‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 18 sur 113 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

À Après ces choses, Jésus conversoit en Galilée : car il ne vouloit point converser en Judée, pource que les Juifs cherchoyent de le mettre à mort.

2 Or le jour de la feste des Juifs, dite des Tabernacles, estoit prochain.

3 Ses frères donc luy dirent, Pars d'yci, et l'en va en Judée, sai que Les disciples aussi voyent les œuvres que tu fais.

4 Car nul ne fait aucune chose en secret, qui ne demande! estre manifesté. Si tu fais ces choses-ci, monstre-toy toy-mesme au monde.

5 Car ses frères mesmes ne croyoyent point en luy.

6 Jésus donc leur dit, Mon temps n'est point encares venu :

temps est tousjours prest.

mais vostre

1 Le monde ne vous peut avoir en haine: mais il me hait pour tant que je ren tesmoignage de luy que ses œuvres sont mauvaises.

8 V’ous montez à ceste feste :

quant à moy, je ne monte point encore à

ceste feste, pourtant que mon temps n'est point encores accompli.

1) Ou, cherche de se porter franchement.

1 Après ces choses, Jésus conversoil en Galilée, etc. 1 semble que l’'Evangéliste ne poursuit point une histoire continuelle, mais que des choses faites en divers temps, il choisit celles qui estoyent dignes d’estre récitées. Il dit yei que Jésus converse pour quelque temps en Galilée, pource qu’il ne pouvoit demeurer en seureté entre les Juifs, en lieu que ce fust. Si quelqu'un trouve absurde que Christ cherchoit les cachètes, veu que de

sa seule volonté il pouvoit rompre tous les

efforts de ses ennemis, et les rendre vains: la solution est facile, asçavoir que se souvenant de la charge que son Père luy avoit donnée, il a voulu se contenir

Si on objecte, Que veu qu'il sçavoit bien

le temps de sa mort préfix et déterminé au conseil de Dieu, il n’avoit point cause de fuir : ceste première solution convient encore en cest endroict, car il se gouvernoit comme homme estant sujet aux dangers. Parquoy il ne se devoit point jetter à la volée au milieu des périls. Quand il est question de se mettre en danger, 6e n’est pas d’esplucher que c’est que Dieu a déterminé de nos personnes en son conseil, mais de regarder ce qu’il nous ordonne ou commande, ce que requiert et porte nostre office, et quelle est la façon légitime de dresser nostre vie. Au surplus, Christ a tellement évité les dangers,

dedans les limites de son humanité : car | que cependant il ne s’est destourné de ayant prins la forme d’un serviteur, il | faire son office, tant peu que ce soit. Car s'est anéanti soy-mesme, jusques à ce | à quelle fin la vie nous est-elle entretenue qu’il fust exalté par son Père, Phil., Il, 7. | et conservée, sinon à ce que nous ser- Il a donc fuy le danger comme homme. ! vions au Seigneur? Il nous faut donc

La

tousjours garder, que pour l’amour de la vie nous ne perdions les causes de vivre.

Or quant à ce que le pays de Galilée, qui n’estoit qu’un petit anglet duquel on ne faisoit point de cas, donne logis à Christ, lequel Judée ne peut endurer, nous voyons par cela combien il s’en faut que la révérence et crainte de Dieu ait tousjours lieu és siéges principaux de PEglise.

2 Or le jour de la feste des Juifs, dicte des Tabernacles, etc. Combien que je n’afferme rien, toutesfois il est vraysemblable que ceci est advenu la seconde année après le Baptesme de Christ.

Quant à ce jour de feste duquel PEvanrgéliste fait yci mention, il n’est jà besoin maintenant den traitter au long. Moyse monstre au livre du Lévitique, chapitre XXII, v. 2, à quelle fin et usage il a esté commandé : asçayoir à ce que les Juifs par ceste cérémonie annuelle réduisissent en mémoire que leurs pères avoyent vescu sous des tentes et tabernacles l’espace de quarante ans, comme ainsi soit qu’ils n’eussent point de maisons : afin que par ce moyenils célébrassent la grâce de leur délivrance. Or nous avons dit ci-dessus qu’il y avoit deux causes pourquoy Christ venoit en Jérusalem és jours de feste : asçavoir d'autant qu’estant sujet à la Loy: pour nous délivrer de la servitude d’icelle, il n’a rien voulu omettre de Pobservation d’icelle : d’avantage, pource qu’il y avoit meilleure opportunité d'avancer l'Evangile, quand les hommes estoyent assemblez en plus grande multitude, et en une congrégation extraordinaire. Mais maintenant l’Evangéliste récite que Christ s’est tenu tellement à l’escart en Galilée, comme s’il r’eust point deu venir en Jérusalem.

3 Ses frères donc luy dirent, Pars d'yci, ete. Sous ce mot de frères, les Hébrieux comprenent tous cousins et autres parens, en quelque degré qu'ils soyent. Il dit qu’ils se sont mocquez de Christ, de ce qu’il fuyoit la lumière se cachant en un quartier de Judée bien peu estimé. Toutesfois on pourroit douter si ambition les à poussez à désirer que Christ fust cognu et eust bruit. Mais encore qu’ainsi soit, toutesfois on voit bien

Cuar. VII.

apertement qu’ils se mocquent de luy, et le mesprisent: d'autant qu’il ne leur semble pas que ce qu’il fait, il le face par bon advis et raison: et mesmes ils le taxent de folie, pource que voulant estre en quelque réputation, il se desfie toutesfois de soy-mesme, et ne s’ose manifester devant les hommes. Quand ils disent, Afin que tes disciples aussi voyent : ils nentendent pas seulement parler de ses disciples domestiques, mais de tous ceux qu’il vouloit acquérir de toute la nation. Car ils adjoustent, Tu veux estre cognu de tous, ét cependant tu te caches. Si £u fais ces choses: c’est-à-dire, Si tu aspires à devenir si grand, que tous te louent, fay tant que chacun te regarde. Et ils disent le monde, à l’opposite du petit nombre de gens entre lesquels il conversoit sans honneur. On pourroit bien aussi tirer de ceci un autre sens, Si tu fais ces choses, c'est-à-dire, Veu que tu as une si grande vertu, que tu t’acquiers un grand bruit par tes miracles, ne les pers point: car tout ce qui t’est donné de Dieu, tu l’employes yci en vain: d'autant qu’il n’y à yei personne qui en rende tesmoignage, ou qui lait en telle estime qu’il appartient.

On peut veoir par ceci, combien est grande la stupidité des homrhes à considérer les œuvres de Dieu : car les cousins de Christ n’eussent jamais ainsi parlé, s'ils n’eussent foullé (par manière de dire) aux pieds les signes tant manifestes de sa vertu Divine, lesquels ils devoyent avoir en grande admiration et révérence.

Au reste, Ce que nous oyons yei de Christ, advient ordinairement: asçavoir que les fidèles reçoyvent beaucoup plus de fascherie de leurs proches parens, que des estrangers. Car ce sont organes et instrumens de Satan, lesquels solicitent maintenant à ambition, tantost à avarice ceux qui désirent servir à Dieu fidèlement et purement. Mais Christ repoussant d’une terrible façon tels Satans, nous admoneste par son exemple, qu'il ne faut point obtempérer aux fols désirs de nos parens.

5Car ses frères mesmes ne croyoyent point en luy. Nous pouvons bien recueillir de ceci, combien c’est peu de chose que le parentage charnel : car le sainct Esprit marque yci d’une infamie

Cuar. VII

perpétuelle, les parens de Christ, d’autant qu’estans convaincus par les tesmoignages de tant d'œuvres qu'il avoit faites, encore ne croyoyent-ils pas. Parquoy, quiconque veut estre de Christ, (comme dit S. Paul, 2 Cor. V, 17, et Gal, . VI, 45) qu'il soit nouvelle créature. Car ceux qui s’addonnent du tout à servir Dieu, obtienent lieu de père, de mère, et de frères envers Christ, et quant aux autres, il les désavoue, Matth. XIT, 50, D'autant plus est ridicule la superstition des Papistes, lesquels en la vierge Marie laissans tout le reste, ne prisent autre chose que le titre de mère de Christ :

comme si Christ luy-mesme n’avoit point reprins la femme qui crioit du milieu de la tourbe, disant, Bienheureux est le ventre qui t'a porté, et les mammelles qui l'ont allaitté, Luc XI, 27 : car Jésus luy respondit, Mais plustost ceux qui oyent la parole de Dieu sont bien-heureux.

6 Mon temps n'est point encores venu, etc. Aucuns exposent mal ceci du temps de la mort : car il dénote le temps de se mettre en chemin pour aller à la feste : et testifie qu’il est différent en ceci de ses cousins, que quant à eux ils ont liberté de se monstrer à toutes heures au.

monde, et sans danger, pource que ils ont le morde ami et favorable : mais quant à luy, il ha crainte de sa personne, et à bon droict : pour autant qu'il ha le monde pour ennemi mortel. Or il signifie par ces paroles, qu’ils font mal de vouloir donner conseil d’une chose à eux incognue. Et puis, il monstre qu’ils sont du tout charnels, quand il dit que /e monde ne les peut avoir en haine. Car quiconque voudra avoir paix avec le monde, il faudra qu’il consente aux vices et à toutes sortes de meschancetez.

1 Mais il me hait, pourtant que je

SUR S. JEHAN

ren tesmoignage de luy. Le monde est yci prins pour les hommes qui ne sont pas régénérez, lesquels retienent leur naturel. Tous ceux donc qui ne sont point encore régénérez par le S. Esprit, Christ prononce que tels luy sont adversaires.

Et pourquoy? d'autant qu'il condamne leurs œuvres. Que si nous acquiesçons au jugement de Christ, il faut nécessairement confesser que toute la nature des hommes est si vicieuse et perverse, que rien ne peut procéder d’icelle qui soit droit, ne pur, ne bon. Voylà ce que l’homme peut avoir pour se plaire et glorifier en soy-mesme tandis qu’il est en son naturel. Quand Cbrist dit, Qu'il est hay pourtant qu'il rend tesmoignage que les œuvres du monde sont mauvaises : il signifie que l'Evangile ne peut estre deuement presché, que tout le monde ne soit adjourné pour comparoistre comme coulpable devant le siége judicial de Dieu : afin que par ce moyen la chair et Île sang soyent brisez, et du tout réduits à néant, selon ce qui est dit en sainet Jehan, chap. XVE, v. 8, Quand l'Esprit sera venu il rédarguera le monde de péché. Nous apprenons aussi par ceci, qu'il y à un si grand orgueil naturellement dedans les cœurs des hommes, qu’ils se flatent et applaudissent en leurs vices et ordures. Car ils ne se courrouceroyent pas quand on les reprend, sinon qu’estans aveuglez dune trop grande amour d’eux-mesmes, ils se flatassent en leurs vices. Mesme entre les vices des hommes, l’orgueil et larrogance est le principal et le plus dangereux. Il n’y a que le sainct Esprit qui nous addoucit :

afin que nous endurions patiemment Îles répréhensions, et que de nostre bon gré nous-nous offrions pour estre sacrifiez par le glaive de l'Evangile.

9 Leur ayant dit ces choses, il demeura en Galilée.

10 Æt comme ses frères furent montez, lors il monta aussi à la feste, non point manifestement, mais comme en cachette.

11 Les Juifs donc le cherchoyent à la feste, et disoyent, Ou est cestuy-là?

19 Et y avoil grand murmure de luy entre les troupes : car il y en avoit aucuns qui disoyent, Il est homme de bien : les autres disoyent, Non est,

mais ü séduit le peuple.

