POLE ANNE
pas que selon l'Esprit de Divinité il les
recognusi tous pour brebis : mais selon qu’i il € estoit homme, il juge suyvant ce qui luy apparoissoit “présentement à P’œil.
Car c’estoit un assez grand indice de crainte de Dieu, de laisser leurs propres maisons, et courir en troupes au Prophète de Dieu, combien que de propos délibéré il cherchast de se cacher d'eux.
D’avantage, il faut noter que Jésus-Christ a eu esgard à la qualité de la charge que Dieu son Père luy avoit baillée. I luy estoit enjoint de faire office de Docteur : il devoit done pour un temps tenir du troupeau de Dieu et de l'Eglise tous les Juifs, jusques à ce qu’ils s'en estrangeassent eux-mesmes. Au reste, ceste affection de compassion a surmonté en Christ, tellement qu'estant lassé luy et ses disciples, et abbatu de continuel travail, il ne s’est point toutesfois espargné. Il avoit cherché quelque repos et relasche, et ce non point tant pour soy que pour ses disciples, toutesfois pource que la nécessité et le devoir de son office l'appelle à un nouveau labeur, il s’employe volontiers à enseigner les tourbes, mettant arrière ceste considération particulière de donner repos au corps. Maintenant, combien qu’il ait despouillé ses affections, lesquelles il avoit entant qu’il estoit homme mortel, il n’y a point de doute toutesfois qu’il ne regarde d’enhaut les povres brebis despourveues de pasteur, pour en avoir pitié, pourveu qu’elles cherchent remède à leur nécessité. Sainct Marc dit qu'il leur enseigna plusieurs choses:
c’est-à-dire qu'il les prescha long temps, tellement qu’ils en pouvoyent rapporter grand proufit. Sainet Luc dit, Qu'il leur parloit du règne de Dieu : ce qui vaut autant. Sainct Matthieu ne fait mention que des miracles : asçavoir pource qu'ils
estoyent plus propres à acquérir authorité à Christ entre le peuple : mais il faut bien présumer que Jésus-Christ n’a point; n omis la doctrine, laquelle tient le premier + et principal lieu.
15 Et comme le soir venoit. Les disciples estoyent desjà frustrez de leur attente, et maintenant ils voyent Christ estre du tout addonné à enseigner : d’au-
[tre part aussi la multitude estoit telle-
ment ravie d’un désir d'apprendre, qu’elle ne pense point à s’en retourner. Pour ceste cause ils admonestent Christ de laisser aller le peuple aux villages prochains pour satisfaire à la nécessité naturelle et repaistre leurs corps. Or Christ avoit tout exprès différé jusques alors le miracle que il délibéroiït de faire : premièrement afin que les disciples estans petit à petit resveillez à la considération d’iceluy, en feissent mieux leur proufit.
En après, afin que mesmes la circonstance du temps nous enseignast, combien qu’il ne préviene pas tousjours les nécessitez des siens, et aussi qu’il n’y remédie pas promptement, que toutesfois il ne les abandonne jamais pour n’avoir point soin d'eux : mais qu’il ha tousjours en sa main les moyens de leur aider, lesquels il met en avant au besoin.
16 Donnez-leur vous-mesmes à manger, etc. Pource qu'on trouvera amplement lexposition. de.ce..miracle sur le
sixième chapitre de sainet Jehan, de peurd“ € : |
que la répétition soit ennuyeuse aux lecteurs, j'aime mieux qu’on ait là recours.
Toutesfois afin que ce passage ne demeure totalement sans aucune interprétation, j'en feray un brief recueil. Christ jusques à présent s’estoit employé à repaistre les âmes : maintenant il est en son office de Pasteur jusques à avoir soin mesmes des corps. Et par cela il conferme ce qu'autresfois il avoit dit, Qu’à ceux qui cherchent le Royaume de Dieu, et la justice d’iceluy, les autres choses aussi seront adjoustées, Matthieu, VE, 33. Vray est qu’il ne faut pas espérer que tousjours Christ fournisse viande à ceux qui auront faim et seront souffreteux, par le mesme moyen qu’il a fait yei: tant y a toutesfois qu’il ne laissera jamais les siens despourveus de moyens de vivre, qu’il ne leur
AU
tende la main d’enbaut, quand il verra qu'il sera besoin de remédier à leurs nécessitez. Au reste, ceux qui voudront avoir Jésus-Christ pour leur nourricier ou proviseur, qu’ils apprenent quant et quant de n’appéter point les morceaux délicats, et
friandises exquises : mais de se contenter.
