‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 18 sur 58 · MARG V · texte numérisé non relu

MARG V

35 Luy encores parlant, quelques-uns arrivèrent de chés le principal de la synagogue, disans, Ta fille est morte, pourquoy travailles-tu plus le Maistre?

36 Et incontinent que Jésus eut ouy ceste parole qui se disoit, il dit au principal de la synagoque, Ne crains point, croy seulement.

37 Et ne permit point qu'aucun le suyvist, sinon Pierre, et Jaques et Jehan frère de Jaques.

38 Puis il veint en la maison du principal de la synagogue, et veit le tumulte, et ceux qui pleuroyent et menoyent gros dueil.

39 Et lors estant entré dedans, il leur dit, Pourquoy vous tourmentez-vous et pleurez? la fillette n’est point morte, mais elle dort.

40 Et ils se rioyent de luy. Mais les ayant tous jettez dehors, il print le père et la mère de la fillette, et ceux qui estoyent avec luy, et entra où la fillette gisoit.

44 ET ayant pris la main de la fillette, luy dit, Thalitha cumi, qui vaut autant à dire que, Fille (je te di) lève-toy.

42 Et incontinent la fillette se leva, et cheminoit : car elle estoit aagée de douze ans, dont ils furent estonnez d'un grand estonnement.

43 Et àl leur commanda fort que personne ne le sceust : et puis dit quon luy donnast à manger.

LUC VIII

49 Comme il parlcit encore, quelqu'un de chés le principal de la synagogue veint, luy disant, Ta fille est morte, ne travaille point le Maistre.

50 Mais Jésus l'ayant ouy, ilrespondit au père de la fille, disant, Ne crains point :

croy seulement, et elle sera quarie.

51 Et quand il fut entré en la maison, il ne permit personne entrer, sinon Pierre, el Jaques et Jehan. et le père et la mère de la fille.

52 Or tous la pleuroyent, et la plaignoyent. Mais il dit, Ne pleurez point, elle n'est point morte, mais elle dort.

53 Et ils se rioyent de luy, scachans qu'elle estoit morte. ‘

54 Adonc les ayant jettez tous dehors, et prins la main d’icelle, il cria, disant, Fille, lève-toy.

55 Et son esprit retourna, et se leva incontinent: et il commanda quon luy donnast à manger.

56 Æt le père et la mère d’icelle furent estonnez. Mais il leur commanda qu'ils ne dissent à personne ce qui avoit esté fait.

rien. Car par ce mot, Croy tant seulement, il signifie que quant à luy il n'aura point faute de vertu et puissance, pourveu que Jaïrus luy donne entrée par foy:

et quant et quant il l’exhorte à eslargir son cœur d’une bonne asseurance et certitude : pource que il ne lui faut pas craindre d'avoir une foy qui s’estende plus que la

vertu de Dieu infinie. Et de faict il en est ainsi en nous tous : Car Dieu se monstreroit beaucoup plus libéral envers nous, si ce n’estoit que nous sommes tant reserrez : mais la petitesse, et (par manière de dire) la chicheté de nostre foy, l’empesche de faire descouler plus abondamment ses biens sur nous. En somme, nous sommes enseignez par Ce passage, que nous ne pouvons passer mesure en croyant: car jamais nostre foy tant grande qu’elle puisse estre, ne comprendra la centième partie de la bonté de Dieu.

37 Et ne permit point qu'aucun. I a défendu qu'on les laissast entrer, ou pource qu'ils estoyent indignes de veoir de leurs yeux ce miracle, ou pource qu’il ne vouloit pas que il y eust si grand bruit de peuple, de peur de profaner le miracle.

Car il estoit beaucoup meilleur que la fille de laquelle on avoit veu le corps mort, veinst incontinent devant les gens vivante et pleine de vigueur. S. Marc et S. Luc disent qu'on n’y laissa entrer que trois des disciples : tous deux aussi y adjoustent le père et la mère de la fille : mais S. Marc seul, Ceux qui avoyent accompagné Jairus quand il veint pour prier Christ. S. Matthieu qui est plus brief, omet ceste circonstance.

52 Luc. Or tous pleuroyent. Les Evangélistes font mention du dueil et des pleurs, afin de monstrer la certitude de la résurrection. Sainct Matthieu aussi met nomméement, Qu'il y avoit des ménestriers : ce qu’on n’avoit pas accoustumé de faire, si la mort n’estoit toute certaine : asçavoir que quand on faisoit les apprests des funérailles, la flûte chantoïit piteusement. Or combien que leur intention estoit de faire honneur à leurs morts, et comme orner leur sépulture, toutesfois nous voyons comme tousjours le monde est enclin non-seulement à entretenir ses vices, mais aussi à les augmenter. Ils devoyent chercher tous moyens pour appaiser le dueil et l’ennuy : mais tout au contraire, comme s'ils ne péchoyent pas assez en se lamentant désordonnéement, ils s’y incitent par nouveaux aiguillons avec une ambition. Les Gentils ont pensé aussi que cela servoit de remède pour appaiser les âmes des trespassez : dont nous

pouvons recueillir, comment le pays de Judée estoit lors rempli de beaucoup de corruptions et diverses sortes d'abus.

39 Marc. Mais elle dort. Dormir se prend souvent en lEscriture pour estre mort : et n’y à point de doute que par ceste similitude prinse du repos temporel, est dénotée la résurrection à-venir. Mais yei Christ met nomméement différence entre le dormir et la mort, afin de donner espérance de vie : comme s’il disoit, Celle que vous pensez estre morte, vous la verrez bien tost resveillée. Or ce n’est pas de merveilles s’il a esté mocqué par des gens stupides et grossiers, lesquels s’amusoyent du tout à un dueil profane, et n’entendoyent point ce qu’il vouloit faire. Et toutesfois cela a encores servi pour plus grande confirmation du miracle, d'autant qu'on voit qu’ils ne doutoyent plus aucunement que la fille ne fust morte.

A1 Ayant prins la main d’icelle, cria. Combien que naturellement ce cri ne servoit de rien pour resveiller les sens de la fille, toutesfois Christ a voulu monstrer magnifiquement la vertu de sa voix, afin de mieux accoustumer les hommes à ouir sa doctrine. Il appert doncques par ceci combien est de grande eflicace la voix de Christ, laquelle pénètre jusques aux morts, en sorte qu'elle vivifie la mort mesme. Pour ceste cause S. Luc dit que son esprit retourna : comme s’il disoit qu’au commandement de Christ il reveint incontinent.

43 Mais il leur commanda. Combien que Christ n’avoit pas receu tous indifféremment à veoir la résurrection de céste fille, toutesfois le miracle ne pouvoit pas estre longtemps tenu caché. Et aussi il n’y eust point eu de raison de supprimer la vertu de Dieu, par laquelle tout le monde devoit estre préparé à la vie. Pourquoydoncques commande-il au père et à la mère de la fille de n’en dire mot? Paraventure qu’il vouloit qu’on teinst secret plustost le moyen que non pas le faict mesme, et Ce pour un temps seulement.

