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Car. VI. SUR $.
courage, comme s'ils estoyent ressuscitez de mort à vie: et regardent en liesse le ciel clair et serein, ils sont quois et paisibles sur la terre, et estans victorieux contre toute sortes de maux, ils opposent
sa protection à tous dangers, et en font leur bouclier. Au reste, il ne les redresse pas et soulage par sa parole seulement, mais aussi leur oste par effet la crainte, en appaisant la tempeste.
22 Le jour ensuyvant, la multitude qui estoit demeurée de l'autre costé de la mer, voyant qu'il n'y avoit point là d'autre nasselle, sinon ceste seule en laquelle estoyent entrez ses disciples, et que Jésus n’estoit point entré avec ses disciples en la nasselle, mais que les disciples s’en estoyent allez seuls :
23 Et que d’autres nasselles estoyent venues de Tybériade, près le lieu où ils avoyent mangé le pain, après que le Seigneur eut rendu grâces :
24 Quand, di-je, la multitude veit que Jésus n’estoit point là, ne ses disciples, eux aussi montèrent dedans les nasselles et vindrent en Capernaüm cher-
chans Jésus.
25 Et l'ayant trouvé outre la mer, ils luy dirent, Maistre, quand es-tu yci?
22 Le jour ensuyvant, la multitude qui estoit demeurée, etc. L’Evangéliste met yei les circonstances, par lesquelles ce peuple pouvoit conjecturer que Christ avoit passé le lac par une vertu Divine. Ii n’y avoit qu'une uasselle, ils la voyert passer sans que Christ y soit: le lendemain d’autres nasselles vienent d’ailleurs, dedans lesquelles ils passent pour aller en Capernaüm : là ils trouvent Christ. Il faut donc dire qu’il est passé miraculeusement. Or combien que les mots soyent un peu entrelacez et confus, toutesfois le sens en est clair. Car au premier membre sainet Jehan dit qu’il n’y avoit qu'une nasselle, et que tous l’avoyent veuë partir du rivage, et de ce lieu-là, et que Christ n’y estoit point. Après cela il adjouste que d’autres nasselles veindrent de Tibériade, dedans lesquelles toute cesie Compagnie passa, qui estoit demeurée au rivage, comme tenans tous les passages assiégez, afin que Christ ne peust eschapper.
23 Près le lieu où ils avoyent mangé le pain, ete. Le sens des paroles est ambigu: car on les peut ainsi exposer, ou que Tibériade ait esté voisine du lieu auquel Christ les avoit rassasiez de cinq pains, ou que les nasselles abordèrent au rivage qui estoit prochain et au-dessous de ce lieu-là. Et je trouve meilleure eeste dernière exposition. Car Beth-saïda, auprès de laquelle sainct Luc dit que le mi-
racle avoit esté fait, est entre Tibériade et Capernaüm, au milieu des deux. Ainsi ces nasselles estans déscendues de plus haut, costoyoyent cé rivage où le peuple estoil.
Et ne faut point douter qu’elles ne prindrent terre pour recevoir ceux qui vouloyént passer. Quand sainct Jehan récite derechef, que Christ avoit rendu grâces, ce nest point une répétition superflue.
Car il signifie que Christ impétra par ces prières, que ce peu de pains fust suflisant pour nourrir un si grand nombre de gens.
Et pource que nous sonimes froids et paresseux à prier, il nous répète deux fois la mesme chose.
25 Et l'ayant trouvé outre la mer.
Nous avons dit ci-dessus que la ville de Capernaüm n’estoit pas située au rivage opposite. Car Tibériade est assise à l’endroit du lac où il est le plus large : Bethsaïida est après: et Capernaüm est au bout du lac, assez près du lieu où le Jordain sort. Or quant à ce que S. Jehan met Capernaüm outre le lac, il ne le faut pas prendre comme si la situation estoit droit à l’épposite d’outre en outre: mais pource que le lac en ce bout-là va en tournoyant, et qu'à cause du bras d’eau qui estoit entre deux, on n’y pouvoit aller par terré sans faire un fort long circuit. L’E-
vangéliste donc dit, Outre la mer, en par- Jlant à la façon du commun populaire, d'autant qu'on ne pouvoit aller là tout droit que par basteau.
é/ Le
Cuar. VI:
26 Jésus leur respondit, et dit, En vérilé, en vérilé je vous di, vous me cherchez, non point pource que vous avez veu des miracles, mais pource que vous avez mangé des pains, et avez esté rassasiez.
27 Travaillez, non point pour avoir la viande qui périt, mais celle qui est permanente à la vie éternelle : laquelle le Fils de l’homme vous donnera: car Dieu son Père l'a approuvé de son cachet.