de pain d'orge. Quant à ce que Christ à commandé que le peuple Ss’asseist par rangées, il l’a fait premièrement afin que quand ïls seroyent ainsi arrangez par bandes, le miracle en fust tant plus évident. Secondement, afin qu’on peust plus aiséement nombrer les personnes : et qu’en se regardant les uns les autres, chacun rendit tesmoignage à son compagnon de ceste grâce céleste. Tiercement, pource qu’il voyoit les disciples en peine
et estonnez, il a voulu esprouver leur
obéissance, en leur commandant une chose qui estoit ridicule de prime face.
Car veu qu’il n’y avoit aucune provision de viandes, c’estoit merveilles à quel propos Christles faisoit arranger, comme pour leur faire un banquet. Il y a mesme raison à ce qui s'ensuit, qu’él leur donna les pains, afin que ceste multiplication admirable se feist entre leurs mains, et que par ce moyen ils fussent ministres de la vertu divine de Christ. Car Christ ne se contentant point de leur faire veoir de leurs propres yeux sa vertu, a voulu mesmes qu'elle passast par leurs mains, et qu'ils la touchassent. Deux cents deniers, selon la supputation qu’en fait Budée, valent environ trente quatre livres de France. Ainsi les Apostres estiment environ un liard de pain pour homme, à en bailler à chacun un petit. Or puis qu'ils avoient taxé si haut le pain qu’il faloit pour repaistre bien légèrement un si grand peuple, leur obéissance mérite bien grande louange, quand suyvans simplement ce que Christ leur commande, ils remettent l'issue en sa main.
19 Rendit grâces, etc. Le mot dont use yci PEvangéliste, signifie proprement Bénir : mais il se prend yci, comme en beaucoup de autres lieux, pour Rendre grâces : et Bénédiction, pour Action de grâces. Christ nous à yci enseigné par son exemple, que nous ne pouvons user des viandes sainctement et purement, si nous
n’en faisons recognoissance à Dieu, de la main duquel elles procèdent. Et pourtant sainct Paul dit, 4 Timothée, IV, #4, que tout ce que Dieu nous donne pour nostre nourriture, est sanctifié par la Parole et par oraison, En ce disant, il signifie que les hommes brutaux, lesquels ne considèrent point par foy la bénédiction de Dieu, et ne la magnifient par action de grâces, souillent et polluent des ordures de leur infidélité, tout ce qui estoit pur de nature : et au contraire, qu’ils sont polluez et souillez par la viande laquelle ils avallent, pource qu'aux infidèles rien n’est pur ne net. Ainsi donc Christ à yci enseigné aux sièns la manière d’user des viandes deuement, afin qu’ils ne profanent les biens de Dieu et leurs propres personnes, de un sacrilége et ingratitude détestable. Les yeux levez au ciel, monstrent une affection de prier ardente et bien attentive : non pas que il soit nécessaire d’avoir ceste contenance toutes fois ét quantes que nous prions : mais pource que le Fils de Dieu n’a pas voulu mespriser les cérémonies et façons externes propres pour aider à nostre infirmité. Joint aussi que d’eslever les yeux au ciel, cela est un aiguillon convenable pour resveiller et picquer nostre tardiveté, quand nos esprits sont par trop arrestez et fichez en terre.
20 Recueillirent le résidu des pièces de pain, douze, etc. C’estoit bien pour esclarcir et monstrer la grandeur du miracle, quand après qu'une si grande multitude a esté rassasiée, les reliefs montent encores douze fois plus que ce qui avoit esté mis entre leurs mains du commencement. Car par ce moyen ils ont tous cognu que Christ par sa vertu nonseulement leur avoit de rien créé des viandes assez pour les nourrir à lheure présente, mais avoit mesmes pourveu à leur nécessité à-venir, si besoin eust esté.
