CHAPITRE VI
riade.
4 Après ces choses Jésus s'en alla outre la mer de Galilée, qui est de Tybé-
2 El grande foule le suyvoit, à cause qu'ils voyoyent les signes qu’il faisoit
sur ceux qui estoyent malades.
3 Adonc Jésus monta en une montagne, et là s'assit avec ses disciples.
4 Or le jour de Pasque (qui estoit la feste des Juifs) estoit prochain.
5 Jésus donc ayant levé ses yeux, et voyant que grande foule venoit à luy, dit à Philippe, D'où achèterons-nous des pains, afin que ceux-ci ayent à
manger?
3) Matih., XIV, 16, Mare, VI, 37, Luc, IX, 18,
ton ones te uns le Ce
Cuar. VI.
SUR S. JEHAN
6 (Or disoit-il cela pour l'esprouver :
car il scavoit bien ce qu'il feroit.)
7 Philippe luy respondit, Pour deux cens deniers de pain ne leur suffiroit, à ce que chacun d'eux en prinst lant soit peu.
8 Et l'un de ses disciples, astavoir André, frère de Simon Pierre, luy dit,
9 Æ y a yci un petit garcon qui ha cinq pains d'orge, et deux poissons : mais qu'est-ce de cela pour tant de gens ?
10 Adonc Jésus dit, Faites asseoir les gens. (Or y avoit-il beaucoup d'herbe en ce lieu-là.) Les gens donc $'assirent environ cinq mille de conte fait.
A1 Et Jésus print les pains, et après qu'il eut rendu grâces, les distribua aux disciples : et les disciples à ceux qui estoyent assis, et semblablement des
poissons, autant qu'ils en vouloyeut.
12 Et après qu'ils furent soulez, il dit à ses disciples, Amassez les pièces qui sont de reste, afin que rien ne soit perdu.
13 Adonc is les amassèrent, et emplirent douze corbeilles de pièces des cinq pains d'orge, qui estoyent demeurez à ceux qui en avoyent mangé.
1 Après ces choses Jésus s’en alla outre la mer, etc. Comme ainsi soit que sainct Jehan à accoustumé de recueillir les faits et propos de Christ que les autres Evangélistes avoyent omis, yci outre sa coustume il répète l’histoire d’un miracle que les autres avoyent desjà récitée.
Mais il le fait tout exprès, pour venir au sermon que Christ feit le jour suyvant en Capernaüm, d'autant que c’estoyent choses conjointes. Parquoy, combien que ce récit luy soit commun avec les autres Evangélistes, il ha toutesfois ceci de particulier, qu'il tend à une autre fin, comme nous verrons. Les autres Evangélistes disent que ceci adveint un peu après la mort de Jehan Baptiste, par laquelle circonstance du temps, ils dénotent la cause du département de Christ. Car quand les tyrans sont une fois abruvez du sang des fidèles, ils s’embrasent en plus grande cruauté : ne plus ne moins que lintempérance de boire aiguise d'autant plus la soif aux yvrognes. Christ donc a voulu appaiser la fureur du Roy Hérode par son absence. Il prend la mer de Galilée, pour le lac de Génésara. Quand il adjouste qu’elle estoit appelée la mer de Tybériade, il exprime mieux le lieu auquel Christ se retira : car tout le lac n’estoit pas ainsi nommé, ains seulement la partie prochaine du rivage auquel la ville Tybériade estoit située.
