‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 19 sur 113 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

1 Mais Jésus s'en alla en la montagne des Oliviers. 9 Et au poinct du jour derechef veint au temple, et tout le peuple veint à

luy : et estant assis les enseignoit.

3 Adonc les Scribes et Pharisiens luy amenèrent une femme surprinse en

adultère : et l'ayant mise au milieu,

4 Luy disent, Maistre, ceste femime-ci a esté prinse sur le faict, mesme

commettant adultère.

5 Or en la Loy Moyse nous a commandé de lapider celles qui sont telles".

toy donc, qu'en dis-tu ?

6 Au reste, ils disoyent cela le tentans, afin qu'ils eussent de quoy l'accuser. Mais Jésus s’enclinant en bas, escrivoit du doigt en terre.

1 Et comme ils persévéroyent de l’interroguer, il se dressa, et leur dit, Celuy de vous qui est sans péché, jette le premier la pierre contr’elle.

8 Et derechef estant encliné il escrivoit en terre.

9 Or quand ils ouyrent cela, estans reprins par leur conscience, ils sortirent un à un, commencans depuis les plus anciens jusques aux derniers : tellement que Jésus demeura seul, et la femme, qui estoit au milieu.

10 Adonc Jésus se dressa, et ne voyant personne fors la femme, il luy dit, Femme, où sont ceux qui l'accusoyent? nul ne t’a-il condamnée?

11 Elle dit, Nul, Seigneur. Et Jésus dit, Je ne te condamne point aussi: va

et ne pèche plus.

1 Lév., XX, 10. Ds

A Mais Jésus s'en alla en la montagne, etc. On sçait assez que les Grecs anciennement ne sçavoyent que c’estoit de ceste présente histoire : et pourtant aucuns ont ceste conjecture, qu’on Pa tirée de quelque autre lieu pour l’adjoindre yei. Mais pource qu’elle a tousjours esté receue des Eglises Latines, et qu’on la trouve en beaucoup d'exemplaires et livres anciens des Grecs, et ne contient rien qui soit indigne d’un esprit Aposto lique, il n’y a nulle cause pourquoy nous deussions refuser de l’accommoder à nostre proufit. Quant à ce que l’Evangéliste dit, que les Scribes amenèrent une femme, il signifie que cela a esté fait entr’eux de propos délibéré pour dresser des embusches au Seigneur Jésus. I nomme expresséement les Pharisiens, pource qu'ils estoyent les principaux en l'ordre des Scribes. Or ils se montrent par trop mesChans en prenant ceste couverture pour calomnier : mesme leur propre bouche les déclare tels : car ils ne dissimulent point qu'ils ont un commandement de la Loy tant évident. Dont il s’ensuit qu'ils font ceci malicieusement,

en ce qu’ils $’en enquièrent encores comme d’une chose douteuse. Mais leur intention estoit de contraindre le Seigneur Jésus de laisser à faire son office d’annoncer la grâce, afin qu’il peust sembler qu’il estoit variable et inconstant. Pour ceste cause ils disent expresséement que les femmes adultères sont condamnées par Moyse, afin qu’ils tienent Jésus-Christ lié par la sentence jà donnée par la Loy.

Car il n’estoit licite d’absoudre ceux que la Loy condamnoit : d'autre part s’il eust consenti à la Loy, il pouvoit sembler aucunerment estre Contrariant à SOY-mesme.

6 Mais Jésus s'enclinant en bas, etc.

Il a bien voulu monstrer par ceste contenance qu’il les desdaignoit. Ceux qui devinent qu’il a escrit ceci ou cela, n’entendent pas bien où il a prétendu, selon mon jugement. Je n’approuve non plus la subtilité de S. Augustin, qui pense que par ce moyen a esté monstrée la différence entre la Loy et l'Evangile, pour autant que Jésus-Christ n’escrivoit point en tables de pierre, ains en l’homme, qui est poudre et terre. Car Jésus-Christ en ne faisant rien, a plustost voulu mons-

trer combien ils estoyent indignes d’estre ouis. Comme si quelqu'un trassoit quelques traits du doigt en une muraille, cependant qu’un autre parleroit à Iuy, ou qu'il tournast le dos, ou monstrast par quelque autre signe qu’il ne pense point à ce qu’on luy dit. Ainsi, quand nous voyons aujourd’huy que Satan tasche par diverses sortes de nous destourner de Ja droite voye d'enseigner, il nous faut laisser passer beaucoup de choses qu’il nous met en avant, comme les ayans en desdain, ou n’en tenans conte. Les Papistes nous tourmentent et brouillent par cavillations frivoles, comme s'ils jettoyent des - brouillars en l’air. Si les Docteurs fidèles se veulent amuser à respondre à toutes ces cavillations, ce sera tousjours à recommencer. On fera donc sagement de ne tenir conte de tels empeschemens, qui ne peuvent que retarder le cours de l’Evangile.

7 Celuy de vous qui est sans péché, jette le premier la pierre, etc. I à dit ceci selon la coustume de la Loy: car Dieu avoit ordonné que les tesmoins meissent à mort de leurs propres mains les mal-faiteurs, selon le tesmoignage desquels les juges avoyent jugé : et ce afin qu'il y eust plus grande crainte et révérence à porter tesmoignage. Car il y en a plusieurs qui ne font difficulté d’opprimer leurs prochains et frères par leur parjure, pource qu’ils ne pensent pas faire une playe mortelle par leur langue. Et ceste mesme raison ha lieu envers ceuxci, quelques calomniateurs désespérez qu’ils fussent : car leur ayant comme fait veue de la chose, ils laissent ce haut et félon courage, duquel ils estoyent venus enflez. Nonobstant, les Paroles de Jésus- Christ ont ceci divers de l’ancienne ordonnance de la Loy : que Dieu admonestoit simplement en la Loy (Deutéronome, chap. XVIE, v. 6) qu’on ne devoit condamner aucun de la langue, que quant et quant il ne fust permis de le mettre à mort de ses propres mains : et yci Jésus- Christ requiert une parfaite innocence des tesmoins, à ce que nul n’entreprene de punir quelque crime en un autre, sil n’est exempt et pur de tout vice. Or ce qu'il a dit lors à peu de gens, il nous le

Cuar. VIII.

faut prendre comme estant dit à nous tous : asÇavoir que quiconque accuse autruy, Se doit imposer à soy-mesme une loy d’innocence. Autrement ce ne sont point les maléfices que nous poursuyvons, mais plustost nous voulons mal aux personnes. Cependant toutesfois il semble bien que nostre Seigneur Jésus oste les jugemens du monde, en sorte que nul n’ose dire qu’il soit suffisant de punir les mesfaits. Car trouvera-on un seul juge qui ne se sente coulpable en quelque sorte?

Qui est le tesmoin qui se pourra produire sans quelque faute ? Il semble bien donc qu'il défende à tous tesmoins de porter tesmoignage en jugement, et à tous juges de se seoir en leurs tribunaux. À cela je respon que ce n’est pas yCi une expresse et simple défense, par laquelle nostre Seigneur Jésus défende aux pécheurs de faire leur office à corriger les vices des autres : mais seulement il reprend les hypocrites par ceste parole, lesquels se flatent en leurs vices et ordures, et cependant se constituent plus que sévères, voire félons repreneurs des autres. Nul done ne sera empesché par ces propres offenses de corriger les péchez d’autruy, et mesme les punir quand besoin en sera, moyennant toutesfois que tant en soy qu’és autres il haysse tout ce qui est digne d’estre condamné. Et qui plus est, on doit commencer par ceci, qu'un chacun interrogue sa conscience, et soit tesmoin contre Soy-mesme, voire juge, avant que de venir aux autres. Par ce moyen il adviendra que sahs vouloir mal aux hommes, nous ferons la guerre aux péchez.

9 Estans reprins par leur conscience, etc. Il appert yci quelle force ha la mauvaise conscience à presser les hommes. Veu que ces hypocrites mal-heureux avoyent délibéré en leurs cœurs de surprendre Jésus-Christ par leurs cavillations, teutesfois aussi tost qu’il a poingt leurs consciences d’un seul mot, ils s’enfuyent tout estonnez. Voylà de quel marteau il faut briser l’orgueil des hypocrites, asçavoir qu'ils soyent ramenez au jugement de Dieu. Combien qu’il se peut bien faire que la honte qu’ils ont eue devant les hommes, ait eu plus de vigueur envers eux que la crainte de Dieu. Tou-

Cuar. VIE. SUR S.

tesfois c’est une grande chose qu'ils se confessent de leur. propre gré estre ‘oulpables, quand ils s’enfuyent ainsi tout confus. 11 faut aussi noter la eirconstance qui est exprimée incontinent après : asçavoir que selon qu’un Chacun précédoit lesautres en dignité et honneur, ilestoit plustost touché de sa condamnation. Et, pleust à Dieu que pour le moins nos Scribes. d’aujourd'huy qui vendent leurs peines au Pape pour faire la guerre à Christ, eussent autant de vergongne que céux-ei : mais ils sont si impudens, et ont tellement perdu toute honte, qu’estans chargez de toutes ordures et meschancetez, ils se glorifient toutesfois d’avoir licence et permission d’estre desbordez et dissolus jusques au bout, sans crainte d’en estre punis. Au surplus, il nous faut aussi noter combien il y a de différence entre un tel sentiment de péché, et la vraye repeñtance. Car il faut que nous soyons tellement touchez du jugement de Dieu, que toutesfois nous ne cherchions point les recoins ou,cachetes pour fuir Ja présence du Juge, mais plustost que nous-nous retirions droit vers luy pour demander pardon. Tellement que Jésus demeura seul. L'Esprit de prudence à fait ceci, que ces meschans n’ayans rien proufité de tenter Jésus-Christ, ont quitté la place. Et ne faut point douter que nous ne surmontions toutes les machinations de nos ennemis, moyennant que nous-nous laissions gouverner à ce mesme Esprit. Mais il advient bien souvent que nous sommes opprimez, pource que ne tenans conte de leurs embusches, nous ie nous soucions guères de prendre quelque bon conseil, ou bien que nous appuyans surnostre propre prudence, nous ne-considérons point combien le gouvernement du,sainct Esprit nous est nécessaire. Al.dit que Jésus-Christ demeura seul : non pas que le peuple qu'il enseignoit auparavant, l’eust abandonné, mais pource que tous les Scribes qui avoyent amené ceste femme adultère, ne Iuy ont plus fait de fascherie. Quand il est dit que la femme demeura avee Jésus-Christ, apprenons par cest exemple que rien ne nous pourroit plus heureusement advenir que d’estre amenez devant son siége ju-

dicial, pour estre rendus coulpables, moyennant que nous-11ous rangions sous son jugement paisiblement et en toute obéissance.

14 Je ne te condamne point aussi. I n’est point yci parlé que Jésus-Christ ait absous ceste femme purement et simplement, mais qu’il l’a laissée aller à sa liberté. Et ne s’en faut point esbahir : car il n’a rien voulu entreprendre qui ne fust de son office. Le Père l’avoit envoyé pour recueillir les brebis perdues. Parquoy se souvenant de sa vocation, il exhorté ceste femme à repentance, et la console par la promesse de gràce. Ceux qui recueillent de ceci que les adultères ne doyvent estre punis de mort : aussi faut-il néces-

| sairement qu’ils accordent. ceci, qu’on ne

doit partir les héfitages, d'autant que Jésus-Christ ne s’est point voulu interposer arbitre en cest affaire entre deux frères.

}l n’y aura mesthanceté ou crime qui ne soit exempié des peines des loix, si les adultères ne sont point punis : Car lors la porte sera ouverte à toutes desloyautez, empoisonnemens, meurtres et larrecins. Joint que quand une femme adultère supposera un enfant bastard avec les légitimes, non-seulement elle desrobbe le nom de la famille, mais ravissant le droiïct dhoirie à la lignée légitime, elle le transfère à des estrangers. Mais voyei encore lé pis, que la femme qui estoit adjointe à son mari, met Son mari à déshonneur, et se prostitue soy-mesme à une vileine meschanceté : et quant et quant elle viole l’alliance sacrée, sans laquelle aucune saincteté ne demeure ea son entier au monde. Et toutesfois c’est-ci Fa théologie de la Papauté, que Jésus-Christ a apporté en ce passage la Loy de grâce, par laquelle les adultères demeurent impunis.

Et combien qu’en toutes sortes ils taschent d'effacer des cœurs des hommes la grace de Jésus-Christ, telle qu’elle nous est déclarée par tout en l'Evangile, toutesfois ils preschent à haute voix en ce seul -endroit la Loy de grâce. Et pourquoy cela, sinon pour contaminer d’une paillardise deshordée presque tous mariages, et que cela demeure impuni?

Voylà le beau fruit que nous a apporté ce célibat diabolique, que céux ausquels

il n’est point licite d’espouser une femme légitime, paillardent çà et là où bon leur semblera. Mais retenons ceci, que Jésus Christ pardonne tellement les péchez aux hommes, que toutesfois il ne renverse point l’ordre politique, et n’abolit point les jugemens et punitions ordonnées par les loix. Æt ne pêche plus. Nous recueillons de ceci quel est le but de la grâce de Jésus-Christ : asçavoir afin que le pé-

Caar. VII.

cheur estant réconcilié à Dieu, porte honneur à l’autheur de son salut, et le serve en vivant bien et sainctement. En somme, quand le pardon nous est offert par ceste mesme parole de Dieu, nous sommes quant et quant appelez à repentance. Au surplus, combien que ceste exhortation regarde au temps à-venir, toutesfois avec cela elle humilie les pécheurs, leur réduisant en mémoire leur vie passée.

12-Or Jésus parla derechef à eux, disant, Je suis la lumière du monde. Qui me suit il ne cheminera point en ténèbres, ains il aura la lumière de vie. 13 Adonc les Pharisiens luy dirent, Tu rends tesmoignage de toy-mesme, ton

tesmoignage n’est pas vray!.

