‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 21 sur 58 · HT D · texte numérisé non relu

HT D

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SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 975

MATTH. XI

7 Et comme ils s’en alloyeni, Jésus commença à dire de Jehan à l'assemblée, Qu'estes-vous allé veoir au désert? un roseau démené du vent?

8 Mais qu'estes-vous allé veoir?

un homme vestu de précieux vestemens? voyci, ceux qui portent habils précieux sont és maisons des rois.

9 Mais qu’estes-vous allé veoir ?

un Prophète? voire je vous di, et plus que Prophète :

10 Car c’est cestuy-ci duquel il est escril, Voyci, j'envoye mon messager devant ta face, qui préparera ton chemin devant toy”?.

A1 Je vous di en vérité qu'il n'en est point issu entre ceux qui sont nais de femmes aucun plus grand que Jehan Baptiste : toutesfois le moindre au Royaume des cieux, est plus grand que luy.

12 Et depuis les jours de Jehan Baptiste jusques à maintenant, le Royaume des cieux est forcé, et les violens le ravissent*.

13 Car tous les Prophètes et la Loy ont prophétizé jusques à Jehan.

14 Et si vous le voulez recevoir”, c’est Elie qui devoit venir’.

15 Qui ha aureilles pour ouir, oye.

1) Ou, accoustrera.

5) Malach., IV, 5.

2) Malach., IL, 1.

6) Ou, Ange.

7 Et comme ils s’en alloyent. Christ louë Jehan envers le peuple, afin qu’ils remémorent ce qu’ils avoyent ouy de Juy, et adjoustent foy à son tesmoignage. Car il estoit communéement grand bruit de luy, et on en parloit honorablement : mais sa doctrine n’estoit pas en si grande estime, et mesme y en avoit bien peu qui éussent esgard à son ministère, Or Christ admoneste que tous ceux qui estoyent allez au désert pour le veoir, ont perdu leurs peines, s’ils n’employent leurs sens et leurs esprits à méditer en toute révérence sa doctrine. Ainsi doncques le sens

MARC

8) Luc, XVI, 16,

LUC VII

24 Quand les messagers de Jehan furent partis, il se prit à dire de Jehan aux troupes, Qu'estes-vous allé veoir au désert? un roseau démené du vent?

25 Mais qu'estes-vous allé veoir ? un homme vestu de précieux vestemens ? voyci, ceux qui sont en pompeux vestemens, el vivent en délices, sont és maisons des rois.

26 Mais qu'estes-vous allé veoir ? un Prophète ? voire je vous di, et plus que Prophète.

27 C’est celuy duquel il est escrit, Voyci, j'envoye mon messager $ devant ta face, qui préparera ta voye devant toy.

28 Car je vous di qu'entre ceux qui sont nais de femmes, Ù ny a nul Prophète plus grand que Jehan Baptiste : toutesfois le moindre au Royaume de Dieu, est plus grand que luy.

LUC XVI

16 La Loy et les Prophètes ont duré jusques à Jehan : depuis ce temps-là le règne de Dieu est évangélizé, ét chacun le force.

4) Ou, Et si yous voulez recevoir mon dire.

de ces mots, fous estes allez au désert, est, C’eust esté une légèreté folle et du tout ridicule, si vostre voyage n’eust eu quelque certain but proposé : mais vous n’y avez cherché ne la pompe du monde , ni autre passe-temps et amusement vain, ains vous avez seulement prétendu douir la parole de Dieu par la bouche du Prophète. Maintenant doncques afin que vous rapportiez fruit de vostre entreprinse, mettez peine que ce qu’il a dit demeure bien imprimé en vostre mémoire.

8 Ceux qui sont accoustrez. Ceux qui

pensent que ce propos de Christ tende à condamner les pompes et mignardises de Cour, s’abusent. Il y à plusieurs autres passages lesquels reprenent la superfluité et par trop grande curiosité en habillemens : mais le sens de ce passage est plus simple, Qu’il n’y avoit rien de semblable au désert pour y attirer le peuple de tous costez, d’autant que là tout y estoit en friche et sans beauté, et n’y avoit rien qui ne fust pour desgouster les gens :

mais que pour veoir de beaux vestemens et autres choses agencées bien proprement, il faut plustost aller és Cours des rois.

A4 Je vous di en vérité. Par ces mots non-seulement l’authorité de Jehan est establie, mais aussi sa doctrine est eslevée par-dessus les prophéties anciennes, afin que le peuple prene sa visée au droit but du ministère d’iceluy. Car pource qu'ils ne considéroyent point à quelle fin il avoit esté envoyé, cela faisoit qu’ils ne rapportoyent quasi aucun profit de ses sermons. Pour ceste cause Christ l'eslève et met par-dessus le rang des Prophètes, afin que le peuple entende qu’il avoit receu une commission spéciale et plus excellente que ceux-là. Au reste, quant à ce qu’en un autre passage il dit de soy-mesme qu’il n’est point Prophète, il ne contredit pas à ce titre que luy attribue yci Christ. Vray est qu’il n’a pas esté Prophète à la façon des autres, lesquels Dieu avoit jadis mis en son Eglise expositeurs de la Loy, et comme messagers ordinaires pour déclarer sa volonté :

toutesfois il estoit plus excellent que les Prophètes, pource qu’il annonceoiït non pas de loin et obscurément sous des ombres ou figures, comme les autres, mais de près et manifestement, que le temps de la rédemption venoit. À quoy aussi se rapporte la prophétie de Malachie, qui est mise incontinent après : Asçavoir que Jehan est plus excellent que les autres :

pource qu’il est le héraut marchant devant Christ pour luy faire honneur. Car combien que les Prophètes anciens eussent parlé de son règne, toutesfois ils n’estoyent pas mis devant sa face pour le monstrer présent comme Jehan. Les lecteurs pourront prendrele reste sur le pre-

mier chap. de S. Luc. Qu'iln’en estpoint issu. Le Seigneur passe plus outre, Qu'’autant que Jehan à surmonté les Prophètes, d'autant les ministres de l'Evangile seront plus excellens. Ceux ausquels il a semblé que Christ se compare yci avec Jehan, se sont abusez bien lourdement :

car il n’est point yci parlé de l’excellence de la personne, mais seulement est louée la grandeur de la charge : ce qui appert plus clairement des paroles de S. Lue, où il est dit, Z/ n’y à nul Prophète plus grand que Jehan Baptiste. Car il rapporte nomméement ceste grandeur à l’office d'enseigner. En somme, Jehan est orné d’un si beau titre de louange, afin que les Juifs prenent garde plus attentivement. Et puis ceux qui devoyent succéder un peu après, sont préférez à luy, afin que la majesté de l'Evangile soit eslevée par-dessus la Loy, et ceste prédication qui a esté entre deux. Or comme Christ a voulu préparer les Juifs à recevoir PEvangile, ainsi faut-il qu'aujourd’huy cela serve pour nous resveiller, atin que nous Oyons avec révérence Christ parlant à nous du baut thrône de sa gloire céleste, de peur qu’il punisse nostre mespris par ceste réjection espovantable, laquelle il dénonce aux incrédules par Malachie au mesme passage. Le Royaume des cieux et de Dieu, se prend pour l'estat nouveau de l'Eglise, comme en d’autres passages précédens : pource qu’à la venue de Christ estoit promise une restauration et réformation de toutes choses. Où il y avoit, Celuy qui est moindre : j'ay mis seulement, Le moindre : comme aussi porte le Grec. Et le sens est en ceste sorte plus clair, pource qu’on voit mieux comment il comprend tous Ministres de l'Evangile. Et combien qu’il y en ait plusieurs lesquels ayans receu une petite mesure de foy, sont bien au-dessous de Jehan : toutesfois cela n’empesche point que leur prédication ne soit plus haute et plus excellente, entant que elle propose Christ ayant accompli une satisfaction et purgation éternelle par son sacrifice unique, victorieux par-dessus la mort, et Seigneur de la vie: et d’autant que le voile osté, elle eslève les disciples et auditeurs au Sanctuaire céleste.

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

10 Depuis les jours de Jehan, etc. Je ne doute point que Christ ne vueille yei maguifier la majesté de l'Evangile, en ce que plusieurs le désiroyent d’une affection ardente. Car comme Dieu avoit suscité Jehan pour estre héraut du règne de son Fils, ainsi il avoit mis une efficace et vertu de l'Esprit en la doctrine d’iceluy, afin qu’elle entrast jusques au profond des cœurs des hommes, et y allumast une telle ardeur. Il appert donc bien que ceste doctrine est venue de Dieu, laquelle tant soudainement gaigne les cœurs des hommes d’une façon non accoustumée, et y cause des mouvemens merveilleux :

mais le second membre de ceste sentence contient une restriction, asçavoir que les violens le ravissent. Car pource que la plus grand’part n’estoit esmeue non plus que si les Prophètes n’eussent jamais dit un seul mot de Christ, ou que Jehan ne fust jamais venu pour luy rendre tesmoignage , il dit que ceste violence de laquelle il avoit parlé, n’est sinon en quelque certaine manière de gens. Le sens est doncques, Les gens accourent maintenant de toutes parts en grand nombre, comme si les hommes se jettoyent par grande violence pour occuper le Royaume de Dieu. Car estans resveillez par la voix dun homme, ils s'assemblent et vienent par troupes, et reçoyvent non-seulement d'affection, mais aussi d’une impétuosité véhémente la grâce qui leur est présentée. Et combien que plusieurs demeurent endormis, et ne sont touchez non plus que si Jehan au désert jouoit un rolle qui ne leur apparteinst en rien, si est-ce toutesfois que plusieurs y accourent avec grand’ardeur. Or le but de ceste sentence de Christ, est, que ceux-là sont inexcusables, lesquels ne considèrent point la vertu manifeste de Dieu, laquelle se monstre tant en la personne de celuy qui en- . Seigne, que des auditeurs, et par mespris laissent tout passer comme à clos yeux.

Cependant nous apprenons de ces mots quelle est la vraye nature et manière de la foy, asçavoir que les hommes consentent non pas froidement et par acquit quand Dieu parle, mais d’une affection-ardente ils aspirent à luy, et qu’ils s’efforcent d’y entrer comme par impétuosité.

16 Luc. La Loy et les Proplètes.

Pource que le Seigneur avoit dit qu’en ceste ardente affection du peuple on voyoit un préparatif ou commencement des choses que les Prophètes avoyent prédites, touchant le renouvellement et changement qui devoit estre en l'Eglise :

maintenant il fait comparaison du ministère de l'Evangile avec la Loy et les Prophètes : comme s’il disoit que ce n’est pas merveilles si Dieu besongne maintenant si puissamment és cœurs des hommes, veu qu'il ne se donne plus à cognoistre à eux de loin et sous des ombres obscures, mais qu’il se présente de près et en face pour establir son règne. De là s'ensuit que ceux qui rejettent obstinéement la doctrine de Jehan, ont moins d’excuse que les contempteurs de la Loy etdes Prophètes. Le mot de Prophélizer, emporte quelque poids : asçavoir que la Loy et les Prophètes ne proposoyent pas Dieu présent devant les veux des hommes, mais le représentoyent par figures et ombres. Nous voyons maintenant à quoy tend la comparaison, asçavoir qu’il ne faut pas que les hommes maintenant soyent froids et lasches, depuis que Dieu qui tenoit le peuple ancien en suspens par les prophéties, s’est monstré à eux en présence. Quant à ce que Christ met maintenant Jehan du nombre des ministres de l'Evangile, auquel auparavant il bailloit comme le milieu entre iceux et les Prophètes, en cela il n’y a point d'absurdité :

car combien que sa prédication ait esté une partie de l'Evangile, toutesfois ce n’en estoit qu'un petit commencement.

14 Matth. Et si vous le voulez recevoir. 1 déclare maintenant plus certainement comment Jehan a commencé à évangélizer le règne de Dieu, asçavoir pource qu’il estoit cest Elie qui devoit estre envoyé devant la face de Dieu, Christ donc veut que les Juifs recognoissent maintenant cest advénement magnifique et espovantable de Dieu, lequel Malachie a deserit : veu qu'Elie qui a là esté promis, fait maintenant office comme de héraut.

Au reste, par ceste exception, à vous le voulez recevoir, il touche leur obstination et endurcissement, pource que d’une malice ils demeuroyent aveugles au mi-

lieu de la clarté tant évidente. Mais laissera-il d’estre Elie quand on ne le recevera point ? Christ n'entend pas que l'estat et la commission de Jehan dépende de leur approbation : mais après avoir déclaré qu’il est Elie, il dit qu’ils demeureront convaincus dé nonchalance et d’ingratitude, s’il n’ha telle authorité envers eux comme il mérite.

15 Qui ha aureilles, etc. Nous sçavons que Christ a accoustumé d’user de ceste sentence, toutes fois et quantes qu’il traitte de quelque chose de grande con-

tée par acquit : toutesfois il admoneste quant et quant que fous ne Comprenent pas les mystères desquels il parle : et que la raison est, d'autant que plusieurs des auditeurs sont sourds, ou pour le moins ont des aureilles estoupées. Or pource que non-seulement un chacun est empesché par sa propré incrédulité, mais aussi les hommes se retardent les uns les autres, Christ exhorte yei les éleus de Dieu qui ont des aureilles percées, qu'ils soyent attentifs à considérer ce singulier secret de Dieu, et qu'ils ne devienent

séquence, et qui ne doit pas estre escou- | point sourds avec les incrédules.

MATTH. XI

16 Mais à qui accompareray-je ceste généralion? Elle est semblable aux petis enfans qui sont assis és marchez, el crient à leurs compagnons,

A7 El disent, Nousvous avons flusté, et vous n’avez point dansé: nous vous avons chanté complaintes, el vous n'avez point lamenté.

A8 Car Jehan est venu ne mangeant ne beuvant, el is disent, Il ha un diable.

19 Le Fils de l’homme est venu mangeant et beuvant, et ils disent, Voyla un homme gourmand et yvrongne, ami des Péagers et des malvivans : mais la sapience a esté justifiée de! ses enfans.

MARC

1) Ou, par. 2) Où, à l’encontre d’eux-mesmes,

29 Luc. Æt tout le peuple qui oyoit

cela, etc. Sainct Matthieu à omis ceste partie, laquelle toutesfois esclarcit fort le texte: car C’est ce qui à donné occasion à Jésus-Christ de faire ceste complainte et reproche, quand il a veu que les Scribes estoyent si obstinez et endurcis à mespri-

LUC VII

29 Et tout le peuple qui oyoit cela, et les Péagers qui estoyent baptizez du baptesme de Jehan, justifièrent Dieu :

30 Mais les Pharisiens et les docteurs de la Loy, qui n’estoyent point baptizez de luy, rejettèrent le conseil de Dieu en eux-mesmes ?.

31 Lors le Seigneur dit, À qui donc accompareray-je les hommes de ceste génération, et à qui ressemblent-ils?

32 Ils sont semblables aux garcons qui sont assis au marché, et crient les uns aux autres, et disent, Nous vous avons joué du haut-bois, et vous n'avez point dansé: nous vous avons chanté complaintes, et vous n'avez point pleuré.

33 Car Jehan Baptiste est venu ne mangeant point de pain, et ne beuvant point de vin, et vous dites, Il ha le diable. |

34 Le Fils de l'homme est venu mangeant et beuvant, et vous dites, Foyci un homme gourmand, et yvrongne, ami des Péagers et gens de mauvaise vie.

35 Mais la sagesse est avouée juste de tous ses enfans.

3) Ou, justifiée.

ser Dieu. La substance de ce passage est, que le commun peuple et les Péagers ont donné gloire à Dieu, mais les Scribes qui se plaisoyent en eux-mesmes d’une présomption de sçavoir, n’ont tenu conte de tout ce que Jésus-Christ avoit dit. Il est vray que de prime face cela obscureit fort,

ou plustost desfigure la gloire de l’Evangile, que Christ n’a peu attirer des disciples sinon du menu peuple contemptible, @f que ceux qui avoyent bruit de saincteté ou de doctrine, l'ont rejetté. Mais le Seigneur a voulu dés le commencement proposer cest exemple, afin que les gens de ce temps-là, ou ceux qui viendroyent après, ne jugeassent de l'Evangile par l'approbation qu’il ha entre les hommes:

car de nostre nature nous sommes quasi tous enclins à ce vice. Mais iln’y a rien plus desraisonnable que d’assujetir la vérité de Dieu au jugement des hommes, desquels toute la subtilité n’est autre chose que pure vanité. Ainsi doncques, Dieu a éleu (comme ditS. Paul, 4 Cor., f, 27) la partie qui est foible et folle selon le monde, afin de mettre bas tout ce qui semble estre fort et sage, Mais nostre devoir est de préférer ceste folie de Dieu (ainsi que l'appelle le mesme S. Paul) à toute la grande apparence de Ja sagesse humaine, Justifièrent Dieu, Ceste façon de parler est bien digne d’estre notée, quand il dit de ceux lesquels recevans en tout honneur et révérence le Fils de Dieu, donnent approbation et consentement à la doctrine qu'il apporte, qu’ils attribuent justice à Dieu. Dont ce n’est pas de merveilles si le sainet Esprit par tout magnifie la foy par titres et louanges singulières, lui donne le premier et principal lieu au service de Dieu, et asseure que ce luy est un service très agréable. Car quelle œuvre pourroit-on dire plus saincte que de maintenir à Dieu sa justice ? Combien que le mot de Justifier, s'estend généralement à toute la louange de Dieu: comme s’il eust dit que Dieu a esté approuvé et orné de sa gloire par le peuple qui s’est arresté à sa Parole. Or comme la foy justifie Dieu, ainsi au contraire il ne se peut faire qu’incrédulité ne blasphème Contre luy, et le despouille de sa louange avec grand opprobre. Au reste, ceste mesme façon de parler monstre que lors les hommes sont vrayement dontez et humiliez pour croire, quand renonceans au sens de la chair, ils sont bien résolus et asseurez que rien ne procède de Dieu qui ne soit tout pur et droit, et ne se donnent point congé de répliquer contre sa Parole

ou ses œuvres. Qui estoyent baptizez, etc. Sainct Luc entend que le fruit du Baptesme qu’ils avoyent receu s’est lors monstré, pource que cela a esté une préparation bien utile à recevoir la doctrine de Christ. Ç’avoit desjà esté un signe de crainte de Dieu, de ce qu’ils s’estoyent présentez à estre baptizez: mantenant, le Seigneur fait monter ce petit commence-ment à un proulit et avancement plus grand: comme les Scribes en mesprisant le Baptesme de Jehan s’estoyent par leur orgueil fermez la porte de la foy. Si nous vouions donc monter à une perfection entière, gardons-nous premièrement de mespriser un seul moyen par lequel Dieu nous convie, tant petit soit-il, mais soyons prests en humilité de commencer par les plus petis rudimens. En second lieu il nous faut mettre peine que nostre foy, si elle a eu un commencement débile, croisse et proufite de plus en plus par degrez.

32 Rejettèrent le conseil de Dieu en eux-mesmes. Le conseil de Dieu est yci opposé à l’orgueil détestable des Scribes, comme un terme honorable. Car le mot de Conseil, emporte une majesté pour défendre et maintenir la doctrine de Dieu contre le mespris des hommes. Au reste, ce que sainct Luc dit pourroit signifier de mot à mot, Contre eux-mesmes: et de faict, je ne réprouve pas ce sens qui semble meilleur à plusieurs, asçavoir que les Scribes ont esté rebelles, à leur propre ruine et condamnation. Mais pource que la narration de sainct Luc est simple, j’ay mieux aimé traduire ceci, Æ£n eux-mesmes : comme s’il disoit, Combien qu'ils ne contredisent apertement et en fermes exprès, que toutesfois, comme ils estoient enflez d’un orgueil caché au dedans, il l’ont mesprisé en eux-mesmes.

31 Mais à qui compareray-je, etc. I ne comprend pas tous ceux de son temps, mais il parle proprement des Scribes et leurs semblables. Or il leur reproche que comme ainsi soit que Dieu ait essayé par plusieurs moyens de les attirer à soy, ils ont repoussé sa grâce par une obstination incorrigible. Mais il use d’une similitude, laquelle, comme il est vray-semblable, est prinse d’un jeu commun entre les petis enfans, Car ceste conjecture ha

quelque apparence, que les petis enfans chantoyent ainsi estans divisez en deux bandes. Et de faict, je pense que Christ de propos délibéré, afin d’abbatre lorgueil des Scribes, a emprunté des petis enfans ce propos, pour dresser la répréhension qu’il vouloit faire: signifiant par cela que quelque grandeur et hautesse qu’ils eussent, toutesfois pour les condamner il ne faloit autre chose qu'une Chanson que les enfans en se jouant chan- .toyent au marché.

33 Car Jehan, etc. Jehan menant vie austère, et tonnant en exhortant à pénitence avec plusieurs répréhensions sévères, a comme chanté un chant de dueil et de tristesse: mais le Seigneur comme par un chant plaisant et joyeux, a tasché de les amener à son Père plus doucement.

Qui a esté cause que nul de ces deux moyens n’y a rien fait, sinon qu'ils avoyent une obstination enragée, et estoyent plus endurcis que fer? Au reste, ce passage monstre pourquoy c’est qu’il y a eu si grande différence, quant à la vie externe, entre Christ et Jehan Baptiste, lesquels toutesfois tendoyent à un mesme but: c’est que par ceste diversité le Seigneur à voulu comme en jouant deux personnages (par manière de dire) convaincre tant plus les incrédules, d'autant que se transformant et accommodant à leurs complexions, il n’a peu toutesfois les faire ployer à soy. Or si toute excuse est ostée à ceux de ce temps-là, lesquels par une malice obstinée ont repoussé deux divers moyens par lesquels Dieu les vouloit attirer à soy, nous aussi sommes condamnez en leur personne, veu que Dieu n’omet aucune sorte de mélodie et plaisant son, ou de chant triste et sévère pour nous attirer à SOY, mais nous ne sommes esmeus non plus que pierres. Ils appeloyent Jehan démoniaque, comme on appelle communéement Fantastiques, les gens de cerveau mal arresté, ou troublez de leur entendement.

34 Le Fils de l'homme est venu, etc.

Manger et Boire, en ce passage vaut autant que Vivre à la façon commune comme Christ dit que Jehan n’a mangé ne beu, pource qu’il avoit une manière de vivre particulière et propre à luy, en s’abs-

tenant mesme des viandes les plus communes et ordinaires : ce qui est plus clairement exprimé par ces paroles de sainct Luc, Ne mangeant point de pain, etne beuvant point de vin. Ceux qui establissent une grande perfection en l’austérité de la vie externe, et disent que c’est une vie Angélique quand un homme ne boira point de vin, ou se mattera par grande abstinence, qu’ils notent bien ce passage.

Car suyvant leur opinion Jehan seroit plus excellent que le Fils de Dieu : maïs plustost il nous faut tenir à cela, que l'exercice corporel est peu proufitable, mais que la crainte de Dieu est proufitable à toutes choses, 4 Tim., IV, 8. Cependant toutesfois sous couleur de cela il ne faut pas lascher la bride à la chair, pour la laisser desborder en délices et mignardises : seulement il faut éviter. superstition, de peur que les gens malkavisez pensans que la perfection consiste en des petis élémens et choses extérieures, mettent cependant en arrière le service spirituel de Dieu. Joint aussi que Jésus- Christ s’est tellement accommodé à la façon commune de vivre, que cependant il avoit une sobriété et tempérance vrayement Divine, et ne nourrissoit point les excès et Superfluitez des autres par son exemple ou par dissimulation.

35 La sapience a esté justifiée. Ce passage est entendu en diverses sortes par les expositeurs. Aucuns disent que la sapience a esté absoute par les Juifs, pource que se sentans coulpables en euxmesmes , et estans juges de leur propre incrédulité, ils estoyent contraints de recognoistre que la doctrine qu’ils avoyent rejettée, estoit bonne et saincte. Ainsi par les enfans de sapience, ils entendent les Juifs qui se vantoyent de ce titre. Les autres pensent que ceci a esté dit par mocquerie en ce sens, Voire, est-ce ainsi que vous approuvez la sapience de Dieu, de laquelle vous-vous vantez destre enfans? Mais pource que le mot Grec que nous avons rendu par De, ne se rapporte pas proprement à la personne de celuy qui fait la chose, il y en a qui l’exposent ainsi, La sapience a esté absoute de ses enfans, en sorte qu’elle n’est plus liée à eux, ét ne leur est rien : comme quand

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

un héritage passe d’un maistre à l’autre, ainsi que sainct Paul dit que Christ a esté justifié de péché, pource que la malédiction de péché n’ha plus rien sur luy,Rom., VI, 7. Aucuns aussi le prenent en un sens un peu dur, usans de trop grande liberté :

Que la sapience s’est estrangée de ses enfans. Mais encores que la préposition Grecque signifiast cela, l’autre sens me semble plus convenable : Que la sapience, quoy que ses propres enfans la descrient et diffament meschamment, ne perd toutesfois rien de son pris, honneur, et excellence, mais qu’elle demeure entière. Les Juifs, et principalement les Scribes, se vantoyent d’estre enfans de la sagesse de Dieu, cependant foullans aux pieds leur mère, non-seulement ils se flattoyent en un sacrilége si détestable, mais vouloyent qu'à leur jugement Jésus-Christ fust mis bas. Jésus-Christ réplique au contraire, Combien que la sapience ait des enfans mauvais et bastars, que toutesfois elle demeure en son entier, et que la malice de ceux qui par meschanceté et malignité en détractent, ne peut rien diminuer de son authorité. Toutesfois je n’ay pas encores déclaré le sens le plus naturel et convenable, selon mon jugement. Premièrement il y a tacitement en ces paroles de Jésus-Christ une antithèse entre les vrais enfans, et les bastars qui se vantent d’un titre vain, n’ayans point la vérité de ce que ils mettent en avant :

comme si Jésus-Christ disoit, Que ceux

MATTH. MARC

qui se glorifient présomptueusement d’estre enfans de sapience, poursuyvent en leur rébellion tant qu’ils voudront, si estce qu’elle ne laissera pas pourtant d’avoir sa louange et son authorité entre ses vrais enfans. Voylà pourquoy en S.

Luc est adjoustée une marque de généralité, de tous ses enfans : et par cela il signifie que la résistance des Scribes ne pourra empescher que tous les éleus de Dieu ne persistent et demeurent fermes en la foy de l'Evangile. Quant au mot Grec, il n’y a point de doute qu’il se prend quelquesfois en la signification à laquelle je m’arreste : et sans alléguer beaucoup d'exemples, il ne faut qu'un passage de sainct Luc, chap. X VIE, 25, où le mesme mot est mis, quand Jésus-Christ dit, Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, et qu’il soit réprouvé de ceste génération. On voit bien que là ce mot De, se rapporte à la personne qui fait, et non pas à celuy qui souffre. D’avantage, Chrysostôme, auquel la langue Grecque estoit naturelle, passe cela comme s’il n’y avoit point de difficulté. Au reste, outre que ce sens convient mieux, il respond aussi au membre précédent, où il a esté dit que Dieu a esté justifié du peuple.

Ainsi donc, combien qu’il y ait des apostats en grand nombre qui se révoltent de l'Eglise de Dieu, toutesfois la foy et authorité de l'Evangile demeurera tousjours ferme et entière envers tous les éleus qui sont vrayement du troupeau.

LUC X

A Après ces choses, le Seigneur en ordonna aussi septante autres, et les envoya deux à deux devant sa face, en toute ville et lieu où il devoit

venir.

2 Et leur disoit, La moisson est grande, mais il y a peu d'ouvriers: priez donc le Seigneur de la moisson, qu'il envoye des ouvriers en sa moisson !.

3 Allez, voyci, je vous envoye comme agneaux au milieu des loups *?.

4 Ne portez ne bourse, ne malette, ne souliers, et ne saluez personne par chemin *.

5 En quelque maison que vous entrerez, diles premièrement, Paix soit en ceste maison“.

1) Maith., IX, 37. 2) Matth, X, 16.

3) 2 Rois, IV, 29.

4) Matth., X,12, Marc, VI, 10.

6 Que si quelque fils de paix est là, vostre paix reposera sur luy, sinon, elle relournera à vous.

7 Etdemeurez en icelle mesme maison, mangeans et beuvans de ce qui sera mis devant vous: car l'ouvrier est digne de son salaire. Ne passez point

de maison en maison.

8 Mesmes aussi en quelque ville que vous entrerez, et qu’ils vous receveront, mangez de ce qui sera mis devant vous ?.

9 Æt quarissez les malades qui y sont, et leur dites, Le Royaume de Dieu est prochain de vous.

10 Mais en quelque ville que vous serez entrez, et ils ne vous auront receus, sorlez és rues d’icelle,

et dites,

11 Nous secouons contre vous la poudre mesme de vostre ville, qui s'est attachée à nous: scachez cela toutesfois, que le Royaume de Dieu est prochain

de vous.

12 Je vous di qu'en ceste journée-là ceux de Sodome seront plus doucement trailtez que ceste

ville-là.

1) Deut., XXIV,15. Matth., X, 10, 1 Tim., V, 18.

À Après ces choses, le Seigneur, etc.

On peut conclure par plusieurs circon- Stances que les Apostres sont retournez à Christ devant que ces septante ayent esté substituez en la place d’iceux. Les douze ont done esté envoyez pour resveiller les Juifs à l’espérance du salut prochain : après leur retour, pource qu’il estoit besoin d’avoir encores meilleure audience, d’autres ont esté envoyez en plus grand nombre, comme des seconds hérauts, pour espandre en tous endroits le bruit de la venue de Christ. Au reste, ils n’ont eu aucune charge ou commission d’ambassade, mais seulement Christ les a envoyez comme hérauts et avantcoureurs, qui préparassent les esprits du peuple à recevoir sa doctrine. Quant au nombre de septante, il semble avoir suyvi l'ordre auquel le peuple estoit accoustumé de toute ancienneté. Il faut avoir mémoire de ce que nous avons dit touchant les douze Apostres, qu’autant qu’il y avoit eu de lignées cependant que l’estat du peuple avoit fleuri, autant d’Apostres ont esté créez, qui fussent comme Patriarches pour rassembler les membres du corps deschiré, afin que de là veinst un restablissement entier de VE-

9) Matth., X, 11.

8) Luc, IX, 3. Act., XII, 51, et XVII, 6.

glise. Il y a eu quasi semblable raison en ces septante. Nous sçavons que Moyse ne pouvant fournir à la charge, print septante juges avec soy pour gouverner le

peuple, Exode, XVIII, 22. Aussiles Juifs !

estans retournez de la captivité de Babylone, eurent un Conseil, lequel les Grecs nomment Synedrion, et eux l’appeloyent par une prononciation corrompue Sanédrin, qui estoit composé de septante-deux juges. Or comme on a accoustumé de faire en tels nombres, quand on parloit du Conseil, on disoit seulement, Les septante juges : et les prenoit-on tousjours de ceux qui estoyent de la race de David (comme Philon le tesmoigne) afin que tousjours il demeurast quelque puissance et authorité en la lignée Royale. Parquoy après diverses calamitez qui estoyent advenues en ce peuple, ç'a esté comme la dernière main, quand Hérode en mettant bas ce Conseil, osta au peuple tout le gouvernement et administration publique:

Or pource que le retour de Babylone avoit esté un commencement ou figure de la vraye et parfaite rédemption, il semble maintenant que le Seigneur ordonne septante hérauts pour publier sa venue, afin de promettre et donner es-

SUR L’HARMONTIE ÉVANGÉLIQUE.

pérance du restablissement de l’estat qui estoit décheu. Toutesfois pource qu’il faloit ramener le peuple à un seul chef, ilne les establit pas juges avec puissance, mais seulement il leur commande de marcher devant luy, afin qu'il demeure seul eslevé enauthorité souveraine. Quant à ce qu'il les a envoyez deux à deux, il semble qu'en cela il a eu esgard à leur infirmité. Car il estoit à craindre qu’un chacun d’eux estant à part ne se trouvast pas si ferme de cœur comme il estoit de besoin pour bien exécuter la charge. Afin donc qu'ils s’accouragent l’un l’autre, il les envoye deux à deux.

