‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 21 sur 113 · TT · texte numérisé non relu

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touppe les aureilles, en sorte que nous ne daignions ouir ceux qui nous admonestent pour nostre proufit. Et il advient bien souvent que Dieu choisit tout à propos des personnes viles et contemptibles pour nous enseigner et admonester, afin que nostre hautesse soit par ce moyen dontée. Æt le jettèrent hors. Combien qu’il se peut bien faire que ces Rabbins orgueilleux ayent jetté ce povre homme hors du Temple par impétuosité, néantmoins il me semble que lEvangéliste a voulu dire autre chose, Asçavoir qu’ils l'ont excommunié, et que par ce moyen son déchassement a esté couvert d’une apparence de droict. Et ceci convient mieux à la déduction du texte: car si seulement ils Peussent jetté hors par outrage, cela n’eust point esté de si grande importance, que le bruit en fust venu jusques à Christ. Maintenant de ce que Christ entendit qu'ils l’'avoyent jetté hors, je conjecture par cela qu'ils y ont procédé solennellement, comme en une chose de grande conséquence. Au surplus, nous sommes enseignez par cest exemple, combien les excommunications des ennemis de nostre Seigneur Jésus- Christ sont frivoles, et combien peu on les doit craindre. Si nous sommes chassez d’une compagnie où Jésus-Christ règne, voylà alors vrayement un jugement horrible jetté sur nous, d'autant que nous sommes livrez à Satan, pource que nous sommes bannis du Royaume bien-heureux du Fils de Dieu. Mais au contraire, nous devons fuyr de nostre bon gré du lieu où Jésus-Christ ne préside point par sa parole et par son S. Esprit, voire quand personne ne nous en jetteroit hors :

tant s’en faut que nous devions craindre ce jugement orgueilleux et tyrannique, par lequel les meschans s’eslèvent orgueilleusement contre les serviteurs de Christ.

35 Et l'ayant trouvé luy dit, Croistu, etc. S'il eust esté retenu en la Synagogue, il y avoit danger qu’il ne se fust petit à petit aliéné de Christ, et que finalement il ne se fust plongé en une mesme ruine avec les meschans, Maintenant qu’il va çà et là hors du Temple, Christ le rencontre, et en lieu que les Sacrificateurs

SUR S. JEHAN

l’avoyent chassé, il le recueille et reçoit à soy, et le redresse après qu’il à esté abbatu, et luy présente la vie, en lieu qu’il estoit destiné à la mort. Nous avons expérimenté cela mesme de nostre temps :

car quand le docteur Martin Luther, et autres semblables reprenoyent du commencement les plus lourds abus du Pape, à grand’peine avoyent-ils tant soit peu gousté que c’estoit de la pureté de la religion Chrestienne: mais depuis que le Pape eut jetté ses foudres contr’eux, et qu'il les eut chassez de la synagogue Romaine par ses bulles espovantables, Christ leur baïlla la main, et se manifesta entièrement à eux. Ainsi, il ne nous est rien meilleur que d’estre bien loin des ennemis de l'Evangile, afin qu’iceluy approche plus près de nous. Crois-tu au Fils de Dieu ? 1 parle à un Juif, qui avoit esté dés son enfance instruit en la doctrine de la Loy, et qui avoit apprins que Dieu avoit promis Le Messias. Ceste interrogation donc vaut autant comme si Jésus- Christ l’exhortoit de suyvre le Messias, et de s’addonner à luy. Combien qu’il use d’un nom plus honorable qu’on n’avoit accoustumé alors: car on n’estimoit le Messias sinon Fils de David.

36 Et qui est-il, Seigneur, afin que, etc. Il appert par la response de l’aveugle, que combien qu’il ne cognust encores rien certainement ou clairement de Christ, toutesfois il s’est monstré prompt et docile. Il dit donc, Qui est-il, afin que je croye en luy? C'est-à-dire, Aussi tost qu’il m’aura esté monstré, je suis prest de le recevoir. Toutesfois il faut noter que l’aveugle veut estre enseigné de Christ, comme d’un Prophète, il avoit desjà ceste persuasion, que Christ estoit envoyé de Dieu, parquoy ce n’est point à la volée qu'il soumet sa foy à la doctrine d’iceluy.

