LX
Car. XI.
37 Et combien qu'il eust fait tant de signes devant eux, ils ne creurentpoint
en luy :
38 Afin que la parole d'Isaïe le Prophète fust accomplie, laquelle il a dite, Seigneur, qui a creu à nostre ouye‘? et à qui est révélé le bras du Seigneur ??
39 Pourtant ne pouvoyent-ils croire, à cause que derechef Isaïe dit,
40 11 a aveuglé leurs yeux, et a endurci leur cœur, afin qu'ils ne voyent des yeux, et n'entendent de cœur, et ne soyent convertis, et que je les quarisse*.
Al Ces choses dit Isaïe, quand il veit la gloire d’iceluy, et parla de luy.
1) Ou, parole. 2) Is., LIT, 1. 3) Is., VI, 10.
37 El combien qu'il eust fait tant de signes devant eux, ils ne creurent, etc.
Afin que nul ne soit empesché ou troublé de ce que Christ à esté mesprisé des Juifs, l’'Evangéliste remédie à ce scandale, -et monstre qu’il estoit muni de clairs et évidens tesmoignages, et nullement ambigus ou obscurs, et tels qu'ils pouvoyent faire que foy fust adjoustée et à luy et à sa doctrine : mais que les aveugles n’ont peu contempler la vertu et gloire de Dieu, qui apparoïissoit manifestement és miracles. Ainsi donc il faut entendre en premier lieu, qu’il n’a point tenu au Seigneur Jésus que foy ne luy fust adjoustée par les Juifs, d'autant qu’il à assez tesmoigné par beaucoup de miracles quel il estoit : et que pourtant ce n’est pas raison que leur incrédulité diminue quelque chose de son authorité et gloire.
Mais encore pource que cela mesme pouvoit tenir beaucoup de gens en suspens et perplexité, asçavoir d’où pouvoit venir cela, qu’il y eust une si lourde stupidité aux Juifs, que la puissance visible de Dieu ne les peust nullement esmouvoir :
sainct Jehan passe outre, monstrant que la foy ne procède pas du sens commun des hommes, mais que c’est un don et grâce singulière de Dieu, et que ceci avoit esté jadis prédit de Christ, Que bien peu de gens croiroyent à l'Evangile.
38 Afin que la parole du Prophète Isaie fust accomplie, etc. Sainct Jehan ne signifie pas que la prophétie eust imposé nécessité aux Juifs : car Isaïe n’a rien produit que ce que le Seigneur luy avoit manifesté et révélé des thrésors secrets de son conseil. Vray est qu’il faloit que cela adveinst, voire quand le Prophète n’en eust dit mot : mais pource que
les hommes ne sçavoyent point ce qui devoit advenir, si Dieu ne leur eust fait entendre par la bouche de son Prophète, l’Evangéliste par ceste prophétie met devant les yeux, comme en un miroir, une chose qui estoit autrement fort obscure et presque incroyable. Seigneur, qui a creu à nostre ouye? En ceste sentence il y a deux membres. Au premier, Isaie ayant commencé à parler de Christ, prévoyant que tout ce qu’il publioit de Christ, et tout ce qui devoit estre puis après publié par les Apostres, seroit communément rejetté par les Juifs, il s’escrie comme estonné de veoir une chose si estrange et prodigieuse, disant, Seigneur, qui croira à nostre ouye, ou à nostre parole? Au second, il cognoist la cause pourquoy il y en a si peu : asçavoir que les hommes ne peuvent attaindre à ce but par leur propre industrie, et que Dieu n’illumine pas tous hommes indifféremment, mais eslargit la grâce de son S. Esprit à bien peu de gens. Que si entre le peuple des Juifs l’incrédulité obstinée de plusieurs ne devoit point nuire aux fidèles, jà soit qu'ils fussent bien petit nombre, ceste mesme raison doit aussi aujourd’huy avoir lieu entre nous, à ce que nous n’ayons honte de lEvangile, combien qu’il n'ait guères de disciples. Toutesfois il faut sur tout noter la raison qui est adjoustée ci-après, asçavoir que la vivacité de lentendement humain ne nous rend pas fidèles, mais la révélation de Dieu. Le bras signifie puissance, comme il est assez notoire. Le Prophète remonstre que le bras du Seigneur, qui est enclos en la doctrine de l'Evangile, est caché jusques à ce qu’il soit manifesté, Et avec ce il baïlle à en-
Car. XIL. SUR S.
tendre que tous ne sont pas indifféremment parlicipans de ceste révélation.