Car nous voyons qu’il a cherché aussi bien en d’autres endroits l’occasion et le temps propre. Ceux qui pensent que Christ a fait ceste défense au père et à la mères

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

afin de leur faire avoir plus grande envie d’en parler, vont chercher une eschappatoire qui est bien contraire. Je confesse bien que Christ n’a pas fait ce miracle qu’il pe le voulust estre divulgué : mais paraventure en un temps plus propre, ou

MATTH. IX

: 237 après que le peuple seroit départi, lequel ne tenoit aucune mesure ne modestie. Il leur à doncques voulu donner espace, pour considérer l’œuvre de Dieu en repos et en tranquilité de leurs esprits.

MARC. LUC

91 Et comme Jésus passoit outre, deux aveugles le suyvirent, crians et disans, Fils de David, aye

pitié de nous.

28 Puis quand il fut arrivé en la maison, les aveugles veindrent à luy, ausquels il dit. Croyezvous que je le peux faire ? Ils respondirent, Ouy,

Seigneur.

29 Adonc il toucha leurs yeux, disant, Il vous soit

fait selon vostre foy.

30 Et leurs yeux furent ouverts : et Jésus leur défendit avec menaces, disant, Prenez garde que per-

sonne ne le scache.

31 Mais eux estans partis, feirent courir la re-

nommée d'iceluy en tout ce pays-là

32 Et ainsi qu'ils sortoyent, voyci, on lui présen-

taun homme muet démoniaque.

33 Et quand le diable fut jetté hors, le muet parla!: dont les troupes s’esmerveillérent, disans, Oncques ne fut veue chose semblable en Israël.

34 Mais les Pharisiens disoyent, Il jette hors les

diables de par le prince des diables?.

1) Luc, XI, 14. 2) Marc, III, 22. Luc, XI, 15.

27 Et comme Jésus passoil outre. Les autres Evangélistes ne font point mention de ces deux miracles : pource que, comme nous avons dit autre part, et comme sainct Jehan le déclare apertement, leur intention n’a pas esté de réciter par le menu tous les faits de Christ, mais d’en

faire seulement un recueil sommaire pour |

prouver qu’il est le Messias. Or S. Matthieu récite que la veue à esté rendue à deux aveugles, mais non pas si soudainement que Christ avoit souvent accoustu mé de secourir aux povres souffreteux.

Car quand ils crient par le chemin il ne leur respond rien, mais comme faisant semblant de ne les appercevoir, il attend qu'ils vienent après luy jusques au logis:

et adonc il les interrogue de sa puissance, que c’est qu'ils en croyent. Ainsi il a voulu examiner leur foy, et par faict et par pa-

roles. Car les tenant en suspens, et mesme passant outre comme s’il ne les oyoit point, il esprouve leur patience, et quelle racine la foy a prinse en leurs cœurs. Et puis quand il leur demande s'ils croyent, il poursuit ce mesme examen. Mais on pourroit demander, si pour estre fidèles il suffit que nous soyons certains de la puissance de Dieu et de Christ. Car il semble que ces mots emportent cela, Croyez-vous que je le peux faire ? Mais il appert par d’autres passages de l’'Escriture, que la cognoissance de la puissance de Dieu est vaine et inutile, si nous ne sommes certains de sa volonté. Toutesfois Christ se contentant de leur response, loue leur foy, comme si tout ce qui est nécessaire y estoit. Je respon qu’ils avoyent desjà quelque appréhension de sa grâce, veu qu'auparavant ils ont

confessé qu’il estoit fils de David. Car par ce titre ils le recognoissoyent Rédempteur de leur nation, et autheur de tous biens. Luy doncques les interrogant touchant sa puissance, leur demande plus avant s'ils croyent à bon escient. Aïnsi doncques la foy comprend et embrasse la miséricorde et amour paternelle de Dieu, avec Sa puissance, et aussi la bonne volonté de Christ avec sa vertu, mais pource que les hommes communéement n’attribuent pas à la puissance de Dieu et à la vertu de Christ tant comme il faut, ce n’est pas sans cause que ceste demande est faite aux aveugles, s'ils croyent que Christ puisse ce qu’ils confessent de bouche. Combien que Christ a voulu simplement sçavoir s'ils parloyent d’affection de cœur, en luy attribuant lhonneur de Messias. Et leur foy est louée de ce qu’en ceste apparence basse et contemptible ils le recognoissoyent fils de David.

29 Selon vostre foy. Combien qu’il est yei parlé d’une grâce faite particulièrement à deux aveugles, toutesfois de ce propos de Christ il nous faut tirer une doctrine générale : asçavoir que jamais nous ne serons repoussez en nos requestes, pourveu que nous prions par foy. Et si ces deux ayans une foy bien petite, et qui n’estoit pas encore du tout formée, ont obtenu ce qu’ils demandoyent, aujourd’huy la foy de ceux lesquels conduits par l'esprit d'adoption, et appuyez sur le sacrifice du Médiateur, se présenteront devant Dieu, sera bien de plus grande efficace,

30 Jésus leur défendit. Ou il a voulu avoir d’autres gens pour tesmoins du miracle, ou différer en un autre temps le bruit d’iceluy. Quand doncques ils le publient incontinent par tout, leur faict est bien à reprendre. Car quant à ce qu’aucuns imaginent que Christ leur à défendu afin de les inciter plus fort, nous avons réfuté cela en un autre passage. Il ny a point de doute que ceste défense a eu quelque raison qui nous est incognue :

mais ces gens-ci par un zèle inconsidéré en ont fait bruit devant qu’il fust temps.

32 On luy présenta un homme muet.

Il est vray-semblable que cest homme n’estoit pas muet de nature, mais que le diable qui le possédoit luy avoit osté l’usage de parler: car tous muets ne sont pas démoniaques. Il estoit doncques tellement affligé et puni, qu’il apparoissoit par signes manifestes que l’esprit malin luy tenoit la langue liée. Quant à ce que la multitude voyant qu'il estoit guari, s’escrie Que le cas pareil nefut oncques veu en Israël: il semble que c’est une façon de parler hyperbolique et excessive.

Car Dieu avoit bien anciennement monstré sa gloire en ce peuple par de plus grans miracles. Mais paraventure qu'ils regardent à la fin du miracle, comme lors ils avoyent tous leurs esprits dressez à l'espérance de la venue du Messias. Certes ils vouloyent magnifier là présente grâce de Dieu, sans rien diminuer de celles qui estoyent passées. Aussi il faut noter que ce n’est pas un propos prémédité, mais lequel leur est venu en la bouche par une admiration soudaine.

