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SÛR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
vie éternelle : et pource que nous sommes charnels, nous n’avons point les graces spirituelles de Dieu en telle estime que nous deverions. Christ donc à bon droiet magnifie jusques-là excellence
de la vie éternelle, qu'il ne nous doit
point fascher de laisser pour icelle tout ce qui autrement nous est précieux. Pre- Mmièrement il dit que le Royaume des cieux est semblable à un thrésor caché.
Car le plus souvent nous faisons cas des choses qui apparoïissent. Et pourtant nous ne tenons pas grand conte de la vie nouvelle et spirituelle qui est proposée en l'Evangile, pource qu’elle nous est cachée et gist en espérance. Ainsi la similitude du thrésor est bien convenable, lequel ne vaut pas moins pour estre enfouy dans la terre et incognu aux hommes. Par cela nous sommes enseignez qu’il ne faut pas estimer les richesses de la grâce spirituelle de Dieu selon le regard de nostre chair ou l'apparence externe : mais comme un thrésor, lequel combien qu'il soit caché, sera plus estimé que d’autres choses qui reluiront seulement par dehors, et où il n’y aura qu’une vaine apparence de richesses. L'autre similitude emporte autant en substance. Une perle, combien qu'elle soit petite, est tant prisée, qu’un bon traffiqueur ne fera point de difficulté de vendre et terres et maisons pour l’acheter. Ainsi donc combien que Île sens de la chair ne puisse comprendre l'excellence de la vie céleste, toutesfois nous ne la pouvons priser ce qu’elle vaut, sinon qu’au regard d’icelle nous soyons prests de renoncer
tout ce qui reluit devant nos veux. Nous - entendons maintenant le but des deux paraboles : asçavoir que ceux-là seuls
sont disposez à recevoir la grâce de l’Evangile, lesquels mettans arrière tous autres désirs s’employent eux et leur sens à parvenir à la jouissance d’icelle. Au reste, il faut noter que Christ ne dit pas que le thrésor caché, ou que la perle soit si fort estimée de toutes gens, que pour icelle
. ils vendent volontiers tout ce qu’ils ont :
mais que le thrésor est mis en telle estime après avoir esté frouvé et cognu : sembla-
blement que c’est le bon marchand qui
fait telle estime de la perle. Car par ces mots est signifiée la cognoissance de foy:
comme si Christ eust dit, Communéement le Royaume céleste n’est quasi rien estimé, pource que les hommes ont un jugement corrompu, et ne voyent pas assez clair pour cognoistre le thrésor inestimable que le Seigneur présente en lEvangile. Toutesfois on demande s’il est nécessaire que nous renoncions à tous autres biens. Je respon en brief que le simple sens de ces paroles est, Que l'Evangile n’est point prisé de nous comme il mérite, s’il ne nous est plus que toutes les richesses, plaisirs, honneurs, et commoditez de ce monde: voire jusques-là qu’estans contens des biens spirituels qu’il nous promet, nous sOyOns prests d’abandonner toutes choses qui nous en retirent. Car il faut que ceux qui aspirent et prétendent au ciel, se tienent despestrez de tous empeschemens. Ainsi donc Christ n’exhorte point ses fidèles à renoncer sinon les choses qui ne se peuvent accorder avec la crainte de Dieu : cependant il leur permet d’user et jouir des biens temporels de Dieu, comme n’en usans point.
AG Et achète. Par le mot d’'Acheter Christ ne veut pas dire que les hommes apportent quelque chose en récompense pour acquérir la vie céleste. Car nous sçavons avec quelle condition le Seigneur appelle ses fidèles en Isaïe, chap. LV, v.1, Venez, dit-il, et achetez sans argent, etc.
Mais combien que la vie céleste et tout ce qui appartient à icelle soit un don gratuit de Dieu, il est dit toutesfois que nous l'achetons, quand nous renonceons volontairement aux désirs de la chair, afin que rien ne nous empesche de parvenir à icelle. Comme sainct Paul dit qu’il a réputé toutes choses à dommage, et tenu comme fiente, afin de gaigner Christ, Philip., LE, 8.
47 Est semblable à une rets. Christ n’enseigne rien yei de nouveau, mais il conferme par une autre similitude ce que nous avons veu ci-devant, Que l'Eglise de Dieu tant qu’elle est en ce monde, est meslée de bons et de mauvais, et n’est jamais entièrement purgée de toutes ordures et souilleures. Toutesfois ceste parabole tend paraventure à une fin un peu diverse ; asçavoir que Christ ne remédie
pas seulement aux scandales qui troublent beaucoup d’infirmes, pource qu'on ne voit point en ce monde une telle pureté qu’il seroit à désirer : mais aussi il veut tenir ses disciples en crainte et modestie, afin qu’ils ne se plaisent en eux-mesmes pour une vaine apparence de foy et profession externe. Quant à moy, je receoy volontiers l’un et l’autre : asçavoir que Christ monstre qu’il faut porter patiemment jusques à la fin du monde le meslinge des mauvais parmi les bons, pourée que devant ce jour-là on ne verra point en perfection un vray restablissement de l'Eglise. En après, qu’il nous admoneste qu’il ne suffit point, et mesmes qu’il ne sert pas beaucoup d’estre assemblé en la bergerie, si nous ne sommes
de vrayes brebis et choisies. À quoy se rapporte ceste sentence de sainct Paul, Le Seigneur cognoist ceux qui sont siens, 2 Tim., If, 49. Et pourtant se retire d’iniquité quiconque invoque le nom du Seigneur. Au reste, il compare bien proprement la prédication de l'Evangile à une rets cachée en l’eau : afin que nous sçachions que l’estat présent de l'Eglise est confus. Car combien que nostre Dieu, comme il est le Dieu d'ordre et non de dissipation, nous recommande la discipline et police de PEglise, toutesfois il laisse les hypocrites tenir lieu entre les fidèles pour un temps, jusques-à ce qu’au dernier jour il establisse un estat parfait en son Royaume. Ainsi donc travaillons entant qu’en nous est à corriger les vices, qu'on tiene une bonne sévérité à faire vuider toutes ordures, toutesfois l'Eglise ne sera jamais nette entièrement de toutes
MATTH. MARC
rides et tasches, devant que Christ ait séparé les agneaux d’avec les boues.
51 Avez-vous entendu toutes ces choses? 11 faut qu’il nous souviene de ce que nous avons veu ci-devant, Que les disciples ont eu en privé l’exposition de toutes ces paraboles. Or maintenant le Seigneur après les avoir enseignez si familièrement et doucement, dit qu’il n’a pas prins tant peine à les endoctriner afin qu’ils gardent ceste cognoissance poureuxmesmes seulement, mais afin qu’ils communiquent et distribuent aux autres ce qu’ils ont receu. Et par ce moyen il les aiguise et incite tant plus à avoir soin d'apprendre. Il dit donc que les docteurs sont semblables à des peres de famille, et maistres mesnagers, qui n’ont pas seulement soin de leur nourriture, mais ont provision faite pour nourrir les autres :
lesquels aussi ne vivent pas au jour la journée sans soin, mais prouvoyent de bonne heure à l’advenir. Le sens est, que les docteurs de l'Eglise doyvent estre préparez par long exercice, afin d’administrer à l'Eglise doctrine abondante prinse de la parole de Dieu, selon que la nécessité et le temps le requerra : comme nous voyons que le père de famille tire de son cellier ou grenier toutes sortes de provisions. Quant à ce que plusieurs des anciens par les choses nouvelles et anciennes, entendent la Loy et l'Evangile, ceste exposition me semble estre contrainte. Je pren donc ceci plus simplement pour une distribution bien meslée et fournie, laquelle ils accommodent prudemment et proprement à la capacité d’un chacun.
LUC VII
36 Or un des Pharisiens le pria de manger chez luy : dont il entra en la maison du Pharisien, ét s’assit à table.
37 Or voyci, il y avoit une femme de la ville qui avoit esté de mauvaise vie, laquelle ayant cognu qu'il estoit assis à table en la maison du Pharisien, apporta une boiste d'ongnement.
38 £t estant derrière à ses pieds, et pleurant, elle se print à les arrouser de larmes, et les essuyoit des cheveux de sa teste, et luy baisoit les pieds, et les frottoit d'ongnemens.
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 345
39 Lors le Pharisien qui l'avoit invité, l'ayant apperceue, dit en soy-mesme, Si cestuy-ci estoit Prophète, certes il scauroit qui et quelle est ceste femme qui le touche : car elle est de mauvaise vie.
40 Et Jésus respondant luy dit, Simon, j ay quelque chose à te dire. Et ù dit, Maistre, di.
Ai Un créancier avoit deux detteurs : l'un devoit cinq cents deniers, et l’autre cinquante.
42 Et comme ils n'avoyent de quoy payer, il feit grâce à tous deux : Or di donc, lequel d'iceux l'aimera de plus ?
43 Simon respondant di, J'estime que c’est cestuy à qui il a plus fait de grâce. Et il luy dit, Tu as droitement jugé.
44 Lors il se tourna vers la femme, et dit à Simon, Fois-tu ceste femme? Je suis entré en ta maison, et lu ne mas point donné d'eau pour mes pieds : mais celle-ci a arrousé mes pieds de larmes, et les a essuyez des cheveux de sa teste.
45 Tune m'as point donné un baiser : mais icelle depuis que je suis entré n'a cessé de baiser mes pieds.
46 Tu n'as point oingt ma teste d'huile, mais elle a oingt mes pieds d’ongnement.
4T Pourtant je te di que ses péchez qui sont grans, luy sont remis, car elle a fort aimé : et celuy auquel est moins remis, aime moins.
48 Puis dit à icelle, Tes péchez te sont remis.
49 Et ceux qui estoyent assis ensemble à table, commencèrent à dire entr'eux, Qui est cestuy-ci qui mesmes remet les péchez?
50 Mais il dit à la femme, Ta foy l’a sauvée : va-
| l'en en paix.
36 Or un des Pharisiens lepria.Ceste histoire monstre combien tous ceux qui ne cognoissent point l'office de Christsont chagrins et enclins à prendre ou plustost à chercher des scandales. Ce Pharisien
povres pécheurs avec Dieu. C’estoit bien desjà quelque chose d’honorer Christ du titre de Prophète, maïs il faloit quant et quant enquérir à quelle fin il estoit envoyé, que c’est qu'il apportoit, et finale-
invite Christ : dont nous recueillons qu’il mestoit point des ennemis qui résistent ou persécutent outrageusement la doctrine, ne de ceux qui la mesprisent fièrement. Néantmoins quelque douceur qu’il y ait en luy, il se sent incontinent offensé, voyant que Christ receoit humainement ceste femme, laquelle à son opinion ne devoit point approcher de sa compagnie, ne parler à luy : et pourtant il le désavouë pour Prophète, pource qu'il ne le recognoist point estre le Médiateur, duquel le propre office est de réconcilier les
ment quelle commission il avoit du Père.