14 Jésus responditl et leur dit, Encore que je rende tesmoignage de moymesme, mon tesmoignage est vray ? : car je scay d'où je suis venu, el où je vay : mais vous ne scavez d'où je vien, ni où je vay.

4) Ou, n'est point digne de foy. 2) Ou, digne de foy.

12 Or Jésus parla derechef à eux, etc. Ceux qui omettent l’histoire précédente de la femme adultère, conjoignent ce propos du Seigneur Jésus avec ce sermon qu’il feit le dernier jour de l’assemblée. Or c’est-ci une louange excellente de nostre Seigneur Jésus, qu’il est appelé la lumière du monde. Car comme ainsi soit que nous soyons tous aveugles de nature, le remède nous est proposé, par lequel estans tirez et délivrez des ténèbres, nous soyons faits participans de la vraye lumière. Et ce bénéfice n’est point seulement offert à un ou à deux, veu que Christ dit qu’il est la lumière de tout le monde généralement. Car il n’a point seulement voulu par ceste sentence générale oster la différence entre les Juifs et les Gentils, mais aussi entre les gens sçavans et idiots, entre les excellens et les vulgaires. Or en premier lieu il nous faut bien entendre quelle est la nécessité de chercher ceste lumière : car les hommes ne se présenteront jamais à Christ afin que leurs yeux soyent ouverts, s'ils n’ont cognu auparavant que ce monde n’est que ténèbres, et qu'eux sont du tout aveugles. Sçachons donc quand la façon d’obtenir la lumière nous est monstrée en Christ, que nous sommes tous condamnez d’aveuglement, et tout ce que nous pensons qu’il y à de lumière ailleurs, est

comparé à des ténèbres et à une nuit fort obscure. Car Christ ne récite point ceci comme une chose qu’il ait commune avec les autres, mais il s’attribue ceci comme une chose propre et particulière. Dont il s'ensuit qu'il ny à point, non pas une seule estincelle de vraye lumière hors lux.

Il se pourra bien faire qu’il y aura quelque apparence de splendeur, mais ce sera comme un esclair, qui ne fera que nous esblouir les yeux. D’avantage, il nous faut yei observer que la vertu et office) d'illuminer n’est point restrainte à la per-! sonne de Christ: car combien qu’il soit.

loin de nous, quant au regard du corps, !

néantmoins il fait tous les jours esclairer! sa lumière sur nous par la doctrine de!

son Evangile, et par la vertu secrète de!

son S. Esprit. Toutesfois encores n’avons-nous pas plene déclaration de ceste lumière, si nous ne sÇçavons que nous sommes illuminez par l'Evangile et par l'Esprit de nostre Seigneur Jésus, afin que nous entendions que la fontaine de toute science et sapience est cachée en luy. Qui me suit, il ne cheminera point

en ténèbres. Après la doctrine il met

Pexhortation, qui est incontinent après confermée par une promesse. Car quand nous oyons yci dire que tous ceux qui se laissent gouverner au Seigneur Jésus, sont hors du danger d’errer et de four-

Car. VIIE. SUR $.

voyer, il faut que nous soyons incitez à le suyvre : et luy nous y attire comme nous tendant la main. Ceste promesse aussi tant ample et magnifique et plene de grande libéralité, nous deveroit grandement esmouvoir : asçavoir que tous ceux qui dresseront les yeux sur Jésus- Christ, sont asseurez que quelques ténèbres qu’il y ait devant eux, toutesfois ils ne se fourvoyeront point : et non-seulement pour quelque espace, mais tant

qu’ils soyent parvenus au bout. Car c’est

ce que signifient ces mots mis en un temps futur, c'est-à-dire à-venir, Ne chemineront point en ténèbres, mais auront lumière de vie. Et ce dernier membre tend à un mesme but, auquel est exprimée la perpétuité de ceste lumière. Parquoy il ne nous faut point craindre qu’elle

nous faille au milieu du chemin, veu

qu’elle nous mène jusques à la vie bienheureuse. Quand il dit /& lumiere de vie, c’est une façon de parler des Hébrieux, pour la Lumière vivifiante. Au demeurant, il ne se faut point esbahir s’il ‘y à une si espesse obscurité d'erreurs et de superstitions au monde, où il y à peu

de gens qui ayent leur regard fiché en Jésus-Christ.

13 Adonc les Pharisiens luy dirent, Tu rends tesmoignage de toy-mesme, etc. Is objectent ce qu’on dit coustumierement, Qu'on ne doit adjouster foy à homme quelconque en sa propre cause.

Car le vray tesmoignage est vci mis, pour celuy qui est légitime et digne de foy. Brief, il signifie qu’il prend en vain toutes ses paroles, s’il n’ha approbation d’ailleurs.

14 Encore que je rende tesmoignage de moy-mesme, etc. Jésus respond que son tesmoignage ha assez de foy et authorité, d'autant qu'il n’est point du rang commun des autres hommes, mais qu’il ha bien une autre charge et office. Car quand il dit qu’il scait bien d’où il est venu, et là où il va, il s’exempte par ce moyen du nombre commun des hommes.

Le sens donc est tel, qu’un chacun est

suspect en sa propre cause : et quant et

quant il est ordonné par les loix, qu’on ne doit adjouster foy à aucun qui parle pour son propre proufit : mais cependant cela n’ha point de lieu au Fils de Dieu, lequel est éminent par-dessus tout le monde : car il n’est réputé du rang des hommes, mais son Père Iuy à donné ce privilége, qu’il range en obéissance tous les hommes du monde par sa seule parole. Je scay d'où je suis venu, etc. I déclare par ces paroles qu’il n’a point son origine du monde, mais qu’il est issu de Dieu : et pourtant ce seroit une chose inique et absurde, que sa doctrine qui est Divine, fust assujetie aux loix des hommes. Mais pour ce qu’estant lors vestu de la forme d’un serviteur, il estoit en mespris à cause de labjection et humilité de sa chair, il les renvoye à la gloire àvenir de sa résurrection, laquelle a esté une espreuve manifeste de sa Divinité, qui estoit auparavant cachée et incognue.

Parquoy cest estat moyen ne les devoit empescher de s’assujetir à l'Ambassadeur unique de Dieu, qui leur avoit esté dés long temps promis en la Loy, Quand il dit qu'il scait bien d'où il est venu, et qu'eux ne le sçavent pas : il signifie que sa gloire ne sera point diminuée par leur incrédulité. Au reste, puis qu’il nous à rendu semblable tesmoignage, il faut que nostre foy mesprise toutes les mesdisances, toutes les contradictions et bruits des meschans: car elle ne peut estre fondée en Dieu, qu’elle ne surmonte de beaucoup la grande hautesse du monde.

Toutesfois afin que la haute majesté de l'Evangile ait lieu envers nous, il faut que nos yeux soyent tousjours eslevez et attentifs à la gloire céleste du Fils de Dieu, et que nous l’oyons tellement parler au monde, que nous réduisions en mémoire d’où il est venu, et quelle domination il obtient maintenant, après qu'il s’est acquitté de son ambassade. Car comme il s'est humilié pour quelque temps, aussi est-il maintenant haut eslevé à la dextre du Père, afin que toutes créatures luy facent hommage.

A7 COMMENTAIRES Caar. VIN.

15 Fous jugez selon la chair, je ne juge rose

A6 Que si aussi je juge, mon Jugement est drayÿ\: car je ne suis point seul, mais moy et le Père qui ma envoyé. UE

17 Mesmes il est escrit en vostre Loy, que le tesmoignage de deux hommes est digne de foy *.

18 Je suis cel y qui rend tesmoignage de moy-mesme, et le Père qui m'a envoyé, rend tesmoignage de moy.

A9: Ils luy dirent donc, Où est ton Père? Jésus respondit, Vous ne cognoissez ne moy ne mon Père : si vous me Ccognoissiez, vous cognoisiriezs aussi mon Père. R

20 Ces paroles dit Jésus en la Thrésorerie, enseignant au Temple : et nul ne"

l'empoingna, pourtant que son heure n'estoit point encore venue. 1) Ou, digne de foy. 2) Deut , XVII, 6, et XIX, 15.

15 Fous jugez selon la chair. On [il enseigne mr et se déporte de peut exposer ceci en deux sortes : ou | faire office de juge qu’ils jugeoyent selon le sens pervers de | 16 Que si aussi je juge, etc. I adleur chair, ou selon le regard de la per- | jouste ceste correction, afin qu’il ne semsonne: (car la chair est prinse quelque | ble qu’il quitte du tout son droict. "Si je fois pour l’apparence extérieure de l’hom- | juge, dit-il, mon tesmoïgnage est vérime) et tous ces deux sens conviendront | table : c’est-à-dire, il mérite d’estre aufort bien au présent passage. Car soit que |thorizé. Or lauthorité vient de là, qu'il les affections de la chair dominent, soit | ne fait rien que par le mandement'et orque le regard de la personne face faire le | donnance de $on Père. Ceste façon de jugement, lors ne la vérité ne Péquité | parler, Je ne suis point seul, vaut'autant n'auront point de lieu. Toutesfois il sem- | comme s’il disoit, qu'il n’est: point du ble que le sens sera plus certain si nous | nombre vulgaire des hommes : maïs qu’il opposons la chair à l'Esprit: en sorte | le faut considérer avec la charge qui luy qu’il entend que ils ne sont point juges | est imposée par son Père. Mais pourquoy compétens : ét ce pour ce qu'ils n’ont |ne Sattribue-il la Divinité ouvertement, point l'Esprit pour leur guide. Je ne juge | comme il le pouvoit faire à la vérité, et à personne. On expose aussi ce passage en diverses sortes. Aucuns distinguent ainsi, qu’il ne juge pas comme homme: les autres le refèrent au temps, que quand il estoit en terre, il n’avoit encore entreprins l'office de juge. S. Augustin amène ces deux expositions, suspendant son jugement. Mais ceste première distinction ne peut nullement convenir : car ceste sentence contient deux membres, asçavoir que Jésus-Christ ne juge point, et s’il juge, son jugement est ferme et authentique, d'autant qu’il est Divin. Parquoy je restrain le premier membre à la circonstance du présent passage, où il dit qu’il n’est point juge. Car afin de mieux convaincre ses ennemis d’orgueil, il use de ceste comparaison, qu'ils s’usurpent faussement la licence de juger : et que cependant ils ne le peuvent porter quand

estant cachée sous le voile de sa chair, il allègue son Père, d'autant que la Divinité reluisoit mieux en luy. Nonobstant, son propos tend à cela, que tout ce qu’il fait et enseigne soit réputé Divin.

47 Mesme il est escrit en vostre Loy, etc. pourroit bien sembler de prime face que cest argument ne soit pas assez ferme, d'autant que nul n’est receu pour tesmoin en sa propre cause. Or il nous faut réduire en mémoire ce que j'ay desjà dit, Asçavoir que le Fils de Dieu doit estre exempté du nombre commun des autres hommes , autant qu’il n’est point un homme privé, et si ne traitté point son affaire particulier. Quant à ce qu’il met diversité entre luy et son Père, en cela il s’accommode à la capacité des auditeurs : eL ce à cause de son office : d’au-

bon droict? C’est pource que sa Bivinité

PE

Car. VIII. SUR S$.

tant que pour lors il estoit ministre de son Père : et pourtant il le constitue pour autheur de toute sa doctrine.

19 Où est ton Père? I est tout certain qu’ils se sont enquis de son Père par mocquerie : car outre ce que selon leur orgueil accoustumé ils avoyent receu par mespris ce qu’il avoit dit de son Père, il y a ceci d'avantage, qu’ils se mocquent

de luy de ce qu’il magnifioit si hautement :

son Père, comme si sa race fust descen- :

due du ciel. Pour ceste raison ils signifient par ces paroles qu’ils n’estiment pas tant le Père de Jésus-Christ, que pour lamour de luy ils attribuent quelque chose au Fils. Et voylà d’où procède qu’on mesprise aujourd’huy Jésus-Christ si hardiment, asçavoir pour ce qu’il y en a si peu qui pensent que Dieu l'ait envoyé. Fous ne cognoissez ne moy ne mon Pére. Il ne daigne leur faire aucune certaine response, mais il leur reproche leur ignorance en peu de paroles, en laquelle ils se plaisoyent. Ils s’enquéroyent du Père, et cependant ayans le Fils devant leurs yeux, en voyant ils ne voyent point. Ça donc esté une juste punition de leur orgueil et ingratitude meschante, qu'eux qui avoyent mesprisé le Fils de Dieu, qui leur avoit esté si familièrement offert, ne peussent jamais venir au Père. Car comment se fera-il qu'il y ait homme quelconque qui puisse monter jusques à la souveraine hautesse de Dieu, s’il n’est eslevé en haut par la main de son Fils?

Au reste, Dieu s’est abbaissé jusques à l'abjection et petitesse des hommes en Jésus-Christ, pour leur tendre la main.

Ceux qui rejettent Dieu, lequel s’approche d’eux en ceste façon, ne sont-ils pas bien dignes d’estre chassez du ciel? Sçachons que ceci mesme nous est dit à tous: €<ar quiconque aspire à Dieu, et ne commence point par son Fils Jésus- Christ, il faut nécessairement qu’il erre comme en un labyrinthe : car ce n’est point sans cause que Christ est appelé l'image du Père, comme il a esté desjà dit ailleurs. An surplus, tout ainsi que

ceux lesquels laissans Jésus-Christ, veulent à la facon des Géans monter au ciel, sont privez de toute droite cognoissance de Dieu: aussi quiconque dressera son esprit ét tous ses sens sur Jésus-Christ, iceluy sera droit mené au Père : car ce n’est pas à fausses enseignes que l’Apostre prononce que nous regardons Dieu ouvertement et clairement par le miroir de l'Evangile, sous la personne de Jésus- Christ. Et certes voylà un salaire inestimable de Pobéissance de la foy, que quiconque s’humilie devant le Seigneur Jésus, il pénètre par-dessus tous les cieux, jusques aux mystères qui sont adorez par les Anges en toute révérence et admiration.

