‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 23 sur 113 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

À Or il y avoit un homme malade, appelé Lazare, de Béthanie, de la bourgade de Marie et de Marthe sœur d'icelle.

2 Et Marie estoit celle qui oignit d'onguent le Seigneur, et essuya les pieds d'iceluy de ses cheveux, de laquelle le frère Lazare estoit malade. |

3 Ses sœurs donc envoyerent vers luy, disans, Seigneur, voyci, celuy que tu

aimes, est malade.

4 Jésus ayant ouy cela, dit, Ceste maladie n’est point à la mort, mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par icelle. 5 Or Jésus aimoil Marthe, et sa sœur, et Lazare.

6 Æt après avoir ouy qu'il estoit malade, il demeura deux jours au lieu

mesme où il estoit.

7 El après cela il dit à ses disciples, Allons derechef en Judée. 8 Les disciples luy disent, Maistre, les Juifs cherchoyent w'aguères à te

lapider, et tu y vas encore?

9 Jésus respondit, N'y a-il point douze heures au jour? Si aucun chemine de jour il ne choppe point, car il voit La lumière de ce monde : i 10 Mais sè aucun chemine de nuict, ü choppe, car il n y a point de lumière

en luy.

À Or ily avoit un homme malade, appelé Lazare, de Béthanie. V’Evangéliste récite maintenant une autre histoire, laquelle’ contient un ‘miracle bien digne

de mémoire sur tous autres. Car oûtre ce que Christ a monstré une singulière espreuve de sa vertu Divine en ressusci-

tant le Lazare, il nous à quant et quant

noce: SORT

Car. XI. SUR S.

mis devant les veux une vive image de la résurrection que nous attendons, et ç’a esté comme la conclusion et dernière closture : car le temps de sa mort estoit desjà prochain. Il ne se faut donc point esbahir s’il a fait principalement reluire sa gloire en ceste œuvre-là, veu qu'il vouloit que la mémoire d’icelle fust vivement imprimée és cœurs des siens, afin que ce fust un seau de toutes les choses précédentes. Christ avoit bien ressuscité d’autres morts, mais maintenant il monstre la grandeur de sa puissance en une charongne puante. Or nous observerons en temps et lieu les circonstances qui servent à célébrer la gloire de Dieu en ce miracle. Quant à ce qui est dit, que Lazare estoit de Béthanie, de la bourgade de Marie et de Marthe, il est facile à croire que ceci est exprimé, pource que Lazare n’avoit pas si grand bruit entre les fidèles que ses sœurs: car ces saincies femmes avoyent accoustumé de héberger le Seigneur Jésus: comme on peut veoir par S: Luc, chapitre X, v. 38. Ç’a esté yci une faute trop lourde, que les moines et autres caphars sous la Papauté, d’une bourgade ou petite ville ou village, en ont fait un chasteau. Ils ont monstré aussi une semblable ignorance, en imaginant que ceste Marie sœur de Lazare estoit ceste femme de meschante vie, de laquelle S: Luce fait mention au chap. VIE, v. 37.

La cause de leur erreur est procédée de lonction ou perfum: voire, comme s’il n’estoit assez notoire que Christ à esté oinct par plusieurs fois, et mesme en divers lieux. La femme pécheresse de laquelle parle sainct Luc au chapitre susdit, a oinct Christ en Jérusalem, où elle habitoit: mais Marie a fait le semblable depuis en Béthanie, qui estoit son village ou sa bourgade. Or le temps passé duquel use l'Evangéliste, Qui oîgnit, ne se doit rapporter au temps du faict duquel il traitte maintenant, mais au temps auquel il escrivoit : comme s’il disoit, C’est ceste Marie laquelle a depuis espandu l’onguent, pour lequel y eut murmure entre les disciples.

3 Ses sœurs envoyérent vers luy, disans, l’oyci, celuy que tu aimes est malade. Voyci un message bien brief: mais

cependant il est tel que Christ pouvoit bien recueillir que c’est que vouloyent les deux sœurs: car sous ceste complainte elles donnent à entendre honnestement et modestement, qu’elles le supplient de leur assister. Vray est qu’une plus longue forme d’oraison ne nous est point défendue : toutesfois le principal est de desployer devant Dieu nos solicitudes, et tous les maux qui nous tormentent, nous remettans du tout à Iuy, afin qu’il nous envoye quelque bon remède. Voylà comme ces femmes en font avec Christ: elles luy déclarent familièrement leur mal, et de là attendent quelque bon allégement.

Il nous faut aussi noter que de l'amour de Christ elles conçoyvént une asseurance d’impétrer aide. Et ceci est la règle perpétuelle de bien prier: car là où est l’amour de Dieu, là aussi il y a secours certain tout prest et avec effect, pource qu’il ne se peut faire qu'il délaisse celuy qu’il aime.

4 Jésus ayant ouy cela dit, Ceste maladie n’est point à la mort, etc. I a voulu par ceste response contenter ses disciples, afin que cela ne les faschast point, de veoir qu’il ne se donnoit autrement peine du danger de son ami. Ainsi donc, afin que cependant ils ne soyent en anxiété de la vie de Lazare, il dit que sa maladie n’est point mortelle; et qui

plus est, il promet qu’il y aura nouvelle

matière de gloire pour soy. Au reste, combien que Lazare soit mort de ceste maladie, toutesfois pource que bien tost après Christ luy a rendu la vie, regardant ceste fin, il dit que la maladie n’est point à la mort. L'autre membre, pour la gloire de Dieu : n’est pas mis tellement à l’opposite de la mort, comme si cest argument avoit tousjours lieu : “ar nous sçavons que quand mésmes les réprouvez meurent, la gloire de Dieu ne reluit pas moins en leur ruine, qu’au salut des fidèles: mais Christ a proprement entendu en ce passage la gloire de Dieu, laquelle éstoit conjointe avec son office. O:

és miracles de Christ n’est point apparue une vertu et puissance de Dieu plene d’espovantement et de rigueur, mais de douceur et bénéficence. Parquoy quand il dit qu’il n’y a point danger de mort, là

où il veut manifester la gloire de son Père et la siene, il nous faut considérer à quel propos et à quelle fin le Père l’a envoyé: asçavoir pour sauver, et non point pour destruire. Aussi ceste façon de parler, pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié, emporte grand poids : car nous recueillons de cela que Dieu veut estre tellement recognu en la personne de son Fils, que toute la révérence qu’il requiert qu'on porte à sa majesté soit attribuée au Fils. Et pourtant les Tures et les Juifs ont beau dire qu'ils servent Dieu : mais ce n’est que menterie, puisqu'ils blasphèment contre Christ: mesme qui plus est, cela n’est autre chose que S’efforcer d’arracher Dieu de soy-mesme.

