pour leur vivre et leur vestement, et quant et quant adjouste le remède pour guarir ceste maladie. Quand il leur défend d’avoir souci, il ne faut pas prendre cela si précisément et cruement, comme s’il vouloit oster aux siens tout soin. Car nous sçavons que les hommes sont nais à ceste condition, qu’il faut qu'ils ayent quelque soin : et qui plus est cela est bien une partie des misères desquelles le Seigneur nous a chargez pour punition, afin de nous humilier. Mais pour deux causes il condamne tout souci desréglé et excessif : asçavoir pource que les hommes en ce faisant se tormentent en vain, et se minent l'esprit en estendant leur soin plus avant qu’il ne leur est permis, ou que ne porte leur vocation : en après, pource qu'ils s'attribuent plus qu’il ne convient, et se fians en leur propre industrie, ne s’addonnent pas à invoquer Dieu. Ceste promesse ne doit jamais estre mise en oubli. Que quand les infidèles s’en iront coucher bien tard, se lèveront matin, et mangeront du pain d'angoisse, les fidèles jouiront par la grâce de Dieu d’un bon repos et d’un dormir tranquille, Ps. CXX VII, y. 2, Combien donc que les enfans de Dieu ne soyent pas sans travail et solicitude, toutesfois (à proprement parler) on ne dira pas qu’ils sont en souci pour leur vie, d'autant que s’appuyans sur la providence de Dieu ils reposent en tranquillité. De ceci il est aisé à recueillir en quelle sorte il nous faut avoir soin de nostre nourriture : c’est asçavoir qu’un chacun de nous travaille selon que porte Sa vocation, et que le Seigneur le commande : en après, que la nécessité particulière d’un chacun le solicite à invoquer Dieu. Un tel soin tient le milieu entre

lomon mesme en toute sa gloire n'estoil point vestu comme l'un d'eux.

28 EL si Dieu vest ainsi l'herbe qui aujourd'huy est au champ, el demain est mise au, four : combien plus vous vestira-il, 6 gens de petite foy ?

une nonchalance lourde, et les tormens d'esprit excessifs, desquels les incrédules se tuent. Et si nous considérons bien les paroles de Christ, il ne nous défend pas tout soin, mais seulement celuy qui procède de desfiance. Ne soyez point (dit-il) en souci que c’est que vous mangerez ou que vous boirez. Or cela est le propre de ceux qui tremblent de peur d’avoir faute et d’endurer povreté, comme si d'heure en heure la viande leur devoit faillir.

25 La vie n'est-elle point plus. I argumente du plus grand au plus petit. I avoit défendu d’estre en trop grand souci comment on pourroit passer la vie : maintenant il met la raison, Que le Seigneur qui a donné la vie ne souffrira pas que les choses qui sont nécessaires pour l’entretenir nous défaillent. Et de faict, nous faisons une grande injure à Dieu toutes fois et quantes que nous-nous desfions d’avoir nostre nourriture ou vestement, comme s’il nous avoit jetté en terre à l'aventure : car quiconques est bien asseuré qu’il sçait bien quelle est la condition de nostre vie, de laquelle il est autheur, cestuy-là ne doutera point qu’il n’avise bien à prouvoir à nos nécessitez.

Ainsi doncques, toutes fois et quantes que nous-nous trouvons surprins de quelque crainte ou solicitude pour nostre nourriture, qu’il nous souviene que Dieu aura soin de nostre vie, laquelle il nous a donnée.

26 Regardez aux oiseaux de l'air.

C'est-ci le remède que j'ay dit, asçavoir que nous apprenions de nous reposer en la providence de Dieu : car infidélité est la mère de toutes les solicitudes qui passent mesure. Et pourtant le souverain et seul remède pour corriger avarice est, que nous embrassions les promesses de Dieu, par lesquelles il déclare qu’il aura soin de nous. Suyvant cela l’Apostre vou-

lant retirer d’avarice les fidèles, Héb. XIT, 5, conferme icelle doctrine, pource qu’il est escrit, Je ne te laisseray point, et ne t’abandonneray point, Josué, I, Le sommaire -doncques de ceci est, qu’il nous exhorte à nous fier en Dieu, lequel ne mesprise pas une de ses créatures jusques aux plus petites. Il faut bien noter ce qu’il dit, Que le Père céleste nourrit les oiseaux. Car combien que ce soit un miracle comment ils peuvent tousjours trouver de quoy se nourrir, toutesfois qui est celuy d’entre nous qui viene à considérer que la vie de ces petites bestes dépend de ce que Dieu daigne bien estendre sa providence jusques à icelles?

Que si nous avons cela bien avant imprimé en nos esprits, que la main de Dieu fournit la nourriture des oiseaux, aiséement nous en espérerons autant pour nous qui sommes créez à son image, et avouez au nombre de ses enfans. Quand il dit que les oiseaux ne sèment etne moissonnent:

il ne veut pas par ces paroles nous inciter à oisiveté et paresse : mais il entend seulement qu’encores que tous moyens défaillent, la seule providence de Dieu nous doit suffire, laquelle fournit abondamment aux bestes tout ce qu’il leur faut. Sainct Luc en lieu des oiseaux, met les corbeaux, faisant paraventure une allusion à ce qui est dit au Pseaume, Ps.