Mais pource que ce Pharisien n’a point eu esgard à la grâce de réconciliation, qui est le principal que nous avons à constituer en Christ il ne luy a point semblé que ce fust un Prophète. Et certes si ceste femme n’eust recouvré nouvelle justice par la grâce de Christ, et ses péchez n’eussent esté abolis, elle devoit bien estre rejettée. Simon mesprend seulement en cela, que ne pensant point que Christ soit venu pour sauver ce qui estoit perdu, il juge à la volée qu’il ne discerne point
entre ceux qui sont dignes ou indignes.
Or afin que nous ne tombions en un tel mespris procédant de chagrin, sçachons premièrement que Christ a esté donné pour libérateur au genre humain misérable et perdu, afin de le délivrer de la mort, et Juy rendre la vie. En après, qu'un chacun s’examine soy-mesme et sa vie :
et ce faisant, nous ne nous esbahirons point de ce que Dieu receoit les autres avec nous : car il n’y aura celuy qui s’0se préférer à son compagnon. Et de faict, il n’y a que l’hypocrisie qui fait que les hommes se mescognoissent, et sont enflez en eux-mesmes en mesprisant tous autres.
37 Une femme de la, etc. Le texte de l'Evangile porte ainsi de mot à mot comme je l'ay traduit. Erasme a mieux aimé rapporter le verbe à un temps jà passé, afin qu'on ne pensast que la femme fust encore lors pécheresse et de mauvaise vie. Mais il ne s’est point tenu au yray sens et naturel : car S. Luc à voulu notamment signifier de quelle condition estoit ceste femme, et en quelle estime un Chaeun la tenoit : et combien que sa conversion soudaine l’avoit faite autre devant Dieu qu’elle n’estoit auparavant, toutesfois entre les hommes le blasme de sa vie passée n’estoit pas encore effacé. Elle estoit donc pécheresse au jugement commun des hommes : c’est-à-dire d’une vie meschante et infâme : et de là Simon conclud, mais à tort, que Christ n’ha point l'Esprit de discrétion, veu qu'il ne cognoist point l’infamie de la vie de ceste femme, qui estoit notoire à un chacun.
A0 Jésus respondant, etc. Par ceste response Christ démonstre comment Simon s’estoit abusé, et avoit failli lourdement : ar en mettant en avant ce que Simon pensoit secrètement en son cœur, il prouve qu’il ha quelque chose de plus excellent que les Prophètes, veu qu'il ne respond point à ces paroles, mais il réfute ce que l’autre tenoit caché au dedans de son cœur. Ce qu'il fait non-seulement pour Simon, mais aussi afin que nous apprenions tous de là qu'il ne faut point craindre qu’il rejette aucun pécheur, veu qu’il est prest de les recevoir tous aussi libéralement, et, par manière de dire, de
leur tendre les bras, comme il les invite amiablement et doucement,
41 Un créancier avoit, etc. Le sommaire de ceste parabole est, que Simon faut en condamnant ceste femme laquelle le Juge céleste absout. Or il prouve qu’elle est juste, non pas pource qu’elle ait satisfait à Dieu, mais pource que ses péchez luy ont esté pardonnez. Car autrement la similitude ne conviendroit pas, où Christ dit notamment que le créancier quitta à pur et à plein ses detteurs qui wavoyent de quoy payer. Et pourtant c’est merveille de ce que plusieurs expositeurs se sont abusez si lourdement :
comme si ceste femme par ses larmes, onction et baisement de pieds avoit mérité pardon de ses péchez. Car l'argument duquel use Christ est prins de leffet et non pas de la cause, veu que le remerciement présuppose tousjours qu'on ait devant receu quelque bien. Et yci est touchée la cause de ceste amour mutuelle. En somme Christ prouve par les fruits ou par les effets qui s’en ensuyvent, que ceste femme est réconciliée à Dieu.
44 Lors se tourna, etc. Il semble que ie Seigneur compare tellement Simon avec la femme, qu’il le face coulpable de quelques légers péchez seulement : mais c’est une manière de concession : comme sil disoit, Mettons le cas Simon, que le fardeau de péchez desquels Dieu t'a deschargé fust petit, et que ceste femme ait esté coulpable de plusieurs et grans forfaits, tu vois toutesfois que maintenant elle monstre par effet qu’elle en a receu pardon. Car que veut dire une telle abondance de larmes ? à quoy prétendent tant de baisemens de pieds, ou cest ongnement précieux, sinon qu’elle se recognoist avoir esté chargée d’un pesant fardeau de damnation? Et maintenant elle receoit
| d'autant plus grande affection la miséri-
corde de Dieu, pource qu’elle recognoist le grand besoin et nécessité qu’elle en avoit. On ne peut donc recueillir des paroles de Christ si Simon estoit detteur de petite somme, et s’il avoit esté absous de la condamnation qu’il avoit encourue. Il est vray-semblable, comme cestoit un hypocrite aveugle, qu'il estoit encore lors plongé en la souilleure de ses péchez : mais
monstré qu'elle tenoit tout de luy. Car
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
Christ insiste seulement sur ce poinct, quelque meschante qu’ait esté ceste femme, que ce sont signes manifestes de sa
justice, quand elle n'oublie aucun devoir pour monstrer la recognoissance qu'elle ha du bien que Dieu luy a fait, et quand elle donne à cognoistre par tous moyens combien elle se sent tenue à luy. Cependant Christ admoneste Simon qu’il n’ha point occasion de se flatter en soy-mes-
me, comme s’il estoit exempt de péché :
et qu’il ha aussi besoin de la miséricorde de Dieu. Que s’il ne peut pas luy-mesme plaire à Dieu sans pardon, qu’en voyant en ceste femme les signes de la repentance et recognoissance des biens de
Dieu, il doit bien penser que tout ce qu'elle avoit péché luy à esté pardonné.
Il faut noter les choses opposites, esquel-
les ceste femme est préférée à Simon, asçavoir qu’elle a arrousé de ses larmes et essayé de ses cheveux les pieds de Christ :
en lieu que l’autre ne luy a pas daigné faire donner mesme de l’eau commune.
Qu'elle n’a cessé de baiser ses pieds, en lieu que l’autre n’a pas mesmes daigné le baiser par une façon commune de civilité.
Qu'elle a espandu sur ses pieds un ongnement précieux, en lieu que l’autre ne
luyÿ à pas mesmes oinct le chef d'huile. |
Au reste, la raison de ce que le Seigneur (duquel la vie à esté un exemplaire parfait de toute frugalité) a souffert que cest ongnement fust ainsi despendu, est pource qu'en ce faisant la poyre pécheresse a
Christ n’a poinet demandé ces choses délicieuses : la bonne odeur de cest ongnement ne le menoit pas, il n’a point approuvé un appareil exquis et curieux, Mais il a seulement regardé à l’ardent désir qu’avoit ceste femme de tesmoigner Sa repentance, lequel aussi sainct Luc nous propose yci pour exemple. Car les larmes ont esté un tesmoignage de ceste tristesse qui est le commencement de re- Pentance. Quant à ce qu’elle s’est mise derrière Christ à ses pieds, et s’est là couchée en terre, en cela est monstrée
SON humilité et modestie. Par l’ongne- Ment elle à voulu protester qu’elle offroit en sacrifice à Christ, et soy et tous ses
biens. Tout ceci nous est proposé pour
imitation : mais ce qu’elle a espandu cest ongnement, a esté un acte spécial et extraordinaire, duquel si on vouloit faire une règle générale , ce seroit un abus.
47 Ses péchez luy sont purdonnez.
Aucuns prenans autrement le verbe qui est yei mis, en tirent ce sens : Veu que ceste femme monstre par excellens et évidens tesmoisnages qu’elle ha une grande et ardente amour à Christ, que ce n’est pas raison que l'Eglise luy soit plus aspre et rigoureuse, et que plustost elle doit estre traittée doucement, quelques griefves offenses qu’elle ait commises. Mais laissons là ceste exposition tant subtile, laquelle le texte mesme desment : Car un peu après Christ parlant à la femme, répète le mesme propos. Auquel lieu ceste exposition ne conviendroit pas : et aussi après ceste sentence est mis un membre à l’opposite, qui esclarcit bien le sens de ce passage, Que celuy auquel est moins pardonné, aime moins. Combien qu’il faut résoudre le verhe du temps présent en un temps passé : comme quand il dit, Ses péchez luy sont pardonnez : il faut entendre, Ont esté pardonnez. Car pource qu’elle S’estudioit si songneusement à faire tous devoirs de piété, Christ conclud de là, combien qu’elle ait esté couverte de beaucoup de péchez, que toutesfois la miséricorde de Dieu s’est espandue si abondamment sur elle, qu’on ne la doit plus tenir pour pécheresse. Au reste, il n’est pas dit yei que la dilection ou amour des hommes envers Dieu soit cause de la rémission des -péchez, mais seulement que s’en est un signe subséquent, comme j'ay admonesté ci-dessus. Car les mots emportent que ceux qui voyent une si profonde affection de piété en la femme, jugent mal s'ils ne concluent de là que Dieu luy a esté desjà propice : en sorte que la rémission gratuite des péchez est précédente en ordre. Car Christ ne veut point yci dire quelle récompense les hommes apportent pour acquérir grâce devant Dieu, mais il veut monstrer que Dieu a desjà pardonné à ceste povre pécheresse :
et par cela prétend qu'un homme mortel ne doit point estre si rigoureux envers elle.
48 Tes péchez le sont remis. On
pourroit demander à quel propos Christ vient maintenant à luy promettre le pardon qu’elle avoit desjà obtenu, et duquel elle avoit receu certitude. Aucuns respondent que Christ a prononcé ceci, non pas tant pour le regard de la femme, que des autres. Quant à moy, je ne doute point qu’il n’ait eu principalement regard à elle : ce qui appert encore plus clairement par les mots suyvans. Or ce n’est point merveille si Christ absout derechef par sa bouche celle qui avoit desjà gousté sa grâce, et qui mesmes avec certaine asseurance le tenoit pour recours unique de son salut. Ainsi il faut bien que nous ayons desjà certaine fiance, quand nous demandons tous les jours au Seigneur qu’il nous pardonne nos péchez : et toutesfois nous ne luy faisons point ceste requeste en vain et comme d’une chose superflue, mais afin que le Juge céleste imprime et engrave de plus en plus sa miséricorde en nos cœurs, et ainsi nous mette en repos et tranquillité. Combien donc que ceste femme eust desjà apporté en son cœur une fiance de la grâce laquelle elle a obtenue, si est-ce toutesfois que ceste promesse n’a point esté superflue, mais a grandement servi à la confirmation de sa foy.