5 Or Jésus aimoit Marthe, et sa sœur, et le Lazare. Ces choses sembloyent bien estre répugnantes, que Christ demeure deux jours outre le Jourdain, comme s’il n’æust tenu conte de la vie de Lazare, et que nonobstant il soit dit qu’il l’aime et ses sœurs : car veu qu’amour engendre solicitude, il devoit incontinent accourir. Or puis que Christ est le miroir unique de la grâce et bonté Divine, nous sommes enseignez par ce sien retardement, qu’il ne faut point estimer l'amour de Dieu par lestat que nous voyons devant nos yeux. Estant prié, il diffère souventesfois son aide, ou afin qu'il aiguise d'avantage l'affection et ardeur de prier en nous, ou bien afin qu'il exerce nostre patience, et quant et quant nous accoustume à obéissance. Que les fidèles implorent donc tellement l’aide de Dieu, que quant et quant ils apprenent à suspendre leurs désirs, si quelque fois il advient que Dieu ne desploye pas sa main si tost qu’il semble que la nécessité le requiert: car quelque chose qu’il tarde, néantmoins il ne dort jamais, et n’oublie jamais les siens. Cependant asseuronsnous qu’il veut que tous ceux qu’il aime SOyent Sauvez.

7 Et aprés cela il dit à ses disciples, Allons derechef en Judée. I monstre maintenant qu’il avoit soin de Lazare, lors que les disciples pensoyent qu’il leust mis en oubli: ou pour le moins qu’il eust les autres choses en plus grande

Cuar. XI.

recommandation que la vie de Lazare. Il les exhorte donc de traverser le Jourdain et aller en Judée.

8 Maistre, les Juifs cherchoyent n’aquères à te lapider, etc. Quant à ce que ses disciples le destournent de ce faire, paraventure ne le font-ils pas tant pour Pamour de luy, que pour leur propre regard, d'autant que chacun d'eux craind sa peau: comme aussi le danger estoit commun à tous. Comme ainsi soit donc qu’ils fuyent la croix, et ont honte de le confesser, ils mettent en avant le plus beau, Qu'ils ont soin de leur maistre.

Ceci mesme advient tous les jours à beaucoup de gens. Car ceux qui pour crainte de la croix déclinent de faire leur devoir, attirent de tous costez des subterfuges de diverses façons pour couvrir leur délicateté, afin qu’il ne semble qu’ils fraudent Dieu de l’obéissance qu’ils luy doyvent, qu’ils n’ayent juste occasion de ce faire.

9 N'y a-il pas douze heures au jour ?

Si aucun chemine de jour, etc. On a exposé ce passage en diverses sortes. Ce qu'aucuns ont pensé qu'il est monstré par ces paroles que les cœurs des hommes sont muables, en sorte qu’ils prenent quelque fois à chacune heure un nouveau et divers conseil, est trop loin de lintention de Christ. Et certes je n’eusse daigné le réciter si on n’en eust fait un proverbe commun. Contentons-nous donc du naturel et simple sens. En premier lieu on voit yei que Christ emprunte une similitude du jour et de la nuit. Car si quelqu'un chemine de nuit, il ne se faut esbabir s’il choppe ou s’il s’esgare souventesfois, voire s’il tombe : mais la clarté du soleil monstre le chemin du jour, afin qu’on ne rencontre aucun danger. Or la vocation de Dieu nous est comme la clarté du jour, laquelle ne permet point que nous-nous fourvoyons, ou que nous choppions. Et pourtant quiconque obéit à la parole de Dieu, et n’entreprend rien que selon son ordonnance et commandement, il aura aussi Dieu qui le conduira et guidera du ciel: et en ceste confiance il se peut seurement et hardiment mettre en chemin : car (comme il est dit au Pseaume XCI, v. 411) quiconque chemine

Car. XI. SUR S.

en ses voyes, il a les Anges pour ses gardiens, et sous leur conduite il est asseuré, et en seureté de ne heurter point son pied à la pierre. Christ donc s'appuyant hardiment sur ceste aide, ne fait difficulté d'aller en Judée, et ne craint point d’estre lapidé : car il ne faut pas craindre de se fourvoyer, quand Dieu faisant office de soleil, va devant pour nous guider et esclairer, et pour gouverner nostre alleure. Il nous est monstré par ces paroles, que toutes fois et quantes que les hommes s’abandonnent à leurs propres conseils, sans vocation de Dieu, toute leur vie n’est qu'une course vagabonde et fourvoyée : et que ceux mesmes qui pensent estre bien sages, quand ils n’interroguent point la bouche de Dieu, et n’ont son sainct Esprit pour président et gouverneur de toutes leurs opérations, sont aveugles, errans en ténèbres : que c’est-ci la seule bonne et droite voye, quand estans bien certains de la vocation Divine, nous avons tousjours Dieu devant nos yeux pour nostre guide. Après ceste règle d’instituer et former nostre vie, s'ensuit une certaine fiance d’une bonne et heureuse issue: car il ne se peut faire que Dieu ne gouverne heureusement. Et ceste cognoissance nous est plus que nécessaire : car à grand’peine peuvent les fidèles remuer le pied, que Satan ne leur mettre en avant tout soudain dix mille empeschemens : il leur propose çà et là divers dangers, et machine en toutes sortes de leur fermer le chemin. Mais quand le Seigneur nous invite à cheminer, comme allumant sa lanterne devant nous, il nous faut cheminer de

grand courage, voire quand les chemins seroyent assiégez de mille morts. Car il ne nous commande jamais de marcher, que quant et quant il n’adjouste la promesse pour nous donner bon courage, afin que nous-nous persuadions asseuréement que tout ce que nous entreprendrons selon son commandement, nous apportera une bonne et heureuse issue.

C’est-ci nostre chariot, auquel quiconque se retirera, ne sera jamais abbatu de lasseté. Il y a bien plus: quand les obstacles seroyent si difficiles que nous n’v pourrions passer par chariot, toutesfois es- {ans garnis de ces ailes, nous trouverons tousjours quelque issue, jusques à ce que nous soyons parvenus au but. Non pas qu’il n’adviene quelque adversité aux fidèles: mais pource que les adversitez leur sont aides à salut. La somme est Que les yeux de Dieu seront tousjours attentifs à garder ceux qui seront songneux de se gouverner par luy. Nous recueillons d'avantage de ceci, que toutes fois et quantes que les hommes ne tenans conte de la parole de Dieu, et passans outre, se laschent follement la bride, et entreprenent ce qui leur semble bon, tout le cours de leur vie est maudit du Seigneur: et que la vengence est tousjours appareillée pour punir leur audace et/appétit aveugle. Au reste, Jésus-Christ partit veile jour en douze heures à la façon ancienne : car combien que les jours soyent plus grans en esté, et plus petis en hyver, toutesfois ils avoyent tousjours douze heures de jour, et douze heures de nuit.

