CHAP. IX
A Il leur disoit aussi, Je vous dien vérité, qu'il y en a aucuns de ceux qui sont yci présens, qui ne gousteront point la mort jusques à ce qu'ils ayent veu le règne de Dieu estre venu avec puissance.
2) Ps., LXII, 12. Rom., IL, 6.
ha vie, il la perdra :
mais quiconque perdra sa vie pour lamour de moy, ù la sauver a.
25 Car que prou- Jite-il à l'homme S'il gaigne tout le monde, et qu'il se destruise soy-mesme, et qu'il face perte de soy-mesme ?
26 Car quiconque aura honte de moy et de mes paroles, le Fils de l'homme aura honte de luy, quand il viendra en sa majesté, et du Père, et des saincts Anges.
271 Et je vous di vrayement, quil y en a aucuns de ceux qui sont yci présens, qui ne gousteront point la mort, jusques à tant qu'ils ayent veu le règne de Dieu.
et tesmoignage de sa gloire à-venir, advertit ses disciples de ce qu’il luy faloit endurer, afin qu’ils s’apprestent aussi de leur costé à porter la croix. Car le temps du combat approchoit fort, pour lequel il sçavoit bien qu’ils estoyent trop débiles, sinon qu’ils eussent esté munis d’une nouvelle force. Mais sur tout il avoit à leur remonstrer qu’il luy faloit commencer son règne, non point avec grande pompe, Magnificence et richesses, non point avec applaudissement du monde, mais par une mort ignominieuse. Or ils ne pouvoyent pas avoir chose plus difficile, que de surmonter un tel scandale : mesmement si nous considérons ce que desjà ils avoyent totalement imprimé en leurs esprits touchant leur Maistre : car ils avoyent ima-
giné qu’il leur apporteroit une félicité terrienne. Ainsi ils estoyent comme en suspens, abbruvez de ceste vaine espérance, attendans le poinet et l’heure en laquelle Christ manifesteroit soudainement Ja gloire de son règne. Quant à l’ignominie de la croix, tant s’en faut qu’ils en eussent rien imaginé, que mesme il leur sembloit qu’il n’y avoit point d'apparence que rien luy peust advenir qui ne fust honorable et magnifique. Ceste circonstance aussi estoit fort estrange, d’estre réprouvé par les Anciens et Scribes, lesquels avoyent le gouvernement de l'Eglise. Dont il est aisé à recueillir combien ceste admonition leur estoit nécessaire. Au reste, pource qu'il ne se pouvoit faire que la seule mention de la croix ne troublast fort leurs esprits débiles, il remédie inconti-
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nent à la douleur, en disant qu'il ressuscitera de mort le troisième jour. Et de faict, veu qu’en la croix de Christ n’apparoist que l’infirmité de la chair, jusques à ce qu’on viene à sa résurrection, en laquelle reluit la vertu de l'Esprit, nostre foy ne trouvera rien pour se soustenir ou fortifier. Et pourtant tous ministres de la Parole qui veulent enseigner avec proufit, doyvent bien aviser à tenir ce moyen, que tousjours ils conjoingnent la gloire de la résurrection avec lignominie de la mort. Mais c’est merveille pourquoy Christ ne veut pas que ses disciples luy servent de tesmoins, veu que desjà par ci-devant il leur avoit baïllé ceste charge. Car pourquoy les avoit-il envoyez, sinon afin qu'ils fussent ambassadeurs de la rédemption, laquelle dépendoit de la venue de Christ? La solution n’est pas difficile, s’il nous souvient de ce que j’ay dit sur ce propos : asçavoir qu’ils ne furent pas ordonnez Docteurs pour rendre un certain et plein tesmoignage à Christ, mais seulement pour préparer des disciples à leur Maistre : e’est-à-dire pour rendre dociles et attentifs ceux qui estoyent par trop endormis. En après que leur commission estoit temporelle, laquelle print fin quand Christ commença luymesme à prescher. Maintenant pource que le temps de sa mort approchoït, et qu’ils n’estoyent pas encores bien meurs pour rendre tesmoignage publiquement de leur foy, et mesme leur confession eust esté en mocquerie pour la débilité de foy qui estoit en eux, le Seigneur leur commande de ne dire mot, jusques à ce qu’ils Peussent recognu victorieux par-dessus la mort, et qu'il les eust reyestus de nouvelle force et constance,
22 Commenca à les tanser. C’est un signe de trop grande ardeur, quand Pierre reprend son Maistre : combien qu’il semble que pour la révérence qu’il luy portoit, il a avisé à le retirer ainsi à part, pource qu'il ne l’osoit pas reprendre en présence d’autres. Toutesfois c’est bien grande faute d'avis à luy, de ce qu’il advertit Christ de regarder à soy : comme s’il n'avoit pas assez de conseil et de sagesse pour se gouverner. Mais voylà ou
un zèle inconsidéré pousse et fait trébuscher les hommes, qu’ils ne font point de difficulté d’assujetir Dieu à leur fantasie.