37 Tu l’as veu, et c'est celuy qui parle, etc. L’aveugle, n’a peu par ces paroles de Jésus-Christ estre eslevé plus haut qu'à une bien petite et froide portion de la foy : car le Seigneur ne fait aucune mention de sa vertu, ne pour quelle fin il à esté envoyé du Père, ne de ce qu’il a apporté aux hommes : toutesfois c’est-ci le principal de la foy, que nous

sçachions que nos péchez sont effacez par le sacrifice de sa mort, et que par iceluy nous sommes réconciliez à Dieu :

avec ce que sa résurrection est le triomphe de la mort vaincue : que nous sommes renouvelez par son Esprit, afin qu’estans morts à la chair et au péché, nous vivions à justice : qu’il est nostre Médiateur unique: que son Esprit est l’arre de nostre adoption: finalement, que toutes les parties de la vie éternelle consistent en luy. Mais il faut bien dire, ou que l’Evangéliste ne récite pas tout le propos qu’a tenu Jésus-Christ, ou bien qu’il signifie seulement que cest homme aveugle s’est addonné à Christ, afin que dores- ‘ enavantilcommençast à estre l’un de ses disciples. De moy, je ne doute point que le Seigneur Jésus n’ait voulu estre recognu de luy pour le Christ, afin que de ce commencement de foy, il l’amenast puis après à une plus plene cognoissance de foy.

38 Lors il dit, J'y croy, Seigneur : et l'adora. On peut demander si l’aveugle a honoré ou adoré Christ comme Dieu. Le mot duquel use PEvangéliste, ne signifie autre chose que monstrer en ployant le genouil, où par autres signes, la révérence ou service qu'on veut faire à quelqu’un. Quant à moy, il me semble qu’il dénote yci quelque chose non accoustumée. Asçavoir que l’aveugle porta beaucoup plus grand honneur à Christ, qu’il n’eust fait à un homme simple, ou mesme à un Prophète. Toutesfois je ne pense point que pour lors il ait jusques-là proufité, qu’il sceust que Christ fust Dieu manifesté en chair. Que veut donc dire ceste adoration ? Comme ainsi soit que cest aveugle fust persuadé que Jésus-Christ estoit Fils de Dieu, il s’est prosterné devant luy, comme estant ravi en admiration, et hors de soy.

39 Je suis venu en ce monde pour exercer jugement, etc. Ce mot de Jugement ne peut estre simplement prins en ce passage pour la punition qui est envoyée aux infidèles et aux contempteurs de Dieu: car il s’estend jusques à la grace d'illumination. Jésus-Christ donc parle du jugement, pour autant qu’il renet en bon ordre les choses confuses et

Cnar. IX.

dissipées. Toutesfois il signifie que ceci se fait par un conseil admirable de Dieu, et contre le sens commun des hommes.

Et de faict, la raison humaine ne juge rien moins raisonnable que ceci, asçavoir que ceux qui voyent, soyent rendus aveugles par la Lumière du monde. Ceci donc est un des secrets jugemens de Dieu, par lesquels il abbat Porgueil des hommes. Or il nous faut noter que cest aveuglement duquel il est fait yei mention, ne procède pas tant de Christ, que du vice des hommes. Car à parler proprement, il n’aveugle jamais homme de sa nature: mais pource que les réprouvez ne désirent rien mieux que d’esteindre la lumière d’iceluy, il faut nécessairement que les veux lesquels ils ont infectez de malice et perversité, soyent esblouis par la lumière qui leur est offerte. En somme, veu que le Fils de Dieu est naturellement la Lumière du monde, il ha ceci par accident, qu’aucuns sont faits aveugles par son adyénement. Toutesfois on peut encores yei faire une autre question, Veu que tous hommes en général sont condamnez d’aveuglement, qui sont ceuxci qui voyent ? Je respon à cela, qu’il parle par ironie, comme disant, Je vous accorde qu’il soit ainsi : car combien que les incrédules ayent les yeux crevez, toutesfois ils pensent veoir bien clair, et qu'ils ont la veuë bien aiguë, et estans enflez de ceste vaine et orgueilleuse confiance, ne daigneroyent ouir Dieu. D’avantage, hors Christ la sapience charnelle ha une fort belle apparence : car le monde n’appréhende point que c’est d’estre vrayement sage. Ainsi donc, ceux voyent (dit nostre Seigneur Jésus-Christ) qui se décevans eux-mesmes, et les autres, sous une folle et vaine fiance de sagesse, sont conduits par leur propre sens, et ont leurs vaines imaginations pour une grande sagesse.