13 Toutesfois nul ne parloit franchement de luy, pour la crainte des Juifs.

9 Il demeura en Galilée. Sainet Jehan nous met devant les yeux d’une part les cousins de nostre Seigneur Jésus-Christ, lesquels (selon la façon commune) font semblant de servir Dieu : toutesfois ils sont amis des infidèles, et pourtant ils cheminent hardiment, et comme gens bien asseurez. De l’autre part il nous propose Jésus-Christ mesme : lequel estant hay du monde vient en la ville secrètement, jusques à ce que la nécessité de son office le contraint de se monstrer apertement. Or s’il n’y a chose plus misérable, que d’estre séparé de dJésus- Christ, maudite est la paix qui couste si chèrement, que de quitter et renoncer le Fils de Dieu.

11 Les Juifs donc le cherchoyent, etc. Il nous faut yci regarder quel estoit l’estat de l'Eglise : car les Juifs en ce temps-là bayoyent après la rédemption promise, comme gens affamez : et toutesfois quand Christ leur apparoist, ils demeurent en suspens. De là vient ce murmure confus, et Ce propos divers.

Quant à ce qu'ils marmonent en cachete, c’est un signe de tyrannie, laquelle les Scribes et Sacrilicateurs avoyent usurpée.

Vrayement c’est un horrible exemple, que ceste Eglise qui estoit lors seule en tout le monde, nous est yci proposée comme un abysme de confusion et désordre. Ceux qui président au lieu de Pasteurs, tienent le peuple opprimé de crainte ét estonnement. En tout le corps du peuple il y a une horrible dissipation.

Par les Juifs, il entend le commun populaire, lequel estant desjà depuis deux ans accoustumé à ouyr Jésus-Christ, le cherche, d'autant que il ne comparoist point, selon qu’il avoit de coustume. Car quand ils disent, Où est cestuy-là ? ils dénotent un homme cognu : et toutesfois ils monstrent bien par ce mot qu’ils n’avoyent pas encores esté esmeus à bon escient, et qu'ils demeurent tousjours en doute et suspens.

12 ET y avoit grand murmure de luy, etc. I signifie qu'en quelque part que les hommes s’assembloyent par troupes, comme on à accoustumé de faire és grandes assemblées, on tenoit des propos secrets du Seigneur Jésus. Or Za

Caar. VII.

dissention, de laquelle il est yci parlé, monstre bien que ceci n’est point un nouveau mal, que par tout les hommes ayent divers jugemens. de Jésus-Christ, voire au milieu de l’Eglise. Or tout ainsi que nous ne faisons difficulté de recevoir Jésus-Christ, qui dés long temps a esté condamné de la plus grande partie de ceux de sa nation : aussi faut-il que nous soyons munis d’un tel bouclier, afin que les dissentions que nous voyons aujourd’huy ne nous troublent. Et puis on peut bien veoir par ceci, combien est grande la témérité des hommes és choses Divines. Ils n’eussent prins si grande licence en un affaire de petite importance : mais quand il est question du Fils de Dieu, et de sa doctrine tressaincte, ils se hastent tout soudain d’en asseoir leur jugement.

Et pourtant nous devons garder d’autant plus grande modération, afin que nous ne condamnions, sans y penser, nostre vie avec la vérité éternelle de Dieu. Que si le monde nous tient pour séducteurs, souvenons-nous que ce sont là les marques et flestrissures du Seigneur Jésus :

moyennant que cependant nous monstrions de faict que nous sommes véritatables. D’avantage, ce passage nous monstre bien que en une grande multitude, voire quand tout le corps est confus, il y en a tousjours aucuns qui ont bonne opinion : mais le petit nombre de ceux qui ont l’esprit bien arresté, est comme enseveli et accablé par la grande multitude de ceux qui ont l’entendement estourdi.

13 Toutesfois nul ne parloit franchement de luy, ete. Yei par ce mot de Juifs, il entend les principaux et les plus grans, lesquels avoyent le gouvernement entre leurs mains. Ceux-là estoyent embrasez d’une telle haine contre Jésus- Christ, qu’ils ne permettoyent point qu’on parlast de luy en sorte que ce fust : non qu'il leur feist mal qu’il fust outragé de toutes sortes d’opprobres, mais pource qu’ils ne voyoyent point de meilleur moyen, que si son Nom eust esté totalement esteint et enseveli. Voylà comment en font les ennemis de vérité : après qu’ils ont expérimenté qu'ils ne proufitent rien par leur cruauté, ils ne désire-

Cuar. VII. SUR S.

royent rien mieux que de supprimer la mémoire d’icelle : et c’est tout le but où ils prétendent. Quant à ce que tous se taisoyent, estans abbatus de crainte, c'estoit une chose du tout tyrannique, comme jay dit ci-dessus : car tout ainsi qu’une licence desbordée n’ha point de lieu en un estat d’'Eglise bien ordonnée :

aussi quand toute liberté est tenue oppressée de crainte, en sorte que nul n’o-

seroit ouvrir la bouche pour dire un seul mot, c’est une condition fort misérable.

Mais la vertu de notre Seigneur Jésus- Christ s’est monstrée par cela plus grande et admirable, et aussi plus manifeste, en ce que se faisant faire audience, il a maintenu et affermé la vérité de Dieu à plene bouche, au milieu de ses ennemis armez, et entre leurs rages et haines furieuses, et en une domination si redoutée.

A4 Et comme la feste estoit jà demi passée, Jésus monta au Temple, et

enseignoil.

15 Dont les Juifs s'esmerveilloyent,

disans, Comment scait cestuy-ci les

Escritures, veu qu'il ne les a point apprises? 16 Jésus leur respondit, et dit, Ma doctrine n’est point miene, mais de celuy

qui ma envoyé.

AT à aucun veut faire la volonté d'iceluy, il cognoïstra de la doctrine, ascavoir si elle est de Dieu, ou si je parle de par moy-mesme.

18 Qui parle de par soy-mesme cherche sa propre gloire: mais celuy qui cherche la gloire de celuy qui l’a envoyé, est véritable, et n'y a point d'injus-

lice en luy.

19 Moyse ne vous a-il pas donné la Loy, et toutesfois nul de vous ne met en effet la Loy? Pourquoy taschez-vous à me faire mourir?

1) Exode, XXIV, 3. Jean, V,18.

14 Or comme la feste estoit, etc.

Nous voyons maintenant que Christ n’a tellement craint, qu’il ait pour cela laissé de faire son office. Car la cause qui l’a fait retarder, ç’a esté afin qu’il peust avoir plus grande assemblée pour prescher. On peut donc quelquesfois faire place aux dangers, mais on ne doit laisser passer ou omettre aucune opportunité de bienfaire. Ce qu’il enseigne au Temple, il le fait Selon l’ordonnance ancienne. Car comme ainsi soit que Dieu eust ordonné tant de cérémonies, il ne vouloit point que son peuple fust occupé à des spectacles froids et inutiles. Or afin que lutilité fust cognue, il faloit que la doctrine fust quant et quant conjointe. Et par ce moyen les cérémonies externes sont vives images des choses spirituelles, quand elles ont prins leur forme de la parole de Dieu.

Or pource que presque tous les Sacrificateurs avoyent pour lors la bouche fermée, et que les Scribes corrompoyent la pure doctrine par leurs levains et fausses inventions, Christ entreprint la charge et office d'enseigner : et à bon droict, com-

me celuy qui estoit le grand et souverain Sacrificateur : comme il testifie puis après, qu’il n’entreprend rien que par le commandement de son Père.

15 Et les Juifs s’en esmerveilloyent, disant, Comment, eic. Ceux qui ont ceste opinion, que la parole de Christ a esté tellement receuë, que luy en à esté prisé et honoré, s’abusent : veu que l’esbahissement des Juifs est tel, qu’ils cherchent occasion par cela de le mespriser. Car l’ingratitude des hommes est telle, qu'ils cherchent de leur escient matière d’errer, quand il est question de faire estimation des œuvres de Dieu. Si Dieu besongne par moyens usitez et ordinaires, ces movyens-là qui apparoissent visiblement devant nos yeux, nous sont autant de voiles qui nous empeschent de regarder la main de Dieu : et pourtant nous ne Cognoissons rien lors que chose humaine.

Mais si la vertu non accoustumée de Dieu reluit par-dessus l’ordre de nature, et les moyens vulgairement cognus, nos yeux sont esblouis, et sommes là estonnez : et ce qui devoit vivement esmouvoir {ous n0S

sens s’esvanouit comme un songe. Car quand la raison de quelque chose ne nous apparoist point, nostre orgueil est si grand, que nous ne l’estimons rien. C’estoit yci une espreuve admirable de la grâce et vertu de Dieu, que Jésus-Christ n’estant enseigné par aucun précepteur, avoit toutesfois une si excellente intelligence de l’Escriture : ou, pour mieux dire, luy qui n’avoit jamais esté disciple, estoit néantmoins un Docteur et maistre trèsexcellent. Et toutesfois voylà pourquoy mesme les Juifs mesprisent la grâce de Dieu, d'autant que cela surmonte leur capacité. Parquoy estans admonestez par cest exemple, apprenons d'apporter une plus grande révérence en la considération des œuvres de Dieu, que nous n’avons accoustumé de faire.

16 Ma doctrine nest pas miene.

Christ monstre aux Juifs que ce qui leur estoit en scandale, leur doit plustost estre une eschelle, par laquelle ils doyvent monter haut pour regarder la gloire de Dieu : comme s’il disoit, Puis que vous me voyez estre Docteur, qui cependant n’ay esté formé en l’eschole des hommes, Cognoissez que j’ay esté Divinement enseigné. Et de faict, la raison pourquoy le Père céleste a plustost voulu que son Fils sortist d’une boutique méchanique, que des escholes des Scribes, c’est afin qu’on cognust mieux d’où procède l'Evangile : de peur que nul ne pensast qu'il fust forgé en terre, ou qu’on ne feist à croire que quelque homme en fust autheur. En ceste manière Christ a choisi ses Apostres hommes rudes et idiots, et a souffert qu’ils soyent demeurez en ceste ignorance l’espace de trois ans, afin de les mettre en avant en un instant, comme nouveaux hommes, voire comme Anges nouvellement descendus du ciel. Cependant Christ monstre d'où il nous faut prendre l’authorité de la doctrine spirituelle, asçavoir de Dieu seul. Et quant à ce qu'il dit que la doctrine de son Père n’est pas siene : en cela il regarde la capacité des auditeurs, qui n’avoyent opinion plus haute de luy, sinon qu’il estoit homme. Il souffre donc par concession destre tellement réputé divers de son Père, que toutesfois il ne met rien en

Cuar. VIT.

avant que son Père ne lait ordonné. En somme il veut dire que ce qu'il enseigne au Nom de son Père, n’est point une doctrine humaine, ne procédée des hommes, tellement qu’on la puisse mespriser, que punition ne s’en ensuyve. On voit yei par quel moyen il acquiert authorité à sa doctrine : asçavoir la rapportant à Dieu, comme autheur d’icelle, Nous voyons bien aussi de quel droict et pour quelle raison il requiert qu’on luy face audience : asçavoir pource que le Père l’a envoyé pour enseigner. Il faut donc que quiconque usurpe la charge d’enseigner, et veut qu’on luy adjouste foy, ait ces deux choses en SOY.

17 Si aucun veut faire la volonté. I prévient les objections qu’on pouvoit faire au contraire. Car veu qu’il avoit là beaucoup d’ennemis, un chacun eust peu tout incontinent murmurer et répliquer à l'encontre en ceste sorte, Qu'est-ce que tu te viens yci vanter du nom de Dieu?

car nous ne COgnoissons point que tu sois issu de luy. Pourquoy nous mets-tu en avant ceste maxime, laquelle nous ne ’accordons, asçavoir que tu enseignes rien que par le commandement et ordonnance de Dieu? Christ donc réplique yei que le droit et bon jugement procède de la crainte et révérence de Dieu. Parquoy, s'ils ont les cœurs bien disposez à la crainte de Dieu, ils cognoistront facilement si ce qu’il presche est vray ou non.