2 La moisson est grande. J'ay exposé - ceste sentence au neufième chapitre de sainct Matthieu : toutesfois il a esté besoin de la mettre encores yci, pource qu’elle est récitée à un autre propos. Car Christ afin de mieux inciter ses disciples à s’employer diligemment à l’œuvre, dit que la moisson est grande : dont s’ensuit que leur labeur ne sera pas vain, mais qu’ils trouveront bien à quoy s'exercer, et grande matière de proufiter. En après, il les advertit des dangers, combats, et fascheries, et leur commande d'aller alaigrement et en diligence, afin que bien tost ils ayent fait une course par tout le pays de Judée. En somme il réitère les - mesmes commandemens qu'il avoit donnez aux Apostres : et pourtant il ne sera jà besoin que je charge yci les lecteurs de longs propos, veu qu’on pourra prendre là Pexposition entière de tous les points, Sinon qu'il les faut advertir en un mot - quel est le sens de ceste locution, Ne saluez personne par chemin. Or c’est un

MATTH. XI

20 Adonc il commenca à reprocher aux villes esquelles avoyent esté faites Plusieurs de ses vertus, qu'elles ne s’es-

Loyent point amendées.

21 Malhkeur sur toy Chorazin, malheur sur toy Beth-saida : car sien Tyr eben Sidon eussent esté faites les verlus qui ont esté faites en vous, ts se Jussent pieca repentis avec sac et cendre.

22 Pourtant vous di-je que Tyr et

signe de grande hastiveté et diligence, quand rencontrans quelqu'un par chemin, nous passons outre, et ne parlons à personne qui nous pourroit arrester le moins du monde. Ainsi nous voyons qu'Elysée envoyant son serviteur vers l'enfant de la femme Sunamitide, luy défend de saluer pas un de ceux qu’il trouvera, 2 Rois, IV, 29. Christ donc ne veut pas que ses disciples soyent si inhumains et mal-gracieux de ne daigner pas saluer ceux qu’ils rencontreront, mais il leur commande de faire si bonne diligence qu’ils ne s’amusent point à toutes les choses qui les pourroyent retarder. Sainct Luc aussi ha cela de particulier, Que les disciples mangent et boyvent de ce qui leur sera présenté. Par lesquels mots Christ ne leur commande pas seulement de se contenter de l'ordinaire qu’ils trouveront, mais eur permet de prendre leur nourriture à la table de ceux qui les receveront.

Et mesme le simple sens et naturel est cestuy-ci, Ne faites point de difficulté de vivre aux despens d’autruy, cependant que vous serez en ceste commission. Car c’est raison que ceux pour lesquels vous travaillez, vous nourrissent. AuCuns pensent que ce propos tende à oster le scrupule, afin que les disciples ne facent conscience d'aucune sorte de viande :

mais Christ n’a point prétendu là : il n’a point aussi voulu en parlant ainsi, leur recommander sobriété et frugalité, mais seulement leur permettre pour récompense du travail, de vivre en ceste COmmission aux despens de ceux qui les logeroyent.

LUC X

43 Malheur sur toy Chorazin, malheur sur toy Beth-saida: car si en Tyr et en Sidon eussent esté faites les vertus qui ont esté faites en vous, jadis gisans avec sac et cendre, ils se fussent repentis.

14 Pourtant Tyr el Sidon seront plus douce-

MARC

Sidon seront plus doucement trailtez au jour du jugement que vous.

23 Et toy Capernaüm, qui à esté eslevée jusques au ciel, lu seras abbaissée jusques en enfer: car si en Sodome eussent esté faites les vertus qui ont eslé faites en toy, elle fust demeurée jusques à ce jour.

24 Pourtant je vous di que ceux de Sodome seront trailtez plus doucement au jour du jugement que toy.

20 Adonc il commenca à reprocher, etc. Sainct Luc exprime en quel temps et pourquoy Christ a ainsi asprement crié contre ces villes : asçavoir qu'estant sur le poinet d'envoyer ses disciples en divers endroits de Judée, afin qu’en passant par le pays ils annonceassent que le Royaume de Dieu approchoit, il commença à penser à l’ingratitude de ceux entre lesquels il avoit par long temps fait office de Prophète, et monstré plusieurs miracles sans proufiter envers eux, et que lors il veint à faire ces exclamations : comme s’il eust dit qu’il estoit temps qu’il s’en allast en d’autres villes, puis qu’il avoit cognu si indociles et désespérez ceux qui habitoyent en cest endroit du lac où il avoit commencé à prescher l'Evangile, et faire miracles. Mais sans faire mention de la doctrine, il leur reproche que par les miracles il n’ont point esté esmeus pour se convertir à repentance. Car il est certain que le Seigneur desploye les tesmoignages de sa vertu à Ceste fin, asçavoir pour attirer les hommes à soy. Mais comme ainsi soit que naturellement tous hommes sont destournez de luy, il faut nécessairement commencer par repentance. Quant à ces mots Chorazin et Belh-saïida, on sçait bien que ce sont les noms de deux villes situées au rivage du lac de Génézareth.

24 Sien Tyr et en Sidon eussent esté Jaites les vertus, etc. Pource qu’à cause du voisinage on avoit là en détestation limpiété, lorgueil, la dissolution, et autres vices de Tyr et Sidon, Christ amène tout exprès ceste Comparaison,

afin de mieux picquer les Juifs. Car il n’y.

avoit celuy d’entr’eux qui ne teinst les

ment trailtez au jugement que vous.

15 Et toy Capernaüm eslevée jusques au ciel, tu serasabbaisséejusques en enfer.

16 Qui vous où, m'oitl: el qui vous rejette, il me rejette: or qui me rejette, il rejette celuy qui ma envoyé.

1) Matth., X, 40. Jean, XUIT, 20.

Tyriens et Sidoniens pour meschans et malheureux contempteurs de Dieu. Jésus- Christ doncques amplifie bien fort la malédiction, quand il dit qu’on eust attendu plus grand amendement de ces lieux esquels il n’y avoit nullement cognoissance de Dieu, qu’on n’en voyoit en Judée. Au reste, afin que personne ne face yei des question curieuses et difficiles touchant les secrets jugemens de Dieu, il faut noter que le Seigneur en ce propos s’accommode à la capacité et appréhension commune de l’entendement humain. En faisant comparaison des habitans de Beth-.

saïda, et leurs voisins, avec les Tyriens et Sidoniens, il ne traitte point que c’est que Dieu avoit préveu que seroyent les uns ou les autres : mais seulement que c’est qu'eussent fait les uns selon lapparence, entant qu’on en peut juger. Car ce que les mœurs de ces villes-là estoyent tant corrompues, et qu’il y avoit un desbordement et dissolution si grande, on pouvoit attribuer cela à l’ignorance, pource qu'il n’estoit là mention d’un seul mot de la parole de Dieu, et qu’il ne s’y faisoit aucuns miracles pour les inciter à repentance. Au contraire, és villes de Galilée, lesquelles Jésus-Christ tanse, il y avoit eu une rébellion désespérée à mespriser les miracles, desquels ils avoyent veu un nombre merveilleux sans en faire leur proufit. En somme, les paroles de Jésus-Christ ne tendent qu'à monstrer que Chorazin et Beth-saida surmontent Tyr et Sidon en malice, et en un mespris de Dieu incorrigible et désespéré. Et toutesfois nous n’avons point d'occasion de plaider contre Dieu, de ce que laissant

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

arrière les autres, esquels il y avoit apparence d'attendre quelque chose de meilleur, il desploye sa vertu entre les plus meschans, et du tout désespérez. Tous ceux ausquels il ne communique pas sa miséricorde, il les adjuge justement à perdition. Or s’il en laisse périr aucuns, retirant sa Parole d'eux, et que pour rendre les autres plus inexcusables, il les solicite et exhorte à repentance par quelque moyen, qui est-ce qui l’accusera pourtant d’iniquité et injustice ? Parquoy recognoissans nostre infirmité, apprenons d’adorer avec révérence ceste hautesse et profondeur des jugemens de Dieu. Car c’est une façon de faire plene d’un chagrin orgueilleux, et qui n’est aucunement à supporter, quand les hommes ne veulent point attribuer à Dieu louange de justice, sinon à la mesure à laquelle leur sens peut atteindre : et quand ils rejettent desdaigneusement les mystères qu'ils devoyent adorer, pource que la raison d’iceux ne leur appert point évidemment.

ÆEussent esté faites les vertus qui ont esté faites en vous, etc, Nous avons dit que par ces mots nous est touché le droit usage des miracles, combien que sous iceux la doctrine aussi y est comprinse.

Car Jésus-Christ en proposant devant les yeux des hommes la vertu du Père, n’a pas eu cependant la bouche close : mais au contraire, les miracles ont esté conjoints avec l'Evangile, afin de rendre les hommes attentifs à ce que Christ disoit.

Avec sac et cendre. La repentance est yei descrite par signes externes, desquels usage estoit lors solennel en PEglise de Dieu. Non pas que Christ s'arreste à iceux, mais pource qu’il s’accommode en ce propos à la capacité du commun peuple. Nous sçavons que la repentance qui est requise des fidèles, n’est pas pour quelque peu de jours, mais qu’il faut que sans cesse ils s’exercent en icelle jusques à la mort. Or il n’est pas nécessaire de se vestir tous les jours d’un sac, et d’espandre de la cendre sur sa teste : par- -quoy il s'ensuit que ceste profession externe de repentance n’ha pas tousjours lieu, ains quand après quelque grande faute ou révoltement notable les hommes se convertissent à Dieu. Et de faict, le sat

et la cendre sont signes d’un homme qui confesse son mesfait, afin d’addoucir le juge, et destourner son juste courroux :

et pourtant ils regardent proprement le

commencement de la conversion. Or puis que par ceste cérémonie les hommes monstrent le regret et la tristesse qu’ils ont, il faut nécessairement que la haine de péché, crainte de Dieu, et mortification de la chair aillent devant : comme Joël, IF, 43, dit, Rompez vos cœurs, et non point vos vestemens. Nous voyons maintenant pourquoy Christ conjoint le sac et la cendre avec repentance, en parlant de Tyr et de Sidon : pource que l'Evangile ne pouvoit estre presché aux habitans de ces deux villes, qu’il ne condamnast leur vie passée, en sorte qu’il ne leur restast rien, sinon de prendre lhabit piteux des povres mal-faiteurs se sentans coulpables de mort, afin de demander humblement pardon. À cela mesme se doit rapporter le mot Gésir, qui est en sainct Luc. Car il signifie se tenir couché par terre : ce qui convient aux povres afifligez, pour monstrer le dueil et la tristesse qu’ils portent : comme il appert de plusieurs passages des Prophètes.

23 Et toy Capernaüm, etc. I] s’addresse nomméement à la ville de Capernaüm, en laquelle il avoit tant fréquenté, qu’on estimoit communéement qu'il en fust natif. Et certes, c’estoit un honneur inestimable, que le Fils de Dieu voulant commencer son règne et sa sacrificature, avoit choisi ceste ville-là pour son palais et son sanctuaire : cependant toutesfois elle estoit plongée en ses ordures aussi avant comme si jamais une seule goutte de la grâce de Dieu ne fust descoulée sur elle. Et pour ceste cause Jésus-Christ prononce que d'autant que Dieu luy avoit fait de grandes grâces, tant plus aussi sera horrible la punition qu’elle soustiendra. C’est un poinct bien digne d’estre noté, que la profanation des dons de Dieu, pource que tousjours elle emporte un sacrilége, ne demeurera jamais impunie : et que pourtant selon qu’un chacun en aura eu d'avantage, il sera aussi puni plus griefvement, s’il pollue et profane vileinement les grâces que Dieu luy avoit données : et sur tout qu'une vengence

horrible nous pend à l'œil, si ayans «sté douez des dons spirituels de Christ, nous pe tenons conte de luy et de son Evangile. Si en Sodome. Nous avons desjà remonstré ci-devant, que Christ parle à la facon des hommes, et qu’il ne veut point yei amener le conseil secret de Dieu, pour dire que Dieu eust préveu qu’ainsi il en adviendroit s’il envoyoit quelque Prophète aux Sodomites. Que s’il y à des opiniastres qui ne se contentent de ceste solution, voyci toutesfois une response qui sera pour leur couper broche, comme on dit : c’est asçavoir que combien que Dieu eust en main remède pour sauver les S0domites, que toutesfois en les destruisant et damnant il n’a rien fait qui empesche qu’il ne soit tousjours recognu juste en sa punition et vengence.

A6 Qui vous ot, il m'oil : el qui vous rejette, etc. Ceux-là s’abusent qui pensent que ce soit yci une redite de ce que nous avons veu au dixième chapitre de S. Matthieu, Qui vous reçoit, il me reçoit. Car Christ traitioit là des personnes, et yei il parle de la doctrine. La réception qu’il touchoit en l’autre passage regardoit le devoir de charité : mais maintenant il nous recommande la foy, laquelle reçoit Dieu en sa Parole. Le sommaire est que la crainte de Dieu qui est és hommes, se monstre par l’obéissance de la foy : et au contraire, que ceux qui rejettent VEvangile, quoy qu’ils Se vantent d’estre dévots et affectionnez au service de Dieu, monstrent toutesfois qu’ils le mesprisent meschamment et vileinement. Or il nous faut considérer lintention de Jésus- Christ : car d'autant que la plus grand’ part du monde s’abuse en estimant l’Evangile selon la dignité et excellence qui est aux hommes, et le mesprise pource que il est porté par des hommes de petite et basse condition, Jésus-Christ vient au-devant d’un jugement si pervers. D’avantage, pource que quasi toutes gens sont entachez d’un tel orgueil, qu’ils ne se soumettent pas volontiers à ceux qui sont leurs semblables, ou lesquels mesmes ils mesprisent et tienent pour bien petis au regard d’eux : et au contraire, Dieu a déterminé de gouverner son Eglise

prend souvent du commun populaire ceux

qu'il suscite ministres de la Parole:

pour ceste cause, di-je, il éstoit nécessaire d’establir “et authorizer la majesté de l'Evangile, de peur qu’elle ne fust moins estimée sortant de la bouche des hommes mortels. C’est doncques une louange et recommandation singulière du ministère externe, quand Jésus-Christ dit que toute la révérence et honneur qu’on porte à la prédication des hommes, pourveu qu’elle soit pure et fidèle, Dieu Pavoue comme fait à sa personne. Au reste, il nous revient double utilité de ceste recommandation. Car premièrement il n’y a rien qui nous doyve mieux accourager à embrasser la doctrine de l’Evangile, que quand nous oyons que C’est un excellent service de Dieu sur tous autres, et un sacrifice de très bonne odeur devant luy, de l’ouir parler par la bouche des hommes : et quand sa Parole nous est apportée par les hommes, nous y assujetir ne plus ne moins que s’il descendoit luy-mesme du ciel, ou nous déclaroit son conseil par les Anges. En après, c’est aussi pour nous oster toute matière de doute, et nous confermer en une asseurance très certaine, quand nous oyons que le tesmoignage de nostre salut que nous apportent les hommes envoyez de Dieu, n’est pas moins authentique que si sa voix résonnoit du ciel en nos aureilles.

Au contraire, alin que nous craignions d'entrer en quelque mespris de l'Evangile, il adjouste une menace espovantable, que ceux qui desdaignent d’ouir les ministres, quelques petis et contemptibles qu’ils soyent, ne font pas injure aux hommes, mais à luy-mesme et à Dieu son Père. Or comme ce passage authorize magnifiquement l’estat des Pasteurs qui exercent leur charge fidèlement, et d’une affection droite, ainsi le Pape avec les siens, est bien digne d’estre mocqué, quand il prend ceste couverture pour farder et desguiser sa tyrannie. Car il est certain que Jésus-Christ né parle point en ceste sorte, afin de résigner aux hommes lPauthorité que le Père luy a donnée, mais seulement afin de maintenir en honneur Son Evangile, et le garder de mes-

par le ministère des hommes, et mesme |'pris. Dont s’ensuit qu'il ne transfère

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

point à la personne des hommes l'honneur qui luy appartient, mais insiste seulement à ce qu’il ne soit point séparé de sa

Parole. Parquoy si le Pape veut que on le reçoyve, qu'il apporte la doctrine en laquelle il puisse estre recognu ministre

MATTH, MARC

de Christ : mais tant qu'il continuera à estre ce que il est, c’est-à-dire ennemi mortel de Christ, et n'ayant rien de semblable aux Apostres, qu’il se déporte de se parer des plumes d’autruy.

LUC X

AT Et les septante reveindrent avec joie, disans, Seigneur, les diables aussi sont sujets à nous par

ton Nom.

18 Et ü leur dit, Je voyoye Satan cheoir du ciel comme un esclair.

19 F'oyci, je vous donne puissance de marcher sur serpens el scorpions, el sur toute la puissance de l'ennemi, et rien ne vous blessera. |

20 Toutesfois ne vous esjouissez point en ce que les esprits sont subjets à vous: mais esjouissez-vous plustost que vos noms sont escrils és cieux.

A7 El les septante reveindrent. I appert que les septante disciples n’avoyent pas plenement et fermement adjousté Éoy aux paroles de Christ, veu qu’estans retournez ils s’esjouissent comme d’une chose nouvelle et non attendue, de ce que par la vertu de Jésus-Christ ils ont jetté hors les diables : et toutesfois la puissance et le commandement exprès leur en avoit esté donné. Or je ne doute point que quand ils départirent d'avec Christ leur maistre, ils estoyent bien asseurez qu’il ne leur avoit rien dit en vain, et dont l'issue ne deust s’en ensuyvre : toutesfois puis après, d'autant que la grandeur de la chose passoit leur raison et attente, ils furent esmerveillez et eshahis de veoir cela advenir. Et cela advient souvent, que les fidèles conçoyvent par la Parole seulement quelque goust de la vertu et puissance de Dieu, et puis après, l'expérience de ce qu’ils ont ouy ne laisse pas de les mettre en grand estonnement. Touchant leur joye, nous verrons par ce que Christ respond, quelle elle a esté.

48 Je voyoye Satan, etc. D'une espèce Jésus-Christ les amène à la généralité, asçavoir qu'il a commandé de publier son Evangile à ceste fin de renverser et des- . truire le règne de Satan. Aïnsi donc, au lieu que les disciples s’arrestoyent sim-

avoyent eue, Christ les advertit que la force et efficace de leur doctrine, s’estend bien plus loin : c’est asçavoir à ce que la tyrannie que Satan exerce sur tout le genre humain, soit abolie et mise bas.

Nous avons maintenant le sens des mots, que Christ en commandant que son Evangile fust presché, n’a point entreprins ou essayé une chose à l'aventure, et de laquelle l'issue fust incertaine, mais à veu que la ruine de Satan s’en ensuyvroit.

Or puis que le Fils de Dieu ne peut pas estre abusé en ce qu’il a pensé : et puis que ce qu'il a préveu en cest endroit, appartient au cours continuel de l'Evangile, il ne faut point douter toutes fois et quantes qu’il suscite des fidèles docteurs, que luy-mesme aussi ne donne bonne issue à leur labeur, et le face proufiter.

Dont nous recueillons qu’il n’y a point de moyen de sortir de la tyrannie de Satan, que par l'Evangile : d'avantage, que ceux-là seuls proufitent vrayement en l'Evangile, esquels la puissance de Satan

|est mise bas : afin que péché estant es-

teint, ils commencent de vivre à la justice de Dieu. I faut aussi noter la similitude de laquelle il use. Que le tonnerre de l’Evangile fait cheoîr Satan comme foudre.

Car c’est pour exprimer la puissance Divine et admirable de la doctrine, laquelle

plement à ceste expérience visible qu’ils | abbat si soudain et par grande impétuo-

sité le prince du monde, tant bien muni et garni de si grandes forces. En ceci aussi est exprimée la misérable condition des hommes, veu que Satan, qui domine en l'air, et tient le monde sous ses pieds, jusques à ce que Christ se monstre libérateur, leur livre des assaux d’enhaut.

19 F'oyci, je vous donne puissance, etc. Ceci est dit par concession. Christ ne nie pas que le don duquel ils se glorifient, ne soit excellent : mais il les admoneste qu'il y a quelque autre chose plus haute, à laquelle ils doyvent principalement regarder, afin qu’ils ne s’arrestent pas aux miracles extérieurs. Ainsi donc, il ne condamne pas entièrement leur joye, comme aussi ils en avoyent matière suffisante : mais il monstre qu’elle est vicieuse, d'autant que se plaisant par trop en une grâce temporelle, ils n’eslevoyent point leurs esprits en haut. Et c’est-ci une maladie de laquelle volontiers sont entachez quasi tous fidèles. Car combien qu'avec action de grâces ils considèrent la bonté et libéralité de Dieu, toutesfois ils ne mettent pas si bonne peine comme il faloit, à faire que les bénéfices de Dieu leur servent d’eschelles pour les eslever par degrez au ciel. Et pourtant ils ont bien besoin que le Seigneur leur tende la main pour les redresser, afin qu'ils ne s’arrestent à la terre, mais aspirent au renouvellement céleste.

Il appelle /a puissance de l'ennemi, toute nuisance, pource que tout ce qui nous est contraire, le diable le prend pour jetter

MATTH. XI

25 En ce temps-là Jésus respondant, dit, O Père, Seigneur du ciel et de la lerre, je te ren grâces que lu as caché ces choses aux sages et entendus, et les as révélées aux petis enfans.

26 Il est ainsi Père, pourtant que ton bon plaisir a esté tel.

27 Toutes choses m'ont esté données de mon Pére': et nul ne cognoist le Fils sinon le Père : el aussi nul ne cognoist le Père sinon le Fils?, et celuy à qui le Fils le veut révéler ?,.

1) Jean, IL, 35. 2) Jean, X, 15, XVII, 25, 26.

COMMENTAIRES contre nous. Non pas que je vueille dire :

que tout ce qui est pour nuire aux hommes, soit à son commandement : mais pource qu’estant armé de la malédiction de Dieu, il s’efforce de tourner à nostre ruine tous les fléaux d’iceluy, et s’en sert comme de dars pour nous nayrer.

20 F'os noms sont escrits. Christ ayant

ce but de retirer les siens d’une joye

transitoire, afin qu’ils prenent matière de se glorifier en la vie éternelle, il les ramène à la source et origine d’icelle, Asçavoir que Dieu les a éleus et adoptez pour ses enfans. Il leur pouvoit bien dire qu’ils se resjouissent de ce que ils estoyent régénérez par l'Esprit de Dieu, pour estre nouvelles créatures en Jésus-

Christ : de ce qu’ils estoyent illuminez en

l'espérance de salut, et avoyent receu les

arres d’iceluy : mais il a voulu toucher le

commencement dont estoyent procédez tous ces biens, asçavoir lélection gratuite de Dieu, afin que ils ne s’attribuassent rien. Il est vray que les bénéfices de Dieu que nous sentons journellement en nous, nous baiïllent assez suffisante matière de le louer : mais l’élection éternelle qui est hors de nous, monstre plus clairement que nostre salut est fondé en la pure et simple bonté de Dieu. Quant à ceste façon de parler, que leurs noms sont escrits au ciel, c’est une métaphore ou similitude, pour, Estre avouez devant Dieu pour ses enfans et héritiers, comme s'ils estoyent escrits en un rolle, ou enregistrez en quelque livre.

MARC. LUC X

21 En ce mesme instant Jésus s’esjouit en Esprit, et dit, Père, Seigneur du ciel et de la terre, je le ren grâces que tu as caché ces choses aux sages el entendus, et les as révélées

aux petis: voire Père,

car ton bon plaisir a esté tel.

99 Puis s'estant tourné

3) Ou, donner à cognoistre.

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 289

28 Venez à moy vous tous qui estes travaillez et chargez, et je vous soulageray.

29 Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moy que je suis débonnaire et humble de cœur, et vous trouverez repos à vos âmes".

30 Car mon joug est aisé, et mon fardeau léger ?.

1) Jér., VE, 16. 2) 1 Jean, V, 3.

25 Et Jésus respondant, dit, etc.

Combien que les Hébrieux usent souvent de ce mot Respondre, encore que ce soit le commencement d’un propos, toutesfois je pense qu’en ce passage il emporte quelque poids, Asçavoir que Jésus-Christ sur le dernier propos qu'il traittoit, a prins occasion de parler ainsi : ce que les paroles de sainct Luc monstrent encore mieux, quand il dit qu’en ce mesme instunt Jésus s’esjouit en l'Esprit. Et d'où cest esjouissement, sinon que son Eglise consistant de povres personnages , petis et mesprisez, ne laisse pas de luy estre aussi chère et recommandée comme si toute la noblesse et grandeur du monde reluisoit en icelle? Aussi l’oraison estant addressée au Père, ha bien plus de véhémence, que s’il eust tenu le mesme propos en devisant simplement avec ses disciples. Combien qu’il est certain que ç’a esté aussi pour eux, et à leur regard qu’il a fait ceste action de grâces au Père, afin que ils ne se scandalizassent de la petite apparence qui est en l'Eglise. Car nous cherchons tousjours quelque grand lustre, et nous semble qu'il n’y a rien moins raisonnable, que de dire que le Royaume du Fils de Dieu, duquel la gloire est descrite tant magnifiquement par les Prophètes, consiste en des personnes plus abjectes, et moins estimées qui soyent entre tous. Et de faict, il y à en cela un conseil admirable de Dieu, qu'ayant tout le monde en sa main, pour s'assembler un peuple péculier, il aime mieux choisir le commun populaire contemptible, que les grans et apparens, qui par leur excellence apporteroyent plus W’honneur au nom de Christ. Mais Christ retire yci ses disciples d’une imagination

vers les disciples, dit, Toutes choses me sont baillées de mon Père, et nul ne scait qui est le Fils sinon le Père, ne qui est le Père sinon le Fils, el celuy auquel le Fils le voudra révéler.

orgueilleuse et trop hautaine, afin qu’ils ne présument de mespriser l’estat de l'Eglise bas et contemptible, auquel il se plaist et s’esjouit. Et pour réprimer plus fort la curiosité qui survient à chacun coup és esprits des hommes, il s’eslève par-dessus ce monde, et considère avec révérence les secrets jugemens de Dieu, afin d'attirer avec soy les autres en ad-

miration d’iceux. De faict, combien +

qu’une telle ordonnance et gouvernement de Dieu n’accorde aucunement à nostre sens, toutesfois nostre arrogance aveuglée est par trop furieuse et forcenée, si nous présumons de répliquer ou nous rebecquer à l'encontre, veu que Jésus- Christ nostre Chef l'adore avec révérence.

Mais il sera bon que nous espluchions maintenant les mots. Je {e ren grâces que tu as caché, etc. Par ces mots il déclare comment il acquiesce et accorde à ceste ordonnance et détermination du Père, qui est tant discordante et eslongnée du sens humain. Car il y a tacitement une antithèse entre ceste louange qu’il attribue au Père, et les cavillations malicieuses, ou mesme les abbayemens impudens du monde: Il faut maintenant veoir de quelle chose il glorifie le Père, asçavoir qu’estant Seigneur de tout le monde, il a préféré les petis et mesprisez aux sages. Car c’est un poinct bien à poiser pour la circonstance du propos, quand il appelle le Père Seigneur du ciel et de la terre, pource que par cela il déclare qu’il n’y à que le bon plaisir et vouloir de Dieu qui soit cause de ceste diversité, que les sages demeurent aveugles et v’entendent rien aux mystères de l’Evangile, lesquels les petis et ignorans comprenent. Il y a plusieurs autres passages

semblables, esquels le Seigneur monstre qu'il a éleu gratuitement {ous ceux qui parvienent à salut, veu qu’il est le Créa-

teur et gouverneur du monde, ét que.

toutes nations sont à luy. Parquoy ce mot emporte deux choses. Premièrement que ce que tous n’obéissent à l'Evangile, n'advient pas par faute de puissance du costé de Dieu, lequel pourroit facilement faire ranger toutes gens Sous sa domination. Secondement, que ce que les uns vienent à la foy, et que les autres demeurent stupides, endurcis et obstinez, cela se fait par son élection gratuite, pource qu’en tirant les uns, et laissant les autres, luy seul discerne et met distinction entre les hommes, desquels tous Ja condition est semblable de nature.

Toutesfois quant à ce qu’il choisit plustost les petis que les sages, en cela il ba esgard à sa gloire. Car comme la chair n’est que par trop encline à s’eslever, si les gens subtils et sçavans alloyent les premiers, incontinent chacun entreroit en ceste opinion, que les hommes ACquièrent la foy par leur dextérité, ou industrie, ou sçavoir. Parquoy la miséricorde de Dieu ne peut pas autrement estre clairement cognue comme elle le mérite, qu'en faisant un tel chois, par lequel il apparoisse que tout ce que les hommes apportent de leur costé, n’y fait rien. Et pourtant, à bon droiïet la sagesse humaine est mise bas, afin que elle n’obscurcisse la louange de la grâce de Dieu.

Mais on demande sur ce poinct, qui sont ceux que Jésus-Christ appelle yci sages, et aussi quelles gens il nomme petis.

Car l’expérience monstre évidemment que tous les simples et ignorans ne sont pas illuminez à la foy : et au contraire que tous les sages et sçavans ne sont pas délaissez en leur aveuglement. Et pour ceste cause on définit yci les prudens et sages, ceux lesquels estans enflez d’un orgueil diabolique, desdaignent d’ouir Jésus Christ parlant d’en haut.

Mais encore cela mesme n’est pas perpétuel, que Dieu réprouve tous ceux qui se plaisent en eux-mesmes, et présument de leurs personnes : comme nous en avons l'exemple en la personne de Paul, duquel Christ a donté l’arrogance et ré-

bellion. Et si nous venons à considérer le commun peuple, comme en la plus grand’part on apperçoit une malice envenimée, ainsi nous voyons qu’ils sont délaissez en leur damnation aussi bien que les princes et les grans. Je confesse bien que tous les incrédules sont enflez d'une confiance perverse d’eux-mesmes, soit que la sagesse ou réputation d’estre gens de bien, ou les honneurs, ou les richesses leur facent enfler le cœur, toutesfois mon avis est que Christ comprend yci simplement tous ceux qui ont subtilité d'esprit ou sçavoir excellent, sans toucher aucun vice qui soit en eux : comme aussi au contraire, en parlant vci des petis, il n’allègue pas pour vertu qu’un homme soit petit. Car combien que Christ soit le Maiïstre des humbles, et que la première leçon de la foy, soit que personne ne présume de soy-mesme, si estce qu’il n’est point yci parlé d’une petitesse et abjection volontaire : car Christ use de ce moyen pour amplifier la grâce de son Père, asçavoir qu’il ne desdaigne descendre jusqu'aux ordures et choses les plus abhaïissées, afin d’eslever les po-

vres de la fiente. Mais yei se présente une !

question : Veu que prudence est un don de Dieu, comment cela se peut accorder, qu’elle nous empesche de veoir la clarté de Dieu qui reluit en PEvangile. I} est vray qu’il faut bien avoir mémoire de ce que j’ay desià dit, que les incrédules corrompent toute la prudence qui leur avoit esté donnée, et que pourtant les grans esprits sont souventesfois empeschez en cest endroit, pource qu’ils ne se peuvent abbaisser à docilité. Mais entant que touche le présent passage, jé respon, Combien que aux prudens et sages leur sub-

tilté ne nuise de rien, qu'ils peuvent

toutesfois estre privez et forelos de la lumière de PEvangile. Car puis que la condition de tous hommes est une ou semblable, pourquoy est-ce que Dieu ne prendra à son plaisir Ceux-ci ou eeux-1à?