1 semble à Pierre que c’est une folie de dire que le Fils de Dieu qui devoit estre Rédempteur du peuple, soit crucifié par les Anciens : et que celuy qui estoit autheur de vie, soit jugé à mort. Ainsi donc il s'efforce de retirer Christ qu'il mait point à se présenter à la mort. Voylà une belle couleur : mais si faut-il s’arrester plustost à la détermination de Christ, que non pas au zèle de Pierre, quelque couleur qu’on puisse amener pour lexeuser.
Et par cela nous sommes tous enseignez que c’est que valent devant Dieu les bonnes intentions, qu’on appelle. Vray est qu’il y à un si grand orgueil enraciné en l'esprit des hommes, qu’il leur semble qu’on leur fait tort, et mesme s’en plaignent, si Dieu ne prend plaisir à tout ce qu’ils trouvent bon. Suyvant cela nous voyons de quelle fierté et obstination les Papistes magnifient leurs dévotions. Mais cependant qu’ils se flattent ainsi audacleusement, Dieu non-seulement rejette ce qu'ils estiment estre digne de grande louange, mais aussi le blasme et con-
damne asprement comme une meschante
forcènerie. Certes si le sens et jugement de la chair doyvent avoir lieu, l'intention de Pierre a esté bonne, ou pour le moins couverte de quelque apparence. Mais il estoit impossible de la rembarrer plus rudement et avec plus grande injure que Christ a fait. Que veut dire, je vous prie, une response tant rigoureuse ? Celuy qui a tousjours gardé une si grande douceur, de peur de briser le roseau cassé, comment est-ce que maintenant il foudroye si horriblement contre son disciple éleu?
Certes la raison est toute manifeste, qu’en la personne d’un homme il à voulu réprimer tous autres, afin qu'ils ne laschent la bride à leur zèle. Car combien qu’il soit bien difficile de tenir en bride les cupiditez de la chair, comme aussi elles
sont semblables à des bestes sauvages,
toutesfois il n’y a beste si furieuse qu'est la prudence de la chair. Pour ceste cause Christ charge si rudement à l'encontre d'elle, et la rembarre comme à grans coups de marteau, afin que nous appre-
SUR L’'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
nions de n’estre point sages sinon par la |
parole de Dieu.