Par cela aussi il les reprend obliquement.

Car d’où vient qu’ils ne peuvent discerner entre la fausseté et la vérité, sinon que le principal poinet de la droite et vraye intelligence leur défaut, asçavoir la crainte de Dieu, et le désir et zèle de luy obéir? Voyci une sentence bien digne d’estre notée. Satan nous dresse assiduellement des embusches, et tend des laqgs de tous costez, pour nous surprendre par ses fallaces. Christ nous munit yci très bien pour nous garder de nous exposer à aucunes de ses fallaces et tromperies : asçavoir si nous sommes préparez à rendre obéissance à Dieu, il ne nous défaudra jamais qu’il ne nous esclaire par la lumière de son Esprit, en sorte que nous pourrons facilement discerner entre la vérité et le mensonge. Ainsi, il n’y a

Cuar. VIL SUR S.

rien qui nous empesche de droitement juger, sinon que nous sommes indociles et obstinez : et nous sommes justement punis de nostre hypocrisie, toutes les fois que Satan nous déçoit. Moyse fait une telle remonstrance, que quand il se lève des abuseurs et faux-prophètes, Dieu nous tente et esprouve : Deutéronome, XIII, 3. Car ceux qui ont le cœur droit, ne seront jamais séduits. Il appert par ceci combien est grande aujourd’huy la folie de plusieurs, lesquels craignans le danger de se fourvoyer, par une telle crainte se ferment la porte à tout désir ou zèle d'apprendre. Comme s’il estoit dit pour néant par Christ, Matthieu, VII, 7, Heurtez, et on vous ouvrira. Plustost soyons addonnez au service et obéissance de Dieu : et ne doutons point qu’il ne nous donne l'Esprit de discrétion, lequel nous aurons perpétuellement pour conducteur et guide. Si les autres veulent douter, ils sentiront à la fin combien est vain le prétexte de leur ignorance. Et de faict, nous voyons que tous ceux qui doutent, et qui aiment mieux nourrir leur doute, que de s’enquérir à bon escient en escoutant ou en lisant où se trouvera la vérité de Dieu : iceux, di-je, mesprisent hardiment Dieu és principes généraux. L’un dira qu’il fait oraison pour les morts, d'autant que se desfiant de son entendement, il n’ose condamner ce que les hommes ont perversement controuvé du Purgatoire : cependant il se laschera la bride à paillarder. Un autre qui dira qu'il n’est point si subtil ou aigu que il puisse discerner entre la pure doctrine de Christ, et les inventions bastardes des hommes : et cependant il n'aura que trop d'esprit à desrobber, ou se parjurer.

Brief, toutes ces manières de gens qui se couvrent du voile de doute és choses qui sont aujourd’huy mises en controverse, monstrent un manifeste contemnement és choses qui ne sont nullement obscures.

Parquoy il ne se faut point esbahir s’il y à aujourd’huy peu de gens qui reçoyvent la doctrine de l'Evangile, veu que au monde il y à si peu de crainte de Dieu.

Au reste, ces paroles nous enseignent quelle est la vraye religion : asçavoir quand nous sommes préparez de boncœur

à suyvre la volonté de Dieu : ce que nous ne pouvons faire si nous n'avons renoncé à nostre propre sens. Ou si je parle de moy-mesme. Il nous faut bien noter comment Christ veut qu’on face jugement de quelque doctrine que ce soit : car il veut qu’on reçoyve sans aucun différent celle qui est de Dieu : et celle qui est des hommes, il veut qu’on la rejette franchement. car il met ceste seule marque, par laquelle on doyve discerner entre les doctrines.

«18 Celuy qui parle de soy-mesme.

Jusques vei il a monstré qu’il n’y à point d'autre raison, laquelle face que les hommes sont aveugles, sinon que {à crainte de Dieu ne les conduit et ne les gouverne point : maintenant aussi il met une autre marque en la doctrine, par laquelle on puisse cognoistre si elle est de Dieu ou de lPhomme. Car toute doctrine qui esclaircit la gloire de Dieu, est bonne, saincte et Divine : et toute doctrine qui sert à l'ambition des hommes, et laquelle en eslevant les hommes vient à obscurcir Ja gloire de Dieu, non-seulement ne mérite point qu’on luy adjouste foy, mais aussi doit estre vivement rejettée. Celuy donc qui se proposera la gloire de Dieu pour son but, ne se fourvoyera jamais :

et celuy qui examinera et esprouvera à ceste pierre de touche tout ce qu’on apporte sous le nom de Dieu, ne sera jamais abusé sous apparence de droiture. Nous sommes aussi admonestez par ceci, que nul ne peut faire fidèlement la charge et office de docteur en Eglise, sinon qu’estant vuide de toute ambition, il se mette du tout et s’employe de toutes ses forces à avancer la gloire de Dieu. Quand il dit, Il N'y a point d'injustice en luy : il signifie qu’il n’y à rien de pervers ne fardé, mais qu’il fait ce qui est digne d’un bon etentier ministre de Dieu.

19 Moyse ne vous a-il pas donné la Loy? Sainct Jehan ne récite pas tout le propos que Christ a tenu, par un ordre continuel, mais il recueille seulement en brief les principaux points qui servent à monstrer quelle est la somme de toute la matière. Les Scribes le hayssoyent mortellement, et les Sacrificateurs estoyent embrasez de rage contre luy, de ce qu’il

avoit guari le paralytique. Hs disoyent que le zèle de la Loy leur faisoit faire cela. Afin donc de repousser leur hypocrisie, il prend son argument de la personne, et non point du faict, Car comme ainsi soit que tous d’une grande licence laschassent la bride à leurs vices, comme si jamais loy aucune leur eust esté cognue : il recueille de cela qu’ils ne sont aucunement touchez d'amour ou zèle de la Loy. Vray est que ceste défense ne suffiroit pas pour prouver la cause. Car prenons le cas qu’ils ayent donné une fausse couleur à leur haine perverse et - inique, toutesfois il ne s'ensuit pas que Christ ait bien et droitement fait, s’il a commis quelque chose outre la pure ordonnance de la Loy : car il ne faut pas amoindrir nostre faute par les péchez d’autruy. Mais Christ conjoint yei deux membres : au premier il adjourne les consciences de ses ennemis. Et d’autant qu’ils se vantoyent orgueilleusement estre défenseurs de la Loy, il leur arrache ce masque : car il leur fait ceste reproche, qu'ils se donnent licence à eux-mesmes de violer la Loy toutes fois et quantes qu’il leur plaist : et pourtant ils ne se soucient point de la Loy. Puis après il descend à la cause mesme, comme nous verrons tantost après. Ainsi la défense ha entièrement toutes ses parties. La somme donc de ce membre est, qu'il ny a nul zèle de la Loy és contempteurs d’icelle.

Car. VIL

Dont Christ fait ceste conséquence, que les Juifs sont poussez d’ailleurs à une si grande rage, quand ils cherchent à le mettre à mort. Voylà comment il faut tirer les meschans de leurs cachettes, tou-

tes fois et quantes que bataïllans contre

Dieu et la vraye doctrine, ils font semblant de faire cela d’une bonne affection. Ceux qui sont aujourd’huy les plus aigres ennemis de l'Evangile, et les plus extrêmes défenseurs de la Papauté, n’ont rien qui leur acquière plus de faveur, sinon ce qu’ils disent estre poussez d’ardeur de zèle. Au reste, si on espluche de près leur vie, ils sont tous remplis et couverts de meschancetez énormes, et se mocquent ouvertement de Dieu. Qui est celuy qui ne sçache que la Cour du Pape est remplie d’Epicuriens ? Et quant aux Evesques et Abbez, ont-ils telle honte qu’ils cachent leur turpitude, en sorte que quelque apparence de religion puisse estre apperceuë en eux? Et les moines et tous autres criars, ne sont-ils pas tellement abandonnez à toutes ordures, à paillardises, à avarice, et toutes sortes de péchez horribles et monstrueux, que leur vie crie assez qu'ils ont totalement oublié Dieu P Et maintenant qu’ils n’ont nulle honte de se vanter qu’ils ont le zèle de Dieu, et qu’ils veulent maintenir l'Eglise, ne les doit-on pas réprimer par ceste response de Christ?

20- La multitude respondit, el dit, Tu as le diable: qui est-ce qui tasche à

te faire mourir?

21 Jésus respondit, et leur dit, J'ay fait une œuvre, et vous en estes tous

esmerveillez!.

22 Tant y a que Moyse vous a donné la Circoncision? (non point qu’elle soit de Moyse, mais des Pères?) et vous circoncisez l'homme au Sabbath.

23 Si l'homme recoit la Circoncision au Sabbath, afin que la Loy de Moyse ne soil violée, estes-vous courroucez à moy, pource que j'ay quari tout un

homme au Sabbath.

24 Ne jugez point selon l'apparence, mais jugez d’un droit jugement*.

1) Ou, et vous estes tous esmerveillez de cela, Moyse vous a donné, etc.

k) Deut., I, 16.

2) Lévit., XII, 4 3) Gen., XVII, 10.

20 Tu as le diable: qui te cher-|lière entre les Juifs, lesquels estoyent che, etc. C’est autant comme s’its eus- | exercez en ceste doctrine: asçavoir que sent dit, Tu es enragé, ou hors du sens. [les hommes estoyent iormentez du dia- Car c’estoit une façon de parler fami:tble, quand ils estoyent hors du sens, ou

Cuar. VII,

transportez de rage. Et de faiet, comme les chastiemens légers et modérez sont verges paternelles de Dieu : aussi quand ii nous traitte plus rudement et sévèrement, il semble qu’il ne nous frappe point de sa main, mais plustost qu’il employe le diable comme bourreau et ministre de son ire. Au reste, la multitude tanse Christ par une simplicité de cœur. Car {ous ne cognoissoyent pas quelles estoyent les entreprinses des Sacrificateurs. Ces folles gens donc attribuent à faute de sens, ce que Christ se plaind qu’on tasche à le mettre à mort. Nous sommes enseignez par ceci, qu’il nous faut diligemment garder de juger de choses incognues : néantmoins s’il advient quelquesfois que nous soyons folement condamnez par gens ignorans, il nous faut, à l’exemple de Christ, doucement avaler un tel déshonneur.

21 Jay fait une œuvre. Maintenant laissant là les personnes, il commence à traitter du faict: car il monstre que le miracle qu’il à fait, ne répugne nullement à la Loy de Dieu. Quant à ce qu'il dit qu'il a fait une œuvre : voyci quel est le sens, quil est réputé coulpable pour avoir fait seulement une œuvre : ou qu’il est reprins seulement pour une œuvre, asçavoir pource qu’il avoit guari un homme au jour du Repos : et nonobstant quand eux faisoyent des œuvres pareilles, ou du tout semblables, ils ne les réputoyent point mal-faites : car il ne se passoit pas un seul jour de Repos en Judée, que plusieurs enfans ne fussent circoncis. Il défend son faict par cest exemple : et toutesfois il n’argumente pas simplement par une chose semblable, mais il fait comparaison du plus grand au plus petit. Or la Circoncision , et la guarison de ce paralytique, avoyent ceci de semblable, que l’une et l’autre estoyent une œuvre Divine. Mais Christ débat que ce second, - asçavoir Ja guarison du paralytique, estoit beaucoup plus excellente, pource que l’homme tout entier se sent de ce bénéfice. Or s’il eust seulement guari cest homme de maladie corporelle, la comparaison ne vaudroit rien: Car la Circoncision auroit plus grande excellence quant à la santé de l'âme. Jésus-Christ donc

conjoint le fruit spirituel du miracle, avec le bénéfice extérieur fait au corps. Pour ceste raison il préfère à bon droict la guarison entière d'un homme à la Circoncision. Ceste comparaison aussi pourroit avoir une autre raison, c’est asçavoir que les Sacremens n’ont pas tousjours la vertu ou l’efficace présente : mais que Christ a besongné avecques efficace en la guarison de ce paralytique. Mais j'aime mieux recevoir la première exposition : que les Juifs réprouvent ceste œuvre par malice et calomnie, voire en laquelle la miséricorde et grâce de Dieu reluit beaucoup plus qu’en la Circoncision, à laquelle ils portoyent si grand honneur qu’ils pensoyent que le Sabbath ne fust violé par icelle. Or cest esbahissement, duquel il parle, signifie que le faict de Christ avoit causé ce murmure: pource qu'ils pensoyent qu’il avoit beaucoup plus entreprins qu’il ne luy estoit licite.