Or S. Paul en la première épistre aux Corinthiens, chap. I, 27, monstre pourquoy Dieu laisse en arrière les sages et les grans, asçavoir pource qu’il à éleu les choses faibles et folles du monde, afin de confondre la gloire de la chair. Au

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

reste, nous recueillons aussi par cela, que le propos de Christ n’est pas général, quand il dit que les mystères de l’'Evangile sont cachez aux sages : car si de cinq sages les quatre rejettent l'Evangile, et un l’embrasse : et en autant d'ignorans les deux ou les trois sont faits disciples de Christ, ceste sentence est trouvée vraye. Ce qui est aussi confermé par Île passage deS,. Paul, 1 Cor., chap. f, 26, que j'ay allégué un peu devant : car il ne forclost pas du Royaume de Dieu tous Îles sages, les nobles et les puissans, mais seulement il remonstre qu'il ne s’y en trouve pas beaucoup. Ainsi nous avons maintenant la solution de la question :

asçavoir que la prudence et sagesse n’est point vei condamnée entant qu elle est don de Dieu, mais seulement Christ prononce qu rélle ne sert de rien pour acquérir la foy : comme au contraire il ne loue pas ignorance pour dire qu’elle rende les hommes agréables à Dieu, mais il dit qu’elle n’empesche point sa miséricorde, en sortequ’il n’illumine dela sapiénce céleste les ignorans et grossiers quand il veut. Il reste à veoir que signifient ces mots Révéler et Cacher. Oue Christ ne parle point yei de la prédication externe, il appert évidemment en ce qu'il s’est indifféremment présenté à tous pour docteur, et a commandé à ses Apostres de faire. le semblable. Parquoy le sens est, que personne n'obtient la foy par la subtilité de son esprit, mais seulement par l'illumination secrète du sainct Esprit. 26 ILest ainsi Père, puis que ton, etc.

Ce mot-ci coupe broche à toute curiosité et friandise d’enquérir, laquelle nous chatouille à chacun coup : car il n’y a rien que nous accordions si difficilement à Dieu, que sa volonté nous soit pour la dernière et souveraine raison, et pour justice parfaite. Il réitère souvent que ses jugemens sont un abysme profond, toutesfois nous ne laissons pas de nous jettér en ceste profondeur par une impétuosité enragée pour sonder ce qui y est :

et S'il y a quelque chose qui ne nous plaise, nous grinssons les dents, ou mur murons contre lui, et mesmes plusieurs vienent jusques à desgorger des blasphèmes manifestes. Au contraire le Seigneur

nous baille yei ceste règle, que nous tenions pour certain et arresté, que tout ce que Dieu a déterminé est bon et droit.

Et cela est estre sage à sobriété, d’acquiescer au seul bon plaisir de Dieu, et nous y arrester paisiblement, plus que s’il y avoit dix mille raisons devant nos yeux. Certes Christ pouvoit bien mettre en avant les causes de ceste diversité, s’il y en eust eu aucunes : mais se contentant du bon plaisir de Dieu, il ne va point chercher plus avant pourquoy c’est qu'il appelle plus tost à salut les petis que les autres, et dresse son Royaume d’une troupe de gens incognus, et de petite estime. Dont il appert que ceux-là jettent leur rage et forcènerie contre Christ, lesquels quand on dit que Dieu pour son bon plaisir élit les uns gratuitement, et réprouve les autres, vienent incontinent à tempester, pource qu’il leur fasche que Dieu ait le dernier mot.

21 Toutes choses m'ont esté données, etc. Les expositeurs qui pensent que Christ prétende yci seulement de confermer les disciples en plus grande asseurance à prescher l'Evangile, ne conjoignent pas bien ceste sentence avec la précédente. Quant à moy, j'estime que Jésus-Christ à parlé ainsi pour un autre regard, et à une autre fin. Car comme il a par ci-devant déclaré asseuréement que l'Eglise procède de ceste source secrète de l'élection gratuite de Dieu, ainsi maintenant il monstre comment et par quel moyen la grâce de salut parvient aux hommes. Car plusieurs, si tost qu'ils oyent dire qu’il n’y à héritiers de la vie éternelle, sinon ceux lesquels Dieu a éleus devant la création du monde, se tormentent à enquérir curieusement comment ils pourront estre certains de ce conseil secret de Dieu : et ainsi ils se jettent en un labyrinthe, duquel ils ne trouveront aucune issue. Mais Jésus-Christ déclare qu’il faut que les hommes vienent droit à luy, pour trouver certitude de leur salut. Le sens donc est, que la vie nous à esté manifestée en Jésus-Christ, et que pourtant personne ne sera participant d’icelle s’il n’y entre par l’huis de la foy. Nous voyons maintenant comment il conjoint la foy avec la prédestination

éternelle de Dieu, lesquelles toutesfois des brouillons et estourdis veulent faire contraires l’une à l’autre. Car combien que nostre salut ait tonsjours esté caché en Dieu, toutesfois Jésus-Christ est le canal par lequel ce salut descoule vers nous : et nous le recevons par foy, afin qu’il soit ferme et bien ratilié en nos cœurs. Parquoy gardons-nous de nous destourner aucunement de Jésus-Christ, si nous ne voulons rejetter le salut qui nous est présenté. Vul ne cognoist le Fils sinon, etc. I dit ceci afin qu’on ne s’abuse en estimant de sa majesté selon le jugement des hommes. Le sens donc est, que pour sçavoir quel est Christ, il nous faut arrester au tesmoignage du Père, lequel seul cognoist à la vérité, “et peut parler asseuréement de ce qu’il a mis en luy. Et de faict en l’examinant tel que la mesure de nostre entendement le peut concevoir, nous le despouillons de la plus grand’ part de sa veriu : pourtant il est impossible de le cognoistre comme il faut, sinon par la voix du Père.

Combien que la voix ou parole seule ne suffiroit point sans la conduite du sainct Esprit : car la vertu de Christ est trop haute et cachée, pour dire que les hommes y puissent atteindre, jusques à ce qu'ils ayent esté illuminez par le Père.

Pour ceste cause, quand il est dit que le Père le cognoist, entendons que c’est pour nous, afin de le nous révéler, et non pas pour soy. Toutesfois il semble quele propos ne soit pas parfait et accompli, d'autant que les deux membres d’iceluy ne respondent pas en tout et par tout l’un à l’autre. Du Fils, il est dit que nul ne cognoist le Père sinon luy, et celuy à qui il le voudra révéler. Du Père, il n’y a autre chose, sinon que luy seul cognoist le Fils. De révéler, il n’en est point parlé. Je respon que c’eust esté une chose superflue à Jésus-Christ, de répéter ce qu’il avoit desjà dit. Car qu'est-ce que contient ceste action de grâces que nous avons veue, sinon que le Père a révélé et manifesté le Fils à ceux ausquels il luy a semblé bon? Quand donc il est dit incontinent après, qu’il n’y à que luy seul qui cognoisse le Fils, c’est comme la raison du précédent. Car on eust peu penser, Quel

besoin est-il que le Père révèle le Fils, veu qu’il se est luy-mesme manifestement présenté devant les hommes”? Ainsi, nous entendons maintenant pour quelle occasion il a esté dit, Que le Père seul cognoist le Fils : il reste le second membre, Que nul ne cognoist le Père, sinon le Fils. Or c’est-ci une façon de cognoistre, diverse de la première : car quand il est dit que le Fils cognoist le Père, ce n’est pas pource qu’il le manifeste par son Esprit : mais pource qu’estant la vive image d’iceluy, en sa personne il le nous présente comme visible. Cependant je ne veux pas exclure le sainct Esprit: mais la façon de Révéler, de laquelle il est yci parlé, je la rapporte à la manière ou moyen de cognoissance. Et en ceste sorte tout le fil du propos s'ensuit fort bien :

car Christ conferme ce qu’il a dit au paravant, que toutes choses luy ont esté baillées du Père, afin que nous sçachions que plénitude de Divinité habite en luy.

En somme, tout ce passage revient à ces deux points, que cognoistre le Fils est un don du Père, pource que par son Esprit il nous ouvre les yeux de l’entendement, afin que nous puissions Contempler la gloire de Christ, laquelle autrement nous seroit cachée : et que le Père qui habite une lumière inaccessible, et lequel est incompréhensible en soy, nous est manifesté par le Fils, qui est la vive image d’iceluy, en sorte que c’est temps perdu de le chercher ailleurs.

28 Venez à moy vous tous, etc. Maintenant il invite à soy par grande bénignité et douceur, ceux lesquels il cognoist propres à estre ses disciples. Car combien qu’il soit prest de révéler le Père à tous, toutesfois la plus grand” part ne tient conte d’en approcher, pource qu'ils ne sont point touchez d’un sentiment de leur nécessité et indigence. Les hypocrites ne se soucient point de Christ, pource qu’estans enyvrez de leur propre justice, ils n’ont faim ne soif de sa grâce.

Aussi ceux qui sont addonnez au monde, n’estiment rien la vie céleste. Ainsi Jésus- Christ ne proufiteroit rien d'appeler les uns ne les autres : et pourtant il s’addresse aux povres soufireteux et affligez.

Or par ceux qui travaillent, il entend

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

ceux qui gémissent sous le fardeau : et encore non pas généralement tous oppressez d’ennuy et de misères, mais ceux lesquels estans confus en eux-mesmes pour le sentiment de leurs péchez, et saisis d’une frayeur de l’ire de Dieu, défaillent sous un fardeau si pesant. Vray est que Dieu humilie ses éleus en diverses manières : mais pource que plusieurs es- {ans chargez de misères et de povretez demeurent néantmoins rebelles et endurcis en leur obstination, par ceux qui travaillent et sont chargez, Jésus-Christ entend ceux qui sont affligez en leurs consciences se sentans coulpables de mort éternelle, et qui sont tellement pressez de leurs maux au dedans, qu’ils défaillent. Car ceste défaillance nous rend disposez à recevoir sa grâce. Et c’est autant comme s’il eust dit que la cause de ce que sa grâce est rejettée pour la plus grand’ part, est, pource qu'il y en a bien peu qui sentent leur povreté et nécessité :

et que cependant l’orgueil ou la stupidité de telles gens ne doit point retarder les povres âmes afiligées qui souspirent Cherchans remède. Laissons donc là tous ceux lesquels estans ensorcelez des illusions de Satan, se font à croire qu'ils ont quelque justice hors Christ, ou imaginent qu’ils sont bien heureux en ce monde, et qu’il ne leur défaut rien : mais quant à nous, que nos maux et povretez nous s0licitent et poussent à désirer Christ. Et pource que Christ ne reçoit point à la fruition de son repos sinon ceux qui défaillent et sont quasi rompus sous la pesanteur du fardeau, apprenons qu’il n’y à poison plus mortelle et plus à craindre, que ceste nonchalance qui s’engendre en nous d’une fausse et vaine persuasion, ou de la félicité terrienne, ou de nostre propre justice et vértu. Parquoy qu’un chacun de nous face un exercice continuel de se resveiller, et premièrement avise Songneusement à desvelopper son esprit de la friandise des choses de ce monde :

et puis après à se despouiller de toute fiance perverse. Au reste, combien que ceste préparation à recevoir la gràce de Christ, despouille desjà entièrement les hommes, et monstre qu’ils sont du tout vuides de vertu, toutesfois encore faut-il

noter qu'elle est un don du sainct Esprit :

pource que c’est le commencement de repentance, à laquelle nul ne prétend par sa propre industrie. Et aussi Christ n’a pas yei voulu monsirer que c’est que Phomme peut faire de soy-mesme, mais seulement comment doyvent estre disposez et affectionnez ceux qui vienent à luy. Ceux qui restraignent le fardeau et le travail dont il est yci parlé, aux cérémonies de la Loy, prenent trop maigrement ceste sentence de Christ. Je confesse bien que le fardeau de la Loy a esté insupportable, et qu’il accabloit les povres âmes : mais il nous doit souvenir de ce que j'ay dit, que Christ tend la main à tous afiligez, afin de mettre différence entre ses disciples, et les contempteurs de l'Evangile. Mais il faut bien noter le terme de généralité qui est yei mis. Car Jésus-Christ à nomméement comprins sans exception {ous ceux qui travaillent et sont chargez, afin que personne ne se ferme la porte par une desfiance et façon perverse de douter. Et toutesfois tous ceux-là font un bien petit nombre de gens, pource que de ceste multitude infinie qui périssent, il y en a bien peu qui se sentent périr. Le soulagement qu'il promet, consiste en la rémission gratuite des péchez, laquelle seule nous met en repos et tranquillité.

29 Prenez mon joug, etc. Pource que nous en voyons plusieurs qui abusent de la grâce de Jésus-Christ, la convertissans en une liberté charnelle, pour ceste cause Jésus-Christ après avoir promis un repos heureux aux povres consciences misérablement travaillées, admoneste quant et quant qu’il est leur libérateur, à ceste condition qu’elles se rangent sous son joug : comme s’il disoit qu'il n’absout pas les hommes de leurs péchez, afin qu’ayans Dieu propice ils prenent de là occasion de pécher en plus grande liberté : mais afin qu’estans redressez par sa grâce, ils prenent quant et quant le joug, et estans libres selon l'esprit, ils tienent en bride et en serre leur chair folastre. Et d’yci nous pouvons recueillir la définition de ce propos duquel il avoit parlé, asçavoir que ce n’est pas un repos qui exempte du combat de la croix les disciples de Jésus Christ, pour vivre à

l'aise et triompher en délices, mais qu’il les exerce sous le fardeau de la discipline, et les tient sous le joug. 4pprenez de moy. À mon avis ceux-là s’abusent qui pensent que Jésus-Christ face yci mention de sa douceur, afin que ses disciples ne craignent point d'approcher de Juy à cause de sa gloire Divine : comme nous sçavons que communéement on n'ose pas s'approcher des grans personnages, et qui sont eslevez en authorité. Car plustost, pource que selon la rébellion de nostre chair nous fuyons son joug, comme aspre et difficile à porter, il veut nous former et duire à l’ensuyvre et imiter. Il dit un peu après, Que son joug est aisé :

mais comment se fera-il qu'un chacun v ploye et baisse le col volontiers et paisiblement, sinon qu’estans revestu de douceur il soit conformé à Christ? Or il appert que c’est-ci le sens des mots:

MATTH. XI, À En ce temps-là Jésus

pource que Jésus-Christ ayant exhorté ses disciples à porter son joug, afin que la difficulté ne leur face peur, il adjouste incontinent après, Apprenez de moy, Sionifiant que ce joug ne nous sera point fascheux, quand à son exemple nous serons accoustumez et duits à douceur et humilité. À cela mesme aussi se rapporte ce qu’il adjouste, Fous trouverez repos.

Car cependant que la chair regimbe, nous ne faisons que tempester et estre en inquiétude : et ceux lesquels refusans de porter le joug de Christ, s’efforcent d’appaiser Dieu autrement, ne font que se travailler et se tormenter en vain. Comme nous voyons que les Papistes se minent misérablement lesprit, et portent sans dire mot ceste cruelle tyrannie qui les ronge, de peur de ployer sous le joug de Christ.

alloit par les bles un jour du Sabbath, et ses disciples ayans faim, commencèrent à arracher des espis et manger.

2 Les Pharisiens voyans cela, luy dirent, Voylà tes disciples font ce qu'il n’est pas loisible de faire au jour du Sabbath".

3 Mais il leur dit, N'avezvous point leu ce que feit David ayant faim, et ceux qui estoyent avec luy*?.

4 Comment il entra en la maison de Dieu, et mangea les pains de proposition, lesquels ne luy appartenoit de manger, n'a ceux qui esloyent avec luy mais aux Sacrificateurs seulement?.

5 Ou n'avez-vous point leu en la Loy que au Temple és jours des Sabbaths les Sacrificateurs violent le jour du Sabbath, et n’en sont point répréhensibles ?

1) Deut., XXIII,25, 2) 1 Sam., XXL, 6.

MARC If. LUC VI.

23 Et adveint comme À Or adveint au jour il passoil unjour de Sab- | du Sabbath second-pre-

bath parmi les blez, ses disciples en cheminant se prindrent à arracher des espis.

24 Adonc les Pharisiens luy dirent, Regarde, pourquoy fontils és Sabbaths ce qui n'est point loisible?

25 Mais il leur dit, Ne leustes-vous jamais ce que feit David quand il eust nécessité, et qu'il eut faim luy et ceux qui estoyent avec luy?

26 Comme il entra en la maison de Dieu au temps d'Abiathar principal Sacrificateur, et mangea les pains de proposilion, lesquels il n'estoil loisible de manger sinon aux Sacrificaleurs, el en donna

mier, qu'il passoit par les blez et ses disciples arrachoyent des espis el en mangeoyent, les Jroissans entre Les mains.

2 Et quelques-uns des Pharisiens leur dirent, Pourquoy faitesvous ce qui n’est loisible de faire és Sabbaths?

3 Adonc Jésus respondant leur dit, N'avez-vous pas leu ce que David feit quand il eut faim, luy, di-je, el ceux qui estoyent avec luy :

4 Comment il entra en la-maison de Dieu, et print les pains de proposilion, et en mangea, et en donna aussi à ceux qui estoyent avec luy lesquels il n’est loisible de manger sinon

8) Exode, XXIX, 83. Lév., VIII, 31, et XXIV, 9

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

aussi à Ceux qui estoyent avec luy?

27 Puis il leur dit, Le Sabbath est faict pour l’homme, el non point l'homme pour le

6 Or je vous di que y en à un yci plus grand que le Temple.

7 Que si vous scaviez que c'est Je veux miséricorde et non point sacrifice*: vous n'eussiez point condamné les innocens.

8 Car le Fils de l'homme est seigneur mesme du Sabbath.

1) Osée, VI, 6.

Sabbath.

A Jésus alloit par les bleds, etc. En ceste histoire l'intention des Evangélistes a esté de monstrer en partie combien les Pharisiens estoyent d’un esprit malicieux, en partie comment ils estoyent attachez superstitieusement à des choses externes el légères, en sorte qu’ils establissoyent en cela une perfection de saincteté. Car ils blasment les disciples de Christ que par le chemin estans pressez de faim ils arrachoyent les espis le jour du Sabbath, comme si en ce faisant ils violoyent le Sabbath. Il est vray que l'observation du Sabbath estoit une chose bien saincte, mais non pas telle comme ils imaginoyent :

qu’à grand’ peine on peust remuer le doigt qu'avec tremblement et incertitude de conscience. C’estoit donc hypocrisie qui les faisoit ainsi scrupuleux en des choses légères, cependant qu'ils se pardonnoyent de lourdes superstitions, Comme Jésus-Christ leur reproche en un autre passage, qu'ils dismoyent la mente et lanet, et ne tenoyent conte des choses de la Loy, qui estoyent de plus grande importance. Matth., XXII, 23. Et c’est la coustume ordinaire des hypocrites, que pour se lascher la bride, et se dispenser en des choses bien grandes, ils prenent songneusement garde à observer de bien près les cérémonies. Cela aussi est cause qu'ils requièrent plus estroittement et à la rigueur l'observation des façons de faire externes, pource qu'ils se veulent acquit- .. ter envers Dieu, seulement par un service charnel. Mais ç’a plustost esté malveuillance et envie que non pas superstition, qui les à poussez à faire ceste répréhension : car ils n’eussent pas esté si rigou-

aux Sacrificateurs seulement ?

5 Puis il leur dit, Le Fils de l’homme est seigneur aussi du Sabbath.

28 Par ainsi le Fils de l'homme est aussi seigneur du Sabbath.

reux et dificiles envers d’autres. Or il est bon que nous entendions de quelle affection ils estoyent menez, afin que personne ne soit troublé de ce que les Docteurs de la Loy ont esté si grans adversaires de Christ.

À Luc. Du sabbath second-premier.

Il n’y a point de doute que ce jour de Sabbath appartenoit à quelqu'une des festes lesquelles la Loy commandoit qu’on célébrast d’an en an: et pourtant aucuns ont pensé que c’estoyent deux jours de suite ausquels on ne besongnoit point.

Mais veu que depuis la captivité de Babylone les Juifs avoyent tellement ordonné les jours de feste, qu’il y en avoit tousjours un ouvrable entre deux autres, voylà qui est assez suffisant pour réfuter ceste opinion. Il y à plus grande apparence à ceux qui disent que c’estoit le dernier jour de la solennité, lequel estoit aussi grand que le premier. Combien que je trouve encore meilleure l’opinion de ceux qui entendent par ceci la seconde feste de l’année: et le mot y convient fort bien de le nommer le Sabbath secondpremier: pource que selon l’ordre du temps c’estoit le second de ces grans Sabbaths qu’on solennizoit annuellement. Or le premier estoit Pasque: et pourtant il est vray-semblable que cestuy-ci estoit la feste des prémices.

24 Marc. Pourquoy font-ils és Sabbaths, etc. Les Pharisiens ne reprennent pas les disciples de Christ de ce qu’ils arrachent des espis d’une terre d’autruy, mais de ce qw'ils violent le Sabbath. Voire, comme s’il estoit ordonné afin que les hommes mourussent affamez, plustost

que de chercher soulagement et remède contre la faim. Or la raison de lobservation du Sabbath estoit seulement afin que le peuple se sanctifiant à Dieu, s’exerçast au vray et spirituel service d’iceluy :

en après, afin qu’estant à délivre de tous affaires terriens, il eust plus grande liberté et commodité de se trouver aux sainctes assemblées. Et pourtant, la droite observation se devoit rapporter à ce butlà : car l'interprétation de la Loy doit estre prinse de lintention du Législateur. Mais on voit en ceci combien superstition est malicieuse et irréconciliable, et sur tout comment les hypocrites courent sus aux autres fièrement et cruellement, quand ambition et haine de la personne se trouvent ensemble. Car, comme j’ay dit, ce - mestoit pas seulement une affectation de sainteté feinte, qui faisoit les Pharisiens tant austères et rigoureux: mais d'autant qu'ils avoyent ce but de calomnier et ronger de propos délibéré tous les faits et dits de Jésus-Christ, il ne se pouvoit faire qu’ils ne tirassent en mauvaise part les choses où il n’y avoit rien à reprendre: comme nous sçavons qu'il advient à ceux qui jugent de mauvaise affection.

Quant à ce que S. Matthieu et S. Marc disent que l’objection fut faite au Seigneur, et $. Luc aux disciples: en cela il n’y à point de contrariété: car il est vray-semblable qu’on en a tellement harselé les disciples, que tout le blasme s’addressoit principalement contre le Maistre. Peut-estre aussi que le débat estant premièrement commencé contre les disciples, s’est continué finalement jusques à la personne de Christ, et que les Pharisiens forcenez de malice l'ont blasmé de ce qu’il ne disoit mot, voyant ses discipie transgresser le Sabbath.

3 Matth. N’avez-vous point leu ce que feit David, etc. Christ use de cinq argumens pour réfuter leur calomnie. Premièrement il excuse ses disciples, amenant Vexemple de David: ear David s’enfuyant pour éviter le courroux de Saül, demanda à manger au Sacrificateur Achimélech: et d'autant qu’il n’y avoit rien de ce qu’on a accoustumé de manger communéement, il se feit donner les saincts pains !. Si la

1) 1 Sam,, XXI, 3-6.

nécessité alors absout David, il faut que la mesme raison ait aussi bien lieu és autres. Dont s’ensuyt que ce n’est point violer les cérémonies de la Loy, quand on ne dérogue rien à la révérence deuë à Dieu. Or Christ présuppose, et tient pour certain que David n’a point failli, pource que le sainct Esprit rend tesmoignage de louange au Sacrificateur, qui luy permit de prendre les saincts pains. Quand il dit qu’il n’estoit permis sinon aux Sacrificaleurs seulement de manger de ces pains ?, il entend de droict commun: car si David eust fait quelque chose contre Dieu, en vain Christ allégueroit son exemple: mais ce qui estoit défendu pour une certaine fin, nécessité l’a fait lors licite.

5 Es Sabbaths les Sacrificateurs, etc.

C’estle second argument par lequel Christ prouve qu’il n'y avoit point de faute en ce que les Pharisiens appeloyent transgression du Sabbath, et dont ils faisoyent si grande querelle: d'autant qu’il estoit bien permis és jours du Sabbath de tuer les bestes pour les sacrifices, de circoncir les enfans, et faire autres choses appartenantes au service de Dieu : dont s’ensuit que les exercices de piété ne sont point contraires les uns aux autres, mais s'accordent bien ensemble. Que si le Temple sanctifie les œuvres manuelles és sacrifices et en tout le service externe, la saincteté du vray Temple spirituel est bien de plus grande vertu pour exempter de faute ceux qui y servent, quand ils s’employent à œuvres qui tendent à l’honneur de Dieu. Or est-il que l’œuvre à laquelle travailloyent les disciples estoit d'offrir à Dieu les âmes consacrées par l'Evangile. Il n’y a que S. Matthieu qui touche cest argument. Au reste, quand il dit que les Sacrificateurs violent le jour du Sabbath, Christ use d’une locution impropre, S "accommodant aux auditeurs :

car Ja Loy commandant aux hommes de laisser leur besongne, ne défend pas de mettre la main à faire les choses concernantes le service de Dieu. Ainsi Christ accorde esire vray, ce qui ne l’est pas de . faict, mais qui pourroit sembler l’estre en apparence à gens qui ne sçavent pas bien juger et discerner les choses: et se con-

2) Exode. XXIX, 35.

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

tente d’avoir gaigné cela, que la besongne qui se fait au Temple n’offense point Dieu.

7 Que si vous scaviez, etc. I n’y a aussi que S. Matthieu qui face mention de ce troisième argument. Or yei Christ touche obliquement les Pharisiens, et les reprend de ce qu’ils ne considèrent point ‘pourquoy les cérémonies ont esté commandées, et à quelle fin elles tendent. Et c’est un vice qui à esté commun quasi en tous aages : pourtant aussi le Prophète Osée crie Contre ceux de son temps!, qu’estans attachez aux cérémonies, ils ne tenoyent conte des œuvres de charité, Mais Dieu au contraire prononce haut et clair, qu’il estime plus miséricorde que les sacrifices :

signifiant sous le mot de miséricorde, toutes les œuvres de charité : comme sous les sacrifices, il comprend tout le service externe de la Loy. Christ applique à son temps la mesme sentence, et accuse les Pharisiens de ce qu’ils abusoyent de la Loy de Dieu, la tirans hors de son droit sens : pource que sans avoir aucun esgard à la seconde Table, ils estoyent entièrement attachez aux cérémonies. Toutesfois On pourroit demander pourquoy c’est que Dieu dit qu’il ne se soucie point des sacrilices, veu qu’en la Loy il commandoit estroittement qu’ils fussent observez. La solution est facile, que les cérémonies externes en Soy ne sont rien, et que Dieu ne les requiert point, mais seulement entend qu’on les rapporte à leur droite fin.

D’avantage, Dieu ne les rejette pas simplement, mais faisant comparaison d’icelles avec les œuvres de charité, il dit qu’il ne les estime pas tant. Et à cela n’est point contraire, qu'en la perfection de justice le service de Dieu tiene le premier et principal degré, et que le devoir que nous avons envers les hommes, viene puis après en second lieu. Car combien qu'a bon droict la révérence de Dieu soit chose beaucoup plus excellente que charité, as- Çavoir autant que Dieu est eslevé pardessus les hommes, toutesfois pouree que les fidèles par leur conversation, qui est selon droiture et charité, monstrent qu’ils servent Dieu d’une vraye affection et sans feintise, ce n’est pas sans cause que Dieu

1) Osée, VT, 6.

ramène là les hypocrites, lesquels par mines et signes externes font semblant d’avoir la crainte de Dieu, et cependant néantmoins la renversent et falsifient, s’arrestans au seul service charnel, auquel ils prenent grand’peine. Or Christ recueille fort bien du tesmoignage du Prophète, que ses disciples ne sont aucunement à reprendre: d'autant que Dieu exerceant son peuple en ces rudimens et cérémonies de la Loy, n’entendoit pas de faire mourir de faim les povres hommes.

8 Car le Fils de l'homme est seigneur.

Aucuns conjoignent ceste sentence avec l’autre précédente, Il y en à un yci plus grand que le Temple: toutesfois quant à moy je pense que ceste-ci est diverse.

Car en l’autre, Christ faisant une allusion au Temple, monstroit qu’il n’y avoit point de transgression de la Loy en tout ce qui estoit conjoint avec la saincteté de sa personne: mais yCi il dit qu'il ha ceste puissance de délivrer les siens de la nécessité d'observer le Sabbath. Le Fils de lhomme, dit-il, peut de son authorité relascher le Sabbath, comme les autres cérémonies de la Loy. Et de faict, hors de Christ la servitude de la Loy est misérable, de laquelle luy seul absout ceux ausquels il donne l'Esprit d'adoption, qui est PEsprit de liberté.

27 Marc. Le Sabbath est fait pour l’'homine. Sainct Marc seul touche ce cinquième argument. Or il contient en somme que ceux-là prenent mal les choses, lesquels convertissent au dommage et à la ruine de l’homme le Sabbath, lequel Dieu a ordonné pour le profit d’iceluy.

Les Pharisiens voyoyent les disciples de Christ oceupez en une œuvre saincte, ils les voyoyent abbatus du travail du chemin, et quant et quant pressez de faim: cependant ils se courroucent de ce qu'estans affamez ils prenent quelque peu de grains de bled pour sustanter leurs Corps lassez.

N'est-ce pas là sottement renverser l'intention de Dieu, quand on requiert l’observation du Sabbath avec le dommage des hommes, ausquels il a voulu qu’elle protitast? Au reste, selon mon jugement, ceux-là s’abusent qui pensent que par ce passage le Sabbath soit totalement aboli :

veu que Christ veut simplement monstrer le droit usage d'iceluy. Car combien qu’un

la vraye saison et le temps opportun de l’abolissement d’iceluy n’estoit pas encore

peu devant il ait maintenu qu’il estoit | venu, pource que le voile du Temple n’es-

aussi le Seigneur du Sabbath, toutesfois

MATTH. XII

9 Puis estant parti de là, il veint en leur synagogue.

10 Æt voyci Ù y avoit là un homme ayant la main seiche : et ls l’interrogquèrent disans, Est-il loisible de quarir quelqu'un és sabbaths ?

afin de l’accuser.

A1 Et leur dit, Qui sera celuy d'entre vous qui ait une brebis, laquelle estant cheute au jour du Sabbath en une fosse, qui ne l’empoingne et la relève?

12 Et combien vaut mieux l'homme qu'une brebis? Il est donc loisible de bien faire és Sabbaths.

43 Alors dit au personnage, ÆEsten ta main : et il l'estendit, et elle fut rendue saine comme l'autre.

MARC III

À Puis il entra derechef en la synagogue : et la estoil un homme qui avoit lu main seiche.

2 Et ils prenoyent garde sur luy, s'il le guariroit au Sabbath, afin qu'ils l’accusassent.

3 Lors il dit à l'homme qui avoit la main seiche, Lève-toy en place.

4 Puis il leur dit, Estil loisible de bien faire és Sabbaths, ou de mal faire? de sauver une personne, ou de la tuer ?

mais ils se taisoyent.

5 Adonc les regardant à l'environ avec indignation, et pareillement marri de l'endurcissement de leur cœur, il dit au personnage, Esten ta main :

et il l'estendit, et la main luy fut rendue saine comme l’autre.

Loit pas encore rompu.

LUC VL

6 Il adveint aussi en un autre Sabbath, qu'il entra en la synagogue, et enseignoit : el là estoil un homme duquel la main dextre estoit seiche.

7 Or les Scribes et Pharisiens prenoyent garde sur luy s’il le quariroit au Sabbath, afin qu'ils trouvassent de quoy l’accuser.

8 Mais il cognoissoit leurs pensées: et dit à l’homme qui avoit la main seiche, Leve-loy et te tien debout au milieu : iceluy se levant se teint debout.