20 Ces paroles dit Jésus en la thrésorerie, etc. La Thrésorerie estoit une partie du Temple, où on mettoit les oblations sacrées. C’estoit donc un lieu fort fréquenté. Dont nous recueillons que Christ feit ce sermon en une grande assemblée d'hommes, afin que le peuple eust moins d’excuse. Quant et quant l’Evangéliste nous magnifie la puissance admirable de Dieu, en ce qu’ils ont esté contraints de souffrir que Christ preschast publiquement au Temple, voire eux qui n’aguères le cherchoyent pour le faire mourir. Car veu qu'ils régnoyent paisiblement sur le Temple, en sorte qu'ils dominoyent là d’une cupidité tyrannique, ils pouvoyent bien facilement chasser Christ hors d’iceluy. Mais quant à ce qu'il a bien osé entreprendre cest oflice d'enseigner, pourquoy est-ce qu'ils n’usent de violence pour mettre la main sur luy? Nous voyons donc que Dieu a fait qu’il a eu audience, et qu’il l’a contre gardé par son aide, que ces cruelles et Sauvages bestes ne le touchassent, combien qu'ils eussent leurs gueules ouvertes pour l’engloutir. L'Evangéliste fait derechef mention de son heure, afin que nous sçachions que ce n’est point à la volonté des hommes que nous vivons et mourons, mais de Dieu.

21 Et Jésus leur dit encore, Je m'en vay, et vous me chercherez, et mourrez en vostre péché, vous ne pouvez venir ou je vay.

Caar. VII.

22 Les Juifs donc disoyent, Se tuera-il soy-mesme? qu'il dit, Là où je vay,

vous ne pouvez venir ? |

23 Adonc il leur dit, Fous estes d'embas, je suis d’enhaut : vous estes de ce monde, moy je ne suis point de ce monde.

24 Pourtant je vous ay dit, que vous mourrez en vos péchez: car si vous ne croyez que ce Suis-je, vous mourrez en vos péchez.

21 Je men vay, et vous me chercherez, et mourrez en vostre péché, etc.

Voyant qu'il ne proufitoit de rien envers ces obstinez, il leur dénonce leur ruine.

Et de faict, c’est-ci l'issue de tous ceux qui rejettent l'Evangile : car il n’est point en vain jetté en l'air, mais il faut nécessairement qu’il soit odeur ou de vie ou de mort. Or la somme de ces paroles est, que les infidèles sentiront quelque fois que leur aura proufité de rejetter le Seigneur Jésus-Christ, lequel se présentoit à eux de son bon gré. Ils le sentiront, mais ce sera trop tard, lors que la repentance n’aura plus de lieu. Et pour les mieux estonner, leur monstrant combien leur punition est prochaine, en premier lieu il dit qu’il s’en ira bien tost après : signifiant par cela, que l'Evangile leur est presché pour un bien peu de temps. Que s'ils laissent passer ceste occasion, le temps agréable, et les jours destinez à salut ne dureront pas tousjours. Ainsi aujourd’huy quand nostre Seigneur Jésus heurte à nostre porte, il nous faut aller tout incontinent au-devant, de peur que il ne se fasche de nostre lascheté, et se retire de nous. Et à la vérité, on a cognu par les expériences de tout temps, combien on doit craindre ce département de Christ. Mais il nous faut premièrement entendre, comment ceux-ci desquels il est yci parlé, ont cherché Jésus-Christ : car s’ils eussent esté vrayement convertis, ils ne l’eussent pas cherché en vain, d'autant qu'il n’a point promis à fausses enseignes que toutes fois et quantes que le pécheur gémira, il sera près de luy. Christ donc n’entend point qu’ils layent cherché par le droit chemin de la foy : mais tout ainsi que les hommes abbatus d’angoisses extrémes, appetent délivrance de tous costés.

Car les incrédules voudroyent bien que Dieu leur fust favorable et propice, cependant toutesfois ils ne laissent pas de

le fuir. Dieu les appelle, l'accès à Dieu consiste en foy et repentance : mais ils opposent à Dieu une dureté de cœur, et estans abbatus de désespoir frémissent contre luy. En somme, tant s’en faut qu'ils aspirent à Dieu, qu’ils ne donnent point lieu, ni ne font ouverture à son aide, sinon qu’il se renie soy-mesme :

ce qu’il ne fera jamais. En ceste sorte, quelques meschans et infidèles que fussent les Scribes, toutesfois ils se fussent volontiers appliqué à leur usage la rédemption qui avoit esté promise par la main du Messias, pourveu que Christ se fust transfiguré à leur naturel et appétit.

Parquoy Christ menace par ces paroles, et dénonce à tous obstinez et incrédules, qu'après qu’ils auront mesprisé la doctrine de l'Evangile, ils seront serrez et pressez de telles angoisses, qu’ils seront contraints de crier à Dieu : mais cest burlement ne leur proufitera de rien, d'autant que (comme il a esté desjà dit) en le cherchant ils ne le cherchent pas.

Et ceci est assez clairement exprimé par ce qu’il dit puis après, Fous mourrez en vostre péché : car il monstre ce que sera la cause de leur ruine, asçavoir d'autant qu'ils seront désobéissans et rebelles à Dieu jusques à la fin. Or nous verrons tantost après quel est ce péché.

22 Se tuera-il soy-mesme? Les Scribes persévèrent non-seulement à se mocquer hardiment, mais aussi à s’eslever en orgueil : Car ils se mocquent de ce que le Seigneur Jésus avoit dit, Qu'ils ne pourroyent aller où il iroit : comme s’ils disoyent, S'il se tue soy-mesme, nous confessons que nous ne le pouvons accompagner, pource qu'il ne nous plaist point de le suyvre là. Car ils n’estimoyent rien l'absence de Christ, et pensoyent qu'ils seroyent plus forts que luy en toutes choses. Et pourtant ils disent qu’il s’en aille où il voudra. Voyci une horrible stupidité : mais c’est ainsi que

Cuar. VIII. SUR $.

Satan ensorcelle les infidèles et réprouvez, en sorte qu’estans insensez et enyvrez d’une stupidité plus que brutale, ils se jettent au milieu de la flamme de l’ire de Dieu. Ne voyons-nous pas aujourd’huy une semblable fureur en plusieurs, lesquels ayans les consciences estourdies, font des plaisans, et se gaudissent de tout ce qu’ils oyent dire des menaces et du jugement horrible de Dieu? Toutesfois il est bien certain que c’est un ris d’hostelier (comme on dit) parce qu’ils ont au dedans des pointures cachées qui les transpercent : mais tout soudain ils s’esclattent en risées furieuses, comme s’ils estoyent hors du sens.

23 Vous estes d'embas, je suis d’enhaut, etc. Pource qu'ils ne méritoyent pas qu’il les enseignast, il les a seulement voulu fraper au vif de repréhensions courtes et coupées : comme il prononce en ce passage qu'ils ne cComprenent point sa doctrine, pource qu'ils ont du tout en horreur le Royaume de Dieu. Or sous ces deux mots, d’'embas, et du monde, il comprend tout ce que les hommes ont de leur nature : et par ce moyen il monstre qu'il y a discord entre son Evangile, et la vivacité et subtilité de lentendement humain : d'autant que lEvangile est une sapience céleste, et nostre entendement est fiché du tout en la terre. Nul donc ne sera idoine disciple de Christ, s’il n’est réformé par son Esprit. Et de là vient qu’il y a si peu de foy au monde, pource que tout le genre humain est naturellement, contraire à Jésus-Christ, excepté ceux qu’il eslève en haut par une grâce spéciale de son sainct Esprit.

24 Fous mourrez en vos péchez. En lieu qu’il avoit dit ci-dessus, En vostre péché, il dit maintenant en nombre pluriel, En vos péchez : mais c’est un mesme sens : sinon qu'au premier lieu il ait voulu dénoter que l’incrédulité est cause de tous maux. Non pas qu’il n’y ait point

d’autres péchez que l’incrédulité, (comme aucuns sont yCi trop avantageux de dire) ou qu’elle seule nous oblige à condamnation de mort éternelle devant Dieu :

mais pource qu’elle nous estrange de Christ, et nous prive de sa grâce, duquel il nous faloit attendre la délivrance de toutes nos offenses et péchez. Parquoy, ce que les Juifs rejettent la médecine par une malice obstinée, leur est une maladie mortelle : et de là advient qu’estans faits esclaves de Satan, ils ne cessent d’amasser offense sur offense, et péché sur péché, et d'attirer incessamment nouvelles condamnations sur leurs testes. Et pourtant il adjouste incontinent après, $è vous ne croyez que ce suis-je.

Car il n’y a point d'autre moyen ne remède à ceux qui sont perdus de recouvrer salut, sinon qu’ils ayent leur recours au Seigneur Jésus. Au surplus, ces mots, Que ce suis-je, emportent quelque signification plus expresse : car il faut suppléer toutes les choses que PEscriture attribue au Messias, et qu’elle veut qu'on espère de luy. Nonobstant la somme et le principal c’est la restauration de l'Eglise, le commencement de laquelle est la lumière de la foy, laquelle engendre justice et nouvelle vie. IL y a aucuns des anciens Docteurs, qui ont tiré ceci à l’essence Divine de nostre Seigneur Jésus : mais est à grand tort, veu qu’il parle de son office envers nous. Ceste sentence est bien digne d’estre notée : car à la vérité les hommes ne considèrent jamais assez les maux où ils sont plongez. D’avantage, encore qu'ils soyent contraints de recognoistre leur perdition, néantmoins laissans là Christ, ils tournent leur vue çà et là, à des remèdes vains et inutiles. Et pourtant il nous faut sçavoir que jusques à ce que la grâce de Christ se manifeste pour nous délivrer, il n’y a qu’un amas infini de tous maux qui règne continuellement en nous.

25 Adonc is luy dirent, Qui es-tu? Jésus leur respondit, Dés le commencement', pource aussi que je parle à vous ?.

26 J’ay beaucoup de chose à parler et juger de vous : mais celuy qui m'a

1) Ou, ce dont je vous parle dés le commencement.

2) Ou, comme aussi je vous en parle.

Car. VII

envoyé est véritable : et les choses que j'ay ouyes de luy, je les di au monde.

27 Us ne cognurent point qu'il leur parloit du Père.

28 Parquoy Jésus leur dit, Quand vous aurez eslevé le Fils de l'homme vous cognoîstrez alors que ce suis-je, et que je ne fay rien de moy-mesme, mais que je di ces choses ainsi que mon Père m'a enseigné.

29 Car celuy qui ma envoyé est avec moy. Le Père ne ma pas laissé seul, pourtant que je fay tousjours les choses qui luy plaisent.

95 Dés le commencement, etc. Ceux qui traduisent, Je suis le commencement :

et prenent ceci comme si Christ mainte-

2 Me 2,11, Ke

dement. Au Grec il n’y peut avoir une telle ambiguité : toutesfois les docteurs Grecs ne sont pas yei tous d’une opinion, combien qu'ils sont tous bien accord qu’il faut yei entendre une préposition.

Il y en a plusieurs qui lexposent comme si Christ disoit, Qu’en premier lieu on doit retenir ceci. Aucuns aussi (comme Chrysostôme) lisent ceci tout d’un fil, Le commencement qui aussi parle à vous, j'ay beaucoup de choses à parler et juger de vous. Laquelle sentence a esté ainsi mise en vers par Nonnus : néantmoins l'autre lecture diverse est plus receue, et me semble que c’est la vraye et naturelle.

Or quant à moy, j'expose le mot Grec yei mis, Dés le commencement. Et par ainsi le sens est tel (selon mon jugement) Je ne suis point venu tout à Coup : mais comme j’avoye esté dés long temps promis, aussi me manifesté-je maintenant.

Et il adjouste, Pource qu'aussi je parle G vous : signifiant par cela qu’il testifie assez clairement quel il est, pourveu qu'ils eussent des aureilles. Ce mot, Pource que, n’est pas simplement pour rendre raison du précédent : comme si Christ vouloit prouver qu’il a esté dés le commencement, pource que maintenant il parle : mais c’est qu'il afferme que sa doctrine ha un tel consentement, et si bon accord avec l'éternité de laquelle il est fait mention, que cela doit estre tenu ‘pour une confirmation bien certaine :

comme s’il disoit, Ce que je vous di maintenant, est conforme avec les oracles qui ont esté de tout temps, tellement que c'en est une ferme approbation. En somme, ceste response contient deux membres : car par ce mot de Commencement, il comprend l’ordre continuel des aages,

depuis que Dieu avoit fait alliance avec les Pères. Quand il dit, Qu’aussi il parle, il Conjoint sa doctrine présente avec Îles Prophéties anciennes, et monstre qu’elle dépend de là. Dont il s’ensuit que les Juifs n’ont point eu autre cause d’igncrance, sinon qu'ils ne croyent point ni aux Prophètes, ni à l'Evangile : car ce n’est qu'un mesme Christ qui est proposé par tout. Ils faisoyent semblant d’estre disciples des Prophètes, et de regarder à l'alliance éternelle de Dieu : cependant toutesfois ils rejettoyent Christ, lequel avoit esté promis dés le commencement, et se monstroit là présent devant eux.

26 Jay beaucoup de choses à parler et juger de vous, etc. Pource qu'ilvoyoit qu’il avoit à faire à gens sourds, il ne poursuit point son propos plus outre :

mais seulement il prononce que Dieu maintiendra et revengera la doctrine laquelle ils mesprisent, pource qu’il en est autheur. Si je vous vouloye accuser (ditil) vostre malice et impudence me fournit ample matière : mais je me déporte pour ceste heure. Toutesfois mon Père qui m'a enjoint la charge d'enseigner, ne laissera point de faire son office : car il sera tousjours ferme en son propos, pour maintenir sa Parole contre tout le mespris des hommes, plein de toute impiété et sacrilége. Ceste sentence de Christ tend presque à un mesme but que celle de sainet Paul, où il dit, Si nous le renions, iceluy toutesfois demeure fidèle : il ne se peut renier soy-mesme, 2 Timothée IF, 43.