22 Pour ceste cause Moyse vous & donné la Circoncision, etc. expose ceci simplement, que la Circoncision a esté tellement commandée, que lPusage dicelle a esté nécessaire mesmes és jours de Sabbath. C’est donc comme s’il disoit qu’il leur a esté assez monstré par cela, que le service du Sabbath n’est point violé par œuvres Divines. Et combien que Christ accommode l’exemple de la Circoncision à la présente matière, toutesfois il use tout soudain de correction, quand il dit que Moyse n’a point esté le premier ministre de la Circoncision. Mais ce luy estoit assez que Moyse qui estoit si rigoureux exacteur du Sabbath, avoit toutesfois commandé de circoncir les enfans le huitième jour, voire quand il fust advenu au jour du Repos.

24 Ne jugez pas selon le regard. Après avoir mis fin à sa défense, il use aussi d’une aigre répréhension, de ce qu’estans transportez de perverses affections, ils ne jugent pas selon la cause et le faict.

Ils portoyent une entière révérence à Ja Circoncision : quand ïils la faisoyent au jour du Sabbath, ils sçavoyent bien que la Loy n’estoit point violée pour cela: et ce d'autant que les œuvres de Dieu s’accordent trèsbien l’une avec l’autre. Pour-

quoy n’en disent-ils autant de l’œuvre de Christ, sinon que leurs esprits sont préoccupez d’un tel jugement qu’ils avoyent conceu de sa personne? Pour ceste raison le jugement ne sera jamais droit, S'il n’est prononcé selon la vérité du faict.

Car aussi tost que les personnes sont mises en avant, on dresse les yeux et les sens sur icelles, en sorte que la vérité

Car: VII

s’esvanouit tout soudain. Or comme ainsi soit que ceste admonition doive avoir lieu en toutes causes et affaires, elle est encore plus nécessaire quand il est question de la doctrine céleste. Car il n’y a rien à quoy nous soyons plus enclins, que d’estre destournez d’icelle par la haine ou contemnement des hommes.

25 Aucuns donc de Jérusalem disoyent, N'est-ce pas cestuy-ci qu'ils cher-

chent à faire mourir ?

26 Et voyci il parle franchement, et sine luy disent rien. Les gouverneurs auroyent-ils bien cognu de Jaict qu'il est véritablement le Christ? 27 Or nous scavons bien d'où est cestuy-ci : mais quand le Christ viendra,

nul ne scaura d où il est.

28 Jésus donc crioit au Temple, Mare et disant, Et vous me cognoissez,

el scavez d'où je suis :

et ne suis. point venu de par moy-mesme : mais celuy

qui ma envoyé est véritable, lequel vous ne cognoissez point.

29 Mais je le cognoy: car je suis de luy, et cestuy-là m'a envoyé.

30 Adonc üls taschoyent à le prendre : mais nul ne meit les mains sur luy : car son heure n’estoit pas encore venue.

25 Aucuns donc de Jérusalem. Asça-

clure pour certain que leurs efforts sont

voir ceux ausquels les embusches des Sa- | inutiles, pource que Dieu a opposé sa :

crificateurs estoyent descouvertes, et qui sçavoyent bien combien Jésus-Christ estoit hay. Car (comme il a esté veu cidessus) le commun populaire estimoit cela comme un songe, ou une resverie. Ceux- . ci donc qui sçavoyent bien de quelle haine mortelle estoyent embrasez les principaux dé leur nation envers Christ, ne s’esbahissent point sans cause, voyans que les autres ne disoyent mot de ce que Christ non-seulement conversoit apertement au Temple, mais aussi y preschoit franchement. Mais ils errent en ceci, qu’en ce miracle totalement Divin, ils ne considèrent point la providence de Dieu. C’est la façon des gens charnels : toutes fois et quantes qu’ils regardent une œuvre de Dieu non accoustumée, vray est qu'ils s'esmerveillent : cependant toutesfois il ne leur vient aucunement en fantasie de considérer la vertu ou puissance de Dieu :

mais C’est à nous de considérer plus prudemment les œuvres de Dieu : et prineipalement quand les meschans en machinant tout ce qu’ils peuvent, n’empeschent point toutesfois le cours de l'Evangile comme ils voudroyent, il nous faut con-

main pour les escarter çà et là.

27 Mais nous scavons bien. Nous voyons vyci non-seulement combien est grand l’aveuglement des hommes, quand il faut juger des choses Divines, mais aussi ce vice leur estre Comme naturel, qu’ils sont fort ingénieux à se forger à eux-mesmes des empeschemens qui les gardent de parvenir à la cognoissance de Dieu. Vray est que bien souvent il advient des scandales par lastuce de Satan, par lesquels plusieurs se destournent de Christ: mais encore que la voye fust plaine et unie, si est-ce que chacun se forgeroit un scandale. Tandis que les Gouverneurs principaux eussent esté aliénez de Christ, il n’eust falu que leur incrédulité pour empescher ceste tourbe : mais ores que cest empeschement leur est osté, ils se forgent une nouvelle occasion, afin qu’ils ne vienent à la foy. Et mesmes, combien qu'il y eust raison en ceci, qu’ils devoyent estre esmeus par l'exemple des Gouverneurs, néantmoins tant s’en faut qu’ils suyvent ce qui est.

bon et droit, qu’ils s’achoppent au premier pas, Voylà comment les hommes

Cnar. VII. SUR $.

qui avoyent bien commencé, ont accoustumé de perdre courage et défaillir, si le Seigneur ne conduit leurs pas jusques à la fin. Au reste, l'argument par lequel ils s’empeschent est tel, Que les Prophètes ont testifié que l’origine du Messias seroit incognue. Or nous scavons (disentils) d’où cestuy-ci est venu : et pourtant il ne faut point que nous le tenions pour le Christ. Nous sommes admonestez par ceci, quelle peste c’est de deschirer les Escritures, et mesmes Christ, en sorte qu’il ne soit tenu que pour la moitié de soy. Dieu avoit promis que le Libérateur sortiroit de la semence de David. Or il s’attribue souvent cest office comme propre à luy seul. Il a donc nécessairement falu que Dieu ait esté manifesté en chair, afin qu’il fust Rédempteur de son Eglise.

Ainsi le Prophète Michée marque le lieu où le Christ devoit naistre, Un Prince sortira de toy (dit-il) à Beth-léhem, qui gouvernera mon peuple, Mich., V, 2.

Mais incontinent après il parle d’une autre issue bien plus haute et excellente : et pourtant il dit qu’elle sera cachée et secrète. Mais ces povres gens, ne regardans en Jésus-Christ sinon ce qui estoit exposé à mespris, font ceste folle conséquence, que ce n’est pas luy qui avoit esté promis. Apprenons donc à regarder tellement Christ abject et humilié en chair, que ceste abjection, qui est mesprisée par les meschans et réprouvez, nous eslève jusques à sa gloire céleste. Par ce moyen, Beth-léhem où il devoit naistre homme, nous sera Comme une porte ouverte, par laquelle nous pourrons avoir entrée jusques au Dieu éternel.

28 Jésus donc crioit au Temple, etc.

Il se courrouce aigrement contre leur té-

mérité, pource que se plaisans arrogam-

ment en une fausse opinion, ils se bannissoyent de la cognoissance de vérité.

Comme s’il disoit, Vous cognoissez toutes choses, et cependant vous ne sçavez rien. Et de faict, il n’y a point de peste plus dangereuse, que quand les hommes sont enyvrez de la confiance de si peu de sçavoir qu'ils ont, en sorte qu’ils rejettent hardiment tout ce qui est contraire à leur sens. Il parle par ironie, quand il dit, Fous me cognoissez bien, et scavez

d'où je suis. Et ne suis point venu de moy. I oppose à leur opinion faussement conceue ce qui est vray: comme sil disoit, Cependant que vous avez les yeux fichez en terre, il vous semble que vos yeux me voyent tout entier, et pourtant vous me mesprisez comme un homme de nulle estime et incognu: mais Dieu rendra tesmoignage que je suis venu du ciel, Parquoy, jà soit que vous me rejettiez, toutesfois Dieu me recognoistra vrayement pour sien. Il appelle Dieu véritable, en ce mesme sens que sainct Paul l'appelle fidèle, en la seconde Epistre à Timothée, chapitre If, v. 43, Si nous sommes incrédules (dit-il) il demeure fidèle, et ne se peut renier soy-mesme. Car voyci à quel but il tend, Que le monde s'efforce tant qu'il pourra à renverser l'Evangile, néantmoins rien ne diminuera de sa vérité: que les meschans taschent à arracher et oster à Christ tout ce qu’ils pourront, toutesfois il demeurera en son entier, d'autant que la vérité de Dieu demeure tousjours ferme, et semblable à soy-mesme. Christ se voit mespriser :

tant s’en faut qu'il quitte la place, que plustost il repoussé hardiment l’arrogance furieuse de ceux qui ne le prisoyent nullement. Il faut que tous fidèles soyent garnis d’une constante hardiesse et magnanimité héroïque. Et qui plus est, nostre foy ne sera jamais stable ne ferme, si elle ne se mocque de la fierté importune des meschans et réprouvez, quand ils s’eslèvent contre Christ. Et sur tout il faut que les docteurs fidèles munis de ceste aide, persévèrent à maintenir la pure doctrine, voire quand tout le monde résisteroit à l'encontre. Ainsi Jérémie appelle Dieu à garent, quand on laccusoit comme abuseur : Seigneur (dit-il) si j’'ay esté déceu, c’est toy qui m'as déceu, Jérémie, XX, 7.- Ainsi Isaïe accablé de tous costez de calomnies et opprobres, ha son recours à ce refuge, qu'il aura Dieu pour approbateur de sa cause, Isaïe, L, 18. Semblablement sainct Paul (4 Corinth., IV, 5) estant opprimé de jugemens iniques, appelle au jour du Seigneur, et luy est assez d’avoir un seul Dieu pour l’opposer à tout le monde, quoy qu'il bruye ou s’escarmouche contre luy., Lequel vous ne

cognoissez point. 1 signifie que ce n’est pas de merveille s’il n’est point cognu des Juifs, d'autant qu’ils ne cognoissent point Dieu. Car c’est-ci le commencement d’estre sage, asçavoir de regarder en Dieu.

Quand il dit qu’il cognoist Dieu, il signifie que ce n’est point par témérité qu’il s’eslève à une si grande asseurance. Et il nous admoneste par son exemple, qu’il ne nous faut point mettre légèrement le nom de Dieu en avant, pour nous glorifier de lavoir pour patron et défenseur de nostre cause. Car il y en a plusieurs qui ne sont que par trop hardis à se vanter de l’authorité de Dieu. Et qui plus est, il n’y a rien plus prompt ne plus courageux à rejetter les jugemens de tous hommes, que ces gens phrénétiques, qui vendent leurs inventions pour oracles de Dieu. Maïs nous sommes enseignez par” ces parôles de nostre Seigneur Jésus- Christ, qu'il nous faut sur tout donner garde de telle confiance vaine et enflée, et que lors que la vérité de Dieu nous est bien cognue, il nous faut constamment résister aux hommes. Or celuy qui est certain en sa conscience que Dieu est de son costé, il ne faut point qu’il craigne qu'on le blasme d’arrogance, voire en foullant aux pieds toute la hautesse du monde.