9 Jésus donc leur dit, Je vous demanderay une chose, Est-il loisible de bien faire és Sabbaths, ou de mal faire? de sauver une personne, ou de la tuer?

10 Et quand il les eut tous regardez à l'environ, il dit au personnage, Esten ta main.

Ce qu'il feit, et sa main luy

fut rendue saine comme l'autre.

9 Puis estant parti de là. Ceste histoire tend au mesme but que celle que nous venons de veoir : asçavoir que les Scribes par un esprit malicieux ont espié pour calomnier tout ce que Christ faisoit :

et que pourtant il ne se faut pas esbahir s'ils ont esté si obstinez ennemis de Christ, veu qu'ils estoyent pleins d’un vouloir si malin. Cependant nous voyons que c’est l'ordinaire des hypocrites, de s’amuser à une ombre de la justice de la Loy, et (comme on dit communément) de s’arrester plus à la forme qu'à la substance.

Apprenons donc de ce passage premièrement d'apporter nos esprits purs et vuides de tout mauvais vouloir, quand il est question de donner jugement sur quelque

chose. Car si haine, ou orgueil, ou quelque autre semblable chose domine en nous, non-seulement nous ferons injure aux hommes, mais mesmes avec outrage contre Dieu, nous convertirons la lumière en ténèbres. Il n’y a celuy pur d'affection malicieuse, qui n’eust confessé que c’estoit une œuvre de Dieu, ce que ces bons docteurs n’ont point de honte de condamner. Et d’où leur vient une telle rage, sinon qu’ils ont tous les sens préoccupez d’une haine détestable contre Christ, en sorte qu’ils ne voyent rien en pleine clarté du Soleil? Aussi nous sommes admonestez de nous donner garde qu’en attribuant aux cérémonies plus qu’il ne faut, nous ne laissions escouler les choses qui

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

sont bien plus précieuses devant Dieu, et lesquelles Jésus-Christ en un autre lieu appelle les principales de la Loy. Car selon que nostre nature est encline à s’amuser aux cérémonies externes, jamais nous n’y tiendrons mesure telle qu’il appartient, s’il ne nous souvient tousjours que tout ce qui est commandé concernant le service de Dieu, est premièrement spirituel : et puis après qu’il doit estre compassé selon la règle que Christ prescrit yci.

10 Zls l'interroguèrent, disans. Sainct Marc et sainct Luc disent seulement, Que ces gens prenoyent garde que c’est que le Seigneur feroit : S. Matthieu exprime plus clairement, que mesmes ils l’assaillirent de paroles. Or il est vray-semblable qu'auparavant il en avoit guari quelques autres és jours du Sabbath. Prenans done leur occasion là-dessus, ils Pinterroguent s’il pense qu’il luy soit permis de faire derechef ce que desjà il avoit fait d’autres fois. Mais ils devoyent considérer sic’estoit une œuvre de Dieu, ou deshommes, que de donner vigueur à une main seiche par le seul attouchement ou la simple parole. Car quand Dieu a ordonné le Sabbath, il ne s’est pas mis une loy, ni aussi assujeti qu'il ne luy soit loisible ainsi que bon luy semble de faire ses œuvres és jours du Sabbath comme les autres jours. C’estoit donc une merveilleuse folie, de vouloir tenir Dieu subjet en mettant ceci en doute, et d’oster à ses œuvres leur cours libre.

11 Qui sera celuyÿ d'entre vous qui ait. Christ monstre derechel quelle est la vraye observation du Sabbath, et quant et quant les redargue de calomnie, de ce qu'ils reprenoyent en luy seul ce qui estoit ordinaire à tous. Car si la brebis d'aucun fust tombée en une fosse, personne n’eust empesché de la tirer de à.

Or d'autant que l’homme est à préférer à la beste, d'autant plus est-il permis de luy aider. H appert donc que si quelqu'un subyenoit à la nécessité des frères, cela M'estoit point violer le repos commandé du Seigneur. Ceste similitude n’est point en sainet Mare, ni en sainct Luc : seulement ils disent que Christ demanda ,S’i/ estoit licite de bien faire és jours du

Sabbath ou de mal faire. Car celuy qui oste la vie de l’homme, est coulpable de maléfice : or il n’y a pas grande différence entre l’homicide, et celuy qui ne tient conte de secourir au povre malade ou souffreteux. Ainsi Christ les taxe obliquement de ce que sous couleur du sainet Repos, ils le vouloyent contraindre de mal-faire. Car (comme desjà il a esté dit) cestuy-là pèche, non-seulement qui fait quelque chose contre la Loy, mais aussi qui délaisse à faire son devoir. Nous voyons aussi par ce passage, que Christ n’a pas tousjours usé de mesmes raisons pour repousser ceste calomnie. Car yci il n’allègue point sa Divinité, comme en sainet Jehan. Et aussi il n’en estoit pas besoin, veu que pour repousser les Pharisiens, ceste seule défense estoit suflisante, Asçavoir qu'il n’y a rien plus estrange, que d'appeler transgresseur du Sabbath, celuy qui ensuit Dieu.

8 Luc. Mais il cognoissoit. Puis que ce que $S. Matthieu dit, est vray, ils avoyent monsiré par paroles ce qui estoit en leur cœur. Ainsi Christ n’a pas respondu à leur pensée secrète, mais aux paroles tout évidentes. Or l’un et lautre peut estre vray, asçavoir qu’ils ont parlé tout haut, et que néantmoins Christ à jugé de leur affection secrète. Car ils ne déclaroyent pas apertement ce à quoy ils prétendoyent : comme aussi $S. Matthieu exprime que leur demande estoit Captieuse, et tendoit à surprendre Christ.

Et pourtant S. Luc n’entend autre chose, sinon que Christ cognoissoit bien leurs embusches, combien que par leurs propos ils ne feissent pas semblant de tendre là. S. Marc adjouste que Christ les regarda avec indignaltion : car à la vérité une obstination si vileine qu’il voyoit en eux, luy donnoit bien occasion de se courroucer. Et afin que nous sçachions que c’estoit un courroux juste et sainct, il est dit qu'il procédoit d’une douleur qu’il avoit de l’endurcissement de leur cœur. Premièrement donc Christ est ennuyé de ce que des gens nourris en la Loy de Dieu sont si lourdement aveuglez :

mais pource que leur malice les aveugloit, avec la douleur il conçoit aussi un courroux, Et voylà une vraye modération de

zèle, quand nous sommes faschez de la perdition des meschans, et que nous concevons un courroux et despit contre leur impiété. Au reste, comme ce passage monstre que Christ n’a pas esté exempt des passions et affections humaines, aussi nous recueillons que les passions d’ellesmesmes ne sont pas vicieuses, pourveu qu'il n’y ait point d’excès. Quant à nous, pource qu’à cause de nostre nature Cor-

rompué nous ne gardons pas mesure, nostre courroux, encore qu’il soit fondé en causes justes, n’est jamais sans péché.

C’est autre chose de Christ, lequel nonseulement a eu la nature entière et pure, mais aussi à esté un vray patron de justice accompli de tous points. Il faut donc que nous demandions d’enhaut l'Esprit de Dieu pour corriger nos excès et desbordemens.

MATTH: XII

14 Or les Pharisiens estant sortis, prindrent conseil à l’encontre de luy comment ils le mettroyent à mort.

15 Mais Jésus cognoissant cela, partit de là : et grandes troupes le suyvirent, et les quarit tous.

A6 Et avecques menaces leur défendit de ne le déclarer‘ point,

17 Afin que ce qui a esté dit par le Prophète Isaïe fust accompli, disant,

18 J'oyci mon servileur que Jj'ay éleu, mon bien-aimé, auquel mon âme prend son bonplaisir : je mettray mon Esprit sur luy, et annoncera jugement aux Gentils.

19 Jln’estrivera point, ni ne criera: el personne n’orra sa voix és rues.

20 Il ne brisera point le roseau cassé, el n’esteindra point le lin qui fume, jusques à ce qu’il face sortir le jugement en victoire :

21 Et les Gentiis auront espérance en son Nom?.

1) Ou, donner à cognoistre, ou, publier,

MARC III

6 donc les Pharisiens estans sortis, feirent soudain assemblée avec les Hérodiens à l'encontre de luy, pour le mettre à mort.

1 Mais Jésus avec ses disciples se retira vers la mer : et grande multitude le suyvit de Galilée et de Judée,

8 Et de Jérusalem, et d'Idumée, et de par delà le Jordain, el grande multitude de ceux qui habitoyent à l’environ de Tyr et Sydon veindrent a luy,ayans ouy les grandes choses qu'il faisoit.

9 Et ù dit à ses disciples qu'une petite nasselle ne bougeast de là pour luy servir, à cause de la multitude, afin qu'elle ne l'empressast.

10 Car il en avoit quari beau-

coup, tellement que {ous ceux qui estoyent affligez se fourroyent contre luy, afin qu'ils le touchassent.

11 Et les esprits immondes, quand ils le voyoyent, se prosternoyent devant luy, et crioyent disans, Tu es le Fils de Dieu.

12 Mais il les tansoit fort afin qu’ils ne le déclarassent point.

2) Is., XLII, 1-4,

LUC VI

14 Dont ils Jurent remplis de forcènerie, el devisoyent ensemble que ls feroyent à Jésus.

14 Or les Pharisiens. On voitycicom-!par effusion de sang et par meurtres

ment les réprouvez sont poussez d'une | rage obstinée à résister à Dieu : car estans convaincus, ils jettent leur venin encore de plus en plus. Certes C’estoit un monstre détestable, de veoir que les principaux Docteurs de la Loy, qui avoyent le gouvernement de l’Eglise, procédoyent ainsi

comme brigans. Mais voilà comme il faut nécessairement qu’il en adviene toutes fois et quantes que la malice des hommes est venue jusques-là, qu'ils veulent abbatre tout ce qui est contraire à leur fantasie, encore que la chose soit de Dieu.

Quant à ce que Christ eschappe par fuite,

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

cela ne doit point estre imputé à crainte.

Car il n’est point devenu plus courageux par succession de temps : mais en Ss’enfuyant il avoit la mesme force d’Esprit, par laquelle il s’est depuis volontairement présenté à la mort. Mais ceci a esté une partie de l’anéantissement (lequel sainct Paul loue en l'Epistre aux Philippiens, chapitre deuxième, v. 7,) que combien qu’il luy fust aisé de sauver sa vie par miracle, il a mieux aimé s’assujetir à nostre infirmité en s’enfuyant. Or il n’a point différé de mourir pour autre cause, sinon pource que le temps oportun et ordonné du Père n’estoit pas encores venu. Cependant la cause est toute claire, qu’il a esté préservé plustost par une vertu céleste, que par fuite : car il n’estoit pas difficile aux adversaires de trouver le lieu auquel il s’estoit retiré, et de l’aller rencontrer : et aussi il ne s’est pas caché en lieu fort secret, veu qu’il avoit après soy grande compagnie, et feit là plusieurs grans miracles : mais seulement il s’est absenté et osté de devant eux, afin de n’enflammer d'avantage leur fureur. Sainct Marc adjouste, Qu'ils feirent assemblée avec les Hérodiens, lesquels toutesfois ils hayssoyent mortellement. Car d'autant qu’ils vouloyentestre estimez protecteurs et défenseurs de la liberté publique, il faloit nécessairement qu’ils feissent estat d’avoir tousjours un discord mortel avec les ministres de ce Tyran. Toutesfois la haine enragée qu’ils ont contre Christ, surmonte toutes leurs autres meschantes affections, en sorte que non-seulement ils complotent avec des estrangers, mais s’insinuent familièrement en la bonne grâce de ceux ausquels autrement ils eussent eu horreur de parler. Car combien qu'impiété en trainassant les hommes deçà et delà, les transporte les uns d’un costé, les autres tout au contraire, toutesfois elle les assemble tous d’un accord à batailler contre Dieu. Ainsi il n’y a dissension ne inimitié qui empesche qu'ils ne se touchent la main les uns les autres, pour combatre contre la vérité de Dieu.

16 Et leur défendit. Sainct Marc exprime quelque chose de plus spécial Asçavoir qu’il menaceoit et faisoit taire les esprits immondes qui crioyent qu'il

estoit le Fils de Dieu. Nous avons desjà

monstré en un autre lieu pourquoy c’est qu'il n’a point voulu avoir de tels tesmoins. Toutesfois il n’y a point de doute que Dieu n’ait tiré par force ceste confession de la bouche des diables. Mais après que Christ a monstré qu’il les tenoit enserrez sous sa domination, à bon droict quant et quant il rejette leur tesmoignage.

Mais ce que sainct Matthieu dit s’estend bien plus loin : Asçavoir que Christ à défendu de divulguer le bruit des miracles qu'il faisoit. Non pas qu’il voulust que la mémoire en fust du tout supprimée,

comme nous avons desjà remonstré en

d’autres lieux, mais afin que la chose ayant prins bonne racine, veinst puis

après à apporter fruit abondant en sa saison. Car nous sçavons que Christ en faisant des miracles n’a pas voulu servir de passe-temps, mais a eu ce but de monstrer qu’il estoit le Fils de Dieu, et envoyé Rédempteur au monde. Mais il est venu en lumière et cognoissance petit à petit, et par certains degrez, et n’a point esté manifesté tel qu’il estoit, sinon ainsi que portoit le temps déterminé du Père.

Cependant il est bon de noter yci que quand les meschans s’efforcent tant qu’ils peuvent d’obscurcir ét mettre sous les pieds la gloire de Dieu, tant s’en faut qu’ils obtienent ce qu’ils pensoyent, que Dieu fait tourner tout au contraire leurs entreprinses. Car combien que Dieu se soit retiré d'un lieu fréquenté, toutesfois mesmes en ceste cachette (par manière de dire) sa gloire ne laisse point de reluire, et qui plus est, c’est lors que magnifiquement elle se monstre en plus pleine clarté.

17 Afin que ce qui a esté dit par le Prophète. Sainct Matthieu n'entend pas que le passage du Prophète ait esté entièrement accompli, en ce que Christ a défendu de divulguer avec grand bruit les miracles et signes qu’il faisoit par sa vertu Divine : mais il veut seulement dire que mésmes en Ceci On à veu un tesmoignage de ceste douceur, laquelle le Prophète Isaie descrit en la personne du Messias. Ces vertus, lesquelles estans faites en petite assemblée, Christ n’a point voulu qu’on en feist grand bruit,

estoyent suffisantes pour esbranler ciel et terre. En cela donc il a monstré bien évidemment combien il estoit eslongné d’ostentation et de la braverie du monde.

Toutesfois il est bon de considérer de plus près l'intention de sainct Matthieu :

car par ceste circonstance il à voulu monstrer que la gloire de la divinité de Christ ne doit pas estre moins prisée pourtant si elle s’est monstrée sous quelque couverture d'infirmité. Et aussi à la vérité c’est-ci le but auquel le saïnct Esprit a addressé les yeux du Prophète.

Car comme la chair demande tousjours quelque splendeur et magnificence externe, afin que les fidèles ne cherchassent rien de cela au Messias, l'Esprit de Dieu a déclaré qu’il sera tout autre que les rois terriens : lesquels afin qu’on les ait en admiration, en quelque lieu qu’ils arrivent, ils font faire de grans bruits, il semble que les villes et citez doyvent tourner ce que dessus dessous, tant il y à grande esmotion. Or nous voyons maintenant comment S. Matthieu applique bien proprement le passage du Prophète au propos qu'il traitte. Car pource que Dieu a baillé à son Fils une apparence petite et abjecte, afin que les simples et ignorans ne se scandalizent le voyans en ceste forme contemptible et basse, tant le Prophète que S. Matthieu vienent au-devant, et déclarent que ce n’est pas une chose faict à l’aventure, quand Christ vient au monde sans pompe externe, mais que Dieu l’a ainsi déterminé et arresté en son conseil céleste. Dont s'ensuit que tous ceux-là mesprenent, lesquels ne tienent conte de Christ, pource que sa condition externe ne respond point au jugement de la chair. Car il ne nous faut pas imaginer un Christ selon nostre esprit et fantasie : mais nostre devoir est de le recevoir simplement tel qu'il nous est donné du Père. Etpourtant, quiconque se desgouste de la petitesse de Christ, laquelle Dieu déclare luy estre agréable, est indigne de salut. Je vien maintenant aux mots du Prophète.

18 Foyci mon serviteur. Dieu pour nous ranger, et tenir attachez à ce qu’il veut, monstre comme au doigt celuy qu’il doit envoyer : et voylà à quoy tend ceste

facon de parler, VoYci. 1 y a semblable raison aux épithètes qui sontaprès, quand il le nomme son Serviteur et Eleu, auquel son âme à pris son bon-plaisir. Car d’où vient que les hommes osent bien mesurer Christ selon leur sens, sinon pource qu'ils ne considèrent point que leur rédemption dépend de la pure grâce de Dieu? Et c’est une présomption par trop excessive ét méschante, quand Dieu nous présente un thrésor inestimable, de le vouloir estimer, et (par manière de dire) y mettre le pris selon le jugement de nostre chair desdaigheux et desgousté.

Il est nommé Serviteur, non pas à la façon des autres, et comme estant du rang commun, mais par excellence, et comme celuy qui à reçeu de Dieu la charge ét l'office de racheter l'Eglise. Et pource que nul n’usurpe l'honneur, mais seulement celuy qui est appelé est avoué en estat, Dieu prononce que par s6n ordonnance il a éleu celuy qu'on verra venir ayant les marques qu’il met là. Dont s’ensuit qu’il n'appartient pas aux hommes de le rejetter, pource qu’en ce faisant ils sont sacriléges, et outraëent Dieu. Et de faict, c’est une chose par trop eéstrange, qu’à nostre plaisir et par nostre orgueil, ceste vocation de Dieu, laquelle doit estre saincte et inviolable, soit anéantie.

Toutesfois ce que Dieu adjouste au passage du Prophète passe encore plus avant, quand il dit que le bon plaisir, où le contentement de son âme repose en Christ. Car combien que là vocation d'un chacun de nous procède de l’amour gratuite de Dieu, et que s’en soit comme la sourcé uniqué, toutésfois cela est spécial et péculier en Christ, qu’en la personne d'iceluy Dieu le Père embrasse de son amour toute l'Eglise. Car puisque de nostre nature nous sommes tous ennemis de Dieu, jamais son amour he Yiendra sur nous, s’il ne commence premièrement par le Chef, comme nous avons veu en un autre passage, et verrons derechef au chap. XVIL Annoncera jugement aux Gentils. Le Prophète touche briefvement l'office de Christ, disant qu’il mettra en avant jugement aux Gentils. Par le mot de Jugement les Juifs entendent un gouvernement bien dressé et ordonné, où

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

équité et droiture règnent. C’est donc autant comme si le Prophète eust dit, Qu'il en viendroit un qui remettroit sus justice qui estoit descheute, et qui ne seroit pas conducteur d’un peuple seulement, mais amèneroit aussi sous la domination de Dieu, les Gentils et les nations estranges, entre lesquelles il n’y avoit auparavant qu'une confusion et dissipation misérable. Et cela est signifié par le mot, Mettre en avant, duquel use le Prophète : car l'office de Christ estoit d’estendre par tout le monde le royaume de Dieu, qui estoit pour lors comme enclos en un-anglet au pays de Judée : ainsi qu’il est dit en un autre lieu, Le Seigneur envoyera de Sion le sceptre de ta force, Pseaume CX, 2. La manière aussi ou le moyen de mettre en avant ce jugement, est exprimé, Asçavoir que Dieu mettra son Esprit en Christ. Il est vray qu’il n’y a jamais eu une goutte de droiture au monde, qui ne soit procédée de l'Esprit de Dieu, et ait consisté par la vertu céleste : comme aussi pas un des rois de la terre ne peut dresser ou maintenir un bon ordre, sinon entant qu’il sera assisté par le mesme Esprit. Mais Christ surmonte infiniement tous autres quant à mettre en avant jugement : d'autant qu’il a receu du Père l'Esprit, pour le faire descouler sur tous les siens. Car il n’ordonne pas seulement de bouche ou par escrit ce qui est droit et bon à faire, maïs il forme les cœurs des hommes au dedans par la grâce de son Esprit, et les duit à garder la règle de justice.

19 Il n'estrivera point. Il veut dire en somme (comme j’ay touché r’aguères) que l’advénement de Christ ne sera point avec grand bruit, pource qu’il n’aura aucune magnificence royale, ou apparence externe. Mais il est dit incontinent après, que cela sera pour le proufit et salut des hommes : afin d'inciter les hommes à aimer ceste douceur, laquelle le monde mesprise communéement. Et de faict, c’est une merveilleuse folie aux hommes de moins estimer et avoir en honneur Christ, pource que volontairement et paisiblement il s’abbaisse pour s’accommoder à leur petite portée. Que Christ apparoisse et se manifeste en sa gloire, que pensons-

nous qu'il en adviendra, sinon qu’élle nous engloutira entièrement ? Quelle perversité donc est-ce d'avoir moins d’afféction à le recevoir, pourcé que pour l’amour de nous il est descendu de sa grandeur et hautesse? Et pourtant afin que la douceur de Christ luy acquière révérence envers les fidèles, Isaïe remonstre combien elle est utile, voire mesme nécessaire. Un chacun de nous est convaincu en soy-mesme de sa fragilité, de celà nous pouvons penser combien il est hécessaire à tous d’estre doucement traittéz et entretenus par Christ. Je ne parle point des incrédules, qui sont encor entièrement vuides de toutes grâces de l'Esprit :

mais ceux lesquels le Seigneur à desjà appelez, ne sont-ils pas tous semblables à un roseau demi cassé, ou à une lumière pleine de fumée, jusques à ce que le Seigneur allume en eux une vraye clarté, et leur fournisse une bonne force pour durer? Apprenons donc de recognoistre et recevoir avec joye ceste bonté infinie de Christ, quand il s’accommode ainsi à nostre infirmité. Toutesfois que cependant personne ne se flatte en ses vices : mais que chacun en son endroit s’efforce tant qu’il pourra de proufiter en mieux, afin que toute nostre vie nous ne soyons en:

bransle et chancelans à chacun vent comme roseaux : mais que nous croissions en hommes parfaits, pour demeurer fermes contre tant de sortes d’assauts que Satan nous pourra livrer : que nostre foy ne jette point seulement quelques petites estincelles barbouillées d’une fumée espesse, mais qu’elle rende de beaux rayons luisans. Or à l'exemple de Christ tous ses Ministres ont yei leur leçon comment ils se doyvent gouverner. Mais poürce que sous couleur de ce passage aucuns prétendent faussement et sans raison qu’il faut user de douceur indifféremment envers toutes personnes, il est nécessaire de noter la différence que le Prophète met expresséement entre les infirmes et les meschans ou obstinez. Car ceux qui ne sont que trop roides et asseurez, il est bien besoin qu’on frappe dessus comme à grans Coups de maillet pour les amollir : et ceux qui taschent d’embrouiller tout dé leurs ténèbres, ou qui sont des

tisons flamboyans à mettre le feu deçà et delà, il faut nécessairement desmesler et chasser au loin leurs gros brouillars, et esteindre leur feu pernicieux. Ainsi donc, comme les Ministres de la Parole doyvent mettre peine d’espargner et Supporter les intirmes, afin d’entretenir et augmenter la grace de Dieu, qui est encore petite en eux, aussi faut-il que ils soyent prudens à se donner garde de nourrir ou dissimuler la malice obstinée de ceux qui ne ressemblent en rien à une lumière obscure, OU au roseau cassé.

20 Jusques à ce qu'il face. Les paroles du Prophète sont un peu autres, Asçavoir qu'il produira, ou fera sortir jugement en vérité. Toutesfois la locu-

tion de laquelle a usé S. Matthieu est de bien grand poids : afin que nous sçachions que la justice n’est pas establie au monde sans grand effort et combat. Car le diable suscite tous les empeschemens et toutes les difficultez qu’il est possible, en sorte qu’elle ne vient en avant sinon comme par force et en résistant au contraire : ce qui est signifié par le mot de V'ictoire, laquelle ne s’acquiert point qu’en combatant. Au lieu de ce qui s’ensuit, le Prophète dit, Les isles attendront sa Loy. Or combien que S. Matthieu ait changé les mots, toutesfois il est bien d'accord quant au sens, Que la grâce de Christ s’estendra sur les Gentils, et leur sera communiquée.

MATTH. XII

22 Alors luy fut présenté un personnage qui estoil tourmenté du diable, aveugle et muet, lequel il quarit, tellement que celuy qui avoit esté aveugle et muet, parla et veil.

23 Dont tout le peuple fut estonné, et disoit, N'est-ce pas yci le fils de David?

24 Mais les Pharisiens ayans ouy cela, disoyent, Cestluy-ci ne jette hors les diables sinon par Béelzébub prince des diables.

MARC III

20 Puis ils veindrent en la maison, et derechef une multitude s’assembla, tellement qu'ils ne pouvoyent pas mes-

LUC XI

14 Lors il jetta hors un diable qui estoit muet: et adveint quand le dia-

mes prendre leur repas. ble fut sorti, le muet

21 Et quand les siens eu-| parla, dont les trourent ouy cela, ils sortirent| pes s'esmerveillepour le saisir : car ils di-| rent.

soyent qu'il estoit hors du sens.

22 Et les Scribes qui estoyent descendus de Jérusalem, disoyent, Il ha Béelzébub, et jette hors les diables de par le prince des diables.

15 El aucuns d'eux dirent, C’est par Béelzébub prin:ce des diables, qu'il jette hors les diables.

Il n’y à point de doute que S. Marc comprend quelque espace de temps assez long, quand des miracles il descend à ceste meschante conspiration, laquelle les parens de Christ ont faite entr’eux pour le lier comme s’il eust esté hors du sens. En sainct Matthieu et S. Luc il est seulement fait mention d’un miracle, duquel les Pharisiens ont prins occasion de mesdire : mais pource que tous trois ensemble s’accordent en ce dernier membre, il m'a semblé bon de coucher yei ce qui est en sainct Marc. Or c’est bien de merveilles de ce qu’il y à eu une si grande perversité és parens de Christ, lesquels devoyent les premiers mettre la main à la besongne pour aider à avancer le royau-

me de Dieu. Quand ils voyent qu’il a acquis quelque bruit, ils sont chatouillez d'ambition, et voudroyent bien que on feist cas de luy en Jérusalem : car ils Pincitent à y aller, afin qu'il soit en plus grande veue. Mais maintenant qu’ils voyent qu’il est en partie hay des grans, en partie sujet à beaucoup de calomnies, et mesme que quasi tous n’en tienent conte, de peur qu’il n’en reviene quelque dommage ou haine ou deshonneur à la lignée, ils délibèrent de mettre la main sur luy, et le tenir lié en la maison comme un homme hors du sens. Et que ç'ait esté leur fantasie, il appert par les paroles de l’Evangéliste. En quoy nous voyons premièrement combien grand est l’aveu-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

glement de l’esprit humain, lequel juge si de travers de la gloire de Dieu toute mapifeste. Certes la vertu du S. Esprit relui-

soit magnifiquement en tous les dits et

faits de Christ. Et quand les autres ne l'eussent pas cognue évidemment, com-

ment est-ce que ses parens en pouvoyent estre ignorans, veu la familiarité et ac-

cointance qu’ils avoyent avec luy ? Mais

pource que la façon de procéder que tient

Christ ne plaist au monde, et tant s’en faut qu’elle luy acquière la bonne grâce des hommes, que plustost elle le met en haine envers plusieurs, ils se font à croire que c’est un homme transporté. Appre-

nons aussi en second lieu que la lumière

de la foy ne procède point de la chair ne du sang, mais de la grâce céleste : afin que personne ne se glorifie en autre chose qu’en la régénération du sainct Esprit :

comme sainct Paul, 2 Corinth., V, A7,

admoneste, que si aucun veut estre avoué

en Christ, qu’il soit nouvelle créature.

‘ 99 Alors luy fut présenté. Le diable qui possédoit cest homme, S. Luc le nomme muet, à cause de l’effect : toutesfois S. Matthieu dit que l’homme estoit frappé de double playe. Il est bien certain qu’il s’en trouve plusieurs aveugles et muets par imperfection: naturelle : mais il appert que cestuy-ci avoit perdu la veue et Pusage de parler, combien qu’il n’eust aucun défaut aux nerfs appelez optiques, qui sont les conduits de la veue, ni en la proportion de la langue. Or il ne se faut pas esbahir si tant de puissance est donnée à Satan, d’endommager les sens corporels des hommes, veu que par une juste permission de Dieu il corrompt bien et pervertit toutes les facultez de l'âme.

23 Dont tout le peuple. De ceci nous recueillons qu'il y avoit une vertu de Dieu toute évidente, laquelle ravit en admiration le commun peuple, qui estoit pur de mauvais vouloir, et m’estoit point transporté d'affection maligne. Car pourquoy est-ce que tous se sont esbahis, sinon

d'autant que ce faict les contraignoit à ce

faire ? Et à la vérité il n’y a celuy de nous qui n’apperçoive en ceste histoire, comme

en un miroir, une vertu de Dieu admirable. Dont s'ensuit que les Scribes avoyent lesprit infecté d’un venin diabolique, quand ïils n’ont point eu de honte de calomnier une œuvre de Dieu si singulière. Au reste, il faut noter le fruit du miracle, que ceux qui l’ont veu, estans touchez d’admiration, demandent les uns aux autres, Sè Jésus ne seroit point le Christ. Car la cognoissance de la vertu de Dieu les mène à la foy, et les y conduit comme par la main : non pas qu'ils ayent sur Pheure proufité comme il faloit (car ils parlent en doutant) mais toutesfois ce n’est pas un petit avancement, de ce qu’ils se resveillent à considérer plus attentivement la gloire de Christ. Aucuns pensent qu'il y ait en leur dire une plene affirmation : mais les mots n’en démonstrent rien, et la chose déclare assez qu’estans effrayez ou estonnez de ce faict non accoustumé, ils n’en ont pas jugé résoluement et parfaitement, mais que seulement il leur est venu en l'esprit que cestuy-là pourroit bien estre le Christ.

24 Mais les Pharisiens. Pource qu’en une chose tant évidente et si bien approuvée, les Scribes ne peuvent reculler qu’ils ne vienent au poinct, ils ne laissent pas toutesfois de ronger comme par despit et d’un vouloir malicieux, ce que Christ avoit fait par sa vertu Divine. Et nonseulement ils obscurcissent la louange du

miracle, mais taschent de le tirer en dif-

fame, comme s’il avoit esté fait par une conjuration de magicien ou enchanteur :

et l’œuvre laquelle ne pouvoit estre attribuée à un homme, ils veulent faire à croire que le diableen est Pautheur. Quant au mot Beelzébub, il en a esté parlé au chap. X. Touchant la principauté qui est entre les diables, nous en avons traitté quelque peu au chapitre neufième, Car ce que les Scribes mettent un prince entre les esprits malins, n’estoit point procédé d’un abus du commun peuple, ou de superstition, mais d’une résolution receue entre les fidèles, Qu'il y a un chef sur

tous les réprouvez, comme Christ est le Chef de l'Eglise.

MATTH. XII

25 Mais Jésus cognoissant leurs pensées, leur dit, Tout royaume divisé contre soy-mesme sera désolé :

et toute ville ou maison divisée contre soy-mesme ne subsistera point.

26 Or si Satan jette hors Satan, il est divisé contre soy-mesme : comment donc subsistera son règne ?

27 Que si je jette hors les diables par Beelzébub, vos fils par qui les jettentils hors? parquoy iceux seront vos juges.

28 Mais si je jette les diables par l'Esprit de Dieu, le Royaume de Dieu est donc parvenu à vous.

29 Ou comment peut aucun entrer en la maison d'un homme fort, et piller son bien, si premièrement il n'a lié le fort homme, puis ü pillera sa maison?