En somme, il menace les incrédules du jugement de Dieu, lesquels ne veulent adjouster foy à sa Parole : car il faut nécessairement qu'il défende sa vérité. Or c’est-ci la vraye fermeté de nostre foy, quand nous sommes résolus en ceci, que Dieu seul suffit pour establir l’authorité de sa doctrine, voire quand tout ke monde la rejetteroit. Tous ceux qui s’appuyans

Car. VII.

sur ceste forteresse servent fidèlement à Jésus-Christ, peuvent hardiment rédarguer tout le monde de mensonge. Et les choses que j ay ouyes de luy, je les di aw monde. 1} dit qu'il ne met en avant aucune parole, qu’il ne l'ait receuë de son Père. Et c’est la seule approbation de la doctrine, quand le ministre monstre ouvertement que tout ce qu'il dit est procédé de Dieu. Or nous sçavons bien que Christ faisoit lors office de ministre. Parquoy il ne se faut esbahir s’il demande d’éstre escouté, pource qu’il apporte aux hommes les commandemens de Dieu. Au réste, il donne par son exemple une loy commune à toute son Eglise : asçavoir que nul ne soit ouy, s’il ne parle par la bouche de Dieu. Maïs tout ainsi qu’il met bas là perverse arrogance de ceux qui s’mgèrent sans la parole de Dieu, aussi il munit et arme d’une constance invincible les docteurs fidèles, qui sçavent bien quelle est leur vocation : afin qu’ayans Dieu pour guide et conducteur, ils s’eslèvent et despitent hardiment tous hommes mortels.

27 Is ne cognurent pas qu'il leur parloit du Père. On voit bien par ceci, combien sont stupides ceux qui ont leurs entendemens possédez de Satan. Cela estoit tout clair, qu’ils estoyent adjournez ausiége judicial de Dieu. Mais quoy? les voylà du tout aveugles. Ce qui advient aussi tous les jours aux ennemis de l’Evangile. Au reste, un tel aveuglement de telles gens nous doit bien apprendre à cheminer en crainte.

28 Quand vous aurez eslevé le Fils de l'homme, vous cognoistrez lors que ce Suis-je. Christ estant offensé de ceste stupidité, laquelle l'Evangéliste a monstrée, prononce dérechef qu’ils ne méritent pas qu’il ouvre plus sa bouche pour leur rien dire. Vous avez maintenant (ditil) tous les sens comme ensorcélez : et pourtant vous n’entendez rien de tout ce que je vous di : mais le temps viendra quelque fois, que vous cognoistrez qu’il y aeu un Prophète de Dieu conversant entre vous, et qui à ouvert sa bouche pour parler à vous. Voylà comment il faut traitter les réprouvez et infidèles : il les faut citer préciséement devant le tribunal de

SUR S. JEHAN

Dieu, qui est le souverain Juge. Or ceste cognoissance de laquelle Christ parle, est une cognoissance qui vient trop tard, quand les réprouvez et infidèles estans tirez à la peine, sont contraints de recognoistre Dieu pour Juge, lequel ils devoyent paisiblement honorer et avoir en révérence. Car il ne leur promet point de repeñtance : mais il prononce qu'après qu’ils auront esté estonnez d’une horreur soudaine et non attendue de lire de Dieu, ils seront resveillez de ce sommeil, où ils prenent maintenant leur repos. Voylà commentles yeux ont esté ouverts à Adam, en sorte qu’estant confus de honte, il cherchoït çà et là des cachetes, mais c’estoit en vain : et finalement il sentit qu’il estoit perdu. Toutesfois ceste cognoissance d'Adam, qui de soy eust esté inutile, a esté tournée à son bien et proufit par la grâce de Dieu : mais les infidèles et réprouvez estans accablez de désespoir, ont seulement les veux ouverts, afin qu'ils voyent leur ruine et perdition. Au reste, Dieu les amène à ceste sorte de cognoissance par diverses façons : car il advient souventesfois qu’estans contraints par rudes afflictions, ils apprenent que Dieu est courroucé contr'eux. Bien souvent aussi sans aucune punition il les tormente au dedans : quelquefois il permet qu’ils dorment et se reposent, jusques à ce qu’il les oste dé ce monde. Par ce mot d’Eslever, Christ signifie sa mort. Or il fait mention de sa mort, pour les advertir que combien qu’il fust du tout esteint par eux selon la chair, encore ne proufitéeroyentils de rien. Comme s’il disoit, Maintenant que je parle à vous, vous vous gabbez orgueilleusement de moy : et tantost après vostre impiété passera outre, et se desbordera jusques à me faire mourir. Alors vous triompherez, comme estans venus au-dessus de vos désirs : mais en brief vous sentirez (à vostre grand malheur) combien il s’en faudra que ma mort soit un définement. Il use de ce mot Eslever, pour les poindré d'avantage. Leur intention estoit de plonger Christ jusqu’au pro-

fond des enfers. Il afférme qu’ils se trou-

veront bien loin de ceste attente, et qu’il adviendra tout au contraire de ce qu’ils en pensent. Il peut bien estre qu’il a voulu

faire allusion à la forme extérieure de sa mort : asçavoir d'autant qu’il devoit estre eslevé en la croix : mais il a regardé principalement à l’issue glorieuse d’icelle, qui s’est ensuyvie incontinent après, contre l'attente et opinion de tous. Vrayestqu’en la croix mesme il triompha glorieusement de Satan, devant Dieu et ses Anges, ayant effacé l'obligation du péché, et aboli la condamnation de mort. Toutesfois ce triomphe n’a point commencé d'estre visibleet apparent aux hommes, sinon après la prédication de l'Evangile. Cela est depuis bien souvent advenu, que Christ sortant du sépulchre ait esté eslevé jusques ‘au ciel. Ce qu’il nous faut aujourd’huy espérer : car quoy que machinent les infidèles et meschans pour opprimer Christ en sa doctrine et en son Eglise, toutesfois pon-seulement il aura la teste eslevée en despit d'eux, mais aussi il convertira leurs meschans efforts et entreprinses en l’avancement de son royaume. Que ce suisje. Jay desià remonstré que ceci ne se rapporte point à la Divine essence de Christ, mais à son office seulement. Ce qu’aussi sera mieux Cognu par la déduction du texte, où il dit, qu’il ne fait rien que par le commandement de son Père.

Car ceci vaut autant comme s’il disoit qu’il est envoyé de Dieu, et qu’il fait son office fidèlement. Je ne fay rien de moy-mesme : C’est-à-dire, Je ne m’ingère point folement à entreprendre quelque chose.

Ce mot Parler, tend à un mesme but, asçavoir à l'office d'enseigner. Car quand Jésus-Christ veut prouver qu’il ne fait rien que par le commandement de son Père, il dit qu’il parle comme il a esté enseigné de luy. C’est-ci donc la somme de ces paroles : Il n’y a rien du mien en toute ceste administration que vous condamnez, mais j'exécuteseulement ce qui n’a esté enjoint de mon Père. Ce que vous oyez estre prononcé de ma bouche, ce sont ses paroles :

et ma vocation de laquelle il est autheur, est gouvernée par luy seul. Au reste, souvenons-nous de ce que j'ay desjà quelque fois remonstré, que ces paroles sont accommodées selon la capacité des auditeurs. Car d'autant qu’ils réputoyent Christ comme un homme vulgaire d’entre les autres, il dit que tout ce qu’il ha de

Caur, VIII.

Divin en soy, n’est pas sien. Comme s’il disoit que cela n’est point humain ne de par les hommes, d’autant que le Père nous enseigne par luy, et le constitue et ordonne Maistre unique de son Eglise :

et pour ceste cause il afferme qu’il est enseigné de son Père.

29 Car celuy qui m'a envoyé est avec moy, etc. Derechef il se glorifie que Dieu (sous la conduite et gouvernement duquel il fait toutes choses) luy assistera : afin qu’il ne travaille en vain et sans fruit :

comme s’il disoit que la vertu du sainct Esprit est conjointe avec son ministére.

Il faut que tous docteurs fidèles soyent garnis d’une telle asseurance, à ce que ils ne doutent que la main de Dieu ne leur soit prochaine, quand en pure conscience ils font leur office ainsi qu’il le requiert. Car Dieu ne les munit point de sa Parole pour batre l’air d’un son inutile, mais il donne bonne et heureuse issue à sa Parole par une secrète efficace de son Esprit : et quant et quant il les arme de sa force, afin qu'après que leurs ennemis seront abbatus, ils demeurent fermes et invincibles contre tout le monde. Et de faict, s'ils se veulent estimer eux-mesmes, et leurs propres facultez, il faudra nécessairement qu’ils tombent bas à toutes heures. Voyei donc le seul moyen de persévérer, quand ils auront ceste persuasion, qu'ils sont soustenus par la main de Dieu :

mais il faut noter la cause pourquoy Christ déclare que Dieu est de son costé, et qu’il ne sera jamais destitué de son aide : asçavoir pource qu'il dépend entièrement de sa volonté, et qu’il le sert en vérité et fidèlement. C’est ce qu’il veut dire par ce mot de Tousjours : qu’il n’obéit point à Dieu seulement en partie, mais qu'il est entièrement et sans exception addonné à son service. Parquoy si nous voulons sentir une mesme présence de Dieu, il nous faut rapporter toute nostre raison à son commandement : car si une fois nostre sens se veut attribuer une partie du gouvernement, tous nos efforts et nos entreprinses viendront à néant, pource que la bénédiction de Dieu n’y sera point. Et quand pour un temps quelque joyeuse apparence de bon-heur se monstreroit, si est-ce qu’à la parfin l'issue n’en pent estre

Car. VIIL SUR S.

que malheureuse. Quand Christ dit qu’il n'a point esté laissé seul : il se plaind obliquement de la desloyauté de sa nation, en laquelle il ne trouvoit presque personne qui luy tendist la main pour luy aider. Cependant il monstre que ce luy est plus qu’assez, qu’il ha Dieu pour garent.

Voylà aussi le bon courage qu'il nous convient avoir aujourd’huy, à ce que nous

ne défaillions pour le petit nombre des fidèles. Car combien que tout le monde contredise à nostre doctrine, si est-ce toutesfois que nous ne sommes point seuls. On voit semblablement par ceci, combien est fole et vaine la vanterie des Papistes, lesquels laissans Dieu à part, se glorifient orgueilleusement de leur multitude. .

30 Comme disoit ces choses, plusieurs creurent en luy.

31 Adonc Jésus disoit aux Juifs qui avoyent creu en luy, Si vous persistez en ma parole, vous serez vrayement mes disciples,

32 Et cognoistrez la Vérité : et la Vérité vous affranchira.

33 Us luy respondirent, Nous sommes la semence d'Abraham, et si jamais ne servimes à personne : comment donc dis-tu, Vous serez.fr ancs?

34 Jésus leur respondit, En vérité, en vérité je vous di, que quiconque fait

péché, il est serf de péché":

35 Et le serf ne demeure point à tousjours en la maison : le fils y demeure

à tousjours.

36 Si donc le Fils vous affranchit, vous serez vrayement francs.

37 Je scay que vous estes la semence d'Abraham : mais vous taschez à me faire mourir, pource que ma parole n ha point de lieu en vous.

38 Je vous di ce que j'ay veu chez mon Père : et vous aussi faites les choses

que vous avez veuês chez vostre père.

1) Rom., VI, 20. 2 Pierre, II, 19.

30 Comme il disoit ces choses, plusieurs, etc. Combien que les Juifs fussent pour lors presque semblables à une terre seiche et stérile, nonobstant Dieu n’a point permis que la semence de sa parole soit du tout périe. Aïnsi donc, quelque fruit se lève contre tout espoir, et au milieu de si grans et divers destourbiers.

Au reste, l’'Evangéliste nomme improprement Foy, ce qui estoit seulement une préparation à la foy. Car il ne dit rien plus haut d'eux, sinon qu'ils ont esté prests et enclins à recevoir la doctrine de Christ, à quoy aussi tend la remonstrance prochainement suyvante.

31 Sù vous persistez en ma parole, vous serez vrayement mes disciples.

Christ remonstre yei en premier lieu, que ce n’est pas assez de bien commencer, si on ne continue de mesme jusques à la fin.

Pour ceste raison il exhorte de persévérer en la foy ceux qui ont desjà gousté sa doctrine. Quand il dit que ceux qui ont prins ferme racine en sa Parole pour persévérer en icelle, seront vrayement ses

disciples : il signifie que plusieurs font profession d’estre disciples, qui toutesfois ne le sont point à la vérité, et ne sont pas dignes destre réputez tels. Or par ceste marque il discerne les siens des hypocrites : lesquels se sont vantez d’avoir la foy, mais c’est à fausses enseignes, d'autant qu’ils se révoltent desjà au premier pas, ou pour le moins au milieu de leur course : mais les fidèles persévèrent constamment jusques au bout. Si donc.

nous voulons que le Seigneur Jésus nous estime ses disciples, il nous faut estudier à constamment persévérer.

32 Et cognoistrez la vérité. Il dit que ceux qui seront parvenus à quelque cognoissance de luy, cognoistront la vérité. Bien est vray qu'ils estoyent encores rudes, et ne cognoissoyent à grand”peine les rudimens : et pourtant il ne se faut esbahir s’il leur promet une plus ample intelligence de sa doctrine. Toutesfois cest une sentence générale. Parquoy quelque proufit que nous ayons fait en l'Evangile, sçachons toutesfois que nous

avons besoin de nouveaux accroissemens, Or voyci de quel guerdon Christ récompense la constance de ses fidèles, qu’il se rend plus familier à eux. Combien qu’en ceste sorte il ne face qu’accroistire le premier don par un autre: afin qu’on n’estime qu'aucune récompense soit faite au mérite de l’homme : car c’est luy qui imprime sa Parole en nos cœurs par son Esprit : luy-mesme chasse tous les jours les obscuritez d’ignorance de nos entendemens, et purifie tous les brouillars qui obscurcissent la clarté de PEvangile.