CXLVII, v. 9, Lequel donne la nourriture aux petis du corbeau qui crient à luy. Or aucuns pensent que David ait expresséement parlé des corbeaux, pource que le père et la mère les abandonnent incontinent qu’ils sont nais : et par ainsi il faut nécessairement recognoistre qu'ils sont nourris par la main de Dieu. Et de là il appert que Christ n’a voulu autre chose sinon enseigner les siens de remettre tout leur souci en Dieu.

27 Et qui est celuy d’entre vous qui par son souci. Christ condamne yci un autre vice qui est quasi tousjours conjoint avec le souci désordonné de la nourriture : c’est asçavoir que l’homme mortel s’attribuant plus qu'il ne luy est permis, présume bien de passer ses limites par une outrecuidance plene de sacrilége.

Je cognoy, dit Jérémie, que la voye de

l’homme n’est pas en luy, et qu'il n’est pas en l’homme daddresser ses pas. Jérém., X, 33. Mais à grand’peine s’en trouve-il de cent l’un qui ne se promette de sa propre industrie et vertu tout ce qu'il luy plaist. De là vient que s’attribuans de faire venir les choses à telle issue qu’ils demandent, ils ne font point de conscience dentreprendre tout ce qui leur vient en la fantasie sans se soucier de Dieu. Christ pour corriger ceste audace enragée, dit que tout ce qui appartient à sustanter nostre vie, dépend de la seule bénédiction de Dieu. Car c’est autant comme s’il disoit que les hommes se tormentent Sans raison, puis que tout leur travail est vain et inutile, tous leurs soucis ne proufitent de rien, sinon en tant qu’il plaist à Dieu les bénir : ce qui est plus clairement exprimé en sainet Luc, Si vous ne pouvez mesmes ce qui est très pelit, pourquoy vous souciez-vous des autres choses? Car par ces mots il appert assez qu'il ne condamne pas là seulement la desfiance mais aussi l’orgueil, en tant que les hommes s’attribuent beaucoup plus desprit et avis que leur mesure ne porte.

29 Que Salomon mesme en toute sa gloire. Le sens est, Que la bénignité de Dieu qui reluit aux herbes et fleurs, sur-

| monte tout ce que les hommes peuvent

faire par leurs richesses, puissance ou autre moyen quelconque : afin que les fidèles s’asseurent que rien ne leur défaudra qu’ils n’ayent plein contentement, encores que {ous moyens cessent, pourveu que la seule bénédiction de Dieu soit sur eux. O gens de petite foy ! Non sans cause Christ redargue en cest endroit le défaut ou l’imbécillité de la foy. Car tant plus nous avons grand soin de la vie présente, selon le naturel de nostre esprit terrestre et grossier, d'autant plus se monstre nostre infidélité, si toutes choses ne vienent à souhait. Et pourtant plusieurs, lesquels en prospérité et estans à leur aise semblent avoir quelque foy, pour le moins passable, sont tout esperdus si tost que quelque danger de povreté se présente.

MATTH. VI

31 Ne soyez donc en souci, disans, Que mangerons-nous ? ow que boirons-nous? ou de quoy serons-nous vestus ?

32 Peu que les Payens sont apres à chercher toutes ces choses. Car vostre Père céleste cognoist que vous avez besoin de toutes ces choses.

33 Mais cherchez premièrement le règne de Dieu, et sa justice, et toutes ces choses vous seront baillées par-dessus *,

34 Ne soyez donc en souci pour le lendemain : car le lendemain se souciera pour soy-mesme : à chasque jour suffit son affliction ?.

1) Ou, d'avantage et en outre. 2) Ou, angoisse.

Il y à yei un mesme but qu’en la doctrine précédente : asçavoir que les fidèles se confians au soin paternel de Dieu, et espérans de luy tout ce qu’ils sentent leur faire besoin, se déportent de tout chagrin et soin excessif. Il leur défend d’estre en souci : ou de demander, comme dit sainct Luc, asçavoir à la façon de ceux lesquels regardent çà et là, ne pensans point cependant à Dieu, auquel seul ils devoyent avoir les yeux fichez : et lesquels ne se donnent jamais de repos, s'ils ne voyent devant leurs yeux bonne provision : et mesmes lesquels n’atiribuans point à Dieu l'office de conserver et maintenir le monde, bruslent et sont tormentez d’une inquiétude continuelle. Quand il dit que Les Payens sont après à chercher toutes ces choses : il reproche une ignorance et bestise par trop lourde, de laquelle procèdent tous tels soucis. Car d'où vient que les incrédules ne sont jamais paisibles et en un estat tranquille, sinon qu’il leur semble que Dieu dort oi- Sif au ciel, ou pour le moins qu'il ne pourvoit point aux affaires des hommes, Pour nourrir comme ses domestiques ceux . qu'il à une fois receus sous sa protection? Ainsi, il signifie par ceste comparaison, que ceux-là ont mal proufité, et ne Sçavent point encores la première leçon

MARC. LUC XII

29 Fous donc ne demandez point que vous mangerez, Ou que vous boirez, et ne SOYEz en SUSPENS.

30 Car les gens du monde sont après & chercher toutes ces choses : mais vostre Père scail que vous avez besoin de ces choses.