34 Mais les Pharisiens disoyent. Par ceci il appert comment ils estoyent transportez d’une merveilleuse forcènerie, veu qu'ils n’ont point de honté de calomnier et diffamer d’une injure détéstable une œuvre de Dieu si excellente. Car il faut noter l’antithbèse et contrariété qui est entre la louange du peuple, et le blasme de ceux-ci. Car quand le peuple dit que jamais le semblable n’adveint en Israël, c’est une confession procédante d’un sentiment dela gloire de Dieu. Dont il appert encore mieux que ces gens ont du tout esté enragez, d’oser ainsi despiter et maudire Dieu comme en face. Toutesfois ce passage nous monstre aussi que quand l’impiété est venue en un aveuglement extrême, il n’y à œuvre de Dieu si évidente qu'elle ne renverse et pervertisse. C’est bien un monstre incroyable, que des hommes mortels s’eslèvent contre leur Créateur: mais d'autant plus faut-il craindre cest aveuglement qui est une vengence que le Seigneur envoye sur les meschans, après qu’il les a longuement supportez.

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

MATTH. IX

35 Et Jésus tournoyoit par toutes les villes et bourgades, enseignant en leurs synagogues, et preschant l'Evangile du règne, et quarissant toute sorte de maladies, et toute sorte de langueur entre le

LUC

peuple ?.

36 Æt voyant la multitude, il eut compassion d'icelle, à cause qu’il estoyent escartez et espars comme

brebis qui n'ont point de pasteur ?.

37 Adonc il dit à ses disciples, Certes la moisson

est grande, mais il y a peu d'ouvriers?,

38 Priez donc le Seigneur de la moisson qu'il

pousse des ouvriers en sa moisson.

4) Matth., IV, 24. Marc, NI, 6. Luc, XIII, 22.

35. Et Jésus tournoyoit. Ceci est dit par une manière de prévenir une objection, afin que nous sçachions que tout le ministère de Christ n’est pas yci déduit par le menu, d'autant qu’il s’est employé continuellement en sa charge: asçavoir à publier la doctrine de salut, et puis la confermer en adjoustant les miracles.

Nous avons desjà dit en un autre lieu de ce mot, £Evangile du Règne, qu’il est ainsi nommé à cause de l'effet et du fruit qui s’en ensuit: pource que le peuple qui estoit en une dissipation misérable, Dieu Va rassemblé à soy par ce moyen, afin de . régner au milieu d’iceluy. Et certes il a dressé son siége, non pour autre Cause, . Sinon afin de donner à tous les siens une félicité parfaite. Toutesfois qu'il nous souviene qu'il nous faut estre humiliez et assujetis à Dieu, afin que nous soyons par luy eslevez en la gloire céleste.

36 JL eut compassion d'icelle. De ceci premièrement nous recueillons quelle estoit la nonchalance des Sacrificateurs, lesquels estans espandus par tout le pays pour esclairer au peuple par la lumière de la doctrine céleste, estoyent des ventres oisifs. Il est vray que bien fièrement ils se disoyent estre prélats du. peuple :

et ceux qui se glorifioyent de ce titre Westoyent pas en: petit nombre : toutesfois Christ n’en advoue pas un de tous ceux-là pour pasteur. On voit aujourd’huy une semblable confusion et dissipation en a Papauté, laquelle toutesfois est plene

2) Marc, VI, 34.

3) Luc, X, 2. Jean., IV, 35.

de gens qui se disent pasteurs: car c’est une vermine infinie de ceux qui sous le nom de Clergé, mangent le povre peuple.

Et combien qu’ils ne soyent que des chiens muets, toutesfois ils n’ont point de honte de se vanter avec grand’pompe de leur hiérarchie. Mais il nous faut bien escouter la sentence de Christ, laquelle prononce qu’il n’y à point de Pasteurs là où il n’y à nuls ouvriers, et que les brebis sont errantes et vagabondes, lesquelles on ne rassemble point en la bergerie de Dieu par la doctrine de l'Evangile. Quant à ce qu’il en ha compassion, il se monstre estre fidèle ministre du Père à avancer le salut du peuple, pour lequel il avoit prins nostre chair. Or combien que maintenant estant au ciel il ne retient pas les mesmes affections ausquelles il à voulu estre sujet en ceste vie mortelle, toutesfois il n’a pas quitté le soin de son Eglise, qu’il ne regarde tousjours ses brebis esparses, ou plustost son troupeau cruellement chassé et deschiré par les loups.

37 La moisson est grande. Par ceste similitude il signifie qu’il ÿ en a beaucoup du peuple disposez à recevoir l'Evangile :

car combien que le plus grand nombre a depuis rejetté vileinement et par une meschante ingratitude le salut qu’on luy présentoit, toutesfois il compare à une grande moisson quelque nombre des éleus qui estoyent meslez avec les incrédules :

pource que Dieu estime plus la petite compagnie des siens, que tout le reste du

monde. Or combien que plusieurs lors s’ingéroyent, toutesfois pource qu’il y en avoit bien peu qui se portassent fidèlement, Christ ne les tient point pour ouvriers : car il prend ce mot D’ouvriers, en la bonne partie. Quand sainct Paul se complaind des mauvais ouvriers, il use de ce mot, ayant esgard à leur vaine vanterie, 2 Cor. XI, 43 : car il ne eust jamais baillé ce titre d'honneur à ceux qui ne taschoyent qu'à guaster et destruire, n’eust esté qu'il se vantoyent de cette fausse couverture. Priez doncques le Seigneur de la moisson. Pource que jamais homme

ne viendra de soy-même à estre fidèle eL bon ministre de l'Evangile, et pource qu’il n’y en à point d’autres qui se portent fidèlement en la charge d'enseigner, sinon ceux lesquels le Seigneur suscite et garnit des dons de son sainct Esprit : toutesfois et quantes que nous voyons qu'il y a faute de bons Pasteurs, nous devons lever les

yeux à luy, afin qu’il y remédie. Or ceste

prière ne fut jamais tant nécessaire comme elle est maintenant en ceste horrible dissipation de l'Eglise que nous voyons par

MATTH. VII

23 Et quand il fut entréen la nasselle, ses disciples le suyvirent.

24 Et voyci, une grande esmotion adveint en la mer, tellement que la nasselle estoit couverte des flots. Or il dormoit.

25 Adonc les disciples veindrent, et l’'esveillèrent, disans, Seigneur, sauve-nous : nous périssons.

26 Etil leur dil, Gens de petite foy, pourquoy estesvous craintlifs ? Alors il se leva et tanca les vents et la mer:etgrande tranquillité fut faite.

27 Adonc les gens s’esmerveillèrent, disans, Quel est cestuy-ci, que les vents aussi el la mer luy obéissent ?

MARC IV

35 Ce jour-là quand le vespre Jut venu, il leur dit, Passons delà l’eau.

36 Et après avoir laissé la multitude, ils le prindrent ainsi qu'il estoit en la nasselle : or y avoit-il aussi d'autres petites nasselles avec luy.

37 Lors un grand tourbillon de vent se leva, tellement que les ondes se jelttoyent en la nasselle, de sorte qu’elle S'emplissoit desjà.