29 Car je suis de luy, etc. Aucuns distinguent tellement ces deux membres, qu’ils rapportent le premier à l'essence Divine de Christ, et le second à l'office qui luy a esté enjoint de son Père, en prenant nostre chair et nature humaine.

Or combien que je n’ose rejetter ceste distinction, toutesfois je ne sçay si Christ a voulu parler si subtilement. Je confesse bien qu’on peut recueillir de ceci l'issue céleste de Christ: nonobstant ce ne seroit point une assez ferme probation de

Crar. VII.

30 Alors is taschoyent à le prendre, etc. Ils n’avoyent point faute de mauvaise volonté pour luy nuire, et mesme Peffet y estoit, et le pouvoir de ce faire.

Comment donc se fait cela qu’en une ardeur si bouillante ils soyent engourdis comme s'ils avoyent pieds et mains liées?

L’'Evangéliste respond, Pource que l'heure de Jésus-Christ n'estoit encore venue. Par cela il monstre que nostre Seigneur Jésus-Christ a esté muni de l’aide et protection de Dieu contre leurs violences et impétuositez furieuses : et quant et quant il vient au-devant du scandale de la croix. Car il ne faut point que nous soyons troûblez, quand nous oyons que Jésus-Christ à esté tiré à la mort, non point à l’appétit des hommes, mais pource qu’il estoit destiné à un tel sacrifice par le décret et ordonnance du Père. Or il nous faut recueillir de ceci une doctrine générale : car quelque chose que nous vivions au jour la journée, nonobstant l'heure de la mort est constituée à un chacun devant Dieu. Ceci est bien difficile à croire, que combien que nous soyons sujets à tant de cas fortuits, exposez à tant de nuisances et embusches, tant des hommes que des bestes, et assiégez de tant de maladies, néantmoins nous sommes hors de tous dangers, jusques à ce que Dieu nous vueille appeler: mais il faut batailler contre nostre propre desfiance. Et premièrement, il faut retenir céste doctrine: puis après nous devons regarder la fin et le but auquel il tend, asçavoir qu’un chacun de nous ayant remis toutes ses solicitudes en Dieu, serve à Sa vocation, et ne soit destourné pour aucune crainte de faire son office, Toutesfois que nul n’outrepasse ses limites :

car la confiance de la providence de Dieu ne nous doit faire passer plus outre que

sa Divinité éternelle contre les Arriens. ! Iluy-mesme nous commande.

31 El plusieurs de la multitude creurent en luy : et disoyent, Quand le

Christ sera venu, fera-il plus de signes

que cestuy-ci n'a fait?

32 Les Pharisiens ouïrent la multitude murmurant ces choses de luy : lesquels Pharisiens avec les principaux Sacrificateurs envoyèrent des officiers

pour le prendre.

33 Jésus donc leur dit, Je suis encore pour un peu de temps avec vous, puis

je n'en vay à celuy qui n'a envoyé,

408 rotin ER

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Cæar. VII.

SUR S. JEHAN

34 Vous me chercherez, el ne me trouverez point : et là où je seray, vous n'y

pouvez venir !.

35 Dont les Juifs dirent entr'eux, Où doit aller cestuy-ci, que nous ne le trouverons point? Doit-il aller vers ceux qui sont espars entre les Grecs, et

enseigner les Grecs?

36 Quel est ce propos qu'il a dit, Vous me chercherez: et ne me trouverez point : et là où je seray, vous n'y pouvez venir ?

1) Jean, XIII, 33,

31 Or plusieurs de la multitude, etc.

Il pouvoit sembler que Christ eust presché à gens sourds et du tout obstinez: toutesfois l'Evangéliste dit que quelque fruit s’en est ensuyvi. Et pourtant, combien que les uns murmurent, les autres se mocquent, et les autres calomnient, et que plusieurs dissensions se lèvent, néantmoins la prédication de l'Evangile ne sera point inutile. Parquoy il faut espandrela semence, et attendre en patience, jusques à ce que par succession de temps le fruit se manifeste. Au surplus, ce mot de Croire est yei prins improprement, d'autant qu’ils dépendoyent plus des miracles, qu’ils n’estoyent appuyez sur la doctrine, et n’ayoyent encores ceste persuasion, que le Seigneur Jésus fust le Christ. Mais pource qu’ils estoyent disposez à l’escouter, et se rendoyent dociles pour estre enseignez de luy, une telle préparation de foy est appelée Foy. Ce donc que le sainct Esprit fait un tel honneur à une si petite estincelle de bonne affection, nous doit donner bon courage, à ce que ne doutions que tant peu de foy que nous aurons, ne soit agréable à Dieu.

39 Les Pharisiens, etc. I appert par ceci que les Pharisiens estoyent attentifs à toutes occasions, comme gens mis au guet pour ne permettre point que Christ se donnast à cognoistre. En premier lieu l’'Evangéliste ne nomme que les Pharisiens: puis après, il leur adjoint les Sacrificateurs, desquels les Pharisiens faisoyent une partie. Il ne faut douter que comme ils vouloyent estre réputez les plus grans zélateurs de la Loy, aussi ils ne se soyent opposez plus aigrement à Christ :

mais pource qu’ils n’estoyent pas eux seuls assez forts pour opprimer Christ, ils ont remis l'affaire à tout l’ordre des Sacrificateurs. Ainsi ceux qui autrement discordoyent entr'eux, sont maintenant

d’un commun accord pour conspirer sous la conduite du diable, à l’encontre de Christ. Au demeurant, veu que les Pharisiens ont esté si ardeps et si diligens à mainienir leur tyrannie, et l’estat corrompu de l'Eglise, combien au pris deverions-nous estre eschauffez à maintenir le Royaume de nostre Seigneur Jésus ?

Les Papistes ne sont pas moins bruslans et enragez aujourd’huy, ne moins esmeus pour esteindre la clarté de PEvangile:

cependant c’est une trèsmauvaise chose, que pour le moins leur exemple n’aiguise point nos affections, à ce que de plus grand courage nous travaillions à défendre et maintenir la vraye et saincte doctrine.

33 Je suis un bien peu de temps, etc.

Aucuns pensent que le Seigneur Jésus- Christ adresse ce propos à la compagnie du peuple qui estoit là présente : les autres, que c’estoit aux officiers qui avoyent esté envoyez pour prendre Christ : mais de ma part, je ne doute point que Christ ne s'adresse particulièrement à ses ennemis, qui avoyent prins conseil de le destruire : car il se mocque de leurs efforts, d'autant qu’ils ne gaignent rien de machiner tout ce qu’ils voudront, jusques à ce que le temps ordonné par son Père soit venu. Et cependant il leur reproche leur obstination, de ce que non-seulement ils rejettent la grâce qui leur estoit offerte, mais aussi luy résistent furieusement. Et quant et quant il les menace qu’elle leur sera bien tost ostée. Quand il dit, Je suis avec vous, il taxe leur ingratitude, que combien qu'il leur fust donné du Père, combien qu’il fust descendu à eux de la gloire céleste, combien que les appelant familièrement, à soy, il ne désirast rien mieux que de leur assister, nonobstant il y en avoit bien peu qui le receussent. Quand il dit, Encore un

bien peu de temps, il monstre que Dieu ne souffrira pas longuement que sa grâce soit exposée à un si vilein mespris. Cependant toutesfois il signifie que sa vie ne sa mort ne sont point sujetes à leur appétit, mais que son Père luy a limité un temps, lequel il faut nécessairement qu’il soit accompli. Puis je m'en vay à celuy qui m'a envoyé. M testifie par ces paroles, qu’il ne sera point esteint par la mort : mais plustost quand il sera despouillé de son corps mortel, il sera déclaré estre Fils de Dieu par le triomphe magnifique de sa résurrection : Comme s’il disoit, Faites tout ce que vous pourrez, toutesfois vous ne pourrez jamais faire ni empescher que mon Père ne me reçoyve en sa gloire céleste, quand je me seray acquitté de l’ambassade qu’il n’a commise. Ainsi donc, non-seulement je demeureray en mon entier après ma mort, mais aussi une condition beaucoup plus excellente m’est lors apprestée. Au reste, nous devons recueillir de ceci une admonition générale : car toutes fois et quantes que Christ nous appelle à l’espérance de salut par la prédication de l’'Evangile, il nous est présent. Et ce n’est point sans cause que la prédication de l'Evangile est appelée descente du Fils de Dieu à nous. Eph., Il, 17. Si nous empoingnons sa main laquelle il nous tend, il nous mènera au Père, et tandis qu’il nous faudra estre estrangers en ce monde, non-seulement il se monstrera estre bien prochain de nous, mais aussi il habitera perpétuellement en nous. Que si nous desdaignons sa présence, rien de tout ce qui est en luy ne pourra diminuer : mais se partant de nous, il nous laissera du tout aliénez de Dieu et de la vie.

34 ous me chercherez, et ne me, etc. Hs cherchoyent Christ pour le mettre à mort. Mais Christ fait allusion en la signification ambiguë de ce mot Chercher : car ils le devoyent chercher bien tost après d’une autre façon, asçavoir afin qu’ils trouvassent quelque remède ou soulagement en leurs affaires misérables et désespérées. Comme sil disoit, Ma présence qui ne vous durera guères, vous est à présent fascheuse et intoléra-

Car. VIL

ble : mais il adviendra bien tost que vous me chercherez, et Ce Sera en vain, d'autant qu’estant eslongné de vous, nonseulement de corps mais aussi de vertu, je regarderay vostre ruine du ciel. Mais on peut yci faire une question, Quelle estoit ceste façon de chercher Christ, veu qu’il appert assez que Christ parle des réprouvez, qui se sont monstrez jusques à l’extrémité obstinez à rejetter l’'Evangile. Aucuns rapportent ceci à la doctrine, d'autant que les Juifs en suyvant follement la justice des œuvres, n’ont point obtenu ce qu'ils vouloyent. Il y en a plusieurs qui l’exposent de la personne du Messias, que les Juifs estans réduits à nécessité extrême, ont réclamé en vain laide du Rédempteur. Mais quant à moy, j’expose ceci simplement des gémissemens des meschans, pleins de souci et de chagrin, lesquels regardent aucunement en Dieu, quand la nécessité les y contraint, mais lors mesme qu’ils le cherchent, ils ne le cherchent point : car leur incrédulité et obstination les empesche d'approcher de Dieu, comme s'ils avoyent les cœurs fermez. Ils voudroyent bien que Dieu leur assistast, et qu'il leur fust libérateur, mais ils se ferment le chemin par l’impénitence et opiniastreté endurcie de leur cœur. Nous avons de ceci un fort bel exemple en Esaü, lequel à cause que sa primogéniture luy avoit esté ostée, nonseulement est abatu de tristesse, mais murmurant et grinceant les dents, se desborde jusques à une indignation despite et furieuse, Gen. XX VII, 38, et Héb.