2 Et grande foule le suyvoit.Ceste si grande ardeur de suyvre Christ venoit de cela, que ayans apperceu sa vertu és miracles, ils estoyent persuadez que c’es-
toit quelque grand Prophète, et qu’il estoit envoyé de Dieu. Au surplus, PEvangéliste omet yci ce que les autres trois récitent, asçavoir que Christ employa une partie du jour à enseigner, et à guarir les malades : et comme le soir venoit ses disciples le prièrent de donner congé à tous ses gens. Car ce luy a esté assez de toucher en brief la somme, afin de prendre de là occasion de nous amener à la déduction des autres choses qui s’ensuyvent. Au reste, nous voyons yci en premier lieu, combien le peuple estoit enflambé d’une grande affection d’ouir Christ, veu que tous s’oublians eux-mesmes, ne font point de difficulté d’attendre la nuict en un lieu désert. Et d'autant moins est excusable nostre tardiveté, ou plustost stupidité, quand tant s’en faut que nous préférions la doctrine céleste de Christ à la solicitude de la faim, que mesme les plus petis empeschemens qui se présentent, nous destournent à chacun:
coup de la méditation de la vie céleste :
et mesme il n’advient guères souvent que Christ nous trouve despestrez et à délivre des empeschemens du monde. Tant s’en faut aussi qu’un chacun de nous soit prests de le suyvre jusques à quelque montagne déserte, qu’à grand’peine y en a-il de dix l’un qui le daigne recueillir quand il s'offre en la maison au milieu des commoditez. Or combien que ceste maladie ait la vogue quasi par tout le monde, toutesfois il est bien certain que jamais homme ne sera propre au Royaume de Dieu, sinon qu'ayant mis bas toutes telles
nignardises, il apprene d’appéter d’une si grande affection la viande de l'âme, que son ventre ne s’en empesche point.
Mais pourcée que la chair nous solicite tousjours à ses commoditez, il nous faut aussi noter encore ce poinct, que Christ de soy-mesme prend le soin de ceux qui oublient leurs personnes pour le suyvre.
Car il n’attend pas qu’estans affamez ils érient qu'ils meurent de faim, et n’ont que manger : mais il leur prépare de Ja viande, avant qu'on l'en prie. Quelqu'uñ pourra dire que ceci n’est pas perpétuel, pource que nous voyons souvent que jà soit que les fidèles s’addonnent totalemenit au Royaume de Dieu, néantmoïns ils lanouissent, et quasi sèchent de faim. Je respon, Que combien que Christ vueille par ce moyen esprouver tostre foy et patience, nonobstant il regarde du ciel nostre indigence et est songneux de lPalléger, autant qu'il nous est expédient. Et quant à ce qu'il ne nous subvient pas du premier coup, cela se fait pour une trèsbonne raison, combien qu’elle nous soit cachée.
3 Monta en une montagne, etc. I est certain que Christ cherchoit un lieu solitaire pour se retirer jusques à la feste de Pasque : pourtant il est dit, Qu'il s'assit en la montagne avec ses disciples.
Or il est vray que telle estoit son intention et délibération selon l’homme : mais cependant le conseil de Dieu estoit autre, auquel il a obtempéré volontiers. Ainsi donc, combien qu’il fuist la veue des hommes, toutesfois il souffre d’estre mis par la main de Dieu, comme en un théâtre tout plein de gens. Car il y eut plus grande assemblée de personnes en ceste montagne déserte, qu'il n’y eust point eu en quelque ville bien peuplée : il y eut plus grand bruit pour ce miratle, que sil eust esté en plein marché de Tibériade.
Parquoy, nous sommes enseignez par cest exémple, de tellement faire nos délibérations selon les occasions qui se pré- | S sentent, que toutesfois s'il advient autremént que nous n'avons pensé, il ne nous face point mal que Dieu soit par-dessus nous, et gouverie le tout selon Son plaisir.