38 Or estoit-il en la pouppe, dormant sur un oreillier : adonc ils l’esveillèrent, et luy disent, Maistre, ne te chaut-il que nous périssons ?

39 Quand il fut esveillé il tanca le vent, et dit à la mer, Taistoi: et te tiens: coye. Lors levent cessa, et fut faite grande tranquillité.

40 Puis il leur dit, Pourquoy estes-vous ainsi craintifs? Comment n'avez-vous point de foy?

41 Ets craignirent de grande crainte, disans l'un à l'autre, Mais qui est cestuy-ci, que le vent et la mer luy obéissent.

LUC VII

22 Il adveint un jour quil monta en une nasselle, et ses disciples : et leur dit, Passons outre le lac: et ils se partirent.

23 Or comme ils vogoyent, il s'endormit, et une lempeste de vent descendit, au lac, et s’emplissoyentdeeau, et estoyent en péril.

24 Adonc drent à luy, et l'esveillérent, disans, Maistre, maistre, nous périssons:

et luy estant esveillé lança le vent et la tempeste de l’eau, lesquels cessèrent : et tout fut appaisé.

25 Alors il leur dit, Où est vostre foy? les-

ils vein-:

quels ayans crainte s’es-

merveillèrent, disans entre eux, Mais qui est cestuy-ci, qu'il commande aux vents et à l’eau, el luy obéissent?

Pource qu’un peu après il sera encore fait mention du lac, quand il sera dit que les pourceaux s’y sont jettez par impétuosité, tous les expositeurs ne sont pas d’ac-

cord si les deux passages se doyvent entendre d’un mesme lac. C’est un poinct bien résolu entre tous ceux qui ont escrit, que les eaux de Génésara estoyent de bon

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

goustet saines à boire : mais au contraire Strabon dit que le lac des Gadaréniens estoit tant mauvais et pernicieux, que les bestes qui en beuvoyent perdoyent le poil et la corne des pieds. Il n’y à donc point de doute que c’estoyent deux divers lacs, etassez loin l’un de l’autre. Au reste, c’est une chose hors de doute qu'il faut entendre ce passage du lac de Génésara, lequel Christ ayant traversé veint aux Gadaréniens, qui sont nommez par sainct Matthieu Gergéséniens. Et ceux qui recueillent de la diversité des noms, que diverses histoires sont yci racontées, en voulant estre bien subtils s’abusent par une ignorance trop lourde: car la contrée des Gergéséniens a esté aussi nommée Gadarienne, à cause d’une ville notable qui y estoit, nommée Gadare. Du temps de sainct Hiérome le nom estoit changé, et pourtant selon la coustume qui estoit pour lors, il les nomme Géraséniens. Toutesfois je ne contredi pas que ce ne soit le lac des Gadaréniens auquel les pourceaux estans possédez par les diables se sont jettez. Mais quand Christ dit, Passons delà l'eau : je ne peux exposer cela sinon de Génésara. Il reste maintenant de veoir touchant le temps, ce que S. Matthieu et S. Luc ne monstrent point. S.

Marc seul dit que ce fut le soir du jour que Christ parla de la prédication de PEvangile sous la parabole de la semence.

… Dont il appert qu'ils n’ont point observé curieusement l’ordre du temps: ce que S. Luc aussi exprime clairement, quand il dit, Qu'il aveint un jour : par lesquels mots il monstre qu’il ne se soucie pas fort d'exprimer laquelle de ces deux choses est advenue devant ou après.

23 Quand il fut entré en la nasselle.

Sainet Marc dit qu'il y avoit d’autres nas- . selles qui passoyent quant et quant: mais que Christ entra en une nasselle à part avec ses disciples. Sainet Luc aussi récite les paroles d’iceluy: sainct Matthieu est plus brief. Toutesfois ils accordent bien quant à la substance du faict : asçavoir que Christ se meit à dormir, et que cependant qu’il dormoit, une tempeste s’es- Meut soudain. Premièrement 1l est certain que cest orage qui troubla le lac n’adveint point par cas fortuit. Car comment est-ce

que Dieu eust permis que son Fils fust démené à l’aventure par l’impétuosité des vents ? Mais il a voulu par teste occasion monstrer à ses Apostres combien leur foy estoit encore petite et débile. Et combien que le sommeil de Christ ait esté naturel, toutesfois il a servi à cela mesme, asçavoir afin que les disciples recognussent mieux leur infirmité. Je ne diray point comme plusieurs autres, que Christ a fait semblant d’avoir sommeil, afin de les esprouver: mais plustost je pense qu'il a vrayement dormi, selon que la condition et nécessité de sa nature humaine le portoit. Cependant toutesfois sa Divinité veilloit, tellement que les Apostres ne devoyent point craindre que la consolation pe veinst incontinent après, et que secours ne leur fust appresté d’enhaut. Sçachons donc que tout cest affaire a esté conduit par la providence secrète de Dieu, asçavoir que Christ dormist, qu’une tempeste impétueuse s’eslevast, que les flots veinssent à couvrir la nasselle, jusques là qu’il s’en faloit bien peu qu’elle ne périst. Et de ceci apprenons que toutesfois, et quantes qu'il nous survient quelque adversité, C’est Dieu qui veut esprouver nostre foy: et si les maux augmentent en sorte qu'il semble que nous devions demeurer accablez dessous, sçachons que cela aussi advient par le vouloir de Dieu, pour exercer nostre patience, ou afin que par ce moyen nostre infirmité, qui estoit cachée, viene en évidence : comme nous voyons que quand les Apostres se sont trouvez assaillis et quasi couvers des flots du lac, leur infirmité, laquelle estoit auparavant cachée, s’est descouverte.

25 Seigneur sauve-nous. Voyci une prière bonne et saincte, comme il semble :

car que devoyent-ils plustost faire, que se voyans perdus, chercher néantmoins salut en Christ? Mais veu que Christ les blasme d'infidélité, il faut veoir en quoy ils ont péché. Certes je ne doute point qu’ils ont esté par trop attachez à la présence charnelle de leur Maistre: car en S. Marc ils ne prient pas simplement, mais ils se plaignent de Iuy, disans.