AA Jl dit ces choses : et puis après leur dit, Lazare nostre ami dort : mais

y vay pour l'esveiller.

12 Adonc ses disciples dirent, Seigneur, s’il dort il sera quari. 13 Or Jésus avoit dit cela de la mort d'iceluy : et ils pensoyent qu'il parlast

du dormir du sommeil.

14 Et pourtant lors Jésus leur dit ouvertement, Lazare est mort : 15 Et suis joyeux pour l'amour de vous, que je n'y estoye point, afin que

vous croyez. Mais allons à luy.

16 Adonc Thomas (qui est à dire Gemeau) dit à ses compagnons disciples, Allons y aussi, afin que nous mourions avec luy. A7 Jésus donc veint, et le trouva qu’il avoit desjà esté quatre jours au sé-

pulchre.

11 Nostre ami dort, mais jy vay

pour lesveiller. Pource qu'il avoit dit ci-dessus que la maladie de Lazare n’estoit point mortelle, afin que les disciples ne fussent par trop troublez de veoir ce qu’ils n’attendovent point, il déclare aussi maintenant qu'il est mort, et quant ef quant leur donne espérance qu’il ressuscitera. Cependant il y a une merveilleuse ignorance en eux, en ce qu'ils pensent que Christ ait parlé du somne. Car combien que ce soit une façon de parler par métaphore ou similitude, toutesfois elle est si commune et fréquente en l’Escriture, qu’elle devoit estre familièrement cognue de tous les Juifs.

A2 Seigneur, s'il dort il sera guari.

En répliquant que le dormir ou somne est salutaire et proufitable à Lazare, ils taschent par ce moyen de destourner obliquement Christ d'aller là : et nonobstant ils ne le font point par astuce, comme faisans semblant de n’entendre point ce que Christ dit, et voulans tourner ses paroles à leur proufit : mais pource qu’ils pensoyent qu’il eust parlé du somne, ils empoingnent volontiers ceste occasion de fuir le danger. Sainct Augustin et beaucoup d’autres après luy, philosophent subtilement sur ce mot de Dormir : asçavoir que la raison pourquoy il est transféré à la mort, c’est pource qu’il est aussi facile à Dieu de ressusciter les morts, qu’il nous est facile de resveiller ceux qui dorment.

Mais on peut bien recueillir de l’usage perpétuel de lPEscriture, que Christ na aucunement pensé à cela. Et mesmes veu que les autheurs profanes transfèrent coustumièrement ce mot de Dormir, à la mort, il est certain qu’il n’y à point d’autre raison pourquoy cela est venu en usage, sinon d'autant que le Corps mort demeure là sans sentiment ou mouvement, comme le corps d’un homme qui dort profondément, Et pourtant, le dormir ou somne n’est point mal proprement appelé image de mort : et Homère, Poëte Grec, l'appelle frère de la mort. Au reste, comme ainsi soit que par ce nom est dénoté le dormir des corps, quellé bestise est-ce à un tas d’esprits phrénétiques ét phantastiques, de tirer ceci aux âmes, comme si estans privées d'intelligence elles es-

Car. XI.

toyent sujettes à la mort? Au surplus, Christ propose yci sa puissance en ce qu'il dit, qu'il viendra pour resveiller Lazare.

Car combien (comme il a esté dit) que la facilité de ressusciter ne soit exprimée en ce mot de Dormir, Christ toutesfois se monstre Seigneur de la mort, quand il dit qu’il esveille ceux qu'il remet en vie.

14 Et pourtant lors Jésus leur dit ouvertement, Lazare est mort, Voyci une bonté singulière de Christ, qW'il à peu porter une si lourde ignorance en ses disciples. Et de faict la raison pourquoy il à différé pour quelque temps de les remplir de plus amples grâces de son Esprit, c’est afin que le miracle fust beaucoup plus grand, quand ils seroyent renouvelez en un moment. Quañd il dit qu'il est joyeux pour l'amour d’eux : il signifie que son absence leur a esté utile, d'autant que sa vertu et puissance n’eust point esté si claire, s’il eust soudainement donné secours à Lazare. Car d'autant qué les œuvres de Dieu approthent plus près du moyen ordinaire de nature, tant moins sont-elles prisées, et leur gloire n’est pas si apparente. Et nous expérimentons eela ordinairement : car si Dieu nous tend la main du premier Coup, nous n’appréhendons point son secours. Afin donc que les disciples cognussent que l4 résurrection de Lazare estoit une œuvre vrayement Divine, il a falu qu’elle fust différée, afin qu’elle fust bien loin de tout remède humain. Au surplus, il nous faut réduire en mémoire ce que j’ay touché ci-dessus, Que la douceur paternelle de Dieu envers nous est yeci représentée en la personne de Christ. Quand done Dieu permet qu’estans accablez de maux nous languissions longuement, sçachons que par ce moyen il procure nostre salut. Vray est que nous gémissons lors estans abbatus.

d’anxiété et tristesse, mais 16 Seigneur s’esjouit pour nostre bien, et nous monstre double humanité en cest endroit : car non-seulement il nous pardonne nos offenses etimperfections, mais éstant joyeux il trouve des moyens par lesquels iles corrige.

15 Afin que vous croyez. I r’entend pas que ceci ait esté un premier rudiment et commencement de foy en eux : mais

Cuar. XI.

une confirmation de foy desjà commencée, comme ainsi soit qu’elle fust encore bien petite et débile. Cependant il monstre tacitement que si la main de Dieu ne se fust manifestement desployée, ils n’eussent point creu.

16 Thomas, qui est à dire Gemeau, dit à ses compagnons disciples, etc.

Jusques vei les disciples ont tasché de destourner Jésus-Christ: maintenant Thomas est prest de suyvre, mais C’est sans asseurance. Pour le moins il ne s’arme point de la promesse de Jésus-Christ pour le suyvre gayement et paisiblement :

car quand il dit, 4Uons-y aussi, el mourons : c’est une parole de désespoir : veu

SUR S. JEHAN

qu’il faloit qu'ils fussent certains de la vie. Au surplus, ce mot Avec luy peut estre exposé tant de Lazare que de Christ.

Si on l’expose de Lazaré, ce sera une ironie (c’est-à-dire une manière de parler en se mOoCquant) comme s'il eust esté dit, Que nous proufitera-il d'aller 1à? sinon peut-estre que nous ne puissions faire office et devoir d’amis autrement qu’en mourant avec luy. Toutesfois j’approuve mieux l’autre sens : asçavoir que Thomas ne refuse point de mourir avec Christ :

mais (comme j’ay dit) ceci procède d’un zèle inconsidéré : car il devoit plustost prendre courage de la foy et vérité de la promesse.