Dont.il s'ensuit que plusieurs sont dé-
laissez en leur aveuglement sans aucune:
lumière intérieure, lesquels en oyant n’oyent point.
39 Pourtant ne pouvoyent-ils croire, à cause, etc. Ceci est aucunement plus dur. Car comme les paroles sonnent, le chemin estoit fermé aux Juifs, et le pouvoir de croire leur estoit retranché, d’autant que la Prophétie d’Isaie les avoit destinez et adjugez à aveuglement, avant qu'eux éleussent lequel:qw’ils voudroyent des deux. Je respon qu’il n’y a nul inconvénient, S'il n'a peu autrement advenir que Dieu lPavoit préveu : cependant toutesfois il nous faut noter que la nue et simple prouvoyance de Dieu, n’est pas cause de ce qui advient. Combien qu'il ne nous fale avoir esgard tant à la prescience ou prévoyance de Dieu, qu'à son jugement et vengence : Car Dieu ne parle pas de ce qu’il regarde du ciel que feront les hommes, mais de ce que luymesme doit faire : asçavoir qu’il frappera de forcénerie et stupidité les meschans, afin qu’il se venge de leur malice obstinée. Car yei est dénotée la cause prochaine et inférieure, pourquoy il à fait que sa Parole, qui de sa nature est salutaire et vivifiante, ait esté rendue mortelle aux Juifs : asçavoir pource qu'ils avoyent mérité cela par leur obstination et malice. Il leur à esté impossible d’éviter ceste peine, veu que Dieu avoit une fois décrété et résolu de les jetter en sens réprouvé, et de leur convertir la lumière de sa Parole en ténèbres et obscurité. Car ceste dernière prophétie ha ceci de différence avec la première, que le Prophète tesmoigne au premier passage qu'il n’y à point d’autres hommes qui croyent que ceux que Dieu illumine gratuitement pour son bon plaisir, duquel la cause n’apparoist point. Car puis que tous hommes sont également perdus, ceux que Dieu discerne des autres, il le fait par sa pure bonté, et selon qu’il luy semble bon : mais yci il fait mention de l'endurcissement, duquel Dieu a puni la malice obstinée de ce peuple ingrat. Ceux qui ne prenent point esgard à ces degrez,
confondent mal à propos divers passages de PEscriture.
40 Ii a aveuglé leurs yeux, et «a endurci leur cœur, afin qu'ils ne, etc. Ce passage est prins du chapitre VI d'Isaie, où le Seigneur admoneste le Prophète de bonne heure, que la peine qu’il prendra à enseigner, ne rapportera autre fruict, sinon que le peuple en deviendra pire. Il dit donc premièrement, Va, et di à ce peuple, Ovyez en oyant, et n’oyez point : comme s’il disoit, Je t’envoye afin que tu parles à des sourds. Et il adjouste puis après, Aveugle le cœur de ce peuple, etc. Par lesquelles paroles il signifie qu’il destine sa Parole pour punition aux réprouvez, à ce que par icelle ils soyent faits plus lourdement aveugles, et que leur aveuglement soit plongé en plus profondes ténèbres. Voylà à la vérité un espovantable jugement de Dieu, quand il accable tellement les entendemens des hommes de la clarté de sa doctrine, qu’ils soyent privez de toute intelligence : et mésmes quand par le moyen de ce qui est leur lumière unique, il les esblouit et enveloppe de ténèbres. Au reste, il nous faut noter que ceci est une chose accidentale à la parôle de Dieu, qu’elle aveugle et endurcit les hommes : car il n’y a rien moins convenable que la vérité ne soit en rien différente au mensonge, et que le pain de vie soit fait un venin ou poison mortelle, et que la médecine soit cause de rengréger la maladie : mais il faut imputer tout cela à la malice et perversité des hommes, laquelle convertit la vie en mort. D’avantage, il nous faut noter que le Seigneur de soy-mesme aveugle quelquefois les esprits des hommes, quand il les prive de sens, de jugement et de raison : quelque fois par Satan et les faux-prophètes, quand il les ensorcelle de leurs fallaces et tromperies quelquefois aussi par ses ministres et serviteurs fidèles, quand la doctrine de salut leur est dommageable et mortelle.