En somme, Christ a voulu que le miracle estant parachevé, il y eust encores un tesmoignage évident d’iceluy, lequel, estans repeus, ils peussent contempler à loisir. Au reste, combien que Christ ne multiplie pas tous les jours les pains, et ne nourrisse pas les hommes sans le tra-
| vail de leurs mains, ne sans le labourage
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
des champs, si est-ce {outesfois que le fruit de ceste histoire s’estend jusques à nous. Car il ne tient qu'à nostre nonchalance et ingratitude que nous n’appercevons manifestement comment Dieu par sa bénédiction multiplie le blé, afin qu’il puisse servir à nostre nourriture. Quand aussi estans suffisamment repeus, il reste encores du revenu de l’année assez pour les semences, il n’y a celuy de nous qui ne cognust bien en son endroit que cela
ne se fait point sans un accroissement d’enhaut, s'il n’y avoit en nous ceste maudite perversité qui nous aveugle les yeux tant de l'esprit que du corps, afin qu'ils ne voyent une œuvre de Dieu toute manifeste. Or Christ a voulu yci faire sçavoir aux hommes, que comme toutes choses luy ont esté données en main de Dieu son Père, ainsi les viandes desquelles nous sommes nourris, nous procèdent de sa grâce.
MATTH. XIV
22 Incontinent ‘après , Jésus contraignit ses disciples de monter en la nasselle, et de passer outre devant luy, cependant qu'il donneroil congé au peuple.
23 Et quand il leur eut donné congé, il monta en la montagne pour estre à son privé, afin de prier : le soir venu, il estoit là seul.
24 Or la nasselle estoit jà au milieu de la mer, tormentée des ondes :
car le vent estoil contraire.
25 Et à la quatrième veille de la nuict, Jésus veint à eux, cheminant sur la mer :
26 Lequel les disciples voyans cheminer sur la mer, furent troublez, disans, C’est un fantosme : et de crainte s’escrierent.
21 Mais incontinent Jésus parla à eux, disant, Asseurez-vous : ce suis-je, ne craignez point.
28 Et Pierre luy respondant dit, Seigneur, si c'est toy, commande que j'aille à toy sur les eaux.
29 Il dit, Vien. Et Pierre descendu de la nasselle, chemina sur les eaux pour aller à Jésus.
30 Mais voyant le vent fort, il eut peur : et comme il commencoil à enfoncer, il se escria, disant, Seigneur, sauve-moy.
31 Et incontinent Jésus estendit sa main, et le print, luy disant, Homme de petite foy, pourquoy astu douté?
32 Et quand ils furent montez en la nasselle, le vent se appaisa.
33 Lors ceux qui estoyent en la
MARC VI
45 Incontinent après cela il feit monter ses disciples en la nasselle, et allérent devant luy outre la mer vers Bethsaida, cependant quil donneroit congé au peuple.
46 Et quand il les eut renvoyez, il s’en alla en la montagne pour prier.
47 Le soir venu, la nasselle estoit au milieu de la mer : et il estoit seul sur la terre.
48 El veitl qu'its avoyent peine à tirer (car le vent leur estoit contraire). Et environ la quatrième veille de la nuict, il veint à eux, cheminant sur la mer el les vouloit passer.
49 Mais quand is le veirent cheminer sur la mer, ls cuidèrent que ce fust un fantosme : dont ils s’escrièrent :
50 Car ils le voyoyent tous, et furent troublez :
mais incontinent il parla à eux, et leur dit, Asseurez-vous, C’est moy, ne craignez point.
:51 Adonc il monta en la nasselle vers eux, et le vent cessa : dont ils s’estonnérent beaucoup plus Jort, et s’esmerveillèrent.
52 Car ls navoyent
LUC
nasselle veindrent et l'adorèrent, | point entendu le faict des disans, Vrayement tu es Fils de \pains, d'autant que leur
Dieu.
92 Jésus contraignit, etc. I] faloit bien qu’il les contraignist : car jamais autrement ils ne l’eussent laissé pour tirer d’un autre costé. Or ils monstrent en cela la grande révérence qu’ils luy portent, quand contre leur propre avis ils se rangent à son commandement, et luy obéissent. Et certes c’estoit une chose qui sembloit bien estrange, qu’il demeurast seul en un lieu désert, lors que la nuit approchoit fort. D’autant plus donc leur docilité est à louer, quand ils se arrestent plus à lauthorité du Maistre céleste,
qu’à ce qui leur pouvoit sembler raisonnable au contraire. Et de faict nous n’obéissons pas à Dieu entièrement ainsi qu’il appartient, si nous ne suyvons simplement tout ce qu’il nous commande, encores que nostre sens y résiste tant et plus. Il est vray que Dieu de son costé ha tousjours bonne raison en tout ce qu’il fait : mais il nous la cache pour un temps, afin que nous apprenions de n’estre point sages en nous-mesmes, mais de dépendre totalement de son bon plaisir.