Afin donc que la vérité nous soit plenement manifestée, il nous fautà bon escient efforcer de parvenir à icelle d’une affection constante. Or c’est une mesme vérité et non point diverse, celle que Christ enseigne aux siens, depuis le commencement jusques à la fin: mais ceux qui du commencement ont esté esclairez par Iuy, comme de bien petites estincelles tant seulement, à la fin il leur donne une plene lumière. Ainsi, jusques à ce que les fidèles soyent du tout confermez, ils ignorent (par manière de dire) ce qu'ils sçavent: toutesfois il n’y à si obscure ne iant petite cognoissance de la foy, qui n'ait son efficace pour nous mener à salut. Æt la vérité vous affranchira. I magnifie la cognoissance de son Evangile, par le fruit que nous en recevons, ou par son effet, qui est une mesme chose: asçavoir qu’elle nous remet en liberté. Or c’est à la vérité un bien inestimable. Dont il s'ensuit qu’il n’y a rien plus excellent, ou plus désirable, que la cognoissance de l'Evangile. Tous sentent bien et confessent que la servitude est une chose très misérable. Puis donc que l'Evangile nous rachète d'icelle, il s'ensuit que le thrésor de la vie bien-heureuse vient d’iceluy. Or maintenant il nous faut entendre de quelle liberté parle Christ: asçavoir de la liberté qui nous affranchit de la tyrannie de Satan, du péché et de la mort. Que si nous l’obtenons par le moyen de l’'Evangile, il appert par cela que de nature nous sommes tous serfs et esclaves de péché.

Au reste, il nous faut aussi entendre quel est le moyen de ceste délivrance. Car cependant que nostre sens et nostre entendement nous gouvernent, nous sommes

Car. VIIL.

asservis sous le péché: mais quand le Seigneur nous régénère par son saincf Esprit, quant et quant il nous affranchit :

en sorte qu’estans dépestrez.des liens misérables de Satan, nous obéissons à justice de nostre bon gré. Or est-il ainsi que la régénération est de la foy: donton voit bien que la liberté vient de l'Evangile. Que les Papistes s’en aillent maintenant, et qu'ils exaltent autant qu’ils pourront leur Franc arbitre. Quant à nous, estans convaincus de nostre propre servitude, ne nous glorifions en autre qu’en Jésus- Christ, qui est nostre seul libérateur. Car pour ceste raison l'Evangile doit estre réputé le moyen de nosire affranchissement, d'autant qu’il nous offre et livre à Christ pour estre délivrez du joug de péché. Finalement ceci doit aussi estre noté, que la liberté ha ses degrez selon là mesure de sa foy. Pour ceste cause, combien que sainct Paul fust desjà affranchi, toutesfois il gémit encore, souspirant du désir qu’il ha de parvenir à la plene liberté. age 33 Nous sommes la semence d Abraham, et si jamais, etc. On ne sçait si l’'Evangéliste introduit yei ceux-là mMesmes parlans, qui parloyent au paravant, ou bien d’autres. Voyci quelle est mon opipion, qu’il a esté confuséement respondu à Christ, comme on a accoustumé de faire en une assemblée meslée de toutes sortes de gens : et mesme que ceste response a esté faite plustost par des mocqueurs ou contempteurs, que par ceux qui avoyent creu. Or c’est-ci une facon fort commune à l’Escriture, d'attribuer à tous en général ce qui compète seulement à une partie, toutes fois et quantes qu’il est fait mention du corps d’un peuple. Au reste, ceux qui font ceste objection, qu’ils sontla semence d'Abraham, et qu’ils ont tousjours esté francs: recueilloyent facilement des paroles de Christ, que la liberté leur estoit promise, comme à gens qui estoyent serfs. Ils ne peuvent donc porter cela, de dire qu'eux qui estoyent le peu:

ple sainet et esleu, fussent réduits en sers vitude, Car de quoy proufiteroit l’adop.

tion et l'alliance, par laquelle ils estoyent séparez des autres nations, s’ils n’eusseni esté réputez enfans de Dieu? Hs pensent

Cnar. VII, SUR $.

done qu’on leur fait tort, quand la liberté leur est proposée comme un bien survenu de nouveau. Toutesfois ceci pourroit sembler absurde, qu’ils nient avoir jamais servi, veu qu'ils ont esté opprimez tant de fois par des tyrans inhumains: et que lors mesme ils estoyent asservis sous l'empire Romain, voire oppressez d’une servitude fort misérable. On peut facilement veoir par cela, combien leur gloire estoit ridicule : toutesfois il y avoit quelque couleur en ceci, que la domination inique de leurs ennemis n’empeschoit point qu'ils ne demeurassent francs de droict. Mais ils failloyent premièrement en ceci, qu'ils ne considéroyent point que le droict de leur adoption estoit fondé sur le seul. Médiateur. Car d’où venoit cela, que la semence d'Abraham estoit franche, sinon que par la grâce singulière du Rédempteur, elle estoit exemptée de la servitude commune du genre humain ?

Il y avoit aussi une autre faute encore moins tolérable, que combien qu’ils fussent du tout abbastardis, néantmoins ils vouloyent.estre réputez entre les enfans d'Abraham : et ne pensoyent point que la régéhération seule du S. Esprit, feist les hommes estre enfans légitimes d’Abraham. Et certes ce vice a esté trop commun presque en tout temps, de rapporter à l’origine de la chair les dons et bénéfices extraordinaires de Dieu: et d’attribuer à nature les remèdes que Dieu donne pour corriger la nature. Cependant nous voyons comment la grâce de Christ est rejettée de tous ceux qui estans enflez d’une vaine confiance, se plaisent en leur condition. Et toutesfois cest orgueil est espandu presque par tout le monde: en sorte qu’à grand’peine en trouvera-on de cent l’un qui se sente avoir besoin de la grâce de Dieu.

34 Quiconque fait péché, ü est serf de péché. C’est un argument prins de choses contraires. Ils se vantoyent d’estre francs: il prouve qu’ils sont serfs de péché, d'autant qu’estans asservis sous les désirs de la chair, ils pèchent assiduellement. Or cest merveilles que les hommes ne sont point convaincus par ce qu'ils expérimentent en eux-mesmes : en sorte que ayans mis bas lorgueil, ils ap-

prenent à s’humilier. Or ceci est aujourd’huy plus que vulgaire, que tant plus que quelqu'un sera accablé sous le fais de péchez, tant plus fièrement se desbordera-il en paroles, pour faire valoir le Franc-arbitre. Au surplus, il semble que Christ ne prononce yei rien qui n’ait esté dit anciennement par les Philosophes : asçavoir que ceux qui sont addonnez à leurs cupiditez, Sont aussi assujetis sous une très vileine et cruelle servitude. Mais il ya yei un sens plus haut et plus caché : car il ne dispute point seulement quel mal les hommes attirent sur eux, mais quelle est la condition de la naiure humaine. Les Philosophes pensoyent qu’un chacun fust fait serf par son propre arbitre, et d’autre part qu’ils retournoyent en liberté par ce mesme arbitre : mais Christ débat yci, que tous ceux qui ne sont point délivrez par luy, sont en servitude : et mesme ceux qui tirent la contagion de péché de la nature corrompue, sont serfs de leur origine et naissance. Il faut entendre la comparaison qui est entre la grâce et la nature, à laquelle Christ s’arreste : dont on pourra cognoistre facilement, que les hommes sont privez de la liberté, s'ils ne la recouvrent d’ailleurs, Au reste, ceste servitude est volontaire, que ceux qui pèchent nécessairement, ne sont toutesfois contraints ne forcez à pécher. |

35 Et le serf ne demeure point à tousjours, etc. Il adjouste une similitude prinse des loix, et du droict politique.

Combien que le serviteur commande pour quelque temps, si n’est-il pas pourtant béritier de la maison. Et par cela il conclud qu'il n’y a point de liberté ferme ne perpétuelle, sinon celle qui est obtenue par le Fils. Par ce moyen il rédargue les Juifs de vanité : d'autant qu’ils font monstre d’une masque au lieu de la vérité. Car ce qu’ils estoyent la lignée charnelle d'Abraham, n’estoit autre chose qu’une masque. Ils tenoyent place en PEglise de Dieu, mais telle qu'Iismaël serf s’eslevant contre son frère franc, avoit usurpée pour un bien peu de temps. La somme est, que ous Ceux qui S6 Yantent d’estre enfans d'Abraham, n’ont rien qu'une vaine et folle apparence.

36 Si donc le Fils vous affranchit, etc.

Il signifie par ces paroles, que le droict de liberté compète à luy seul, et que tous autres ne sont délivrez que par sa grâce, veu qu’ils naissent serfs. Car il nous communique par adoption, ce qu’il ha propre de nature, quand nous sommes insérez par foy en son corps, et sommes faits ses membres. Ainsi il faut réduire en mémoire ce que j’ay dit ci-dessus : asçavoir que le Seigneur Jésus nous met de servage en liberté par le moyen de l'Evansile. Ainsi donc nostre liberté est un bénéfice de Jésus-Christ, mais nous l’obtepons par foy : laquelle aussi fait que Christ nous régénère par son Esprit. Quand il dit qw'ils seront vrayement francs, il y a quelque véhémence en ce mot 7rayement : car il faut suppléer lPopposition

de la sotte persuasion de laquelle les!

Juifs estoyent enflez. Comme aujourd’'huy mesme la plus grande partie du monde se forge et imagine ur royaume en une très misérable sujétion.

37 Je scay que vous estes la semence d'Abraham, mais vous, etc. Jexpose ceci comme estant dit par forme de concession. Cependant toutesfois il se mocque de leur folie, de ce qu’ils se glorifioyent d’un titre ridicule : comme s’il disoit, Que ceci en quoy vous vous plaisez si orgueilleusement, vous soit accordé : toutesfois de quoy vous sert-il d’estre appelez enfans d'Abraham, veu que vous estes forcenez contre Dieu et ses serviteurs ? et qu’estans embrasez de haine plene d’impiété contre la vérité, estes transportez furieusement à espandre le sang innocent? Dont il s'ensuit qu’ils ne sont rien moins que ce qu'ils veulent estre appelez : d'autant qu'ils n’ont rien en quoy ils ressemblent à Abraham.

Cuar. VIII.

Quand il dit, Qu'on tasche à le faire mourir, pource que sa parole n'ha point de lieu en eux : il signifie qu’ils ne sont pas simplement meurtriers, mais que Ja haine qu’ils ont contre Dieu et sa vérité, les pousse à une telle rage : qui est une chose beaucoup plus griefve et.

plus énorme. Car une telle injure ne s’estend point jusques aux hommes seulement, mais avec ce elle viole l’honneur de Dieu. Il dit qu'ils ne sont point capables de sa parole, pource que la malice leur à fermé leurs cœurs, à ce qu’ils ne puissent recevoir aucune bonne ou saine chose.

38 Je vous di ce que j'ay veu chez mon Père, etc. I avoit desjà souvent fait mention de son Père : maïntenant par un argument prins des choses contraires, il fait ceste conséquence, qwils sont contraires à Dieu, et enfans du diable, veu qu’ils résistent à sa doctrine. De moy (dit-il) je ne mets rien en avant que je ne l’aye apprins de mon Père. Comment donc se fait cela, que la parole de Dieu vous aigrit si fort, sinon que vous avez un père contraire ? Il dit qu’il parle, et qu'eux font : pource que luy faisoit office de Docteur, et eux taschoyent avec rage d’esteindre sa doctrine. Cependant il défend son Evangile contre tout mespris : car ce n’est point de merveilles si les enfans du diable luy contredisent. En lieu qu’il est yci dit, J’ous faites, aucuns traduisent, Faites ce qu’avez veu vers vostre Père : comme si Christ disoit, Or sus, monstrez que vous estes enfans’ du diable, en me répugnant : Car je ne parle que selon ce qui m'a esté ordonné de mon Père.

39 Ils respondirent, et luy dirent, Abraham est nostre père. Jésus leur dit, Si vous estiez enfans d'Abraham, vous feriez les œuvres d'Abraham. 40 Or maintenant vous taschez à me faire mourir, qui suis homme qui

vous ay dit la vérité, laquelle j'ay ouye de Dieu :

cela.

Abraham n'a point fait

A Vous failes les œuvres de vostre père. Dont ils luy dirent, Nous ne sommes point nez de paillardise : nous avons un Père, qui est Dieu. 42 Pour ce Jésus leur dit, Si Dieu estoit vostre Père, certes vous m aime-

riez :

mesme, mais luy m'a envoyé.

car je suis parti et venu de Dieu: el ne suis point venu de par moy-

Car. VIIL SUR S.