Or moyennant que les Propbhètes et ministres s’employent fidèlement à faire leur office, et qu'ils recommandent au Seigneur l'utilité et fruit de leur labeur, il ne faut point qu’ils perdent courage, encores qu'ils ne fructifient pas
comme ils désireroyent bien. Plustost qu’ils se reposent en ceci, qu’ils sçavent que leur labeur est approuvé de Dieu, combien qu’il n'apporte aucun fruit, et soit totalement inutile aux hommes : et qui plus est, que ceste odeur de doctrine que les meschans se rendent mortelle, est bonne et souefve à Dieu : comme Sainet Paul en rend tesmoignage. Le cœur est quelque fois prins en lEscriture pour le siége des affections : mais ycei est dénotée la partie intellective de l’àme (comme on dit) ainsi qu’en plusieurs autres passages. En ceste mesme façon parle Moyse, Deutér., chap. XXIX, Ÿ. 4. Le Seigneur ne t’a point baillé un cœur pour entendre. {fin qu'ils ne “voyent des yeux. Souvenons-nous que le Prophète parle des incrédules, qui avoyent desjà rejetté la grâce de Dieu auparavant. Il est bien certain que tous les hommes serovent tels naturellement, si le Seigneur ne formoit à son obéissance ceux qu'il à éleus. Par ainsi donc la condition des hommes est du commencement pareille et indifférente : mais puis que les réprouvez ont esté rebelles à Dieu par leur propre malice et de leur gré, ceste vengence ha lieu, qu’estans livrez en sens réprouvé, ils ne cessent de se jetter en leur ruine de plus en plus.
Parquoy ce que le Seigneur ne veut point qu'ils Soyent convertis, vient de leur propre faute, d'autant qu'ils ont esté cause eux-mesmes de leur désespoir.
Nous sommes aussi en brief admonestez par ces paroles du Prophète, quel est le commencement de nostre conversion à Dieu : asçavoir quand il ouvre et illumine nos cœurs, lesquels quand ils sont saisis et occupez par Satan, il faut nécessaire-
Cuar. XII.
ment qu’ils Soyent destournez de Diéu.
Au contraire, la vertu de la lumière Divine ést telle, qu’elle nous ravit à S0Y, et nous transforme à l’image de Dieu. Après, lé fruit de la conversion est adjousté, asçavoir la guarison : par lequel mot le Prophète entend la bénédiction de Dieu, et un estat prospère, et mesré la délivrance de toutes les misères qüi provienent de l’ire de Dieu. Or si ceci advient aux réprouvez contre la nature dé la Parole, il faut retenir l'opposition du contraire usage, asçavoir que 4 Parole nous est preschée à ceste fin qu’elle nous illümine en la vraÿe ét pure cognoissance de Dieu, afin qu’elle nous convertisse à Dieu, ‘et réconcilie à Juy, à ce que nous ay ons vraÿe félicité et béatitude.
41 Ces choses dit Isaïe , quand il veil la gloire d'iceluy. Afin que les lecteurs ne pensassent que céste prophétie fust alléguée mal à propos, sainct Jehan remonstre apertement que le Prophète n’a point esté envoyé ni ordonné pour estre Docteur seulement pour un temps, mais plustost que la gloire du Seigneur Jésus luy à esté monstrée, à celle fin qu’il fust tesmoin des choses qui devoyent advenir sous le règne d’iceluy. Car à quel but tendoÿent les révélations prophétiques, sinon afin qué ce que les Prophètes avoyent receu de Dieu, ils le baïlassent comme de main en maih aux autres? Or l’Evangéliste prend ceci pour une chose toute Arreutée et résolue, qu'Isaie a véu la gloire de Jésus- Christ : dont il recueille que le Prophète a accommodé sa doctrine à l’estat advenir du Royaume d’iceluy.
42 Toutesfois plusieurs des principaux creurént en luy : mais ils ne le confessoyent point à cause des Pharisiens, de peur qu'ils ne fussent jettez hors de
la Synagogue.
43 Car ils ont plus aimé la gloire des hommes, que la gloire de Dieu. 44 Lors Jésus s'escria, et dit, Qui croit en moy, ne croil pas en moy, mais
en celuy qui m'a envoyé.
45 Et qui me voit, il voit celuy qui n'a envoyé : 46 Je suis venu au monde pour lumière, afin que quiconque croit « en PiQE
ne demeure point en ténèbres:
Car. XIE. SUR $.