Ainsi Christ a contraint ses disciples de passer outre, afin de les accoustumer à ceste règle d’obéissance que nous avons dite. Il n’y a point de doute aussi qu’il a voulu par ce moyen se faire chemin pour Je miracle que nous verrons tantost après.
23 Et il monta seul, etc. X est vraysemblable que le Fils de Dieu, qui n’ignoroit pas la tempeste qui devoit survenir, n’a pas oublié en ses prières le salut des siens. Toutesfois c’est merveilles de ce qu’il n’a plustost prévenu le danger, que de s’occuper à prier Dieu. Mais pour faire entièrement office de Rédempteur, il s’est monstré estre véritablement Dieu et homme, et a monstré les tesmoignages et de lune et de l’autre nature, ainsi qu’il venoit à propos. Combien qu'il eust toutes choses en son gouvernement, toutesfois il s’est monstré homme quant à prier : et il n’a point fait cela par feintise, mais à monstré une droite affection humaine d’aour envers nous, Sa majesté Divine s’est
cœur estoil aveuglé*.
1) Ou, estourdi,
reposée ou cachée aucunement en cest endroit, laquelle s’est finalement puis après monstrée en son temps: Au reste, ce qu'il est monté en la montagne, ça esté pour le regard de la commodité du lieu, afin de s’addonner à prier plus à loisir, hors de tout bruit. Nous sçavons que pour les plus petis empeschemens, Pardeur de prier Ss’esvanouit en nous, ou pour le moins se abbajSse et refroidit. Et combien que Christ ne ait point esté entaché de ce vice, toutesfois il à voulu monstrer par son éxemple, que nous devons songnéusement aviser d’user de tous moyens et aides, pour desvelopper nos entendemens de tous les lags de ce monde: afin qu’estans bien à délivre, nous regardions droit au ciel. Or est-il que les lieux solitaires et la reétraitte servent beaucoup à cela, afin que cetix qui se disposent à prier, ayans Dieu seul pour tesmoin, s’esveillent tant mieux, desployent tout leur cœur comme en son séih, S’examinent tant plus songneusement, et finalement considérans qu'ils ont affaire à Dieu seul, qu’ils eslèvent leurs entendemens et pensées par-dessus eux-mesmes.
Il faut toutesfois noter qu’il n’a pas voulu yei mettre une loy perpétuelle et générale, comme s’il n’estoit permis de prier, sinon estans retirez à part tous Seuls. Car S.
Paul en la 1re à Timothée, If, nous commande de lever les mains pures en tous lieux: et Christ luy-mesme a quelque fois prié en présence dé gens, et aussi a enseigné ses disciples de Ss’assembler ensemble pour faire prières communes.
Mais ceste liberté de prier en tous lieux, n’empesche point que nous n’usions aussi de prières secrètes en temps propre.
24 Or la nasselle estoit, etc. Les lecteurs trouveront ceste histoire exposée par moy au sixième chapitre de sainct Jehan : et pourtant je seray yci plus brief.