18 Or Béthanie estoit près de Jérusalem environ quinze stades : 19 Æt plusieurs des Juifs estoyent venus à Marthe et à Marie, pour les con-

soler de leur frère.

20 Quand donc Marthe eut ouy que Jésus venoil, elle alla au-devant de luy :

et Marie estoil assise à la Maison.

21 Marthe donc dit à Jésus, Seigneur, si tu eusses esté yci, mon frère ne

Just pas mort.

22 Mais aussi je scay maintenant que tout ce que tu demanderas à Dieu,

il le te donnera.

23 Jésus luy dit, Ton frère ressuscitera.

24 Marthe luy dit, Je scay qu'il ressuscitera en la résurrection au dernier

jour.

qu'il soit mort, il vivra.

25 Jésus luy dit, Je suis la résurrection et la vie. Qui croît en moy, encore

26 Et quiconque vit et croit en moy, ilne mourra jamais. Crois-tu cela? 27 Elle luy dit, Ouy, Seigneur : je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu

qui doit venir au monde.

18 Or Béthanie estoit près de Jérusalem environ, etc. L’Evangéliste poursuit diligemment tout ce qui peut servir pour rendre ceste histoire certaine. Il récite combien Jérusalem estoit prochaine de la bourgade de Béthanie, afin qu'on ne s’ébahisse de ce que plusieurs des amis veindrent là pour consolerles deux sœurs, lesquels Dieu a voulu qu’ils fussent tesmoins du miracle. Car combien que le devoir d'humanité les eust là amenez, toutesfois ils avoyent esté là assemblez à une autre fin par un conseil secret de Dieu : ascavoir à ce que la résurrection de Lazare ne demeurast incognue, ou wayant autres tesmoins que ceux de la maison. Or l’ingratitude vileine de ceste

nation est yci apertement monstrée, en ce qu’une espreuve si évidente de la vertu Divine, monstrée en un lieu fréquenté, devant une grande assemblée de gens, et près des portes de la ville, et comme sur un eschaffaut, et si soudain esvanouye de la veue de tous. Mais plustost les Juifs en fermant malicieusement les yeux, de propos délibéré ne voyent point ce qui estoit au-devant de leur veuë. Or ceci nest point une Chose nouvelle, ou qui n’adviene guères, que les hommes qui d’une grande convoitise et désordonné appétit baaillent tousjours après les miracles, soyent totalement hébétez et stupides en la considération d’iceux. Les quinze stades ne font pas du tout deux

mille pas : car le stade contient 600 pieds, qui font 425 pas.

19 Et plusieurs des Juifs, estoyent venus à Marie et à Marthe, etc. C’estoit bien le but de ceux-ci de consoler les deux sœurs : mais Dieu regardoit bien à une autre fin, comme il a esté dit.

Au reste, on peut cognoistre par ceci que la maison de Lazare et de ses sœurs estoit honorable et de grande apparence.

Or pource que ceci est une Chose naturelle, que la mort des amis apporte dueil et tristesse aux hommes, ce devoir duquel parle yci l’'Evangéliste, n’est point à réprouver, sinon entant qu’un excès vicieux qui règne en ceste manière de faire (comme aussi és autres endroits et parties de la vie) corrompt la chose qui de soy n'est point vicieuse.

20 Quand Marthe eut ouy que Jésus venoit, elle alla, etc. Marthe sort hors de la bourgade ou village (comme nous verrons ci-après) non-seulement paraventure par une révérence qu’elle portoit à Christ, mais pour le recueillir plus secrètement : pource que la mémoire du danger estoit toute fraische, et que la rage des ennemis n’estoit encore bien appaisée, laquelle estant un peu addoucie par l’absence de Christ, qui s’estoit retiré en Galilée, pouvoit derechef s’embraser plus fort que jamais, quand on eust ouy parler de sa venue.

21 Seigneur, si tu eusses esté yci, mon frère ne fust pas mort. Elle commence son propos par une plainte : combien qu'en ce faisant elle déclare d’une façon honneste et modeste-ce qu’elle demande :

car c’est autant comme si elle disoit, Tu pouvois par ta présence délivrer mon frère de mort, et maintenant aussi tu le peux : car Dieu ne te refusera rien. Or en parlant ainsi, elle lasche plus la bride à son affection qu’elle ne se contient sous la règle de la foy. Je confesse bien que ces paroles sont procédées de foy en partie : mais je di qu’il y a eu des affections desreiglées meslées parmi, qui Pont transportée outre les limites. Car d’où luy vient ceste asseurance, qu’elle se promet que son frère ne fust point mort si Christ y eust esté présent? Certainement elle n’estoit point conceue d'aucune pro-

Cuar. XL

messe que Christ luy eust faite. Il s’ensuit donc qu’elle obtempère plustost à ses désirs inconsidéréement, qu’elle ne se soumet à Christ. Ceci procède bien de la foy, qu’elle attribue à Christ puissance et souveraine bonté : mais quand elle se persuade plus qu’elle n’avoit ouy de Christ, cela n’ha rien de commun avec la foy : car il faut tousjours retenir le consentement mutuel qui est entre la parole et la foy, à ce que les hommes ne se forgent rien folement et à la volée outre la parole de Dieu. D’avantage, Marthe s’arrestoit trop à la présence corporelle de Christ. La foy done de Marthe estant meslée et enveloppée de désirs excessifs et desreiglez, n'estant point aussi du tout sans superstition, ne pouvoit reluire d'une plene splendeur : on en voit seulement de petites estincelles en ce propos.

23 Jésus luy dit, Ton frère ressuscitera. Voyci une merveilleuse bénignité de Christ, en ce qu’espargnant Marthe en ces vices que nous avons monstrez, il luy promet beaucoup plus de son bon gré qu’elle n’avoit osé demander apertement et préciséement.

24 Je scay qu'il ressuscitera, etc. Or maintenant on peut veoir une trop grande timidité de Marthe, en ce qu’elle amoindrit ce que Christ avoit dit. Nous avons n’aguères remonsiré qu’elle a passé plus outre qu’elle ne devoit, quand elle se forgeoit une espérance selon le propre sentiment de son cœur : maintenant elle tombe en un autre vice contraire : quand Christ luy tend la main, en lieu de suyvre elle s’arreste tout court comme tremblante. Il faut donc que nous nous gardions de ces deux extrémitez : l’une, qu’estans destituez de la parole de Dieu, nous ne humions çà et là de vaines espérances, Comme nous remplissans de vent.