28 ls luy dirent donc, Que ferons-nous pour ouvrer les œuvres de Dieu?
29 Jésus respondit, et leur dit, L'œuvre de Dieu c’est que vous croyiez en
celuy qu'il a envoyé.
26 Jésus leur respondit, et dit, En vérilé, etc. Christ ne respond point à l'interrogation qu’on luy a faite: ce qui eust esté propre pour leur monstrer sa
* puissance, en ce qu’il estoit là venu par
miracle : mais plustost il les tanse de ce qu'ils se jettent en avant sans considération. Car ils n’entendoyent pas bien la vraye et droite raison du miracle qu’ils luy avoyent veu faire, d'autant qu’ils cherchoyent en Christ autre chose que Christ mesme. Le vice donc qui est noté en eux, est, qu'ils cherchent Christ pour le ventre, et non point pour les miracles.
Et toutesfois on ne peut nier qu'ils n’ayent regardé au miracle : mesme l’Evangéliste a récité ci-dessus qu’ils ont esté esmeus par les signes à suyvre Christ. Mais pource qu’ils abusoyent des miracles à une autre fin qu'il ne faut, il leur reproche à bon droict qu'ils ont plus d’esgard à leur propre ventre qu'aux miracles : comme s’il disoit qu’ils ne proufitoyent pas deuëment és œuvres de Dieu comme il faloit. Car le vray proufit eust esté de recognoistre tellement Christ pour Messias, qu'ils se fussent rangez pour estre enseignez et gouvernez par luy, et que sous la conduite d’iceluy ils eussent aspiré au
Royaume céleste de Dieu : mais ils n’at-
tendent rien plus grand de luy, sinon de vivre bien à leur aise en ce monde. Or cela est despouiller Christ de sa principale vertu. Car la cause pourquoy il a esté donné du Père, et pourquoy il s’est manifesté aux hommes, c’est afin de les reformer à l’image de Dieu, en leur donnant son sainet Esprit, et de les mener en la vie éternelle, les revestant de sa justice. Il y a donc bien à regarder à quelle fin nous rapportons les miracles de Christ.
Car celuy qui n’aspire au royaume de
Dieu, mais s’arreste aux commoditez de la vie présente, ne cherche autre chose, sinon de remplir son ventre, Comme il y en à plusieurs aujourd’huy, qui receveroyent l'Evangile volontiers et d’affection, si l’aspreté de la croix n’y estoit point, et qu’il n’apportast que délices et plaisirs. Et mesmes nous en voyons plusieurs qui se mettent à faire profession de Christ, afin qu’ils vivent plus joyeusement et en plus grande liberté. Les uns se disent disciples de Christ pour Pespoir du gain, les autres pour crainte, et les autres à l'appétit de ceux ausquels ils veulent complaire. Le principal poinct donc en cherchant Christ est, que mesprisans ce monde, nous cherchions le rèone de Dieu et sa justice, Matthieu, VI, 33. Au reste, pource qu’il advient le plus souvent que les hommes se déçoyvent eux-mesmes, et se font à croire qu'ils cherchent fort bien Christ quand ils abbastardissent toute sa vérité: à ceste raison Christ selon sa façon redouble ce mot, En vérité: comme si par ce serment il vouloit descouvrir et amener en lumière le vice qui est caché sous nostre hypocrisie.
1297 Travaillez, non point pour avoir la viande, etc. I monstre à quel but il veut que leurs affections tendent, asçavoir à la vie éternelle. Mais pour autant que selon que nous avons les entendemens lourds et grossiers, nous sommes tousjours addonnez aux choses terriennes et basses : à ceste cause il corrige premièrement ce vice qui nous est naturel, avant que monstrer que c’est que nous devons faire. La doctrine simple eust esté, Travaillez pour avoir la viande incorruptible :
mais pource qu’il cognoissoit que les sens des hommes sont tenus empestrez des solicitudes terriennes, premièrement
Cuar. VI.