Maistre, ne te chaut-il que nous périssons ? Sainct Luc aussi descrit un espovantement confus, Maistre, Maïstre,

nous périssons. Is devoyent s’asseurer que la Divinité de Christ n’estoit point assopie du sommeil de la chair, et avoir recours à icelle: mais ils n’en font rien jusques à ce qu'ils se voyent en un danger extrême, et lors ils sont Comme accablez d’une frayeur désordonnée, en sorte qu'il ne léur semble point qu'il y ait moyen de les sauver, sinon que Christ s’esveille. Et voilà pourquoy Christ les accuse d'infidélité: car quand ils luy demandoyent aide, cela éstoit plustost tésmoignage de foy, si mettant leur fiance en la puissance Divine, ils eussent paisiblement et sans une si grande crainte espéré Paide qu’ils demandoyent. Et par ceci nous avons la résolution d’une demande qu’on pourroit faire sur la répréhension de Christ : Asçavoir-mon si toute crainte est vicieuse et répugnanté à la foy. Premièrement il ne les reprend pas simplement de ce qu'ils craignent, mais de ce qu'ils sont craintifs. Eten S.Marcil y a d'avantage ce mot Ainsi, par lequel il signifie qu’ils sont par trop craintifs. En après, mettant la foy à l’opposite de leur crainte, il donne bien à entendre qu’il parle d’une perturbation excessive laquelle est plustost pour faire ésvanouir la foy de leurs cœurs, que pour l'exercer. Or que toute crainte ne soit pas contraire à la foy, il appert : pource que si nous ne Craignons rien, cela engendre en nous une lourde nonchalance charnelle: et ainsi la foy s’abbastardit, l'affection de prier se perd, et finalement la souvenance qué chacun doit avoir de Dieu, vient à s’esteindre. En outre, ceux qui mont point de sentiment et appréhension des maux et adversitez pour les craindre, telles gens sont plustost stupides que non pas Constans. Ainsi nous voyons que la crainte qui solicite et resveille la foy, n’est pas à condamner de soy-mesme, jusques à ce qu'elle passe mesure et Soit excessive. Or il ya excès, quand Ja tranquillité de la foy, laquelle se doit arrester et reposer en la Parole de Dieu, vient à estre troublée ou à défaillir.

Mais pource que les fidèles ne se modèrent jamais si bien que leur foy ne soit aucunement en peine, quasi tousjours en craignant ils pèchent. Mais il faut enten-

dre que toute crainte n’est pas signe de faute de foy, mais seulement celle qui trouble la paix et le repos de la conscience, en sorte qu’elle ne sé puisse arrester aux promesses de Dieu.

26 Et tansa les vents. Saint Marc récite aussi les paroles de Christ, par lesquelles parlant à la mer il luy commande de se taire, c’est-à-dire de sé ténir coye: non pas que le lac eust quelqué sentiment, mais pour monstrer que là vertu et efficace de sa voix pénètre jusques aux créatures insensibles. Et nonseulement la mer et les vents, qui sont choses sans sentiment, obéissent au commandement de Dieu, mais aussi les iniques avec leur rebellion obstinée. Car quand Dieu veut appaiser et réprimer les tumultes de guerre, il n’amollit pas tousjours les cœurs hautains des hommes, en les duisant à son obéissance : mais quelque fois il fait que combien qu’ils soyeñt fort envenimez, et Comme enragez, toutesfois les armes leur tombent d’entre les mains. Et ainsi est accompli ce passage du Pseaume XLVI, 40, Il fait cesser les batailles jusques au bout de la terre, il rompt les arcs, il coupe lances, il brusle les chariots par feu.

27 Adonc les, etc. Il semble que sainct Marc et sainct Lue rapportent ceci aux Apostres: car après avoir dit que Jésus-Christ les reprint, ils mettent qu’ils s’escrièrent avec crainte, Mais qui est cestuy-ci ? Toutesfois ceste parole convient mieux aux autres qui navoyent point encore cognu Christ. Mais en quel que sorte que nous le prenions, desjà én ceci se monstre le fruit du miracle, quand la gloire de Christ en est avancée. Si on veut dire que ce sont les Apostres qui parlent, le sens de ces paroles sera, Que

sa puissance Divine est suffisamment prouvée en ce que le vent et la mer lüy obéissent. Toutesfois pource qu'il y a plus grande apparence que cé propos à ésté

tenu par d’autres, êh Ces paroles les.

Evangélistes enseignent que ceux qui es-

toyent présens ont esté saisis d’admira

tion et estonnement, en sorte que là Févé

rence qu’ils ont conceuë de Christ, estoit comme une préparation à la foy.

MATTH. Vill:

28E1 quandil fut passé outre!, en la ré gion des Gergéséniens, deux démoniaques estans sortis des monurmens luy veindrent au-devant fort terribles: tellement que nul ne pouvoil passer par ce cheminla.

29 Æt voyci, ils s’escrièrent disans, Qui a-il entre nous el toy, Jésus Fils de Dieu? es-tu venu yci devant le temps pour nous Lormenter ?

30 Or y avoitüÙ un grand troupeau de pourceaux loin d'eux, qui paissoil.

31 ÆEt les diables le prioyent, disans, Si lu nous jettes hors, per-

mets-nous d'al.

ler en ce troupeau de pour- Ceaux.

32 Illeur dit, Allez, [ceux donc estans sortis s’en allerent au troupeau de pourceaux.Etvoylà tout ce troupeau de pour-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

MARC V

A Et ils arrivèrent dela la mer en la contrée des Gadaréniens.

9 Et quand il fut sorti de la nasselle, incontinent un homme qui avoit un esprit immonde, sortit des monumens, et le veint rencontrer.

3 Lequel faisoit sa demeurance és monumens, et nul ne le pouvoit lier, non pas mesmes de chaines :

4 Pource que souvent quand il avoit esté lié de ceps et de chaines, il avoit rompu les chaînes, et mis les ceps en pièces, el personne ne le pouvoit donter.

5 Æt il estoit tousjours de nuit et de jour és montagnes et és sépulchres, criant et se frappant de pierres.

6 Quand donc il veit Jésus de loin, il accourut, et s’enclina devant luy :

7 Et criant à haute voix, dit, Qui a-il entre toy et moy, Jésus Fils du souverain Dieu? Je l'adjure de par Dieu, que tu ne me tormentes* point.

8 Car il luy disoit, Vuide hors de cest homme, esprit immonde.

9 Adonc il l’interroga, Comment as-tu nom: Et il respondit, disant, Jay nom Légion: car nous sommes plusieurs.

10 Et le pria fort qu'il ne les envoyast point hors de la contrée.

AA Or y avoit-il vers les montagnes un grand troupeau de pourceaux qui paissoil.

12 Et tous ces diables le prioyent, disans, Envoye-nous és pourceaux, afin que nous entrions dedans eux.

13 Et Jésus incontinent leur permit. Adonc les espritsimmondes estans sortis, entrérent és

pourceaux :.et le troupeau se rua |

LUC VIII

26 Puis ils tirèrent à la contrée des Gadaréniens, qui est vis-à-vis de Galilée.

27 El quand il fut sorti de la nasselle sur la terre, un homme de ceste ville-là le rencontr@, qui avoit le diable dès long temps, et n’estoit point vestü de vestement, et ne demeuroit point en maison, mais dédans les sépulchres.

28 Et quand il veit Jésus, il se jetta devant luy, s’escriant, el à haute voix dit, Qu'ay-je affaire avec toi, Jésus Fils de Dieu souverain?

je te prie ne me tlormente point.

29 Car il commandoit à l'esprit immonde qu’il sortist hors de l’homme: car il lavoit tenu long temps, et iceluy estoit lié de chaînes, et gardé aux ceps : mais rompant les liens, il estoit emporté du diable és déserts.