L'autre, que le Seigneur ouvrant sa bouche ne trouve nos cœurs fermez, ou trop estroitement serrez. Au reste, Marthe a voulu dire quelque chose plus grande par ceste response, qu'elle n’osoit espérer des paroles de Christ : comme si elle disoit, Si tu entens parler de la dernière résurrection, je ne doute point que mon frère ne doyve estre ressuscité au dernier jour, et je me console en ceste asseu-

Car. XI.

rance : mais je ne sçay si tu me veux signifier quelque chose plus grande.

25 Je suis La résurrection et la vie, qui croit en moy, etc. Premièrement Christ dit qu’il est la résurrection et la vie : puis après il expose à part chasque membre de ceste sentence. Il dit donc en . premier lieu qu’il est la résurrection car la restitution de mort à vie précède selon l’ordre l’estat de vie. Or est-il ainsi que tout le genre humain est plongé en la mort : nul donc ne sera participant de la vie, si premier il n’est ressuscité de mort.

Ainsi Christ enseigne qu’il est le commencement de vie : et puis après il adjouste que la perpétuité de vie est aussi une œuvre de sa grâce. Au demeurant, Pexposition qui s’ensuit incontinent après, monstre clairement qu’il parle de la vie spirituelle, quand il dit, Qui croit en moy, encore quil fust mort, il vivra. Pourquoy donc est-ce que Christ est la résurrection? Pource que par son Esprit il régénère les enfans d'Adam, qui estoyent aliénez de Dieu par le péché, afin qu’ils commencent à vivre d’une nouvelle vie :

duquel propos nous avons parlé plus amplement ci-dessus au chap. V, v. 21, 24.

Et S. Paul est très bon et fidèle expositeur de ceci. S’en aillent maintenant ceux qui gazouillent que les hommes sont préparez par le mouvement de nature à recevoir la grâce de Dieu : c’est autant comme s'ils disoyent que les morts cheminent. Car ce que les hommes vivent, ce qu’ils respirent, et sont garnis de sens, raison, intelligence et volonté, tout cela tend à ruine et perdition, d'autant qu’il n’y à aucune portion ou faculté de l'âme qui ne soit corrompue et destournée de droiture. Ainsi il advient que la mort règne par tout : car la mort de lPâme n’est autre chose qu'estre estrangé et destourné de Dieu. Or donc ceux qui croyent en Christ, commencent à vivre, au lieu qu’ils estoyent morts auparavant :

pource que la foy est une résurrection spirituelle de l’âme : et par manière de dire, elle baïlle une âme à l’âme, afin qu’elle vive à Dieu : suyvant ce passage veu ci-dessus, Chap. V, v. 25, Les morts orront la voix du Fils de Dieu : et ceux qui l’auront ouye, vivront. Certes voyei

SUR S. JEHAN

un titre excellent donné à la foy, qu’en inspirant en nous la vie de Christ, elle nous délivre de mort.

26 Et quiconque vit et croit en moy, ne mourra jamais, etc. C’est la déclaration du second membre : comment Jésus-Christ est la vie : asçavoir pource qu’il ne laisse jamais décheoir la vie, laquelle il a une fois donnée, ains l’entretient jusques à la fin. Car veu que la chair est si fragile, que deviendroyent les hommes, si après avoir une fois obtenu la vie, ils estoyent puis après délaissez eux-mesmes ? Et pourtant il faut bien conclure que lestat continuel de vie est fondé en la vertu d’iceluy-mesme Christ, afin qu’il parface ce qu’il a commencé. Or la raison pourquoy il est dit que les fidèles ne meurent jamais : c’est pource que leurs àmes estans régénérées par la semence incorruptible, ont l’Esprit de Christ habitant en elles, duquelelles reçoyvent vigueur assiduelle, 4 Pierre, Ï, 23. Car combien que le corps soit sujet à la mort à cause du péché, nonobstant cest esprit est vie à cause de justice :

comme il est dit en l’Epistre aux Rom., VII, 10. Et quant à ce que l’homme extérieur se gaste et corrompt tous les jours en eux, tant s’en faut qu’il se perde rien de leur vraye vie pour cela, qw’elle/est avancée par ce moyen : car l’homme intérieur en est renouvelé de jour en jour, 2 Cor., IV, 416. Et qui plus est, la mort mesme leur est comme une manumission ou affranchissement de la servitude de la mort. Crois-tu cela? I] semble avis de première face que Christ traitte de la vie spirituelle expresséement, afin de destourner le cœur de Marthe du désir qu’elle avoit alors. Elle désiroit que la vie fust rendue à son frère. Sur cela Christ réplique qu’il est autheur d’une vie plus excellente : asçavoir d'autant que par vertu Divine et céleste il vivifie Les âmes des fidèles. Au reste, je ne doute point qu’il n’ait voulu comprendre double grâce. Il propose donc yci la vie spirituelle et céleste en général, laquelle il confère à tous les siens. Mais il veut de cela faire gouster la vertu, laquelle il devoit monstrer tost après en ressuscitant Lazare.

27 Ouy, Seigneur, je croy que tu es le Christ le Fils de Dieu, etc. Marthe pour prouver qu’elle croit de Christ ce qu’elle en avoit ouy, asçavoir qu’il estoit la résurrection et la vie, respon qu’elle croit qu’il est le Christ et le Fils de Dieu. Comme de faict ceste cognoissance comprend en soy la somme de tous biens.

Car il faut tousjours retenir à quelle fin et intention le Messias avoit esté promis

CHar. XI.

en la Loy, et quel office luy est attribué par les Prophètes. Or quand Marthe confesse que c’est luy qui devoit venir, elle conferme sa foy par les oracles des Prophètes. Dont il s'ensuit qu’il faut espérer de luy la plene restauration de toutes choses, et la parfaite béatitude : brief, qu’il a esté envoyé pour dresser et ordonner un vray et parfait estat du Royaume de Dieu.

28 Quand elle eut dit cela, elle S'en alla et appela Marie sa sœur en secret,

disant, Le Maistre est yci, et l'appelle.

29 Et quand icelle l’ouit, elle se lève hastivement, et vient à luy. 30 Car Jésus n’estoit pas encore venu à la bourgade, mais il estoit au lieu

où Marthe l’avoit rencontré.

.31 Adonc les Juifs qui esloyent avec elle en la maison, el la consoloyent, quand ils veirent que Marie s’estoit levée si tost, et sortie, la suyvirent, disans, Elle s'en va au sépulchre, afin qu’elle pleure la.

32 Quand donc Marie fut venue là où estoit Jésus, l'ayant veu, elle se jetta à ses pieds, luy disant, Seigneur, si tu eusses esté yci, mon frère ne fust pas

mort.

