SUR L'HARMONIE
en son vice par dissimulation. A ceste fin tend la réprébension dont il use yci, par laquelle il blasme limbécilité de sa foy.
Toutesfois on pourroit demander si toute crainte est signe de faute de foy: car il semble que Christ par ces paroles vueille signifier que doute et crainte ne peuvent avoir lieu où la foy règne. Je respon que Christ reprend yei une manière de douter ‘quiestoit directement contraire à la foy.
Il se pourra bien faire qu’un homme doutera sans vice: asçavoir quand il n’ha point encores de certitude de son affaire par la parole de Dieu. Mais c’estoit bien autre chose de Pierre, lequel estant muni du commandement de Christ, et ayant desjà expérimenté sa vertu, s’eslongne de ces deux fermes appuis, et tombe en une crainte vaine et perverse.
MATTH. XIV
34 Puis estans passez outre, ils veindrent en la contrée de Génézareth.
35 Et quand les hommes de ce lieu-là l'eurent recognu , ls envoyèrent par toute la contrée d’alentour, et luy présen-
linent,
ÉVANGÉLIQUE. h09
53 Ceux qui estoyent en la nasselle.
Je pense que ceci s'entend non-seulement des disciples, mais aussi des basteliers, et autres gens qui s’estoyent mis en la nasselle. Ainsi donc ceux qui ne lavoyent point encores avoué pour leur Maistre, en un moment le recognoissent estre le Fils de Dieu. Par lequel terme ils luy attribuent l'honneur du Messias. Car combien que ce haut mystère ne fust pas lors communéement cognu de tous, Comment Dieu devoit estre manifesté en chair : toutesfois pource qu’ils tenoyent des livres des Prophètes, que celuy qui seroit le Rédempteur, seroit nommé Fils de Dieu, ceux-ci en magnifiant la gloire de Christ sous ce titre, déclarent qu’ils croyent qu’il est le Christ et le Messias.
MARC VI. LUC
53 ÆEt quand ils furent passez outre, ils veindrent en la contrée de Génézareth, et prindrent port.
54 El comme ils furent sortis de la nasselle, les gens le cognurent incon-
55 Et coururent cà et là par toute la contrée d alentour, et se prindrent à luy apporter cà et là en des lits
lérent ous ceux qui avoyent mal :
36 Et le prioyent que tant seulement ils touchassent le bord de son vestement : el tous ceux qui le touchèrent furent guaris.
ceux qui avoyent mal, là où ils oyoyent dire qu’il estoit.
56 Et par lout où il estoit entré és bourgades, ou villes, ou villages, ils mettoyent les malades és marches :
et le prioyent que pour le moins ils peussent toucher le bord de sa robe :
et tous ceux qui le touchoyent, estoyent quaris.
34 Ils veindrent en la contrée de Génézareth. Les Evangélistes entendent toute ceste contrée qui avoit prins sa dénomination du lac: combien qu’il est incertain si c’estoit au contraire, que le lac eust emprunté son nom de la terre : mais cela n’est pas de grande conséquence.
Le principal est d’aviser au but où les Evangélistes nous conduisent: asçavoir qu’il n’y à pas eu un ou deux miracles pour testifier la gloire de Christ: mais que tout ce quartier-là du pays de Judée
a esté rempli d’innumérables tesmoignages d’icelle, desquels le bruit se pouvoit facilement porter en Jérusalem et aux autres villes d’un costé et d’autre. Dont nous pouvons recueillir combien vileine et meschante a esté l’ingratitude de ce peuple, lequel par une malignité a fermé les yeux à une clarté si évidente de Ja gloire de Dieu : et mesmes, qui plus est, a tasché de lesteindre entant qu’en luy estoit. Or maintenant nostre devoir est, en un si grand nombre de miracles les
uns sur les autres, de recognoistre à quelle fin nostre Seigneur Jésus-Christ est venu: asçavoir pour faire office de médecin, en guarissant toutes sortes de maladies en toutes personnes. Car il faut qu'il nous souviene tousjours de ce que sainct Matthieu à allégué par ci-devant du Prophète Isaïe: asçavoir que Christ, en guarissant les corps, a voulu figurer quelque autre chose plus grande: c’est asçavoir que c’est luy qui rend santé à nos âmes, et que son propre office est d’oster les maladies spirituelles. Au reste, combien qu'il ne converse point aujourd’huy en terre, toutesfois c’est une chose toute certaine, qu'estant maintenant au ciel, il ha les mesmes grâces pour les distribuer, desquelles il a lors donné des tesmoignages visibles. Et pource que nous sommes tous infectez de toutes sortes de maladies, jusques à ce qu’il nous guarisse, qu'un chacun de nous non-seulement se présente à luy, mais aussi tasche d’y amener les autres qui ont besoin de semblable remède.
36 ls touchassent le bord de son ves-
tement. Y y a apparence que ces gens-ci estoyent enveloppez de quelque superstition, quand ils restraignoyent la grâce de Christ à l’attouchement de sa robbe : pour le moins ils le despouilloyent d’une partie de son honneur, veu qu’ils n’espéroyent point de sentir aucun secours de sa vertu par sa simple parole. Mais luy, de peur d’esteindre le lin fumant, s’accommode à leur rudesse, Cependant il ne faut point que ceux qui cherchent la gràce de Dieu en du bois, des clous, ou des robbes, se flattent de ce passage, veu que l’Escriture prononce haut et clair, que c’est un abus d'imaginer aujourd’huy rien de. Christ qui ne soit tout spirituel, et convenable à sa gloire céleste. L’infirmité de ceux, lesquels ne sçachans point que Christ fust Dieu, ont cherché d'approcher près de luy, et de le toucher, à esté supportée pour un temps: mais maintenant, veu qu'il remplit et terre et ciel de l'odeur de sa grâce, c’est par la foy, et non avec les mains ou les yeux qu’il nous faut recevoir le salut lequel il nous présente d’enhaut.
MATTH. XV
1 Adonc vienent à Jésus des Scribes et Pharisiens qui estoyent de Jérusalem,
2 Disans, Pourquoy tes disciples outrepassent-ils l'ordonnance des anciens? car ils ne lavent point leurs mains quand ils prenent leur repas.
3 1l respondit et leur dit, Et vous, pourquoy oulrepassezvous le commandement de Dieu par vostre ordonnance?
4 Car Dieu a commandé, disant, Honore ton père et la mére:
el, Qui maudira père où mére, meure de morl?.
1) Exode, XX, 12. Deut., V, 16, Eph., VI, 2.
et à qui mieux mieux,
MARCG VIL.
A Adonc les Pharisiens el aucuns des Scribes qui estoyent venus de Jérusalem, s'assemblent vers luy.
2 Et voyans aucuns de ses disciples prendre leur repas avec les mains communes, (c'est-à-dire, sans estre lavées) ils en feirent complainte.
3 Car les Pharisiens et tous les Juifs ne mangent point sans laver souvent?
leurs mains, retenans les ordonnances des anciens.
4 Et retournans du marché, s'ils ne sont lavez, ils ne mangent point. IlYy a aussi beaucoup d'autres choses qu’ils ont prinses à garder : comme les lavemens de hanaps, de pots, de vaisseaux d'airin, et de lits.
5 Puis après les Pharisiens et les Scribes l'interroguèrent, disans, Pourquoy ne cheminent point tes disciples selon l'ordonnance des anciens, mais mangent le pain sans laver les mains ?
LUC
2) Exode, XXI, 17, Lévit., XX, 9. Prov., XX, 20. $) Ou, à force,
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
5 Mais vous dites, Quiconque aura dit à père ou mere, Toul don qui sera offert de par moy, sera à ton proufit :
6 Encores quil n honore père ou mère, Sera hors de coulpe: ainsi avez-vous annulé le commandement de Dieu par vostre ordonnance.
7 Hypocrites, Isaïie à bien prophetizé de vous, disant,
8 Ce peuple s’approche de moy de
sa boucne, et mho-
nore de evres, mais leur cœur est loin de moy.
9 Mais ils m'honorent pour néant, enseignans pour doctrine les commandemens des hommes
1) Is,, XXIX, 18.
6 Luy respondant leur dit, Certainement Isaïe a bien prophétizé de vous autres hypocriles : comme il est escril, Ce peuple-ci m'honore de lèvres, mais leur cœur est loin de moy.
7 Mais ils me servent en vain, enseignans pour doctrine les commandemens des hommes.
8 Car en délaissant le commandement de Dieu, vous retenez l'ordonnance des hommes : ascavoir les lavemens des vaisseaux et des pots: et faites beaucoup d'autres choses semblables.
9 Il leur dit aussi, Vous rejettez bien le commandement de Dieu, afin que vous gardiez vostre ordonnance.
10 Car Moyse a dit, Honore ton père et ta mère : et, Qui maudira père ou mere, que il meure de mort.
11 Mais vous dites, si aucun dit à son père ou à sa mère, Tout corban (c'est-àdire don) qui sera fait par moy, viendra à ton proufit, ii sera hors de coulpe.
12 Et ne luy souffrez plus rien faire à son père où à s& mére.
13 Mettans la parole de Dieu à néant par vostre ordonnance que vous avez ordonnée : et faites plusieurs autres choses semblables.
À Adonc vienent à Jésus. Pource que ce passage corrige un vice non-seulement bien dangereux, mais aussi fort commun, il est digne d’estre bien noté. Nous voyons quelle est la fierté et arrogance des hommes quant à la forme et manière de servir Dieu. Car ils controuvent de jour en jour de nouvelles dévotions: et selon qu’un chacun se veut monstrer plus sage, i desploye en cest endroit la subtilité de son esprit. Je ne parle pas des estrangers, mais des domestiques mesmes de l'Eglise, ausquels Dieu a spécialement fait cest honneur de leur baïller de sa propre bouche la vraye et certaine règle de piété.
Dieu à une fois déterminé comment il veut estre servi par nous, et a COmprins en sa Loy toute perfection de saincteté.
Cependant la plus grand’part du monde, comme si c’estoit une petite chose et de peu de conséquence d’obéir Dieu et
garder ce qu’il commande, va ramasser d’un costé et d'autre beaucoup d’additions. Ceux qui sont eslevez en authorité, mettent leurs inventions en avant à ceste fin, comme s’il y avoit là quelque plus grande perfection qu’en la parole du Seigneur: puis après petit à petit avec le temps il s’eslève une tyrannie, Car après que les hommes ont une fois usurpé l’authorité de commander, ils veulent que leurs loix soyent observées estroitement, etne peuvent souffrir qu’on en laisse le plus petit poinct, soit par mespris ou mesme par oOubliance. D'autre part le monde ne pouvant souffrir un gouvernement légitime, et se monstrant tant et plus rebelle, sur tout quand il est question de porter le joug du Seigneur, ploye toutesfois le col aiséement et volontiers sous les vaines traditions des hommes, et s’en laisse enchevestrer : mesmes, quiplus
h13 est, il semble que plusieurs appètent une telle servitude. Cependant voylà le service de Dieu qui se corrompt et abbastardit, duquel le premier et le principal poinet est obéissance. L’authorité des hommes est préférée au commandement de Dieu.