XII, 17 : mais cependant, il est si loin de chercher le droit chemin de la bénédiction, que lors mesmes il s’en rend du tout indigne quand il la cherche. Voylà comment Dieu à accoustumé de punir le mespris de sa grâce és réprouvez, afin qu'estans affligez de griefves punitions, ou oppressez du sentiment de leur misère, ou d’autres angoisses, ils se plaignent, ils crient, et se lamentent, toutesfois ils ne gaignent rien pour tout cela :

car estans tousjours semblables à euxmesmes, ils nourrissent dedans leurs cœurs une telle félonnie qu’ils faisoyent auparavant, et ne vienent point jusques à Dieu : mais plustost ils voudroyent qu'il

Cuar. VII. SUR S$.

fust changé, puis qu'ils ne le peuvent abolir. Apprenons par ceci de recueillir de bonne heure nostre Seigneur Jésus, quand il se monstre comme présent à nous, afin que loccasion de jouir de luy ne nous eschappe. Car si nous attendons que la porte soit une fois fermée, nous ne gaignerons rien puis après de tascher à entrer. Cherchez le Seigneur tandis qu’on le peut trouver, invoquez-le quand il est près, dit [saïe au chapitre LV, v. 6.

Il nous faut donc aller au-devant de Dieu de bonne heure, cependant que le temps de son bon plaisir dure : comme luy-mesme dit au chap. XLIX, v. 8 :

car nous ne sçavons combien de temps Dieu souffrira nostre lascheté. En ces mots, La où je suis vous ne pouvez venir, il use du temps présent pour le futur.

35 Où doit aller cestuy-ci? L’Evangéliste a adjousté ceci tout exprès, pour monstrer combien la stupidité du peuple estoit grande. Voylà comment les infidèles non-seulement sont sourds à ouir la doctrine de Dieu, mais aussi laissent passer des menaces horribles, en se mocquant, comme s'ils oyoyent raconter une fable. Christ avoit nomméement parlé de son Père, mais eux ont le museau fiché en terre, et ne pensent à autre chose,

JEHAN. 161 sinon à quelque département pour aller en régions lointaines. Il est assez notoire que les Juifs par le nom de Grecs, signifient les nations d'outre-mer : toutesfois ils n’entendent pas que Christ voise aux gens incirconcis, mais aux Juifs qui estoyent espars en diverses contrées.

Car ce mot de Dispersion, ne conviendroit point à ceux qui sont natifs du lieu où ils font leur résidence et demeure :

mais il convient fort bien aux Juifs qui estoyent fugitifs et bannis de leur pays.

C’est aussi comme S. Pierre a inscrit sa première Epistre, Aux estrangers qui estes espars en Ponte, en Galatie, etc. Et sainct Jaques salue les douze Lignées qui sont esparses. Laquelle façon de parler est prinse de Moyse et des Prophètes. Voycei done quel est le sens des paroles, Cestuy-ci ne passera-il point la mer, pour se transporter vers les Juifs qui habitent en quelque monde à nous incognu? Il se peut faire qu'ils se sont voulu ainsi gabber de Christ : Si cestuyci est le Messias, asçavoir s’il plantera le siége de son Royaume en Grèce, veu que Dieu luy a assigné la terre de Chapaan pour sa propre habitation? Toutesfois quelque chose qu’il y ait, nous voyons que l’advertissement sévère de Christ ne les a nullement esmeus.

37 Or en la dernière et grande journée de la feste!, Jésus se trouva là, criant et disant, Si quelqu'un ha soif, viene à moy, et boyve. 38 Qui croit en moy, comme dit l'Escriture, fleuves d'eau vive couleront de

son ventre ?.

39 (Or disoit-il cela de l'Esprit que devoyent recevoir ceux qui croiroyent en luy : car le sainct Esprit n’estoit point encore donné, pource que Jésus n'estoit

point encore glorifié.) 1) Lévit., XXIII,36. 2) Joël, II, 28. Act., IT, 17.

31 Or en la dernière et grande journée de la feste, etc. 1 nous faut yci noter en premier lieu, que Christ n’a point esté estonné de quelques embusches ou machinations que ses ennemis luy ayent peu faire, pour désister de son office :

mais plustost le courage luy est creu avec les dangers, pour persévérer tant plus constamment. La circonstance du temps, la liberté de crier, et la grande assemblée du peuple, rendent tesmoi-

gnage de cela : d'autant qu’il sçavoit bien que les mains estoyent de toutes parts tendues sur luy pour lempongner : car il est bien vray-semblable que les officiers estoyent alors prests d'exécuter leur commission. D’avantage, il nous faut noter que rien ne l’a rendu ferme contre les efforts si impétueux, que la seule aide de Dieu. Car quelle autre raison pourroiton alléguer, pourquoy Christ ait presché au milieu du Temple, sur lequel ses en-

nemis régnoyent paisiblement, et après

qu'iceux eurent dressé une bande d’offciers, veu mesme que cela s’est fait en la derniére et grande journée de la solennité, sinon que Dieu réprima leur rage?

Toutesfois ceci nous est grandement utile, que l'Evangéliste introduit Jésus criant à plene bouche, Que tous ceux qui ont soif, vienent à luy : car nous recueillons de ceci, que ceste semonce n’est pas faite en l’aureille ou voix basse, ne seulement à un ou à deux, mais que ceste doctrine est tellement publiée à tous en général, que nul ne la peut ignorer, sinon ceux qui de leur propre gré s’estouppent les aureilles, et ne veulent recevoir ceste clameur

haute et claire. Si aucun ha soif. Par ce | à |toutesfois ceci contient une promesse:

membre il exhorte tous en général,

participer de ses biens, pourveu que sen- |

tans ou cognoissans leur propre indi-

gence, ils désirent d’estre secourus. Car | il est bien certain que nous sommes tous

souffreteux et vuides de tous biens, mais il s’en faut beaucoup que tous soyent incitez par le sentiment de leur misère, à chercher le remède. Ainsi il advient qu'il y en a plusieurs qui ne bougent point, et se laissent là assécher et défaillir misérablement : mesme plusieurs sont vuides, qui pour cela ne sont point esmeus, Dieu ait par son feu embrasé la faim et la soif en leurs cœurs. Parquoy cest office appartient au sainet Esprit, de faire que

nous appetions sa grâce. Mais quant au.

présent passage, il faut entendre en premier lieu, que Christ n’appelle pour obtenir les richesses et grâces du sainct Esprit, sinon ceux qui sont embrasez du désir et zèle d'icelles : car nous sçavons que le tourment de la soif est fort aspre et véhément, en sorte que mesme les plus robustes, et les plus forts à endurer travaux, défaillent de grand’soif. Et toutesfois nostre Seigneur Jésus invite plustost ceux qui ont soif, que ceux qui sont affamez, afin de continuer Ja métaphore ou similitude, de laquelle il usera ci-après en ces deux mots D’ eau, et de Boire :

afin que toutes les parties de son propos soyent correspondantes l’une à lautre.

Et je ne doute point qu'il ne face allusion au passage d’Isaïe, où il est dit au chap.

jusques à ce que l'Esprit de]

Cuar. VIL

LV, v. 4, Vous tous qui avez soif, venez aux eaux. Car il a falu nécessairement que ce que le Prophète attribue là à Dien, ait esté finalement accompli en Christ :

comme aussi ce qui est contenu au Cantique de la vierge Marie, Il a laissé vuides ceux qui estoyent remplis et soulez:

en sainct Luc, chapitre [,.v. 53. Et pourtant il veut que nous allions droit à Juy:

comme s’il disoit qu’il est seul suffisant pour rassasier la soif de tous hommes :

et tous ceux qui cherchent ailleurs tant peu que ce soit de soulagement, pour remédier à leur soif, s’abusent, et iravaillent en vain. Æt boyve. Avec l’exhortation il adjouste la promesse : car combien que par ce mot il incite à venir boire,

car Christ proteste de soy, qu'il n’est [ point une cisterne sèche et tarie, ains une fontaine qui ne peut estre espuisée, et qui fournit abondamment et largement à boire à tous ceux qui veulent boire :

dont il s'ensuit que si nous luy demandons ce qui nous défaut, nostre désir ne sera point frustratoire.

38 Qui croit en moy, etc. Il monstre yci par quel moyen on vient à luy, asçavoir qu’on n’y vient point des pieds, mais par foy. Et pour mieux dire, Venir n’est autre Chose que croire, moyennant toutesfois que nous donnions telle définition à ce mot de Croire, comme il appartient, ainsi qu'il a esté dit ci-dessus, Asçavoir que nous croyons en Christ, quand nous” le recevons tel qu’il se propose en VEvangile : c’est-à-dire rempli de vertu, sa gesse, justice, pureté, vie, et de tous.les dons du sainct Esprit. Au surplus, il con:

ferme yei plus ouvertement et plenement la promesse, de laquelle nous avons fait n'aguères mention : Car il monstre qu’il ha une plene abondance plus que suflisante pour nous rassasier, Il semble bien que ceste métaphore ou similitude soit assez dure, quand il dit, que jfieuves. d'eau vive sortiront hors du ventre des fidèles :

toufesfois le sens n’est aucunement dou- (eux, asçavoir que ceux qui €roiront, © n'auront jamais faute d’aucuns biens spirituels. Il appelle ceste eau Five, de laquelle la source ne tarit jamais, ains coule perpétuellement. Quant à ce qu’il nomme

Cuar. VIT. SUR S$.

les Æleuves en nombre pluriel, j’expose cela pour les dons divers et grâces du S.

Esprit, qui sont nécessaires pour la vie spiritue llé de Pâme. Brief, promesse nous est yei faite tant de la perpétuité des dons et grâces du sainct Esprit, que de l’abondance d’icelles. Ce qu'il dit, Que fleuves sortiront du ventre des croyans, aucuns l’'exposent ainsi, Quand quelqu'un à receu le sainct Esprit, il fait découler une partie de ses grâces jusques aux autres :

comme la communication doit estre mutuelle et fraternelle entre nous. Toutesfois ce sens me semble plus simple, Que quiconque croira en Christ, aura une source de vie saillante : comme Christ disoit ci-dessus au chapitre IV, Qui boira decesteeau, n'aura jamais soif. Car comme ainsi soit que le bruvage ordinaire n’estanche point la soif que pour un peu de temps, Christ dit que nous beuvons le sainct Esprit par foy, qui est fait une fontaine d’eau saillante en vie éternelle.

Ce nonobstant il ne monstre pas que les fidèles soyent tellement du premier jour rassasiez de Christ, que puis après ils n’en ayent plus soif ne faim : mais plustost la jouissance de Christ embrasé un désir et zèle nouveau as Mais voyci une fontaine vive et ousjours coulante en ceux qui croyent : comme aussi sainct Paul testifie au chapitre VIII des Romains, Que l'Esprit est vie en nous, combien que nous portions és reliques de péché la matière de mort. Et de faict, veu qu’un chacun est fait participant des dons et grâces du sainct Esprit, selon la mesure de sa foy, il n’est possible que nous en ayons durant ceste vie une plénitude entière et accomplie. Nonobstant les fidèles en proufitant en la foy, aspirent tellement de fois à autre à nouveaux accroissemens du sainct Esprit, que les prémices desquelles ils sont abbruvez, leur suffisent pour parvenir à perpétuité de vie. Mais aussi nous sommes admonestez par ceci, combien est petite la mesure de nostre foy, veu qu’à grand’peine les grâces du S. Esprit distillent en nous goutte à goutte, lesquelles descouleroyent en grande abondance comme rivières, si nous donnions tel lieu à Christ qu’il appartient :

c’est-à-dire la foy nous rendroit capables d’iceluy. Comme dit l'Escriture. Aucuns restraignent ceci au membre précédent :

les autres à ce qui s'ensuit. De ma part, il me semble qu’il s’estend à tout le contenu du propos. Avec ce, Christ ne dénote point yei (à mon jugement) quelque lieu certain de l’Escriture : mais il prend un tesmoignage de la doctrine commune des

le Seigneur promettant grande abondance de son Esprit, la compare à des eaux vives, il regarde principalement au Royaume de Christ, et là il dresse et guide les esprits des fidèles. Parquoy toutes les prophéties dés eaux vives ont leur accomplissement en Christ, d'autant que luy seul nous a ouvert et desployé Îles thrésors de Dieu, qui nous estoyent cachez. Pour ‘ceste cause, les grâces du sainet Esprit ont esté espandeues sur luy en grande et plene abondance, afin que nous puisions tous de sa plénitude. Ceux doné que Christ appelle tant doucement et bénignement, et toutestois errent cà et là, Sont dignes de périr misérablement.