Ce que Christ a souffert que ses disciples fussent pour quelque temps démenez par la tormente de la mer avec danger, il l'a fait afin que puis après ils fussent
en ot ns lo
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
mieux disposez et plus attentifs à recevoir laide qu’il leur a apportée, Car le vent contraire se leva environ la minuit, ou mesmes un peu devant: et Christ ne se monstre à eux qu'à la quatrième veille :
c'est-à-dire, tout au plus trois heures devant le jour. Ainsi doncques, leurs bras n’ont pas eu plus de peine à tirer l’aviron, que leur foy à résister aux espovante- Mens qui les esbranloyent et abbatoyent quasi du tout. Au reste, veu que la nécessité mesme les incitoit et pressoit à désirer la présence de leur Maistre, ç’a esté une grande stupidité à eux de se troubler quand il se monstre, comme si c’eust esté quelque fantosme. Voylà pourquoy sainct Mare dit que leur cœur estoit aveuglé, et qu’ils n’avoyent point entendu le faict des pains. Car ce miracle-là les avoit suffisamment enseignez que Jésus-Christ n'est point despourveu de vertu Divine pour aider les siens, et que il est songneux à les secourir en temps et lieu. A bon droict doneques les disciples sont yci blasmez de stupidité et faute de sens, entant que il ne leur souvient point incontinent de ceste vertu céleste, de laquelle le jour dé devant ils avoyent veu un tesmoienage si notable, lequel ils devoyent encores avoir devant les yeux. Vray est que leur tardiveté et nonchalance estoit bien cause de ce qu’ils se trouvoyent ainsi estonnez. Car ils n’avoyent pas fait leur proufit des miracles précédens comme il faloit. Toutesfois ils sont yci principalement reprins et blasmez d’aveuglement, de ce qu’ils avoyent desjà mis en oubli un miracle dont la mémoire estoit toute fraische: ou plustost de ce qu'ils n’avoyent point applicqué leur entendement à considérer la divinité de Christ, de laquelle ils avoyent veu un beau miroir en la multiplication des pains. Toutesfois les paroles de sainct Marc contienent deux points. Premièrement, qu’ils n’avoyent point bien considéré la gloire de Christ, qui s’estoit monstrée en multipliant les pains. Secondement, il rend la raison de cela: asçavoir d'autant que leur cœur estoit aveuglé. Ce qui semble estre adjousté, non-seulement pour monstrer la grandeur de la faute des disciples, mais aussi afin que nous estans advertis de la cor-
ruption de nostre entendement, demandions à Dieu qu’il nous baille d’autres meilleurs veux. C’estoit certes, comme je vien de dire, une ignorance trop brutale aux Apostres, de ne cognoistre point la vertu de Dieu si évidente, qu’ils la pouvoyent quasi toucher au doigt. Toutesfois pource que c’est une maladie commune à tout le genre humain, sainct Marc fait expressément mention d Aveuglement, afin que nous sçachions que ce n’est pas une chose nouvelle, qu’en des œuvres de Dieu toutes manifestes, les hommes n’y voyent rien non plus qu’aveugles, jusques à ce qu’ils soyent illuminez d’enhaut: comme aussi Moyse le disoit, Deéutér., XXIX, 4, Le Seigneur ne t'a point donné un cœur pour entendre. Le mot de Cœur, combien qu’il signifie souvent la volonté et le siége des affections, toutesfois il se prend yei comme au passage de Moyse que je vien d’alléguer, asçavoir pour l'esprit et l’entendement.
27 Mais incontinent Jésus parla. Pource que Christ nest point cognu Libérateur quand il se présente de faict et visiblement, il use de parole, envers ses disciples, pour se faire cognoistre à eux.
Au reste, l’asseurance à laquelle il les exhorte, il la fonde sur sa présence :
comme s’il disoit qu’ils ont suftisante occasion et matière de bien espérer, puis que ils le voyent présent avec eux. Mais pource que desjà leurs esprits estoyent préoccupez de frayeur, il met peine premièrement de la corriger, afin qu’elle n’empesche ou retarde leur fiance : non pas qu’il leur ait esté possible d’estre du tout confits en joye, sans sentir rien de crainte: ains pource qu’il faloit nécessairement appaiser ceste crainte qui les avoit entièrement saisis, afin qu’elle n’estouffast toute fiance. Or combien que la voix du Fils de Dieu soit mortelle, et sa présence espovantable aux réprouvez, toutesfois l'effet d’icelles nous est bien yci descrit autre énvers les fidèles: asçavoir qw’elles font qu’une paix spirituelle règne dedans nos cœurs, et une asseurance vertueuse, afin que nous ne SuCcombions aux frayeurs et eSpovantemens de la chair, Mais voylà qui estcause de tant
de troubles esgarez, de tant d’esmotions soudaines etestourdies qui nous tormentent: nous sommes si ingrats, malins et mescognoissans, que nous ne faisons point servir de boucliers les bénéfices innumérables que nous avons receus de Ja main de Dieu: lesquels si nous faisions valoir comme il appartient, en les considérant bien, nous aurions assez de quoy nous fortifier et tenir fermes. Au reste, combien qu'alors que Christ est apparu il fust temps qu’il déclarast et montrast son aide, si est-ce toutesfois que la tempeste n’a pas esté appaisée incontinent, jusques à ce que les disciples ayent esté mieux resveillez, tant à désirer comme à espérer sa grâce. Ce qui est bien à noter, afin que nous sçachions que ce n’est pas sans cause que souventesfois le Seigneur diffère de nous monstrer le salut et secours qu’il ha tout prest en sa main.