30 Adonc Jésus l’interroqua, disant, Comment as-tu nom? Et ü dit, Légion: car plusieurs diables estoyententrez en luy.

31 Et le prièrent qu'il ne leur commandast point d'aller en l’abysme.

32 Or là@ estoit üun grand troupeau de pourceaux paissans en la montagne: et ils le prièrent qu'il leur permist d'entrer en iceux: ce qu'il leur permit.

33 Les diables donc sortirent de l'homme. et entrèrent :

és pourceaux : el le troupeau se rua du haut en bas au lac, el fust estouffé.

34 Et quand les porchers

1} On, à l’autre rive, comme au verset 18.

ceaux se TUa du haut en bas en la mer, et moururent és eaux.

33 Adonc les porchers s’en- Juirent, et eslans venus en la ville, racontèrent toutes ces choses, et ce qui estoit advenu aux démoniaques.

34 Et voyci, doute la ville sortlil au-devant de Jésus :

et l'ayans veu le"prierent qu'il seretirast de leurs quarliers.

du hauten bas en la mer: or yen avoit-il environ deux mille, et furent estouffez en la mer.

A4 ET ceux qui paissoyent les pourceaux, s’enfuirent, et emportèrent les nouvelles en la ville, et par les villages.

15 Lors üls sortirent pour veoir ce quiestoit advenu. Et veindrent à Jésus, et veirent celuy qui avoit esté tormenté du diable, assis et vestu,et de bon sens ,celuy, dy-je, qui avoit eu la Légion: eteurent peur.

16 Æt ceux qui avoyent veu cela, leur racontèrent comme il estoit advenu à ce démoniaque, et touchant les pourceaux.

A7 Adonc ils commencèrent à le prier qu'il se partist de leurs quartiers.

18 Et quand il fut entré en la nasselle, le démoniaque le prioit d’estre avec luy.

19 Mais Jésus ne luy permit point, ains luy dit. Fa-l'en en ta maison vers les tiens, et leur raconte combien grandes choses le Seigneur l'afaites, et comment a eu pitié de toy.

20 I! s’en alla donc, et commenca à prescher en Décapolis combien grandes choses Jésus luy avoit faites : et tous s’en esmerveilloyent.

veirent ce qui avoit esté fait, ils s’enfuirent,et estans partis l’annoncèrent en la ville el és chams.

35 Ainsi les gens sortirent pour veoir ce qui avoit esté fait, et veindrent à Jésus: et trouvérent l'homme duquel les diables estoyent sortis, assis aux pieds de Jésus,vestu, et de sain entendement :

dont en eurent peur.

36 Et ceux aussi qui l'avoyent veu, leur racontèrent comment le démoniaque avoit esté quart.

37 Lors toute la multitude de la contrée circonvoisine des Gadaréniens le prièrent qu'il se partist d'eux: car ils estoyent saisis de grande crainte. Luy donc monté en la nasselle s’en retourna.

38 Et l'homme duquel les diables estoyent sortis, le pria qu'il fust avec luy : mais Jésus le renvoya, disant,

39 Retourne en ta maison, et raconte combien grandes choses Dieu l’a faites. Il s’en alla donc preschant par toute la ville, toutes les choses que Jésus luy avoit fai- Les.

J'ay desjà par ci-devant réfuté lerreur de ceux qui disent que sainct Marc et sainct Luc récitent un autre miracle que celuy dont parle S. Matthieu. Car puis que tous les trois Evangélistes parlent de la contrée qui estoit à l’opposite de Galilée, comme aussi sainct Luc Pexprime nomméement : et puis que toutes les circonstances se trouvent semblables, à qui pourroit-on faire à croire que des choses si bien accordantes en tous points, soyent advenues en divers temps ?

28 Deux démoniaques eslans sortis des monumens. Ceste seule différence a fait que les expositeurs se sont abusez en séparant saint Matthieu d'avec les autres,

pource qu’il fait mention de deux démoniaques, et les autres d’un seulement.

Mais la conjecture de sainct Augustin ha apparence, qui dit que combien qu'ils fussent deux, toutesfois il est fait yci mention seulement de lun, pource qu’il estoit plus renommé : et qu’ainsi à cause de la grandeur du torment qu'il enduroit, le miracle a esté plus excellent en luy.

Et de faict, nous voyons que sainct Luc et S. Marc insistent par plusieurs paroles à amplifier la cruauté et rage du diable, tellement qu’il appert que ce povre homme duquel ils parlent, estoit tormenté tant et plus rudement. Quand donc ils magnifient ce tesmoignage excellent de

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

la puissance divine de Christ en la personne d’un homme seulement, cela ne contrevient point au récit de sainct Matthieu, qui met quant et quant encores un autre homme, combien qu’il ne fust pas tant Cognu que le premier. Quant à ce que sainct Luc dit, Qu'un homme de la ville veint au-devant de luy, on ne sçait s’il entend que cest homme fust de la ville des Gadaréniens, ou seulement qu’il en sortit pour venir au-devant de Christ.

Car quand il luy fut commandé de retourner en sa maison, et d'annoncer entre les siens la grâce que Dieu lui avoit faite, sainct Marc dit qu’il feit cela en Décapolis, qui estoit une contrée près de là, tirant vers Galilée : dont il est à présumer que cest homme n’estoit point natif de la ville des Gadaréniens. Au reste, sainet Matthieu et sainet Marc monstrent nomméement qu’il ne sortit pas de la ville, mais des monumens : et aussi sainct Luc en toute la description qu’il en fait, donne bien à entendre qu’il ne bougeoït guères des lieux solitaires et à l’escart. F’expose donc ainsi ces mots, un homme veint audevant de luy de la ville : que devant que Christ approchast bien près pour entrer en la ville, ce démoniaque se veint présenter à luy comme sortant de devers la ville. Or ceux qui pensent que cest homme ait demeuré aux sépulchres, pource que les diables prennent plaisir à la . puanteur des charongnes des corps morts, ou se repaissent de flairer les objlations et offrandes, ou pource qu’ils espient les âmes qui cherchent d'approcher de leurs corps, C’est une divination frivole, et mesme folle. Plustost l’esprit malin a tenu ce povre homme parmi les sépulchres, afin de le tormenter d’un espovantement continuel, en luy représentant le triste regard de la mort : comme si estant retranché du rang des vivans il eust desjà esté du nombre des morts. D’avantage, nous apprenons par ceci que le diable ne “tormente pas les hommes en la vie présente seulement, mais les poursuit jusques à la mort, et mesmes exerce principalement son règne en la mort.