On contraint scrupuleusement le povre peuple avec importunité, et mesmes par tyrannie, de s’employer à ces fatras. Or ce passage nous monstre premièrement, que tous services inventez par les hommes sont desplaisans à Dieu : pource qu’il veut estre escouté seul pour nous in- Struire et duire à la vraye piété à son plaisir. Secondement, que ceux lesquels non contens de la seule Loy de Dieu se travaillent à observer les traditions des hommes, ne font que perdre temps. Tiercement, que c’est faire un grand outrage à Dieu, quand on magnifie si fort les inventions des hommes, que la majesté de Sa Loy vient quasi à tomber bas, ou pour le moins la révérence d’icelle en diminue.
Des Scribes et Pharisiens qui estoyent de Jérusalem. 1 n’est point yci exprimé de quelle affection, ou à quelle intention ces Scribes sont venus à Jésus. Toutesfois je trouve vray-semblable que estans esmeus pour le grand bruit qui couroit de luy, ils sont venus avec un désir d’apprendre, en cas qu’ils l’eussent trouvé bon maistre à leur gré : combien qu’il se peut faire qu’ils estoyent envoyez pour espier. Quoy qu’il en soit, pource qu’ils avoyent apporté avec eux leur arrogance et présomption, facilement pour la moindre chose qui leur desplaist, ils s’aigrissent jusques à mordre Christ, ou bien le ronger. Dont nous voyons combien il est difficile que ceux qui sont préoccupez d’ambition, ou d’une convoitise de dominer, fléchissent pour se ranger à la saine doctrine: et principalement les gens qui sont addonnez à cérémonies, mesmement quand un long usage les y a endurcis, ne peuvent souffrir aucun changement, mais condamnent obstinéement tout ce qu'ils mont point accoustumé. En somme, il est impossible de trouver gens plus audacieux ne plus chagrins que ceux-là. Tous les deux Evangélistes disent que c’estoyent des Scribes et Pharisiens : toutesfois S. Matthieu nomme les Scribes pre-
miers, S. Marc les met en second lieu * mais le sens est tousjours un: car ils entendent qu’il est aussi venu des Scribes d’autres sectes, mais que les Pharisiens estoyent les principaux: comme aussi ils estoyent en plus grand honneur, et avoyent lors le gouvernement. Or ce west pas de merveille s'ils se sont plustost scandalizez d’un mespris des loix qu’ils avoyent faites eux-mesmes, que d’autre chose. Car (comme nous avons dit en un autre lieu) en se vantant d’estre expositeurs de la Loy, et mesmes en portant le nom, ils avoyent par leurs inventions corrompu la pureté de la parole de Dieu.
Et ainsi tout autant qu’il y avoit lors de traditions entre les Juifs, elles avoyent esté forgées en leur boutique. Voylà pourquoy ils les maintenoyent fermes, et se monstroyent plus grans zélateurs et plus rigoureux observateurs dicelles.
2 Pourquoy tes disciples. Quand on parle des traditions humaines, ce propos n'appartient en rien aux loix politiques, desquelles la fin et usage est autre que d'enseigner comment il faut servir Dieu.
Mais encores pource que les traditions humaines sont différentes les unes des autres, il est besoin d’y mettre quelque distinction : car il y en à aucunes qui contienent une impiété manifeste, pource qu’elles enseignent des dévotions perverses et du tout contraires à la parole de Dieu. Les autres en meslant des niaiseries profanes avec le service de Dieu, corrompent la pureté d’iceluy. Les autres qui ont plus de couleur, et ne sont pas entachées de quelque vice notable, sont toutestois condamnées pour ce regard, qu’on imagine que l'observation d’icelles est nécessaire pour servir Dieu: ainsi on s’eslongne de la simple obéissance d’un seul Dieu, et on lie les consciences. Il est certain que ce passage traitte de ceste dernière espèce. Car le lavement des mains, à l'observation duquel insistoyent tant les Pharisiens, ne pouvoit pas de soy-mesme estre condamné comme une superstition meschante: autrement Christ n’eust pas permis qu'aux nopces on eust mis des cruches, si ce n’eust esté une cérémonie libre et indifférente : mais le vice estoit en ce qu'il leur sembloit que sans
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
cela Dieu n’estoit pas bien servi. Du commencement l'usage des lavemens n’avoit pas esté introduit sans quelque belle cou-
leur. Nous sçavons combien estroitement |
la Loy de Dieu requéroit ceste pureté externe : non pas que Dieu voulust amuser et arrester ses serviteurs en Cela, mais afin de les advertir que tant plus songneusement ils se gardassent de toute souilleure spirituelle. Au reste, la Loy tenoit quelque mesure en ces lavemens. Depuis estoyent survenus des docteurs qui avoyent peur de n’estre pas estimez assez subtils sinon qu’ils adjoustassent à la parole de Dieu quelques rapetasseries de leur invention. De là sont procédées ces observations de lavemens, desquels il n’estoit fait aucune mention en la Loy.
Les premiers autheurs de ces loix ne disoyent pas qu’ils voulussent commander rien de nouveau, mais que seulement is enseignoyentdes petis moyens pour mieux se garder, lesquels estoyent comme aides inférieures à bien garder la Loy de Dieu :
mais incontinent après s’en est ensuyvi grand abus, quand les cérémonies introduites par les hommes, ont esté tenues comme partie du service de Dieu : et aussi quand en ces choses libres et volontaires on à requis une observation nécessaire.
Car Dieu, comme il a esté dit, a tousjours voulu estre servi selon la règle contenue en sa Parole: et pourtant tout ce qu’on adjouste à sa Loy n’est aucunement à supporter. Et comme il permet aux fidèles d’avoir quelques façons de faire, et cérémonies externes, par lesquelles chacun d'eux s'exerce à piété, ainsi déclareil qu’il ne veut point qu’elles soyent meslées avec sa Parole, et mises en mesme rang, Comme si quelque partie du service de Dieu gisoiten icelles. Z{sne lavent point leurs mains. Sainct Marc touche plus au long l’occasion de ce scandale: toutesfois le sommaire revient là, que les Scribes avoyent beaucoup de choses en usage, qu'ils avoyent prises à garder volontairement. C’estoyent de secondes loix inventées par la curiosité des hommes :
comme si le simple commandement de Dieu ne suffisoit pas. Dieu commandoit à ceux qui éstoyent entachez de quelque pollution, de se laver. Cela s’estendoit
mesme jusqu'aux pots, gobelets, habillemens, et autres utensiles de mesnage, afin qu’ils ne touchassent aucune chose pollue ou immonde. Mais d'inventer encores sur cela d’autres layemens nouveaux, Ç’a esté un amusement de gens oisifs, et qui ne
sçavoyent que faire. Vray est qu'ils se fondoyent sur quelque belle couleur :
comme aussi S. Paul dit que les inven-
tions des hommes ont quelque apparence
de sagesse, Col., If, 23. Mais s’ils se fussent arrestez simplement à la seule Loy de Dieu, ceste modestie luy eust esté
plus agréable qu’une si scrupuleuse curio-
sité. Is vouloyent donner ordre que nul ne prinst son repas estant immonde, encores qu’il ne le pensast point estre :
mais le Seigneur s’estoit contenté de Com-
mander qu'on se purgeast des ordures
dont on avoit cognoissance. D’avantage,
il n’y avoit ne fin ne moyen aucun en ces
observations-là tant estroittes : pource qu’à grand peine pouvoyent-ils remuer le doigt, qu’il ne leur surveinst quelque
nouvelle macule et souilleure. Mais enco-
res la corruption estoit bien plus dangereuse, en ce qu'ils lioyent et mettoyent en scrupule les consciences, jusqu’à estimer coulpables de pollution ceux qui ne lavoyent point leurs corps à tous propos.
Ils ne se fussent pas paraventure tant scandalizez de veoir mespriser leur cérémonie par quelques autres gens du commun populaire : mais pource qu’ilsavoyent estimé quelque grand’chose de Christ et de ses disciples, ils trouvent estrange de veoir les traditions des anciens, desquelles l'usage estoit sainct entre les Scribes, estre délaissées par les disciples d’un maistre qui se disoit apporter une parfaite réformation de toutes choses. Au reste, ceux-là s'abusent fort qui comparent ceste facon de s’arrouser de l’eau bénite des Papistes, avec les lavemens des Juifs. Car les Papistes en réitérant tant de fois le Baptesme, qui suffit une fois receu, leffacent et abolissent entant qu’en eux est.
En après, ceste badinerie d’eau bénite est applicquée à faire exorcismes et conjurations : et ils croyent fermement qu’elle ha vertu d'effacer les péchez : mais quand la chose de soy-mesme seroit licite, et qu'il n’y auroit point tous ces abus meslez
hA%
parmi, si est-ce que tousjours il faudra condamner la nécessité et estroitte observation qu'ils requièrent çn cest endroit.
3 Et vous, pourquoy transgressezvous. I y a yci deux responses de Christ.
La première s’addresse à la personne, comme on dit : l’autre contient la décision du faict et du propos dont est question. Cest ordre est changé en S. Marc:
car il introduit Christ parlant premièrement du poinct principal : après cela il met la répréhension qui s’addresse contre les hypocrites. Nous suyvrons yei le fil de S. Matthieu. Quand le Seigneur demande de son costé aux Scribes, Pourquoy ils transgressent la Loy de Dieu pour leurs traditions, il n’absout pas encores entièrement ses disciples du blasme qu’on leur avoit imposé : mais seulement il remonstre comment ces gens sont difficiles et mal-aisez à contenter là où il ne le
faut pas estre. Ils se faschent de ce qu’on.