5 Dit à Philip, pe, \e Ce que nous lisons yci avoir esté dit à Philippe seul,
Cuar. VE
les autres Evangélistes récitent qu ‘il fut dit à tous, mais en cela il n°ÿ à nul inconvénient. Car il est vray-semblable que Philippe a parlé selon que tous en pensoyent : et pourtant Christ addresse sa response à luy particulièrement, comme aussi incontinent après sainct Jehan introduit Andfé parlant, où les autres Evangélistes attribuent le propos à tous ensemble. 1! esprouve ses disciples en là personne de Philippe, asçavoir s'ils atténdent un tel miracle qu’ils verront bien tost après. Quand il voit qu'ils ne cohcoyvent rien de remède extraordinaire, alors il resveille leurs esprits, qui estoyent comme endormis, afin que pour le moins voyans la chose se faire présentement devant eux, ils ayent les yeux oùverts. Or le but de tout ce que les disciples allèguent est, de faire tant envers leur Maistrb qu il ne retiene point le peuple. Et paraventure qu’en cela il$ regardent leur proufit particulier ; ‘afin qu’une partie de lincommodité ne rédonde Sur eux. Pourtarit Christ sans s’arrester à leurs objections poursuit son entreprise.
7 Pour deux cens deniers de pain ne leur suffiroit, etc. Veu que selon la supputation de Budée, le Denier vaut quatre carolus et deux deniers tournois, Céste somme monte jusques àtrente-cinq francs, où environ. Si on distribue ceste somme à cinq mille hommés, chacune centaine aura quatorze sols tournois. maintenant si avec ceux-là on met de femmes et'enfans jusques au nombre de mille, on trouvera que Philippe assigne pour chacune teste un deniér tournois ét maille, pour acheter un petit pain. Mais comme il advient souvent en une grande foulle, il pensoit paraventure que il y eust plus de gens. Or comme ainsi soit que les disciples fussent povres et mal garnis dargent, Philippe a voulu estonner Christ de la grande somme qu’il faloit : Comme
sil disoit qu’ils ne sont pas assez riches pour repaistre ce peuple.
10 Faites asseoir les gens. Combien que Ça esté une stupidité digne de repréhension, que les disciples n’ont dressé plustost leurs esprits à l'espérance que leur Naistre leur donnoit, et qu'ilne leur
Char. VI. SUR S.
est point venu en mémoire d'attribuer à sa puissance autant qu'ils devoyent : toutesfois leur prompte obéissancé mérite hién d’estre grandement louée, en ce qu'ils obtempèrent maintenant à son commandement, ne sathans quelle est sa délibération, ne que c’est qu'ils profiterout de faire ce qu’ils font. On voit aussi au peuple une mesme promptitude à obéir:
car estans incertains de ce qui devoit advenir, ils se sont tous assis si tost qu’on a dit le mot pour leur commander. Et c’est la vraye espreuve de la foy, quand Dieu commande aux hommes de cheminer quasi en ténèbres. Pour ce faire apprenons de n’estre point sages en nousinesmes : mais au milieu des grandes confusions (affaires, d’espérer néantmoins bonne issue, quand nous suyvons la conduite de Dieu, qui ne déceoit jamais les siens.
11 Après qu'il eut rendu grâces, etc.
Ce n’est pas pour une fois que Christ nous à admonestez par son exemple, de commencer par prières, toutes fois et quantes que nous prenons nostre réfection. Car toutes les choses que Dieu a destinées pour nostre usage, sont autant de signes de son amour paternelle envers nous, ét de sa bonté infinie, lesquels nous convient à luy chanter louange. Et laction de grâces (comme dit sainct Paul, 1 Timoth., IV, 4) est une sanctification s0lennelle, afin que l'usage d’icelles commence à nous estre pur. Dont s’ensuit que ceux qui les engloutissent sans pen-
- ser à Dieu, sont sacriléges, et profanent
les dons de Dieu. Et tant plus devonsnous noter ceste admonition, pource que nous Voyons aujourd’'huy la plus grand’ part du monde se repaistre comme bestes brutes. Quant à ce que Christ a voulu que le pain qu'il avoit donné à ses disciples creust entre leurs mains, nous sommes enseignez par cela que Dieu bénit nostre labeur, quand nous servons les uns aux autres. Maintenant recueillons la somme de tout le miracle. Or il hà ceci de commun avec les autres, que Christ à monstré en iceluy sa vértu Divine conjointe avec bénéficence. Ce nous est aussi une confirmation de la sentence, par laquelle il nous exhorte à chercher le règne de Dieu,