3 Marc. Nul ne le pouvoit lier, non pas mesme de chaïnes. Naturellement il ne pouvoit pas rompre les chaînes : dont

nous recueillons que Dieu permet aucunesfois à Satan des mouvemens extraordinaires, desquels l'effet surmonte l’appréhension de nos sens, et les moyens accoustumez. Il est vray que souvent on verra des phrénétiques avoir plus grande force que S'ils estoyent en leur bon sens :

et aussi il ne faut pas nier que le diable ne besongne en cest endroit, quand il plaist à Dieu Iuy lascher la bride : mais l'effort et la violence que les Evangélistes descrivent, estoit bien autre et plus grande : c’estoit certes une chose pitoyable et horrible à veoir, mais par laquelle nous sommes admonestez combien c’est un grand malheur et fort espovantable, d’estre sous la tyrannie de Satan : et que le torment de l’âme n’est pas moins à craindre que celuy du corps, tant rude et estrange qu’il puisse estre.

6 S’enclina devant luy. L'ordre de l’histoire est tel, Après que les démoniaques se furent présentez devant Christ, il commanda aux esprits malins de sortir deux : et alors ils le supplièrent qu’ils ne les tormentast point devant le temps.

Ceste révérence doncques n’a pas précédé les paroles de Christ, et ils ne se sont point plaints que Christles tormentast, sinon quand il les pressoit de sortir. Or il faut sçavoir qu’ils ne sont pas venus volontairement en la présence de Christ, mais qu’il les y a tirez par un commandement. Car comme ils avoyent auparavant accoustumé de transporter ces povres hommes entre les monumens par une impétuosité enragée : ainsi maintenant une puissance plus grande survient qui les contraint eux-mesmes de venir comparoistre devant leur juge, maugré qu’ils en ayent. Dont nous recueillons que tout le règne de Satan est tenu en bride sous la domination de Christ : car ces diables, quand Christ leur commande de venir en sa présence, n’ont non plus de liberté et puissance qu'avoyent n’aguëêres ces pOvres gens, lesquels ils transportoyent çà et là par leur tyrannie. En somme, par la puissance secrète de Christ ils sont contraints de s’arrester devant luy, afin que les jettant hors, il se monstre estre Libérateur des hommes. Ils l’adorent aussi estans contraints, et leurs complaintes

rebelles monstrent bien que leur confession mestoit point volontaire, mais tirée par force, Qui a-il entre nous et toy?

disent-ils : par lesquels mots ils le chasseroyent volontiers bien loin : mais pource qu'ils se voyent enserrez et tenus de court, en sorte qu’ils ne gaignent rien en taschant de s’exempter de sa puissance, ils se complaignent de ce qu'il les tormente devant le temps, et luy font quant et quant une requeste. Ainsi nous voyons que les diables sont pleins d’une rébellion contre Dieu, et que toutesfois avec leur orgueil, duquel ils crèvent, ils tombent comme accablez, voire en un moment :

pource que leur malice et perversité, qui ne peut jamais estre dontée, ne cesse de batailler contre la volonté de Dieu, et toutesfois cependant il faut qu’elle succombe par contrainte. Quant à ce que Christ ne rejette point vei apertement la confession du diable, comme en d’autres passages , il semble que la raison est, pource que le discord estoit tout notoire entr’eux, en sorte que toutes occasions de détracter de Christ cessoyent. Joint que Christ a eu esgard à laffection de ceux qui estoyent présens. Quand doncques il y avoit des gens malvueillans et malicieux, il à regardé de plus près à prévenir leurs calomnies : et pourtant il a lors tansé et réprimé plus rudement les diables. Quant à ce passage, C’estoit assez que les diables en le suppliant frémissoyent et tempestoyent contre luy.

99 Matth. Es-tu venu yci devant le temps ? Aucuns exposent la sorte du torment, en ce que les diables sont Contraints de laisser en sa liberté l’homme lequel ils possédoyent. Les autres le rapportent au dernier jour du jugement. Quant à moy j'enten qu’estans espovantez par la présence de leur juge, ils ont pensé à la punition qui les attend : car leur mauvaise conscience, Sans que Christ ouvrist la bouche , leur monstroit bien ce qu'ils avoyent mérité. Car comme les malfaiteurs et criminels, quand on les amène devant le siége judicial, appréhendent leur supplice, ainsi il faut nécessairement que les diables et tous les iniques tremblent devant la présence de Dieu, ne plus ne moins que si desjà ils sentoyent les en-

fers, le feu éternel, et les tormens qu'ils souffriront. Or ce n’est pas de merveilles si la présence de Christ donnoit crainte et torment aux diables, veu qu'ils sçavoyent qu’il est le Juge du monde. Quant à ce qu'aucuns demandent, si le jour du dernier jugement leur estoit cognu, c’est une question superflue. Que veut doncques dire ce mot devant le temps? Certes pource que les réprouvez ne veulent jamais accorder qu’il soit temps de les punir : car ils voudroyent bien tousjours prolonger leur terme. Car comme quand le Seigneur les supporte en attendant à les punir, ils tienent ce délay pour un grand gain : ainsi en reculant et usant de tergiversations , ils taschent de fuyr son jugement , combien que ce soit en vain. |

9 Mare. J'ay nom Légion. Christ a contraint le diable à lascher ce mot, afin de tant mieux monstrer la grandeur et excellence de sa grâce. Une punition si rude et estrange n’estoit pas advénue sans ause à cest homme, qu'il y eust en luy comme une gendarmerie de diables.

Quelle miséricorde estoit-ce doncques, un homme qui estoit perdu et destruit plus de mille fois, de le délivrer d'autant de morts? Aussi la vertu de Christ s’est démonstrée magnifiquement en ceci, quand par sa voix il a soudainement chassé hors non pas un seul diable, mais une grande troupe. Le mot de Légion ne se prend pas pour quelque certain nombre, mais seulement pour une grande multitude. De ceci il appert combien c’est une povre créature que l’homme, quand il est délaissé de la protection de Dieu :

car chacun non-seulement est abandonné à un diable, mais est comme une retraitte d’une grande multitude de diables. Semblablement par ce passage est réfuté cest erreur commun, lequel les Juifs et les Chrétiens ont prins des Payens : asçavoir que chacun homme ha son diable et son mauvais ange qui luy fait la guerre. Au contraire, l’Escriture déclare apertement, qu'ainsi qu'il plaist à Dieu, aucunes fois un seul diable est envoyé pour affliger tout un pays, aucunes fois un seul homme est livré à plusieurs diables pour punition :

comme à l’opposite aucunes fois un seul

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

Ange est ordonné pour la défense de tout un peuple. Et à un homme particulier sont donnez plusieurs Anges pour estre gardes de son salut. Et d'autant plus nous fault-il veiller en solicitude, de peur qu'une si grande troupe d’ennemis ne nous surprene.

10 Les diables le prioyent. Sainct Luc dit qu'ils le prièrent qu'il ne leur commendast point d'aller en labysme : ce qu'aueuns e$posent comme si les diables n’eussent point voulu aller en lieu désert.

Mais quant à moy, je rapporte ceci à l’appétit enragé qu'ils ont de nuire, pource que leur seul déduict est de courir et tracasser parmi les hommes comme lions, pour attrapper quelque proye, il leur fasche d’estre précipitez en quelque abysme où ils n’ayent moyen de nuire et mal faire aux créatures. Et que ceci soit le vray sens, on le peut recueillir par les paroles de sainet Mare : car il dit qu’ils ont requis de n’estre point contraints de sortir hors de la contrée. En somme, ils monstrent qu'ils sont de ceste nature, qu’ils ne désirent rien tant que la perdition du genre humain.