49 El ceux qui estoyent assis, etc.
Nous cognoissons derechef yci que les hommes se forgent à chacun coup de nouveaux scandales par faute d'entendre quel est l'office de Christ. Or la racine de ce mal est, qu’il n’y en à pas un qui prene garde de près à ses povretez, la cognoissance desquelles seroit certes plus que suffisante à inciter un chacun de chercher le remède : mais il ne se faut pas esbahir si les hypocrites qui se plaisent et
MATTH. MARC
flattent en leurs vices, murmurent comme d’une chose nouvelle et estrange, quand Christ pardonne les péchez.
50 Ta foy l’a sauvée Pour réprimer les murmures de ces gens, et quant et quant confermer la femme, Christ loue la foy d’icelle : comme s’il disoit, Quoy que grondent ces gens, ne laisse pas de Parrester et reposer asseuréement en ceste foy qui t’a apporté certitude de salut. Cependant Christ s’attribue yei Pauthorité et la puissance qu’il avoit receue du Père.
Car pource qu’en luy est la puissance de guarir, à bon droict la foy s’addresse à luy. Et par cela il signifie que la femme n’avoit point esté induite par légèreté ou erreur à venir à luy : mais que par la conduite du sainct Esprit elle avoit tenu le droit chemin de la foy. Dont il s'ensuit que nous ne pouvons croire en autre qu’au Fils de Dieu, que nous ne facions cestuylà Seigneur de la vie et de la mort. Car si on peut seulement croire en Christ, d'autant que le Père céleste luy a donné ceste authorité de pardonner les péchez, incontinent que la foy s’addresse ailleurs, il ne se peut faire autrement que cest honneur qui appartient à luy seul, ne luy soit ravi. Par ce mot aussi est réfuté l'erreur de ceux qui estiment les péchez estre rachetez par charité. Car Christ met bien yci un autre moyen : asçavoir quand par foy nous embrassons la miséricorde qui nous est offerte. Le dernier mot se rapporte à ce fruit inestimable de la foy, lequel l’'Escriture magnifie tant souvent :
asçavoir qu’elle apporte paix et joye aux consciences, afin qu’elles ne soyent démenées çà et là par troubles et inquiétudes.
LUC X
38 Or adveint comme il s’en alloit, qu'il entra en une bourgade : et'une femme nommée Marthe le receul en sa maison.
39 celle avoit une sœur, nommée Marie, laquelle aussi séant aux pieds de Jésus, escoutoit sa parole.
40 Et Marthe estoit empeschée à faire beaucoup
de service :
laquelle estant venue à luy, dit, Sei:
gneur, ne te chautil que ma sœur me laisse servir
toute seule : Di luy donc qu'elle y mette la main de
son costé.
A Et Jésus respondant luy dit, Marthe, Marthe, tu as souci, el le troubles après beaucoup de choses.
42 Mais une chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne partie, laquelle ne luy sera point ostée.
38 Qu'il entra en une bourgade.|à la société commune des hommes. Or
Ceste histoire monstre que Christ, en quelque lieu qu’il soit venu, n’a point esté addonné à soy-mesme, et n’a point cherché son proufit et ses aises, mais qu’il n’a rien eu devant les yeux sinon de proufiter aux autres, et d'exécuter la charge qui luy estoit enjointe du Père, car S.
Luc récite que quand Marthe le receut en sa maison pour le traitter, [uv estant entré se meit incontinent à enseigner et exhorter. Mais pource que ce passage-ci a esté vileinement perverti et tiré par force à la louange de la vie qu’on appelle cohtemplative, il nous faut chercher le vray sens d’iceluy, par lequel il apparoistra que Christ n’a rien moins pensé que de recommander à ses disciples une oisiveté, pour les faire passer le temps en des spéculations frivoles sans aucun proufit. Il est vray que cest erreur n’est pas d’aujourd’'huy mais est bien ancien, de dire que ceux qui estans eslongnez de tout maniement d’affaires s’addonnent du tout à contémplation, mènent une vie Angélique. Et il semble queles Sorbonistes ayent pris d’Aristote ce qu'ils gazouillent de ceste matière, lequel establit le souverain bien et dernier but de la vie humaine, en contemplation : laquelle, selon luy, est la fruition et jouissance de vertu. Mais après qu’aucuns estans poussez d’ambition se sont retirez de la conversation commune, ou que des gens chagrins ont cherché de vivre en solitude et en liberté, il s’en est de là ensuyvi un tel orgueil, qu'ils ont imaginé d’estre semblables aux Anges, en ne rien faisant. Car ils ont mesprisé la vie active ne plus ne moins comme si elle nous retiroit du ciel. Mais nous sçavons que Dieu à créé les hommes et mis au monde, afin qu'ils s’employent à quelque labeur et exercice : et qu’il n’y a sacrifice plus plaisant à Dieu que quand un chacun se range à sa vocation, met peine de vivre en sorte qu’il apporte quelque proulit
quand nous aurons le vray et simple sens du passage, il apparoistra aiséement comme ils ont abusé bien lourdement des paroles de Christ pour establir leur invention. Sainct Luc dit que Marie estoil aux pieds de Jésus. Veut-il dire qu’elle ait fait autre chose toute sa vie? Mais au contraire, le Seigneur nous commande de tellement distribuer le temps, que celuy qui désire de proufiter en l’eschole de Christ, ne soit point tousjours auditeur oisif, mais qu’il mette en œuvre et prattique ce qu’il aura appris. Car il y a temps d’ouir, et temps de faire, et de mettre la main à la besongne. Il s'ensuit donc que les moines n’ont nulle couleur de se vouloir fortifier de ce passage : comme si Christ faisoit comparaison de la vie spéculative ou contemplative, avec la vie active : veu qu'il monstre simplement à quelle fin et comment il veut estre receu.
Car combien que l'hospitalité et honeste recueil de Marthe fust bien digne de louange, comme aussi il est loué, toutesfois Christ y note deux vices. Le premier est, que Marthe passoit mesure à se donner peine et démener par la maison. Car Christ eust mieux aimé estre traitté plus
petitement et à moindre despense, et que
ceste saincte femme ne se fust point tant travaillée. Le second vice estoit, que Marthe s’embesongnant en beaucoup de choses, et prenant de la peine plus qu’il n’estoit besoin, ne pensoit point cependant à recevoir le fruit de la venue de Christ en sa maison. Car sainct Luc touche nomméement lexcès, quand il fait mention de beaucoup de service, en lieu que Christ se contentoit de peu. C’estoit donc Comme si quelqu'un recevoit honorablement un Prophète, ne se souciant point cependant de l’ouir, et que le grand traittement ou magnifique recueil fust pour ensevelir et supprimer toute doctrine : mais nous sçavons que la vraye ma-
nière de recueillir les Prophètes, est, que nous recevions le bien et le proufit que Dieu nous addresse et présente par eux.
Nous voyons maintenant que là diligence et lé bon traittement de Marthe, lequel estoit louable, ne Jaissoit pas toutesfois d’avoir quelque vice. D’avantage, il y a éu encore un mal: c’est que Marthé se plaisant soy-mesme en la conduite du banquet, et bruit de mesnage, mesprise le sainct désir d'apprendre et de proufiter qu’avoit sa sœur. Par cest exemple nous sommes admonestez qu’en bien faisant il faut tousjours prendre garde que nous ne nous estimions par-dessus les autres.
42 Une chose est nécéssaire, Marie a choisi, etc. Aucuns exposent ceci bien maigrement, comme si Christ entendoit qu’il y a assez d’un mets ou d’une sorte de viande. Les autres plus subtilement, mais mal à propos, traittans yci de unité :
comme si par ce mot de Un, Jésus-Christ
eust voulu exclure tout nombre. Mais Christ a eu un autre esgard : asçavoir,
quelque chose qu’entreprenent les fidèles, et quoy qu'ils se mettent à faire, que toutesfois il y à un but auquel ils doyvent tout rapporter. Le sommaire donc est, que nous ne faisons que nous esgarer hors du chemin, si nous n’addressons toutes hos entreprinses à un certain but.
Et pourtant l'hospitalité de Marthe estoit à reprendre, pource qu’en délaissant cé qui est le principal, elle ne pensoit sinon à s’embesongner du tout au mesnage.
MATTH. MARC
Christ aussi ne veut pas dire qu’il n’y ait
qué ce seul poinct auquel il se faille arrester, et que tout le réste n’est rien :
mais il entend que il faut user de prudence pour garder un droict ordre, afin que l'accessoire, comme on dit, ne nous occupe entièrement. Marie a choisi la bonne partie. Ce n’est point Yei une Comparaison, comme songent aucuns éXpOsiteurs peu exercez et mal advisez : mais Christ prononce simplement que Marie est empeschée à une besongne saincte et utile, de laquelle on ne la doit point destourber. Comme s’il disoit, Tu aurois raison de reprendre ta sœur, si estant oisive, ou s’amusant à quelques niaiseries, ou entreprenant quelque chose qui ne fust pas convenable à sa personne, elle te Jaissoit prendre toute la peine du mesnage : mais puis qu’ellé fait bien et selon son devoir de s’addonner à ouir la doctrine, ce n’est pas raison que tu l'en destournes Car on ne rencontre pas tousjours si bonne occasion de proufiter.
Vray est que les autres entendent autrement ces derniers mots, laquelle ne luy sera point ostée : comme si Christ vouloit dire que Marie a’ éleu la bonne partie, pource que le fruit de la doctrine céleste est permanent, et ne se escoüle point. Quant à moy, jé ne rejette pas ceste opinion : toutesfois j’ay Suyvi ce qui m’a semblé le plus convenable à lintention de Christ.
LUC XII
13 Et quelqu'un de la troupe luy dit, Maistre, di à mon frère qu'il partisse avec moy l'héritage.
14 Eli luy dit, O homme, qui m'a constitué juge Ou parlisseur sur vous ?
15 Puis il leur dit, Voyez et vous gardez d'avarice : car encore que les biens abondent à quelqu'un. si n'ha-il pas vie par les biens.
16 Et leur récita une similitude, disant, Les champs de quelque homme avoyent rapporté grande abondance de fruits :
17 Dont il pensoil en soy-mesme, disant, Que feray-je, veu que je n ay point où je puisse assembler
mes fruits ?
18 Puis dit, Voyci que je.feray :
Jj'abbatray mes
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
greniers, el en feray de plus grans, et y assémbleray tous mes fruils, et mes biens,
19 £t diray à mon âme, Mon âme, lu as beaucoup de biens assemblez pour plusieurs années! : repose-loy, mange, boy, et fay grand'chère.
20 Mais Dieu luy dit, Fol, en ceste nuit ton âme te sera ostée? : et les choses que tu as, à qui seront-
elles ?
21 Ainsi est celuy qui thésaurize pour soy*, et n'est point riche en Dieu.
1) Ecclésiastique, 1, 19.