33 Quand Jésus la veit pleurant, et les Juifs qui estoyent là venus avec elle, aussi pleurans, il frémit en son esprit, el s’esmeut soy-mesme, 34 Et dit, Où l’avez-vous mis? Ils luy disent, Seigneur, vien et le voy.

35 Et Jésus pleura.

36 Les Juifs donc dirent, Voyez comment il l'aimoit.

31 Et aucuns d’entr'eux dirent, Cestuy-ci qui a ouvert les yeux de l'aveugle, ne pouvoil-il faire aussi que cestuy-ci ne mourust point.

38 Lors Jésus frémissant derechef en soy-mesme, vient au sépulchre. Or c’estoit une caverne, et y avoit une pierre mise dessus.

28 Et appela sa sœur Marie en secret, disant, Le Maistre, etc. Il est vray-semblable que Christ s’arresta hors de la bourgade à la requeste de Marthe, afin qu’il ne se meist en si grande troupe de gens: car elle craignoit le danger, pource que Christ estoit à grand’peine naguères eschappé de la mort. Afin donc que le bruit ne fust trop grand de sa venue, elle le descouvre secrètement à sa sœur. Quant à ce qu’elle l’appelle /e Maistre : cela monstre bien en quelle réputation Christ estoit envers ces sainctes femmes. Car combien qu’elles n’eussent encore si bien proufité qu’elles devoyent, toutesfois ceci estoit desjà une grande chose, qu’elles s’estoyent du tout addonnées pour luy estre disciples. Et le département soudain de Marie pour venir au-dévant de luy, est un tesmoignage

d’une singulière révérence qu'elle luy portoit.

31 Adonc les Juifs qui estoyent avec elle en la maison, etc. Combien que par.

le congé de Christ Marthe fust retournée en Ja maison pour retirer sa sœur de la grande compagnie qui estoit en la mai- Son, néantmoins Christ avoit bien une autre intention, asçavoir qu'il vouloit avoir ceux-ci pour tesmoins du miracle.

Vray est qu'eux n’y pensent point, mais ce n’a point esté une chose nouvelle, que les hommes ayent esté conduits où ils ne tendoyent point, et ce comme en ténèbres, et par une secrète providence de Dieu. Ils pensent que Marie va au sépulchre, à la façon de ceux qui cherchent d’estre incitez à pleurer et se lamenter.

Car ceste maladie règne coustumièrement, que les maris privez de leurs fem-

Caar. XE SUR S$.

mes, les pères et mères ayans perdu leurs enfans, et d'autre part les femmes vefves de leurs maris, et les enfans ayans perdu leurs pères ou mères, ou cousins, ou autres parens et amis, accroissent leurs gémissemens et pleurs ambitieusement par tous moyens qu’ils peuvent aviser. Et c’est la façon commune, qu’on cherche et ramasse beaucoup de sortes d’inventions à ceste fin. Les affections des hommes sont desjà assez desmesurées :

mais voyci le pis, qu’ils incitent leurs aftections de nouveaux aiguillons, à ce qu'ils courent contre Dieu d’une véhémence et impétuosité plus grande. Âu reste, le devoir de ceux-ci estoit de destourner Marie du regard du sépulchre, afin que cela ne luy donnast matière de se lamenter et gémir, toutesfois ils n’osent appliquer un remède si aspre, ains eux-mesmes l’entretienent aussi en sa douleur desmesurée, en luy faisant compagnie pour aller au sépulchre. Ainsi advient-il bien souvent, que ceux qui laschent trop la bride aux affections ou passions désordonnées de leurs amis, ne proufitent pas beaucoup en leurs consolations.

32 Elle se jetta à ses pieds, luy disant, etc. Nous recueillons de ceci que Christ estoit honoré en ceste maison-là outre la commune façon des hommes. Car combien qu'on eust accoustumé de se prosterner devant les rois et grans personnages, toutesfois pource que Christ n’avoit rien en soy qui fust royal ou magnifique selon la chair, Marie se jetta à ses pieds pour une autre fin. Or elle ne l’eust point fait, si elle n’eust esté persuadée qu'il estoit le Fils de Dieu. Seigneur, si tu eusses, etc. Jà soit qu'il semble bien avis qu elle parle honorablement de Christ, nonobstant nous avons monstré n’aguères ce qui est de vicieux en ses paroles : car la vertu de Christ qui remplissoit le ciel et la terre, ne devoit estre restrainte à la présence corporelle . d’iceluy.

33 {l frémit en son esprit, et s’esmeut en soy-mesme. Si Christ neust esté esmeu de compassion par leurs larmes, il eust plustost tousjours tenu une mesme contenance sans changer : mais quand de son bon gré il se conferme à

ces pleurans, jusques à pleurer avec eux, il monstre qu’il ha compassion: car (se-

lon mon jugement) l'Evangéliste exprime la cause d’une telle affection, quand il dit, Qu'il veit Marie et les autres pleurans. Nonobstant je ne doute point que le Seigneur Jésus n'ait regardé plus haut, asçavoir à la misère et calamité commune de tout le genre humain. Car il sçavoit bien ce que son Père luy avoit enjoint et ordonné, et à quelle fin il avoit esté envoyé au monde, asçavoir afin qu’il nous délivrast de tous maux. Comme il a accompli ceci par œuvre, aussi a-il voulu monstrer qu’il l’accomplissoit à bon escient et de bon cœur. Voulant donc ressusciter Lazare, avant que donner remède ou quelque aide, il tesmoigne par le frémissement de son esprit, par un vif et poignant sentiment de douleur, et par ses larmes, qu’il est autant esmeu de nos maux, comme si luy-mesme les enduroit en sa propre personne. Mais comment le frémissement et le troublement compètent-ils à la personne du Fils de Dieu ?

Pour autant qu’il semble à aucuns que c’est une absurdié de dire que Jésus- Christ a esté subjet aux passions humaines comme quelqu'un d’entre les hommes, ils pensent qu’il n’a point esté autrement marri ne joyeux, Sinon d'autant qu’il a receu en s0y ces affections par ure dispensation secrète, toutes fois et quar-

tes que bon dt a semblé. Sainet Augustin pense que l’Evangélisie a dit ceci en ce sens, Qu'il s'esmeul en soy-mesme, en lieu que les autres sont transportez de leurs affections, lesquelles règnent, ou plustost exercent tyrannie pour troubler leurs entendemens. Il pense donc que le sens soit, Que Jésus-Christ, qui autrement estoit posé et exempt de toutes passions, a fait venir en soy ce frémissement et douleur de son bon gré. Mais (selon mon jugement) ceste simplicité s'accordera mieux avec lPEscriture, si nous disons que quand le Fils de Dieu a vestu nostre chair, il à aussi vestu nos affections humaines de son propre gré :

en sorte qu'il n’a esté en rien différent de ses frères, excepté péché: par ce moyen nous ne diminuons rien de la gloire de Christ, quand nous disons que

ç’a esté seulement une soumission volontaire, par laquelle est advenu qu’il a esté semblable à nous és affections de l'âme.