30 Qui n'est point avec moy, est contre moy : el qui n'assemble avec moy, il espard.

31 Parquoy je vous di, Toute sorte de péché et blasphème sera pardonné aux hommes : mais le blasphème contre l'Esprit ne leur sera point pardonné*.

32 Et quiconque dira parole contre le Fils de l'homme, luy sera pardonné :

mais qui dira parole contre le S. Esprit, il ne luy sera pardonné n’en ce siècle, n'en celuy qui est à-venir.

MARC III

23 Mais luy les ayant appelez à soy, leur dit par similitudes, Comment peut Satan jetter Satan dehors ?

24 Car si un royaume est divisé contre soymesme, ce royaume-la ne peut subsister.

95 Et si une maison est divisée contre soymesme, ceste maison-là ne peut subsister.

26 Pareillement si Satan s’esleve contre soymesme, et est divisé, il ne peut subsister, ains il prend fin.

21 Nulne peut entrer en la maison d'un fort homme, ef piller son mesnage, Si premierement il ne lie le fort, et lors Ùl pillera sa maison.

28 Je vous di en vérilé, que toutes sortes de pêchez seront pardonnées aux fils des hommes, et toutes sortes de blasphèmes par lesquels ils auront blasphémé :

29 Mais quiconque aura blaspheémé contre le sainci Esprit,n'aura point de rémission éternellement, ains sera te-

nu coulpable de dam-;

nation éternelle.

30 Pource qu'ils disoyent, Il ha l'esprit immonde,

1) Mure, I, 28. Luc, XII, 10. 1 Jean, V, 16.

25 Et Jésus cognoissant leurs pensées. Combien que Christ sceust assez, et eust souvent expérimenté que les Scribes faisoyent estat de tirer en mauvaise part toutes ses œuvres,

comme

LUC XI

17 Mais luy cognoissant leurs pensées, leur dit, Tout royaume divisé contre soy-mesme vient en désert, et toute maison divisée contre soy-mesme, déchet.

18 Et si Satan est aussi divisé contre soy-mesme, comment subsistera son règne? pourtant que vous dites que par Beelzébub je jette hors les diables.

19 Que si je jette hors les diables par Beelzébub, vos fils de par qui les jettent-ils hors? pour ceste cause ils seront vos juges.

20 Mais si je jette hors les diables par le doigt de Dieu, certes le royaume de Dieu est parvenu à vous.

21 Quand un fort homme bien armé garde son hostel, les choses qu’il ha sont en seurélé :

22 Mais si plus fort que luy survient, qui le surmonte, àl luy oste toutes ses armes, esquelles il se confioil, et PAT, ses despouilles.

23 Qui n'est avec moy; il est contre moy, et qui ne cueille avec moy, il espard,

LUC XII

10 Et quiconque dira parole contre le Fils de l'homme, il luy sera remis: mais à celuy qui blasphémera contre le sainct Esprit, à ne luy sera point remis,

c’estoyent gens tout pleins d’un malin vouloir, toutesfois je ne doute point que sainct Matthieu et S. Luc ne vueillent signifier que Christ a cognu ce qui estoit caché dedans leurs cœurs. Vray est qu'il

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

y à apparence qu'ils ont apertement mesdit de Christ, en sorte que leurs calomnies sont venues jusques à ses aureilles :

mais Christ a cognu par son Esprit de Divinité, de quelle affection ils estoyent poussez à le diffamer. Car il peut advenir

souvent que quelques gens jugeront mal,

lesquels toutesfois ne procèdent pas d’un propos délibéré à rejetter ce qui est droit, mais faillent par ignorance : ou ne nourrissent pas dedans leur cœur un venin caché, mais se laissent trop aiséement transporter d’une témérité, ne voyans pas le mal qu’ils font. Ainsi donc le sens est, Que pour ceste cause Christ s’est plus fort aigri contr’eux, pource qu’il estoit tesmoin et juge de la malice qu’ils avoyent conceue au dedans de leurs cœurs. Tout royawme. Il allègue premièrement un proverbe commun pour réfuter la calomnie que les Scribes luy objectoyent. Toutesfois l’argument ne semble pas guères ferme et bien fondé. Car nous scçavons comment quelques fois Satan use de moyens subtils pour tromper, faisant semblant de discorder à soy, afin d’envelopper de superstitions les esprits des hommes. Comme les conjurations des diables en la Papauté ne sont autre chose que de fins tours de Satan faisant mine de combatre contre soy-mesme. Mais il wy arien eu en Christ qui peust induire les hommes à penser cela de luy : car il a tellement jetté hors les diables, qu'il rendoit les poyres hommes sains et entiers devant Dieu. Toutes fois et quantes que le diable fait collusion avec soy-mesme, il fait tellement semblant d’estre vaincu, que cependant néantmoins c’est luy-mesme qui triomphe. Mais Christ a assailli le diable comme en face, et luy a livré guerre ouverte pour l’abbatre et renverser du tout, sans luy laisser rien de reste. I] ne Pa pas mis bas quant à un poinct pour le mieux establir en l’autre : mais de tous costez il a destruit toutes ses munitions.

Christ done conclud fort bien, en disant qu'il n’ha aucune communication n’intelligence avec luy : pource que ce père de toute finesse et malice n’ha autre but que de maintenir son règne. Si quelqu'un objecte maintenant, que souvent les diables sont transportez d’un estourdisse-

ment et forcénerie aveuglée, en sorte qu’ils se destruisent eux-mesmes : la response est facile, Que les paroles de Christ n’emportent point autre chose, sinon que c’estoit une mocquerie, et n’y avoit nulle apparence à Ce que disoyent les Scribes, Que le diable de soy-mesme destruisoit la puissance qu’il avoit sur les hommes :

veu que par tous moyens il ne tasche sinon de se les rendre serfs et esclaves.

D’avantage il nous faut entendre que Christ a tellement usé des proverhes communs, que ç’a esté pour s’en servir comme de conjectures vray-semblables, et non pas de probations nécessaires : joint que parlant d’un faict notoire, et dont il y avoit beaucoup de tesmoins, il ne va pas chercher fort loin les choses pour poindre les consciences des adversaires. Il n’y avoit celuy qui ne sceust bien que c’estoit une chose manifeste tant et plus, que tous ses miracles tendoyent à ceste fin : dont il estoit facile à conclure que sa vertu estant si fort contraire à Satan, estoit divine.

27 Vos fils de par qui les jettent-ils?

H reprend leur jugement inique et malin :

asçavoir que d’une mesme chose ils ne jugeoyent pas tousjours en une sorte, mais selon qu’ils estoyent affectionnez envers les personnes. Et ceste inéqualité monstre qu’on ne regarde pas à ce qui est droit et équitable, mais que une amour aveugle ou haine domine: et mesmes c’estoit signe d’une folle amour d’eux-mesmes, et d’une envie, de blasmer en Christ ce qu'ils louoyent és leurs. Par leurs fils aucuns entendent en général ceux qui estoyent de leur nation: et aucuns pensent qu'il est yei parlé des Apostres, et qu’ils sont ainsi ommez, pource qu’on les recognoissoit pour enfans du pays, et cependant les Seribes tenoyent Christ pour un estranger. Les autres rapportent ce mot aux Prophètes anciens. Quant à moy, je ne doute point que Christ n’entende les Exorcistes, desquels l’usage estoit lors commun entre les Juifs, comme il appert du XIX° ch. des Actes, v. 43. Car il n’est pas vray-semblable qu'ils se soyent monstrez plus droits et équitables à juger des disciples de Christ, que du Maistre mesme. Aussi d'autre part, cela est un peu contraint de l'entendre de ceux qui estoyent desjà hors

de ce monde : veu que les mots monstrent clairement qu’il fait comparaison d’un mesme temps. Vray est que les Juifs n’avoyent point d'ordonnance en la Loy qui establist entr’eux des Exorcistes: mais nous sçavons que Dieu a souvent par divers miracles tesmoigné sa présence entr’eux, afin de les entretenir en la foy de son alliance, et pureté de son service.

Ainsi il se pouvoit bien faire qu’il y avoit

des gens, lesquels mettoyent hors les dia-

bles en invoquant le nom de Dieu: et le peuple ayant expérimenté une telle vertu de Dieu, en a fait un office ordinaire sans regarder comment. Depuis aussi les Papistes, afin qu’ils n’eussent rien moins que les Juifs, les ont contrefaits, en créant des Exorcistes: et ainsi ils se monstrent estre singes des singes. Au reste, il n’a point esté besoin que Christ approuvast ces exorcismes qui estoyent entre les Juifs, voulant monstrer au doigt la malice des Scribes, lesquels accordoyent bien qu’on teinst telles gens pour sainets et authorizez du Nom de Dieu, et cependant vouloyent faire à croire que Christ estoit ministre de Beelzébub. Car l’objection s’addresse à la personne, comme on dit, et non pas à la chose: c’est-à-dire, Christ ne regarde point ce qu’à la vérité il faloit dire de ces Exorcistes, mais ce qu’en pensoyent les Scribes. Ce qui s’ensuit incontinent après, Que leurs fils les jugeront, est dit improprement: et le sens est, Î ne faut pas aller chercher loin vostre Condamnation : vous attribuez à Beelzébub les miracles que je fay, et iceux mesmes vous les louez en vos fils: il y a donc en vos maisons assez pour vous condamner. Que si quelqu'un aimoit mieux prendre ceci autrement, asçavoir que Christ leur reproche la grâce de Dieu qui se monstroit quelque fois par les Exorcistes, je n'y contredi point. Car combien que l’estat fust abbastardi et corrompu, toutesfois le Seigneur n’a pas voulu les laisser du tout despourveus de sa vertu, afin qu’il y eust quelque tesmoignage pour authorizer en général la Sacrificature et le service du Temple: car il estoit bien nécessaire que tousjours il y eust quelques marques apparentes pour les discerner d'avec les superstitions des Gen-

tils. Toutesfois il me semble que le vray sens et naturel est l’autre que j’ay donné.

28 Si je jette les diables par l'Esprit de Dieu. Sainct Luc use d'une similitude au mot du Doigt, en lieu de dire L’Espri. Car pource que Dieu besongne et desploye sa vertu par son Esprit, il n’est pas mal convenable de luy attribuer le nom de Doigt. Et ceste manière de parler a esté toute commune entre les Juifs :

comme Moyse récite que les magiciens et enchanteurs de Pharaon ont dit, C’est-ci le doigt de Dieu, Exode, VIII, 49. Au reste, Christ conclud de tout le propos précédent, que les Scribes sont bien ingrats envers Dieu, de ne vouloir pas souffrir qu’il règne au milieu d'eux. Car jusques yci il a démeslé et réfuté leur calomnie frivole: maintenant les tenant comme convaincus, il leur dénonce qu’ils avisent bien à ne s'opposer point malheureusement contre le Royaume de Dieu. Et il ne parle point seulement d’un miracle: mais prenant occasion là-dessus, il traitte en général de la cause et fin pour laquelle il est venu: donnant à entendre qu'ils ne doyvent pas s’arrester à considérer un faict particulier, mais recognoistre quelque mystère beaucoup plus excellent: asçavoir que Dieu ayant manifesté son Messias, vouloit redresser leur salut du tout décheu et abbatu, et restablir son royaume entr’eux. Ainsi donc nous voyons que Christ se complaind de leur ingratitude, pource que comme gens enragez ils rejettent du milieu d’eux ceste grâce de Dieu tant singulière et inestimable. Car il faut poiser ce mot, Est parvenu:

comme s’il disoit que Dieu sans en estre requis, vient se présenter leur Rédempteur: et qu’entant qu’en eux est ils le repoussent au loin, et estant présent et prest pour leur salut, ils refusent de luy donner place.

29 Comment peut aucun entrer en la maison. Combien qu’il y ait yci quelque diversité entre les Evangélistes quant aux mots, toutesfois ils s'accordent fort bien quant à la substance du propos. Car Christ poursuit ce qu’il avoit n’aguères touché du royaume de Dieu: et monstre qu'il faut nécessairement que Satan soit mis hors par grand’force et puissance, afin

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

que Dieu règne entre les hommes. Et pourtant ceste sentence n’est autre chose qu'une confirmation de la précédente.

Mais afin que nous ayons plus certainement l'intention de Christ, il est besoin de remémorer la similitude ou convenance que sainct Matthieu a mise ci-devant entre les grâces visibles de Christ et les spirituelles. Tout le bien donc que Christ a fait aux corps, il a voulu qu’on le rapportast aux âmes. Ainsi en délivrant de la tyrannie du diable les sens corporels des hommes, il a monstré que le Père l’avoit envoyé Rédempteur pour abolir la tyrannie spirituelle qu’il exerceoit sur les âmes. Je revien maintenant aux mots desquels Christ use. Il dit qu'on ne peut pas oster à un fort et puissant tyran sa domination, si on ne le despouille premièrement de ses armes: car si on n’amène de la force plus grande que la siene, jamais il ne quittera la place de son gré. À quel propos se dit ceci? Premièrement nous sçavons qu’en plusieurs passages le diable est appelé le prince du monde. Or la tyrannie qu’il tient est de tous costez fortifiée de bons rempars et de grandes munitions: car il ha des filets innumérables pour attraper les hommes: et mesmes les hommes sont desjà en sa main, et par divers moyens il les tient de court comme enserrez en des ceps, voire si bien et finement, que de leur costé ils entretienent plustost la servitude qui les oppresse, . que d’aspirer à liberté en sorte que ce Soit. D’avantage, il y a infinies espèces de maux et dangers, desquels il les tient misérablement accablez sous ses pieds.

Brief, il n’y a rien qui l’empesche de dominer au monde en vray tyran. Non pas qu’il puisse rien sans le vouloir du Créateur: mais pource qu'Adam en se soustrayant de la sujétion de Dieu, a assujeti à ceste domination estrange tous ceux qui descendroyent de Iuy. Au reste, combien que le diable règne contre nature, et que les hommes soyent assujetis à luy par une juste vengence de Dieu pour leur péché, toutesfois il est en possession de son règne paisiblement, en sorte que sans rien craindre il nous outrage à son plaisir, jusqu'à ce qu’un autre plus fort que luy se lève à l’encontre. Or de plus

fort il ne s’en trouvera point yci-bas au monde, veu que les hommes n’ont aucune puissance pour s’aider et remédier à leur mal: pour ceste cause la promesse a esté faite, Que le Rédempteur viendroit du ciel. Maintenant Christ monstre qu’il est nécessaire de tenir ce moyen enla rédemption, d’oster au diable à force et par main puissante, ce que jamais il ne quittera s’il n’est contraint. Par lesquels mots il signitie que c’est folie aux hommes d’attendre délivrance, si Satan n’est premièrement mis bas en chocquant à bon escient contre luy. Au reste, combien qu’expresséement il touche l'ignorance et la bestise des Scribes, en ce qu’ils n’entendoyent point les principes du royaume de Dieu, toutesfois ceste répréhension s’addresse bien aux hommes en général, pource que quasi tous sont entachez d’une semblable folie. I n’y a celuy qui ne se vante bien hardiment qu’il désire l’avancement du royaume de Dieu: mais cependant nous ne voulons pas souffrir que Christ combate vivement et rudement comme il est de besoin, pour nous recourre de la main du tyran quinous moleste: comme si un malade requéroit l’aide du médecin, et néantmoins rejettoit tous remèdes. Nous entendons maintenant à quelle fin Christ a amené ceste parabole: asçavoir pour monstrer que les Scribes sont ennemis du royaume de Dieu, veu qu’ils résistent malicieusement aux commencemens d’iceluy. Toutesfois apprenons, d'autant que nous sommes tous sous la tyrannie de Satan, que Dieu ne commence point autrement à avoir son règne en nous, Sinon quand par la main de Christ forte et victorieuse, ilnous délivre de ceste maudite et misérable servitude.

30 Qui n’est point. On expose ce passage en deux sortes. Aucuns le couchent en manière d’'argument prins de choses contraires: comme si Christ eust dit, Je ne puis régner que le diable ne soit abba- {u: car tous ses efforts ne tendent à autre chose qu’à espardre et dissiper tout ce que je rassemble. Et de faict, nous voyons comment ce malheureux ennemi sans cesse travaille par tous moyens à ruiner et abolir le règne de Christ. Tou-

tesfois quant à moy, je suis plustost de l'opinion de ceux qui entendent que les Scribes sont yci appelez doublement adversaires du royaume de Dieu, pource qu’ils font estat d’empescher de propos délibéré l'avancement d’iceluy. Ainsi donc le sens est tel, Vostre devoir estoit de m'aider et de me tendre la main pour dresser le royaume de Dieu: car quiconque n’aide, il s'oppose à l’encontre, et y résiste aucunement, ou pour le moins il est digne qu’on le tiene du nombre des ennemis. Que dira-on donc de vous, qui estes transportez d’une rage desbordée à batailler ouvertement contre Dieu? Or il appert assez par ce qui est dit ci-dessus, combien est vray ce que dit maintenant Christ, Que tous ceux qui n'assemblent avec luy, espardent: veu que nous avons une inelination naturelle à mal si grande, que la justice de Dieu ne peut avoir lieu sinon en ceux qui s’addonnent à elle à bon escient. Aussi ceste doctrine s’estend bien encore plus loin, Que ceux-là sont indignes d’estre tenus du troupeau de Jésus- Christ, lesquels n’employent point pour luy les moyens qu’ils ont en main: d’autant que par leur nonchalance ils sont cause que le royaume de Dieu décline et va en décadence, gites lequel avancer nous sommes tous appelez.

31 Parquoy je vous di. Ceste conclusion-ci ne se doit pas rapporter à la plus prochaine sentence que nous venons de veoir, mais dépend de tout le discours du propos. Car Christ, après avoir monstré que les Scribes ne le peuvent point blasmer de ce qu’il jette hors les diables, qu'ils ne résistent au royaume de Dieu, conclud finalement que ce n’est pas un mot de peu de conséquence et qui soit à supporter, mais que c’est un crime détestable, qu’à leur escient et de propos délibéré ils outragent l'Esprit de Dieu.

Car nous avons dit dés le commencement, que Christ n’a pas prononcé ceste sentence sur leurs simples paroles, mais ayant esgard à leur pensée malheureuse et exécrable. Tout péché et blasphème. Pource que le Seigneur prononce yci que le blasphème contre l'Esprit est un péché plus grief que nul autre, il sera bon d’adviser que c’est qu’il entend par ce mot. Quant à

ceux qui disent que c'est un endurcissement jusques à la mort, il est aisé de les réfuter. Car ce seroit en vain et sans raison que Christ diroit qu’il ne sera point pardonné en ce monde. Aussi lé mot de Blasphème, ne se peut pas estendre indifféremment à tous péchez: mais par la comparaison que Christ fait, nous en trouverons aiséement la vraye définition. Pourquoy est-il dit que celuy qui blasphème contre l'Esprit, pèche plus griefvement que celuy qui blasphème contre Christ?

Est-ce que la majesté de l'Esprit soit plus grande, et que pourtant il faille punir plus rigoureusement ce qui est, commis contre icelle? Certes il faut qu’il y ait une autre raison: Car puis qu’en Christ reluit plénitude de Divinité, quiconque dit outrage contre luy, renverse et abolit toute la gloire de Dieu entant qu’il peut. D’avantage, comment pourroiton séparer Christ d’avec son Esprit, en sorte que en faisant injure à l'Esprit, on ne touche et n’offense aucunement Christ ?

Desjà nous commençons à appercevoir par ceci, que la cause pourquoy le blasphème contre l'Esprit surmonte tous autres péchez, n’est pas que l'Esprit soit.

plus grand que Christ: mais d'autant que tous ceux qui regimbent et résistent après que la vertu de Dieu leur a esté révélée, ne peuvent plus prétendre d’excuse sous couleur d’ignorance. Outre plus il faut noter que ce qui est yci dit touchant le blasphème, ne se rapporte pas simplement à l’essence de l'Esprit, mais à la grâce qui nous a esté donnée. Car ceux qui n’ont point esté esclairez de la lumière de l'Esprit, combien qu’ils détractent tant et plus de la gloire de l'Esprit, ne seront pas toutesfois tenus coulpables de ce grand crime duquel il est yei parlé. Maintenant nous entendons que ceux-là disent injure ou outrage contre l'Esprit de Dieu, lesquels résistent et bataillent contre la grâce et vertu d’iceluy d’une malice délibérée: et non-seulement cela, mais qu’un tel sacrilége ne se commet point, sinon quand à nostre escient nous taschons d’esteindre l'Esprit qui habite en nous.

Et c’est la raison pour laquelle il est dit que l’injure s’addresse contre lVEsprit, plustost que contre le Fils ou le

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

Père: asçavoir pource qu’en détractant de la grâce et vertu de Dieu, nous nous eslevons droit comme l'Esprit, duquel elles procèdent, et auquel elles nous sont révélées. Quelque inerédule maudira et blasphémera Dieu: certes c’est autant comme si un aveugle heurtoit contre la paroy. Mais qui maudisse l'Esprit, il n’y en à point d'autre, que celuy lequel estant illuminé par l'Esprit, sçait bien qu’il se bande à l’encontre par une meschante rébellion. Car ceste distinction n’est pas superflue, Qu'il y aura pardon pour tous autres blasphèmes, sinon pour cestuy seul qui est proféré contre l'Esprit. Si quelqu'un blasphème simplement contre Dieu, il n’est point hors d'espérance de pardon :

mais de ceux qui auront dit injure contre PEsprit, il est dit que Dieu ne leur sera jamais propice. Pourquoy cela, sinon d'autant que ceux-là seuls commettent blasphème contre l'Esprit, lesquels contre le sentiment de leur propre conscience mesdisent de ses dons et de sa vertu P À cela aussi tend la raison qui est exprimée en sainct Marc, Que Christ a délasché sur les Pharisiens une menace si rude et espovantable, pource qu’ils avoyent dit de luy, qu’il avoit l'esprit immonde. Car en parlant ainsi, ils tournoyent la lumière en ténèbres à leur escient et malicieusement. Et cela c’est desfier Dieu, et luy faire la guerre, comme les Géans des Poëtes, ainsi que porte le proverbe Latin.

Toutesfois yei se présente une question, S'il est bien possible que les hommes vienent à ceste forcènerie, de ne craindre point de heurter et chocquer contre Dieu à leur escient et de propos délibéré: car il semble que ce soit un monstre et une chose incroyable. Je respon qu’il est bien vray que ceste audace procède d’un aveuglement forcené, auquel toutesfois une malice et fureur envénimée domine.

Et de faict, ce n’est pas sans cause que sainct Paul dit, 4 Tim. !, 43, que celuy qui estoit blasphémateur, a obtenu miséricorde, pource que non sçachant il l’avoit fait en son incrédulité: car par ce mot il met différence entre son péché et une rébellion volontaire. Aussi par le mesme passage est réfuté l'erreur de ceux qui veulent faire à croire que tout

péché volontaire et qu’on commet contre sa Conscience, est irrémissible. Au contraire, sainct Paul restraint nomméement à la première Table de la Loy, ce péché contre l'Esprit: et le Seigneur donne bien clairement à entendre que par le mot de Blasphème, il comprend une certaine espèce de péché: et quant et quant il monstre que c’est un péché qui bataille directement contre la gloire de Dieu. Or de tout ce qui à esté dit ci-dessus, il est aisé maintenant à recueillir que ceux-là pèchent et blasphèment contre le sainct Esprit, lesquels convertissent malicieusement au déshonneur de Dieu ses vertus, qui leur ont esté révélées par l'Esprit, esquelles il faloit célébrer sa gloire, et lesquels avec Satan leur capitaine sont ennemis mortels de Dieu, et font estat de batailler contre sa gloire. Parquoy à ne se faut plus esbahir si Christ oste toute espérance de pardon à un tel sacrilége.

Car il faut bien que ce soyent gens du tout désespérez, qui convertissent en poison mortelle la vraye et seule médecine de salut. Il y en a aucuns qui trouvent ceci trop rigoureux, et pourtant ont recours à une cavillation puérile, Que ce péché est appelé irrémissible, pource que c’est une chose bien rare et difficile à obtenir, que le pardon d’iceluy. Mais Christ a parlé en termes trop exprès, pour les faire passer par un eschappatoire si frivole. C’est aussi une bestise bien lourde à eux, de dire que Dieu seroit trop cruel de ne pardonner jamais quelque péché :

veu que l’horreur d’iceluy nous deveroit à tous faire dresser les cheveux en la teste : et ils ne poisent point combien c’est un forfait estrange, non-seulement de profaner de propos délibéré le sacré Nom de Dieu, mais aussi de cracher en sa face, quand elle reluit évidemment devant nous.

Ils poursuyvent encores à monstrer leur sottise et ignorance, en disant que Ce Seroit une chose absurde, si mesme repentance n’y servoit de rien pour obtenir pardon: veu que Blasphème contre l’Esprit est un signe certain de réprobation :

dont s'ensuit que tous ceux qui sont là tombez, ont esté livrez en sens réprouvé.

Car comme nous disons qu’il ne se peut faire que celuy qui est vrayement régé-

néré par l'Esprit, se précipite en un forfait si horrible: aussi au contraire, il faut tenir pour certain que ceux qui sont ainsi trébuschez du tout, n’en relèvent jamais: et que mesme Dieu punit par ce moyen le mespris de sa grâce, en endurcissant les cœurs des réprouvez, en sorte qu'ils ne tendent aucunement à repentance.

32 N’en ce siècle. Sainct Marc exprime briefvement le sens de ces mots, en disant que ceux qui auront parlé contre l'Esprit, seront coulpables du jugement éternel. Tous les jours nous demandons à Dieu rémission des péchez, et tous les jours ii nous réconcilie à soy : finalement à la mort, abolissant tous nos péchez, il se déclare propice envers nous. Le fruit de

- ceste miséricorde se monstrera au dernier

jour. Le sens est donc, Que quiconque aura blasphémé contre l'Esprit, il ne faut point s'attendre que jamais il obtiene pardon en ceste vie, ou qu’il soit absout au dernier jugement, Quant à ce que les Papistes recueillent d’yci que les péchez sont pardonnez après la mort, il nv a pas

MATTH. XII

grand’ affaire à réfuter leur calomnie.

Premièrement c’est une sottise à eux, veu qu’un chacun voit bien que le mot de Siècle à venir, signifie le dernier jour, de le vouloir tirer au temps qui sera entre deux. Mais quant et quant il est aisé à appercevoir qu'ils y procèdent par malice : car la cavillation qu’ils bastissent yei répugne mesme à leur doctrine. On sçait bien leur distinction commune, Que Dieu pardonne les péchez gratuitement

quant à la coulpe, mais qu'il retient la peine, et en demande satisfaction. Par cela desjà ils confessent qu’il n’y à point d'espérance de salut pour la personne, si sa coulpe ne luy a esté pardonnée devant la mort. Ainsi donc, toute la rémission et le pardon qui reste aux morts, est seulement quant à la peine. Or ils n’oseroyent nier que ce passage ne s’entende de la coulpe. Qu'ils s’en aillent maintenant, et que de ceste matière tant froide ils allument leur feu de purgatoire, voire s’il est possible de tant souffler la glace, que on la face flamber. |

MARC: LUC

33 Ou faites l'arbre bon et son fruit bon : ou faites l'arbre pourri et son fruit pourri: car l'arbre est

cognu par le fruit.

34 Engence de, vipères,

comment pourriez-vous

parler bien, estans mauvais ? car de l'abondance du

cœur la bouche parle.

35 Le bon homme tire hors du bon thrésor de son cœur bonnes choses : et l’homme mauvais tire cho-

ses mauvaises du mauvais thrésor.

36 Or je vous di que les hommes rendront conte au jour du jugement de toute parole oiseuse qu'ils

auront dite.

37 Car lu seras justifié par tes paroles, et par tes

paroles tu seras condamné.

33 Ou faites l'arbre bon. Ceci pourroit sembler absurde, que le chois soit baillé aux hommes, ou d’estre bons, ou d’estre mauvais. Mais si nous considérons à quelle manière de gens Christ parloit, la solution sera facile. Nous sçavons en quelle réputation estoyent les Pharisiens :

car le povre simple peuple estoit si fort

abusé de leur saincteté feinte, que nul n’osoit parler de leurs vices, et les condamner. Christ leur voulant oster ce

masque, dit qu’ils soyent ou bons ou mauvais : comme s’il disoit qu'il n’y à rien plus mal accordant à bonté et vertu, que le fard d’hypocrisie : et que ceux-là se vantent en vain du titre de justice, les-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

quels ne vont point rondement, et n’ont une affection droite. Ainsi donc, il me met rien en leur liberté, et ne lasche point la bride au franc arbitre : mais seulement il déclare qu'ils ne gaignent rien par leur belle apparence, tant qu'ils seront ainsi doubles : pource qu’il faut nécessairement que les hommes soyent ou bons, ou mauvais. Quand il dit, Faites l'arbre : c’est une sottise à aucuns qui recueillent de là, qu’il est en la puissance d’un chacun de former sa vie, et régler ses mœurs. Car c’est yci une manière de parler impropre, par laquelle Christ des-couvre l’hypocrisie des Scribes, et fait esvanouir ceste fumée de laquelle ils faisoyent grand cas, les ramenant à une pureté vraye et bien fondée. Puis après il exprime par quelle façon et moyen ils se Mmonstreront estre bons arbres, ou mauvais : asçavoir selon qu’ils feront de bons fruits, ou de mauvais fruits. Cela estant entendu, il n’y a aucune ambiguïté au sens. La vie des Scribes n’estoit pas entachée de quelques lourds vices tous évidens et notoires, qui les rendissent infâmes devant le monde : cependant en leurs calomnies ils monstroyent bien que leur cœur estoit plein d’un venin d’orgueil, ambition, et envie : mais pource que cela n’apparoissoit point aux poyres simples gens, Christ tire des cachettes de leur cœur ce mal secret, et le met en évidence. Si quelqu'un objecte sur cela, que veu la corruption qui est en nostre nature, il est impossible d’en trouver un qui soit entièrement droit et pur de tout vice : la response est facile, que Christ ne requiert pas yci une perfection accomplie, et en laquelle il n’y ait que redire, mais seulement une affection simple et sans feintise : ce que n’avoyent pas les Pharisiens desquels il parle, et mesmes en estoyent du tout eslongnez. Car comme lEscriture appelle Mauvais et Meschans, ceux qui s’addonnent du tout à Satan:

ainsi ceux qui s’employent d’une bonne affection à servir à Dieu, combien qu’estaps environnez de l’infirmité de leur Chair et de beaucoup de vices, ils gémismissent sous le fardeau, elle ne laisse pas toutesfois de les appeler Bons. Et cela procède de la bénignité et débonnaireté

gratuite de Dieu, qui orne d’un titre si honorable ceux qui aspirent à bonté, et sont encores en chemin.

34 Engence de vipères. Christ applicque yci la similitude de larbre et du fruit seulement aux paroles, d'autant que là on pouvoit descouvrir et appercevoir la malice secrète des Scribes, laquelle ils couvoyent au dedans de leurs cœurs. EL voylà la raison pourquoy il insiste en ceste seule espèce de péché. Pource donc que par leurs fausses cavillations et détractions ils avoyent descouvert ce qu’on ne pouvoit pas si bien appercevoir au reste de leur vie, Christ crie vivement et rudement contr'eux : Ce n’est pas de merveilles, dit-il, si vous desgorgez de meschantes paroles, veu que vostre cœur est tout plein de malice. Et ne faut penser qu’il ait esté besoin de les traitter plus doucement : afin que paraventure ceste répréhension ne semble à quelqu'un excessive et trop rigoureuse. Il est vray que les autres péchez méritent bien d’estre touchez rudement : mais quand les gens feints dépravent par leur babil ce qui est bon, ou veulent donner couleur au mal, une telle perversité est bien digne que Dieu foudroye dessus d’une autre véhémence que contre les autres péchez.