43 Di à mon frère qu'il partisse.
Christ estant prié de faire partage entre deux frères, refuse de ce faire. Veu que cela estoit fort requis pour entretenir la concorde fraternelle, et que l'office de Christ est non-seulement dé réconcilier les hommes avec Dieu, mais aussi de lés amener à une bonne amitié les uns avec les autres, on pourroit demander qui à empesché qu’il ne se sait entremis d’oster toute occasion de débat entre ces deux frères. Or il appert qu'il y a deux causes principalement pour lesquelles il ne s’est point voulu mesler de faire office d’arbitre ou juge. Premièrement, pource que les Juifs imaginoyent que le Messias régneroit à la façon des princes terriens, il s’est voulu donner garde de faire chose qui fust pour les confermer aucunement en leur erreur. S'ils eussent veu qu'il se fust meslé de faire les partages des successions, il en eust esté incontinent grand bruit : ainsi plusieurs eussent espéré et attendu de luy une rédemption charnelle, à laquelle desjà leur désir enclinoit par trop. Les meschans eussent crié qu’il prétendoit de changer le gouvernement du pays, et d’abhaisser l’estat de l’empire Romain : et pourtant il n’y avoit rien meilleur que de faire une telle response, de laquelle un chacun fust adverti que le royaume de Christ est spirituel. Apprenons donc suyvant cest exemple de nous tenir dedans nos limites, et n’entreprendre rien qui puisse estre tiré à mauvaise part. En après, le Seigneur à voulu aussi mettre différence entre les empires ou administrations politiques de ce monde, et le gouvernement de son Eglise. Car 1l
2) Ou, on te redemandera ton âme :
3) Ou, a fait grand amas de biens.
estoit ordonné du Père, Docteur pour retrancher par le glaive de la parole les pensées et affections, ét pour sonder vivement les cœurs des hommes : il n’estoit pas magistrat pour partir et diviser lés successions. Ainsi par ce passage est condamné le brigandage du Pape ét des siens, lesquels se disans estre pasteurs de l'Eglise, ont bien toutesfois présumé d’usurper la jurisdiction térrienne, ou prophane, et civile, qui n’accorde point avec leur office. Car il peut bien estre qu'une chose de soy-mesine sera licite, laquelle toutesfois ne conviendra point à toutes personnes. Outre ces deux raisons il ÿ en a eu, selon mon jugement, uné troisième plus spéciale, asçavoir pourcé que Christ voyoit quecesthommelaissantarrière la doctrine, ne pensoit qu’au proulit de sa raison. Et c’est une maladie par trop commune, que plusieurs ayans fait profession d’adhérer à l'Evangile, ne font point de difficulté de prendré ceste couverture pour faire leur maison grande, et de se servir de l’authoïité de Christ pour s'enrichir. En considérant la circonstance de lexhortation qui est yei adjoustée, il est aisé à juger que cestuy-ci estoit mené d’une telle affection perverse. Car n’eust esté quil abusoit du titre de l'Evangile à son proufit et avancement terrien, Christ ne eust pas prins occasion de condamner l’avarice et crier à l'encontre. Ainsi donc, le fil du texte monstre assez que cestuy-ci estoit un disciple feint, duquel lesprit et le cœur estoit après les terres et l’argent.
Au reste, c’est une grande bestise aux Anabaptistes, d’inférer de ceste response qu’il n’est pas pérmis à l’homme Chres-
tien de faire partages, de se mesler de jugemens de procès, où d’avoir autre charge publique. Car Christ n’argumente pas yci de la chose en soy, mais de la vocation que il avoit. Pource qu’il estoit ordonné de son Père à une autre fin, il dit qu’il n’est point juge, d’autant qu'il n’a point receu une telle charge. Que ceste règle donc soit gardée entre nous, que chacun se tiene au dedans des limites de la vocation à laquelle Dieu Pa appelét
15 Voyez, el vous gardez d'avarice.
Christ retire preniièrement les siens d’avarice : en après pour purger du tout leurs esprits d’un tel mal, il dit que nostre vie ne consiste point en abondance : lesquels mots sont pour toucher la source et origine secrète dont procède ceste Cupidité maudite et enragée d’en avoir. Car pource qu'on juge communéement la vie d’un chacun heureuse selon qu’il possède beaucoup : et pource qu’on imagine que les richesses font vivre l’homme à son aise, voylà d’où vienent ces cupidités desbordées, lesquelles sont comme une fournaise ardente qui jette flammes dehors, et ne laisse point de brusler tousjours au dedans. Que si nous estions bien persuadez que les richesses et toute sorte d’abondance de biens ne sont qu’aides de la vie présente, qui nous sont données de la main de Dieu, ceste seule pensée seroit bien suffisante pour réprimer et appaiser toutes cupiditez perverses : ce que les fidèles expérimentent tous les jours en eux-mesmes estre vray. Car d’où vient qu’en modérant leurs désirs et souhaits ils despendent de Dieu seul, sinon d’autant qu'ils n’attachent et n’establissent point leur vie en l’aborndance, mais se reposent en la providence de Dieu, lequel seul nous soustient par sa vertu, et nous fournit de biens ce qu’il nous en faut?
16 Et leur récita une similitude, disant, etc. Ceste similitude nous représente COMME en un miroir, un vif pourtrait de ceste sentence, Que les hommes ne vivent pas de leur abondance. Car veu que les plus riches perdent la vie en un moment, que sert-il d’avoir amassé de grans biens? Tout le monde confesse bien que cela est vray, tellement que
Christ ne dit rien vyci qui ne soit tout commun, et que chacun n’ait journelle ment en la bouche. Cependant combien en trouvera-0n qui y pensent à bon escient? Ne voit-on pas au contraire que
quasi tous se gouvernent et dressent leurs .
entreprinses et délibérations en telle sorte qu’ils se reculent bien loin de Dieu, establissans leur vie sur Pabondance des biens présens? Et pourtant il est bien nécessaire qu’un chacun se resveille soymesme, de peur de s’empestrer és lags d’avarice, en mettant sa félicité és richesses. Or en ceste parabole nous est monstrée la briefveté de ceste vie transitoire :
en après, que les richesses ne servent rien pour prolonger la vie. Sur cela il faut adjouster un troisième poinct, lequel n’est pas exprimé, mais est aisé de recueillir des deux premiers, Que les fidèles ontun fort bon remède : asçavoir de se reposer en la seule providence du Seigneur, luy demandans leur pain quotidien, soit qu’ils soyent riches ou povres.
17 Que feray-je? etc. Les meschans sont perplex en leurs délibérations, pource que ils ne sçavent point quel est le droit et légitime usage des créatures de Dieu : en après, pource qu’estans enyvrez d’une confiance perverse, ils s’oublient eux-mesmes : COMmMe nous VOYONS que ce riche estendant l’espérance de sa vie selon son grand revenu, rejette bien loin toute mémoire de la mort. Et toutesfois un tel orgueil est aussi accompagné de desfiance. Car telles gens estans souls, ne laissent point d’estre tormentez d’une cupidité insatiable : ainsi que nous voyons en ce riche, lequel croist ses greniers, comme si son ventre estant farci des premiers, n’avoit pas sa suffisance. Toutefois Christ ne prétend point yci de condamner préciséement cest homme, de ce que il fait le devoir d’un bon mesnager, en logeant les fruits de son revenu : mais pource que comme un gouffre affamé il engloutit et dévore beaucoup de greniers par sa cupidité insatiable. Dont s’ensuit qu’il ne sçavoit point le vray et droitusage
de son grand revenu. Et quand il s’ex-
horte à boire et manger, il n’ha plus souvenance qu'il est homme : mais se fiant en l’abondance de ses biens, il s’en-
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
fle d’orgueil. Nous voyons encore tous les jours de beaux exemples d’une telle mescognoissance et fierté en des gens profanes, lesquels se fortifient contre la mort, du grand amas de richesses qu’ils ont, comme si elles leur devoyent servir de rempar et forteresse, Quand il dit, Mange, mon âme, et fay grand chere:
en ceste locution Hébraïque il y à une véhémence et propriété plus que les mots n’emportent de prime face. Car il parle à soy-mesme en telle sorte, que toutesfois il signifie que sans aller ailleurs, il ba abondamment de quoy souler tous ses sens et désirs.
20 Fol, ceste nuit ton âme te sera ostée. 11 y à une allusion au mot d’Ame :
car par ci-devant le riche parloit à son âme, comme au siége et lieu de toutes affections : mais maintenant l’Ame se prend yei pour la vie mesme, ou pour Pesprit vital, qu'on dit. Là où nous avons mis, Te sera ostée: il y a mot à mot, Ils te redemandent : ou, On te redemande. Toutesfois cela ne signifie autre chose sinon que il y à un autre qui dispose par authorité de la vie de ce riche, laquelle il pensoit tenir en sa main et puissance. Ce que je note, pource qu'il y à aucuns qui philosophent yei sur les Anges mal à propos.
L'intention de Christ à esté simplement d'enseigner que d'heure eu heure la vie est ostée aux hommes, laquelle ils cuident estre bien fortifiée par leurs richesses, comme d’un fort rempar. Et en cela ce riche est arguë et convaincu de folie, qu'il ne cognoissoit point que sa vie dépendoit d’ailleurs.
MATTH. MARC
21 Ainsi est celuy. Veu qu’il est certain que c’est yci une antithèse de deux membres opposites, il en faut prendre Pun pour avoir Pexposition de lPautre. Déterminons done que veut dire estre riche en Dieu, où envers Dieu, ou au regard de Dieu. Car comme sçavent ceux qui sont aucunement exercez en la saincte Escriture, le mot Grec signifie quelquefois tout cela : mais comment qu’on le prene, il n’y à pas grandement à dire :
car le sens revient tousjours là, Que ceuxlà sont riches selon Dieu, lesquels ne mettans point leur fiance és choses terriennes, dépendent de sa seule providence. Et en cela ne fait rien s'ils ont abondance ou disette, pourveu que les uns et les autres demandent au Seigneur leur pain quotidien d’une simple et droite affection. Car lopposite, Thésaurizer pour soy, vaut autant comme amasser avec anxiété, et par un soin désordonné, un grand monceau de biens, sans penser à la bénédiction de Dieu, en sorte que la fiance de l’homme est en ses greniers ou en ses coïires. De ceci il est aisé à recueillir que le but de la parabole est, Que les délibérations de ceux-là-seront vaines, et que leurs entreprinses seront ridicules, lesquels s’appuyans sur l’abondance de leurs richesses, ne se remettront point en Dieu seul, et lesquels ne se contenteront point de leur mesure et condition, estans prests à recevoir ce qu'il plaira à Dieu leur envoyer, et que finalement telles gens porteront la peine de leur folie.
LUC XIII
4 À ceste heure-là aucuns qui estoyent présens luy racontèrent des Galiléens, desquels Pilate avoit meslé le sang avec leurs sacrifices.
2 El Jésus respondant, leur dit, Cuidez-vous que ces Galiléens fussent plus pécheurs que tous les autres Galiléens, pourtant que ils ont souffert telles
choses ?