39 Or disoit-il cela de l'Esprit. Le

nom de l'Eau est quelque fois attribué au sainct Esprit, à cause de la pureté : car c’est son office de purger nos ordures.

Mais ce n’est pas une mesme façon de parler en ce passage et autres semblables, Asçavoir que tout suc et toute humidité de vie nous défaut, sinon quand l'Esprit de Dieu nous donne force et vigueur, et (par manière de dire) quand il nous arrouse d’une vigueur intérieure.

Or sous une partie il comprend le tout :

car sous ce mot D’eau, il comprend toutes les parties de la vie. De ceci aussinous recueillons que fous ceux qui ne sont régénérez de l'Esprit, doyvent esire réputez pour morts, quelque vie fausse et contrefaite qu'ils se vantent avoir. Car le sainct Esprit n'estoit point, etc.

Nous sçavons bien que le S. Esprit est éternel : mais l'Evangéliste dit que ceste grâce du sainct Esprit qui à esté espandue sur les hommes après la résurrection de Christ, tandis qu’il a conversé en ce monde sous la forme abjecte de serviteur, p’a point esté apertement manifestée. Et de faict, il parle par comparaison, comme

Préyhètes. Cartoutes fois et quantes que. PS

quand le nouveau Testament est opposé à l’ancien. Dieu promet son sainct Esprit à ses éleus et fidèles, comme s’il ne l’eust jamais donné aux Pères anciens. Il est bien certain que desjà alors les disciples avoyent receu les prémices du S. Esprit :

- car d’où vient la foy, sinon du sainct Esprit? Parquoy lEvangéliste ne dit pas simplement que la grâce du sainct Esprit n’ait esté offerte et donnée aux fidèles avant la mort de Christ, mais qu’elle n’estoit pas encore lors si claire et manifeste, comme elle devoit estre puis après :

[car c’est-ci le principal ornement, et plus excellente gloire du Royaume du Seigneur Jésus-Christ, qu’il gouverne son Eglise par son sainct Esprit. Or est-il ainsi qu’il est entré lors en légitime, et comme solennelle possession de son Royaume, quand il a esté exalté honorablement à la dextre de son Père. Il ne se

Caar. VII.

faut donc esbahir s’il a différé la plene manifestation de son Esprit jusques à ce temps-là. Or toutesfois il y à encore une question à soudre, Asçavoir s’il entend les grâces visibles du sainct Esprit en ce passage ou la régénération qui est le fruit de l’adoption. Je respon à cela, que le sdinct Esprit est apparu en ces grâces et dons visibles, comme en des miroirs, lequel avoit esté promis à la venue de Christ.

Toutesfois il est yei proprement question de la vertu du sainet Esprit, par laquelle nous sommes régénérez en Christ, et faits nouvelles créatures. Parquoy il faut imputer à nostre tardiveté, et à la petitesse de nostre foy, ce que Christ est maintenant assis en gloire haute et grande majesté d’Empire, à la dextre de Dieu son Père : et cependant nous gisons yci en terre povres et souffreteux, et presque vuides de tous biens spirituels.

40 Plusieurs donc de la troupe, ayans ouy ce propos disoyent, Cestuy-ci est

véritablement Prophète‘.

Al Les autres disoyent, Cestuy-ci est le Christ. Et les autres disoyent, Mais

le Christ viendra-il de Galilée ?

42 L’Escriture ne dit-elle pas que le Christ viendra de la semence de David, et de la bourgade de Beth-léhem*, ou demeuroit David?

43 Il y eut encore dissension pour luy entre le peuple.

44 Et aucuns d'eux le vouloyent prendre : mais nul ne meit les mains

sur luy.

1) Ou, le Prophète. 2) Mich., V, 2. Matth., I, 5.

40 Plusieurs donc de la troupe. L’Evangéliste récite maintenant quel fruit s’est ensuyvi de ce dernier sermon de uostre Seigneur Jésus, Asçavoir qu'après diverses opinions d’un costé et d'autre, il y eut dissension entre le peuple. Il faut noter que sainct Jehan ne parle pas de ceux qui s’estoyent manifestement déclarez ennemis de Christ, ou de ceux qui estoyent desjà abbruvez de mortelle haine contre Ja pure doctrine, mais du commun populaire, où il y devoit avoir plus grande intégrité et simplicité. Au reste, il raconte yci trois espèces de gens. Les premiers confessoyent que Christ estoit véritablement Prophète. De ceci nous pouvons bien recueillir qu’ils n’avoyent point sa doctrine en horreur : mais aussi on peut veoir d'autre part combien ceste

confession a esté légère et frivole, par ce que combien qu’ils approuvent l’autheur de ceste doctrine, nonobstant ils n’entendent point ce qu’il veut dire, et ne peuvent rien gouster de ses paroles : car ils ne pouvoyent vrayement recevoir Christ pour Prophète, que quant et quant ils ne le recognussent pour Fils de Dieu, et autheur de leur salut. Toutesfois ils ont cela de bon, qu’ils sentent quelque chose Divine en Christ, par laquelle ils sont induits à luy porter révérence : car ceste docilité pouvoit puis après facilement donner ouverture à la foy. Les seconds ont meilleure opinion, lesquels confessent apertement que Jésus est le Christ.

Mais les troisièmes s’eslèvent à l’encontre, et de là sort le débat. Nous sommes admonestez par cest exemple, qu’il ne se

Car. VIT. SUR S.

faut aujourd’huy esbahir, si les hommes sont divisez entr’eux par divers débats.

Nous oyons yci que le propos de Jésus- Christ à engendré un schisme : et ce n’a point esté entre les Gentils estrangers de la foy, mais au milieu de l'Eglise de Dieu, et mesme au premier siége de l'Eglise.

La doctrine de Christ sera-elle pour cela blasmée, comme si elle estoit matière de troubles ? Mais plustost quand tout le monde seroit en trouble, la vérité de Dieu est si précieuse, que nous devons désirer que pour le moins elle soit receue de peu de gens. Parquoy il ne faut point que nos consciences se troublent, quand nous oyons que ceux mesmes qui veulent estre réputez du peuple de Dieu, bataillent entr’eux, et combatent par diverses et contraires opinions. Toutesfois il nous faut aussi noter que les dissensions ne tirent point proprement leur origine de l’Evangile : car les hommes ne peuvent fermement consentir ensemble, sinon que leur accord tende à la vérité certaine. Quant à ce donc que paix est entretenue entre ceux qui ne cognoissent point Dieu, cela provient plustost de stupidité, que de vray consentement. En somme, la cause et semence de toutes les dissensions qui survienent quand l'Evangile est presché, estoit auparavant cachée és hommes :

mais lors ils commencent à se remuer, comme s'ils estoyent resveillez de leur somne : tout ainsi que les vapeurs sont engendrées d’ailleurs que du soleil, et toutesfois elles n’apparoissent sinon quand le soleil est levé.

AA Le Christ viendra-il de Galilée ?

Afin que il ne semblast qu’ils rejettoyent Jésus-Christ témérairement, ils s’arment du tesmoignage de l’Escriture. Et com-

bien qu’ils facent violence à ce passage, et le tournent mal à propos contre Christ, nonobstant il avoit quelque apparence de vérité. Ils s’abusent seulement en ceci, qu'ils font Jésus-Christ Galiléen. Mais dont vient ceste ignorance, sinon de mespris? Car s’il ne leur eust point esté grief de s’enquérir, Jésus-Christ se fust monstré à eux orné et garni de ces deux titres, asçavoir qu’il estoit nay de la ville de Beth-léhem, et qu’il estoit fils de David. Mais voylà quel est nostre naturel :

és choses de petite conséquence, nous avons honte d’estre lasches et paresseux :

et és mystères du Royaume céleste, nous y dormons sans aucun souci. Il nous faut aussi noter que ceux-ci sont fort diligens et industrieux à chercher unescouverture par laquelle ils se puissent destourner de Jésus-Christ : et au demeurant ils estoyent hébétez, et merveilleusement tardifs à recevoir la pure doctrine. Or voylà comment les hommes ont accoustumé de faire des obstacles et empeschemens des Escritures mesmes qui nous mènent au Fils de Dieu par la main, afin qu'ils ne vienent à Jésus-Christ.

43 Aucuns d'entr'eux, etc. L’Evangéliste signifie par ces paroles, que nonseulement ils ont mesprisé Jésus-Christ, mais aussi avec ce qu’ils Pont rejetté, par impiété, ils se sont monstrez cruels, et.

pleins d'un appétit désordonné de Iuy

faire nuisance, comme la superstition est tousjours cruelle. Oril faut attribuer à la providence de Dieu, ce que leurs efforts ont esté inutiles : car d'autant que l'heure de Jésus-Christ n’estoit encore venue (comme il a esté dit ci-dessus) estant muni de l’aide de son Père, il a surmonté tous dangers.

45 Ainsi les officiers S'en reveindrent aux principaux Sacrificateurs, el aux Pharisiens : lesquels leur dirent, Pourquoy ne l’avez-vous amené?

46 Les officiers respondirent, Jamais homme ne parla comme cest homme.

47 Parquoy les Pharisiens leur respondirent, Ne seriez-vous Hot aussi

vous-mesmes séduits?

48 Aucuns des gouverneurs ou des Pharisiens a-il creu en luy? 49 Mais ce populaire-ci qui ne scait que c’est de la Loy, est exécrable. 50 Nicodème (celuy qui estoit venu à luy de nuit, qui estoit un d'entr'eux)

leur dit,

4) Jean, UN, 1,

51 Nostre Loy juge-elle un homme,

cognu ce qu'il a fait?

Caar. VII.

devant que l'avoir ouy, et qu’elle ait

52 Ils respondirent, et luy dirent, Es-tu aussi de Galilée? Enquier-toy, et scaches que nul Prophète n'est sorti de Galilée. 53 Et chacun s’en retourna en sa maison.

1) Deut., XVIE, 8, et XIX, 15.

45 Ainsi les officiers, etc. On peut veoir yei combien l’arrogance des infidèles est aveugle. Hs ont en admiration et adorent la grandeur qui les rend excellens, et les eslève au monde, qu'ils ne font aucune difficulté de fouller aux pieds tout droict et raison. Que si quelque chose advient outre leur appétit, ils mesleroyent volontiers le ciel avec la terre:

car quand ces orgueilleux et meschans Sacrificateurs demandent pourquoy Jésus-Cbrist ne leur a esté amené, ils magnifient jusques-là leur hautesse et puissance, que rien ne devoit contrevenir à leur mandement,

16 Jamais homme ne parla comme cest homme. Ces officiers confessent qu'ils ont esté abbatus et dontez par là Seule parole de Jésus-Christ: et toutesfois ils ne s’amendent point pourtant, et ne portent point tel honneur à la Parole qu’ils devoyent. Si cela est vray, que jamais homme ne parla ainsi, pourquoy est-ce que ceste vertu Divine, laquelle ils sont contraints de sentir, ne leur a tellement esmeu les cœurs, qu'ils s’addonnassent du tout à Dieu ? Mais il faloit que la prophétie d’Isaïe fust ainsi accomplie, où où il est dit, Il renversera et prosternera le meschant par le souffle de sa bouche, Isaie, chap. XI, v. 4. D’avantage, nous verrons ci-après, que ceux qui taschoyent à faire mourir Jésus-Christ, ont esté confus par sa seule voix, et comme si on leur eust donné des coups de marteaux sur la teste, sont tombez à la renverse.