42 Toulesfois plusieurs aussi des principaux creurent en luy : mais ils ne le, etc. Comme ainsi soit que les Juifs rejettassent Christ d’une fierté outrecuidée, et avec un murmure confus, il pouvoit sembler avis que tous eussent en général conspiré ensemble, toutesfois l'Evangéliste dit qu’en ceste rage commune de ceste nation, il y en a eu plusieurs qui ont esté de bon et sain entendement. Voyci à la vérité un exemple mémorable de la grâce de Dieu : car depuis que l’impiété est une fois venue audessus, c’est comme une peste universelle, laquelle infecte de sa contagion une chacune partie du corps. C’est donc un don singulier et grâce spéciale de Dieu, quand au milieu d’un peuple ainsi corrompu, il y en à aucuns qui demeurent saufs et entiers. Combien que ceste mesme grâce apparoist encore aujourd’huy au monde. Car jà soit que limpiété ait grande estendue par tout le monde, et que le mespris de Dieu ait la bride laschée, et que la plus grande partie des
hommes s'efforcent furieusement d’ex-
terminer du tout la doctrine de l’Evangile, nonobstant l’Evangile trouve par fois ses retraittes. Ainsi il advient que la foy ha (par manière de dire) ses ports et lieux de refuge, à ce qu’elle ne soit bannie totalement du monde. Ce mot mesmes, emporte poids : car en l’estat des principaux et gouverneurs il y avoit une haine mortelle contre l'Evangile, en sorte qu’à grand’peine eust-on peu croire qu’un seul fidèle se trouvast entr’eux. Et de tant plus grande admiration a esté la vertu du Sainct Esprit, laquelle est entrée où il n’y avoit aucun accès. Combien que ce vice n’a point régné seulement pour un temps, que les principaux et grans seigneurs ont esté rebelles et désobéissans à Christ:
car les honneurs, les richesses et dignitez sont volontiers accompagnez de fierté et orgueil. Parquoy il est difficile que ceux qui estans enflez d’orgueil à grand’peine se recognoissent estre du rang des hommes, Soyent dontez par humilité volontaire. Quiconque donc ha quelque excellence, et est eslevé à quelque hautesse en ce monde, s'il est sage il aura sa
soit un empeschement. Quant à ce qu'il dit que plusieurs creurent en Christ: il ne le faut pas ainsi prendre, comme si c’eust esté ou la moitié, ou la plus grande partie. Car en comparaison des autres, desquels le nombresestoit grand et infini, ils estoyent bien peu : mais cependant ils estoyent grand nombre, s'ils sont considérez en eux-mesmes. À cause des Pharisiens, Il semble qu'il parle improprement, quand il sépare la foy de la confession: car on croit de cœur à justice, et on fait confession de bouche à salut, Rom., X, 10. Et quand la foy est embrasée au cœur, il ne se peut faire qu’elle ne jette hors sa flamme. Je respon qu’il est yei monstré combien la foy de ceux-ci estoit infirme, veu qu'ils estoyent si fort tièdes, ou plustost froids, En somme, S. Jehan signifie qu’ils receurent la doctrine de Christ, d'autant qu’ils cognoissoyent bien qu’elle estoit procédée de Dieu: mais cependant ils n’avoyent pas une vive foy, ne garnie d’une telle vertu qu’elle devoit : car Christ ne baille point aux siens un esprit de crainte, mais de constance. 2 Tim., [, 7: à celle fin qu’ils ayent hardiesse de confesser franchement et sans crainte ce qu'ils ont apprins de luy. Toutesfois je ne pense point que ceux-ci ayent esté du tout muets : mais pource que leur confession n’estoit âssez franche, lEvangéliste (selon mon jugement) dt simplement qu'ils n’ont fait profession de leur foy. Car c’estoit-ci la vraye et légitime confession, qu'ils se fussent monsirez apertement estre discipiles de Christ. Et pourtant, que celuy ne se flate, qui couvre ou dissimule sa foy en quelque sorte, de peur d’encourir la haine des hommes. Car quelque chose que le Nom de Christ soit odieux, toutesfois la timidité qui nous contraint de nous destourner de sa confession tant peu que ce soit, n’est point excusable. Il nous faut aussi noter qu'il y a moins de force et constance és princes et gouverneurs, d'autant qu’'ambition règne volontiers en eux: qui estla chose la plus servile qu’on sçauroit dire. Et pour dire tout en un mot, les honneurs terriens sont comme ceps d’or, desquels les hommes sont tenus
grandeur suspecte, afin qu’elle ne luy |serrez, à ce qu’ils ne facent librement
leur devoir. Par cela donc les petis et povres doyvent d'autant plus bérignement et doucement porter leur condition, que pour le moins ils sont à délivre de plusieurs mauvais lags et ceps. I faut cependant que les grans et nobles combatent contre leur grandeur et prospérité, afin qu’elle ne les empesche de se soumettre au Seigneur jésus. Sainct Jehan récite que les Pharisiens leur feirent peur : non point que les autres Sacrificateurs et Scribes permissent qu'aucun se dist librement disciple de Christ: mais pource que la cruauté estoit plus ardente et félonne en .ceux-Ci sous espèce de zèle. C’est bien une vertu excellente, que le zèle de maintenir la religion : mais quand hypocrisie y est Conjointe, on ne sçauroit trouver peste plus dangereuse.