3 Je vous di que non: mais si vous ne vous repeñ- Lez, vous périrez tous semblablement.
4 Ou cuidez-vous que ces dixhuit sur lesquels la tour en Siloëé cheut, et les tua, eussent offensé plus que tous les habitans de Jérusalem?
nm RE
5 Je vous di que non: Mais Si vous ne vous repen- Lez, vous périrez tous semblablement. :
6 JL disoit aussi ceste similitude, Quelqu'un avoit un figuier planté en sa vigne, et y veint chercher du fruit, et n’en trouva point.
7 Dont il dit au vigneron, Foyci, il y a trois ans que je vien chercher du fruit en ce fiquier, et n'en trouve point: coupe-le, à quel propos aussi empesche-illa terre ?
8 Et cestuy-là respondant luy dit, Seigneur, laisse-le encore ceste année, jusques à ce que je l'aye deschaussé, el que j'y aye mis du fient.
9 Que s’il fait fruit, bien: sinon tu le couperas
ci-aprés. ,
9 Cuidez-vous. Ce passage nous est fort utile, quand ce ne seroit que d’autant que ceste maladie est quasi enracinée en nous naturellement, qu’estans juges trop rigoureux et sévères envers les autres, nous nous flattons cependant en nos vices : Ce qui est cause que non-seulement nous poursuyvons outre mesure et trop aigrement les fautes et péchez de nos frères, mais aussi incontinent qu'il leur advient quelque adversité, nous Îles condamnons comme meschans et réprouvez. Cependant ceux qui ne se sentent point frappez et pressez de la main de Dieu, s’endorment tout à leur aise, en leurs péchez, comme s'ils avoyent Dieu favorable et propice. Et en cela il y a double faute : car toutes les fois que Dieu chastie quelqu'un devant nos veux, il nous admoneste de ses jugemens, afin qu'un chacun apprene de s’examiner s0y-mesme, et de regarder ce qu’il a mérité. Et s’il nous espargne pour un temps, c’est qu’en usant de douceur et bénignité «envers nous, il nous invite à repentance :
tant s’en faut que nous devions de là prendre occasion de nous endormir. Ainsi donc le Seigneur, pour corriger ce jugement pervers par lequel nous chargeons à outrance sur les souffreteux et les affligez : et aussi pour nous faire lascher ceste mignardise de laquelle un chacun se flatte en soy-mesme, il monstre premièrement que ceux qui sont les plus rudement traittez, ne sont pas toutesfois les plus meschans du monde : pource que Dieu exerce ses jugemens par tel ordre et
moyen que bon luy semble : en sorte que les uns sont incontinent attrapez et punis, les autres demeurent long temps à leur aise, et font grand’ chère. En après, il prononce que toutes les calamitez qui advienent en ce monde, ce sont autant de tesmoignages de l’ire de Dieu : dont nous avons à penser quelle punition et damnation nous sentirons, si nous ne prévenons d'heure. Or l’occasion de ceste exhortation a esté prinse sur ce qu'aucuns luy racontèrent que Pilate avoit meslé le sang humain avec les sacrifices : afin que par un tel acte on veinst à avoir en détestation les sacrifices. Pource qu'il est vray-semblable qu’un tel outrage fut fait aux Samaritains qui s’estoyent destour-
nez du pur service de la Loy, il estoit
aisé aux Juifs de se flatter eux-mesmes en condamnant les Samaritains : mais lé Seigneur les ramène bien à une autre considération. Car d’autant qu’ils avoyent en exécration limpiété de tout ce peuple, il leur demande s’ils pensent que ces povres misérables lesquels Pilate avoit tuez, fussent les plus meschans de tous : comime sil disoit, Vous sçavez bien que ce pays-là est tout rempli de meschans, et que beaucoup d’autres qui méritoyent bien une* semblable punition sont encores vivans. Cestuy-là donc est un mauvais juge et aveugle, qui estime les péchez dés hommes selon les peines qu’ils endurent présentement : car le plus meschant n’est pas tousjours le premier attrapé pour estre puni, mais de plusieurs Dieu en choisit quelques-uns pour punir, et en
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leurs personnes il fait asçavoir aux autres qu'il fera vengence, afin que tous ayent peur. Après avoir parlé des Samaritains, il wient de plus près aux Juifs mesmes.
Car pource qu'en ce temps-là dixhuit
hommes furent accablez par la cheute
d’une tour en Jérusalem, il dit que ceuxlà mestoyent pas les plus meschans de la ville : mais qu’en la mort de ceux-là tous autres ont occasion de craindre : pource que si Dieu a monstré en eux une espreuve de son jugement, les autres n’eschapperont non plus sa main, encores qu’ils soyent supportez pour un temps. Vray est que Christ ne défend pas que les fidèlés soyent songneux et attentifs à considérer les jugemens de Dieu : mais il leur enseigne de tenir cest ordre, que tous-
jours ils commencent par leurs propres
péchez : car de là il leur viendra un grand proufit, c’est qu'ils préviendront les fléaux de Dieu par une pénitence volontaire. Et à cela tend ceste admonition de sainct Paul, Ephés., V, 6, quand il dit, Que nul né vous décoyve par vaines paroles : car pour ces choses lire de Dieu vient contre les rebelles.
6 JL disoit aussi ceste similitude. Ce passage en substance revient à ce poinct, Que plusieurs sont tolérez et supportez pour un temps, lesquels seroyent bien diones de périr : et que toutesfois ils ne
. gaignent rien à la longueur du terme, s'ils
persévèrent en leur obstination. Car de là vient ceste perverse flatterie, de la-
quelle s’endurcissent les hypocrites, et devienent plus obstinez, pource qu’ils ne
MATTH, MARC
pensent point à leurs maux et péchez s’ils ne sont contraints. Et pourtant, cependant que Dieu dissimule et diffère ses chastiemens, ils se font à croire qu’il est bien content d'eux : et sur cela ils se laschent la bride plus gayement, comme s’ils avoyent accord et marché fait avec la mort et le sépulchre, ainsi que dit Isaïe, XXVIIL, 45. Voylà pourquoy $S. Paul au second chapitre des Romains, charge à bon escient contre telles gens, pource qu'ils s’amassent l’ire de Dieu jusques au dernier jour. Or nous sçavons qu'on garde aucunesfois les arbres : non pas qu’ils soyent proufitables et apportent fruit à leurs maistres : mais pource que le bon laboureur et industrieux n’espargne rien, et essaye tous moyens avant que venir à desnuer la terre ou la vigne. Par cela nous sommes enseignez quand le Seigneur ne fait pas promptement vengence des meschans, mais diffère leur punition, qu'il ruse point d’une telle patience sans grande et bonne raison. Ce qui est pour réprimer la témérité des hommes, afin que personne ne présume de répliquer contre le souverain Juge de tout le monde, s’il n’exécute pas ses jugemens tousjours d’une façon. Au reste, il est yei fait comparaison entre le maistre et le vigneron : non pas que les ministres et serviteurs de Dieu le surmontent en douceur et débonnaireté, mais pource que le Seigneur non-seulement prolonge la vie aux pécheurs, mais aussi les cultive par divers moyens, afin d’en tirer quelque meilleur fruit.
LUC XIIT.
10 Or comme il enseignoit en une de leurs synagogques au Sabbaths,
11 J'oyci une femme surveint qui avoit un esprit de maladie jà l'espace de dixhuit ans : laquelle estoit courbe, et ne pouvoil aucunement se dresser.
12 Quand Jésus l'eut veue, il l'appela à soy, et luy dit, Femme, lu es délivrée de ta maladie.
43 El meit les mains sur elle, et incontinent fut redressée, et glorifioil Dieu.
1% Mais le maistre de la synagogue malcontent de ce que Jésus avoit quari au jour du Sabbath, prenant la parole, dit à l'assemblée, I'y a six jours
COMMENTAIRES esquels il faut ouvrer: en ces jours-là venez, et soyez quaris, et non point au jour du Sabbath.
15 Dont le Seigneur luy respondit, et luy dit, Hypocrite, chacun de vous ne deslie-il pas son bœuf ou son asne de la chrèche au jour du Sabbath, et le mène boire ?
16 Et ne faloit-il point deslier de ce lien au jour du Sabbath ceste fille d'Abraham, laquelle Satan avoit liée il y a jà dixhuit ans?
17 Luy disant ces choses, tous ses adversaires estoyent confus: mais tout le peuple S’esjouissoit de toutes les choses glorieuses qui estoyent faites
par luy.
Jay avisé de mettre yei tout de suite les choses qu’on trouve par ci par là en S. Luc seul, sans aucune mention du temps : comme nous avons dit en d’autres lieux que les Evangélistes n’ont pas esté fort curieux en cest endroit. Puis après nous reviendrons tout à temps pour poursuyvre la concordance de tous les trois Evangélistes. Yei est récité le miracle d'une femme qui fut guarie, et le scandale qu'en conceurent les Juifs d’un despit, pource que le Seigneur lavoit guarie le jour du Sabbath. Sainct Luc dit que ceste femme avoit un esprit de maladie : en sorte que son corps estoit courbé, pource que les nerfs s’estoyent retirez. Veu qu’il ne détermine point autrement l’espèce de maladie, il est vray-semblable que ce westoit point un mal cognu communéement, et auquel les médecins entendissent quelque chose. Et pourtant il Pappelle Esprit de maladie. Car nous sçavons, quand les hommes sont tourmentez de maux estranges et non accoustumez, que cela se fait le plus souvent par le diable. Et d'autant plus s’est monstrée clairement la vertu divine de Christ, laquelle a triomphé de Satan. Non pas que Satan ait puissance sur les hommes à sa fantasie, mais entant que Dieu luy baille congé de leur nuire. Au reste, comme le Seigneur estant seul autheur de tous biens, veut toutesfois principalement que sa gloire soit Cognue magnifique en bénéfices ou grâces singulières et non accoustumées, qu’il fait par fois aux hommes : aussi au Contraire, il veut que la force et tyrannie de Satan soit principa-
lement considérée és fléaux extraordinaires : combien qu’il se serve aussi de luy és verges et afflictions communes, desquelles il nous chastie journellement.
12 Femme, tu es délivrée. En ce mi-
racle, comme és autres, Christ a monstré
une espreuve tant de sa puissance comme de sa grâce : car il a donné à cognoistre qu’il estoit venu pour donner secours et soulagement aux souffreteux.
Sa puissance est exprimée en ces mots, Femme, tu es délivrée : car il déclare qu'en sa main est le moyen de délivrer, voire et par authorité. Il adjouste toutesfois un signe externe, de l'usage duque nous avons traitté en un autre lieu. Quant à ce que le peuple glorifie Dieu, C’est afin que nous sçachions qu’on a clairement cognu que ceste guarison estoit un bénéfice céleste. Ce n’a donc point esté une œuvre douteuse, et de laquelle on peust parler en diverses sortes, mais laquelle présentoit suffisante et bien certaine occasion de louer Dieu. Dont est mieux cognue la malignité du maistre de la synagogue.