28 Et Pierre luy respondant. La condition qu'ilmet, monstre que sa foy n’estoit point encores bien meure. Sè c’est toy, dit-il, commande que j'aille, etc.
Mais il avoit bien ouy Christ parlant:
pourquoy donc dispute-il encores en soymesme par doute et incertitude ? Cependant en ceste foy tant petite et débile, il met hors une flamme d’un souhait inconsidéré. Car il devoit plustost se mesurer selon sa portée, et demander à Christ accroissement de foy, afin qu’estant conduit, guidé, et gouverné par icelle, il peust traverser et mers et montagnes. Mais n'ayant point les ailes de la foy, il voudroit voler à son plaisir: et combien que la voix de Christ n’ait point encores une droite fermeté en son cœur, il voudroit néantmoins que les eaux fussent fermes sous ses pieds. Toutesfois il n’y à point de doute que le commencement de ceste affection procédoit d’une honne source :
mais pource qu’elle tomboit en un excès vicieux, elle perd la louange d’estre bonne. Dont il advient aussi que Pierre incontinent porte la peine de sa témérité.
Et pourtant, que les fidèles ayans cest exemple devant les yeux, apprenent à se donner garde de trop grande hastiveté.
En quelque lieu que le Seigneur nous appelle, nostre devoir est d'y courir vaillamment: mais quiconque passe outre, sen-
tira finalement par une mauvaise issue,
que c’est de s’avancer outre ses limites.
Toutesfois on pourroit demander pourquoy Christ accorde au désir de Pierre:
car en ce faisant il semble qw'il l'approuve. Mais la solution est aisée, Que Dieu souvent nous fait plus grand proufit en nous refusant ce que nous demandons:
et que néantmoins aucunesfois il nous l'accorde, afin que par expérience nous Soyons tant mieux COnvaincus en nousmesmes de nostre folie. Suyvant cela Dieu en ottroyant journellement à ses fidèles plus qu’il ne leur est proufitable, il les duit et façonne pour l’advenir à se tenir en sobriété et modestie. D’avantage, cela a servi à Pierre et aux autres, et nous sert encores aujourd’huy. La vertu de Christ a reluy plus clairement en la personne de Pierre, quant il le prend avec S0Y, que s’il eust luy tout seul cheminé sur les eaux. Cependant Pierre cognoist, et les autres aussi voyent à :
l'œil, pource qu’il ne s’arreste pas d’une ferme foy, et ne s’appuye en la parole du Seigneur, que la vertu invisible de Dieu, laquelle auparavant affermissoit les eaux, vient à s’escouler et esvanouir. Toutesfois Christ le traitte bien doucement, ne permettant point qu'il enfondre du tout en l’eau, et se noye. L’un et Pautre nous advient encores tous les jours: car tout ainsi que Pierre a commencé à enfoncer si tost qu'il a esté saisi de crainte : ainsi les vaines et folles pensées de la chair font qu’à tous coups nous défaillons au milieu des affaires, comme si nous estions plongez en l’eau jusques par-dessus la teste. Cependant le Seigneur: pardonne à nostre intirmité, et nous tend la main, afin que les eaux ne nous engouffrent du tout. Il faut aussi noter que Pierre voyant la fascheuse issue de sa témérité, et qu’il s’en estoit mal trouvé, ha recours à Ja miséricorde de Christ. Et pourtant, encores que nous portions la punition de nos fautes et démérites, il nous faut recourir à Iuy, afin qu'ayant pitié de nous, H y mette le remède duquel nous sommes indignes.
31 Homme de petite foy. Christ par sa bonté sauve tellement Pierre, que cependant toutesfois il ne le nourrit point