Or telle manière de gens sont rendus aveugles aussi tost que le Fils de Dieu apparoist en la splendeur de son Evangile, non-seulement pource que leur folie, qui estoit au paravant cachée és obscuritez d’infidélité, est descouverté, mais pource qu’estans plongez en plus profondes ténèbres par juste vengence de Dieu, ils perdent ce bien peu de reste de je ne

Cuar. IX. SUR S$.

sçay quelle lumière qu’ils avoyent. Il est bien yray que nous naissons tous aveugles, néantmoins il y à encores quelques estincelles reluisantes en ceste perversité ou corruption de nature, en sorte que les hommes diffèrent des bestes brutes.

Maintenant, si quelqu'un enflé de la confiance orgueilleuse de son sens, refuse de s’'assujetir à Dieu, il semblera bien sage, mais ce sera hors Christ, et la clarté du Fils de Dieu l’affolira. Car lors la vanité de l’entendement humain commence à apparoistre, quand la sapience céleste est mise en avant. Au surplus, Jésus- Christ a voulu exprimer quelque chose plus grande par ces paroles, comme jay desjà touché. Car les hypocrites ne résistent pas ainsi opiniastrement à Dieu, quand Christ n’a point encore commencé à reluire, mais aussi {ost qu’ils ont veu la lumière approchée, ils s’eslèvent contre Dieu à guerre ouverte, et comme à enseigne desployée. Ceste perversité donc et ingratitude fait qu’ils sont doublement aveugles, et Dieu leur crève les yeux par ‘une juste vengence, voire les yeux qui estoyent desjà aveuglez. Or nous entendons maintenant quelle est la somme de ce passage, Asçavoir que Christ est venu au monde pour ouvrir les yeux aux aveugles et pour mettre hors du sens ceux qui pensent estre bien sages. En premier lieu, il fait mention de lillumination, pource que c’est la propre cause de son advénement : car il n’est point venu pour jugerlemonde, mais plustost pour sauver

. ce qui estoit perdu. Comme quand saint

Paul dit (2 Corinthiens, X, 6) qu’il ha la vengence preste contre tous rebelles : il adjouste quant et quant, que ceste puni-

tion aura lieu quand les fidèles auront ac-

compli leur obéissance. Et ceste vengence ne se doit restraindre à la personne de Jésus-Christ, comme s’il ne faisoit point ordinairement le semblable par les ministres de son Evangile. Cela nous doit faire d'autant plus diligemment garder que nul de nous n’attire sur soy ceste punition horrible, par une folle et outrecuidée opinion de sapience. Mais expérience monstre combien est véritable ceste sentence de Christ. Car nous en voyons plusieurs qui sont frappez d’un esprit d'avertin et

de fureur, et non pour autre raison, sinon qu’ils ne peuvent porter la venue du Soleil de justice. Adam vivoit, et avoit la vraie lumière d'intelligence quand il perdit ce Divin bien; en appetant de veoir plus qu'il ne luy estoit permis. Maintenant, si estans plongez en aveuglement, et ainsi humiliez et abbatus par le Seigneur, toutesfois nous-nous plaisons encore en nos ténèbres, et nous opposons nostre sens estourdi et phrénétique contre la Sapience céleste, il ne se faut point esbahir si la vengence de Dieu se rengrége, en sorte que nous soyons faits doublement aveugles. De ceste mesme peine ont esté jadis sous la Loy punis les meschans et infidèles : car Isaïe est envoyé au peuple ancien pour l’aveugler, afin qu’en voyant il ne voye point : Aveugle le cœur de ce peuple, et estouppe ses aureilles, etc. (Isaïe, VI, 10). Mais d’autant plus que la splendeur de la lumière Divine s’est monstrée plenement en Jésus.