14 1ly a six jours. Cest habile réformateur n'ose pas reprendre apertement Christ: mais il jette le venin de son envie d’un autre costé, blasmant obliquement Christ en a personne du peuple. Et voyci une merveilleuse forcènerie de malice. I dit qu’il y à six jours ordonnez pour le Jabeur : mais combien définit-il povrement
et mal à propos ce Labourer, ou Beson-.
gner, qui n’est permis que six jours Ja sepmaine? Pourquoy ne leur défend-il aussi bien d'entrer en la synagogue, de
peur qu’ils violent le Sabbath? Pourquoy ne leur commande-il de se reposer de tous exercices de piété ? Que si ainsi est qu’il soit seulement commandé aux hommes de laisser leurs œuvres le jour du Sabbath, quel ordre y a-il de vouloir lors te- nir la grâce de Dieu liée P I leur dit qu'ils vienent les autres jours, pour estre guaris. Comme si la vertu de Dieu estoit assopie le jour du Sabbath : et si ce n’estoit pas plustost lors principalement qu’il la desploye pour le bien et salut de son peuple. Car à quelle fin se font les sainctes assemblées, sinon à ce que les fidèles ayent recours à Dieu pour requérir son aide et assistance ? Ainsi donc ce malheureux hypocrite parle de telle sorte, comme si la vraye et droite observation du Sabbath empeschoit le cours des bénéfices de Dieu, fermoit l’entrée aux hommes qu’ils ne le puissent invoquer, et les rendoit incapables d’avoir aucun sentiment de sa grâce.
A5 Hypocrite, un chacun de vous.
Christ avoit beaucoup d’argumens en main pour réfuter une si lourde malice : mais il s’est contenté de cestuy-ci seul : Si est permis de faire bien aux bestes le jour du Sabbath, que c’est renverser l’intention de la Loy, d'imaginer une observation au service à ne soulager point les enfans de Dieu. Au reste, les paroles de Christ contienent double comparaison :
asçavoir de l’asne avec une fille d'Abraham : en après d’un chevestre, duquel on lie l’asne ou le bœuf à la crèche, avec les liens de Satan, desquels il tient les hommes enserrez pour les perdre. Vous,
MATTH. MARC
dit-il, qui estes si scrupuleux observateurs du Sabbath, osez bien deslier les bœufs et les asnes pour les mener boire :
pourquoy ne me sera-il permis de faire autant de bien au peuple éleu de Dieu, mesmement quand il y a nécessité plus urgente : c’est asçavoir quand il est ques tion de délivrer quelqu'un des laqs de Sa tan? Or combien que ce meschant repreneur soit demeuré confus, et n'ait sçeu que dire, nous voyons toutesfois que Christ n’a sçeu faire œuvre ni miracle tantexcellent, queles malins n’ayent prins occasion de calomnier. Et ce n’est pas de merveilles si Satan s’est du tout employé et a fait ses efforts de renverser la gloire de Christ : veu que sans cesse il tasche d’espandre ses brouillars, afin d'obscurcir les sainctes œuvres des fidèles. [l faut noter que Christ nomme yci
file d'Abraham, ceste femme de la-
quelle le corps avoit esté asservi à Satan l'espace de dixhuit ans. Elle est ainsi nommée non-seulement pour le regard de la race : comme nous voyons que tous les Juifs indifféremment se gloritioyent de ce titre : mais pource qu’elle estoit des vrais et droits membres de l'Eglise.
Dont aussi nous cognoissons estre vray ce que dit sainct Paul, 4 Cor., V, 5, Qu’aucuns sont livrez à Satan à la destruction de la chair, afin que l’esprit soit sauvé au jour du Seigneur. Et la longue espace du temps nous monstre qu’encor que le Seigneur ne remédie pas promptement à nos misères, toutesfois il ne nous faut pas perdre espérance.
LUC XIII
31 En ce mesme jour aucuns Pharisiens veindrent, luy disans, Dépars-toy, et l'en va d'yci, car Hérode te veut tuer.
32 Adonc il leur dit, Allez, et dites à ce renard, Voyci, je jette hors les diables, et achève de donner guarison aujourd huy et demain, et au troisième jour je pren fin.
33 Mais tloutesfois il me faut marcher aujourd'huy et demain et le jour ensuyvant : car il n'advient point qu'aucun Prophète meure hors de Jéru-
salem..
On ne peut pas aussi dire certainement en quel temps adveint ce qui est yci récité, sinon qu’on voit bien que Christ pour lors fréquentoit en Galilée: comme aussi durant le temps de sa vocation il s’est plus arresté là qu’en un autre lieu. Car ces gens dont il est yci parlé, voulans bien qu’il pensast qu’ils cherchoyent son proufit, luy conseillent s’il veut sauver sa vie, qu’il sorte hors des terres d'Hérode.
On ne sçait pas de quelle affection y venoyent ceux qui luy ont donné tel conseil, sinon que ma conjecture est telle, qu’ils ont tasché de le faire retirer d’un autre costé, pource qu’ils voyoyent que la plus grande partie du peuple estoit là addonnée à Christ, tellement que la doctrine de l'Evangile estoit communéement receue.
Il faut noter qui estoyent ces bons conseillers. Sainct Luc dit que c’estoyent aucuns Pharisiens. Or nous sçavons que ceux de ceste secte-là n’estoyent point si favorables à Christ, qu’on puisse penser qu’ils ayent esté songneux de sa vie.
Quoy donc? Certes leur intention estoit de luy faire peur, afin qu’il s’allast cacher en quelque lieu. Car ils pensoyent que par ce moyen son authorité tomberoit bas en brief, et que toute sa doctrine s’en iroit en fumée. Mais cependant il nous faut considérer le premier maistre et inventeur de ce conseil, Satan. Car comme il s’est lors efforcé de rompre le cours de lEvangile en espovantant le Fils de Dieu, aussi il forge et dresse d'heure en heure de nouvelles craintes, pour faire perdre courage aux ministres de Christ, et les contraindre de demeurer tout court, ou de tourner bride.
32 Diles à ce renard. Il est certain que c’est Hérode Antipas duquel il est yci parlé. Or combien qu’il teinst de la nature du renard, et qu’il fust d’un esprit non-seulement fin et caut, mais aussi servile : toutesfoiïs je ne pense pas que Christ sous ce mot de Renard, vueille toucher yci en général les ruses et finesses dont il avoit usé en sa vie, mais seulement les secrètes menées par lesquelles il s’efforceoit de miner comme par-dessous terre la doctrine de l’Evangile, n’osant pas Vassaillir ouvertement. Car Christ signifie, Quelque fin galand et cauteleux qu’Hé-
rode soit, que toutesfois il n’y fera rien avec toutes ses ruses. Quoy qu'il machine, dit Christ, je m’acquitteray aujourd'huy et demain de la charge qui m’est donnée de Dieu : et quand la fin de ma course sera venue, lors je seray offert en sacrifice. Mais afin que nous ayons plus à clair le sens de ces mots : au premier membre Christ confesse qu’il luy faudra mourir au £roisième jour : C'est-à-dire, un peu de temps après : et en ce disant, il monstre qu’il n’y à crainte de mort qui le puisse empescher de faire son office, veu qu’il s’y présente hardiment et avec un ferme propos. En après, il dit que ce que luy allèguent comme par advertissement ces traistres, faisans bonne mine, que tout cela n’est qu’une fausse alarme pour faire peur aux petis enfans, d'autant que il n’est point en danger de mort hors de Jérusalem. Et en ce second membre il poingt vivement les Pharisiens : M'advertissez-vous, dit-il, que je me donne garde d’Hérode, vous qui devez estre mes bourreaux ? Combien que ceste reproche s’estend bien plus loin : car il ne dit pas seulement que Jérusalem est le lieu où on luy machine sa mort, mais que de long temps ceste ville-là a esté comme une caverne de brigans, où quasi tous les Prophètes ont esté esgorgez. Vray est que plusieurs ont esté mis à mort.en autres lieux, et principalement du temps que ceste cruelle diablesse Jézabel a jetté sa rage contr’eux. Mais pource qu'il n'y avoit jamais eu lieu où les Prophètes eussent esté de tout temps si mal traittez et cruellement tourmentez ,: à bon -droict Christ marque de ce reproche les malheureux habitans de la saïincte Cité. Or il est advenu le plus communéement que les Prophètes ont là esté mis à mort :
pource que d'autant que Cestoit le lieu d’où procédoit toute l’impiété qui régnoit au pays de Judée, ç’a esté aussi comme le camp auquel Dieu a voulu que ses Prophètes ayent soustenu de grans combats et rudes alarmes. Car nous sçavons d’au-
tant que la lumière de doctrine reluit plus :
fort, qu’elle presse aussi plus au vif les meschans, et qu’ils en demeurent tant plus forcenez. Mais cependant ne voylà pas un exemple horrible, que ce lieu qui
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
avoit esté éleu pour estre le cabinet et sanctuaire du service de Dieu, pour estre le domicile de la Loy et de la sapience céleste, à esté pollué non point d’un meurtre ou de deux, mais d’une continuelle tuerie des Prophètes? Certes il . appert par là combien est obstinée lingratitude du monde à rejetter la saine doctrine. Au reste, combien que lexclamation qui s'ensuit incontinent en sainct Luc, semble estre tellement conjointe, comme si Christ prenant ceste occasion, avoit sur l'heure ainsi crié et chargé contre Jérusalem : toutesfois quant à moy je
MATTH. MARC
pense plustost, pource que sainet Luc avoit dit que dés long temps Jérusalem estoit abbruvée du sang des Prophètes, et mesmes que d’aage en aage il y avoit là eu comme une briganderie exécrable dressée pour meurtrir meschamment les saincts Prophètes, que maintenant selon Sa coustume, il entrelace une sentence qui venoit à propos de cela. Car nous avons veu quelque fois ci-devant, que volontiers il met tout ensemble des propos que Christ à tenus en divers temps, et à plusieurs fois.
LUC XI
31 Et comme il parloit, quelque Pharisien le pria de disner chez luy: et Jésus y entra, et s'assit à
table.
38 Mais le Pharisien voyant cela, s’esmerveilla qu'ilne s’estoit premièrement lavé devant le disner".
39 Et le Seigneur luy dit, Mais vous Pharisiens, vous nettoyez le dehors de là coupe et du plat, mais vostre dedans est plein de rapine el meschanceté?.
40 Insensez, celuy qui a fail le dehors, n’a-il pas fait aussi le dedans?
41 Mais plustost donnez aumüne des choses présentes *, el voyci, toutes choses vous seront nettes.
1) Marc, VIX, 3. 2) Matih., XXII, 25,
Ce qui est yei récité accorde aucunement avec là doctrine que nous avons eue au XV£ chapitre de sainct Matthieu, Asçavoir que Christ, pour corriger la super- Stition du peuple, et sur tout des Scribes, a de propos délibéré mesprisé les cérémonies et observaliions inventées par les hommes, ausquelles les Juifs s’arrestoyent trop scrupuleusement. Dieu en sa Loy avoit commandé quelques certaines manières de lavemens et purifications, par lesquelles il vouloit exercer avec proufit son peuple à prétendre à la vraye pureté.