il veut qu’ils soyent desliez et despestrez de ces lags, pour s’eslever au ciel. Non pas qu'il vueille défendre aux siens de travailler pour acquérir le vivre ordinaire : mais il admoneste qu’il faut préférer la vie céleste à ceste vie terrienne, pour autant que les fidèles n’ont aucune cause de vivre yci- bas, sinon afin qu’estans comme estrangers en ce monde, ils tendent de grande affection à leur pays céleste. Outreplus, il faut considérer de quoy il est yci question. Car d'autant que ceux qui sont addonnez à leur ventre et aux choses terriennes, pervertissent la
-> vertu de Christ, il traitte que c’est qu’on
doit chercher en luy, et pourquoy on le doit chercher. Au reste, il use de métaphores et similitudes convenables à la circonstance de son propos. S'il n’eust esté parlé de viande, il eust dit simplement sans figure, Ayans rejetté et osté de vos cœurs toute solicitude de Ce mon- | de, il vous faut aspirer à la vie éternelle
mais pource que ceux-ci Couroyent à la viande, comme les bestes à la pasture, sans regarder à rien de meilleur, Christ Couche son propos par métaphore et simi- “litude ; et appelle none toutes les de vie. Or nous sçavons que nos âmes sont repeuës par la doctrine de l'Evangile, quand elle besongne en nous avec ‘eff cace par la vertu du sainct Esprit. Ainsi
Ve done, pource que la foy est la vie de l’à- “ me, toutes les choses qui nourrissent et
accroissent la foy, sont comparées à la viande. Il appelle ceste sorte de viande, incorruptible, et dit qu’elle est permanente à la vie éternelle, afin que nous sçachions que nos âmes ne Sont point repeuës pour un jour seulement, mais nourries en l’espérance de Vimmortalité bien heureuse : d'autant que le Seigneur commence l’œuvre de nostre salut, afin qu’il la parface jusques au jour de Christ. Et pourtant il nous faut recevoir les dons du sainct Esprit, afin qu’ils nous soyent arres et gages de la vie éternelle. Car combien que les réprouvez après avoir gousté ceste viande, la rejettent bien souvent, en sorte qu’elle n’est point permanente en eux : nonobstant les âmes fidèles sentent bien ceste vertu permanente, quand
SUR S. JEHAN
elles sont faitesparticipantes de la vertu du sainct Esprit en ses dons, laquelle n’est point de petite durée, ains au contraire ne déchet jamais. Cest une subtilité frivole à ceux qui recueillent de ce mot Travailler, ou Ouvrer, que nous méritons la vie éternelle par nos œuvres.
Car Christ en parlant par figure (comme il a esté dit) exhorte les hommes à appliquer
leurs affections, et travailler à la médita-"" * tion de la vie céleste, en lieu qu'autrement”
ils ont accoustumé d’estre attachez au monde. Et Christ luy-mesme oste tout scrupule, quand il testifie que c’est luy qui donne ceste viande : Car ce que nous obtenons par le don d’iceluy, personne
ne l’acquiert par son industrie propre. Il.
est bien vray qu’il y à en ces paroles quelque apparence de répugnance :
on peut facilement accorder ces deux choses, Que la viande spirituelle de l'âme est un don gratuit de Christ: et, quil nous faut tascher de toute l'affection de nostre cœur, d’estre faits participans d'un si grand bien. Car Dieu son Père l'a approuvé de son cachet. I conferme la sentence précédente, disant que le Père le nous a destiné à cela. Les anciens Docteurs ont mal interprété ce passage de l'essence Divine de Christ : comme 5'il estoit dit estre cacheté, pource qu’il est la marque engravée, et la vive image de son Père. Car il ne traitte point yci subtile-
ment de son essence éternelle, mais que 52°
c’est qui luy est enjoint et ordonné, quel est son office envers nous, et que c’est que nous üevons chercher en luy, et espérer de luy. Au reste, il use d’une métaphore et similitude qui est bien propre, faisant allusion à la facon des anciens :
car ils marquoyent de leurs signets ce qu'ils vouloyent establir par leur authorité. Ainsi, afin qu’il ne semble que Christ vueille de soy-mesme et comme d’une authorité privée s’attribuer quelque chose, il dit que cest oflice luy a esté enjoint par son Père, et que ce décret du Père a esté manifesté, comme si le seau y eust esté imprimé et gravé. La somme est, Comme ainsi Soit que ce n’est pas une chose facile et Commune à chacun, de paistre les âmes de viande incorruptible, Christ se met en avant, et promet-
mais *
{ant qu’il est l’autheur d’un si grand bien, adjouste quant et quant qu’il est approuvé de Dieu, et qu’il a esté envoyé aux hommes avec ceste marque, qui est comme le seau ou cachet de Dieu. Il s’ensuit de cela, que le désir de ceux qui offriront leurs âmes à Christ, pour estre nourris par luy, ne sera point vain ni inutile. Scachons donc que la vie nous est proposée et appareillée en Christ, afin qu’un chacun de nous y aspire, non point à laventure, mais avec certitude qu’il le sen- + tira ainsi par eftet. Toutesfois nous sommes quant et quant enseignez, que tous ceux qui transfèrent ceste louange ail- Jeurs qu'à Christ, sont coulpables de fausseté devant Dieu. Dont il appert que les Papistes sont faussaires entièrement en tous les endroits de leur doctrine.