Or l'intention de Christ a esté, suyvant l’occasion qu’on luy en donnoit lors, de condamner toute sophisterie vileine et détestable, qui ne tend qu’à convertir la lumière en ténèbres. Ce passage donc monstre combien le Seigneur tient sa vérité précieuse, veu qu'il use d’une telle sévérité et rigueur, quand il est question de la maintenir et défendre. Et pleust à Dieu que ces esprits tant volages, qui s’addonnent à défendre toutes causes, et qui ont une langue à loage pour colorer et desguiser tous abus et tromperies, avisassent mieux à ceci. Sur tout Christ crie à l'encontre de ceux lesquels ambition ou envie, ou quelque affection oblique pousse à détracter et mesdire, mesme là où il n’y a rien que leur conscience condamne. Aussi Christ a esté plus aspre contre les Pharisiens, selon sa coustume, pource que ils estoyent tellement ensorcelez d’une vaine persuasion de leur justice, qu’une admonition commune n’eust

rien fait envers eux. Et de faict, les hypocrites, jusques à ce qu’ils sentent qu’on les poigne à bon escient, ne tienent pas grand conte de tout ce qu’on leur dira, et ne font que s’en mocquer. Comment pourriez-vous parler bien. En d’autres lieux nous avons desjà dit que les propos prins des proverbes communs, ne doyvent pas estre réduits estroittement à une règle perpétuelle. Car ils ne tendent qu'à monstrer ce qui advient le plus communéement. Il se pourra bien trouver quelque fois, qu’un homme cruel abusera les simples par propos gracieux et doux comme miel : un autre fin et caut trompera sous couleur de simplicité : celuy qui aura de fort mauvaises pensées, il semblera, à l’ouir parler, qu’il ait une pureté Angélique. Toutesfois l'usage commun monstre que ce que Christ dit yci est vray, Que de l'abondance du cœur la bouche parle : comme aussi le proverbe ancien portoit, Que la langue est le charactère ou pourtrait du cœur. Et de faict, combien qu’il y ait au cœur de l’homme des cachettes profondes et bien entortillées : combien aussi qu’un chacun dissimule et couvre ses vices par de merveilleux moyens, toutesfois le Seigneur tire par force de la bouche d’an chacun quelque confession, en sorte que les hommes manifestent par la langue leur naturel, et les affections cachées. D’avantage, il faut noter à quelle fin Christ usurpe ces paraboles : car il reproche aux Pharisiens qu’ils monstrent bien en leurs paroles la malice qu’ils ont couvée au dedans. Joint aussi que les cognoissant estre formels et obstinez ennemis de la vérité, il prend occasion sur une calomnie, de descrier toute leur vie : et leur oste toute authorité envers le peuple, pource qu’elle estoit de grand poids à le tromper, abuser, et nuire. Au reste, combien que les bons propos ne procèdent pas tousjours du profond du cœur, mais quelque fois ne passent point le bout de la langue, comme on &it: toutesfois ceci demeure tousjours véritable, Que les mauvaises paroles rendent tesmoignage d’un mauvais cœur.

36 De toute parole oiseuse. C’est un argument du plus petit au plus grand.

Car puis qu’ainsi est qu’il faudra venir à

conte de toute parole inutile, comment est-ce que Dieu espargneroit les blasphèmes manifestes, et laudace de ces sacriléges, qui abbayent contre sa gloire comme chiens mastins? Parole oiseuse, se prend yci pour Inutile, et qui n’apporte aucune modification ou proufit. Ceci semble à plusieurs estre trop extrême et rigoureux : Mais quand nous considérerons bien à quel usage ont esté créées nos langues, nous confesserons qu’à bon droict sont tenus coulpables ceux qui les employent en des niaiseries frivoles, et mesmes les y prostituent. Aussi ce n’est pas un petit péché, quand nous abusons du temps en choses frivoles, lequel S. Paul nous admoneste de racheter songneusement, Colos., IV, 5; Ephés., V, 46. Or comme ainsi soit qu’il n’y en ait pas un tant sobre en paroles, ne tant bien avisant à soy, auquel il n’eschappe souvent beaucoup de propos oisifs, il est bien certain que voylà assez pour nous faire tous tomber en désespoir, si le Seigneur nous vouloit traitter à la rigueur : mais pource que l’asseurance de nostre salut est fondée en ce que Dieu n’entrera pas en jugement avec nous, mettra en oubli, et (par manière de dire) ensevelira par sa bonté gratuite nos péchez, qui méritent dix mille morts : ne doutons point qu’en abolissant la condamnation de toute nos-

tre vie, il pardonnera aussi les fautes que

nous aurons commises en usant de paroles inutiles. Car l’Escriture parlant du jugement de Dieu, n’exclud point la rémission des péchez. Cependant, que personne ne se lasche la bride, mais qu’un chacun regarde de près à régler sa langue. Et premièrement, que nous ne parlions des saincts mystères de Dieu qu’en toute révérence et sobriété : en après, que nous nous abstenions de babil inutile, de plaisanterie, et vaines railleries, et beaucoup plus de mesdisance et détraction : en somme, il faut mettre peine que nostre parole soit confite en sel, comme dit sainct Paul, Colos., IV, 6.

37 Tu seras justifié. 1 prend un proverbe commun, et l’applique à son propos. Car je ne doute point que ceei ne fust un mot que le peuple avoit ordinairement en la bouche, Que chacun se

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

condamne ou absout par sa propre confession : mais Christ le destourne en un sens quelque peu divers : asçavoir que les mauvaises paroles, comme ce sont tesmoignages de la malice cachée au dedans, suflisent pour condamner la personne.

Quant à ce que les Papistes tirent ceste sentence pour abbatre la justice de la foy, c’est un argument puérile et bien sot. L’homme est justifié par ses paroles:

non pas que la parole de l’homme soit cause de sa justice, comme par foy nous recevons la grâce de Dieu, afin qu’il nous tiene pour justes : mais d'autant que la parole pure, droite et honeste nous absout que nous ne SOyons trouvez meschans par nostre langue. Et ne voylà pas bien à propos, si on veut conclure par cela, que les hommes méritent devant

MATTH, XII

43 Or quand l'esprit immonde est sorti d'un homme, il va par les lieux secs, cherchant repos, et n'en trouve point.

44 Alors il dit, Je retourneray en ma maison dont je suis sorti:

et quand il est venu, il la trouve vuide, balliée et ornée.

45 Adonc il s'en va, et prend avec soy sept autres esprits pires que soy, lesquels estans entrez habitent là: et la fin de cest hommeest pire que lecommencement? :

ainsi sera-il aussi à ceste perverse génération.

4) Ou, parée. 2) 2 Pierre, 11, 20. Héb., VI, b, et X, 26.

43 Or quand l'esprit immonde. 1] dit ceci à l’occasion des Scribes et semblables hypocrites, lesquels mesprisans la grace de Dieu conspirent avec le diable :

et leur dénonce une punition telle que mérite leur ingratitude. Toutesfois afin que l'utilité de la doctrine s'estende plus loin, il remonstre en général quelle condamnation attirent sur eux, ceux lesquels mesprisans et laissans perdre la grâce à eux présentée, donnent derechef entrée au diable. Mais pource que quasi chacun mot emporte grand poids, il y a quelques points qu’il nous faut noter par ordre,

Dieu une seule goutte de justice? Au contraire, ce passage fait plustost pour nostre doctrine. Car combien que Christ ne traitte pas de la cause de nostre justice, toutesfois l’antithèse des deux mots contraires qui sont yci exprimez monstre que c’est qu'emporte ce terme Justifier. Les Papistes trouvent absurde quand nous disons que l’homme est justifié par foy :

pource que par ce mot, £stre justifié, ils entendent, Devenir et estre fait véritablement juste : mais de nostre costé nous entendons, Estre avoué pour juste, et Estre absout devant le jugement de Dieu : comme aussi il appert par plusieurs tesmoignages de l’Escriture, Christ ne conferme-il pas le mesme, quand il met ces deux mots comme opposites, Justifier et Condamner P

LUC XI

24 Quand l'esprit immonde est sorti de quelque homme, il chemine par lieux secs, cherchant repos: et n’en trouvant point, dit, Je retourneray en ma maison d'où je suis sorti.

25 Et quand il vient, il la trouve balliée et parée.

26 ÆEt adonc s'en va, et prend avec s0y sept autres espris pires que soy: et y entrent, et habitent la, tellement que la dernière condition de cest homme-là est pire que la première.

avant que venir à traitter la substance de la parabole. Quand Christ parle de l'issue du diable, c’est pour magnifier la vertu et l’effect de la grâce de Dieu, toutes fois et quantes qu’il vient à nous : et surtout quand Dieu approche de nous en la personne de son Fils, la fin est pour nous retirer de la tyrannie du diable, et nous recevoir à soy : et c’est ce que Christ avoit monstré clairement par le miracle qu’il venoit de faire. Veu donc que son droit office est de chasser les esprits malins, afin qu'ils ne règnent plus és hommes, non sans cause il est dit que le dia-

ble sort des hommes, ausquels Christ se présente pour rédempteur. Et combien que la présence de Christ ne monstre pas son efficace envers tous, pource que les incrédules l’anéantissent et font qu’elle leur est inutile : toutesfois il a voulu noter à quelle fin c’est qu’il nous visite, quelle vertu ha de soy son advénement, en somme que c’est qu'en sentent les mauvais esprits. Car jamais il n’œuvre és hommes, que quant et quant les diables estans contraints de venir au combat, ne succombent et soyent vaincus par sa vertu. Il nous faut tenir ce poinct arresté, que le diable est jetté hors de nous, toutes fois et quantes que Christ jette sa clarté sur nous, et desploye sa grâce envers nous par quelque tesmoi- - gnage. Cependant la misérable condition de tout le genre humain nous est yci descrite. Car puisque le Fils de Dieu chasse le diable de dedans les hommes, il faut dire que il ha son domicile en eux, jusques à ce que Christ y besongne. Or quand cela se dit, on ne parle point d’un ou de deux, mais généralement de toute la postérité d'Adam. Voylà donc la belle gloire et excellence de nostre nature, c’est que le diable ha son siége en nous, pour habiter tant au corps qu’en l'âme. Et d'autant mieux se monstre l'excellent chef-d'œuvre de la miséricorde de Dieu, quand de puants retraits de Satan, il nous fait ses temples, et nous consacre pour l’habitation de son sainct Esprit. Pour le troisième, nous avons yci une description de la nature de Satan, asçavoir que jamais il ne cesse de nous mal-faire, mais est continuellement après à chercher nouveaux moyens, et se démène d'un costé et d'autre : brief, qu’il employe tous ses efforts pour machiner nostre perdition : et surtout qu'après qu'il a esté vaincu et mis en fuite par Christ, il aiguise tant plus son esprit enragé de nous mal-faire. Car avant que Christ nous ait faits participans de sa vertu, Ce malheureux ennemi nous manie tout à son aise, et règne en nous comme en se jouant : mais estant chassé hors, il conceoit un despit d’avoir perdu sa proye, il amasse nouvelles forces, et resveille tous ses sens pour nous renou-

veler la guerre. Et pourtant par similitude il est dit qu'il chemine par lieux secs :

pource que d’habiter hors des hommes, ce luy est un exil ennuyeux, et semblable à quelque désert estrange. À cela mesme se rapporte aussi ce qui est dit qu'il cherche repos, cependant qu’il habite hors des hommes : pource que lors il se despite en soy-mesme, et se tormente : et ne cesse de machiner deçà et delà, jusques à ce qu’il recouvre la proye qu'on luy a ostée d’entre mains. Parquoy apprenons que dés l'heure que Christ nous appelle, le diable nous appreste un combat plus rude et aspre que devant. Car combien qu'il machine la perdition de tous, et que ce que dit sainct Pierre appartiene à tous indifféremment, asçavoir qu’il chemine tout à l’entour comme un lion bruyant, et cherche quelqu'un pour dévorer, 1 Pierre, V, 8 : toutesfois nous sommes advertis bien expresséement par ces paroles de Christ, qu’il enrage bien d’une plus grande haine contre ceux qui ont esté retirez de ses liens, et qu’il les assaut avec plus grande roideur et d’un courage plus envenimé. Au reste ceste admonition ne nous doit pas mettre en une frayeur qui nous face tout quitter, mais c’est pour nous resveiller, afin que nous avisions à faire bon guet, et qu’estans munis des armes spirituelles, nous Soyons courageux à résister.

4% Il la trouve vuide. Pour certain Christ signifie ceux lesquels estans vuides de l'Esprit de Dieu, sont disposez à recevoir le diable. Car les fidèles esquels l'Esprit de Dieu habite avec efficace, sont munis de tous costez, en sorte que Satan n’y trouve aucune ouverture. Quant à ce qu’il appelle maison balliée et ornée : la similitude est prinse des hommes, lesquels prenent plaisir d’estre à un logis bien net et proprement agencé. Car quant à Satan, il ne trouve beau sinon ce qui est plein de difformité, et rien ne luy sent bon, qu’ordure et puantise. Or le sens est, Que jamais Satan n’ha logis plus .

propre en nous, que quand laissans Christ, et nous eslongnans de luy, nous nous attirons cest hoste à nous. Ce qu'il aime donc le plus, et où il prétend un souverain plaisir, c’est ceste place vuide, .

es

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

qui se fait quand l’homme ne tient conte de la grâce de Dieu, et est nonchalant d’en bien user.

45 Prend avec soy sept autres. Le nombre de Sept, ne se prend pas yci préciséement, mais seulement il signifie quelque multitude, comme en plusieurs autres passages. Or Christ monstre par ces paroles, que si nous venons à décheoïr de sa grâce, nous tombons au double en la sujétion de Satan, en sorte qu'il nous tient le pied sur la gorge plus estroittement que devant : et qu’en cela nous recevons une juste récompense et punition de nostre nonchalance. Et pourtant ne pensons pas que pour un combat le diable se tiene vaincu, estant une fois sorti hors de nous : mais au contraire qu’il nous souyiene, puis qu’il a eu d'ancienneté son logis en nous dés nostre naissance, qu’il sçait et

entend toutes les ouvertures et addresses par lesquelles il pourra se remettre dedans. Et s’il n’y peut entrer de front, et apertement, il est assez fin pour s’y fourrer secrètement par-dessous terre, ou par quelque fente à costé. Parquoy il faut mettre peine que Christ ayant son règne en nous, ferme et estouppe toutes entrées à l’adversaire. Car quelque violence ou roideur qu’ayent les efforts et machinations de Satan, si n’y a-il point matière pour faire perdre courage aux enfans de Dieu, lesquels la vertu et puissance invincible du sainct Esprit préserve et tient en seureté. Et nous sçavons que la punition que Christ dénonce yci, s’addresse aux seuls contempteurs de la grâce de Dieu, lesquels estouffans la lumière de la foy, et effaceans l’amour de la crainte de Dieu se rendent profanes.

MATTH. XII

46 Et comme il parloit encore aux troupes, voyci, sa mère el ses frères estoyent dehors, demandans de parler à luy.

47 Et quelqu'un luy dit, Voylà ta mere et tes frères sont dehors, demandans de parler à toy.

48 Luy respondant, dit à celuy qui luy avoit dit cela, Qui est ma mère, el qui sont mes fréres?

49 Et estendant sa

main sur ses disciples, dit, Voyci ma mére et mes frères.

50 Car quiconque fera la volonté de mon Père qui est és cieux, iceluy est mon frère, et ma sœur et ma mère.

MARC II

34 Ses frères donc et sa mère vienent, et estans dehors, envoyerent quelques-uns vers luy pour l'appeler: et la mullitude estoil assise à l'entour de luy.

32 Ainsi doncques on luy dit,, Voylàa ta mère el Les frères qui te demandent la dehors.

33 Mais il leur respondit, disant, Qui est ma mère, et qui sont mes frères?

34 El en regardant de tous costez à l'environ, les disciples qui estoyent assis à l’entour de luy, il dit, Foycima mère et mes frères.

35 Car quiconquefera la volonté de Dieu, cestuy-laest mon frère, ma sœur et ma mère ?

LUC XI

27 Et adveint comme il disoit ces choses, qu'une Jemme d'entre le peuple esleva sa voix, el luy dit, Bien-heureux est le ventre qui t'a porté, et les mammelles que tu as succées.

28 Adonc Ù dit, Mais plustost bien-heureux sont ceux qui oyent la parole de Dieu, et la gardent.

LUC VII

19 Lors sa mère et ses frères veindrent à luy, et ne pouvoyent l’'aborder pour la presse.

20 Etil luy fut rapporté en disant, Ta mere et tes frères sont dehors, désirant le veoir.

21 Mais luy respondant leur dit, Ceux-là sont ma mere el mes frères, qui oyent la parole de Dieu, et la metlent en effect.

97 Luc. Bien-heureux, etc. Par ce pro-| laquelle paraventure elle n’avoit jamais

pos de louange la femme a voulu magni-| veuëê: mais ceci revient grandement à la fier l'excellence de Christ : car il ne faut | gloire de Christ, quand elle déclare nopas penser qu’elle eust esgard à Marie, | ble, et prononce bien-heureux le ventre

dedans lequel il a esté porté. Et ce n’est point une chose impertinente, mais accordante à la facon de parler qui est souvent en l’Escrituré, de célébrer ceste bénédiction de Dieu. Car nous sçavons que ceci, comme un don singulier de Dieu, est préféré à tous autres, quand il donne lignée, et mesmement qui est orné de vertus excellentes. Aussi on ne peut pas nier que Dieu n’ait fait un très grand honneur à Marie, la choisissant et ordonnant mère à son Fils. Toutesfois tant s’en faut que la response de Christ accorde avec le propos de ceste femme, que plustost on y apperçoit une correction oblique : Mais plustost, dit-il, bien-heureux sont ceux qui oyent la parole de Dieu. Nous voyons comment Christ n’estime quasi rien ce poinct, duquel seul la femme avoit fait cas. Et aussi ce qui luy sembloit estre le principal et le plus honorable à Marie, estoit beaucoup moindre que les autres grâces que Dieu luy avoit faites : car c’estoit bien une chose plus excellente en Marie, d’estre régénérée par l'esprit de Christ, que de concevoir Christ selon la chair en son ventre : d’avoir spirituellement Christ vivant en elle, que de l’allaiter de ses mammelles. En somme, la principale félicité et gloire de la saincte vierge consistoit à estre membre de son Fils, afin que le Père céleste la teinst au nombre des nouvelles créatures. Toutesfois quant à moy, je pense que le dire de ceste femme a esté reprins pour autre cause et à une autre fin : asçavoir pource que les hommes ont ceste mauvaise coustume de laisser perdre les dons de Dieu, lesquels toutesfois ils ont en grande admiration, et magnifient à plene bouche. Car ceste femme en louant Christ, avoit oublié ce qui est vrayement le principal, asçavoir qu'en luy salut est proposé à tous. Ainsi donc, c’estoit une louange un peu maigre, puis qu’il n’estoit fait aucune mention de sa grâce et vertu qui s’estend par tout le monde. Et pourtant à bon droict Christ s’attribue une autre louange, afin que sa mère ne soit seule réputée bien-heureuse, et mesmes pour le regard de la chair : mais afin qu'on sçache qu'il nous apporte à tous une vraye et éternelle béatitude. Ainsi

donc la dignité et excellence de Christ est lors prisée comme il appartient, quand nous pensons bien à quelle finilnous a esté donné du Père, et recevons les biens qu’il nous à apportez, afin d’estre faits heureux en luy, qui sommes misérables en nousmesmes. Mais pourquoy sans parler de sa personne fait-il seulement mention de la parole de Dieu? Asçavoir pource que c'est le moyen par lequel il nous ouvre tous ses thrésors : Car sans la Parole il ne peut approcher de nous, ni nous de luy.

Veu donc qu'il se communique à nous par la Parole, à bon droict il nous appelle à l’ouir et la garder, afin que par foy il soit fait nostre. Nous voyons maintenant quelle différence il y a entre ceste response de Christ, et la louange que la femme luy avoit baïllée : car il offre et présente libéralement à tous la grâce de béatitude qu’elle avoit restrainte et comme enclose entre les domestiques. En après il monstre qu’on ne le doit pas priser à la façon commune, veu qu’il ha tous les thrésors de la vie, béatitude et gloire céleste enclos en sa personne lesquels il dispense et distribue par la Parole, afin d’en faire participans tous ceux qui receveront la Parole en foy: car l’adoption gratuite de Dieu de laquelle nous avons asseurance par la Parole, est la clef du Royaume des cieux. Or il nous faut bien observer comment ce sont deux choses conjointes, qu’il faut premièrement ouir, et puis après garder : car pource que la foy est par l’ouye (Rom., X, 17) c’est aussi par là qu’il nous faut commencer la vie spirituelle. Mais d’autant que l’ouye simple est comme quand on regarde en un miroir, et que la mémoire s’en escoule incontinent, (ainsi que monstre $S.Jaques, chap. H, v. 23) ce mot Garder la Parole, est adjousté quant et quant qui signifie autant comme la recevoir avec efficace : asçavoir quand elle prend une vive racine en nos cœurs pour apporter son fruit. Ainsi un auditeur oublieux qui ha seulement les aureilles batues de la doctrine extérieure, n'avance rien, et n’en rapporte aucun proufit, Au contraire, tous ceux qui sewantent dinspirations secrètes, ne voulans rien d’avantage, et sous couleur de cela mespri-

SUR L’HARMONIE ÊVANGÉLIQUE. «

sent la prédication externe, se ferment l'entrée de la vie céleste. Parquoy, que les hommes n’entreprenent point par une outrecuidance détestable de séparer les choses que le Fils de Dieu a conjointes.

Au reste, la bestise de la Papauté est merveilleuse en cest endroit, quand ils chantent en l'honneur de Marie ces paroles-ci, par lesquelles leur superstition est condamnée si évidemment. Et en leurs grâces après le repas, ils prenent le dire de la femme, laissans la correction qui estoit le principal. Mais voylà comme ceux qui de propos délibéré profanent à leur plaisir la sacrée parole de Dieu, ont mérité d’estre abbestis en toutes sortes.

19 Luc. Lors sa mère et ses frères veindrent. I semble qu’il y ait quelque différence entre $S. Luc et les deux autres Evangélistes : car les deux disent que la mère et les parens ou cousins de Christ surveindrent ainsi qu’il parloit encore de l'esprit immonde : mais sainct Luc rapporte cela en un autre temps, et fait seulement mention du propos de la femme qui s’escria, lequel nous avons n’aguères exposé. La solution n’en est pas fort difficile, veu qu’on sçait bien que les Evangélistes ne se sont pas guères arrestez à observer l’ordre des temps, ou à réciter par le menu tout ce que Christ a dit ou fait. S. Luc donc n’exprime point en quel temps la mère de Christ veint vers Iuy : mais ce que les deux autres racontent devant la parabole du semeur, il le met après : et ce qu'il dit touchant la femme qui s’escria en la tourbe, ha quelque affi nité avecques le propos que nous traittons maintenant. Car il se peut faire que par un zèle inconsidéré elle a magnifié jusques au bout ce qui luy sembloit avis que Christ mettoit trop bas. Tant y a que tous les trois Evangélistes sont bien d’accord que Christ parloit au milieu de la multitude du peuple, lors que ses frères et sa mère surveindrent, asçavoir ou pour le soin qu'ils avoyent de luy, ou aussi d’un désir d'apprendre : car ils ne taschoyent pas sans cause d'approcher de luy. Et il n’est pas vray-semblable que ceux qui accompagnoyent la saincte mère fussent inerédules. Quant à ce que S. Am-

broise et S. Chrysostome taxent Marie d’ambition en cest endroit, il n’y a point d'apparence. Car qu’est-il besoin d'aller deviner cela, veu qu’en tous lieux le S.

Esprit luy rend tesmoignage d’une grande crainte de Dieu et modestie? Paraventure que Marie et les cousins de Christ estoyent poussez de quelque affection charnelle et excessive, qui estoit cause de les faire ainsi démener en eux-mesmes plus qu’il ne faloit, ce que je ne nie pas :

mais je ne doute point aussi qu’ils n’ayent esté incitez d’un sainct désir à chercher sa compagnie. S. Matthieu récite, Que quelqu'un luy dit la venue de ses frères.

S. Marc et S. Luc disent qu’il en fut adverti par plusieurs : mais il n’y à point d’ahsurdité en cela. Car il faut entendre (comme il advient souvent) que quand sa mère a demandé qu’on luy dist qu’elle estoit là, ceste parole à esté recueillie de plusieurs comme de main en main, jusques à ce qu’elle veinst à luy.

48 Mat. Qui est ma mère, elc. I] n’y a point de doute que Christ n’ait yci voulu taxer l’importunité de Marie. Et de faict, c’estoit mal avisé à elle de vouloir ainsi rompre son propos lors qu’il enseignoit :

mais cependant en amoindrissant la prochaineté de sang, et le parentage charnel, il donne une doctrine fort utile, quand il receoit tous ses disciples et fidèles en tel degré d'honneur, que s'ils estoyent de ses plus prochains parens : et mesmes il les met au rang de sa mère et de ses frères. Or ce propos dépend de la cognoissance de l'office de Christ : car il veut dire qu’il n’a point esté donné de Dieu à quelques-uns en petit nombre, mais à tous fidèles qui par foy seront unis en un mesme corps avec luy. En après qu'il ny a lien de consanguinité si sainct que le parentage spirituel, pource qu’on ne doit pas estimer de sa personne selon la chair, mais selon la vertu de son Esprit, laquelle il a receuë du Père pour renouveler les hommes, afin que ceux qui estoyent de leur nature la semence d'Abraham pollue et maudite, commencent par grâce à estre saints et enfans célestes de Dieu. Et pour ce regard $S, Paul dit! que Christ n’est point vrayement cognu à le prendre se-

1) 2 Cor., V, 16.

lon la chair, d'autant qu’il faut plustost considérer ceste restauration du monde, laquelle surpasse infiniement toute vertu humaine : c’est à sçavoir quand par son Esprit il nous reforme à l’image de Dieu.

Ainsi donc la substance de ce propos tend à ce que nous apprenions de regarder Christ avec les yeux de la foy : en après, que nous sçachions que selon qu’un chacun estant régénéré par le S. Esprit se dédie et consacre entièrement à Dieu en vraye justice, d'autant touche-il de plus près à Christ, et mesmes est fait un avec luy. Au reste, quand il parle de faire la volonté du Père, il n'entend pas Ceux qui accomplissent de poinct en poinct toute la justice de la Loy : car à le prendre ainsi, le nom de frere, duquel il nomme yci ses disciples, ne conviendroit à homme vivant : mais il entend de donner le principal lieu à la foy, qui est la fontaine et source de ceste saincte obéissance, et qui couvre quant et quant les fautes et vices de la chair, afin qu’ils ne soyent point imputez. Car on sçait bien que dit Christ

MATTH. XII

38 Adonc luy respondirent aucuns des Scribes et Pharisiens, disans, Maistre , nous voudrions veoir quelque signe de toy.

39 Ausquels il respondit, et leur dit, La nation meschante et adultère*requiertun signe: mais signe ne luy sera donné, sinon le signe de Jonas le Prophete.

40 Car comme Jonas fut au ventre de la baleine trois jours el trois nuils?, ainsi sera le Fils de l'homme dedans la terre trois jours et trois nuits.

41 Les hommes de Ninive se lèveront en jugement avec ceste nation, et la condamneront, pourtant qu'ils se sont amendez par la prédication de Jonas”, el voyci, y à yciplus que Jonas.

42 La roine de Midi se lèvera en jugement avec cesle génération, et la condamnera : pourtant que elle veint du bout de la

1) Ou, bastarde. 2) Jon., 11,1. 3) Jon., ILE, 8, 9,

MARC

en S. Jean, chap. VI, v. 40, Ceste est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en luy, ne périsse point, mais ait vie éternelle. Or combien qu’il semble que Christ ne face yci aucun conte de son parentagé, nous sçavons toutesfois qu'à la vérité il a observé et entretenu en toute sainteté l’ordre qui est en-.

tre les hommes, et s’est acquitté de tout ce que requiert l’honesteté entre les parens : mais il monstre yci que le parentage charnel ne doit point estre prisé, ou bien peu, au regard de la conjonction spirituelle. Prattiquons donc ceste comparaison, en faisant nostre devoir envers ceux qui sont de nostre parentage : mais gardons-nous d’estre par trop attachez et affectionnez à la chair et au sang. Au reste, veu que Christ fait cest honneur inestimable à ses escholiers en l'Evangile, de les avouer pour frères, maudite est nostre ingratitude si nous n’employons là tous nos sens, mettant en arrière tous désirs de la chair.

LUC XI

16 Les autres pour le tenter

luy demandoyent signe du ciel.

Un peu après.

29 Et comme la multitude s’amassoil, ù se prit à dire, Ceste génération est meschante, elle demande signe, et signe ne luy sera point donné, sinon le signe de Jonas, le Prophète.

30 Car comme Jonas fut signe à ceux de Ninive, ainsi le sera aussi le Fils de l'homme à ceste génération.

34 La roine des parties de Midi se lèvera en jugement avec les hommes de ceste généraion, et les condamnera : car elle veint du bout de la terre pour ouir la sapience de Salomon, et voyci, y à yci plus que Salomon.

32 Les hommes de Ninive se lèveront en jugement avec ceste génération, et la condamneront :

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

terre pour ouir la sapience de Salomon", et voyci, ü y a yci plus que Salomon.

1) 1 Rois, X, 1.2 Chron., IX, 1.

38 Aucuns des Scribes. Sainct Matthieu récitera encores un propos semblable au seizième chapitre, et sainct Marc au huitième, et par cela il appert que Christ a esté par plusieurs fois assailli de ceste demande : comme aussi il n’y avoit jamais fin à la malignité de ceux qui une fois s’estoyent endurcis pour résister à la vérité. Il est tout certain qu'ils demandent signe, afin d’avoir quelque couleur de demeurer en leur incrédulité : asçavoir en disant que la vocation de Christ n’est pas deuëment seellée et authorizée : car ils n’apportent point une telle docilité, qu’en voyant deux ou trois miracles leurs cœurs s’amollissent, tant s’en faut qu’un seul les puisse contenter : mais (comme j'ay desjà touché) pour excuse de ce qu’ils ne croyent point à l'Evangile, ils prenent ceste couleur, de dire que Christ ne leur monstre aucun signe d’enhaut qui soit pour seeller ceste doctrine. Il avoit desjà fait devant leurs yeux des miracles en assez grand nombre, et tout évidens : mais comme si tout cela n’estoit point suffisant pour confirmation de la doctrine, ils en veulent avoir un du ciel, auquel Dieu leur apparoisse comme visiblement. Ils l'appellent maistre, selon lusage commun qui estoit lors, pource que C’estoit la coustume d’ainsi nommer tous Scribes et expositeurs de la Loy : mais cependant ils ne le recognoissent point pour Prophète de Dieu, sinon qu’il en face venir un tesmoignage du ciel. La substance donc de leur harangue est telle, Puis que tu te dis estre Docteur et Maistre, si tu veux que nous soyons tes disciples, fay que Dieu se déclare du ciel estre autheur de ta maistrise, et qu’il conferme ta vocation par quelque miracle.