nous promettant que tout le réste nous sera baïllé par-dessus, Matthieu, chapitre VI, v. 33. Car s’il a prins le soin de ceux qui se sont transportez vers Iuy seulement d’une impétuosité soudaine, comment nous défaudroit-il, si nous le cherchons duné délibération ferme et constante? Vray est qu’il se pourra bien faire qu’il laissera les siens quélquesfois avoir faim (comme il a esté desjà dit) néantmoins il ne nous destituera jamais de son aide. Cependant il ha des causes très bonnes, pourquoy il ne nous aide
point sinon à l'extrémité. Joint que Christ —
a monstré manifestément qu'il ne donne pas seulement la vie spirituelle au monde, mais que le Père l’a aussi ordonné pour nourrir les corps. Car abondance de toutes sortes de biens luy a esté donnée en-
tre-mains, afin que comme un Canal il
l’espande sur nous : combien que je parle improprement de Te nommer Canal, veu que plustost il est la fontaine vive procédénte du Père éternel. À ceste cause sainct Paul nous désire tous biens de par le Père, et de par luy en commun, 1 Corinth., I, 3. Et en un autre passage, il monstre que nous devons en toutes choses rendre grâces par luy à Dieu le Père, Ephés., V, 20. Et cest office n’est point seulement propre à sa Divinité éternelle,
mesme en son humanité, et entant qu’il a!
prins nostre chair, le Père nous l’a ordonné pour di spensateur, par la main duquel il nous veut nourrir. Or combien que nous ne voyons pas tous les.jours des miracles devant nos yeux, toutesfois Christ ne desploye pas moins libéralement
Sd vertu à nous nourrir. Et aussi nous *
ne lisons pas que toutesfois et quantes qu'il a voulu donner à souper aux siens, il ait usé de nouveaux moyens. Parquoy, ce seroit un sot désir et inconsidéré, si quelqu'un demandoit que Dieuluy addressast à manger et boire par quelque moyen non acéoustumé. Joint qué Christ n’a pas appareillé quelques friandises et viandes délicates à ce peuple : mais a falu que ceux qui voyoyent apertement en ce banquet sa vertu admirable, se soyent contentez de pain d'orge et dé poisson sans sausse. Or combiett qu’aujourd’huy il né rassasie point cinq mille hommes de cinq
— pains, toutesfois il ne laisse pas de re-
paistre tout le monde par une façon ad-
* mirable. F est vray que ce nous est com-
me une chose incroyable, et un propos estrange à nostre opinion, que l’homme ne vive point seulement du pain, mais de la parole qui procède de la bouche de Dieu. Car nous sommes tellement arrestez aux moyens extérieurs, qu’il n’y a rien qui nous soit si difficile que de dépendre
»de la providence de Dieu. De là vient que
nous tremblons si fort aussi tost que le pain nous faut. Que si nous considérions le tout comme il appartient, nous serions contraints d’appercevoir la bénédiction de Dieu en toutes créatures qui servent à
> nostre nourriture : mais l’usage et la con-
tinuation font que nous n’estimons pas tant les miracles ordinaires de nature.
* Et toutesfois ce n’est pas tant une stupi-
dité qui nous empesche en cest endroit, que malignité. Car combien en y a-il qui n'aiment mieux faire des discours esgarez en leurs esprits, et circuir cent fois Île ciel et la terre, que de regarder à Dieu qui se présente à eux ?
Cuar. VI.
13 Et emplirent douze corbeilles, etc. Une autre fois que quatre mille hommes avoyent esté rassasiez de sept pains, S. Matthieu (chapitre XV, v. 37) escrit qu'il y eut autant de corbeilles de pièces (asçavoir sept) et non plus. Puis donc qu’yci une moindre quantité a suffi à plus de gens, et qu’il y a eu plus de reste, nous voyons mieux par cela combien vaut ceste bénédiction de Dieu, à laquelle nous fermons les yeux de propos délibéré. Il faut aussi noter en passant, que combien que Christ commande d’emplir les corbeilles pour faire cognoistre le miracle, toutesfois il exhorte quant et quant ses fidèles à frugalité et espargne honeste, quand il dit, Amassez, afin que rien ne soit perdu. Car quand Dieu espand sa libéralité plus abondamment, cela ne nous doit pas inciter à excès et dissolution.