ne garde pas estroittement les commandemens des hommes : combien est-il moins à supporter qu'on s’employe du tout à les garder, en délaissant cependant la Loy de Dieu? Aïnsi il appert que c’est plustost par ambition que d’un droit zèle qu’ils se scandalizent, en préférant ainsi les hommes à Dieu. Au reste, il est aisé à recueillir du texte, en quel sens il dit qu'ils transgressent les commandemens de Dieu. Certes ils n’abolissoyent point manifestement ou de propos délibéré la Loy de Dieu, en faisant à croire que ce qu’il avoit défendu fust permis : mais c’estoit une transgression oblique, d'autant que sans se donner aucunement peine, ils souffroyent qu’on ne teinst conte des choses que Dieu avoit recommandées et enjointes. Christ amène un exemple bien clair et manifeste de ceci. Le commandement de Dieu est, que les enfans honorent père et mère. Pource que les sainctes oblations du temple revenoyent au proufit des Sacrificateurs, ïls les recommandoyent si estroittement qu’ils faisoyent à croire que c’estoit plus grand péché à un homme de n’offrir rien volontairement, que sil refusoit à son père le devoir que Dieu commande. Brief, ce qui estoit à volonté selon la Loy de Dieu, estoit plus au juge-
ment des Scribes, qu'un des principaux commandemens de Dieu. Adonc, quand nous sommes si Songneux de garder les ordonnances des hommes, que nous venons à en avoir la Loy de Dieu en moindre recommandation, nous sommes tenus comme trangresseurs d’icelle. Un peu après il dit, Que le commandement de Dieu estoit annulé pour les traditions des hommes : d'autant que les Scribes tenoyent
le peuple tant attaché à leurs détermina-
tions et ordonnances, qu’ils n’avoyent pas loisir de penser à la parole de Dieu. En après, pource qu’il sembloit à un chacun qu’il s’estoit bien acquitté, pourveu qu’il eust observé de poinct en poinct leurs cérémonies. De là s’engendroit une licence de mal faire. Car depuis qu’on establit saincteté en d’autres choses qu’en lobservation de la Loy de Dieu, incontinent on se fait aiséement à Croire qu’il n’y à point de danger de la transgresser. Qu'un chacun maintenant regarde en soy-mesme si ceste perversité et corruption ne règne pas beaucoup plus aujourd’huy en la Papauté, qu’elle ne faisoit jadis entre les Juifs. Il est vray que le Pape avec toute ceste canaïlle de son puant Clergé, ne dira pas en termes exprès qu’il ne faut point obéir à Dieu : mais si on vient au poinct, veu qu'ils font un crime capital d’avoir mangé un morceau de chair, et cependant Jarrecin et paillardise ne leur sont que petis péchez véniels, on voit manifestement qu'ils renversent la Loy de Dieu pour leurs traditions. Car c’est uné chose du tout insupportable, que les déterminations et arrests des hommes retranchent ou diminuent quelque chose de l’obéissance qui est deue à un seul Dieu. Au reste, l'honneur que Dieu commande de porter au père et à la mère, comprend tous devoirs d’obéissance, secours et soulagement. Le second membre que Christ adjouste, Qui maudira son père ou sa mère soit mis à mort : est pour monstrer que ce n’est pas un commandement léger et de petite importance, veu que la punition.
y est adjoustée tant rigoureuse. Et cela .
est encores pour mieux démonstrer la grandeur de la faute et abus des Scribes, veu qu’une menace tant estroitte ne leur a point fait craindre qu’ils n’ayent lasché
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
la bride aux contempteurs de père et de mère.
5 Mais vous dites. C’est un propos coupé, lequel est au long en sainet Mare, quand il dit, Æt ne luy permettez plus rien faire à son père ou à sa mère. Le sens est, Que c’est un abus aux Scribes d’absoudre ceux qui délaissent à faire le devoir envers le père et la mère, pourveu qu'ils récompensent la faute par un sacrifice volontaire, lequel pouvoit estre laissé sans offense de Dieu. Car il ne faut prendre ces paroles de Christ, comme si les Scribes avoyent défendu de faire aucune assistance au père et à la mère : mais ils estoyent si attentifs et ardens à commander qu’on leur apportast, que cependant les enfans délaissoyent à faire le devoir envers leurs pères et mères. |
7 Isaïie a bien prophétizsé de vous, disant. Le Seigneur passe maintenant plus avant : car il prononce la décision du faict, laquelle il comprend en deux membres. Le premier est, que s’arrestans seulement à des cérémonies externes, ils ne tenoyent conte de la vraye saincteté, laquelle consiste en une droite syncérité de cœur. L'autre, qu’ils servoyent Dieu à rebours : asçavoir selon leurs fantasies, Or combien qu’en condamnant ceste saincteté feinte et masquée, il semble qu’il s’addresse encores contre les personnes, toutesfois il comprend la substance de ce poinct de doctrine, duquel là plene déduction estoit, que le service spirituel de Dieu ne consiste point à s’arrouser d’eau, ou faire quelque autre cérémonie : en après, qu'il n’y à point d’autre raisonnable service de Dieu, que celuy qui est dressé selon la règle de sa Parole. Au reste, combien qu’Isaïe n’eust pas seulement prophétizé pour le temps à-venir, mais avoit eu esgard aux gens de son temps : toutesfois Christ dit que ceste prophétie convient bien contre les Pharisiens et Scribes, pource qu’ils sont semblables aux hypocrites qui avoyent esté jadis, contre lesquels le Prophète débatoit. Christ ne récite pas mot à mot ce qui est là contenu : toutesfois le Prophète exprime nominéement ces deux vices, par lesquels les Juifs avoyent provoqué
la vengence de Dieu sur eux, Isaïe, XXIX, 13 : asçavoir que seulement des lèvres et apparence externe ils faisoyent semblant de craindre et servir Dieu : en après, qu'ils se destournoyent aux services et dévotions dressées selon la fantasie des hommes. C’est donc desjà une hypocrisie meschante, quand les hommes n’honorent Dieu qu’en apparence externe. Car ce ne seroit pas une chose mauvaise de soymesme, d'approcher de Dieu de la bouche et des lèvres, pourveu que le cœur allast devant. Ainsi le sommaire de ce propos est, D'autant que le service de Dieu est spirituel. et qu’il ne trouve rien bon s’il n’y à une droite syncérité au dedans du cœur, que tous ceux qui establissent saincieté en des mines externes, sont hypocrites.
9 Ils m'honorent pour néant. Le Prophète dit ainsi de mot à mot, Leur crainte a esté apprinse par commandement des hommes. Mais Christ a proprement et fidèlement rendu le sens, Que Dieu est servi en vain, quand pour doctrine on met en avant la volonté des hommes. Or il n’y a point de doute que sous ces mots sont condamnées toutes superstitions et dévotions volontaires, comme $S. Paul les appelle, Coloss., IT, 23. Car (comme nous avons dit) pource que Dieu veut estre servi selon son bon plaisir seulement, il ne peut souffrir qu’on luy forge de nouveaux services. Incontinent done que les hommes se donnent congé de passer les limites de la parole de Dieu, d’autant qu’un chacun s’embesongnera et prendra plus de peine à le servir, d'autant plus grande condamnation attirera-il sur sa teste, Car toutes telles inventions ne font que corrompre et profaner la religion. Quant aux derniers mots, il y a proprement ainsi au texte de l’Evangéliste, £nseignans enseignemens, ou doctrines, commandemens d'hommes. Mais c’est une figure et façon de parler que les Latins nomment Apposition. Car Christ veut dire que ceuxlà se trompent et s’'abusent qui veulent faire recevoir pour doctrine les commandemens des hommes, ou qui veulent de là prendre la règle de servir Dieu. Que cela donc demeure ferme et bien arresté, puis que Dieu estime plus obéissance que
sacrifices, que tous services inventez pr) les hommes sont vains devant Iuy : et
MATTH. XV
10 Æt ayant appelé les troupes à soy, leur dit, Oyez et entendez.
114 Ce qui entre en la bouche, n'est pas ce qui souille l'homme :
mais ce qui sort de la bouche, c’est ce qui souille l'homme.
12 Lors ses disciples s’approchans luy dirent, N'as-tu pas cognu que les Pharisiens ont esté scandalizez quand ils ont ouy ce propos ?
13 Il respondit et dit, Toute plante que mon Père céleste n’a point plantée sera arrachée *.
14 Laissez-les, ils sont aveugles, conducteurs des aveugles :
que si un aveugle conduit un aveugle, tous deux cherront en la fosse.
15 Adonc Pierre respondant, luy dit, Expose-nous ceste similitude.
16 Æt Jésus dit, Vous aussi, estes-vous encores sans entendement ?
17 N'entendez-vous point encores que tout ce qui entre en la bouche s’en va au ventre, et est jetté au retrait ?
18 Mais les choses qui procedent de la bouche, partent du cœur, et ces choses-là souillent l’homme :
19 Car du cœur partent pensées malignes?, meurtres, adultères, paillardises, larrecins, faux tesmoignages, détractions.
20 Ce sont ces choses qui souillent l'homme : mais manger sans avoir les mains lavées, ne souillent point l'homme.
COMMENTAIRES mesme, comme dit le Prophète, maudits
et détestables.
MARC VII
LUC VI
14 Puis ayant appelé à soy| 39Pareille-
tout le peuple, il leur dit, Escoutez-moy tous, el entendez.
15 1 n'y a rien qui entre en l’homme par dehors, qui le puisse souiller : mais les choses qui sortent de luy, sont celles qui souillent lhomme. |
ment il leur disoit une similitude.
Est-il possible qu'un aveugle puisse mener un aveugle? ne cherront-ils
16 Si aucun ha aureilles\point tous
pour ouir, qu’il oye.
deux en la
17 Puis quand il fut entré| fosse?
en la maison, S’estant retiré du peuple, ses disciples l’interrogquèrent de la similitude.
18 Et il leur dit, ous aussi, esles-vous ainsi sans entendement? n'entendez-vous
point encores que tout ce quil
entre en l’homme par dehors, ne le peut souiller ?
19 Car il n'entre point en son Cœur, mais. au ventre, el sort dehors au retrait, purgeant toutes les viandes.
20 Il leur disoit donc, Ce qui sort de l’homme, est ce qui souille l’homme :
21 Car du dedans, c’est-àdire du cœur des hommes sor-tent mauvaises pensées, adultères, paillardises, meurtres,
22 Larrecins, avarices, meschancetez, fraudes, insolence, mauvais regard, blasme, fierté, folie :
23 Tous ces maux sortent du dedans, et souillent l'homme.
1) Jean, XV,2. 2) Gen., VI,5, et VIII, 21,
10 Et ayant appelé les troupes à soy.
Christ laissant là ces orgueilleux, se retourne vers les dociles, et leur déclare plus au long ce qu’il avoit touché auparavant : asçavoir que le Royaume de Dieu
ne consiste point en viande ou bruvage, comme aussi saint Paul le remonstre, Rom., XIV, 17. Car veu que les choses externes de leur nature sont pures, lusage aussi en est libre et pur : etilne
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
peut procéder aucune immondicité des bonnes créatures de Dieu. C’est donc une sentence générale, Que les souilleures ne vienent point d’ailleurs en l’homme :
mais que la source en est cachée en luy.