Tant plus donc faut-il prier Dieu qu’il nous modère par la certaine règle de son sainet Esprit. De peur qu'ils ne fussent jettez. Voyci ce qui les empeschoit de se déclarer, asçavoir crainte de mauvaise réputation: pource qu'ils eussent esté jettez hors de la Synagogue. On voit par ceci combien est grande la perversité des hommes, laquelle non-seulement corrompt et abastardit toutes bonnes ordonnances Ge Dieu, mais aussi les convertit en tyrannie pernicieuse, L’excommunication devoit estre le nerf d’une saincte discipline, à ce que la punition fust preste, si quélqu’un eust mesprisé PEolise, Mais quoy? On l’avoit amenée à ce poinct, que quiconque se confesseroit estre de Christ, seroit banni de la compagnie des fidèles. Comme aujourd’huy le Pape prétend faussement le droict ou puissance d'excommunier, pour exercer une semblable tyrannie: et non-seulement il foudroye d’une rage aveuglée contre tous les fidèles, mais aussi il s’efforce de jetter le Seigneur Jésus-Christ hors de son thrône céleste. Et toutesfois il ne fait difficulté de prétendre impudemment le titre de la juriseiction sacrée, de laquelle le Fils de ‘ieu à orné son Eglise.
43 Car ils ont plus aimé la gloire des hommes que la gloire de Dieu.
L'Evangéliste monstre assez clairement que ceux-ci m'ont esté menez d'aucune
Crar. XIE.
superstition, mais seulement ont voulu éviter le diffame envers les hommes. Car si ambition a eu plus de crédit envers eux que la crainte ou révérence de Dieu, il s'ensuit qu’il n’y avoit aucun vain sCrupule de conscience qui les faschast.
Maintenant que les lecteurs avisent de quelle ignominie est condamnée devant Dieu la timidité de ceux qui pour crainte d’encourir haine, dissimulent leur foy envers les hommes. Y a-il chose plus à rebours, ou pour mieux dire, plus brutale, que de préférer les vains et frivoles applaudissemens des hommes, au jugement de Dieu? Or il prononce que tous ceux qui déclinent la haine et mauvaise grâce des hommes, quand il faut confesser la foy purement, sont saisis d’une telle rage. Et à bon droict: car lApostre aux Hébrieux, XI, 27, voulant louer la constance invineible de Moyse, dit qu’il teint ferme, comme s’il eust veu celuy qui estoit invisible. Il signifie par ces paroles, que celuy qui aura vivement dressé et fiché ses veux sur Dieu, il aura un cœur invincible, et qui ne pourra estre fléchi pour chose quelconque. D’où vient donc la délicateté qui nous fait couler à une simulation et feintise desloyale, sinon de ce que tous nos sens devienent hébétez au regard du monde? Car le droit et pur regard de Dieu chasseroit tout incontinent toutes les fumées des honneurs et richesses. Que diront maintenant ceux qui pensent qu'un oblique renoncement de Christ est un péché véniel, et une faute bien légère? Voyei le sainct Esprit qui prononce au contraire haut et clair, que c’est un cas plus vilein, que si le ciel estoit meslé avec la terre. Quant à ces mots, Aimer la gloire des hommes : il signifie yei, vouloir estre en réputation envers les hommes. L’Evangéliste donc entend que ceux-ci estoyent tellement adonnez au monde, qu’ils aimoyent mieux complaire aux hommes qu’à Dieu. Au surplus, quand il accuse de ce crime les renonceurs de Christ, il monstre quant et quant que ceste belle excommunication de laquelle les Sacrificateurs usoyent faussement, contre tout droict et raison, estoit vaine et de nulle importance. Et pourtant, sçachons que toutes les ex-
Cuar. XI.
communications que le Pape desgorge aujourd’huy, ne sont qu’espovantemens de petis enfans: puis que nous sommes bien certains en nos consciences, qu'il ne tasche à autre chose qu’à nous destourner de Jésus-Christ.