39 Abraham est nostre Père. Ceste altercation monstre ouvertement de quel orgueil et impudence ils ont mesprisé toutes les répréhensions de nostre Seigneur Jésus. Voyei qu'ils s’attribuent tousjours, et dont ils se vantent incessamment, qu'ils sont enfans d'Abraham :

non pas qu’ils vueillent simplement faire entendre qu’ils sont engendrez de la race d'Abraham, mais aussi qu'ils sont la lignée saincte, l'héritage de Dieu, et en-

fans de Dieu. Cependant toutesfois ils ne

se glorifient et ne s’appuyent que sur la fiance de la chair. Mais quoy? La génération charnelle sans foy n’est qu’un masque pour tout potage. Or nous entendons maintenant que c’est qui les a si lourdement aveuglez, en sorte qu’ils n’ont tenu conte du Seigneur Jésus, voire encore qu'il fust armé @e foudre mortelle. Ainsi aujourd’huy les Papistes se rient de la parole de Dieu (laquelle toutesiois pourroit esmouvoir des pierres) comme si C’estoit une fable : et la persécutent hardiment à feu et à sang : et non pour autre raison, sinon que se faisans forts du titre vain de l'Eglise, ils pensent pouvoir tromper Dieu et les hommes. En somme, aussi tost que les hypocrites ont rencontré quelque belle couverture, ils opposent contre Dieu un endurcissement obstiné, comme s’il ne pouvoit pénétrer jusques dedans leurs cœurs. Sivous estiez enfans d Abraham, vous feriez les œuvres d'Abraham. Maintenant le Seigneur Jésus discerne plus apertement entre les enfans d’Abraham qui sont bastars et forlignans, et les vrais et légitimes : car mesme il oste le nom à tous ceux qui ne ressemblent point à Abraham. Il est bien vray qu'il advient souventesfois que les enfans ne ressembleront point de mœurs à leurs pères, desquels mesmes ils ont esté engendrez : mais Christ ne dispute point yci de la race charnelle : ains seulement il dit que ceux qui ne retienent la grâce d'adoption par foy, ne sont point réputez enfans d Abraham devant Dieu. Car comme ainsi soit que Dieu eust promis à la”semence d'Abraham qu’il seroit leur Dieu, tous les incrédules rejettans ceste promesse, se retranchoyent de la lignée et

race d'Abraham. Voyci donc le poinct de ceste question, asçavoir si ceux qui rejettent la bénédiction qui leur est offerte en la Parole, doyvent estre réputez pour enfans d'Abraham : en sorte que nonobstant cela ils soyent la sacrificature royale, la saincte génération, et l’héritage de Dieu. Christ nie cela, et à bon droict:

çar il faut que ceux qui sont enfans de la promesse, renaissent d’esprit : et que tous ceux qui désirent avoir lieu au royaume de Dieu, soyent faits nouvelles créatures. Vray est que la génération charnelle d'Abraham n’estoit point inutile, et comme de nulle importance : moyennant toutesfois que quant et quant la vérité y fust conjointe. Car l'élection de Dieu réside en la semence et génération d'Abraham : mais elle est libre, en sorte que ceux qui ont receu sanctification de Dieu par son $S. Esprit, sont réputez héritiers de la vie éternelle.

40 Or maintenant vous laschez à me faire mourir. IL démonstre par leftet, qu'ils ne sont point enfans d'Abraham, comme ils se vantoyent : d'autant qu’ils résistoyent à Dieu. Et de faict, y a-il chose qu’on puisse plustost louer en Abraham, que l’obéissance de la foy?

C’est donc ci la marque de la différence, toutes les fois qu’il faut discerner les enfans d’iceluy d’entre les estrangers : car les titres vains, quelque réputation qu’ils nous acquièrent devant le monde, nonobstant ne sont rien devant Dieu. Christ.

donc conelud derechef, qu'ils sont enfans du diable, d'autant qu'il hayssent de haine mortelle la vraye et saine doctrine.

At Nous ne sommes point nez de paillardises, etc. Is ne s’attribuent non plus qu’ils faisoyent auparavant : car c’estoit tout un entr’eux, estre enfans

d'Abraham et de Dieu. Mais ils failloyent

grandement en ceci, qu'ils imaginoyent que Dieu fust astraint à toute la génération d'Abraham universellement. Car voyci comme ils faisoyent leur argument, Dieu a adopté pour s0y la lignée d’Abraham : veu donc que nous sommes engendrez d'Abraham, il faut bien que nous soyons enfans de Dieu. Nous voyons maintenant comment ils pensoyent avoir

la saincteté dés le ventre de la mère, d'autant qu’ils estoyent sortis d’une racine saincte. D’avantage, ils débatent qu'ils sont l'Eglise de Dieu, pource qu’ils sont descendus de pères saincts. Comme aujourd’huy les Papistes sont enflez de la succession continuelle des Pères. Satan les abuse, et leur crève les yeux de telles sorcelleries : en sorte qu’ils vienent à séparer Dieu de sa parole, l'Eglise de la foy, et le Royaume des cieux de l'Esprit.

Sçachons donc que ceux qui corrompent la semence de vie, ne sont rien moins qu'enfans de Dieu, combien que selon la chair ils ne soyent bastars, et quoy qu’ils se vantent de ce titre favorable d’Eglise.

Car qu'ils aïllent à l’entour du pot tant qu’ils voudront, si est-ce toutesfois que ils n'auront rien pour s'enorgueillir que ceste seule vanterie, asçavoir, Nous avons succédé aux saincts Pères : nous sommes donc l'Eglise. Que si la response de nostre Seigneur Jésus-Christ a esté suffisante pour repousser les Juifs, elle ne sera pas moindre aujourd'huy pour rédarguer ceux-ci. Il est vray que jamais ne sera que les hypocrites n’empruntent faussement le Nom de Dieu par une hardiesse orgueilleuse et impudente : mais ces fausses et sottes gloires qu’ils jettent ainsi à la volée, ne pourront jamais tant faire envers ceux qui s’arresteront au

Car. VIIL

jugement de Christ, qu’elles ne soyent ridicules et mensongères.

42 Si Dieu estoit vostre Père, certes vous m'aimeriez, etc. Voyci quel est l'argument de nostre Seigneur Jésus, Quiconque est des enfans de Dieu, il confessera et aimera le Fils aisné d’iceluy : mais vous me hayssez : il ne faut donc que vous-vous glorifiez d’estre enfans de Dieu. Or il nous faut diligemment noter ce passage, Qu’il n’y a nulle religion necrainte de Dieu, quand Christ est rejetté.

Il est bien vray que la religion feinte et contrefaite se couvre hardiment du Nom de Dieu : mais ceux qui sont discordans avec le Fils unique de Dieu, comment peuvent-ils consentir avec le Père ?

Quelle cognoissance de Dieu est ceste-ci, quand sa vive image est rejettée ? Et c’est ce que signifient les paroles de Christ, quand il testifie qu’il est venu du Père.

Car il signifie que tout ce qu’il ha, est Divin : et pourtant il n’est point convenable que les vrais adorateurs de Dieu fuyent sa justice et vérité. Je ne suis

point venu de moy-mesme : (dit-il) vous

ne pouvez rien mettre en ayant qui soit contraire à Dieu. Brief, vous ne trouverez rien qui soit humain ou terrestre en ma doctrine, ni en tout mon ministère. Car il ne parle point yci de son essence, mais de son office.

43 Pourquoy n'entendez-vous point mon langage, que vous ne pouvez ouyr

ma parole.

4k Le père dont vous estes issus, c’est le diable : et vous voulez faire les désirs de vostre père. Il a esté homicide dés le commencement : et wa point persévéré en vérité, car vérité n'est point en luy. Toutes les fois qu'il profère mensonge, il parle de son propre : car il est menteur, et père de mensonge. 45 Et pourtant que je di vérité, vous ne me croyez point.

43 Pourquoy n'entendez-vous point mon langage, etc. Il reproche yci aux Juifs leur obstination, laquelle estoit si grande, que mesme ils ne le pouyoyent ouyr parler. Il infère de cela, qu’ils sont agitez et transportez d’une rage diabolique. Aucuns font yci différence entre Langage et Parole : pource que la Parole emporte plus : mais je n’y en voy point.

Et puis il ne seroit point convenable que ce qui est le moindre, fust mis en premier

lieu. Plusieurs distinguent tellement ce verset, qu’ils finissent linterrogation en ce mot Langage : comme si l’interrogation estoit seulement comprinse en ces mots, Pourquoy n’entendez-vous point mon langage ? tellement qu’il rende tout incontinent après la raison, Pource que vous ne pouvez ouyr ma parole. Mais je pense qu'on le doit plustost lire tout d’une teneur : comme s’il eust dit, Pourquoy ma parole vous est-elle comme bar-

E- ea corail der, Me Er pré rap,

Cnar. VIIL

bare et incognue, en sorte qu’en parlant je ne proufite rien avec vous? et mesmes que vous ne daigneriez ouvrir les-aureilles pour recevoir ce que je di? Il reprend done au premier membre leur stupidité, et au second leur haine obstinée et enragée contre sa doctrine. Puis après il baïlle la cause tant de l’un que de Pautre, quand il dit qu’ils sont issus du diable. Car en interrogant, il leur a voulu oster des mains ce de quoy ils se vantoyent à tous propôs : asçavoir qu’ils estoyent induits par raison et jugement à luy résister.

4% Le père dont vous estes issus, c’est le diable. V exprime maintenant plus clairement ce qu'il avoit dit plus obscurément par deux fois : asçavoir qu’ils sont enfans du diable. Au surplus, il faut yci suppléer une antithèse : qu’ils ne pourroyent porter une telle haine au Fils de Dieu, s'ils n’avoyent pour père celuy qui est perpétuel ennemi de Dieu. Or il les appelle enfans du diable, non-seulement pource qu'ils l’'ensuyvent, mais aussi pource que par son instigation ils sont poussez à oppugner Christ. Car tout ainsi que nous sommes nommez enfans de Dieu, nonseulement pource que nous luy sommes semblables, mais aussi pource qu’il nous gouverne par son Esprit, et pource que Christ vit, et ha vigueur en nous, afin qu’il nous conforme à l’image de son Père :

aussi au contraire le diable est appelé père de ceux desquels il aveugle les entendemens, desquels il pousse les cœurs à commettre toute injustice, brief ausquels il besongne puissamment, et exerce sa tyrannie : comme on peut veoir 2 Cor. IV, 4, Ephés. IT, 2, et autres passages. Au reste, les Manichéens ont folement abusé de ce passage pour prouver leur resverie.

Car tout ainsi que quand l’Escriture nous appelle enfans de Dieu, elle ne rapporte point cela à l’origine de la substance, mais à la grâce du sainct Esprit, laquelle nous régénère en nouveauté de vie : aussi ce que dit yci Christ, n'appartient nullement à la transfusion de la substance, mais à la corruption de la nature, de laquelle le révoltement et transgression de l’homme est cause et origine. Et pourtant, quant à ce que les hommes naissent en-

fans du diable, il ne le faut point imputer à la création, mais au vice et faute du péché. Or Christ prouve cela par l'effet :

pource que de leur propre gré ils sont enclins à suyvre le diable. Z7 a esté homicide dés le commencement. H déclare quels sont ces désirs où cupiditez, et amène deux causes : asçavoir la cruauté et le mensonge, esquelles deux choses les Juifs estoyent trop semblables à Satan.

Quant à ce qu’il dit qu’il a esté homicide : il signifie qu’il a machiné la ruine à l’homme : car aussi tost que l'homme a esté créé, Satan poussé d’une meschante cupidité de nuire, employa ses forces à le destruire. Au demeurant, Christ n'entend pas yci de commencement de la création, comme si Dieu avoit mis dedans le diable l'affection de nuire : mais il condamne en Satan la corruption de nature, laquelle il a luy-mesme attirée à soy. Ce qui apparoist mieux par le second membre, où il dit qu'il n’a point persévéré en vérilé.

Car combien que ceux qui imaginent que le diable estoit mauvais de sa première nature, cherchent des subterfuges : toutesfois ces paroles démonstrent -apertement un changement en pis, et que la cause pourquoy Satan est menteur, c’est pource qu’il s’est révolté de la vérité. Ce donc qu’il est menteur, n’est pas pource que de nature il ait tousjours esté discordant à la vérité, mais pource qu'il est décheu d’icelle d’une cheute volontaire.

Ceste description de Satan nous est grandement utile, afin qu'un chacun en son endroit tasche de se donner garde de ses embusches, et quant et quant de repousser sa violence et furieuse impétuosité : car il circuit à l’entour de nous comme un lion bruyant et enragé, cherchantquelqu'un pour le dévorer : (en la première de sainct Pierre, au chapitre V, v. 8) Et il est garni de mille ruses et moyens pour tromper. D'autant plus faut-il que les fidèles soyent munis d'armes spirituelles pour combatre, et facent le guet tant plus diligemment en vigilance et sobriété.

Or si ainsi est que Satan ne puisse despouiller ceste affection maudite, il ne faut que nous-nous troublions comme d’une chose nouvelle et non accoustumée, quand nous voyons sourdre si Souvent tant d’er-

reurs : car Satan incite les siens comme soufflets pour ensorceler le monde par leurs tromperies. Et ne se faut esbahir si Satan fait de si grans efforts pour esteindre la lumière de vérité : car icelle est Ja seule vie de l'âme. Ainsi donc le principal et le plus mortel baston qu’il ait point pour faire mourir l’âme, c’est le mensonge. Or comme ainsi soit que tous ceux qui ont les yeux ouverts, voyent bien élairement aujourd’huy une telle effigie de Satan en la Papauté, il faut premièrement qu’ils se souvienent contre quel ennemi ils ont à guerroyer : et puis après qu’ils se retirent à la garnison de leur Capitaine Jésus-Christ, sous l’enseigne duquel ils bataillent. Ce qui s'ensuit incontinent après, asçavoir, Car la vérité n'est point en luy : est une contirmation prinse de l’effet : car pour autant que Satan haït la vérité, et qu’il ne la peut endurer, ains plustost est tout rempli de mensonge, nostre Seigneur Jésus recueille de cela, qu'iceluy est du tout décheu de la vérité, et entièrement destourné d'icelle. Ne nous esbahissons donc, si tous les jours il produit des fruits de son apostasie. Toutes les fois qu'il profere mensonge, il parte de son propre. Presque tous interprètent ceci en ceste sorte,

46 Qui est celuy d'entre vous qui me pourquoy ne me Croyez-vous ?

Car. VIIL.

comme si Christ disoit, Que la faute du mensonge ne compète point à Dieu, qui est autheur de la nature, ains plustost qu'elle procède de la corruption. Mais je expose plus simplement, Que c’est une chose usitée au diable, de mentir, et qw’il ne seait faire autre chose que forger des corruptions, fraudes et illusions. Toutesfois ce ne sera point mal à propos, si on recueille de ceci, que le diable ha ce vice de soy-mesme, etgjue cela luy est tellement propre, que quant et quant il l’ha par accident. Car quand Christ fait le diable autheur de mensonge, et ouvrier de mentir, il le sépare manifestement de Dieu, voire le fait tout contraire à Dieu.