23 Va arrière de moy, Satan. Aucuns s'amusent à philosopher subtilement sur ce mot Arrière, comme si Christ commandoit à Pierre qu'il le suyvist, et qu’il ne s’avanceast point d'aller deyant : mais cela ne vient point à propos. Car sainct Luc à bien récité ci-dessus au quatrième chapitre, que le Seigneur a usé du mesme mot pour repousser le diable, Aussi le mot Grec signifie simplement se reculler, et s’en aller. Ainsi donc Christ renvoye bien loin son disciple, pource que par son zèle inconsidéré et mal conduit il faisoit office de Satan : car il ne l'appelle pas simplement adversaire, mais il Iuy impose le nom du diable en signe de plus grande détestation. Il faut noter la rai- Son qui est incontinent adjoustée, Tu mes en scandale : car tu es sage selon les hommes et non pas selon Dieu. Pierre a esté scandale à Christ, en tant qu'à s’est Opposé à sa vocation. Dont aussi il appert que c’est une droite rage de ce zèle pervers des hommes, Car cependant que Pierre s’etforce d’empescher la course de son Maistre, il ne tient pas à luy qu’il ne se bannisse et tout le genre humain quant et quant du salut éternel. Ainsi il nous est yci monstré en un mot combien nous devons fuir tout ce qui nous retire de l’obéissance de Dieu. Au reste, Christ descouvre la première source de tout le mal, en disant que Pierre s’arreste à la sagesse de l’homme : et pourtant de peur que le Juge céleste ne nous renvoye au diable avec nos bonnes affections et intentions, apprenons de n’estre point addonnez à nostre propre sens, mais de suyyre en obéissance ce que le Seigneur approuve. Que les Papistes aïllent maintenant eslever jusques au ciel leurs déterminations : si sentiront-ils à la fin, quand ils se trouveront devant le siége judicial de Dieu, de quoy leur sert ceste vanterie, laquelle Christ prononce yei estre de Satan. Quant à nous, si nous ne voulons à nostre escient par empeschemens mortels nous fermer le chemin de salut, ne demandons point destre sages autrement que par la bouche de Dieu.
24 Lors Jésus dit à ses disciples.
Pource que Christ voyoit que Pierre avoit crainte et horreur de la croix, et pource qu’il sçavoit que tous les autres en estoyent de mesme, il parle en général de la souffrance à porter la croix. Et il ne parle pas seulement aux Douze, mais il baïlle Ja mesme règle à tous fidèles. Nous avons eu une semblable sentence au dixième chapitre de sainct Matthieu : mais c’estoit alors pour admonester seulement les Apostres de la persécution que on leur feroit, incontinent qu’ils auroyent commencé à faire leur office : yei il donne un enseignement commun, et (par manière de dire) monstre la première leçon à tous ceux qui veulent suyvre l'Evangile. Nomméement il dit, Sè aucun veut venir après moy, pour réfuter l’imagination que Pierre avoit en son cerveau. Car en se proposant à tous pour exemple de patience et renoncement de soy-mesme, il monstre qu'il luy faut endurer ce que Pierre estimoit n’estre point convenable à sa personne : en après il invite chacun membre de son corps à l’ensuyvre. Au reste, il faut ainsi résoudre les mots, Qui voudra estre des miens, qu’il me suyve en renonceant à Soy-mesme, et portant la croix : ou bien qu’il se conforme à mon exemple. Le sens est, Qu'il ny à point de gens qui doyvent estre tenus pour disciples de Christ, sinon ceux qui sont ses vrais imitateurs, et prests de suyvre le train qu’il a tenu. Or il nous baille en brief la règle de ceste imitation, afin que nous sçachions en quelle chose il veut principalement que nous luy ressemblions, Elle consiste en deux poincts: asçavoir au renoncement de nous-mesmes, et en la souffrance volontaire de la croix. Ce renoncement s’estend bien loin : c’est asçavoir que renonceans à nostre propre nature, et quittans toutes affections de la chair, nous soyons prests d’estre du tout anéantis, pourveu que Dieu vive et règne en nous. Nous sçayons comment les hommes sont naturellement enveloppez d’une amour désordonnée d’eux-mesmes, Combien ils présument de leurs personnes, combien ils sont addonnez à eux-mesmes :
mais si nous voulons avoir entrée en l’eschole de Christ, il faut commencer par ceste folie à laquelle sainct Paul nous ex-