Au surplus, puis qu’il s’est soumis dés le commencement, il ne faut point penser qu’il ait esté vuide et exempt de ces passions. Et en cela il a monstré qu’il estoit nostre frère, afin que nous sçachions que nous avons un Médiateur qui pardonne facilement à nos infirmitez, lesquelles il a expérimentées en soy-mesme, et qu’il est prest de nous secourir. Si quelqu'un fait ceste objection, Veu que les passions des hommes sont vicieuses, cela n’est pas bien convenable qu’elles soyent communes au Fils de Dieu aussi bien qu’à nous.

Je respon à cela, qu'entre Christ et nous il y a grande différence: car la raison pourquoy nos affections ou passions sont vicieuses, c’est pource qu’elles courent desbordément et ne tienent aucune mesure. Mais quant au Fils de Dieu, pource que ses affections estoyent disposées au service et obéissance de Dieu, et bien modérées, aussi n’y avoit-il aucun vice en elles. Mais pour mieux dire, les affections et passions des hommes sont doublement vicieuses et corrompues. Premièrement, pource qu’elles sont portées par un mouvement impétueux, et ne sont compassées à une vraye règle de modestie : secondement, pource qu’elles ne procèdent pas tousjours d’une juste cause, ou pour le moins elles ne sont point rapportées à une fin légitime. Je di qu'il y a de l’excès, pource que nul n’est resjouy ou contristé en telle mesure qu’il faut, ou autant que Dieu permet. Et d'avantage, il y en a plusieurs qui se desbordent entièrement.

Outreplus, la vanité de nostre entendement fait que nous sommes marris ou contristez pour des choses de néant, ou sans cause et juste raison: et ce d'autant que nous sommes trop addonnez au monde. Or il n’y a rien eu de tout cela en Christ: car il n’a eu passion ou affection quelconque en soy, qui soit sortie hors de sa mesure, et qui ait outrepassé ses limites : il n’en à pas eu une seule laquelle ne fust juste, et qui ne procédast de raison et droit jugement. Et afin que ceci soit plus clairement entendu, il est besoin que nous facions distinction entre

Car. XI.

la première nature de l’homme, telle qu’elle avoit esté créée de Dieu, et ceste nature du tout corrompue et bastarde, laquelle est dépravée par le péché. Dieu en créant l’homme, luy bailla des affections, mais c’estoyent affections rangées et obéissantes à raison. Or ce que maintenant elles sont desréglées et rebelles, c’est un vice accidental, c’est-à-dire venant d’ailleurs que du Créateur. Christ a prins les affections humaines, mais ça esté sans le désordre ou desrèglement qui fait que quiconque obtempère aux passions de la chair, n’est point obéissant à Dieu. Bien est vray que Christ s’est troublé en soy-mesme, et a esté grandement esmeu, mais ça esté tellement que il s’est contenu sous la bonne volonté de son Père. En somme, si nous faisons comparaison entre ses affections et passions, et les nostres, il y aura autant de différence qu’il y a entre une eau pure et gracieusement coulante sans bourbier ou limon, et des escumes troubles et bouëuses. Au reste, le seul exemple du Fils de Dieu nous doit suffire pour réfuter l’endurcissement que les Stoïques requéroyent en l’homme, en sorte qu’il n’y eust en luy aucun changement. Car d'où est-ce que nous devons attendre la règle de perfection souveraine sinon de Christ.

Plustost donc ilnous faut efforcer qu’ayans corrigé et donté la rébellion de laquelle nos affections sont enveloppées à cause du péché d'Adam, nous suyvions Christ comme nostre conducteur et guide, lequel nous range et tiene en bride. Suyvant cela S. Paul ne requiert point de nous une stupidité endurcie, mais il nous commande que nous modérions nostre dueil, à Ce que ne soyons abbatus de tristesse, comme les incrédules, quin’ont point d'espérance, 4 Thess., IV, 43. Car aussi le Fils de Dieu a prins nos affections en soy, afin que nous puissions réprimer et subjuguer par sa vertu tout ce qui est de vicieux en icelles.

36 Les Juifs donc dirent, Voyez comme il, etc. S. Jehan nous descrit yci double opinion qu'on avoit de Christ.

Car quant à ces premiers-ci qui disoyent, Voylà comment il laimoit: combien qu’ils ne l’ayent pas en telle estime qu’il faloit,

Cnar. XI. SUR S.

veu qu'ils ne luy attribuent rien que ce qui peut convenir à l’homme, toutesfois ils en parlent plus modestement et raisonnablement que ne font les autres qui mesdisent malicieusement de luy, d’autant qu’il n’avoit gardé Lazare de mourir.

Car jà soit qu'ils louent la vertu de Christ, de laquelle les autres ne disent mot, ce n’est pas toutesfois sans quelque reproche. On voit bien clairement par cela que les miracles que Christ avoit desjà faits, ne leur estoyent point incognus: mais tant plus vileine et détestable est ceste ingratitude, qu’ils ne font point dedifficulté demurmurer de ce que maintenant il s’est déporté de besongner en un endroit. Les hommes ont tousjours esté ingrats envers Dieu en ceste façon, et ont encore ce vice aujourd'huy. S'il ne fait toutes choses selon nostre fol appétit, tout incontinent à belles plaintes et murmures, disans ainsi, Puis qu’il à accoustumé de nous aider jusques à ceste heure, pourquoy est-ce qu’il nous délaisse maintenant, et nous frustre de nostre attente? Oril y a yei double mal : car combien que nous désirions ce qui n’est besoin ni expédient, toutesfois nous voulons assu-

jetir Dieu aux perverses affections de nostre chair. Le second mal est, que nous sommes demandeurs importuns, et l’ardeur d’impatience nous transporte avant le temps.

38 Lors Jésus frémit derechef en soymesme. Pource que Christ ne vient point au Sépulchre de Lazare comme un spectateur oisif, ains comme un champion se préparant au combat, il ne se faut esbahir s’il frémit derechef: car il avoit devant les yeux la tyrannie violente de la mort, laquelle il devoit vaincre. Il y en à aucuns qui exposent que ce frémissement luy est procédé de courroux ou indignation, d'autant que ceste incrédulité, de laquelle nous avons parlé, le faschoit :

mais l’autre raison me semble estre beaucoup plus propre, asçavoir qu’il a plustost regardé au faict qu'aux hommes.