Au reste, quand il dit que les maux qu’un Chacun fait, procèdent de la bouche :
c’est autant comme s’il disoit qu’ils procèdent de la personne mesme : et c’est une figure et manière de parler qu’on appelle Synecdoche, quand on prend une partie pour le tout. Mais il a usé de ce terme pour faire une allusion à ce dont estoit venu le commencement du propos :
comme s’il disoit qu'avec la viande et le bruvage nous n’attirons point de souilleure par la bouche : mais que toutes sortes d’'immondicitez procèdent de nousmesmes. |
12 N'as-tu pas cognu que les Pharisiens. Pource que les Scribes estoyent gens présomptueux et rebelles à la doctrine, Christ ne s’est pas beaucoup amusé à les appaiser, mais s’est contenté d’avoir repoussé leur hypocrisie et orgueil. Ainsi le scandale qu’ils avoyent auparavant conceu, a esté redoublé en voyant que Christ mesprise leurs lave-
mens, non point par faute d'y penser,
mais de propos délibéré, comme de sottes niaiseries. Or puis que Christ n’a point fait difficulté d’enflamber d’avantage ces gens malins et pleins de venin, en les picquant vivement, apprenons à son exemple à ne nous soucier pas beau- Coup si ce que nous disons et faisons ne plaist pas à chacun. Les disciples toutesfois, comme les gens rudes et ignorans ont accoustumé de faire, voyans que le propos n’avoit pas esté bien prins, il leur semble avis que Christ a respondu un peu autrement qu’il ne faloit. Car la remonstrance qu'ils font vyci, tend à persuader à Christ qu’il mette peine d’appaiser les Pharisiens, en redressant ce qu’il avoit dit un peu trop asprement, comme il leur sembloit. Cela est quasi ordinaire aux infirmes, de mal juger de la doctrine laquelle ils voyent n’estre pas receue d’entrée, etestre prinse en mauvaise part. Et de faict, il seroit bien à désirer qu’elle fust paisiblement approuvée de tous, sans que personne s’en scandalizast : mais
RAT pource que Satan aveugle les entendemens de plusieurs, et enflambe leurs cœurs d’une rage: pource aussi qu’il tient beaucoup d'âmes assopies d’une stupidité brutale, il ne se peut faire que tous prenent goust à la pure doctrine de salut.
Et sur tout il ne faut pas trouver estrange si CeUX qui nourrissent en eux-mesmes un venin de malice et de rébellion, s’aigrissent à l’encontre. Vray est qu’il nous faut bien mettre peine, entant que faire se pourra, que personne ne soit scandalizé de nostre façon d’enseigner : mais ce sera une folie extrême si nous-nous pensons modérer plus sagement que le Maistre céleste ne nous a apprins. Or nous voyons yci comment les gens malins et pervers ont prins Sur ses propos occasion de se scandalizer : et mesme nous voyons comme ii ne s’est point soucié de leur scandale qui procédoit de leur malignité.
13 Toute plante que mon Père céleste. Pource que leurs cœurs débiles avoyent esté aucunement navrez, vOyans que la doctrine n’avoit pas eu si bonne issue qu’ils cuidoyent, Christ a voulu remédier à un tel mal. Voyei donc le remède qu’il y applique, Qu'il ne faut point que les bons soyent troublez, ou portent moins de révérence à la doctrine, encores qu’elle soit tournée en occasion de mort à plusieurs. Aucuns exposent mal ce passage, entendans qu’il faut que toutes inventions des hommes, et tout ce qui n’est point procédé de la bouche de Dieu, soit arraché et périsse. Car Christ a plustost regardé aux personnes : et le sens est, Qu'il re se faut pas esbahir si la doctrine de salut est mortelle aux réprouvez. Car ils s’en vont tousjours trébuschans en la perdition à laquelle ils sont destinez. Et pourtant nous entendons estre plantez de la main de Dieu, tous ceux qui par son adoption gratuite sont entez en l'arbre de vie : comme aussi Isaïe, LX, 21, parlant de l'Eglise renouvelée par la grâce de Christ, l’appelle germe planté par le Seigneur. Or pource que le salut dépend de la seule élection de Dieu, il faut que les réprouvez périssent par quelque moyen que ce soit : non pas que Dieu les damne à tort, et sans qu'ils l’ayent bien mérité par leurs fautes, mais pource que de leur
propre malice ils convertissent en leur ruine tout ce qui leur est présenté, tant salutaire qu’il puisse estre. Ainsi il advient que l'Evangile est odeur de mort en mort en ceux qui périssent volontairement, comme dit S. Paul, 2 Cor. II, 46.
Car combien qu’il soit proposé à tous en salut, toutesfois il ne monstre point ce fruit et cest effet sinon envers les éleus.
C’est bien aussi l'office d’un bon et fidèle Docteur, de tellement modérer tout ce qu’il met en avant, qu’il proufite à tous :
mais quand il adviendra autrement, consolons-nous par ceste response de Christ.
Au reste, ceste similitude exprime fort bien que la cause de la ruine n’est point en la doctrine : mais que les réprouvez qui n’ont point de racine en Dieu, quand Ja doctrine leur est présentée jéttent leur venin caché pour s’avancer la mort à laquelle ils estoyent desjà destinez. Joint que Christ touche yci spécialement les hypocrites, lesquels pour un temps semblent estre plantez comme bons arbres.
Car les Epicuriens qu’on peut marquer au doigt estre manifestes et détestables contempteurs de Dieu, ne sont pas proprement semblables aux arbres, mais ceux esquels on voit reluire quelque vaine apparence de crainte de Dieu. Tels estoyent les Scribes, qui estoyent eslevez et de grande monstre en l'Eglise de Dieu, comme les cèdres au Liban. Et pour ceste raison leur révoltement pouvoit sembler de beaucoup plus estrange. Christ pouvoit dire que c’est bien raison que ceuxla périssent lesquels rejettent avec desdain le salut : mais il monte plus haut, et dit que nul ne demeurera ferme, sinon celuy duquel le salut est arresté en l’élection de Dieu : par lesquels mots il exprime notamment que la première source de nostre salut procède de ceste grâce par laquelle Dieu nous a éleus pour ses enfans devant que nous fussions créez. A4 Laissez-les, ils sont, etc. K dit qu’ils ne sont pas dignes qu’on ait esgard à eux : et que pourtant il ne se faut point fort soucier s’ils sont scandalizez. De ce passage à esté prinse ceste distinction commune déviter les scandales : qui est, qu’il se faut donner garde de scandalizer les infirmes : mais que si quelque malin
et rebelle se scandalize, il ne s’en faut point soucier. Car si nouS voulions satisfaire à tous obstinez, il faudroit nécessairement ensevelir Christ, qui est la pierre de scandale. Afin donc que quelque infirme ne soit troublé par nostre faute et indiscrétion, il est besoin de discerner entre les infirmes, lesquels s’estans scandalizez par ignorance, se rendent puis après traittables et dociles : et entre les présomptueux et chagrins, lesquels se forgent des scandales eux-mesmes. Mais quand les malins heurteront obstinéement, ne laissons point de passer outre, faisans nostre devoir. hardiment au milieu de tous scandales, Car quiconque n’espargne point les frères infirmes, cest (par manière de dire) comme s'il fouloit aux pieds ceux ausquels il nous est commandé de tendre la. main. Aussi seroit-ce folie de nous soucier desautres, , ausquels il ne se peut faire que nous ne soyons en scandale, si nous voulons tenir le droit chemin. Et s’il advient que sous couleur de scandale ils s’estrangent ou destournent du tout de Jésus-Christ, il les faut laisser, de peur qu’ils nous tirent en perdition avec eux. {ls sont aveugles, conducteurs des aveugles. Christ signifie que tous ceux qui voudront fléchir çà et là au plaisir de telles gens, périront misérablement. Car puis qu’ils choppent et heurtent en beau chemin, c’est bien à dire qu’ils sont aveugles de leur propre gré. Cela entendu, pourquoy est-ce qu'un chacun s’abandonneroiïit à estre conduit par eux, sinon afin de tomber en la mesme fosse ? Mais Jésus-Christ le soleil de justice qui est apparu, et non-seulement nous monstre le chemin par la lumière de son Evangile, mais aussi veut que nous-mesmes la portions, à bon droict retire ses disciples de ceste nonchalance et stupidité de suyvre les aveugles, et pour leur faire plaisir d’aller tastonnant en ténèbres comme eux. Nous recueillons aussi de ce passage, qu'il n’y a point d'excuse pour tous ceux lesquels sous couleur de simplicité ou modestie se laissent abuser et envelopper en erreurs.
S. Luc en récitant ceste sentence, n’exprime aucune circonstance, mais dit généralement que Christ à usé de ceste
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
similitude : comme aussi en beaucoup d’autres propos tenus par Christ, il ne dit point comment ni à quelle occasion.
Vray est qu’il se peut faire que Christ a dit ceci plus d’une fois : toutesfois pource qu'il n’y avoit autre lieu plus propre, je may point fait difficulté de mettre yci ce que $S. Luc récite sans exprimer le temps.
45 Pierre luy dit, etc. Pource que les disciples se monstrent par trop grossiers et ignorans, à bon droict Christ les reprend, et leur reproche qu’ils sont encores sans entendement : et toutesfois il ne laisse pas de faire office de docteur envers eux. Ce que S. Matthieu attribue spécialement à Pierre, S. Marc tout en mesme sens dit que ç’a esté une demande que tous ont faite : et il appert aussi par la response de Christ, en laquelle il ne reprend pas l'ignorance de Pierre seul, mais de tous également. Le sommaire de ceci est, Que les hommes ne sont point polluez par les viandes, mais qu’ils portent les souilleures des vices enclos en eux-mesmes, lesquels puis après se monstrent par œuvres externes. Si on dit au contraire, que l’intempérance en viandes est une souilleure : la response est facile, Que Christ ne parle point yci du droit et naturel usage des choses lesquelles le Seigneur a faites pour nous.
Manger et boire, ce sont choses libres et indifférentes d’elles-mesmes : s’il y survient quelque corruption, elle procède de l’homme : et pourtant le vice est tousjours intérieur, et ne vient point dailleurs.
19 Du cœur partent pensées malignes. Nous voyons maintenant estre vray ce que j'ay dit, Que Christ avoit par ci-
devant usé du mot de bouche, selon la
MATTH, XV
21 Puis après sortant de là, s’en alla és quartiers de Tyr et de Sidon.
29 Ed voyci, une femme Chananée, partie de ces quartierslà, s'escrie disant, Seigneur, fils de David aye pitié de moy: ma
célé.
circonstance du passage. Car yci il ne fait plus de mention de la bouche, mais il dit seulement que tout ce qui est vicieux et qui Souille par sa corruption, procède du cœur de l’homme. $, Mare est différent de S. Matthieu, en ce qu’il fait un plus long récit des vices, comme sont les cupidilez ou affections désordonnées : en lieu duquel mot les autres ont mis Ævarice : mais j’ay mieux aimé le prendre généralement : item, Fraudes, impudicité, et les autres qui s’ensuyvent.