horte, 4 Corinth., IH, 48 : en après, passer outre à donter et réprimer toutes affections. Il presche de porter la croix, pource que combien que la vie de tous indifféremment soit sujette à des misères communes, toutesfois d'autant que Dieu exerce spécialement les siens, afin de les rendre conformes à l’image de son Fils, ce n’est pas merveilles si ceste règle s’addresse proprement à eux. D’avantage, combien que Dieu charge la croix tant sur les mauvais que sur les bons, toutesfois il n’y a que ceux qui baissent volontiers les espaules, desquels on puisse dire qu’ils portent la croix. Car combien que le cheval farouche soit contraint de soustenir le chevaucheur, on ne dira pas toutesfois qu’il le reçoyve volontiers. Voylà donc la patience des fidèles, de s’assujetir d’un franc courage à porter la croix que Dieu leur met sur les espaules. En sainct Luc est adjousté ce mot, De jour en jour :
lequel emporte beaucoup. Car Christ signifie que nous ne serons jamais à bout de nostre combat, jusques à ce que nous sortions de ce monde. Que ce soit donc yci le continuel exercice des fidèles, que quand ils auront esté visitez par plusieurs aflictions, ils s’apprestent à en porter de nouvelles,
25 Quiconque voudra sauver son âme la perdra. Voyci une consolation fort convenable. Que ceux qui meurent alaigrement pour Christ, sont vrayement faits participans de la vie. Car sainct Marc notamment exprime ceste cause : à laquelle seule les fidèles doyvent regarder quand ils endurent la mort: et pourtant il en faut autant entendre és paroles de sainct Matthieu. Car il advient souventesfois que des gens profanes par ambition ou par désespoir, sont amenez à mespriser la vie, lesquels toutesfois ne sentiront aucun proufit d’avoir cheminé courageusement à la mort. La menace qui est yci mise comme à l’opposite de «este promesse, est pour pousser et picquer la lascheté de nostre chair, quand Christ dit, Que ceux qui aiment tant la vie présente, ne gaigneront autre chose, sinon qu'ils la perdront. Il y a donc yci une comparaison de choses opposites : asçavoir de la vie temporelle et de la vie éternelle,
comme nous avons dit Sur le 40e chapitre, là où les lecteurs pourront prendre le reste.
26 Car que proufite-il à l'homme, etc.
Le mot D’âme, se prend yci en sa propre signification. Car Christ remonstre que l'âme de lhomine n’a pas esté créée seulement afin de jouir de ce monde pour quelque temps, mais pour avoir finalement limmortalité glorieuse au ciel : comme s’il eust dit, Quelle nonchalance est-ce, et quelle stupidité brutale, que les hommes sont si fort attachez au monde, et occupez és choses d'iceluy, qu’ils oublient pourquoy ils sont nais, et ne pensent point que Dieu leur a donné une âme immortelle, afin qu’ayans parachevé le cours de ceste vie terrienne, ils vivent au ciel à jamais? Vray est que tous confessent bien que leur âme leur est plus que toutes les richesses et délices de ce monde :
mais cependant le sens de la chair les aveugle tellement, qu’à leur escient ils abandonnent leurs âmes à perdition. Afin donc que le monde ne nous enchante par allèchemens, qu’il nous souviene tousjours de lexcellence de nostre âme : laquelle estant bien songneusement considérée, fera bien aiséement esvanouir toutes vaines imaginations de félicité terrienne.
27 Car le Fils de l’homme viendra en la gloire. Afin que la doctrine que nous avons veue ci-devant, entrast mieux en leurs esprits, Christ leur met devant les veux le jugement à-venir. Car pour bien mespriser ceste vie caduque, il est nécessaire que nous soyons touchez d'un vray sentiment de la vie céleste. Aussi la tardiveté et nonchalance de nos esprits est si grande, qu'ils ont besoin d'aide pour regarder au ciel. Et pourtant Christ adjourne les fidèles devant son siége judicial, afin qu’à toutes heures ils pensent qu’ils ne vivent pour autre cause, sinon afin d’aspirer et prétendre à ceste bienheureuse rédemption, qui sera révélée en son temps. Or le but de ceste admonition est, que nous sçachions que ceux-là ne travaillent point en vain, ausquels la confession de la foy est plus précieuse que leur vie propre : comme si Christ eust dit, Résignez-vous hardinient en ma main