Que ceux donc qui ont abondance, sachent qu’ils rendront un jour conte de leurs superfluitez, sinon qu’ils gardent songneusement et fidèlement pour employer en bons usages et approuvez de Dieu, ce qu’ils auront de supérabondant.
1% Quand donc les gens eurent veu le miracle que Jésus avoit fait, ils disoyent, Cestuy-ci est véritablement le Prophète qui devoit venir au monde.
15 Or Jésus ayant cognu qu'ils devoyent venir pour le ravir afin de le faire Roy, derechef se retira seul en la montagne.
16 Et quand le soir fut venu, ses disciples descendirent à la mer :
17 Et estans montez en la nasselle, tiroyent outre la mer vers Capernaüm : et faisoit desja obscur et si n’estoit point Jésus venu à eux.
18 Et la mer Ss'esleva par un grand vent qui souffloit.
19 Après donc qu'ils eurent ramé environ vingt et cinq ou trente stades, ils voyent Jésus cheminant sur la mer, S'approchant de la nasselle,
eurent peur.
dont ils
20 Mais il leur dit, C'est moy, ne craignez point. 21 Ils le vouloyent donc recevoir en la nasselle, et incontinent la nasselle
print terre au lieu où ls alloyent.
1% Quand donc les gens eurent, veu, etc. I] semble que le miracle d Et unement proufité en ceci, qu’ils confessent que celuy qui avoit fait, est le Messias.
car Christ mesme ne tendoit à autre but.
Mais incontinent ils convertissent à une fin autre qu'il ne faut, ce que ils avoyent conceu de cognoissance de Christ. Et c’est un vice plus que commun aux hommes, de corrompre et pervertir par leurs men-
songes la vérité de Dieu, aussi tost qu'il s'est manifesté à eux : et mesme quand il semble qu’ils soyent en bon train, incontinent ils se abbastardissent et deviennent autres.
15 Afin de le faire Roy. Quant à ce que ces gens avoyent vouloir de déférer à Christ titre et honneur de Roy, cela procédoit de quelque raison : mais ils failloyent grandement en ce qu’ils se don-
mn D an nd fer me rt
Cuar. VI. SUR S.
noyent licence de créer un Roy. Car l’'Escriture attribue ceci à Dieu seul, comme il est dit au Pseaume II, v. 6, J’ay ordonné mon Roy, etc. Et puis, quel règne luy bastissent-ils ? Asçavoir un règne terrien, qui ne convient nullement à sa personne.
Apprenons de ceci quel danger il y a de
- forger yelque chose de nostre propre RATES
sens ès Choses de Dieu, en laissant la parole d’iceluy : car il n’y a rien que la folle subtilité de nostre entendement n’abastardisse. Et de quoy sert la couverture de zèle, quand par nostre service mal réglé nous faisons plus grand outrage à Dieu, que si quelqu'un tout exprès et de propos délibéré assailloit sa gloire ? Nous seavons combien les efforts des ennemis ont esté furieux pour esteindre la gloire de Christ. Tant y a que la plus grande force et rage extrême a esté, quand ils l'ont pendu en la croix. Or est-il ainsi toutesfois que par ce moyen le salut a esté acquis aux hommes, et Christ luy-mesme à magnifiquement triomphé de la mort et de Satan. Si maintenant il eust souffert qu’on l’eust créé Roy, c’estoit fait de son règne spirituel : l'Evangile seroit noté d’une infamie perpétuelle, et l’espérance de salut du tout abolie. Voylà quel proufit apportent finalement les services dressez à nostre fantasie, et les honneurs inventez témérairement par les hommes, asçavoir qu'ils despouillent Dieu de son vray honneur, et ne luy font que tout déshonneur. Il nous faut aussi noter le mot de Ravir. Ts vouloyent ravir Christ, dit l’Evangéliste : c’est-à-dire, D’une impétuosité violente ils le vouloyent faire Roy, maugré qu'il en eust. Parquoy, si nous voulons qu’il approuve l’honneur que nous luy faisons, il faut tousjours regarder ce qu’il requiert de nous. Et de faict, ceux qui vienent Iny apporter des honneurs qu'ils ont forgez eux-mesmes, luy font aucunement force et violence : veu
qu’obéissance est le fondement de vray.