Au reste, combien que ceste facon de parler soit impropre, il suffit toutesfois que nous entendions l'intention de Christ :
asçavoir que tous vices procèdent des affections du cœur meschantes et corrompues. Ce n’est pas un terme propre de dire que le mauvais regard, ou œil, procède du cœur : toutesfois il n’y a point d’absurdité ou d’ambiguité quant au sens : asçavoir que le cœur pollu souille aussi les yeux, en les faisant servir d’instrumens de meschantes affections. Cependant toutesfois Christ ne veut pas restraindre aux péchez manifestes tout le mal qui est en homme : mais pour mieux monstrer que le cœur de l’homme est le siége et la source de tous maux, il dit que les fruits et tesmoignages s’en monstrent és péchez. En lieu du mot Sowiller, le texte Grec de l'Evangile ha, Faire commun : Comme aussi S. Marc un peu devant a dit, Les mains communes, pour souillées et non lavées. C'est une facon de parler propre aux Hébrieux. Car pource que le Seigneur avoit choisi les Juifs à ceste condition qu’ils fussent séparez de toutes souilleures des Gentils, tout ce qui n’accordoit point avec ceste saincteté, ils Pont appelé Commun, c’est-à-dire prophane.
MARC VII. LUC
24. Etse levant delà,ils enalla aux marches de Tyr et de Sidon, ei estant entré en une maison, il ne vouloit que personne le sceust : mais il ne peut estre
25 Car une femme de laquelle
h26 fille est misérablement tormentée du diable.
23 Mais il ne luy respondit mat. Lors ses disciples s'approchans le prièrent, disans, Donne-luy congé: car elle crie aprés nous.
94 Et il respondit, et dit, Je ne suis envoyé sinon aux brebis de la maison d'Israël qui sont péries 1. |
25 Et elle veint et l’'adora, disant, Seigneur, aide-moy.
26 Il luy respondit, et dit, Il n'est pas bon de prendre le pain des enfans, et le jetter aux pedis chiens.
27 Mais elle dit, Ilest ainsiSeigneur, toutesfois°?les petischiens mangent des miettes qui chéent de la table de leurs maistres.
28 Lors Jésus respondant luy dit, O femme, ta foy est grande, ainsi te soit fail comme tu veux.
Et dés ce mesme instant sa fille
26 (Or ceste femme estoit Grecque, Syrophénicienne de nation :) et le pria qu'il jettast le diable hors de sa fille:
27 Mais Jésus luy dit, Souffre que les enfans soyent les premiers rassasiez : car il n’est pas bon de prendre le pain des enfans, et le jetter aux chiens.
28 Elle respondit, et luy dit, Il est ainsi, Seigneur: car les chiens mangent sous la table des miettes des enfans.
29 Alors illuy dit, Pour ceste parole, vaen : le diable est sorti de ta fille.
30 Et quand elle s’en fut allée en sa maison, elle trouva que le diable estoit sorti, et sa Jille couchée sur le lit.
Jut guarie.
1) Matth.,X,6. 92) Ou, et de faict.
En ce miracle nous est monstré comment la grâce de Christ a commencé à descouler sur les Gentils. Car combien que la vraye saison ne fust pas encore venue, en laquelle il faloit que Christ se manifestast à tout le monde, toutesfois il a voulu monstrer Comme quelques préparatifs de la miséricorde commune laquelle a finalement esté présentée indifféremment aux Juifs et aux Gentils après sa résurrection. Nous avons aussi en ceste femme Chananée, comme en une peinture, image d’une foy excellente, afin qu’en faisant comparaison des uns aux autres, nous sçachions qu’à bon droict les Juifs ont esté privez de la rédemption promise, veu qu’il ÿ avoit en eux une impiété si lourde. Sainct Matthieu dit que ceste femme estoit Chananée, et sainct Marc dit qu’elle estoit Grecque, de nation Syrophénicienne : mais en Cela il n’y a point de discord, Car nous sçavons que la coustume ordinaire des Juifs estoit de nommer Grecs toutes nations estranges : et pour
une pelile fille avoit un esprit | | immonde, soudain qu'elle eut
ouy parler de luy, veint, et se
jetta à ses pieds.
3) Ou, mais aussi.
ceste raison souvent en sainct Paul on trouve ceste antithèse entre les Grecs’et les Juifs. Au reste, veu qu’elle estoit native des environs de Tyr et de Sidon, il ne se faut pas esbahir si-elle est nommée Syrophénicienne : car le pays portoit le nom ce Syrie, et faisoit partie du pays de Phénice. Les Juifs par un desdain appeloyent Chananéens tous les habitans de ce quartier-là : et il est vray-semblable que la plus grand’part estoyent descendus des peuples de Chanaan, lesquels chassez de leurs pays s’estoyent là retirez comme au lieu le plus prochain. Ils sont bien tous deux d'accord que ceste femme issue d’une nation profane, n’estant point nourrie en la doctrine de la Loy, est venue soy-mesme à Christ, pour le Supplier humblement de luy donner remède. Il faut aussi noter la circonstance que sainct Marc exprime, Que Christ n’est pas venu là à enseigne desployée, mais afin d’estre caché pour un temps en cest anglet, comme un homme incognu. Or sainct
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
Mare parle selon le sens commun de la chair. Car combien que Christ eust préveu par son Esprit de Divinité ce qui devoit advenir, toutesfois entant qu’il estoit ministre et ambassadeur du Père, il s’est tenu à la facon des hommes dedans les limites de la vocation qui luy estoit enjointe: et voylà en quel sens il est dit qu’il ne peut faire ce qu’il vouloit selon Phomme. Cependant (comme j’ay dit) ceste circonstance est de grand poids pour condamner les Juifs, de ce qu'eux qui se vañtoyent destre héritiers de lPalliance du Seigneur, son peuple péculier, et le royaume sacerdotal, sont toutesfois de meurez aveugles et sourds lors que Christ à haute voix et avec miracles leur proposoit la rédemption promise: ef au contraire, ceste femme qui n’avoit aucune accointance avec les enfans d'Abraham, à laquelle de prime face n’appartenoïit point Valliance, est venue volontairement à Christ, n'ayant ouy parole, ne veu signe de luy.
22 Seigneur, Fils de David, aye pitié de moy. Combien que ceste femme fust estrangère, et non du troupeau du Seigneur, elle avoit toutesfois quelque goust de piété et vraye religion: car sans quelque cognoissance des promesses, elle n’eust jamais nommé Christ fils de David.
Car combien que les Juifs eussent quasi délaissé la pure et droite doctrine de la Loy, ou pour le moins s’en estoyent destournez assez loin, tant y a toutesfois que tousjours il estoit grand bruit entr’eux . de la rédemption promise. Et pource que le restablissement de lPEglise dépendoit du règne de David, quand on parloit du Messias, le terme de Fils de David estoit tout commun entr'eux. Ceste confession donc estoit en la bouche de tous:
mais veu que la vraye foy estoit abbastardie entr'eux, voire quasi abolie, ç'a esté une bonté de Dieu merveilleuse et incroyable, de ce que l’odeur des promesses est parvenue jusqu'aux nations cCirconvoisines. Combien donc que ceste femme n’eust point eu dernaistre qui leust - expresséement enseignée, toutesfois elle ne s’estoit pas forgé par fantasie la foy de Christ, mais elle lavoit conceue de la Loy et des Prophètes. Parquoy ce mal-
h21 heureux chien de Servet s’est monstré non-seulement meschant, mais aussi sot et ignorant, en abusant de cest exemple, pour prouver que la foy peut estre sans les promesses. Je ne nie pas qu’en ce sens il ne se puisse trouver quelque foy implicite, qu’on appelle, c’est-à-dire enveloppée, asçavoir laquelle n’ha point une claire et distincte cognoissance de la saine doctrine, pourveu que nous ayons cela pour certain, que la foy s’engendre tousjours par la parole de Dieu, et prend son commencement de quelques maximes d’icelle vrayes et certaines, tellement qu’elle nest jamais sans quelque lumière de science.
23 Mais il ne respondit pointun mot.
Les Evangélistes louent en plusieurs sortes la foy de ceste femme, comme maintenant d’une constance invincible. Car veu que ce que Christ ne luy sonnoïit mot, estoit une manière de refus, c’est merveille que ceste tentation ne luy faisoit perdre courage. Or est-il ainsi que la continuation de prier est un tesmoignage de sa persévérance : toutesfois il semble que cela soit contraire à la nature de la foy et d’invocation, telle que sainct Paul la descrit en PEpistre aux Romains, X, 14 :
asçavoir que personne ne peut prier ainsi qu’il appartient, si la parole de Dieu ne va devant. Qui dira donc que ceste femme ait eu la foy, veu qu’elle prend fiance et hardiesse de son propre sens, sans que Christ parle ? Mais comme ainsi soit que Christ parle ou se taist en deux sortes, il faut noter, combien qu’il ne sortist un seul mot de sa bouche, que toutesfois audedans il parloïit au cœur de la femme.
Ainsi ceste inspiration secrète luy servoit de prédication externe. Entant aussi que sa prière procédoit de l’ouye de la foy, combien que Christ ne luy responde pas promptement, toutesfois ceste doctrine qu’elle avoit une fois apprinse, que Christ estoit apparu et manifesté Rédempteur, ne laisse pas tousjours de retentir en son cœur. Et voylà comme souvent le Seigneur en fait envers ses fidèles : il parle à eux et se taist tout ensemble. Car s’appuyans sur les tesmoignages de lPEscriture, esquels ils Poyent parlant, ils ne doutent point qu’il ne leur soit propice : et toutes-
fois il ne respond pas promptement à leurs désirs et prières, mais plustost fait semblant de n’ouir pas. Nous voyons donc à quoy a prétendu Christ en se {aisant : non point à esteindre la foy de ceste femme, mais plustost à aiguiser son affection, et enflamber tousjours tant plus l'ardeur d’icelle, Au reste, si une petite semence de doctrine en ceste Chananée à apporté un fruit si abondant, ce sera une grand’honte à nous de perdre courage, si quelque fois Dieu fait le long, et ne nous donne pas promptement bonne response.
Donne-luy congé. Les disciples ne demandent rien à Christ en faveur de la femme :
mais pource qu’elle les faschoit par son importunité, ils désirent qu’elle soit renvoyée en une sorte ou autre. Au reste, ça esté une invention bien puérile et sotte, de ce que les Papistes sous couleur de ce passage ont tasché de faire que les saincts itrespassez fussent receus pour advocats en l’Eglise. Car encores que nous accordions que ceste femme ait demandé quelque faveur ou aide aux: disciples (ce que toutesfois on ne sçauroit tirer du texte) néantmoins ce qui ha lieu envers les vivans, il ne s'ensuit pas qu’on le doyve prattiquer envers ceux qui sont hors de ce monde. Joint que les disciples Poyent à regret : et encores présupposé qu'ils eussent vouloir de luy aider par leurs prières, ils n’obtienent toutesfois rien.