Car autant qu’ils supposent de moyens de salut au lieu de Christ, autant de fois ils gastent et desfont par leur audace meschante, et desloyauté détestable, ce seau de Dieu qui est seul authentique : comme s'ils effaceoyent ce qui y est contenu. Or quant à nous, afin que nous ne tombions en une si horrible condamnation, apprenons de garder sauf et entier à Christ tout ce que son Père luy à donné.
28 Que ferons-nous pour ouvrer les œuvres de Dieu, etc. Ces gens avoyent bien entendu que Christ les avoit exhortez à tendre plus haut qu'aux commoditez de la vie présente, et que ils ne se devoyent amuser à la terre, veu que Dieu les appelle à beaucoup meilleurs biens.
Mais en faisant ceste interrogation ils s’abusent en partie, en ce qu’ils r’entendent point la façon d’ouvrer. Car ils ne eonsidéroyent pas que Dieu nous eslargit par la main de son Fils tout ce qui est nécessaire pour la vie spirituelle. Premièrement ils demandent que c’est qu'il faut qu’ils facent : après, quand ils nomment les œuvres de Dieu, is n’entendent point ce qu'ils disent, et parlent sans certain but. Ainsi ils monstrent apertement qu'ils ne sçavent que c’est de la grâce de Dieu, Toutesfois il semble que par un orgueil ils murmurent yei contre Christ, comme s’il les rédarguoit à tort et sans cause.
Comme s'ils disoyent, Penses-tu que nous n'avons nul soin de la vie éternelle? Que
-29 L'œuvre de Dieu, c'est que vous
>vres :
Cuar. VI veux-tu donc que nous facions plus que ous ne faisons : Par les œuvres de Dieu il faut entendre les œuvres que Dieu requiert, et lesquelles il approuve.
croyiez, etc. Is avoyent parlé des œu- Christ les ramène à une seule œu--—vre, asçavoir à la foy. En quoy il signifie que tout ce que les hommes attentent hors la foy, est vain et inutile : mais que la seule foy suffit, pource que Dieu requiert ceci seulement de nous, que nous croyons. Car il y à yci tacitement une antithèse ou opposition entre la foy et les œuvres et efforts des hommes. Comme s’il eust dit, Les hommes se travaillent en vain, quand ils taschent de plaire à Dieu sans foy : comme si en courant hors du chemin, ils ne téndoyent point au but. Voyci donc un fort beau passage, Que quoy que les hommes se tormentent misérablement toute leur vie, ils ne font toutesfois que perdre leur temps, s'ils vont la foy en Christ pour règle de leur | vie. Ceux qui recueillent de ce passage, M que la foy est un don de Dieu, s’abusent :
car Christ ne monstre pas yei que c’est |
que Dieu fait en nous, mais que Cest 2 qu'il veut et requiert de nous. Maisil semble que ce soit une absurdité, que Dieu n’approuve rien que la seule foy.
Car la charité ne doit point estre mesprisée, et les autres exercices et actes de piété ne perdent pas leur lieu et honneur.
Ainsi donc, quoy que la foy tiene le premier et le plus haut lieu, ce m'est pas à dire pourtant que les autres œuvres soyent superflues. La response est bien facile : car la foy n’exclud point la charité, ou aucune autre bonne œuvre, veu ga ‘elle les contient toutes en soy. Car la foy est appelée l’œuvre seule de Dieu, d'autant que possédans Christ par icelle, nous sommes faits enfans de Dieu, afin qu’il nous gouverne par son “sainet Esprit. Ainsi donc, d'autant que Christ ne sépare point la foy des fruits d’icelle, ce n’est pas merveille que la foy est tout ce | que Dieu requiert. Quant à la signification du mot de Croire, et que cest qu’elle | emporte, nous en ayons parlé au troi- v' sième chapitre. 1] se faut tousjours souvenir, qu’afin que nous sçachions quelle
nds. nt, dt 6
Crar. VI.
est la vertu de la foy, il est besoin de déterminer que c’est de Christ, auquel nous croyons, et pourquoy il nous est donné du Père. Au reste, la cavillation est bien inepte de ceux qui sous Couleur de ce passage, débatent que nous sommes justifiez par les œuvres, si la foy justifie, veu qu’elle est aussi appelée OEuvre. Premièrement, il est tout notoire que Christ parle improprement, quand il appelle la foy, OEuvre : comme quand sainct Paul fait comparaison entre la loy de Ja foy, et la loy des œuvres, Romains, chap. IE,
SUR S. JEHAN. 197