39 Nation mauvaise, etc. I ne charge pas seulement sur la malice de ceux qui vivoyent lors, mais il appelle les Juifs, ou pour le moins les Scribes et leurs semblables, Nation perverse : signifiant par cela que Pobstination qu’ils ont contre luy, est un mal héréditaire, lequel ils tie-

car ils se repentirent à la prédication de Jonas, et voyci, ü y & yci plus que Jonas.

nent de père en fils. Car le mot Grec dont use yci l’'Evangéliste, se prend aucunesfois pour un aage ou siècle, aucunesfois pour un peuple et une nation. Et en les nommant nation adultère, il entend qu’ils sont enfans bastars, pource qu'ils ne ressembloyent point aux saincts Pères

comme nous voyons que les Prophètes reprochent aux incrédules de leur temps, qu’ils ne sont point descendus d’Abraham, mais qu’ils sont de ceste semence profane de Chanaan. Sur ce propos on demande si Christ les traitte en termes si rudes, pource qu’ils Pont requis de leur bailler un signe : car il y a d’autres passages où Dieu ne démonstre pas que cela luy desplaise tant. Gédéon demande signe, Dieu ne s’en courrouce point, mais au contraire, il Iuy ottroye sa requeste. Et combien que Gédéon poursuyve à estre importun pour la seconde fois, Dieu ne laisse point de s’accommoder à son infirmité. Ezéchias n’en demandoit point, et Dieu luy en présente un de son gré. Achaz est reprins aigrement de ce qu’il a refusé de demander signe, suyvant ce que luy avoit commandé le Prophète. Il faut donc dire que Christ ne se courrouce pas simplement aux Juifs, de ce qu’ils demandoyent signe, mais pource qu’estans ingrats envers Dieu, ils suppriment malicieusement et par desdain, tant de vertus que Christ avoit faites, et cherchent quelque cavillation pour avoir couleur de n’obéir point à sa Parole. Car n’estoit-ce pas une merveilleuse, je ne diray pas nonchalance, mais malice, de fermer les yeux à tant de signes ? [ls n’avoyent donc point de raison d’importuner maintenant Christ de ce propos. Mais toute leur intention ne tendoit à autre fin, sinon de faire qu’il semblast qu'ils eussent quelque juste occasion de rejetter Jésus-Christ. Sainct Paul condamne le mesme vice en leurs successeurs, quand il dit que les Juifs de- . mandent signes, 4 Cor., [, 22. Et signe ne luy sera donné. 1 est vray que depuis ils ont esté convaincus par divers

miracles, et que Christ n’a cessé de desployer sa vertu devant leurs yeux, afin de les rendre inexcusables : mais il ne veut yci dire autre chose, sinon que cela seul leur servira pour tous signes, pource qu’ils ne sont pas dignes qu’on condescende à leur désir, veu qu’il est meschant. Que ils se contentent, dit-il, de ce signe, Que comme Jonas estant retiré du profond de la mer a presché aux Ninivites,. qu'eux aussi orront la voix du Prophète ressuscité de mort à vie. Je sçay qu'il y en a beaucoup qui exposent ce passage plus subtilement : mais comme ainsi soit qu’on ne peut en toutes choses trouver similitude entre Christ et Jonas, il faut regarder en quelle sorte Christ se compare à luy. Quant à moy, en laissant les spéculations des autres, je pense que Christ veut seulement noter ce que j’ay desjà touché, asçavoir qu’estant ressuscité de mort, il leur servira encore de Prophète.

Comme s’il leur disoit, Vous mesprisez le Fils de Dieu, qui est descendu du ciel à vous. Il faut donc qu’estant passé par la mort, je me lève du sépulchre, et estant retourné en vie que je parle à vous, ainsi que Jonas est sorti du profond de la mer pour venir à Ninive. Voylà donc comment le Seigneur coupe broche à leur demande malicieuse, qu'après sa résurrection il leur servira encore de Prophète, puis qu’ils ne le veulent point recevoir maintenant qu’il est revestu d'un corps mortel. En sainct Luc Christ dit qu’il leur sera signe, comme Jonas avoit esté signe à ceux de Ninive. Or le mot de Signe, ne se prend pas yci en sa propre signification, pour ce qui signifie quelque chose : mais il se prend pour ce qui est outre le cours ordinaire de nature. Comme quand Jonas a esté envoyé, voylà un prodige, qu'il soit ainsi tiré du ventre du poisson comme d’un sépulehre, pour aller appeler ceux de Ninive à repentance.

Quant aux érois nuits, il y a yei (comme on sçait bien) une figure que les Grecs et Latins appellent Synecdoche. Car pource que la nuict est une dépendance du jour, ou bien pource que le jour est fait de ces deux parties, asçavoir de la lumière et des ténèbres, Christ pour dire un jour, nomme le jour et la nuict : et puis là où

il n’y avoit qu'un demi jour, il prend le jour entier. S

41 Les hommes de Ninive se lèveront.

Pource que Christ avoit fait mention de ceux de Ninive, de là il prend occasion de monstrer que les Scribes, et autres qui rejettoyent sa doctrine, estoyent beaucoup pires que ceux-là: Des gens profanes (dit-il) qui jamais n’avoyent ouy un seul mot du vray Dieu, se sont amendez à la voix d’un homme estranger et incognu, qui est venu vers eux + ét ce pays, qui est comme le sainet cabinet de la doctrine céleste, ne veut point ouïr le Fils de Dieu, le Rédempteur promis. Car il faut entendre une telle antithèse en la comparaison qui est yci faite. On sçait bien quels estoyent ceux de Ninive, asçavoir gens qui n’avoyent point accoustumé d’avoir des Prophètes, gens du tout despourveus de la vraye doctrine. Jonas n'avoit point d’estat entr'eux, qui luy peust donner authorité : mais estant estranger, il pouvoit bien estré mesprisé et rejetté par eux. Au contraire, les Juifs se vantoyent qu’entr’eux la parole de Dieu avoit son siége et domicile. S'ils eussent regardé Jésus-Christ d’un œil pur et sans mauvaise affection, ils devoyent recognoistre non-seulement que c’estoit un Docteur envoyé du ciel, mais aussi qu’il estoit le Messias et lautheur de salut à eux promis. Or si ce peuple à esté convaincu d’impiété perverse, d'autant qu’il a mesprisé Jésus-Christ parlant yci-bas en terre, on peut bien dire qüe nous sommes pires que tous les incrédules qui jamais ayent esité au monde, si le Fils de Dieu estant maintenant assis là-haut au ciel, ne nous range sous son ohéissance par sa sacrée et céleste voix. Au reste, je me déporte de traitter ceste question, asçavoir-mon si ceux de Ninive ont esté vrayement et parfaitement convérlis à Dieu. Car il suffit pour le propos que nous exposons, de sçavoir qu’ils ont esté touchez et esmeus à repentance par la doctrine de Jonas. :

12 La Roine de Midi se lèvera en jugement avec ceste génération, et la condamnera, etc. Pource que l'Ethiopie au regard du pays de Judée, est vers le Midi,

je suis bien de l'avis de Josèphe et des

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

autres, qui disent que c’estoit la Roine d'Ethiopie. Et quand leslivres de la saincte Histoire la nomment Roine de Saba, il ne nous faut pas par cela entendre le pays de Sabée, qui est plustost devers l'Orient, mais une ville située en Méroé, isle du Nil, qui estoit la principale ville du royaume. Il faut yci sur ce propos poiser les circonstances opposites d’un costé et d'autre. Une femme qui n’avoit

point esté nourrie en lPeschole de Dieu, de désir qu’elle ha d'apprendre, vient d’un pays lointain à Salomon qui n’est que un Roy terrien : et les Juifs qui dés leur enfance ont esté nourris en la Loy de Dieu, rejettent leur souverain et seul Docteur, le Prince de tous les Prophètes. Le mot de Juger, ou de Condamner, se rapporte yci plustost au faict et à l'exemple, que non pas aux personnes.

MATTH. XIII

A Ce mesme jour Jésus estant parti de la maison, s'asseit auprès de la mer.

9 Et grandes troupes s’assemblèrent vers luy, tellement qu’il monta en une nasselle, et s'assit, et toute la multitude se tenoit sur la rive.

3 Alors il leur dit plusieurs choses par similitudes, disant, Voyci, un semeur est sorti pour semer.

4 Et comme il semoit, une partie de la semence est cheute auprès du chemin, et les oiseaux sont venus, el l'ont dévorée.

5 Æt l'autre est cheute en lieux pierreux, où elle n’avoit guères de terre, et soudain se est levée, pource gwelle n'avoit point de fond dé terre :

6 Et le soleil estant levé, elle a esté haslée : et pource quelle n avoit nulles racines, elle est séchée.

7 Et l'autre est chieute en-

tre les espines : et les espines sont montées, et l'ont estouf- Jée.

8 Et l'autre est cheute en bonne terre : et a rendu bon fruit, un grain cent fois autant, l'autre soixante, et l'autre trente.

9 Qui a aureilles pour ouir oye.

A0 Adonce les disciples

MARC IY.

À Puis il commenca derechef à enseigner auprès de la mer, et grande multitude s'assembla

vers luy, tellement qu’es-|

tant monté en une nasselle, il estoil assis en la mer : et tout le peuple estoit à terre auprès de la mer.

2 Et il leur enseignoil beaucoup de choses par similitudes : et leur disoit en sa doctrine,

3 ÆsCoutez, voyci, un semeur se en alla pour semer :

k Et adveint que en semant, une partie de la semence cheut joingnant le chemin : et les oiseaux du ciel veindrent et la dévorèrent.

5 L'autre cheut en lieux pierreux, où elle n'avoil quères de terre : et soudain elle se leva : pource qu’elle n'avoit point de terre profonde.

6 Mais quand le soleil fut levé, elle fut haslée : et d'autant qu’elle n'avoit point de racine, elle sécha.

7 L'autre partie cheut entre les espines : et les espines montérent, el l'estouffèrent, et ne rendit point de fruit.

LUC VIII

À Après adveint qu'il alloit de ville en ville, et de village en village, preschant et annoncant le royaume de Dieu, et des douze esioyent avec luy :

2 Et aussi quelques Jenmes qui avoyent eslé guaries des esprits malins, et maladies :

asçavoir Marie qu'on appeloit Magdalène de laquelle sept diables esloyent sortis,

3 Et Jehanne femme de Cuxe, lequel avoit le maniement des affaires d'Hérodes, el Susanne, ei plusieurs autres, lesquelles luy subvenoyent de leurs biens.

4 Or comme grande muliitude s'assembloit, et que plusieurs alloyent à luy de toutes les villes, il dit par similitude,

5 Un semeur sortit pour semer sa semence:

‘et en semant, une partie

de la semence cheut auprès du chemin, et fut Jouilée, et les oiseaux du ciel la dévorèrent.

6 Et l'autre cheut sur des pierres: et quand elle fut levée, elle sécha, a cause que elle n'avoil point de humeur. |

7 Et l'autre cheut en-

s’approchans, luy dirent, Pourquoy parles-lu à eux par similitudes ?

A1 Il respondit, et leur dit, Pourtant qu'il vous est donné de cognoistre les secrets du Royaume des cieux:

mais il ne leur est point donné.

12 Car à celuy qui ha, il luy sera donné, et en aura tant plus : mais à celuy qui n'ha rien, mesmes ce qu'il ha luy sera osté.

13 Pour ceste cause je leur parle par similitudes, pourtant qu'en voyant ils ne voyent point, et en oyant ls n'oyent et n'entendent point.

14 Ainsi est accomplie en eux la prophétie d'Isaïe, laquelle dit, En oyant vous orrez et ne entendrez point, el en voyant vous verrez, el n'apperceverez point ?.

15 Car le cœur de ce peuple est engraissé, el ont ouy dur de leurs aureilles, et ont cligné leurs yeux, afin qu'ils n'appercoyvent des yeux, et n'oyent des aureilles, et n'entendent du cœur, et ne se convertissent, et que je ne les guarisse.

16 Or sont vos yeux bienheureux, car ils appercoyvent : et vos aureilles, car elles oyent.

AT Car, je vous di en vérité, que plusieurs Prophètes et justes ont désiré veoir les choses que vous voyez, et ne les ont pas veuës : et ouir les choses que vous oyez, et ne les ont pas ouyes.

1) Matth., XXV, 29.

Ce que j'ay vci entrelacé

Luc, se rapporte paraventure à un autre temps : mais je n’ay point trouvé de cause pour laquelle je deusse séparer les choses qu’il conjoint et couche tout de suite.

Premièrement il dit que Les douze ont

8 Et l'autre cheut en bonne terre, et rendit du fruit montant et croissant : tellement qu'un grain en apporta trente, l'autre soixante, et l'autre cent.

9 Adonc il leur dit, Qui ha aureilles pour ouir, oye.

10 Et quand il fut à part Soy, ceux qui estoyent autour de luy avec les douze, l’interroguèrent de la similitude.

11 Et à leur dit, Il vous est donné de cognoistre le secret du royaume de Dieu: mais à ceux-là qui sont dehors, toutes choses se trailtent en similitudes :

12 Afin qu'en voyant ils voyent, el n'appercoivent point, el que en oyant ils oyent, et n'entendent point, afin qu'ils ne se convertissent, et que les péchez leur soyent remis.

Un peu après.

24 D'avantage, il leur dit, Regardez ce que ous oyez: de telle mesure que vous mesurerez, il vous sera mesuré :

el à vous qui oyez, il sera adjousté.

25 Car à celuy qui ha, il luy sera donné, el qui n'ha rien, mesmes ce qu'il ha luy sera osté.

2) Is., VI, 9. Jean., XII, 40. Act., XXVIII, 26. Rom., XI, 8.

de sainct

tre les espines, et les espines qui se levèrent ensemble l'estouffèrent.

8 Et l’autre cheut en bonne terre, et quand elle fut levée elle rendit du fruit cent fois autant. En disant ces choses il crioit, Qui ha aureilles pour ouir, oye.

9 ÆEt ses disciples l’interroguéèrent, demandans quelle estoit ceste similitude.

10 Et à dit, Il vous est donné de cognoistre les secrets du royaume de Dieu, mais aux autres par similitudes : afin que en voyant ils ne voyent point, et qu'en oyant ls nentendent point.

Un peu après.

18 Regardez donc comment vous oyez : Car quiconque ha, il luy sera donné : et quiconque n'ha rien, mesme ce qu'il cuide avoir luy sera osté.

LUCIX.

23 Et se retournant vers ses disciples, dit à part, Bien-heureux sont les yeux qui voyent ce que vous voyez.

24 Car je vous di que plusieurs Prophètes et Rois ont désiré veoir les choses que vous voyez, elne les ontpointveuës, et ouir les choses que vous oyez, et ne les ont point ouyes.

3) Ou, pesamment.

presché le royaume de Dieu avec Jésus- Christ : dont nous recueillons que combien que la charge ordinaire de prescher ne leur fust point encores enjointe, toutesfois ils ont esté comme des héraux ac- Compagnans tousjours leur Maistre, afin

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

de luy faire donner audience. Ainsi combien que leur condition fust beaucoup moindre que celle de Jésus-Christ, toutesfois il est dit qu’ils luy ont esté adjuteurs. En après il adjouste que Christ a eu en sa compagnie quelques femmes, qui avoyent esté guaries des esprits ma- lins, ou maladies : comme estoit Marie Magdalène, qui avoit esté tormentée de sept diables. I pourroit bien sembler que ce n’estoit pas compagnie fort honorable à Jésus-Christ, d’avoir telles personnes à sa suite. Car n’estoit-ce pas une chose mal convenable au Fils de Dieu, de trainer avec soy ces femmes qui avoyent eu mauvais bruit et réputation? Mais nous cognoissons d'autant mieux par ceci, que tant s’en faut que les vices desquels nous avons esté entachez devant que venir à la foy, diminuent en rien la gloire de Christ, que mesmes elle en est cognue tant plus grande et excellente. Et aussi il n’est pas dit qu’il ait trouvé son Eglise sans ride et macule, quand il l’a choisie : mais qu’il Pa nettoyée par son sang, afin qu’elle fust pure et belle devant luy. Ainsi les povretez et maladies estranges de ces femmes, après en avoir esté délivrées, ont redondé grandement à la gloire de Christ, en tant que ç’ont esté des moyens par lesquels il a monstré des marques excellentes de sa vertu et grâce. Sainct Luc veut aussi yci louer leur recognoissance, et monstrer qu’elles n’estoyent - point ingrates, d'autant qu’elles ont suyvi leur libérateur, nonobstant l’ignominie du monde qu’il leur faloit endurer en ce faisant. Car il n’y a point de doute qu’on les monstroit au doigt d’un costé et d’autre, et que la présence de Christ estoit comme un eschaffaut pour les faire regarder de tout le monde, Mais elles ne sont point marries que leur honte soit cognue, pourveu que la grâce de Christ ne demeure point supprimée : et au contraire elles sont contentes destre humiliées et abbaissées, afin de servir de miroir, auquel on contemple magnifiquement la grandeur d’icelle. Au reste, en la personne de Marie s’est monstrée une bonté infinie et miraculeuse de Christ, de ce que non-seulement il l’a receuë pour son escholière, mais aussi la introduite

en Sa conversation domestique, elle qui estoit possédée de sept diables, et estoit comme un traineau de Satan. Sainct Luc a adjousté le surnom de Magdalène, afin de la discerner d’avec la sœur de Marthe et les autres Maries, desquelles il est fait mention en d’autres passages.

3 Luc. Jehanne femme de Cuze. On ne sçait si S. Luc à voulu dire de ces femmes, autant comme il en avoit exprimé en Marie. Il me semble qu’il y a quelque apparence de dire que lEvangéliste a nommé ceste-là la première, pource qu’en icelle Christ avoit besongné d’une puissance admirable : et que la femme de Cuze et Suzanne, femmes honnestes et de grand renom, sont mises après, pource que elles avoyent esté guaries seulement de quelques maladies communes.

Or comme ainsi soit qu’elles fussent riches et de grande maison, tant plus est à louer leur saincte affection, de ce qu’elles entretencyent Christ de leurs biens : et non contentes d’un tel devoir, elles aïimoyent mieux suyvre Christ de lieu en lieu, avec opprobres et plusieurs autres incommoditez, que de vivre en repos et bien à laise en leurs maisons. Et quant et quant il se peut faire que Cuze le maistre d’hostel d’Hérodes, par trop semblable à son maistre, estoit bien adversaire de sa femme en cela : mais la saincte femme n’a point laissé de surmonter un tel empeschement par son zèle fervent et constant.

2 Matth. Grandes troupes Ss’assemblérent vers luy. Ce n’est pas sans cause que les Evangélistes font en premier lieu mention du grand peuple qui estoit là accouru : dont Christ print occasion d’accomparer la doctrine à la semence. Ceste multitude s’estoit là assemblée de divers lieux : ils estoyent tous comme en suspens, ef attendans : il y avoit en tous semblable désir d’ouir, mais non pas une mesme affection de proufiter. Voilà quelle a esté l’occasion de la parabole : asçavoir afin qu’on sceust que la semence de la doctrine estant espandue d’un costé et d'autre, n’apporte pas fruit en tous endroits, pource que elle ne rencontre pas tousjours terre fertile, et bien cultivée.

Christ donc a déclaré là que il estoit

comme le laboureur qui vient pour semer :

mais qu'entre les auditeurs il y en a beaucoup qui sont semblables à une terre sèche et mal cultivée : les autres à une terre pleine d’espines, en sorte que la peine qu'on y prend, et la semence qui y est mise se perd. Au reste, quant au sens de la parabole, je me déporte d’en traitter plus au long, jusques à ce que nous venions à l’exposition que le Seigneur en baillera Iuy-mesme tantost après. Pour le présent il suffira que nous soyons advertis, puis que ceux qui éstoyent accourus de loin vers Christ, comme gens affamez, sont comparez à une terre inutile et stérile, que ce n’est pas de merveille si aujourd’'huy l'Evangile ne fructifie point en plusieurs, desquels les uns sont paresseux et nonchalans, les autres loyent comme par acquit et pensans ailleurs, les autres mesmes à peine peuvent-ils estre tirez à ouir.

9 Qui ha aureilles pour ouir oye. Par ce propos Christ veut d’un costé signifier que tous ne sont pas douez d’une vraye intelligence pour comprendre ce qu’il à dit : et d'autre costé aussi il veut resveiller ses disciples, afin qu'ils considèrent plus attentivement et songneusement ceste doctrine, laquelle n’est pas aisée à comprendre à un chacun. De faict, il met telle différence entre les auditeurs, que les uns ont des aureilles, et les autres sont sourds. Sur cela si on demande d’où vient que les premiers ont des aureilles : l’Escriture tesmoigne en d’autres lieux, que c’est le Seigneur qui nous perce les aureilles, Ps. XL, 6 : et que nous ne les acquérons pas ou disposons par nostre propre industrie.

10 Adonc les disciples s'approchans buy dirent, etc. appert par les paroles de sainct Matthieu, que les disciples n’ont pas eu regard à leurs personnes seulement, mais qu'ils ont cherché aussi le proufit des autres. Pource qu'ils n’entendoyent point la parabole, ils ont bien pensé que le peuple la trouvoit pour le moins aussi obscure. Ils se plaignent donc à Christ, de ce qu’il a tenu des propos, desquels les auditeurs ne rapportoyent aucun proufit. Or combien que les similitudes le plus souvent esclarcissent

beaucoup la chose de laquelle on traitte, si est-ce toutesfois qu’elles sont obscures et enveloppées, quand on continué tousjours la métaphore sans rien y entremesler. Christ doncques en proposant ceste similitude, a voulu envelopper d’une allégorie ce qu’il pouvoit dire plus clairement et rondement sans figure, en usant de termes communs. Mais quand l’exposition est puis après adjoustée, un propos ainsi figuré non-seulement est plus propre à esmouvoir les cœurs, mais aussi plus clair et aisé à entendre, que non pas s’il estoit simple. Voylà comme il y à bien à regarder comment on couche ou on déduit un propos.

11 Il vous est donné de cognoistre les secrets du Royaume, etc. Nous avons à recueillir de ceste response de Christ, que Dieu propose la doctrine de salut aux hommes à diverses fins. Car Christ pro teste qu’il a tout exprès parlé obscurément, afin que son propos fust comme un énigme à plusieurs, et qu’il ne feist sinon leur batre les aureilles d’un son confus et ambigu. Si on objecte au contraire le passage d’Isaïe, chapitre quarante-cinquième, v. 19, Je n’ay point point parlé en secret, ni en un coin ténébreux : je n’ay pas dit en vain à la semence de Jacob, Cherchezmoy. Item, les louanges par lesquelles David magnitie la Lovy, disant, Que c’est la lumière pour addresser les voyes des hommes : et, Qu'elle donne sagesse aux petis, Ps. CXIX et XIX. La solution est facile : asçavoir que la parole de Dieu de sa nature est tousjours plene de lumière et clarté, mais que sa lumière est estouffée par les ténèbres des hommes.

Car combien que la Loy ait esté comme couverte et cachée d’un voile, si est-ce néantmoins qu’en icelle la vérité de Dieu reluisoit manifestement, si les yeux de plusieurs n’eussent esté aveugles, Quant à l'Evangile, sainct Paul tesmoigne en vérité et asseuréement, qu'il n’est point couvert sinon aux réprouvez et destinez à perdition, desquels Satan a aveuglé les entendemens, 2 Cor., IV, 4. D’avantage il faut entendre que ceste vertu d'illuminer, de laquelle David fait mention, et ceste façon d'enseigner tant familière, laquelle Isaie magnifie, se rapporte proprement

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

au peuple éleu. Et toutesfois voylà un poinct qui demeure tousjours résolu et certain : asçavoir que la parole de Dieu n'est point obscure, sinon entant que le monde par son aveuglement l'embrouille de ténèbres. Cependant néantmoins il ne laisse point d’estre vray, que le Séigneur tient ses secrets cachez, afin que le gousi et la fruition d'iceux ne parviene aux réprouvez. Or il y a deux manières par lesquelles il les prive de la lumière de sa doctrine : car aucunes fois il propose en termes obscurs ce qu’il pouvoit dire plus clairement : aucunesfois aussi en proposant ouvertement ce qu'il veut dire, et sans aucune ambiguité et couverture de paroles, il rend leurs sens hébétez, et les frappe d’estourdissement, tellement qu’ils ne voyent rien en plene clarté. À ce propos appartienent ces menaces horribles quisont au Prophète Isaïe, chapitre vingthuitième, v. 44, et vingt-neufième, là où il dénonce qu’il sera comme barbare au milieu du peuple, parlant à eux une langue estrange et incognue : que les visions des Prophètes seront aux gens sçavans un livre clos et seellé, auquel ils ne pourront lire : et que quand on ouvrira le livre, tous seront comme povres idiots, et demeureront là tous ravis, ne sçcachans lire. Ainsi doncques, puis que de propos délibéré Christ a dispensé sa doctrine en ceste sorte, afin que elle proufitast seulement à un petit nombre de gens, estant imprimée vivement en leurs esprits, et qu’elle teinst les autres en suspens et incertains, il s'ensuit que par l'ordonnance de Dieu la doctrine de salut n’est pas proposée à tous hommes à une mesme fin, mais que par un conseil admirable elle est tellement appropriée, qu’elle n’est pas moins odeur de mort à mort aux réprouvez, qu'odeur de vie aux éleus. Et afin que personne ne présume de réplicquer ou murmurer à l’encontre, sainct Paul vient au-devant, et dit, Quel que Soit l’effect de l'Evangile, que toutesfois l'odeur d'iceluy estant mortelle aux réprouvez, ne laisse pas de sentir tousjours - fort bon devant Dieu, 2 Corinth., IE, 46.

Mais afin que nous ayons le vray sens du présent passage, il nous faut regarder de plus près à l'intention de Christ: as-

çavoir pourquoy et à quelle fin il dit ceci.

Premièrement il n’y a point de doute que le but où tend la comparaison, est, que Jésus-Christ veut monstrer la grandeur de la grâce faite aux disciples, pource qu’ils avoyent receu un bien qui n’estoit pas donné à tous indifféremment. Si on demande d’où venoit un tel privilége et honneur aux Apostres plustost qu'aux autres :

certes la cause n’en sera point trouvée en eux, et aussi Christ en disant qu’il leur est donné, exclud tout mérite de leur part. Jésus-Christ prononce bien qu’il y a certains hommes éleus, ausquels Dieu fait spécialement cest honneur de leur manifester ses secrets, et que le reste est privé de ceste grâce. De trouver autre cause en ceste différence, il n’est pas possible, sinon que Dieu appelle à soy ceux qu’il à éleus gratuitement.

43 Car à celuy qui ha, il luy sera donné, etc. Christ poursuit ce que j'ay n’aguères dit. Car il remonstre à ses dis-

ciples comment Dieu se déclare grande-

ment libéral envers eux, afin qu'ils apprenent à tant plus priser sa grâce, et qu’ils se recognoissent d'autant plus tenus à luy. Il répétera encore ceste mesme sentence en un autre lieu, mais c’esten sens divers : car là le propos sera touchant le droit et légitime usage des dons de Dieu : mais yei il monstre simplement que les Âpostres reçoyvent une grâce par-dessus le commun populaire, pource que le Père céleste veut déclarer en perfection et jusques au bout sa bonté et libéralité envers eux. Car pource qu’il ne délaisse point les œuvres de ses mains, comme il est dit au Pseaume CXXXVIIL, v. 8, ceux que il à une fois commencé à façonner, il les enrichit journellement de plus en plus, jusques à ce que finalement il les amène à une perfection accomplie. Voylà pourquoy de jour en jour il fait descouler ses graces sur nous en tant de diverses sortes : voylà pourquoy nous sentons des avancemens tant heureux et joyeux: asçavoir pource que Dieu regardant la libéralité dont il a commencé d’user envers nous, prend de là matière de continuer envers nous tousjours le cours de sa largesse. Et comme ses richesses sont infinies, et ne se peuvent espuiser, ainsi ne

se lasse-il jamais d’enrichir ses enfans.

Ainsi donc, toutes fois et quantes qu'il nous avance en quelque sorte, ayons souvenance que laccroissement de grâces que nous recevons par chaque jour, procède de ceste source, qu’il veut amener à chef l'œuvre de nostre salut par luy commencé. Au contraire, Christ prononce que les réprouvez trébuschent tousjours de mal en pis, jusques à ce qu’estans du tout desnuez, ils sèchent en leur. indigence. Cesie manière de parler semble dure et estrange de prime face, Qu’aux meschans sera osté ce que ils n'ont point : mais sainct Luc addoucit la dureté, et oste l’ambiguité de ce propos par quelque petit changement, disant, Que ce que ils cuident avoir leur sera osté.

Et de faict, il advient souvent que mesmes les meschans sont douez de grâces de Dieu excellentes, et ressemblent en apparence aux enfans de Dieu, mais ils n’ont rien de ferme et solide, pource que leur cœur est sans crainte de Dieu, et n’y a en eux sinon une vaine apparence pour servir de monstre. Parquoy sainct Matthieu à bon droict dit qu’ils n’ont rien : pource que ce qu’ils ont n’est rien estimé devant Dieu, et n’ha point une vraye racine au dedans. Sainct Luc aussi parle proprement pour signifier qu’ils corrompent les dons et grâces qu’ils avoyent, en sorte que ce nest sinon pour reluire devant les veux des hommes, et qu’au demeurant ils n’ont rien que mines et vaine apparence. Au reste, apprenons de ce passage de mettre peine à proufiter toute nostre vie : pource que Dieu nous baille un goust de sa docirine céleste, à ceste intention que par chacun jour nous en soyons de plus en plus nourris, jusques à ce que nous parvenions à en estre plenement rassasiez. Ceste sentence est couchée en sainct Mare, un peu plus confuséement : Avisez, dit le Seigneur, à ce que vous oyez. En après, S'ils proufitent comme il appartient, il leur promet accroissement de grâce plus abondante. A vous (dit-il) qui oyez, sera adjousté. Finalement s’ensuit une clause du tout accordante avec les paroles de sainct Matthieu : mais entre deux est entrelacée une sentence qui a esté exposée ci-dessus au

septième chapitre de sainct Matthieu :

pource qu’il n’est pas vray-semblable que ce soit yci sa place. Car, comme il a esté dit en d’autres lieux, les Evangélistes ne se sont pas arrestez à mettre exactement par ordre les sermons de Christ, mais souventesfois ils ont amassé en un lieu divers propos tenus par luy. Sainct Luc mesle ceste mesme sentence avec d’autres propos que Jésus-Christ a prononcez par ci par là : et quant et quant monstre que Christ à ainsi parlé pour une autre fin :

asçavoir afin que les disciples fussent attentifs à sa doctrine, et qu’ils ne laissassent point perdre la semence de vie, qui doit entrer jusques au profond des cœurs pour y prendre vive racine : comme s’il disoit, Prenez garde qu’on ne vous oste ce qui vous à esté donné, si vous ne le faites prouliter.

13 Pour ceste cause, etc. I dit qu'il parle à ce commun populaire obscurément, pource qu’ils ne sont point participans de la vraye lumière. Et toutesfois en disant qu’il y a wn voile tendu au-devant de ces aveugles, afin qu’ils demeurent en leurs ténèbres, il n’en veut pas mettre la faute sur eux : mais il veut par là d’autant plus magnifier la grâce faite aux Apostres, pource qu'elle n’est pas communiquée à tous. Ainsi donc, il ne met point autre cause de ceci que le conseil secret de Dieu : duquel, comme nous verrons tantost plus amplement, il y a une bonne raison, combien qu’elle nous soit cachée. Or jà soit que les paraboles servent aussi à d’autres usages qu'à proposer obscurément ce que Dieu ne veut pas estre cognu clairement, toutesfois nous avons dit que ceste parabole a esté tellement proposée par Christ, que ça esté comme un énigme enveloppé à cause de l’allégorie continuée.

14 Est accomplie en eux la Prophélie. Il conferme par la Prophétie d'Isaie, que ce n’est rien de nouveau s’il s’en trouve plusieurs ausquels la parole de Dieu ne tourne point à proufit, veu que jadis elle a esté ordonnée au peuple an- :

cien pour plus grand aveuglement. Or ce passage du Prophète est “allégué en diverses sortes au nouveau Testament.