24 Je ne suis envoyé, etc. I rend raison aux Apostres, de ce qu’il n’accorde pas à ceste femme sa requeste : asçavoir pource qu'il veut s’employer du tout aux Juifs, ausquels seuls il estoit destiné ministre de la grâce de Dieu. Il conclud donc de la vocation et charge que le Père luy avoit donnée, qu’il ne doit baïller aucun soulagement aux estrangers: non pas que la vertu de Christ soit tousjours demeurée enclose en des limites si estroits, mais pource que la dispensation du temps portoit, que commençant aux Juifs, il s’addonnast pour lors spécialement à eux. Car comme il a esté dit au chap. X, jusques à ce que Christ ait esté ressuscité, la paroy n’a point esté abbatue, afin qu’il annonceast paix aux Gentils eslongnez du Royaume de Dieu. Pour ceste mesme raison il défendoit lors aux
Apostres d’espandre ailleurs qu’en Judée la première semence de doctrine. Il dit donc vray maintenant en déclarant qu’il n’est envoyé qu'aux Juifs seulement, jusqu’à ce que les Gentils en leur ordre veinssent puis après à succéder. Il appele brebis de la maison d'Israël, non pas les éleus seulement, mais tous ceux qui estoyent descendus de la racé des saincts Pères, pource que le Seigneur les avoit tous compris en l’alliancé, et estoit promis Rédempteur indifféremment à tous, comme aussi il s’est manifesté et présenté à tous sans exception. Il est bien à noter aussi qu’il se dit estre envoyé aux brebis qui sont péries, comme en ün autre lieu il tesmoigne qu’il ést venu pour sauver ce qui estoit perdu, Matth., XVII, 44. Maïntenant puis que sa grâce nous est commune avec les Juifs, nous pouvons conclure quelle est nostre condition jusques à ce qu'il nous apparoisse en qualité de Sauveur.
35 Ælle veint et l'adora, etc, On diroit à veoir ceste femme, qu’elle combat d’une obstination, comme pour tirer quelque chose de Christ maugré qu’il en ait : mais il n’y a point de doute que la foy qu'elle avoit conceue de la bonté du Messias, lencourageoit ainsi. Et ce que nous voyons qu'’encore que Christ dise préciséement que cela n’est point de sa charge, ceste contrariété ne l’espovante point et ne la retire point de son propos:
c’est d'autant que se tenant fermement arrestée sur ce premier sentiment de la foy que j’ay dit, elle né consent rien qui soit contraire à son espérance. Et c'est là la vraye espreuve de la foy, quand nous ne souffrons jamais qu’on nous arrache ce principe général de nostre salut, qui est fondé en la parole de Dieu.
26 Il n'est pas bon de prendre le pain des enfans.1\ semble que Christ eh usant encores d’une response plus rude qu’au paravañt, vueille couper broche à ceste femme, et luy oster toute espérance. Car il ne dit pas seulement que toute la grâce que le Père luy a donnée appartiene aux Juifs, et qu’il la leur faut distribuer afin qu'ils ne soyent frustrez de leur droict particulier: mais par un desdain il compare cesté femme à une chiené : comme
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
signifiant qu’elle est indigne de participer à sa grâce. Mais pour avoir bien à clair le sens de ce propos, il faut sçavoir que par le pain des enfans, ne sont pas entendus tous dons de Dieu, mais seulement ceux qu’il avoit par spécial ottroyez à Abraham et à sa postérité. Car dés le commencement du monde la bonté de Dieu à esté tellement espandue par tout, voire a si bien empli le ciel et la terre, que tous hommes l'ont senti et expérimenté estre Père: mais pource qu’il avoit fait un plus grand honneur aux enfans d'Abraham qu’à tout le reste du genre humain, Christ appelle le pain des enfans, tout ce qui appartient proprement et spécialement à ceste adoption par laquelle les Juifs seuls avoyent esté choisis pour enfans de Dieu. La jouissance de la clarté du soleil, de cest air duquel nous tirons le souffle de vie, et des biens de la terre, estoit commune aux Gentils avec les Juifs : mais la bénédiction laquelle il faloit espérer par Christ, avoit sa résidence en la seule maison d'Abraham. Et pourtant, qui eust communiqué indifféremment à tous ce que Dieu par un privilége singulier avoit baïllé en garde à une seule nation, c’estoit abolir l'alliance dé Dieu. Car par ce moyen les Gentils estoyent faits pareils et mis d’un mesme rang avec les Juifs lesquels devoyent nécessairement avoir quelque avantage pardessus. À ceste cause Jésus Christ use de ce mot jetter, signifiant que ce qu’on oste à l'Eglise de Dieu pour le communiquer aux gens profanes, est mal employé et Comme perdu. Or cela se doit réstraindre au temps que Dieu estoit invoqué seulement en Judée. Car depuis que les Gentils ont esté appelez à la participation du mesme salut, ce qui s’est fait quand Christ s’est monstré par tout par la clarté de son Evangile, la différence est ostée, tellement que ceux qui estoyent chiens auparavant, sont maintenant tenus du nombre des enfans. Au reste, il est yci nécessaire que tout l’orgueil de la chair tombe bas, quand nous oyons qw’il est dit que nous sommes tous chiens de nostre nature. Vray est que du commencement l'excellence de la nature humaine, en laquelle reluisoit l’image de Dieu, es-
toit si grande, qu’un nom tant infàâme ne pouvoit convenir à toutes nations, et mesmement aux rois, ausquels Dieu fait cest honneur de les nommer de son Nom :
mais la lascheté et rébellion d'Adam a fait qu'à bon droict le Seigneur renvoyé à l’estable avec les chiens, ceux qui par la transgression du premier père sont devenus bastars : mesmement quand on fait comparaison entre les Juifs, lesquels ont esté délivrez de la condamnation commune, et les Gentils qui sont bannis du Royaume de Dieu. L'intention de Christ est mieux exprimée en sainct Marc, oùil dit, Laisse premièrement les enfans estre rassasiez. Car il remonstre à ceste Chananée qu’elle trouble l’ordre, de vouloir ainsi mettre la main sur la table des enfans, au milieu du soupper. Au reste, combien qu’il ait principalement regardé à esprouver la foy de ceste femme, toutesfois il a quant et quant monstré l’horrible vengence qui devoit tomber sur les Juifs, d'autant que ils rejettoyent le bien inestimable qw’il leur offroit libéralement, lequel il refusoit aux autres le demandans instamment et de grande affection.
27 1l est ainsi, Seigneur. La response de ceste femme monstre qu’elle n’a point esté transportée d’une impétuosité et mouvement estourdi, pour se rebecquer et heurter directement contre ce que Christ disoit. Car pource que Dieu avoit préféré les Juifs aux autres nations, elle leur laisse le privilége d'adoption, et proteste qu’elle ne veut point empescher que Christ ne les soule, selon l’ordre que Dieu avoit déterminé. Seulement elle demande que les petis chiens en puissent avoir quelques miettes qui tomberont de la table comme à l'aventure. Et aussi Dieu n’a jamais tellement enclos sa grâce entre les Juifs, que il n’en ait aucunement baillé quelque léger goust aux Gentils.
Ainsi il p’estoit pas possible de mieux respondre, et en termes plus propres, pour exprimer la dispensation qui estoit lors de la grâce de Dieu.
28 Ta foy est grande. I] loue premièment la foy de ceste femme : puis après il déclare qu’à cause de sa foy il luy accorde sa requeste. La grandeur de sa foy s’est monstrée en ce que n'ayant qu'une
bien petite estincelle de doctrine, nonseulement elle a cognu le vray office de Christ et luy a attribué une puissance céleste, mais à poursuyvi constamment au milieu de tant d’empeschemens qui la pouvoyent faire demeurer tout court : et a souffert destre anéantie, pourveu qu’elle teinst ferme en son esprit ce qu’elle s’estoit persuadé, asçavoir que l’aide de Christ ne luy défaudroit point. Brief, elle a eu une fiance tellement proportionnée avec humilité, que elle ne s’attribuoit rien à la volée : et toutesfois ne se bannissoit point de la fontaine de la grâce de Christ pour le sentiment de son indignité. Or le tesmoignage que Christ a rendu à ceste femme profane de nation, a esté pour condamner l’ingratitude de ce peuple qui se disoit estre sainct et consacré à Dieu. Au * reste, j’ay dit ci-devant en quel sens il faut
entendre que ceste femme a creu vrayement, laquelle non-seulement n’avoit point de promesse de Christ, mais aussi estoit repoussée bien loin par ses propos.
Car combien qu’en apparence il rejette rudement ses prières, toutesfois ayant une certaine asseurance en son cœur du salut que Dieu avoit promis par le Messias, elle ne laisse point de bien espérer :
et ainsi elle sent qu’on luy ferme la porte, non pas pour l’empescher du tout d’entrer, ains afin que d’un plus vif effort de la foy elle y traverse comme par les fentes. L'autre membre contient une doctrine bien utile, asçavoir que la foy impètre tout du Seigneur : car elle est de si grande estime devant luy, que tousjours il est prest d'accorder à nos désirs, entant qu’il nous est expédient.
MATTH. XV
29 Adonc Jésus partant de là, veint près de la mer de Galilée : puis monta sur la montagne, els’asseit là.
30 Lors plusieurs troupes veindrent à luy,ayans avec eux des boileux, des aveugles, des muets, des mancheots, et plusieurs autres:
lesquels ils meirent aux pieds de Jesus et illes qua- TU
31 Tellement que le peuple s’esmerveilla voyant les muets parler, les mancheots estre dispos, les boiteux cheminer, et les aveugles veoir: et glorifia le Dieu d'Israël.
32 Lors Jésus ayant appelé à soy ses disciples, dit, Jay compassion de ceste mullitude : car il y a desjà trois jours qu'ils ne bougent d'avec moy, et n'ont que manger: el je ne les vEUX pointrenvoyer à jeun,
1) JS XXXY, 5, 6.
2) Ou, parlant à grande difficulté et peine,
MARCG VII.
31 Puis Jésus estant départi derechef des quartiers de Tyr et de
Sidon, veint à la mer de Galilée
par le milieu des quartiers de Décapolis.
32 Adonc on luy amenaun sourd béquayant? : et le pria-on quil meist la main sur luy.
33 Et l'ayant retiré à part de ia multitude, il meit ses doigts és aureilles d'iceluy : et ayant craché, luy toucha la langue.
34 Puis regardant au ciel, ül souspira, et luy dit, Hephphatah, c'est-à-dire, Ouvre-toy.
35 Et incontinent ses aureilles furentouvertes, el le lien de sa langue Jut deslié, et il parla droitement.
36 Et il leur commanda de ne le dire à personne: mais quelque chose qu'il leur eust défendu, ils le publièrent de tant plus.
37 El s’estonnèrent très fort, disans, Il a tout bien fait”, il fait ouyr les sourds, et parler les muets.
MARC VIII
A En ces jours-la comme Ù y avoil fort grande multitude, la- 3) Gen, I, 31.
LUC
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
de peur qu'ils ne défaillent en chemin.
33 Et ses disciples luy dirent, D'où nous viendroyent au désert tant de pains, pour rassasier telle multitude ?
34 Jésus leur dit, Combien avez-vous de pains?
Ils luy dirent, Sept, et quelque peu de pelis poissons.