Les Juifs non contens d’une telle médiocrité, avoyent adjousté beaucoup d’autres Sortes de lavemens: et mesmement que personne ne veinst à prendre son repas, sinon que il se fust premièrement lavé de l’eau de purgation : comme sainet Marc le récite plus amplement au VIe chapitre, et il appert aussi par le second chapitre de
3) Ou, de ce que vous avez.
sainct Jehan. Or ce vice-là avoit attiré une fiance perverse, pource que ne se soucians pas beaucoup du service spirituel de Dieu, ils pensoyent estre bien acquittez, pourveu que la figure fust mise au lieu de Dieu. Christ sçachant bien que le mespris de ceste cérémonie engendreroit scandale, la laisse toutesfois, pour monstrér que Dieu ne s’arreste point à la pureté externe de la chair, mais requiert une justice spirituelle de cœur.
39 Mais vous Pharisiens. Christ ne reprend pas yei les Pharisiens, comme en sainct Matthieu et en sainct Marc, de ce qu'ils servoyent Dieu à rebours par les inventions humaines, et que par leurs traditions ils violoyent la Loy de Dieu : mais il touche seulement ceste lourde hypocrisie, qu'ils ne se soucioyent point d’avoir une pureté, sinon devant les hommes, comme s'ils n’eussent point eu à
faire à Dieu. Or ceste répréhension s’addresse contre tous hypocrites, mesme contre ceux qui establissent justice és cérémonies commandées de Dieu. Ainsi Christ comprend plus que s’il eust dit qu’en vain on sert Dieu par les traditions des hommes. Car il condamne en général cest erreur, de servir Dieu par cérémonies, et non pas spirituellement par la foy et d’une pure affection de cœur. Combien que les Prophètes eussent tousjours eu grand combat avec les Juifs touchant ce poinct, toutesfois comme Pesprit de l'homme est tousjours enclin à hypocrisie, ils estoyent demeurez obstinez en ceste resverie plene de présomption, Que les cérémonies et services externes plaisoyent à Dieu, encores qu’ils fussent faits * sans foy. Mais principalement du temps de Christ ils estoyent tellement abbrutis, qu’ils establissoyent la religion en des pures badineries seulement. Il charge donc sur les Pharisiens, lesquels s’embesongnoyent fort à laver les vaisseaux, et cependant nourrissoyent au dedans de leur cœur des ordures de rapine et malice tant puantes que rien plus. Pour monstrer leur folie et bestise, il use de cest argument, Que Dieu qui a fait le dedans de l’homme, asçavoir l’âme, aussi bien que le corps, ne se peut point contenter d’une belle apparence externe seulement. Car voylà où les hommes s’abusent principalement, c’est que ils ne pensent point avoir affaire avec Dieu, ou bien le transforment selon la vanité de leur sens:
comme s’il n’y avoit point de différence entre luy et l’homme mortel.
AA Mais plustost donnez. Christ selon sa coustume retire les Pharisiens des cérémonies, et les ramène à la charité: disant que ce n’est point l’eau qui purifie tant les personnes que les viandes, mais que c’est une prompie affection de faire bien à ceux qui sont en nécessité, Tou-
MATTH. MARC
tesfois en parlant ainsi, il ne veut point amoindrir la grâce de Dieu, ne rejetter les cérémonies de la Loy comme vaines et inutiles. Car il addresse son propos contre ceux-là seulement ausquels il semble avis que sans grand’peine ils amuseront Dieu de ces signes externes, et le payeront en belles mines : comme s’il disoit, Il n’y a rien qui sanctifie les viandes que le droit et légitime usage d’icelles. Or est-il que ceux-là usent des viandes purement et en bonne conscience, lesquels subvienent de leur abondance à la nécessité des povres. Il vaudroit donc mieux donner l’aumône de ce que vous avez devant vous, qu’en lavant serupuleusement les mains et les coupes, ne tenir conte des povres. Quant à ce que les Papistes veulent inférer de ce passage, que les aumônes sont des satisfactions par lesquelles nos péchez sont nettoyez, cela est si lourd qu’il n’y faut jà une longue réfutation. Car l'intention de Cbrist n’est point yei de déclarer quelle récompense il nous faut apporter pour obtenir rémission des péchez: mais il dit seulement que ceux-là mangent leur pain pur et net, lesquels en eslargissent aux povres.
Car je pren le mot Grec qui est yci mis, pour les choses présentes, comme aussi je l’ay traduit au texte : et non pas comme Erasme et l’ancien translateur Latin, pour ce qui reste, ou ce qui est du surplus.
Les répréhensions qui s’ensuyvent incontinent après, se pourront despescher plus proprement en un autre lieu. Car je ne pense pas que Christ estant à table ait ainsi crié contre les Scribes et Pharisiens tout d'une suite de propos: mais que sainct Luc à yci attaché ce qui avoit esté dit en un autre temps, Comme nous avons desjà monstré souvent, que les Evangélistes ne se sont pas fort arrestez à coucher les choses selon l’ordre des temps.
LUC XIV
1 11 adveint aussi que luy estant entré en la maison d'un des principaux des Pharisiens un jour de Sabbalh, pour prendre sa réfection, ils prenoyent garde sur luy.
2 Etvoyciun homme hydropique estoit devant luy.
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
3 Et-Jésus prenant la parole, parla aux docteurs de la Loy et aux Pharisiens, disant, Est-il licite de quarir au jour du Sabbath?
4 Et ils se teurent. Lors il le print, et le quarit, et le renvoya.
5 Puis leur respondant, dit, Qui sera celuy d’entre vous qui aura un asne, ou un bœuf qui chée en un puits, et ne le retirera point hors incontinent au jour
du Sabbath?
6 Æt ils ne luy pouvoyent respondre à ces choses.
Ceste histoire contient seulement un miracle que Christ feit pour corriger l’observation superstitieuse du Sabbath. Car il n’a pas voulu abolir simplement le Sabbath, comme pensent aucuns : mais seulement monstrer que les œuvres de Dieu, et les exercices de charité n’empeschent point le sainct Repos qui est commandé en la Loy. Au reste, on ne peut pas asseurer si ces gens avoyent là amené cest homme hydropique, et s'ils l’avoyent attiré tout exprès. Tant y à qu'il ne pouvoit
pas se trouver là à la table de cas fortuit,.
ni aussi entrer par force dedans une maison privée sans le congé et vouloir du maistre. Et pourtant il est vray-semblable qu’on l’avoit là attiré malicieusement pour tenter Christ : et toutesfois c’estoit nonseulement meschamment, mais aussi follement fait àeux, veu qu’ils avoyent desjà auparavant essayé ce que Christ avoit accoustumé de faire toutes fois et quantes que semblable occasion s’estoit présentée.
3 Est-il licite de quarir au jour du Sabbath? La question est, Asçavoir si de guarir un homme, est une œuvre par laquelle le Sabbath soit violé. S'ils eussent respondu que par cela l’observation du Sabbath est rompue, Christ avoit sa réplique toute preste, Que cela estoit une œuvre de Dieu, et que la Loy du Sabbath ne contient autre chose, sinon que les hommes se reposent de leurs œuvres.
Quant à ce que Christ les interrogue le premier, il le fait pour prévenir le scandale. 11 n’a donc pas tenu à luy qu’il ne les appaisast, s’ils n’eussent esté enveni-
mez d’une malice obstinée. Non pas que Christ se soit voulu assujetir à faire tousjours le semblable: car il a souvent fait ce qui luy estoit commandé du Père, sans avoir esgard au scandale qu'on en pouvoit prendre. Mais maintenant il a voulu monstrer par cest exemple, que ce n’estoit point par légèreté qu’il faisoit des miracles les jours du Sabbath, veu qu’il estoit prest de rendre raison de ce qu’il faisoit. Les autres en se taisant démonstrent qu’ils cherchoyent plustost à mordre sur Iuy, qu'à maintenir la Loy d’un bon zèle : et pourtant Christ ne se soucie point en quelle sorte ils jugent de son faict, pource que la chose estoit toute évidente, qu’ils se forgeoyent volontairement eux-mesmes un scandale.
5 Qui sera celuy d'entre vous qui aura un asne. Combien qu’ils fussent indignes que Christ prinst peine de remédier à leur scandale, il ne laisse point toutesfois de monstrer qu'il n’a rien fait contre l'observation du Sabbath. Il est vray qu’il fait cela plus pour se défendre de leurs calomnies, que pour enseigner.
Car il sçavoit bien qu’ils estoyent tant aveuglez d’une haine envenimée, qu'ils ravoyent garde de se rendre dociles et accordans à la raison: mais il a voulu triompher de leur malice, en les rendant confus, en sorte qu’ils ont esté contraints de se taire. Car s’il est permis le jour du Sabbath de donner aide aux bestes brutes, il n’y auroit point d'ordre d’en faire moins à l’homme qui est formé à l’image de Dieu.
MATTH, MARC
LUC XIV
7 Il disoit aussi aux invilez une similitude, prenant garde comme ils élisoyent les premières places à table : en leur disant,
8 Quand tu seras invité de quelqu'un aux nopces, ne l’assied point à table au premier lieu: de peur qu'il n'adviene qu'un plus honorable que toy soil invité d'iceluy :
9 Et que celuy qui aura invité et toy et luy, ne viene, ette die, Donne lieu à cestuy-ci: et que lors tu commences avec honte de tenir le dernier lieu.
10 Mais quand tu seras invité, va, et te sied au dernier lieu: afin que quand celuy qui la invité viendra, ilte die, Mon ami, monte plus haut !: lors. cela te tournera à honneur devant tous ceux qui seront assis à table avec toy.
AA Car quiconque s’eslève, sera humilié : et qui s'humilie, sera eslevé?.
12 Il disoit aussi à celuy qui l'avoit invité, Quand in fais un disner ou un souper, n'appelle point tes amis, ne tes frères, ne tes parens, ne tes riches voisins, que paraventure ils ne te convyent de leur
| part, el que la pareille te soit rendue :
13 Ainsi quand tu fais un banquet, appelle les povres, impotens, boiteux et aveugles * :
A4 El tu seras bien-heureux, pour tant qu'ils n'ont de quoy te rendre la pareille: car la pareille | te sera rendue en la résurrection des justes.
1) Prov., XXV, 7.