service. D’avantage, nous apprenons par ceci avec quelle révérence il nous faut demeurer en la pure et simple. parole de Dieu : pource que si tost que nous-nRous en destournons tant peu que ce soit, la vérité est empoisonnée de nos levains, en sorte qu’elle n’est plus semblable à soy-
mesme. Ils avoyent de la parole de Dieu, que celuy qui devoit estre Rédempteur seroit Roy : mais ils forgent de leur teste un règne terrien, et luy défèrent un règne Outre la parole de Dieu. Ainsi, toutesfois et quantes que nous meslons nos opinions avec la parole de Dieu, la foy s’abastardit, et est convertie en conjectures frivoles. Que les fidèles donc s’accoustument à modestie, afin que Satan ne les transporte en un ardeur de zèle inconsidéré et téméraire, en sorte qu'ils se ruent comme des Géans d’une impétuosité violente contre Dieu, lequel adonc est servicomme il appartient, quand nous le recevons tel qu’il se présente à nous. Mais c’estmerveilles qu’en ces cinq mille hommes il y a eu une audace si bouillante et précipitée, qu’ils n’ont point craint en créant un nouveau Roy, d’irriter l’armée de Pilate, et la grande puissance de l’Empire Romain à l’encontre d'eux. Et il est certain qu’ils ne fussent jamais venus jusques-là, sinon qu’estans appuyez sur les oracles des Prophètes, ils n’eussent espéré que Dieu seroit de leur costé, et que par ce moyen ils seroyent les plus forts. Mais cependant ils failloyent en ce qw’ils forgeoyent un règne duquel les Prophètes n’avoyent jamais parlé. Tant s’en faut donc qu'ils ayent la main de Dieu favorable pour aider à leur entreprinse, que plustost Christ se retire.
C’est la mesme raison pourquoy Îles po-\, vres hommes, Dieu estant comme absent, ont esté sous la Papauté si long temps errans en ténèbres espesses, d'autant qu’ils avoyent esté si bardis de polluer tout son service par leurs folles inventions.
46 Ses disciples descendirent à la mer. H ne faut point douter que Christ ne se soit voulu cacher jusqu’à ce que Ja foulle se fust escoulée. Nous sçavons quelle difficulté il y a d’appaiser l’esmotion d’un peuple. Or s'ils eussent mantfestement essayé de faire ce qu’ils avoyent conceu en leurs cœurs, le bruit eust esté incontinent espars, et n’eust pas esté puis après facile d'effacer ceste note qui Juy eust esté mise sus. Cependant il employe tout ce temps-là en prières, comme les autres Evangélistes récitent: paraventure
alin qu’il pleust à Dieu son Père de corriger et réprimer ceste folie du peuple.
Quant à ce qu'il traverse le lac par une façon miraculeuse, cela proufite aux disciples pour confermer derechef leur foy.
Le fruit aussi s’en estend plus loin, pource que tout le peuple pouvoit facilement penser le lendemain, qu’il n’avoit point esté là amené par basteau ou navire, ains y éstoit venu par sa propre vertu. Car ils tenoyent comme assiégé tout le rivage, duquel il faloit qu’il partist: et à grand”peine les eust-on arrachez de là, s'ils n’eussent veu les disciples passer en un autre lieu.