35 Adonc il commanda au peuple de s'asseoir à terre.
36 Et ayant prins les sept pains et les poissons, après qu'il eut rendu grûces, les rompit, et les donna à ses disciples et les disciples au peuple.
37 Et enmangèrent tous, et furent rassasiez : et emportèrent du résidu des pieces de pain sept corbeilles plenes.
38 Or ceux quienavoyent mangé, estoyent quatre mille hommes, sans les femmes , et les petis en- Jans.
39 Adonc Jésus ayant donné congé à la multitude, monta en une nasselle, et veint és marches de Magdala.
quellen avoit que manger, Jésus appella à soy ses disciples, et leur dit,
> J'ay compassion de la multitude: car il y a desjà trois jours qu'ils demeurent avec moy,etn'ont que manger.
3 El si je les renvoye à jeun en leur maison, ils défaudront en chemin : car aucuns d'eux sont venus de loin.
4 Et ses disciples luy respondirent, D'où les pourra-on yCi rassasier de pains au désert?
5 Lors üls leur demanda, Combien avez-vous de pains? Ils dirent, Sepl.
6 Adonc il commanda au peuple qu'il s'asseist en terre: et print les sept pains, el après avoir rendu grâces, il les rompit, et les bailla à ses disciples pour les présenter : et ils lesprésentèrent devant lepeuple.
1 Ils avoyent aussi quelque peu de pelis poissons : et après qu'il eust rendu grâces, il commanda qu’ils les présentassent aussi.
8 Ils en mangèrent donc, et furent rassasiez, el en emporterent du résidu des pièces de pain, sept corbeillées :
9 (Or ceux qui avoyent mangé es-.
Loyent environ quatre mille) el puis il les renvoya.
10 Et monta incontinent en une nasselle avec ses disciples, el veint és quartiers de Dalmanutha.
29 Quand Jésus fut parti de là, etc.
Combien que sans doute S. Matthieu et sainct Marc récitent tous deux un mesme voyage que Christ feit retournant des quartiers de Tyr et de Sidon, toutesfois ils ont quelque différence en d’aucunes choses. C’est peu de cas de ce que Pun dit qu'il veint és marches de Magdala, et l'autre, és parties de Dalmanutha. Car veu que ces deux villes estoyent prochaines l’une de Pautre, situées au-dessus du lac de Génézareth, vers la montagne de Thabor, il ne se faut pas esbahir si le pays qui est entre deux est nommé maintenant de l’une, mainte-
nant de l’autre ville. Quant à Decapolis, qui estoit un pays ainsi nommé à cause de dix villes, pource qu’il touchoit la Phénice et la Galilée qui est près de la mer, il faloit que Christ passast par là retournant de Phénice en la Galilée qui est en Judée. Il y a plus grande apparence de discord en ce que sainct Matthieu dit que Christ guarit plusieurs détenus de diverses maladies : et sainct Marc fait seulement mention d'un aveugle. Toutesfois ceste difficulté aussi n’est pas difficile à soudre. Car sainct Marc a choisi à parler dun miracle lequel fut fait en chemin, et duquel le bruit estant espandu, esmeut
les habitans du pays de venir présenter plusieurs de leurs malades à Christ. Or nous sçavons que les Evangélistes ne s’arrestent pas scrupuleusement à réciter tout ce que Christ a fait: et que des miracles ils en parlent si sobrement qu’ils en touchent seulement d'aucuns pour exemple. En après sainct Marc s’est contenté d’en proposer un comme pour espreuve, auquel la puissance de Christ ne reluit pas moins qu’és autres semblables qui furent faits incontinent après.
32 Marc. On luy amène un sourdmuet. On peut recueillir des passages précédens à quelle fin ils ont prié Christ qu’il meist la main sur luy. Car l’imposition des mains estoit un signe solennel pour dédier et consacrer les personnes, . par lequel aussi les dons du sainct Esprit estoyent distribuez. Et n’y a point de doute que Christ a souvent usé de ceste cérémonie, tellement que ces gensci ne luy ont rien demandé sinon ce qu’ils sçavoyent que il avoit accoustumé de faire ordinairement. Au reste, Christ use yei d’autres signes : car il prend de sa salive, et en met sur la langue du muet :
semblablement il met son doigt és aureilles d’iceluy. Vray est que la seule imposition des mains eust eu assez d’efficace : et mesmes par sa simple volonté, sans remuer le doigt, il eust peu faire ce miracle : mais il est certain qu’il a usé de signes externes librement selon que requéroit la considération de ceux ausquels il avoit affaire : comme maintenant en mettant sa salive sur la langue du muet, il a voulu signifier que c’est luy qui baïlle la vertu et puissance de parler : et en mettant son doigt dedans les aureilles, il a monstré que son propre office est de rendre l’ouye aux sourds, et quasi leur percer les aureilles. Car il n’est jà besoin d’avoir yci recours à des allégories : et nous voyons que Ceux qui se sont plus amusez à subtilizer en cest endroit, tant s’en faut qu’ils amènent rien de solide et ferme, que mesmes ils ne font plustost que mettre lPEscriture en mocquerie.
Ainsi donc ce poinct seul suffira aux lecteurs modestes et de bon jugement, que nous tenons de Christ et la parole et louye, entant qu'il inspire sa vertu en
nos langues, et perce de ses doigts nos aureilles. Quant à ce qu’il retire à part le sourd hors de la multitude, il le fait en partie afin de monstrer de loin la gloire de sa Divinité à ces gens ignorans, et qui n’estoyent point encore suffisans pour estre tesmoins de telles choses : en partie afin d’avoir plus grande liberté d’user de prière ardente. Car ce qu’il a levé les yeux au ciel et souspiré, estoit signe d’une affection véhémente. Dont on voit combien singulière a esté son amour envers les hommes, des misères desquels il a eu si grande compassion. Il n’y a point de doute qu’en prenant de la salive en sa bouche, pour la mettre en la bouche de l’autre, et mettant ses doigts és aureilles d’iceluy, il a voulu monstrer et déclarer.
la mesme affection d'humanité. Cependant il monstre qu’il ha une souveraine puissance de remédier à toutes maladies et imperfections, et de rendre santé, quand il ne fait que simplement commander que la langue et les aureilles de cest homme soyent ouvertes. Car sainet Marc n’a pas mis sans cause ce mot Chaldaïque, ains afin que ce fust un tesmoignage de la puissance Divine de Christ. Entre les autres badinages desquels les hommes fols ont souillé le Baptesme, on a pris aussi ceste cérémonie de Christ pour en faire une bastelerie : qui est un exemple suffisant pour nous monstrer que c’est un desbordement sans fin, quand les hommes se donnent congé d’adjouster ce qui leur plaist aux saincts mystères de Dieu.
36 Et leur commanda qu'ils ne le dissent à personne. Combien qu’il y ait plusieurs expositeurs lesquels tirent ce commandement et autres semblables à un sens tout contraire, comme si Christ eust voulu expresséement les inciter à publier le bruit de ce miracle, toutesfois ce que j'en ay dit aux autres passages me semble plus simple, asçavoir que Christ a voulu qu’on différast d’en parler jusqu'à un temps plus propre et opportun. Et pourtant je ne doute point que leur zèle wait esté trop précipitant et hastif, quand ayans commandement de se taire, ils s’avancent de parler. Or ce n’est pas de merveilles si les hommes qui ne sont point accoustumez à la doctrine de Christ,
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
sont poussez de trop grande ardeur lors qu’il n’est pas besoin. Toutesfois Christ a tourné à sa gloire ce qu’ils avoyent entreprins assez imprudemment. Car le miracle a esté divulgué : et tout ce quartierlà, en mesprisant l’autheur des dons célestes, à esté rendu inexcusable.
37 Il a tout bien fait, etc. Saïnct Matthieu après avoir mis en un recueil plusieurs miracles, dit finalement pour conclusion que les tourbes se sont esmerveillées, et ont donné gloire au Dieu d'Israël : asçavoir d'autant que Dieu en manifestant sa puissance par des moyens non accoustumez, renouveloit la mémoire de son alliance. Mais paraventure que sous les paroles de sainct Marc est comprise une comparaison des choses opposites. Car pource qu'il y avoit divers bruits de Christ, la tourbe veut dire que tous Ceux qui détractent des faits de Christ sont meschans et malins, veu qu’il n’a rien fait jusqu'aux plus petites choses, qui ne mérite bien grande louange, plustost que d’estre tiré en occasion de calomnié. Or nous sçavons, et nature mesme nous l'enseigne, qu'il n’y a rien plus contre équité, que d’estre blasmé et mal voulu pour avoir bien fait aux gens.
32 Matth. J'ay compassion de la mulbitude, etc. Yci nous est récité un miracle qui n’est guères différent d’un autre que nous avons exposé un peu €i-devant. Il y a seulement cela de diversité, qu’au précédent Christ rassasia cinq mille hommes de cinq pains et deux poissons : et yci quatre mille hommes sont repeus de sept pains et quelque peu de petis poissons.
D’avantage, en l’autre on recueillit douze Corbeilles pleines de reliefs : et maintenant de plus de viandes on n’en recueille pas tant de reliefs. Apprenons par ceci que la puissance de Dieu n’est point liée aux moyens ou aides externes, et que c'ést tout un devant luy s’il y a peu ou
MATTH. XVI
A Lors les Pharisiens et Sad-
MARC VIEIL
A1 Et les Phariduciens veindrent à luy, et le | siens veindrent, et se
beaucoup : comme Asa disoit parlant de Sa gendarmerie qui estoit moyenne, et de la grande multitude des ennemis, 2 Chroniques, XIV, 41. Or comme la bénédiction de Dieu ha autant d’un pain que de vingt, pour nourrir un grand peuple :
ainsi si elle défaut, cent pains ne suffiront pas pour nourrir dix hommes. Car si une fois le baston du pain est rompu, encore que le meusnier rende la farine au poids, et le boulenger le pain, si éstce toutesfois qu’on ne se sentira point rassasié en mangeant et se farcissant le ventre. Quant à ce que Christ dit qu'ils ont esté {rois jours Sans manger, ce n’est pas qu’ils n’ayent point du tout mangé ces trois jours durant : mais pource qu’en ces lieux désers ils n’avoyent pas grande commodité, tellement qu’ils n’y pouvoyent avoir leur nourriture ordinaire : joint aussi qu’en ces pays chauts les gens y mangent moins, qu’ils ne font en ce gros air froid auquel nous sommes. Et pourtant ilne faut pas s’esbahir s'ils ont peu se passer de manger plus long temps.
33 D'où nous viendroyent au désert tant de pains? Les disciples monstrent une stupidité par trop lourde, de ce que pour le moins il ne leur souvient maintepant de l’autre miracle où Christ leur avoit monstré un bon tesmoignage de sa vertu et grâce, lequel ils pouvoyent applicquer à la nécessité présente. Mais comme s'ils neussent jamais rien veu de semblable, ils oublient de recourir à luy pour demander remède. Or pource que nousnous trouvons tous les jours enveloppez d’une semblable nonchalance, tant plus faut-il prendre garde que nos esprits ne soyent jamais destournez de la considération des bénéfices de Dieu, afin que l'expérience du temps passé nous apprene à espérer semblable assistance de luy, comme nous avons apperceu une fois ou plusieurs au paravant.