Christ qu’elle n’a pas fait és Prophètes, tant plus aussi faloit-il que cest exemple d’aveuglement fust clairement manifesté et apperceu. Comme aujourd’huy la plene lumière de l'Evangile fait venir les hypocrites en une extrême rage.

40 Aucuns des Pharisiens qui estoyent avec luy, ouyrent cela, etc. Hs se sentirent tout soudain navrez de ce que Jésus-Christ avoit dit, et toutesfois il semble qu’ils ne fussent point des plus malins : car les ennemis ouverts de Jésus- Christ l’avoyent en telle horreur, qu’ils ne se fussent pour rien adjoints avec luy.

Mais ceux-ci prenoyent bien le loisir d’escouter Jésus-Christ, toutesfois sans fruit quelconque, d'autant que nul n’est disciple idoine de Jésus-Christ, s’il ne s’est despouillé soy-mesme, et ceux-ci estoyent encore bien loin de ce but. Au demeurant, ces Pharisiens-ci ont fait ceste interrogation par courroux, pource qu'ils pensoyent qu’on leur faisoit tort de les mettre au rang des aveugles : par laquelle ils monstrent bien aussi un mespris arrogant, et contemnement orgueilleux de la grâce de Christ, voire avec une mocquerie impudente : comme s'ils disoyent, Tu ne pourras donc acquérir bruit, sans que nous soyons mis en 0p-

probre ? Ceci est-il à supporter, que tu t’acquières los et honneur en nous outrageant? Or quant à ce que tu promets une nouvelle lumière aux aveugles, nous te la quittons, et va’en avec ton bénéfice : car nous ne voulons point que tu nous illumines, nous récompensans de ce beau guerdon, que tu gaignes ceci sur nous, que nous ayons esté aveugles jusqu’à présent. Nous voyons par ceci qu’il y à tousjours de l’orgueil en l’hypocrisie, et qu’elle est tousjours plene de venin.

L’orgueil se monstre en ce qu’ils se contentent d’eux-mesmes, et ne veulent que rien leur soit osté: et le venin, en ce .qu'ils s’aigrissent et murmurent contre Christ, d'autant qu’il a descouvert leur maladie, comme s’il les avoit griefvement blessez. De là vient le contemnement de Cbrist, et de la grâce qu'il offre. Ce mot Aussi, ha quelque véhémence. Car ils signifient que quand tous les autres seroyent aveugles, toutesfois que c’est chose fort indigne qu’ils soyent mis au rang commun des autres. C’est un vice qui est trop familier à ceux qui sont éminens par-dessus les autres, qu’ils sont tellement enyvrez d’orgueil, que presque ils oublient qu’ils soyent hommes.

AA Si vous estiez aveugles, etc. Ces paroles peuvent estre exposées en deux sens, ou que l'ignorance pourroit amoindrir les fautes en quelque sorte, sinon qu’estans plenement convaincus, ils ba-

Car. X.

taillassent de propos délibéré contre la vérité : ou qu’il y auroit espérance que la maladie de leur ignorance pourroit estre guarie, moyennant qu’ils cognussent leur mal. Le premier sens est confermé par les paroles de Christ, lesquelles nous verrons ci-après au quinzième chapitre, quand il dit, Si je n’estoye venu et si je n’eusse parlé à eux, ils n’auroyent point de péché. Maïs pource qu’il s’ensuit yei en ia déduction du texte, que ceux-ei disent qu’ils voyent, afin que les antithèses soyent correspondantes l’une à Pautre, il semble bien que ceci convient mieux, si nous exposons que celuy est aveugle, lequel cognoissant son propre aveuglement, cherche remède pour guarir son mal. En ceste sorte la somme sera telle, Si vous recognoissiez vostre mal, il ne seroit pas du tout incurable, mais maintenant vous demeurez désespérez, pource que vous pensez estre bien sains. Quand il dit, que ceux qui sont aveugles n’ont point de péché, cela n’excuse point l’ignorance, comme si elle estoit innocente, et hors de toute condamnation : il signifie seulement qu'on peut guarir facilement la maladie quand on la sent. Car quand un homme aveugle aspire à sa délivrance et guarison, Dieu est prest pour baïller secours : mais ceux lesquels ne sentans leur mal mesprise la grâce de Dieu, s sont incurables.

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