Ce mot de Père, qui est après, tend à ce mesme but : car la raison pourquoy Satan est père de mensonge, c’est pource qu’il est aliéné de Dieu, en qui seul Ja vérité réside, et de qui elle descoule comme de la fontaine unique.

45 El pourtant que je di vérilé, vous ne me croyez point. I conferme la sentence précédente : car veu qu'ils n'ont nulle cause de résister, sinon d’autant que la vérité leur est odieuse et intolérable, par cela ils monstrent manifestement qu’ils sont enfans du diable.

reprendra de péché? et si je di vérité,

47 Qui est de Dieu, il oit les paroles de Dieu : et pourtant vous ne les oyez point, à cause que vous n’estes point de Dieu.

48 Adonc les Juifs respondirent, et luy dirent, Ne disons-nous pas bien que tu es Samaritlain, et que tu as le diable?

49 Jésus respondit, Je n’'ay point le diable, mais j' honore mon Père : et vous

me déshonorez.

50 Or je ne cherche point ma gloire : il y a qui la cherche, et qui en juge.

46 Qui est celuy d’entre vous qui me reprendra de péché? et si je, etc. Ceste interrogation procède d’une asseurance.

Car puis qu'il sçavoit bien qu’on ne luy pouvoit rien reprocher sinon à tort, il s’eslève par-dessus ses ennemis, Comme ayant obtenu la victoire contr’eux. Il ne dit pas toutesfois qu’il soit exempt de leurs calomnies : car combien qu’ils n’eussent aucune matière de mal parler de luy, néantmoins ils ne cessoyent de luy dire

injures et outrages : mais il entend qu’il n’y à nul crime résident en luy. Le mot Grec signifie ceci : comme nous disons Rédarguer, quand quelqu'un est tenu pour convaincu du faict. Toutesfois ceux qui pensent que le Seigneur Jésus maintiene yci sa parfaite innocence, par laquelle il a seul surmonté tous les hommes, entant qu’il estoit Fils de Dieu, se trompent grandement : car ceste défense doit estre restrainte à la circonstance de

Cuar. VIIL SUR S$.

ce passage : comme s’il disoit qu’on ne luy peut rien mettre en avant, en quoy on puisse monstrer qu'il n’ait esté fidèle serviteur de Dieu. Comme nous voyons aussi que sainct Paul se glorifie qu’il ne se sent coulpable en chose quelconque :

1 Corinthiens, IV, 4 : car cela ne s’estend point à toute sa vie, mais seulement il défend par cela sa doctrine, et maintient son Apostolat. Aucuns donc philosophent yci sans propos de la perfection de justice, laquelle convient au seul Fils de Dieu : veu qu’il n’ha autre intention que

de donner authorité à son ministère :

comme on cognoistra plus clairement par ce qui s'ensuit : car il adjouste derechef incontinent après, Sè je di vérité, etc.

Dont nous recueillons que Christ défend plustost sa doctrine que sa personne.

47 Qui est de Dieu, il oit les paroles de Dieu, et pourtant vous ne les oyez point, etc Pource que de son propre droict il peut prendre ceci pour une chose toute résolue, qu'il est Ambassadeur du Père céleste, et qu’il exécute fidèlement là charge qui lui est ordonnée, il se courrouce asprement contr’eux: Car leur impiété mestoit plus couverte, puis qu’ils estoyent si obstinez et endurcis à rejetter la parole de Dieu. Il avoit monstré qu'ils ne luy pouvoyent rien mettre en avant, qu'il n’eust enseigné purement comme de la bouche de Dieu. Il conclud donc qu’ils n’ont rien commun avec Dieu: car ils moyent point les paroles de Dieu: et laissant à parler de soy, il leur dénonce la guerre contre Dieu. Au demeurant, nous sommes enseignez par ce passage, qu'il n'y a point de signe plus évident d’un esprit réprouvé, que quand quelqu’un ne peut porter la doctrine du Seigneur Jésus, voire quand au demeurant il seroit tout reluisant d’une saincteté Angélique : comme au contraire, si nous recevons ceste doctrine d’un bon cœur, nous avons en icelle comme un seau visible de nostre élection. Car celuy qui ha la Parole, il jouit de Dieu mesme: mais . Celuy qui la rejette, il se prive de toute justice et vie. Pour ceste cause il n’y à rien que nous deussions tant craindre, que de tomber en ce jugement horrible et espovantable.

48 Ne disons-nous pas bien que tu es Samarilain, etc. Is monstrent de plus en plus combien Satan les a estourdis :

d'autant que combien qu’ils fussent plus que convaincus, néantmoins ils sont enragez, et n’ont point honte de se monstrer du tout désespérez. Au reste, combien qu'ils outragent doublement Christ, toutesfois ils ne veulent en brief dire autre chose, sinon que c’est un homme exécrable, et agité de l'esprit malin. Les Juifs estimoyent les Samaritains comme apostats et corrupteurs de la Loy : ainsi toutes fois et quantes qu’ils vouloyent rendre quelqu'un infâme, ils l’appeloyent Samaritain. Maintenant donc n’ayans point de crime plus énorme pour diffamer Christ, ils empoingnent à la volée et sans jugement cest outrage commun. Brief, nous voyons qu'ils le maudissent d’un visage effronté, comme ont accoustumé ceux qui estans forcenez comme chiens enragez, ne trouvent promptement que dire.

49 Je n'ay point le diable, mais ÿ honore mon Père, et vous me déshonorez.

Quant à ce que laissant le premier crime, il se purge seulement du second, aucuns pensent qu’il à fait cela pource qu’il n’a tenu conte de l’outrage qui avoit esté fait à sa personne, ains que seulement il entreprenoit de maintenir sa doctrine. Mais ils se trompent (selon mon jugement) car il n’est point eroyable que les Juifs ayent esté si subtils de mettre une telle différence entre la vie et la doctrine du Seigneur Jésus. D’avantage, la haine de ce nom (comme nous avons dit) venoit de là, que les Samaritains avoyent perverti la Loy par plusieurs superstitions, et pollué tout le service de Dieu, d’inventions estranges. Sainct Augustin va chercher une allégorie, Que Christ n’a point refusé d’estre appelé Samaritain, d'autant qu’il est vray gardien de son troupeau. Mais il me semble que Pintention de Christ est tout autre: car veu que les deux outrages qui luy ont esté faits, tendent à un mesme but, en repoussant l’un il les repousse tous deux. Et encore si on considère bien ceci, ils luy faisoyent plus de tort en l'appelant Samaritain, qu'en disant qu’il avoit le diable. Toutesfois (comme j’ay desjà dit) Christ se contente d’une simple

Crar. VIN.

réfutation, laquelle il emprunte d’une | que Dieu fera la vengence d’une telle in-

chose contraire, quand il afferme qu’il s’estudie à avancer l’honneur de son Père.

Car il faut nécessairement que celuy qui honore Dieu purement et droitement, soit gouverné par PEsprit de Dieu, et qu’il soit fidèle serviteur de Dieu. £t vous me déshonorez. Ce membre peut estre ainsi exposé, comme si Christ se plaignoit qu’on ne luy porte point tel honneur qu’il luy appartient, veu qu’il procure et avance la gloire de Dieu. Mais il me semble avis qu'il regarde bien plus haut: asçavoir qu'il conjoint la gloire de son Père avec la siene: comme S'il disoit, Je ne m’attribue rien en sorte quelconque, qui ne tourne à la gloire de mon Père: car sa majesté reluit en moy, et Sa puissance et son règne réside en moy. Et pourtant, quand vous me recueillez si povrement, c’est un outrage que vous faites à Dieu.

Parquoy il adjouste incontinent après,

jure. Car ils pouvoyent mettre en avant qu’il estoit ambitieux, s’il n’eust testifié qu’il n’estoit en souci de son honneur ou mespris par une affection particulière de la chair, mais entant qu’il estoit question de l’honneur ou du mespris de Dieu. Au reste, combien que xostre perfection soit bien loin de celle de nostre Seigneur Jésus, toutesfois qu’un chacun se rende asseuré que s’il s’adonne de tout son cœur à procurer la gloire dé Dieu, il trouvera que Dieu luy garde assez de louange: car nous expérimenterons tousjours que ceste sentence est véritable, Je rendray honorables ceux qui m’honorent, 4 Sam., IF, 30. Que s’il advient que non-seulement les hommes le mesprisent, mais qu’il soit tout couvert d’outrages et opprobres, qu’il attende en patience que le jour du Seigneur luise.

51 En vérité, en vérité je vous di, que si aucun garde ma Parole, il ne verra

jamais la mort.

52 Dont les Juifs luy dirent, Maintenant nous cognoissons que tu as le dia: ble. Abraham est mort, et les Prophètes : et tu dis, Si aucun garde ma Parole,

il ne goustera jamais la mort.

53 Es-tu plus grand que nostre père Abraham qui est mort? les Prophètes aussi sont morts. Quel Le fais-tu toy-mesme?

54 Jésus respondit, Si je me glorifie moy-mesme, ma gloire west rien. Mon Père est celuy qui me glorifie, duquel vous dites qu’il est vostre Dieu :

55 Toutesfois vous ne le cognoissez point : mais moy je le cognoy. Et si je di que je ne le cognoy point, je seray menteur semblable à vous: mais je le

cognoy, el garde sa Parole.

51 Æn vérité, en vérité je vous di, que si aucun garde ma Parole, il ne verra, etc. Ine nous faut douter que Christ n’en cognust aucuns en ceste troupe qui fussent curables, et d’autres aussi qui r’estoyent point contraires à sa doctrine.

Ainsi donc il a voulu estonner les meschans, la malice desquels estoit désespérée : en sorte toutesfois qu’il laissoit.aux bons matière de consolation, et attrayoit à SOy ceux qui n’estoyent pas encore perdus. Quelque chose donc que la parole de Dieu soit en horreur à la plus grande partie, toutesfois le docteur fidèle ne doit jamais estre tellement du tout attentif à rédarguer les meschans et hypocrites,

que quant et quant il ne distribue la doctrine de salut aux fidèles et enfans de Dieu : et qu'il ne tasche de son pouvoir de réduire à saine pensée ceux qui ne seront point du tout incurables. Ainsi done nostre Seigneur Jésus promet yci la vie éternelle à ses disciples : mais il requiert des disciples qui ne facent point seulement signe des aureilles, comme les asnes, Ou qui facent seulement profession de bouche d'approuver sa doctrine, mais des disciples qui soyent songneux de garder ceste doctrine comme un thrésor précieux. [] dit qu’ils ne verront point la mort: Car quand la foy vivifie l’âme de l'homme, desjà la mort ha son aïguillon

Cuar. VII. SUR S.

rebouché, et Son venin osté, en sorte qu’elle ne peut plus blesser mortellement.

52 Maintenant nous cognoissons que tu as lédiable. Abraham est mort, etc.

Vei les réprouvez persistent en leur stupidité, et les promesses ne les peuvent non plus esmouvoir que les menaces :

ainsi ils ne peuvent estre menez ni attirez à Christ. Quant à ce qu'aucuns pensent que ceux-ci tordent les paroles du Seigneur Jésus par calomnie, quand ils disent, Gouster la mort: pource que le Seigneur Jésus n’avoit pas ainsi parlé: cela ne me semble guères ferme. Plustost je pensé que les Hébrieux signifioyent une mesme chose sous ces deux façons de parler, Gouster la mort, et Veoir la mort : asçavoir mourir. Mais ils sont faux interprétateurs en ceci, qu’ils transfèrent la doctrine spirituelle de Christ, au corps.

Nul fidèle ne verra la mort: pource que les fidèles estans régénérez d’une semence incorruptible, vivent mesmes en mourant: d'autant qu’estans conjoints avec leur Chef Jésus-Christ, ils ne peuvent estre esteints par mort. Car la mort leur est un passage au Royaume céleste :

pour autant que le sainct Esprit qui habite en eux, est vie pour la justice, jusqu'à ce qu'il engloutisse ce qu’il reste de mort. Mais ceux-ci, selon qu'ils sont charnels, ne peuvent recognoisire aucune délivrance de la mort, si elle n’apparoist manifestement au corps. Et ceste maladie est trop commune au monde, que plusieurs n’estiment presque rien la grâce de nostre Seigneur Jésus, d'autant qu’ils ne estiment que selon leur sens charnel.

Afin donc que le semblable ne nous adviene, il nous faut resveiller nos entendemens, afin qu’ils apperçoyvent la vie spirituelle au milieu de la mort.

53 Es-tu plus grand que nostre père Abraham qui est mort? les Prophètes, etc. C’est-ci un autre vice, qu’ils s’efforcent d’obscureir et couvrir la gloire de Christ par la splendeur d'Abraham et des Saincts. Or toutesfois, tout ainsi que la splendeur du soleil efface la lueur des estoilles, aussi tant est grande et incomparable la clarté de Christ, qu'il faut que toute la gloire qui est és Saincts s’esvanouisse auprès d'elle. Parquoy ceux-ci

font bien iniquement et au rebours, d’opposer les serviteurs au Seigneur : et qui plus est, ils font tort à Abraham et aux Prophètes, quand ils abusent du nom d’iceux contre Christ. Mais ceste perversité a eu Cours presque en tout temps: et encore la voit-on courir aujourd’huy : asçavoir que les infidèles deschirans les œuvres de Dieu, le font comme contraire à soy-mesme. Dieu a glorifié son nom par les Apostres et Martyrs : les Papistes se forgent des idoles des Apostres et Martyrs, ausquels ils font tenir la place de Dieu. Par ce moyen ne forgent-ils point des engins par les grâces mesmes de Dieu pour mettre bas la vertu d’iceluy ?