1 Il disoit aussi aux invitez. Nous sçavons quelle ambition régnoit és Pharisiens, et en tous les Scribes. Or comme ils vouloyent dominer fièrement sur Île reste du peuple, aussi avoyent-ils entr’eux une émulation les uns contre les autres, et c’estoit à qui seroit plus grand que ses compagnons. Car c’est une chose qu'ont tous ambitieux, qu’ils se portent envie les uns aux autres, d'autant que chacun tasche de tirer à soy ce que les autres estiment leur estre bien deu. Voyci donc les Pharisiens et Scribes, qui avoyent accoustumé de se magnifier tous également envers le peuple, mettans en avant le beau titre de ce sainct ordre, et compagnie sacrée, maintenant ils combatent entr’eux du degré d'honneur, pource que chacun s’estime digne d’avoir le premier lieu.
Christ use vci d’une similitude fort con-
2) Maith., XXII, 12. Luc, XVII, 14,
3) Tob., IV, 7. Prov., II, 9.
venable, les picquant et se mocquant de leur sotte ambition. Car si quelqu'un estant en la table d’autruy, prend le premier lieu, et que puis après il faille qu’il descende pour faire place à un plus honorable que luy, il y aura de la honte pour juy, quand le maistre de la maison le fera descendre plus bas. Il ne se peut faire qu’il n’en adviene autant à {ous ceux qui s’ingèrent par présomption pour se faire valoir par-dessus les autres: pource que Dieu les abbaissera honteusement, Car il nous faut entendre que Christ ne parle pas yei d’une modestie civile et externe. Et aussi nous voyons souvent que .
les plus orgueilleux sont les plus humbles en cest endroit, et monstrent avoir une grande honnesteté et modestie civile, comme on dit. Mais par une similitude prinse d’une chose qui se fait entre les
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
hommes, il nous veut enseigner quels nous devons estre au dedans devant Dieu : comme s’il disoit, S'il advient qu’un homme estant invité au banquet, pour s’estre follement avancé de prendre le plus haut lieu soit renvoyé au plus bas, il aura si grand’honte qu’il voudroit n’estre ja- mais monté si haut. Afin doncques qu’autant ne vous en adviene devant Dieu, et que pour punir vostre arrogance, il ne vous remplisse d’ignominie extrême, rangez-vous volontairement à estre humbles et modestes.
14 Quiconque s’eslève, sera humilié.
Ceste sentence monstre que le propos précédent de Christ s’entendoit d’ambition. Car il ne parle point yci de ce qui se fait volontiers entre les hommes en leur conversation commune : Mais il nous propose Dieu comme juge, qui résiste aux orgueilleux et rabbaisse les sourcils des braves : et au contraire, donne grâce aux humbles, Pseaume XVI, 27. L’Escriture est plene de semblables tesmoignages, Que Dieu est ennemi de tous ceux qui se veulent eslever : comme aussi il est vray que tous ceux qui s’attribuent quelque chose, luy font la guerre. Car voylà que c’est qu'orgueil : asçavoir quand nous nous glorifions des dons de Dieu, tout ainsi que s’il y avoit en nous quelque excellence pour laquelle nous peussions estre estimez comme de nostre droict : aussi au contraire, humilité ce n’est pas seulement de baisser la teste, et contrefaire Phumble par mines externes, mais C’est un vray anéantissement et sans fard : asçavoir quand en sentant à bon escient en hous-mesmes nostre infirmité et petitesse, fous ne présumons rien de nos personnés, sçachans que s’il y a quelque chose de bon en nous, c’est par la seule grâce de Dieu.
19 Quand tu fais. Ceux qui pensent qué Christ vueille yci condamner simplement tous banquets que font les parens et amis les uns aux autres, ostent une partie de Phonnesteté qui est en la conversation
humaine. Car ce seroit une chose non pas tant sévère que barbare, d’empescher le recueil des parens à boire et à manger, et n’y recevoir que les estrangers. Et aussi intention de Christ n’a point esté de
nous retirer de toute gracieuseté, mais seulement de monstrer que les façons de faire receues entre les hommes par civilité, ne servent de rien pour prouver que nous ayons charité. Car comme ce n’est pas libéralité, mais plustost une manière d'usure, quand nous faisons quelque plaisir aux riches, desquels nous espérons recevoir bonne récompense, ainsi le recueil et la caresse que nous faisons à nos amis, espérans qu'ils nous rendront la pareille, ne vienent point en conte devant Dieu, et ne méritent pas d’estre attribuez à charité. Sije donne à souper à mes parens ou à mes amis riches, c’est une humanité qu'on ne doit pas condamner, mais laquelle toutesfois ne suffira point pour prouver que je suis charitable. Car nous voyons souvent des gens qui ne cherchent autre chose que leur proufit, et qui sont du tout addonnez à eux-mesmes, lesquels toutesfois n’espargnent rien pour bien traitter leurs amis. Que sera-il donc question de faire? Certes il te sera permis de festoyer les riches, en telle sorte que cependant tu n’oublies pas le soin des povres. Tu pourras banqueter avec tes amis et cousins, pourveu que tu ne rejettes point les estrangers, s’ils sont povres, et tu as la puissance de subvenir à leur nécessité. En somme, le sens de ce passage est, Que ceux qui font bien à leurs parens et amis, et cependant sont chiches envers les povres, ne méritent aucune louange, pource que ils n’exercent pas charité, mais regardent seulement à leur proufit particulier, ou servent à leur ambition. Christ addresse nomméement son propos à son hoste qui l’avoit invité, lequel il voyoit estre trop addonné à magnificence et pompe, et chercher tellement d'acquérir la bonne grâce des riches, qu’il ne luy chaloit pas beaucoup des povres.
Parquoy en la personne d’un homme ceste répréhension s’addresse contre tous ceux qui despendent leurs biens par ambition pour se monstrer, ou qui demandent qu’on leur rende la pareille: et cependant ne laissent rien de reste pour les povres:
comme s'ils craignoyent de perdre en donnant quelque chose libéralement. Et pourtant Christ dit que ceux-là sont bienheureux qui exercent libéralité, n’at-
tendans point de récompense en ce mon-|nez d’ambition, cherchans la réputation de. Car il est tout clair que ceux-là | entre les hommes, ne doyvent pas attenregardent à Dieu: mais ceux qui ont leur | dre rétribution de Dieu.
proufit devant les yeux, où qui sont me-
MATTH. XXII
À Lors Jésus respondant leur parla derechef en similitudes, disant,
2 Le Royaume des cieux est semblable à un Roy, qui feit les nopces de son fils ?.
3 El envoya ses servileurs pour appeler ceux qui avoyent esté conviez aux nopces : mais Ùs n’y voulurent point venir.
4 Derechef il envoya d'autres serviteurs, disant, Dites à ceux qui estoyent conviez, V'oyci, j ay appareillé mon disner : mes taureaux el mes bestes engraissées sont tuées, et tout est prest, venez aux nopces.
5 Mais iceux n'en lenans conte s'en allèrent, l’un en sa métairie, et l'autre à sa marchandise.
6 Et les autres prindrent ses serviteurs, et les outragèrent, et les tuerent.
1 Quand le Roy l'entendit, il fut courroucé, el y envoya ses gendarmes, el ruina ces homicides-là, et brusla leur ville.
8 Alors dit à ses serviteurs, Or bien, les nopces sont apprestées, mais ceux qui en ont esté conviez wen ont pas esté dignes.
9 Allez donc aux carrefours des chemins, et tous ceux que vous trouverez, appelez-les aux nopces.
10 Adonc ses serviteurs sortirent aux chemins, et assemblerent tous ceux qu'ils trouvèrent tant bons que mauvais: tellement que le lieu des nopces fut rempli de gens assis à table.
A1 Et le Roy y estant entré pour veoir ceux qui estoyent assis à lable, veit là un homme qui n’estoit pas vestu de robbe de nopces.
12 Et luy dit, Ami, comment es-
1) 4poe., XIX, 9.
MARC
LUC XIV
15 Et un de ceux qui estoyent ensemble assis à table, ayant ouy ces choses, luy dit, Bien-heureux sera celuy qui mangera du pain au Royaume de Dieu.
16 Ætil luy dit, Un homme Jeit un grand souper, et il y appela beaucoup de gens.
17 Et envoya son serviteur à l'heure de souper, dire à ceux qui estoyent invilez, Venez, car tout est desjà prest.
18 Mais ils commencèrent tous d'un accord às’excuser.
Le premier luy dit, Jay acheté un héritage, et jay besoin de partir pour l'aller veoir: je te prie aye moy pour excusé.
19 Et l’autre dit, J'ay acheté cinq couples de bœufs, el y vay pour les esprouver, je de prie aye moy pour ex-
| cusé.
20 Et l'autre dit, J'ay pris femme en mariage, et pourtant je n'y puis aller.
21 Ainsi le servileur s’en retourna, et annonça ces choses à son maistre. Alors le Père de famille courroucé dit à son serviteur, Va vistement aux places et aux rues de la ville, et amène céans les povres, et impotens, et boiteux, el aveugles.
22 Et le serviteur dit,
Maistre, il a esté fait ainsi que tu as enjoint, el encores y a-il place. |
93 Et le maistre dit au
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
tu entré yci sans avoir la robbe de nopces ? et il eut la bouche close.
13 Adonc le Roy dit aux serviteurs, Liez-luy les pieds et les mains, et le jettez és ténèbres de dehors : là il y aura pleur et grincement de dents.
1% Car plusieurs sont appelez, mais peu sont éleus.
1) Matth., VIN, 12, et XIII, #2. XXV, 30.
À Lors Jésus respondant leur parla.
Combien que S. Matthieu récite ceste parabole avec d’autres propos que Christ teint environ la dernière feste de Pasques, toutesfois pource qu’il ne spécifie point de certain temps, et S. Luc dit nomméement que Christ teint ce propos estant assis à table chez le Pharisien, il n’a semblé meilleur de suyvre cest ordre.
Sainet Matthieu ayant ce but de monstrer . pour quelles causes les Scribes estoyent envenimez contre Christ d’une rage mortelle, a bien proprement mis ceci au rang de ses propos qui leur estoyent odieux, et l’a couché avec le reste, sans avoir esgard à l’ordre du temps. Or il faut noter ce que $S. Lue touche, Que l’un de ceux qui estoyent assis à table, ayant dit que Bien-heureux est celuy qui mangera du pain au Royaume de Dieu, Christ print de là occasion de reprocher aux Juifs leur ingratitude. Combien qu'il n'y ait pas grande apparence qu’un ami familier du Pharisien ait deslasché ce propos par. un droit sentiment et vraye affection de crainte de Dieu, je ne pense pas toutesfois qu’il l'ait dit par mocquerie: mais comme les gens qui ont quelque légère cognoissance de la foy, et ne sont pas manifestes contempteurs de Dieu, ont accoustumé en beuvant de jaser à leur aise de la vie éternelle, je pense que cestuy-ci a jetté à la traverse ce propos de la béatitude à venir, afin de tirer quelque response de Christ. Et aussi les mots dont il use monstrent qu'il ne sentoit rien que grossier et terrestre. Car il n’use pas de ce terme Manger du pain, par métaphore, pour, Avoir la gloire éterpelle: mais il semble qu’il imaginoit un estat je ne sçay quel, rempli de joye et