44 Lors Jésus s'escria, ei dit, Qui croit en moy, à ne croit point en moy, etc. Geste sentence tend à ce but, que Christ accourage les siens à une constance de foy immuable. Toutesiois il y a aussi une répréhension, par laquelle il a voulu corriger ceste perverse crainte.
Ce qu’il s’est escrié, monstre la grande véhémence; d'autant que ce n’est point une doctrine simple, mais il y à quant et quant une exhortation pour les aiguillonner plus vivement. La somme est, que la foy en Christ ne se repose pas sur quelque homme mortel, mais sur Dieu :
pource qu’elle ne trouve chose au Fils de Dieu qui ne soit Divine: et pour mieux dire, elle regarde Dieu en la face d’iceluy. De cela il recueille que ce seroit une chose mal-séante ou absurde, qu'elle chancelast comme douteuse: car on ne pourroit faire plus grande injure à Dieu, que quand sa vérité ne nous suffit point.
Qui est celuy donc qui a bien proufité en l'Evangile ? Celuy qui estant appuyé sur ceste confiance, qu'il ne croit point aux hommes, mais à Dieu, persévère en fermeté et tranquillité contre toutes les machinations furieuses de Satan. Afin donc que nous rendions à Dieu la gloire et honneur qui luy appartient, apprenons de demeurer fermes en la foy, non-seulement quand le monde seroit esbranslé, mais aussi quand Satan foudroyeroit, et troubleroit tout ce qui est sous le ciel.
Or il est yci dit des fidèles, Qu'ils ne croyent pas en Christ, quand ils ne s’arrestent pas à son regard humain. Car faisant comparaison de luy à son Père, il veut que nous regardions la vertu de Dieu : pource que linfirmité de la chair n’ha rien ferme de soy. Puis après quand il exhortera ses disciples à croire en luy, ce sera en une autre signification: car Dieu n’est point là opposé à l’homme :
mais Christ est mis en avant avec toutes ses grâces et dons, qui doyvent suflire pour retenir nostre foy.
SUR S. JEHAN
45 El qui me voit, il voit celuy qui
ma envoyé. Ce mot de F’eoir doit estre
yci prins pour Cognoissance : car il nous renvoye à son Père, pour donner une bonne et vraye tranquillité à nos consciences, lesquelles sans cela seroyent à tous coups exposées à diverses agitations. Car cC’est-ci la raison pourquoy la fermeté de la foy est stable et asseurée,
asçavoir pource qu’elle est plus forte que
le monde, et par-dessus le monde. Or quand Cbrist est vrayement cognu, la gloire de Dieu reluit en luy : afin que nous soyons certainement asseurez, que la foy que nous avons en luy, ne dépend point de l’homme, mais est fondée en Dieu éternel: car elle monte de la chair de Christ, à la Divinité diceluy. Que si ainsi est, non-seulement il faut qu’elle soit perpétuellement fichée en nos cœurs, mais aussi qu’elle se monstre hardiment en la langue, quand il en sera besoin.
46 Je suis venu au monde pour lumière, afin que quiconque croil en moy, etc. Pour rendre ses disciples plus forts et hardis, il poursuit à louer la certitude de la foy. Et premièrement il testifie qu’il est venu au monde pour estre la lumière, par laquelle les hommes soyent retirez des ténèbres et erreurs: et quant et quant il monstre le moyen de jouyr d'un si grand bien, quand il dit, {fin que quiconque croi en moy, elc. Au reste, il accuse d’ingratitude tous ceux qui estans enseignez par son Evangile, ne se séparent point des incréaules. Car d'autant plus que ce bien est excellent, d’estre appelé des ténèbres à la lumière, tant moins ont d’excuse ceux qui par leur paresse, ou nonchalance, ou mespris, estouifent la lumière qui estoit allumée en eux. Il y a grand poids en ces paroles, Je suis venu au monde pour lumière.