Car que restera-il à Dieu ou à Christ, si les Saincts ont ce que les Papistes leur donnent ainsi prodigalement? Parquoy il nous faut sçavoir que tout l’ordre du Royaume de Dieu est confondu, sinon que les Prophètes, Apostres, Martyrs, e£ autant qu’il y a de Sainets, soyent hien bas au-dessous du Seigneur Jésus, afin que luy seul soit éminent. Et de faict, nous ne pouvons plus honorablement parler des Saincts, que quand nous les mettons bas au-dessous du Fils de Dieu. Mais les Papistes, quelque chose qu’ils déçoyvent les ignorans, se vantans d’estre bons serviteurs des Saincts, si est-ce toutesfois qu’ils outragent et font grand tort à Dieu et aux Saincts: d'autant que les constituans en haut lieu, ils mettent Christ au rang des autres. Et ils faillent vei doublement : premièrement, qu'ils préfèrent les Saincts en doctrine à Christ : puis après, que les revestans des despouilles du Seigneur Jésus, ils luy ostent presque toute sa vertu.

54 Si je me glorifie moy-mesme, ma gloiren'est rien. Mon Père est celuy, etc.

Avant que passer outre, etqu’il responde de ceste comparaison inique, il dit qu’il ne cherche point sa propre gloire: et par ce moyen il vient au-devant de leurs calomnies. Si quelqu'un veut faire yci ceste objection, Que Christ aussi s’est glorifié soy-mesme : il est facile dé soudre cela, asçavoir qu’il ne s’est point glorifié humainement, mais par la conduite et vertu de Dieu. Car il se sépare yci de Dieu comme par concession: comme aussi il

fait en beaucoup d’autres passages. En somme, il prononce qu'il n’appete gloire quelconque, sinon celle qui luy à esté donnée de son Père. Or nous sommes enseignez par ces paroles, que veu que Dieu glorifie son Fils, il ne souffrira point que ce que le monde l’ha en haine et mespris, demeure impuni. Cependant ces voix résonnantes du ciel, Que tous les Anges adorent et révèrent, Baisez le Fils, Escoutez-le, Que toutes gens le cherchent, Que tout genouil se ploye devant luy, Que toute chair soit abatue et humiliée, doyvent donner grand cœur à tous fidèles à porter révérence et honneur à nostre Seigneur Jésus. D’avantage, nous sommes admonestez par ces paroles, que toute la’gloire que les hommes tirent d'eux-mesmes, est chose frivole et de néant. Combien donc est l'ambition aveuele, veu que nous travaillons avec si grande anxiété pour un rien? Ayons donc devant les yeux incessamment ceste sentence de S. Paul, Celuy qui 5e loue s0Yymesme, n’est pas approuvé: mais bien celuy qui est loué de Dieu, 2 Corinth.,X, 18. Au surplus, pource que nous sommes tous’ destituez de la gloire de Dieu, apprenons à nous glorifier au seul Seigneur Jésus, entant qu’il nous fait participans de sa gloire par grâce. Duquel vous dites qu'il est vostre Dieu. I leur arrache des poings ceste fausse couverture du Nom de Dieu, qu’ils souloyent empoingner. Je sçay bien (dit-il) de quelle audace vous-vous vantez estre le peuple de Dieu: mais ce titre-là est faux, d'autant que vous ne cognoissez point Dieu. Nous apprenons aussi de ceci, quelle est la

Car. VIII.

vraye et légitime profession de la foy:

asçavoir celle qui procède d’une vraye cognoissance. Et d’où vient ceste cognoissance sinon de la Parole? Tous ceux donc qui se vantent du Nom de Dieu sans sa Parole, ne font que mentir. Cependant nosire Seigneur Jésus oppose l'asseurance de sa conscience à leur fierté, Et c’est ainsi qu’il faut que tous serviteurs de Dieu soyent disposez en leurs cœurs: asçavoir qu'ils se contentent de ceci seulement, que Dieu est de leur parti, voire quand tout le monde s’eslèveroit à l’encontre de luy. Aïnsi jadis les Prophètes et les Apostres ont eu une magnanimité invincible de courage, contre les assaux terribles de tout le monde : car ils sçavoyent bien de qui ils estoyent en- !

voyez: mais quand la ferme cognoissance de Dieu défaut, il n’y a rien qui nous soustiene.

55 Æt si je di que je ne le cognoy point, je seray menteur semblable à vous, mais, elc. Christ testilie par ceci, que la nécessité de son office le contraint à parler : car en se taisant, il trabiroit desloyaument la vérité. Voyei une belle sentence, Que Dieu se manifeste à nous, à ceste fin que nous facions confession devant les hommes de la foy que nous avons au cœur, quand il est besoin.

Car ceci nous doit grandement estonner, que ceux qui dissimulent pour acquérir la grâce des hommes, et qui renient la vérité de Dieu, ou qui la desfigurent par meschantes gloses, ne sont point seulement reprins légèrement, mais sont renvoyez avec les enfans du diable.

56 Abraham vostre père a tressailli de désir de veoir ceste miene journée :

et l'a veuë, et s’en est esjouy.

57 Les Juifs donc luy dirent, Tu n'as point encore cinquante ans, et tu as

veu Abraham ?

58 Jésus leur dit, En vérité, en vérité je vous di, devant qu Abraham fust,

je suis.

59 Adonc ils prindrent des pierres pour jetter contre luy : mais Jésus se

cacha, et sortit hors du temple.

56 Abraham vostre père à tressailli | parole ce qu’il leur avoit osté auparade désir de veoir ceste miene journée, | vant : asçavoir qu’Abraham est leur père. etc. Il leur accorde tant seulement de | Cependant il monstre combien estoit fri-

Cuar. VII. SUR S.

vole ceste objection du nom d'Abraham.

Iceluy (dit-il) n’a eu autre but toute sa vie, sinon qu’il veit fleurir mon Royaume.

Iceluy m'a désiré absent : et vous, vous me mesprisez présent. Ce que nostre Seigneur Jésus dit yci d’un seul Abraham, compète à tous les Saincts. Mais ceste doctrine ha plus de poids en la

personne d'Abraham, ee autant qu'il

st. . Quiconque donc veut estre réputé du nombre des fidèles, qu'il s’esjouisse de la présence du Fils de Dieu, comme il appartient, du désir de laquelle Abraham a esté embrasé.

Car par ce mot de Tressaillir, il exprime un véhément zèle et ardente affection.

Maintenant il faut suppléer lantithèse ou Opposition. Quand la cognoissance de Christ estoit encore si obscure, Abraham toutesfois a esté embrasé d’un si grand désir et zèle d’icelle, qu’il a préféré la jouissance d’icelle à toutes sortes de biens. Combien donc est vileine l’ingratitude de ceux qui le mesprisent, voire qui le rejettent quand il leur à esté manifestement offert? Ce mot de Journée ne

4 wrtesignifie ie pas yci éternité (comme S. Au-

gustin a pensé) mais le temps du Royaume de Christ, depuis qu’il est apparu et s’est manifesté au monde, estant vestu de chair humaine, afin qu'il accomplist l'office de Rédempteur. Mais on fait yci “une question, Comment c’est qu’Abraham a veu, mesme des yeux de la foy, la manifestation de Christ : car ceci ne convient guères bien avec Pautre sentence du Seigneur Jésus-Christ, ce semble, Plusieurs Rois et Prophètes ont désiré de veoir les choses que vous voyez, et toutesfois ne les ont point veues, Luc X, 24. Je respon que la foy ha ses degrez au regard de Christ. Par ce moyen les anciens Prophètes ont de bien loin regardé le Seigneur Jésus, comme il leur avoit esté promis, et toutesfois ils ne l'ont peu veoir comme présent, ainsi qu’il s’est familièrement et du tout rendu visible, quand du ciel il est descendu aux hommes. Au surplus, nous sommes enseignez par ces paroles, que tout ainsi que Dieu n'a point frustré lé désir d'Abraham, aussi ne permettra-il point aujourd’huy qu'aucun aspire à Christ,

sans en rapporter quelque bon fruit qui soit correspondant à son sainct désir. La cause donc pourquoy il ne donne la jouissance de soy à plusieurs, c’est que les hommes sont malins : car peu de gens le désirent. La joye d'Abraham rend tesmoignage qu’il a estimé la cognoissance du bien-heureux Royaume de Christ, comme un thrésor incomparable.

Et la fin pourquoy il est dit qu’il s’est esjouy d’avoir veu le jour ou le temps du royaume de Christ, c’est afin que nous sçachions qu'il n’a rien eu en si grande estime. Au demeurant, tous fidèles reçoyvent ce fruit de leur foy, que se contentans du seul Seigneur Jésus, auquel ils sont bien-heureux en perfection et plénitude, ils ont les consciences en repos, et joyeuses. Et de faict, nul ne cognoist Christ, comme il appartient, s’il ne luy fait cest honneur de se reposer entièrement en luy. Or les autres exposent ceci autrement, Qu'Abraham estant desjà mort, a senti la présence du Seigneur Jésus quand il est apparu homme au monde. Et ainsi is font le temps du désir et de la vision, divers. Ceci est bien vray, que la venue de Christ a esté manifestée aux saincts esprits après sa mort : pour laquelle venue attendre ils estoyent demeurez en suspens toute leur

vie : mais je ne sçay si une exposition si Luaatel me subtile € convient aux paroles de Christ. 2-"%

51 Tu nas point encore cinquante ans, et tu as veu Abraham ? Is taschent de réfuter par une chose impossible le dire de Christ, par lequel il se fait égal à Abraham, lequel toutesfois estoit mort beaucoup de centaines dans auparavant :

et cependant il n’avoit pas encore cinquante ans. Or combien que Christ n’eust encore trente-quatre ans, néantmoins ils luy donnent plus daage, afin qu’il ne semble qu’ils le prenent de trop près :

comme s'ils disoyent, Tu ne te feras pas si vieil, que tu te vantes avoir cinquante ans. Et pourtant ceux qui estiment qu’il avoit la face plus vieille que son aage ne portoit, ou qui pensent qu’il n’est yci parlé des ans qui ont leur cours entier selon le soleil, les uns et les autres se travaillent de rien. Et l’opinion de Papias qui dit que Christ a vescu plus de

quarante ans, ne doit estre aucunement receue,

58 En vérilé, en vérité je vous di, devant qu'Abraham fust, je suis.

Pource que les incrédules ne jugent que selon le regard charnel, Christ remonstre qu'il ba en soy quelque chose beaucoup plus grande et plus haute que l'apparence bumaine, laquelle est cachée au sens charnel, et ne peut estre regardée que des yeux de la foy : selon ceste raison il a peu estre veu des saincts Pères, voire auparavant qu'il fust manifesté en chair.

Toutesfois il use d’autres mots, Devant qu Abraham fust (dit-1) je suis. Mais après ces paroles il se met hors du nombre commun des hommes, et il s’attribue une vertu plus qu'humaine : asçavoir céleste et Divine, le sentiment de laquelle a esté espandu depuis le commencement du monde jusques à tous siècles. On pourroit toutesfois exposer ces paroles en deux sortes. Car il y en à aucuns qui pensent que ceci compète simplement à la Divinité éternelle de Christ : et le comparent à ce passage de Moyse, où il dit, Je suis qui je suis, Ex., IE, 44. Mais de ma part, je lesten bien plus loin : d’autant que la vertu et grâce de Christ, entant qu’il est Rédempteur du monde a esté commune à tous aages. Ceci donc convient avec ce que dit l’Apostre aux Hébrieux, XIE, 8, Christ qui a esté hier, et est aujourd’huy, est celuÿ mesme éternellement. Car il semble bien que le fil du texte requiert que nous disions ainsi.

I avoit remonstré ci-dessus qu'Abraham avoit désiré son jour d’un grand zèle et ardente affection. Pource que cela estoit du tout incroyable aux Juifs, il adjouste qu’il estoit mesme dés lors. Au surplus, ce ne sera point une assez ferme reddition de cause, si nous n’entendons que desjà dés lors il a esté recognu pour le Médiateur, par lequel Dieu deust estre appaisé. Toutesfois ce que la grâce du Médiateur a eu vigueur de tout temps, cela dépendoit de sa Divinité. Par ce moyen ceste sentence de Christ contient

Car. VIIL un tesmoignage excellent de son essence Divine. Il nous faut aussi noter ceste forme solennelle de faire serment, Zn vérité, en vérilé. Et je ne rejette point ce que Chrysostôme pense que le verbe du temps présent emporte quelque poids :

car il ne dit pas, J’estoye, où j’ay esté :

mais Je suis : signifiant par cela un mesme estat depuis le commencement jusques à la fin. Et il ne dit point, Devant qu'Abraham fust : mais, Devant qu'il fust fait : luy attribuant commencement.

59 Adonc ils prindrent des pierres pour jetier contre luy : maïs Jésus se cacha, etc.X\est bien facile à croire qu'ils ont fait cecicomme si Christ deust estre lapidé selon le commandement de la Loy.

Dont nous pouvons recueillir combien est grande et desbordée la forcénerie d’un zèle inconsidéré : Car d’un costé il n’y a point d’aureilles pour cognoistre de la cause : et d'autre part les mains sont armées à meurtres et homicides. Au reste, je ne doute point que Christ ne se soit délivré de leurs mains par sa vértu secrète, toutesfois sous espèce d’humilité. Car il n’a pas voulu clairement monstrer sa Divinité, ne faire qu’il te laissast quelque lieu à l’infirmité hummaine.

Quant à ce qu’on lit en quelques exemplaires, Que Jésus passa ainsi par le milieu d'eux : Erasme n’ha point tort de penser que ceci a esté pris du quatrième chapitre de sainct Luc, et qu'on Pa transposé yei. Ceci aussi est bien digne d’estre noté, que ces malheureux Sacrificateurs et Scribes, après avoir chassé Christ, auquel toute plénitude de Divinité habite, se maïntienent en possession du temple extérieur : mais ils sont grandement abusez, quand ils pensent avoir un temple où Dieu n’est point habitant. Voylà comment en fait.le Pape aujourd’hny avec tous ses gens. Après qu’ils ont chassé Christ, et par ce moyen profané son Eglise, ils se glorifient follement d’un faux visage d’Eglise.

Caar. IX.

SUR S. JEHAN

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