31 Matth. D'aller en ce troupeau de pourceaux, etc. Aucuns devinent que les diables ont désiré de se ruer dedans ces pourceaux, pource qu’ils sont ennemis de toutes les créatures de Dieu. Je confesse bien qu'il est vray qu'ils taschent tant qu'ils peuvent de dissiper et renverser l'ordre establi de Dieu : toutesfois il est certain qu’ils ont regardé plus loin, asçavoir d'inciter les gens de ce quartier-là à maudire Dieu, à cause de la perte de leurs pourceaux. Quand le diable foudroye sur la maison de Job, il ne le fait pas pour haine qu’il ait contre le bois ou la pierre : mais c’est afin que ce sainct personnage, en portant impatiemment sa perte, murmure contre Dieu. Or Jésus-Christ leur accordant, n’exauce pas pourtant leurs - requestes, mais il veut par ce moyen esprouver quelles gens sont ces Gadaréhiens. Peut-estre aussi que pour les chastier, et punir leurs péchez, il donne ceste puissance aux diables sur ces pourceaux.

Mais encore que nous ne voyons point de certaine raison de ceci, si devons-nous touiesfois considérer avec révérence, et

adorer en une saincte humilité ce secret jugement de Dieu, Au reste, ce passage monstre comment aucuns hommes profanes gazouillent sottement, disans que Îles diables ne sont pas des esprits ayans essence, mais que ce sont seulement les affections perverses des hommes. Car comment est-ce qu’avarice, ambition cruauté, desloyauté, eussent peu entrer dedans les pourceaux? Sçachons doncques que les esprits malins (comme ils sont destinez à damnation ) sont ennemis du genre humain : en sorte qu’ils taschent de précipiter tous ceux qu’ils peuvent en mesme damnation avecques eux.

15 Marc. Et veindrent à Jésus, etc.

Nous avons yci un bel exemple, qu'il s’en faut beaucoup que tous ceux qui recognoissent la main de Dieu, proufitent comme il faudroit, pour se ranger à Iuy dune vraye affection. Les Gadaréniens ayans veu ce miracle, ont craint, asçavoir pource que la majesté de Dieu reluisoit en Jésus-Christ. Il n’y a point de mal jusques-là : mais quand ils lenvoyent hors de leur contrée, pouvoyent-ils faire chose plus mauvaise? Ils estoyent dispersez, et en dissipation, comme les autres : voyci le Pasteur qui rassemble, ou plustost Dieu par son Fils tend les bras, afin d’embrasser et eslever au ciel ceux qui estoyent accablez és ténèbres de mort : ils aiment mieux se priver du salut qui leur est offert, que d’endurer plus long temps la présence de Jésus-Christ.

Vray est qw’il semble bien qu’ils sont faschez de la perte de leurs pourceaux :

mais sainct Luc touche une cause plus haute, asçavoir qu’ils estoyent saisis de grande crainte. Et de faict, estans courroucez en eux-mesmes du dommage qu’ils souffroyent, ils l’eussent chassé, et mis dehors rudement, et non pas prié simplement de sortir. Au reste, quand ils le révèrent comme Ministre de Dieu, toutesfois estans saisis de crainte, ils souhaittent qu'il s’en aille bien loin, nous voyons qu’ils n’estoyent touchez d'aucun sentiment de la grâce de Dieu. Et de faict, combien que tous les meschans adorent Dieu, et prenent grand’peine à l’appaiser, toutesfois, si le chois leur estoit donné,

ils se reculeroyent bien loin de luy, pource que sa face leur est terrible cependant qu’ils l’appréhendent plustost pour juge que pour Père. De là vient que la doctrine de l'Evangile, laquelle surpasse toutes choses en douceur, est communément ennuyeuse et amère, et que la plus grand’ part du monde voudroit qu’elle fust ensevelie. Cependant toutesfois il est vray qu'une partie de la crainte de ces gens-ci procédoit de leur perte. Ainsi aujourd’huy et en public et en particulier, quand les hommes pensent que le règne de Christ est contraire à leurs commoditez, estans préoccupez d’une crainte perverse de la chair, ils ne goustent point la grâce d’iceluy. Ainsi à sa venue, pensans que Dieu se monstrent plustost courrouce à eux que propice, ils le renvoyent d’un autre costé. Mais on voit en ces gens-ci un signe d’une vileine stupidité, de ce que la perte de leurs pourceaux leur donne plus de crainte, que le salut de lâme ne leur apporte de joye.

38 Luc. Æt l’homme duquel les diables estoyent sortis, etc. Les Gadaréniens ne peuvent souffrir Jésus-Christ entr’eux, Mais Ce povre homme qui à esté délivré du diable, est content de laisser son pays pour le suyvre. De ceci il appert combien il y a grande différence entre la coguoissance de la bonté de Dieu, et la cognoissance de sa puissance. Car la puissance donnant crainte aux hommes, les chasse de la présence de Dieu: mais la bonté les attire par sa douceur, en sorte qu’ils n’estiment rien plus désirable que

pas dire certainement pourquoy c’est que Christ refuse de tenir cest homme en sa compagnie, si ce n’est pource qu’il espéroit qu’il feroit plus grand fruit en allant vers çeux de son pays pour leur annoncer la grâce et le singulier bénéfice qu'il avoit receu : ce qu'aussi S. Marc et S. Luc disent estre advenu. Quand à ce que Jésus-Christ luy commande de raconter l’œuvre de Dieu, et non pas la siene, il le fait afin qu’estant avoué pour vray Ministre et Prophète de Dieu, il obtiene authorité d'enseigner. Car il faloit que ce peuple ignorant, auquel la Divinité de Christ n’estoit point encores cognue, fust ainsi enseigné petit à petit. Or combien que Christ soit l’eschelle par laquelle on monte à Dieule Père, toutesfois pource qu'il mestoit pas encores manifesté notoirement, il a commencé par le Père, jusques à ce que meilleure opportunité et plus grande occasion fust présentée.

Maintenant il reste d’adjouster la déduction ou dérivation : car Christ en la personne d’un homme, nous a monstré Comme une espreuve de la grâce laquelle s’estend à tout le genre humain. Car combien que nous ne soyons pas tormentez par le diable, toutesfois nous luy sommes serfs et esclaves, jusques à ce que le Fils de Dieu nous délivre de la tyrannie mal-heureuse d’iceluy. Nous ne faisons que trainer çà et là, estans nuds, deschirez, et desfigurez, jusques à ce qu’il nous remette en bon estat. Il reste donc qu’en magnifiant sa grâce, nous monstrions que nous ne sommes point

d’estre unis à Dieu. Au reste, on ne peut | ingrats envers luy.

MATTH. X

Page 1