A7 El faisoit desjà obscur, etc. Sainct Jehan laisse beaucoup de circonstances que les autres Evangélistes mettent :
comme est ceste-ci, Qu'ils ont eu le vent contraire l’espace ‘de quelques heures.
Car il est bien vray-semblable que la tempeste se leva incontinent après que la nuit avoit commencé à venir. Or ils disent que Christ n’apparut à ses disciples qu'à la quatrième veille de la nuict. Ceux qui prenent conjecture qu’ils estoyent encores au milieu du lac quand Christ leur apparut, d'autant que S. Jehan dit qu'ils avoyent desjà ramé environ vingt et cinq ou trente stades, s'abusent en ce qu'ils pensent qu'ils passèrent là mer tout outre, et vindrent en l'autre rivé à l’opposite. Car la ville de Beth-saïda, auprès de laquelle S. Luc tesmoigne que le miracle à esté fait, et Capernaüm, où la nasselle aborda, sont situées en une mesme Coste. Pline, au cinquième livre, dit que ce lac est large de six mille, et
long de seize. Josèphe au troisième livre!
de la guerre Judaïque, luy assigne cent Stades de longueur, et quarante de largeur. Or comme àinsi soit que huit sta-
des facent un mille, on peut facilement:
recueillir de cela, combien l’un est différent de l’autre. Touchant la navigation présente, il me semble qu'ils ne féirent point si grand chemin sur le lac de droit fil, mais estans agitez de tempéste. Quoy qu’il en soit, sainct Jehan a voulu monstrer que quand Christ s’est manifesté, ils estoyent en grand danger. Mais il pourroit sembler absurde, que les disciples de Christ sont ainsi tormentez cependant
Cuar. VI.
que les autres n’ont nulle fascherie à naviger. Mais c’est ainsi que lé Seignéur exerce bien souvent les siens, les laissant tomber en grans dangers, afin qu’en leur délivrance ils lé recognoissent mieux et plus familièrement.
19 Dont ils eurent peur. Les autres Evangélistes expriment la cause de ceste peur, asçavoir qu’ils pensoyent LE ce fust un fantosme, Matthieu, XIV, 26. Or il ne se peut faire que nous 1e soyons saisis de frayeur et crainte, quand quelque fantosme se présente devant nos yeux, pource que nous pensons, Ou que Satan nous fait quelque illusion, ou que Dieu nous envoye quelqüe mauvais présage. Au reste, sainct Jehan nous propose yci comme en un miroir, quelle co-
gnoissance nous pouvons concevoir « de
Christ sans sa | parole, et que nous peut apporter une telle cognoissance. Car s’il présente simplement quelque tésmoighage de sa Divinité, tout incontinent nous tombons en nos imaginations, “ét chacun se forge une idole au lieu de Christ. Après que nous-nous sommes ainsi esgarez en nostre entendement, voyei un tremblement qui nous saisit, et un effroy Confus en nostre cœur. Mais quand il commence à parler, lors nous avons par sa voix une claire et ferme cognoissance, lors aussi une joye et paix agréable se lève en nos cœurs. Car quand il dit, C’est moy, ne craignez point : ces paroles emportent un grand poids. Car nous sommes enseignez par cela, que nous avons assez ample matière de confiance et asseurance en la seule présence de Christ, pour estre en tranquillité et repos d'esprit. Mais ceci n'appartient qu'aux disciples de Christ.
Car nous orrons ci-après, que ce mesme mot C’est moy, prononcé de la bouche du Fils de Dieu, a renversé les meschans par terre. La cause de la différénce est, qu'il est énvoyé juge aux meschans et infidèles pour leur ruine : parquoy ils ne peuvent porter sa présence, qu'ils ne soyent incontinent engloutis et accablez de confusion. Mais les fidèles qui cognoissent qu’il leur est donné pour Propiciateur, dés qu’ils oyent son Nom, qui leur est un gage certain, et de l'amour de Dieu, et de leur salut, ils reprennent
Gad eur
ban. ns, om