Car combien que Jésus-Christ fust du commencement la lumière, toutesfois il ne s’orne point pour néant de ce titre, qu’il est venu pour faire office de lumière. Et afin que nous ayons ces degrez distinctement, il enseigne qu’il est plus lumière aux autres, qu'à soy-mesme :
puis après non-seulement aux Anges, mais aussi aux hommes: tiercement, qu'il a esté manifesté en chair, afin de
luire en pleine clarté. Or il semble bien que ce mot Quiconque, a esté adjousté tout à propos: en partie afin que sans exception quelconque il feist ce bien commun généralement à tous fidèles : en partie pour monstrer la raison pourquoy les incrédules périssent en ténèbres : as-
Cuar. XII.
leur propre gré. Or si tonte la sagesse du monde estoit amassée en un tas, on ne trouveroit pas une seule estincelle de vraye lumière en tout Ce gros monceau, mais plustost ce sera une confusion :
veu que cela est propre au seul Seigneur Jésus, de nous délivrer dés ténèbres.
çavoir pource qu’ils fuyent la lumière de |
47 Et si aucun oùt mes paroles, et ne les croit point, je ne le juge point : car je ne suis point venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde.
48 Celuy qui me rejette, et ne recoit point mes paroles, il ha qui le juge. La Parole que j'ay portée, sera celle qui le jugera au dernier jour :
49 Car je n'ay point parlé de par moy-mesme : mais le Père qui ma envoyé, m'a donné commandement de ce que je doy dire et parler.
50 Æt je scay que son commandement est vie éternelle. Les choses donc que
je di, je les di ainsi comme le Père m'a dit.
41 Et si aucun oit mes paroles, et.
ne les croit point, je ne le juge point :
car je ne suis, etc. Après avoir parlé de sa grâce, et exhorté les siens à avoir une foy constante, il commence maintenant à poindre les rebelles : quant et quant toutesfois il adoucit la sévérité de laquelle est digne l’impiété de ceux lesquels rejettent Dien comme de propos délibéré.
Car il sursoit de prononcer la sentence contre tels, pource que plustost il est venu pour le salut généralement de tous.
I faut entendre en premier lieu, qu’il ne parle pas yci indifféremment de tous incrédules, mais de ceux qui de leur propre sceu et gré rejettent la doctrine de l’Evangile, qui leur avoit esté monstrée.
Quelle raison donc y a-il que Jésus-Christ ne les veut pas condamner ? C’est qu’yci ayant laissé pour quelque temps la personne de Juge souverain, il offre le salut indifféremment à tous, et estend bénignement ses bras à tous, afin que tous ayent plus grand courage à se repentir.
Cependant il ÿ a yci une circonstance d'importance, par laquelle il amplifie ce crime, s'ils rejéttent une semonce tant bénigne et gracieuse : car C’est autant comme s’il eust dit, Voyci, je suis vyci pour appeler tous, et ayant mis en oubli la personne de Juge, j'ay ceste seule délibération d'attirer tous généralement, et de délivrer de mort et perdition ceux qui semblent estre desjà deux fois perdus.
Il n’y a donc personne condamné pour le mespris de l'Evangile, sinon celuy qui ne tenant conte du message gracieux et amiable de salut, aura voulu attirer de son propre gré la ruine sur sa teste. Ce mot de Juger, est yci prins pour Condamner, comme on peut veoir par son opposite yei mis, qui est Sauver. Or ceci doit estre rapporté au propre et naturel office de Jésus-Christ : car ce que les ‘rebelles et incrédules sont à cause de PEvangile condamnez plus griefvement, est ün àccident, et non point de sa nature, comme nous avons desjà dit quelques fois.
48 Celuy qui me rejette, el ne recoit point mes paroles, il ha qui, etc. Afin que les meschans ne se laschent point là bride, comme si leur desbordement contre le Fils de Dieu devoit demeurer impuni, il adjouste yci contr’eux uñe dénonciation espovantable et horrible : que quand il ne diroit mot, encore la doctrine est suffisante pour les condamner : comme aussi il à dit ci-dessus au chapitre V, v. 45, Qu'il ne sera point besoin qu'ün autre juge se lève contr’eux que Moyse, en qui toutesfoisils se glôrifioyent. Voyei donc quel est le sens, Il ‘est vray' que bruslant d’un grand désir dé vostré salut, je me déporte de mon droict de vous condamner, ettasche entièrement @e Sauver ce qui est perdu : mais ne pensez pas que pour cela vous soyez eschäppez de la main de Dieu. Car quand j’auroye la
Cuar. XII. SUR S.