S. Paul au dernier chapitre des Actes,

SUR L’HARMONIE EVANGÉLIQUE

reprochant aux Juifs leur malice obstinée, dit que la lumière de l'Evangile leur tourne en plus grand aveuglement, pource qu'ils sont rebelles et pleins d’une amertume contre Dieu. Ainsi il touche la cause la plus prochaine, laquelle on voyoit en leurs personnes : mais en l’onzième chapitre des Romains, il prend la source de la diversité plus haut. Car il dit, Que le résidu a esté sauvé selon la grâce d’élection :

et que les autres ont esté aveuglez, comme il avoit esté dit par Isaïe. Il faut là noter l'antithèse ou comelusion contraire qui s'ensuit de ce propos. Car si la seule élection de Dieu, voire gratuite, sauve quelque résidu du peuple, il s'ensuit que tous les autres périssent par un jugement secret de Dieu, lequel est toutesfois juste.

Car qui sont les autres lesquels sainct Paul met à l’opposite de ce résidu appartenant à l'élection, sinon ceux lesquels Dieu n’a point faits participans de ce salut péculier? Autant en faut-il dire du passage de sainct Jehan, douzième chapitre, v. 38. Car il dit que plusieurs ont esté incrédules, pource que nul ne croit, sinon celuy auquel Dieu révèle son bras.

Et incontinent après il dit qu’ils ne pouvoyent croire, pource que derechef il est escrit, Aveugle le cœur de ce peuple. Jésus-Christ regarde yci à ceste mesme fin, quand il rapporte au conseil secret de Dieu la cause de ce que la vérité de l’Evangile n’a pas esté descouverte à tous indifféremment, mais a esté proposée comme de loin en termes obscurs, en sorte que cestoit tousjours pour esblouir de plus en plus les yeux de l’entendement du peuple. Je confesse bien tousjours que tous ceux que Dieu aveugle, seront trouvez dignes d’une telle condamnation :

mais pource que la cause prochaine ne se monstre pas tousjours és personnes des hommes, tenons cela pour une maxime certaine et toute seure, que ceux que Dieu a éleus gratuitement, sont par luy illuminez en salut : et que tous les réprouvez sont privez de la lumière de vie, soit que Dieu leur refuse sa Parole, soit qu’il leur tiene les yeux bouchez, et les aureilles estouppées, afin qu’ils ne voyent et woyent point. Nous sçavons doncques maintenant comment Christ accommode à

son propos le passage du Prophète Isaïe.

En oyant vous orrez. I ne récite pas les propres mots du Prophète : aussi n’estoit il pas requis : car Christ se contentoit de monstrer que ce n’estoit point chose nouvelle et non accoustumée, si plusieurs s’endurcissoyent à la prédication de la parole de Dieu. Il fut dit au Prophète, Va, aveugle les entendemens, et endurci les cœurs. Sainct Matthieu l’attribue aux auditeurs, pour monstrer

que la faute de l’aveuglement et en-

durcissement leur doit estre imputée. Et aussi l’un ne peut point estre séparé d’avecques l’autre. Car tous tant qu’il y en a qui ont esté mis en sens réprouvé, $’aveuglent et s’endurcissent volontairement, et d’une certaine malice qu’ils ont en euxmesmes. Et de faict, il n’en peut autrement advenir là où l'Esprit de Dieu ne règne point, duquel il n’y a que les éleus tant seulement qui en soyent gouvernez.

Il faut doncques tenir ces deux poincts conjoints ensemble, Que tous ceux lesquels Dieu n’illumine pas de l'Esprit d’adoption, ont l’entendement perverti, et pourtant que la parole de Dieu les aveugle tousjours tant plus fort : et toutesfois que la coulpe et la faute en est en eux, pource que leur aveuglement est volontaire, Au reste, les ministres de la Parole doyvent avoir recours à ce passage pour se consoler, si souventesfois leur labeur n’ha pas une telle issue qu’il seroit à désirer : mais tant s’en faut que leur doctrine proufite envers plusieurs, qu’ils en devienent pires. Ainsi il leur advient ce que le Prophète Isaïe a expérimenté, pardessus lequel ils ne sont pas. Il est vray qu’il seroit bien à désirer qu'ils amenassent toutes gens à l’obéissance de Dieu :

et aussi il faut qu’ils travaillent et s’employent à cela. Cependant qu’ils ne s’estonnent point si le jugement que Dieu a jadis exercé par le ministère du Prophète s'accomplit encores aujourd’huy. Combien qu’il faut bien se donner garde songneusement que le fruit de l'Evangile ne périsse par nostre nonchalance.

12 Marc. Afin qu'en voyant, ils voyent, et n'apperçoyvent point. Il suffira de noter yci en brief ce qui a esté déduit autre part plus au long: asçavoir

que la doctrine n’est pas cause d’aveuglement proprement ne de soy-mesme, ou de sa nature, mais seulement par accident. Car comme quand les chassieux vienent au s0leil, leurs veux en sont tant plus débilitez, et la faute n’en est point imputée au soleil, mais à leurs yeux : ainsi quand la parole de Dieu aveugle et endurcit les réprouvez, pource que cela advient par leur perversité, nous disons qu’il leur est propre et naturel, mais qu’à la parole de Dieu il est accidental. £Ë qu'ils ne se convertissent. Ceste partie monstre de quoy nous sert de veoir et entendre : asçavoir afin qu’estans convertis à Dieu, nous soyons réconciliez avec luy : et que l'ayans propice, nous prospérions et soyons heureux. Voylà donc proprement la vraye fin pour laquelle le Seigneur veut que sa parole soit preschée : c’est asçavoir afin de réconcilier les hommes à soy, en renouvelant leurs entendemens, et leurs cœurs. Quant aux réprouvez, Isaie prononce yci tout au contraire, que ils demeurent endurcis en leur obstination, afin que miséricorde ne leur soit faite : et que la Parole perd son effect envers eux, afin que par icelle leurs cœurs ne soyent amollis à repentance. Par le mot de Guarison, sainct Matthieu, comme aussi le Prophète, comprend délivrance de tous maux. Car ils comparent par métaphore à un malade le peuple afiligé par la main de Dieu. Et pourtant, quand le Seigneur relasche ies peines, ils disent qu’il guarit et remet en santé. Mais pource que ceste santé dépend de la rémission des péchez, sainct Marc touche bien proprement la cause et la source d’un tel bénéfice. Car d’où vient que le Seigneur relasche et addoucit la rigueur de ses verges sur nous, sinon qu’estant appaisé envers nous, il nous embrasse de sa bénédiction ? Or combien que quelques fois, ayant aboli nostre condamnation, il ne laisse pas néantmoins de nous punir, ou pour nous humilier d'avantage, ou pour nous rendre plus avisez à l'à-venir, toutesfois pource qu’en monstrant les signes de sa faveur, il nous vivifie et restaure, pource aussi que le plus souvent les peines prenent fin quand la coulpe est abolie, à bon droict guarison et pardon

sont mis ensemble. Au reste, il ne faut pas conclure par cela que la repentence ou conversion soit cause de nous faire avoir rémission et pardon de nos péchez:

comme si Dieu prenoit à merci ceux qui se convertissent, pource qu'ils en sont dignes, et le méritent : car la conversion mesme est un signe de l'amour gratuite de Dieu. Ce passage donc est seulement pour monstrer l’ordre et la procédure que Dieu tient, d'autant qu’il ne pardonne point les péchez, sinon ceux esquels les hommes se desplaisent en euxmesmes.

16 Matth. Or sont vos yeux bienheureux. semble que sainct Luc rapporte ce propos à un autre temps. Toutesfois la solution est facile, d’autant qu’il amasse là plusieurs sentences sans avoir esgard à l’ordre des temps. Nous suyvrons donc le texte de sainct Matthieu, lequel monstre plus clairement d’où Christ a prins occasion de parler ainsi.

Car comme il avoit ci-devant remonstré aux Apostres la grandeur de la grâce qu’ils avoyent receue, entant que le Seigneur leur faisoit un privilége par-dessus le commun peuple, en les recevant à une cognoissance familière de son Royaume :

ainsi maintenant par une comparaison il est encores desmonstré quelle est la grandeur et excellence dela mesme grâce :

asçavoir autant qu’ils passent les Prophètes et saincts Rois du temps passé. Ce qui est bien plus honorable que d’estre préférez à une multitude incrédule. Au reste, Christ n’entend point yci une façon d'ouir telle quelle, ou un simple regard charnel : mais il dit que leurs yeux sont bien-heureux, d'autant qu’ils voyent et apperçoyvent en luy une gloire convenable-au Fils unique de Dieu, pour le recognoistre le Rédempteur : d'autant qu'ils voyent reluire en luy la vive image de Dieu, en laquelle ils soyent faits participans de salut et de la vraye béatitude.

En après aussi, pource que ce qui avoit esté dit par les Prophètes, s’accomplit en eux : C’est asçavoir qu’estans plenement et parfaitement enseignez de Dieu, ils n’ayent plus besoin d'apprendre un Chacun de son prochain, Jér., XXXI, 34, Ainsi sera vuidée une objection qu’on pourroit

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

faire d’une autre sentence de Christ, où} foy au Sanctuaire céleste, et avons un

il est dit Jeh., XX, 49 que bien-heureux sont ceux qui n’ont point veu, et ont creu :

car il est parlé d’une autre façon de veoir:

asçavoir telle que Thomas demandoit selon son appréhension charnelle et gros- Sière. Mais le regard que Christ entend yci, est commun aux fidèles de tous temps avec les Apostres : car nous qui sommes de ce temps-ci voyons Christ ne le voyans point, et l’oyons ne l’oyans point : pource que (comme dit S. Paul, 4 Cor., XIIE, 12) nous le contemplons face à face en V'Evangile, pour estre transformez en son image : et la parfaite sagesse, justice, et vie, qui a esté une fois manifestée au monde en luy, reluit là continuelle- 24 Luc. Plusieurs Prophètes et Rois. À bon droict il est dit que la condition de l'Eglise est beaucoup meilleure aujourd’huy, que n’a esté celle des saincts Pères qui ont vescu sous la Loy, lesquels n’on veu que sous ombres et figures ce qui nous apparoist maintenant bien clairement en la vraye face de Christ resplendissante : car le voile du Temple estant maintenant fendu, nous entrons par

accès familier à Dieu, Et combien que les Pères se contentans de leur condition, eussent en leurs cœurs un repos et tranquillité heureuse, cela toutesfois n’a pas empesché que leurs désirs et souhaits ne s’estendissent plus loin. Comme voylà Abraham qui a veu de loin le jour de Christ, et s’en est esjouy, Jeh., VITE, 56:

il n’a point laissé toutesfois de désirer de le veoir de plus près. Ce qu’il a obtenu : car Siméon parloit selon l'affection de tous les Pères, quand il disoit, Maintenant Seigneur, tu laisses ton serviteur en paix, Luc, If, 29. Et de faict, il ne se pouvoit faire que ces bons personnages, sentans la pesanteur de la malédiction qui tient le genre humain en serre, ne fussent tous ravis, et comme enflambez d’un grand désir de la délivrance promise. Sçachons donc qu'ils ont souspiré après Christ, comme gens affamez, et que toutesfois ils n’ont point laissé d’avoir un vray repos et tranquillité de foy : en sorte qu’ils n’en ont point murmuré contre Dieu, mais ont entretenu leurs esprits en vraye patience, attendans le temps de la révélation.

MATTH. XII

A8 Fous donc oyez la similitude du semeur.

19 Toutes les fois que quelqu'un oit la Parole de ce Royaume, et ne l'entend point, ce Mauvais vient, el ravit ce qui est semé au cœur.

C'est celuy qui a receu la semence près du chemin.

20 Et celui qui a receu la semence és lieux pierreux, est celuy qui oit la Parole, et incontinent la recoit en joye :

21 Mais il n'ha point de racine en soy-mesme, pourtant est-il de petite durée : tellement qu'oppression ou persécution advenant pour la Pa-

MARC IV

13 Puis leur dit, Ne scavez-vous pas ceste similitude ?

et comment cognoistrez-vous toutes les similitudes ?

A4 Le semeur sème la Parole.

15 El voyci ceux qui reçoyvent la semence, auprès du chemin, c’est asçavoir ceux où la Parole est semée : mais après qu'ils l'ont ouye, incontinent Satan vient, et oste la Parole semée en leurs cœurs.

46 Æt voyci semblablement ceux qui recoyvent la semence en lieux pierreux, C’est asçavoir ceux lesquels ayans ouy la Parole, soudain la recoyvent avec joye :

A7 Mais n'ont point de ractine en eux-mesmes, et sont de petite durée : tellement qu'op-

LUC VII

AA Or voyci la similitude : La semence, c’est la Parole de Dieu.

12 Et ceux qui sont près du chemin, ce sont ceux qui oyent, et après le diable vient et oste la Parole de leur cœur, afin qu’en croyant, is ne soyent sauvez.

13 Et ceux qui sont en lieu pierreux, ce sont ceux lesquels après avoir ouy, recoyvent la Parole avec Jjoye, mais ils n'ont point de racine, lesquels pour un temps croyent, mais en temps de tentation se retirent.

role, il est incontinent scandalizé.

22 El celuy qui a receu la semence entre les espines, est celuy qui où la Parole de Dieu, mais le soin de ce monde, et la failace des richesses estouffent la Parole, et ne fait point de fruit.

23 Mais celuy qui a receu la semence en bonne terre, est celuy qui oit la Parole, ct l'entend, ascavoir celuy qui porte el produit fruit, l’un cent”, l'autre soixante, et l'au-

COMMENTAIRES pression ou persécution advenant pour la Parole, ils sont incontinent scandalizez.

18 Aussi ceux qui recoyvent la semence entre les espines :

CCUX-Ci, di-je, sont ceux qui oyent la Parole :

19 Mais les solicitudes de ce monde, et la fallace des richesses et les convoitises des autres choses estans entrées, estouffent la Parole, et elle devient stérile.

20 Mais voyci ceux qui ont receu la semence en bonne lLerre, asÇavoir ceux qui oyent la Parole, et la recoyvent et portent fruit, l'un trente, l'autre soixante, et l'autre cent.

14 Æl ce qui est cheu entre les espines, ce Sont ceux qui ont OUy, mais eux partis sont eslouffez par les solicitudes et richesses, et voluptez de ceste vie, et ne rapportent point de fruit.

15 Mais ce qui est cheut en bonne terre, ce sont ceux qui de cœur bon et droit ayans ouy la Parole, la relienent, et en rapportent fruit en patience.

tre trente.

41) 1 Tim., VI, 17. 2) Ou, cent fois autant.

En sainct Matthieu et aussi en sainct Luc, Christ expose la parabole à ses disciples simplement et sans user de répréhension : mais en sainct Marc il reprend obliquement la tardiveté d'esprit : de ce qu'eux qui devoyent estre les docteurs de tout le monde, ne passent autrement les autres pour leur monstrer le chemin.

Au reste, le sommaire de ce passage est, Que la doctrine de l'Evangile estant espandue çà et là, comme le blé qu’on jette en terre, ne fructifie pas en tous endroits : pource qu’il ne rencontre pas tousjours bonne terre et bien cultivée. Or il met yei quatre espèces d’auditeurs, desquels les premiers ne retienent pas la semence en leurs cœurs pour germer. Les seconds semblent bien l’avoir gardée jusques à venir à germer : mais c’esten sorte qu’elle ne prend point vive racine en eux. Aux troisièmes, le blé estant en herbe est estouffé. Ainsi reste la quatrième partie qui apporte fruit : non pas que de quatre auditeurs qui auront receu la doctrine, il n’y en ait qu'un qui apporte fruit, ou de quarante dix : car Christ n’a point voulu yci mettre un certain nombre préciséement, ne distribuer également par bandes ceux desquels il parle : tellement qu’en tous lieux où la Parole est semée, il ny a pas tousjours mesme rencontre de foy :

mais en un lieu plus abondante, en l’au-

tre moindre. Il a doncques voulu seulement nous advertir qu’en plusieurs la semence de vie se perd par divers vices, par lesquels ou elle est incontinent corrompue, ou elle sèche, ou elle s’abbastardit avec le temps. Mais afin de mieux faire nostre proufit de ceste admonition, il faut sçavoir qu’il n’est yci fait aucune mention des contempteurs, lesquels rejettent la parole de Dieu apertement : mais qu'ilest seulement parlé de ceux qui semblent avoir quelque docilité. Or si la plus grand’part de ceux-là vient à néant, que sera-ce du reste du monde, qui rejette apertement la doctrine de salut? Venons maintenant à traitter de chacune espèce à part.

19 Toutes les fois que quelqu'un oit la parole de ce Royaume. Il met en premier lieu les stériles et mal cultivez, qui ne gardent point la semence au dedans.

Pource qu’il n’y a aucune préparation en leurs cœurs, il les compare à une terre dure et sèche, comme est un chemin public, laquelle estant foullée de tous les passans, s’endurcit comme payé. Pleust à Dieu que nous n’en veissions pas tant aujourd’huy de ceste sorte, lesquels s’estans présentez pour ouir, demeurent néantmoins tout stupides, et ny prenent nul goust, et en somme ne ressemblent pas mal à des souches de bois, ou à des

pierres : et pourtant ce n’est pas de merveilles s’il n’y a en eux aucune humeur ou vertu. Quant à ce que Christ dit, Que la Parole est semée és cœurs de telles gens : combien que ce soit une locution impropre, elle n’est pas toutesfois sans raison : car le vice et la perversité des hommes ne peut pas faire que la parole de Dieu perde sa nature, et qu’elle ne soit tousjours semence. Et c’est un point qu’il nous faut diligemment noter, atin que ne pensions pas que les grâces de Dieu perdent rien de leur vertu, encores que l’effect d’icelles ne parviene point jusqu’à nous. Car au regard de Dieu la Parole est semée dans les cœurs : mais il s’en faut beaucoup que les cœurs des hommes la reçoyvent avec mansuétude : comme $.

Jaques, chap. I, 21, nous admoneste de faire. Ainsi donc l'Evangile est tousjours semence fructifiante quant à sa vertu, mais non pas quant à ce qui S’accomplit és hommes. En $S. Luc est adjousté, Que le Mauvais oste la Parole de leur cœur, afin qu'ils ne croyent, et soyent sauvez : dont nous avons à recueillir que si tost que la doctrine vient en avant, ce malheureux ennemi de nostre salut, ne plus ne moins que les oiseaux ayans faim ont accoustumé de faire en temps de semailles, espie et fait ses efforts pour la ravir devant qu’elle puisse prendre humeur et germer. Ce n’est pas aussi une petite louange de la foy, quand elle est nommée cause de nostre salut.

20 Qui a receu la semence és lieux pierreux. Ceste bande-ci est différente de la première, pource que la foy temporelle, qui est comme le germe de la semence, promet pour le commencement quelque fruit : mais les cœurs ne sont point tellement cultivez et préparez, qu’ils ayent une douceur pour nourrir et entretenir ce qui est commencé. Nous en voyons aussi de ceste sorte encores aujourd’huy plus qu’il ne seroit de besoin, lesquels ayans embrassé l'Evangile promptement, s'en retirent puis après, pource qu’il n'y à point en eux une affection vive qui les conferme en vraye constance. Et pourtant qu’un chacun s’examine au vif, de peur que ceste ardeur et alaigreté qui

est de grand monstre pour le commencement, ne s’en aille bien tost en fumée comme un feu d’estouppes, ainsi que porte le proverbe commun : car si la Parole rentre tout outre dedans nos cœurs pour y prendre racine bien avant, la foy n’aura point une humidité suffisante pour fournir à persévérance. Il est vray que ceste promptitude est bien à louer, quand on receoit la parole de Dieu avec joye si tost qu’elle est prononcée, et sans aucun délay : sçachons toutesfois que ce ne sera rien fait jusqu'à ce que la foy ait pris une vraye fermeté, de peur de sécher en la première herbe (comme on dit). Pour exemple, Christ dit que telles gens sont incontinent troublez par le scandale de la croix. Et certes comme la stérilité de la terre se monstre quand la grand’chaleur du soleil a donné dessus : ainsi la persécution et la croix descouvre la vanité de ceux lesquels sont poussez légèrement par je ne sçay quel désir, et qui ne sont point touchez au vif d’une vraye affection procédante de la crainte de Dieu. S. Matthieu et S. Marc appellent ceux-là, Temporels : c’est-à-dire de petite durée: non pas seulement d'autant qu’ayans pour un temps fait profession d’estre disciples de Christ, quand puis après la tentation survient, ils défaillent et se retirent : mais aussi pource qu’il leur semble qu'ils ont une vraye foy. Et pour ce regard S. Luc dit, Qu'ils croyent pour un temps : car cest honneur qu’ils portent à l'Evangile, ressemble aucunement à la foy. Cependant toutesfois sçachons qu’ils ne sont point vrayement renouvelez par ceste semence incorruptible, qui jamais ne se gaste, comme monstre S. Pierre, en sa première épistre, chap. E, v. 23, 95: car il dit que ceste sentence d’Isaïe, La Parole de Dieu demeure éternellement : s’accomplit és cœurs des fidèles, esquels la vérité de Dieu estant une fois engravée, jamais ne s’escoule, mais retient sa vigueur jusqu'à la fin. Toutesfois ceux ausquels la parole de Dieu ne vient pas contre cœur, et qui luy portent quelque révérence, ceux-là (di-je) croyent aucunement : car certes ils ne sont pas du tout semblables aux incrédules, qui n’adjoustent point de foy à Dieu quand il parle, ou qui rejettent sa

Parole. Pour conclusion, sçachons qu’il ne se trouve aucuns participans de la vrayve foy, sinon ceux lesquels estans seellez de l'Esprit d'adoption, invoquent Dieu pour leur Père en vraye affection.

Au reste, comme cest Esprit-là ne s’esteint jamais, ainsi est-il impossible que la foy qu’il a une fois engravée és cœurs des enfans de Dieu, viene à décheoir et se perdre.

22 Et celuy qui a receu la semence entre les espines. En la troisième bande il met ceux esquels la semence pourroit s’entretenir et proufiter, n’estoit qu’ils la laissent gaster et s’abbastardir ailleurs.

Or Christ compare aux espines les vo/uptez de ceste vie, où mauvaises cupiditez, et autres solicitudes de la chair : combien que $S. Matthieu met seulement le soin de ce monde avec avarice, en un mesme sens toutesfois : Car sous ce mot il comprend les allèchemens de voluptez desquelles parle S. Luc, et toutes sortes de cupiditez. La raison de ceste comparaison est, pour ce que comme les espines et autres empeschemens nuisibles estouf fent le blé, lors qu’il commence desjà à nouer et monter en tuyau, ainsi les meschantes affections de la chair gaignent és cœurs des hommes, et surmontent la foy, en sorte qu’elles estouffent la vigueur de la doctrine céleste, devant qu’elle soit venue à maturité. Et combien que Îles meschantes cupiditez résident desjà au cœur de l’homme, avant que la parole du Seigneur soit en herbe, toutesfois pour lé premier commencement i} ne semble point encore qu’elles y dominent : mais après que le blé est levé, et qu’il donne quelque espérance, elles se monstrent aussi petit à petit. Si nous voulons donc empescher que la parole de Dieu soit estouffée, il faut qu’un chacun de nous mette peine d’arracher les espines de son cœur :

pource qu’il n’y en à pas un qui ne soit rempli de beaucoup d’espines, et qui n’en ait comme un grand pays en son cœur.

Et de faict, nous voyons qu’il y en a tant peu qui parvienent à maturité, pource qu'à peine en trouve-on de dix l’un qui prene garde, je ne di pas à arracher, mais non pas mesme à esbranler les espines,.

Qui plus est, la grande et diverse mul-

titude d'icelles qui devoit d'autant plus nous recueillir, et nous faire oublier toute nonchalance , est cause que plusieurs quittent tout là et n’y veulent mettre aucune peine. Pour exprimer avarice, Christ a mis la fallace des richesses. De propos délibéré il attribue aux richesses, tromperie ou déception, afin que les hommes apprenent à se garder tant plus songneusement de tomber és lags d’icélles: Au reste, autant que nous avons d’affections en nostre chair, dont il y a une variété et nombre infini, sçachons que ce sont autant d’empeschemens pour gaster la semence de vie.

23 Mais celuy qui a receu la semence en bonne terre. Christ ne compare à la bonne terre et fertile sinon ceux esquels la parole du Seigneur non-seulement prend racine vive et profonde, mais aussi surmonte tous empeschemens qui pourroyent gaster le fruit avant qu’il soit parvenu à maturité. Si on objecte qu’il ne s'en trouve pas un qui soit du tout net et sans espines : la response est bien facile, asçavoir que Christ ne parle point yci de la perfection de la foy, mais qu’il monstre simplement en quelles gens la Parole fructifie. Combien donc que le proufit ne soit pas grand, si est-ce toutesfois que tous ceux esquels le vray service de Dieu ne s’abbastardit point, sont tenus pour bonne terre et fertile. Il faut bien que nous mettions peine d’arracher les espines : mais pource que quelque labeur que nous y mettions journellement, jamais nous ne gaignerons ce poinct que tousjours il n’en demeure de reste, pour le moins qu’un chacun de nous face son devoir de les mortifiér, afin qu’elles n’empeschent le fruit de la Parole, Ce que je di est bien monstré par les mots qui s’ensuyvent, où Christ dit que tous ne rapportent pas autant de fruit l’un que l’autre. Car combien que la fertilité de la terre qui ne rend trente fois autant, ne soit pas grande au pris de celle qui rend cent fois autant, nous voyons toutesfois que Christ met en un rang toutes les sortes de terre esquelles le laboureur ne perd pas du tout sa peine. Et par cela nous sommes enseignez que ceux qui ne sont pas des plus avancez ne doyvent pas

ER ss

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

estre mesprisez pourtant, veu que le Père de famille en préférant un chacun selon qu’il apporte du fruit plus abondamment que les autres, ne laisse pas de donner en commun le titre de Bonne terre, mesmes aux moindres. Au reste, S. Hiérôme est ridicule, quand il approprie je ne sçay comment ces trois degrez aux vierges, à ceux qui sont en estat de vefvage, et aux gens mariez. Voire, comme si le fruit lequel le Seigneur requiert de nous, ne regardoit sinon ceux qui sont hors mariage :

MATTH. XII

et comme si la piété des gens mariez ne se trouvoit pas bien souvent plus abondante à fructifier en toute vertu. Il faut aussi noter en passant, que Christ en disant qu'il y a une terre qui apporte du fruit cent fois autant, ne parle pas hyperboliquement, veu la fertilité qui estoit de ce temps-là en d’aucunes terres comme il appert de plusieurs historiens, lesquels disent mesmes avoir veu la chose.

24 Il leur proposa une autre similitude, disant, Le Royaume des cieux ressemble à un homme qui a

semé bonne semence en son champ :

25 Mais pendant que les hommes dormoyent, son ennemi est venu, qui a semé de l’yvroye parmi le

blé, et s’en est allé.

26 Et après qu’elle fut creuë en herbe, et eut fait

fruit, alors l'yvroye aussi s'apparut.

27 Adonc les serviteurs du Père de famille sont venus, qui luy ont dit, Seigneur, n’as-tu pas semé bonne semence en ton champ ? D'où vient donc qu'il

y a de l’yvroye?

. 28 Ætil leur dit, L'homme" ennemi a fait cela. Et les serviteurs luy dirent, Feux-lu donc que nous y

allions et la cueillions ?

29 Æl il leur dit, Non : qu'il n'adviene qu'en cueillant l'yvroye, vous arrachiez le blé quant et quant. 30 Laissez-les croistre tous deux ensemble jusques à la moisson: et au temps de la moisson, je

mais assemblez le blé en mon grenier. Un peu après.

diray auæ moissonneurs, Cueillez premièrement l'yvroye, el la liez en faisseaux pour

la brusler :

36 Adonc Jésus ayant laissé les troupes, veint en la maison: et ses disciples veindrent à luy, disans, Déclare-noûùs la similitude de l'yvroye du champ.

37 Lequel respondant leur dit, Celuy qui sème la

bonne semence, est le Fils de l'homme :

38 Et le champ, estle monde. La bonne semence, sont les enfans du Royaume. L'yvroye sont les enfans

du mauvais.

39 Et l'ennemi qui la sème, c’est le diable: La moisson, c’est la fin du monde? : et les moissonneurs

sont les Anges.

40 Tout ainsi donc qu’on cucille l’yvroye, et qu'on

1) Ou, Quelque, 2) Joël, III, 18. Apoc., XIV, 15.

336 COMMENTAIRES la brusle au feu, ainsi sera-il en la fin de ce ] monde.

A1 Le Fils de l’homme envoyera ses Anges qui cueilleront de son Royaume tous scandales, et ceux

qui font iniquité :

42 Et les jetteront en la fournaise de feu: là y

aura pleur et grincement de dents.

43 Adonc les justes reluiront comme le soleil", au Royaume de leur Père. Qui ha aureilles pour

Ouir, Oye.

1) Sap., II, 7. Dan., XII, 3.

Afin que nous puissions faire nostre proufit de ceste parabole, il est besoin de sçeavoir à quelle fin tend Christ par ce propos. Aucuns pensent que pour retirer le commun populaire d’une folle présomption, à cause que en apparence externe ils faisoyent quelque profession de l’Evangile, Christ a ainsi parlé, disant, Qu'en son champ souvent il y a de la mauvaise semence meslée parmi la bonne: mais que le jour viendra qu’on séparera l’yvroye d'avec le bon blé. Aïnsi ceux-là conjoignent ceste parabole avec la précédente que nous venons de veoir, comme si elles revenoyent toutes deux à un propos et à une mesme fin. Toutesfois quant à moy je suis d'autre opinion. Car Christ fait nomméement mention de séparation, afin que les fidèles ne se faschent et ne perdent courage en voyant que les bons et les mauvais sont ainsi pesle-mesle, les uns parmi les autres. Car combien que Christ ait nettoyé l'Eglise par son sang, afin qu’elle soit sans ride et sans macule, toutesfois il souffre qu’elle soit encore entachée de beaucoup de vices. Je ne parle pas des infirmitez de la chair qui restent, ausquelles un chacun fidèle est sujet, encore après avoir esté régénéré par l’'Esprit de Dieu: mais je di que si tost que Christ a assemblé quelque petit troupeau, beaucoup d’hypocrites se meslent parmi avec le temps, et y entre secrètement des gens desbauchez: et qui plus est, beaucoup de meschans s’y fourrent: ainsi il se trouve beaucoup d’ordures qui souillent ceste saincte assemblée que Christ avoit recueillie pour soy. Et voylà une chose qui semble absurde à beaucoup, qu’il y ait au milieu de l'Eglise des con-

tempteurs de Dieu, des gens profanes, des exécrables addonnez à toute vilenie. D’avantage, plusieurs sous couleur de zèle, estans par trop chagrins, sitoutes choses ne vont par bon ordre comme ils le désirent, pource qu’ils ne voyent point une pureté parfaite, se séparent de l'Eglise avec mescontentement, ou bien la renversent et dissipent en voulant user de trop grande rigueur à tort et à travers. Parquoy selon mon jugement, le vray but de la parabole est, de monstrer que cependant que lEglise est en ce pèlerinage terrien, il y aura tousjours des mauvais et des hypocrites meslez avec les bons et vrais fidèles : afin que les enfans de Dieu se fortifient en patience, et gardent une ferme constance de foy au milieu des scandales qui les pourroyent troubler. Et c’est une comparaison bien propre, quand le Seigneur appelle l'Eglise son champ : pource que les fidèles en sont la semence. Et combien que Christ dira tantost que le champ est le monde, toutesfois il n’y à point de doute qu’il n’ait voulu premièrement donner ce nom à l'Eglise: veu qu'il avoit commencé à parler d’icelle.

Mais d'autant qu’il devoit mener sa charrue de tous costez du monde, pour y labourer des champs, et espandre la semence de vie, ce qui ne convient proprement qu’à une partie du monde, il l’attribue au monde en général, par une figure qu’on appelle Synecdoche. Il faut maintenant regarder que c’est qu’il entend par le blé, et aussi par l'yvroye. On ne peut pas exposer cela de la doctrine: comme s’il eust voulu dire que quand l'Evangile est semé, il vient incontinent à estre corrompu et abbastardi par inventions per-

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