31 Ainsi plustost cherchez le royaume de Dieu et toutes ces choses vous seront baillées par-dessus.

32 Ne craignez point petil troupeau : car il a pleu à vostre Père de vous donner le Royaume.

de la doctrine de Dieu, lesquels ne contemplent par les yeux de la foy, la main de Dieu plene d’une abondance occulte de tous biens, afin d’attendre de là leur vivre paisiblement et en repos desprit.

Vostre Père céleste, dit-il, cognoist que vous avez besoin de toutes ces choses :

comme s’il disoit que tous ceux qui sont en si grand peine pour leur nourriture, ne portent non plus d'honneur à la bonté paternelle de Dieu, et à sa providence secrète, que les incrédules.

.29 Luc. Ælne soyez en suspens. Ceste clausule respond à la dernière sentence qui est en sainct Matthieu, Ne soyez en souci pour le lendemain. Car Christ taxe un autre vice, asçavoir que les hommes voulans pourveoir à leurs affaires, embrasseroyent volontiers beaucoup de cent années. Le mot Grec dont use sainet Luc signilie proprement Regarder d'enhaut, et estendre sa veuë bien loin : ce que on dit communéement, Faire de longs discours, Ou estre en suspens, Comme aussi nous lavons traduit. Car les affections turbulentes de nostre chair ne cessent jamais de se démener, que elles n’ayent r'emué cent fois le ciel et la terre. Et ainsi il advient qu’elles ne donnent aucun lieu à la providence de Dieu. Voylà donc pourquoy une trop grande curiosité est con-

damnée, pource que par icelle nous-nous donnons de la peine et de l’ennuy sans propos, et ainsi de nous-mesmes nousnous faisons misérables devant le temps.

Ce que dit S. Matthieu, qu'à chacun jour suffit son affliction, tend à ce que les fidèles apprenent de modérer leurs soucis, et ne présument point d’estre pourvoyans outre la mesure de leur vocation. Car (comme il a esté dit) ce passage ne condamne pas tout soin, mais seulement celuy qui extravague hors des limites par des circuits obliques, et esquels il n’y a nulle fin.

33 Matth. Mais cherchez premièrement le règne. Il use d’un autre argument pour réprimer le trop grand souci de la nourriture. Car cela démonstre une grande et lourde nonchalance quant à lâme et à la vie céleste. Ainsi doncques Christ admoneste que c’est renverser tout ordre, quand les hommes qui sont nais pour une meilleure vie, s’addonnent du tout aux choses terriennes. Or quiconque donhera le premier lieu au règne de Dieu, ne se employera que par bonne mesure à avoir Soin de la nourriture. Car il n’y a rien plus propre pour réprimer la folie de nostre chair, afin qu’elle ne s’esgaye durant le cours de la vie présente, que la méditation de la vie céleste. Le mot de Justice, se peut rapporter tant à Dieu comme à son règne. Car nous sçavons que le règne de Dieu consiste en justice,

MARC IV

c’est-à-dire au renouvellement spirituel de Ja vie. Quand il dit que Toutes autres choses seront bailléés avec : il signifie que les choses qui appartienent à la vie présente sont comme un accessoire qu’on donne par-dessus, et que pourtant elles doyvent estre tousjours en moindré recommandation que lé règne de Dieu.

32 Luc. Ne craignez point petit troupeau. Par ceste sentence Christ Conferme la fiance et asseurance à laquelle il avoit exhorté les siens. Car Comment est-ce que Dieu refuseroit la viande corruptible et de petit pris aux siens, lesquels il a adoptez pour héritiers de son Royaume? Et nomméement il appelle les siens Petit troupeau, afin qu’ils ne pensent point que Dieu les prise moins, si pour leur petit nombre ils ne sont rien estimez dans le monde. Par ce mot, Z{ a pleu, ou, C’a esté le bon plaisir de vostre Père : il signifie que là vie éternelle procède d’une source de miséricorde gratuite. Le mot de Donner, en monstre encore autant.

Or puis que Christ déclare apertement que Dieu nous a donné le Royaume, et non pour autre cause sinon d'autant qu’il luy a ainsi pleu, c’est une chose toute claire qu’il n’est point acquis par aucuns mérites des œuvres. Et pourtant toutes fois et quantes que le Seigneur nous resveille à l'espérance de la vie éternelle, qu’il nous souviene qu'il ne faut point estre en crainté pour la nourriture ordinaire.

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