Apprenons done que la doctrine de Christ ha une si grande vertu, qu’elle estonne mesme les meschans : mais veu que ceci leur tourne à ruine, il nous faut donner ordre que nous soyons plustost amollis que rompus. Mais quoy? Nous en voyons aujourd'huy plusieurs semblables à ces officiers, lesquels combien que maugré eux la doctrine de l'Evangile les tire en admiration :

toutesfois tant s’en faut

qu’ils s'assujetissent à Christ pour cela, .

qu’ils ne laissent point de demeurer àù camp des ennemis. Il y en a d’autres qui sont pires beaucoup, lesquels pourracquérir la gräce des meschans, diffament et outragent tant qu’ils peuvént la doctrine, laquelle toutesfois ils confessent estre de Dieu, d'autant qu'ils en sont convaincus en leurs cœurs,

47 Ne seriez-vous point aussi séduits vous-mesmes? Ils rédarguent tellement leurs officiers, que cependant ils les retienent en leur devoir : car ils signifient par ces paroles, que ce seroit une chose absurde et mal séante, qu'eux ne fussent fermes, voire quand tout le peuple se révolteroit. Or il nous faut veoir sur quel argument ils sont fondez, pour s’eslever ainsi orgueilleusement contre Christ.

Voyei qu’ils disent, Il n’ha que gens méchaniques de son costé, et hommes ignorans : les principaux, et tout homme d'apparence luy sont contraires. Hs nomment expresséement les Pharisiens : car ils avoyent bruit par-dessus tous autres, tant de sçavoir, que de saincteté, en sorte qu’ils estoyent (par manière de dire) les princes des principaux. Il semble. que ceste objection ha quelque couleur : car si les gouverneurs et conducteurs de PEglise ne demeurent en leur authorité, on ne pourra jamais rien ordonner comme il appartient : et un estat bien dressé ne pourra longuement durer. Nous sçavons combien il y a de désordre en un peuple, et combien il est immodéré: parquoy il faut nécessairement qu'il adviene. une horrible confusion, quand il est licite à un

chacun de faire ce que bon luy semble.

L'authorité donc de ceux qui président, est une bride nécessaire pour entretenir l'Eglise en bon ordre: et ainsi estoit-il ordonné par la Loy de Dieu, que Sil y avoit quelque question ou différent, le souverain Sacrificateur en eust la éognoissance, Deutéronome, chap. XVII, v. 8.

ns eme ur innatll

Car. VII. SUR S.

Mais ceux-ci faillent en ceci, que s’attribuans l’authorité souveraine ne se veulent point assujetir à Dieu. Il est bien vray que Dieu a déféré le jugement au souverain Sacrificateur: mais cependant il vouloïit qu'iceluy ne prononceast que par sa Loy. Or donc, toute lauthorité qu'ont les Pasteurs, est sous la parole de Dieu, afin que tous soyent rangez en leur ordre, depuis le plus grand jusques au plus petit, et que Dieu soit seul éminent.

Si les Pasteurs font deuement leur office, -etsils s’attribuent authorité en exécutant fidèlement et purement la charge qui leur est enjointe, une telle gloire est saincte et légitime : mais quand on eslève une Simple authorité des hommes, une telle vanterie est vaine et futile. Or il advient bien Souvent que les meschans auront le gouvernement en l'Eglise. Aïnsi on se doit bien donner garde d'attribuer quelque authorité aux hommes, aussi tost qu’ils Se destournent de la parole de Dieu. Nous voyons que presque tous les Prophètes ont esté tourmentez de ceste fascherie : ear pour ensevelir leur doctrine, on mettoit en avant tant de fois ces titres magnifiques, Les Sacrificateurs, Les principaux gouverneurs, L'Eglise. Voylà de quelles armes sont aujourd’huy garnis les Papistes, et s’enorgueillissent ne plus ne moins que faisoyent jadis les adversaires de Christ, et des Prophètes. C’est bien un horrible aveuglement, quand un homme mortel nha point de honte de s'opposer à l'encontre de Dieu : mais Satan pousse jusques à ceste rage, ceux qui estiment plus leur ambition, que la vérité de Dieu. Cependant nostre devoir est, de porter une telle révérence à la parole de Dieu, qu’elle esteigne toute la splendeur du monde, et chasse toutes les fumées vaines d’iceluy :

car il nous prendroit mal, si nostre salut dépendoit de l'appétit et fantasie des principaux Gouverneurs: et nostre foy seroit instable, si elle estoit dressée ou abbatue à leur appétit.

49 Mais ce populaire-ci, etc., est exécrable. La première partie de leur orgueil estoit, que se glorifians du titre de Sacrificature, ils vouloyent assujetir tous les autres à eux par tyrannie, L'autre, qu’ils ont en mespris les'autres, comme

hommes de nulle estimation. Comme de faict, ceux qui se plaisent plus que de raison, sont tousjours outrageux envers les autres : et l'amour excessive de nousméesmes, tire touSjours avec SOY un COntemnement de nos frères. Ceux-ci prononcent que tout le populaire est exécrable. Et pour quelle raison? Vray est qu’ils

mettent en avant que ce peuple n’avoit

nulle cognoissance de la Loy, et qu’il estoit ignorant : mais il y avoit bien quelque autre chose cachée, asçavoir qu'ils pensoyent bien qu'il n’y eust aucune saincteté, sinon en leur estat. Comme on voit aujourd’huy les prestres dela Papauté: il n’y a point d’autres hommes d'Eglise qu'eux, ce leur semble : et mesprisent les autres, comme gens profanes, lesquels ils appellent Eaïcs. Mais afin qu’une telle hautesse enragée soit mise bas, Dieu préfère les contemptibles et humbles, à tous ceux qui sont en quelque Souveraineté, et dignité haute. Et nous faut noter qu’ils se vantent yci de cognoissance, ou science, non point de celle qui instruit les hommes à la vraye religion et crainte de Dieu, mais telle qu’ils Pavoyent avec un orgueil magistral, comme s'ils eussent esté suffisans expositeurs de la Loy, et qu'il n’ÿ eust point falu retourner puis après, quand ils eussent donné leur avis. Ceci est bien vray, que tous ceux qui ne sont instruits en la Loy de Dieu, sont maudits, d’autant que par la cognoissance d’icelle nous sommes vrayement sanctifiez : mais este cognoissance ne se restraint point à quelque peu de gens, qui estans enflez d’une vaine et fausse confiance, Se veulent exempter du nombre des autres: mais elle appartient en commun à tous les enfans de Dieu, à ce qu’ils soyent rassemblez à une mesme obéissance de foy, depuis le plus petit jusques au plus grand.

50 Nicodème, celuy qui estoil venu à luy de nuit, etc. L’Evangéliste nous descrit yci Nicoëème, comme un homme moyen, qui ne fait ne pour l’un ne pour l’autre, lequel n’ose entreprendre à bon escient la défense de la vraye doctrine, et toutesfois ne peut souffrir que la vérité soit opprimée. Quand il dit, que c’est celuy qui estoit venu de nuit, cela est en

partie à sa louange, en partie à son déshonneur. S'il n’eust aimé la doctrine de Christ, il n’eust jamais esté si hardi de s'opposer à la fureur des meschans : car il sçavoit bien que si quelqu'un eust ouvert la bouche seulement, il se fust rendu odieux tout soudainement, et se fust mis en danger. Parquoy ce qu'il ose mettre un petit mot en avant, combien que ce ne soit pas grand cas, c’est une estincelle bien petite, qui sort reluisante hors de son cœur. Mais en ce qu'il ne défend point Jésus-Christ franchement, il monstre en cela qu’il est trop craintif. L’Evangéliste donc signifie que Nicodème se sent encores des cachetes de la nuit, et qu’il n’est point encore vray disciple de Jésus-Christ. Il dit qu'il veint une fois de nuit à Jésus-Christ, et qu’il a demeuré apertement entre ses ennemis, ayant place en leur compagnie. Ceci doit estre d’autant plus diligemment noté, que nous voyons aujourd’huy plusieurs qui se disent estre semblables à Nicodème, et prenant ce masque, pensent bien demeurer impunis, en se mocquant de Dieu.

Encore que ce qu’ils demandent leur soit accordé, asgavoir qu’ils ne sont différens en rien à Nicodème, toutesfois, je vous prie, de quoy leur sert un tel exemple ?

Nicodème dit que Jésus-Christ ne doit point estre condamné jusques à ce qu’il ait esté ouy. On en pourroit bien autant dire d'un brigand ou d’un meurtrier :

car C’est une sentence bien notoire et célèbre, qu’il vaudroit beaucoup mieux que les mal-faiteurs fussent absous, que les innocens condamnez. D’avantage, pour descharger la personne de Jésus-Christ, il laisse là et abandonne la doctrine. Que trouverons-nous yci digne d’un homme fidèle et Chrestien? La semence donc de l'Evangile, laquelle à puis après fructifié estoit encore estouffée et cachée en Iuy.

Nous ferons beaucoup mieux d’accommoder cest exemple à une autre fin, asçavoir que Dieu fait souvent que la doctrine qui sembloit estre périe, prend peu à peu upe racine secrète, et long temps après produit quelque germe : premièrement semblable à un avorton, puis après un germe vif, et plein de bonne vigueur.

Comme la foy de Nicodème tira une nou-

Cuar. VII.

velle et soudaine vigueur de la mort du Seigneur Jésus.

52 N'es-tu pas aussi de Galilée? Is disent que tous ceux qui favorisent à Jésus-Christ, et qui sont de son parti, sont de Galilée, et ce par opprobre, comme s’il n’eust peu avoir aucun de sa bande ou secte, s’il n’eust esté de ce petit coin incognu de Galilée. Or quant à ce qu’ils sont transportez d’une si grande violence contre Nicodème, il appert par cela de quelle haine furieuse ils estoyent embrasez contre Jésus-Christ : car il n’avoit pas entrepris de propos délibéré de défendre ou maintenir la cause du Seigneur Jésus, mais il avoit seulement dit qu’il ne le faloit point condamner avant qu'il eust esté ouy. Ainsi aujourd’'huy entre les Papistes, nul ne peut donner aucun signe d'équité, tant petit soit-il, afin que l'Evangile ne soit opprimé, que tout incontinent les énnemis transportez de rage, ne crient qu’il est hérétique.

53 Et chacun s’en relourna en sa maison. Or voyci maintenant une merveilleuse issue de cest acte-ci. Si on considère quel estoit lors le règne des Sacrificateurs, de quelle rage ils estoyent esmeus, quel estoit leur appareil : et si aussi On regarde d’autre costé que Jésus- Christ estoit destitué de toute aide ou puissance humaine, c’estoit fait de luy cent fois. Quant à ce qu’une conspiration si violente s’escoule ainsi de soy-mesme, et que ceux-ci se rompent eux-mesmes de leur propre impétuosité, comme ondes et vagues de mer, qui est celuy qui ne cognoistra qu’ils ont esté dissipez par la main de Dieu? Or Dieu demeure tousjours semblable à soy-mesme : et pour ceste cause toutes les fois qu’il voudra, il fera esvanouir tous les efforts et entreprinses furieuses de ses ennemis, en sorte que combien qu’ils ayent toutes choses entre mains, et qu'ils sovent prests et munis pour exécuter leurs entreprinses, néantmoins ils s’en iront et s'escouleront sans rien faire. Et quant à nous, nous avons souvent expérimenté que quelque machination que nos ennemis eussent faite, pour mettre bas et esteindre l'Evangile, toutesfois par une merveilleuse grâce de Dieu tout cela s’en est allé à néant.

Caar. VIIL.

SUR S. JEHAN

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