bouche du tout fermée, si est-ce toutesfois que la Parole qui aura esté rejettée et mesprisée de vous, sera seule juge compétent. £{ ne recoit point mes paroles. Ce dernier membre est une déclaration du premier. Car pource que les hommes sont hypocrites naturellement, il ne leur est rien plus facile que de se vanter de bouche, qu'ils sont prests à recevoir Christ. Et nous voyons ordinairement combien ceste vanterie est commune, mesme entre les plus meschans. Parquoy il nous faut retenir ceste définition, Que les hommes rejettent Christ, quand ils ne recoyvent pomt la pure doctrine de l'Evangile. Vray est que les Papistes font sonner à plene bouche ce mot de Jésus- Christ : mais quand la pure vérité d’iceluv-est mise en avant, il ny a rien qui leur soit plus détestable ne plus odieux.
Telle manière de gens baisent Jésus-Christ coïime Judas Pa baisé. Et pourtant apprenons de l’enfermet en sa Parole, et de luy rendre le service d’obéissance, lequel il requiert singulièrement. La Pa-
role que j ay portée. I n’estoit possible
de donner un titre plus noble et magnifique à l’authorité de lEvangile, que quand la puissance de juger luy est déférée : car selon ces paroles, le dernier jugement ne sera qu'une approbation et ratification de la doctrine de l'Evangile.
Il est bien vray que le Fils de Dieu montera en siége judicial, mais il afferme qu’il prononcera la sentence suyvant la Parole qui est maintenant preschée. Or ceste dénonciation dévroit merveilleusement estonner les rebelles et meschans, veu . qu'ils ne pourront éviter le jugement horriblé dé ceste doctrine, contre laquelle ils s’eslèvent maintenant si orgueilleusement. Toutesfois Christ signifie que maintenant ils ont faute de sens, quand il fait mention du Gernier jugement : car il remonstre que la punition de laquelle ils se mocquent maïntenant, sera ouvertement manifestéé alors. Au contraire, les fidèles recoyvent dé ceci une consolation inestimable, Que combien qu'ils soyent maintenant condamnez du monde,
toutesfois 1ls sont bien asseurez qu’ils sont desjà absous au ciel. Car en quelque lieu que la foy de l'Evangile ha son siége, là aussi est dressé le siége judicial du grand Dieu pour sauver. Estans garnis d’un tel droict, il ne faut point que nousnous soucions beaucoup des Papistes, ne de leurs fols jugemens faits'à rebours, d'autant que nostre foy est eslevée et haut éminente par-dessus les Angés.
49 Car je n'ay point parlé de par moy-mesme. Afin que l’apparence extérieure de l’homme ne diminue rien de la grande et haute majesté de Dieu, Christ nous renyoye bien souvent à son Père.
Pour ceste cause il fait mention tant de fois dé son Père. Et de faict, veu que ce seroit une meschanceté de transférer une seule goutte de la gloire Divine ailleurs, il faut nécessairement que la Parole, à qui le jugement est déféré, soit procédée de Dieu. Or Christ Se discerne yci de son Père, non point simplement selon la personne Divine, mais plustost selon la chair :
de peur que sa doctrine estant estimée selon l’homme, n’ait moins C’authorité.
Au reste, si les consciences estoyent assujetiés aux loix et à la doctrine des hommes, cesté raison de Christ ne conviendroit pas, Ma parole jugera (dit-il) pource qu’elle n’est point d’un homme :
selon ceci, 11 y a un Législateur, etc.
Jaq. IV, 12. D’avantage, on peut facilement recueillir de ceci, quel sacrilége exécrable c’est, que le Pape a esté si hardi d'astraindre les âmes à ses inventions : car il s’attribue beaucoup plus en ce faisant, que ne fait le Fils de Dieu, lequel proteste qu’il ne parle point que par le commandement et ordonnance de son Père.
50 Et scay que son commandement est vie éternelle. I loue derechef le fruit de sa doctrine, afin que tous se souméttent plus volontairement à icelle. Gr maintenant il est raisonnable que les meschans et rebelles sentent la vengence horrible de Dieu, lequel ils refusént maintenant d’avoir pour garent et autheur Ge vie.
Car. XIII.