LUC XII
54 Puis il disoit au peuple, Quand vous
tentans le requirent quil leur | prindrent à disputer |voyez une nuée qui se
monstrust quelque signe du ciel. l'avec luy, luy deman-
1) Maïth., XIL, 38.
lève d'Occident, incon-
dit, Quand le soir est venu, vous dites, LE fera beau temps, car le ciel est rouge.
tant.
le ciel malplaisant est rouge.
Hypocrites, vous scavez bien ju-| signe
ger de l'apparence du ciel, et\tion? Je vous di en ne pouvez-vous juger des signes | vérilé, que signe ne sera point donné à 4 Lanation meschante et bas-| ceste génération.
13 Et quand il les ne luy sera donné, sinon le si-| eut laissez, il rentra gne de Jonas le Prophète. Et les | en la nasselle et passa à l'autre rive.
des saisons ?
tarde! demande. signe, et signe
délaissant s’en alla.
1) Matth., XII, 34.
A Lors des Pharisiens, etc. Sainct Marc dit que pour le commencement ils ont disputé avec luy. Dont il est à présumer que se VOyans vaincus par raisons, ils ont eu leur dernier recours à ceci :
comme les opiniastres, quandils se voyent rangez jusques-là qu’ils ne sçavent plus que dire, afin toutesfois qu’ils ne soyent contraints d'accorder à la vérité, ils vont chercher quelqu’autre chose hors de propos. Or combien qu’il ne soit point yci exprimé quelle a esté la dispute, toutesfois selon mon avis il est vray semblable qu'ils ont débatu de la vocation de Christ, comment il osoit innover quelque chose, pourquoy il s’eslevoit si magnifiquement, comme si à sa venue il avoit restabli le royaume de Dieu. Après qu'ils ne ont plus rien que répliquer contre sa doctrine, ils demandent que quelque signe leur soit donné du ciel. Mais il est certain que cent signes n’eussent pas plus fait envers eux que les tesmoignages de l’Escriture :
joint que desjà la vertu de Christ leur avoit esté proposée devant leurs yeux, quasi jusqu’à la toucher des mains. Ils mesprisent les signes par lesquels Christ s’est manifesté familièrement : combien moins proufiteront-ils par un signe lointain et obscur? Les Papistes en font encore aujourd'huy autant, quand ils demandent de nouveaux miracles pour approbation de la doctrine de l'Evangile :
comme si jamais elle n’avoit esté con-
12 Adonc dit en
3 Et au matin vous dites, Zl| souspirant profondéfera aujourd’ huy tempeste, car | ment en son esprit, Pourquoy demande | fera chaud : et ainsiren
à Mais il respondit el leur|dans quelque signe du ciel, en le ten-| pluye vient : et ainsi il
tinent vous dites, La
en advient.
55 Æt quand vous voyez le vent de midi souffler, vous dites qw'il
advient.
56 Hypocriles, vous scavez bien juger de l'apparence du ciel et de la terre: et comment ne Jugez-vous de ce temps?
07 El que ne jugezvous aussi de vous mesmes ce qui est juste?
cesle généra-
fermée et ratifiée. Au reste, il faut noter que combien que les Sadduciens feissent la guerre aux Pharisiens, et qu’il y eust entr’eux non-seulement grande haine, mais aussi débats bien aspres continuellement, ils s’accouplent toutesfois ensemble contre Christ. Ainsi, combien que les meschans ayent tousjours des différens les uns contre les autres, si est-ce toutesfois que les discors qu’ils ont entr’eux ne les empeschent jamais qu’ils ne complotent contre Dieu, et qw’ils ne facent, par manière de dire, des trefves pour se joindre et baïller les mains les uns aux autres à opprimer la vérité. Par le mot de Tenter, les Evangélistes signifient que ceux-là n’y sont point venus en simplicité de cœur, ni avec un désir d’apprendre, mais que par malice et ruse ils ont demandé une chose qu’ils pensoyent bien que Christ leur refuseroit, ou pour le moins qu’ils imaginoyent n’estre pas en la puissance de Christ. Car pource qu’ils
n’estimoyent rien de luy que petit et con-
temptible, tout leur but est de faire.en descouvrant quelque impuissance en Christ, qu’il perde toute la louange qu'il avoit acquise envers le peuple jusqu'alors.
En ceste sorte il est dit que les incrédules tentent Dieu, toutes fois e£ quantes que prétendans qu’on ne leur à point fait veoir tout ce qu'ils ont demandé à leur plaisir, ils accusent Dieu d’impuissance.
2 Quand le soir est venu. Par ces
durcit) vint: 5 Re 2
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
mots Christ leur remonstre que sa vertu est assez clairement manifestée, tellement qu'ils devoyent recognoistre le temps de leur visitation, si ce n’estoit -qwen fermant de leur propre gré les yeux, ils fuyent la claire lumière. La similitude dont il use est belle et fort convenable. Car combien que la disposition de l'air soit muable, tellement que quelques fois la tempeste se lève soudainement, quelques fois aussi le beau temps se monstre qu’on ne l’attendoit pas, toutesfois par un enseignement naturel les hommes prognostiquent de certains signes si le jour sera clair ou couvert de nuées. Christ donc leur demande pourquoy ils ne recognoissent aussi bien le royaume de Dieu qui leur est manifesté par signes bien autant évidens. Car certes par cela ils monstroyent qu’estans par trop addonnez aux commoditez terriennes et caduques, ils ne faisoyent nul conte de tout ce qui appartient à la vie céleste et spirituelle : et qu’ils n’estoyent point tant aveuglez par ignorance que d’une malice volontaire. Pour ceste cause aussi il les appelle Æypocriles : pource qu’ils faisoyent semblant de chercher ce que leur estant monstré ils ne faisoyent conte de regarder. Or la mesme reproche s’addresse aujourd’huy quasi à tout le monde. Car d'autant que les hommes employent toute la subtilité de leur esprit, et appliquent tous leurs sens és choses de la vie présente, il n’y a celuy qui ne rencontre assez bien en cest endroit, oupour le moins qui n’ait quelque cognoissance passable pour suyvre ce qui est expédient. Comment donc se fait-il que nous ne prenons autrement garde aux signes par lesquels Dieu nous invite à sOy, sinon d'autant qu'un chacun s’addonnant à une nonchalance volontaire, esteint la lumière qui se présente devant ses yeux? La vocation de Christ et la manifestation présente du salut éternel se monstroit aux Scribes, tant par la Loy et les Prophètes, que par la doctrine mesme d'iceluy, à laquelle aussi estoyent conjoints les miracles. I] y en a aujourd’huy beaucoup de semblables, lesquels disent qu'ils ont raison, voyans les choses douteuses, de n’adhérer ni aux uns ni aux autres, pour-
ce qu’il faut attendre qu’on ait quelque certaine résolution des matières : et mesmes il leur semble que c’est une grande sagesse de n’enquérir point en cest endroit quelle est la vérité. Voire, comme si ce n’estoit pas une nonchalance bien vileine, veu qu’ils sont si songneux des choses charnelles et terriennes, de mespriser le salut éternel des âmes, et cependant aller chercher de vaines couvertures d’une ignorance si grossière et lourde. Aucuns hommes mal exercez en l'Escriture s’abusent, en concluant de ce passage qu’il n’est pas permis de prendre garde au ciel pour prévoir si le temps sera bien disposé, ou s’il y aura tempeste.
Car plustost Christ prend le droit ordre de nature pour monstrer que ceux-là périssent justement par leur ingratitude, lesquels estans assez subtils és choses de la vie présente, assopissent à leur escient la lumière céleste par leur stupidité. Sainct Marc adjouste que Christ souspira pro- Jondément en son esprit : par lesquels mots est signifié qu’il print à grand desplaisir et regret de veoir ces gens ingrats résister obstinéement contre Dieu. Et de faict, il faut que tous ceux qui pourchassent la gloire de Dieu, et qui ont soin du salut des hommes, ayent une telle affection, qu'il n’y ait chose qui leur face plus grand mal au cœur, que quand ils voyentles incrédules se fermer à leur escient le chemin de la foy, et employer tout leur entendement à obscurcir par leurs brouillars la clarté de la Parole et des œuvres de Dieu. Je pense que le mot d'Esprit qui est yci mis, est bien à poiser, afin que nous sçachions que ce gémissement procédoit d’une vraye et profonde affection de cœur : et que quelque Sophiste ne viene point dire que Christ a monstré par mines externes une tristesse laquelle il ne sentoit point au dedans. Car il ne s’est peu faire que ceste saincte âme, laquelle le zèle de l'Esprit gouvernoit, n’ait esté navrée vivement de tristesse, voyant une obstination si meschante.
51 Luc. Et que ne jugez-vous aussi de vous-mesmes, etc. Christ descouvre yei la source du mal, et, par manière de dire, presse l’apostume avec la pointe de
la lancete, asçavoir qu’ils ne descendent point en leurs consciences pour regarder devant Dieu ce qui est juste. Car voylà qui fait les hypocrites si prests à user de cavillations avec impudence : c’est que sans aucun souci ils jettent tout à leur aise leurs grandes bouffées en l'air, et ne pensent point d’un sens rassis à euxmesmes pour se représenter devant le siége judicial de Dieu, afin de s’assujetir à la vérité une fois cognue. Au reste, ce que sainct Luc dit que ce propos a esté addressé au peuple, ne fait point de discord entre luy et les deux autres : pource qu’il est vray-semblable que Christ parloit généralement aux disciples et sectateurs des Scribes, et aux autres contempteurs de Dieu semblables à ceux-là, lesquels il voyoit estre en trop grand nombre : comme aussi de faict ceste complainte ou répréhension convenoit fort bien à toute ceste canaille.
MATTH. XVI
4 Matth. La nation meschante, etc.
Ce passage a esté exposé au douzième chapitre. Le sommaire est, que les Juifs ne se contentent jamais d'aucun signe qu'ils voyent, mais qu’à tous coups ils.
sont chatouillez d’une cupidité perverse de tenter Dieu. Car il ne les appelle pas Nation meschante simplement, pource qu'ils demandent quelque signe, ce que le Seigneur a quelquesfois permis à ses serviteurs : mais pource que de malice délibérée ils irritent Dieu. Et pourtant il leur dénonce que retournant de mort à vie il leur sera encore Prophète, comme jadis avoit esté Jonas. Voylà que dit saint Matthieu : mais sainct Marc ne fait point mention de Jonas. Toutesfois le sens est tousjours un. Car à proprement parler, cela mesme ne leur a point servi de signe, quand Christ ressuscité de mort a fait retentir en tous lieux la voix claire de
| son Evangile.