S’ensuyvent diverses circonstances, lesquelles donnent beaucoup mieux à cognoistre la vertu de Christ en la résurrection de Lazare: asçavoir le temps de quatre jours que le sépulchre estoit muni d’une pierre, laquelle Jésus commande qu’on oste en la présence de tous.

39 Jésus dit, Levez la pierre. Et Marthe, la sœur de celuy qui estoit mort, luy dit, Seigneur, il put desjà, car il y a esté quatre jours, 40 Jésus luy dit, Ne l’ay-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de

Dieu.

41 Ils levèrent donc la pierre de dessus le lieu où gisoit le mort. Adonc Jésus eslevant ses yeux en haut, dit, Père, je te ren grâces que iu m'as exaucé. . 42 Je scavoye bien que lu mexauces tousjours: mais je l'ay dit à cause de la multitude qui est à l'entour, afin qu'ils croyent que tu m'as envoyé. 43 Ayant dit ces choses, il cria à haute voix, Lazare vien dehors. 44 Adonc sortit le mort, ayant les mains et les pieds liez de bandes, et sa Jace estoit enveloppée d’un couvrechef, Jésus leur dit, Desliez-le, et le laissez

aller.

39 Seigneur, il put, etc. C’est-ci un signe de desfiance, d'autant qu’elle se promet moins de la vertu de Christ qu’elle ne devoit. La racine du mal vient de ce qu’elle mesure la puissance incompréhensible de Dieu selon le sentiment de sa chair. Car pource qu’il n’y a rien qui conviene moins à la vie que la pourriture et puanteur, Marthe pense par ce moyen qu’il n’y a plus de remède. Ainsi, quand

nos entendemens sont saisis de pensées esgarées, nous repoussons Dieu, (par

manière de dire) à ce qu’il n’accomplisse

son œuvre en nous. Et certes il n’a point tenu à Marthe, que Lazare son frère ne soit perpétuellement demeuré au sépulchre, d'autant que se retranchant l’espérance de la vie d’iceluy, elle s'efforce aussi d’empescher Christ de le ressusciter : et toutesfois il s’en faloit beaucoup

que ce fust son intention, Voylà que nous

apporte Pimbécillité trop grande de la foy, qu'estans distraits çà et là, nous combattons contre nous-mesmes : et quand nous demandons aide à Dieu, en luy tendant une main, nous repoussons de l’autre main ceste mesme aide, après qu'il nous la présente. Vray est que Marthe n’avoit point menti, en disant, Je sçay que tout ce que tu demanderas à Dieu, il le te donnera : mais une foy confuse et enveloppée ne peut pas proufiter beau- Coup, siuon qu’elle soit mise en œuvre, quand on est venu au faict. Au reste, nous pouvons contempler en Marthe, combien il y a de divers défauts de foy, et mesmes és plus saincts et plus gens de bien. Elle estoit venue la première audevant de Christ, qui estoit un grand tesmoignage de sa religion, saincte affection et révérence envers Christ : toutesfois elle ne cesse de luy mettre des empeschemens au-devant. Afin donc que la grâce et bonté de Dieu trouve accès et ouverture à nous, apprenons à luy attribuer beaucoup plus grande puissance que nos sens ne pourront comprendre. Que si la première, et une seule promesse de Dieu n’ha assez de vigueur envers nous, pour le moins à Pexemple de Marthe, obéissons et acquiesçons quand il nous conferme pour la seconde et troisième fois.

40 Ne l'ay-je pas dit, etc. I reprend la desfiance de Marthe, de ce qu’elle pe conçoit suflisante espérance de la promesse qu’elle avoit ouye. Or on peut facilement veoir par ce passage, que plus long propos et paroles ont esté tenues à Marthe, que S. Jehan n’exprime yci de mot à mot. Combien que (comme jay desjà dit) Christ vouloit dire ceci mesme, quand il s’appeloit résurrection et vie.

Marthe donc est yei reprise de ce qu’elle n'attend quelque œuvre Divine. Que si tu crois. Ceci est dit non-seulement pource que la foy nous ouvre les yeux, afin que nous puissions contempler la gloire de Dieu reluisante en ses œuvres, mais aussi pource que nostre foy prépare le chemin, et fait voye à la puissance, miséricorde, et bonté de Dieu, afin qu’elle se monstre envers nous : comme il est bien dit au Pseaume LXXXI, 10, Ouvre ta bouche,

Crar. XI.

et je la rempliray. Comme au contraire l’'incrédulité ferme l'entrée à Dieu et (par manière de dire) luy tient les mains closes. Pour ceste ‘raison il est dit en S. Matth., XIII, 58, Jésus ne pouvoit là faire aucun miracle, à cause de leur incrédulité. Non pas que la vertu de Dieu soit attachée à l’appétit ou plaisir des hommes : mais pource qu’entant qu'en eux est, ils la chassent et repoussent par

l’'empeschement de leur malice, ils ne mé-

ritent pas qu’elle leur soit manifestée.

Vray est que Dieu surmonte bien souvent tels empeschemens : néantmoins toutes les fois qu’il retire sa main, à ce qu'il n’aide aux incrédules, cela se fait pource qu’estans comme enserrez dedans les destroits de leur infidélité, ils ne luy laissent point d'entrée. Tu verras la gloire.

faut yei noter que le miracle est appelé par Christ, La gloire de Dieu, d'autant que Dieu monstrant en iceluy la puissance ou vertu de sa main, glorifie son Nom. Or maintenant Marthe ne se contentant de ce second propos de Christ, soullre que la pierre soit ostée. Elle ne voit encore rien, mais pource qu'elle oït que le Fils de Dieu ne commande point cela sans cause, elle dépend volontiers du seul commandement d’iceluy.

41 Adonc Jésus eslevant ses yeux en haut, etc. Cela estoit un signé d’un homme vrayement disposé à prier : Car avant que quelqu'un puisse droitement invoquer Dieu, il faut qu’il soit conjoint avec luy : ce qui ne se peut faire, Sinon qu’estant eslevé par-dessus la terre, il monte jusques aux cieux. Il est bien cér- {ain que les yeux ne font pas cela, veu que les hypocrites qui sont plongez dedans les ordures profondes de leur chair, semblent attirer le ciel à eux par leur regard affreux et de travers : mais en lieu que les hypocrites ne font cela que par semblant, il faut que les enfans de Dieu laccomplissent rondement et en vérité. Et toutesfois celuy qui lève ses yeux en haut, ne doit point là enfermer Dieu par sa cogitation, lequel remplit le ciel et la terre, estant espars par tout.

Mais pource que les hommes ne peuvent jamais desvelopper leurs entendemens des lourdes ou charnelles imaginations,

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