CHAPITRE XIII
À Or devant la feste de Pasque, Jésus scachant que son heure estoit venue, pour passer de ce monde au Père, comme ainsi fust qu'il eust aimé les siens qui estoyent au monde, il les aima jusques en la fin.
à Et après avoir souppé (le diable ayant desjà mis au cœur de Judas Isca-
riot, fils de Simon, de le trahir)
3 Jésus scachant que le Père luy avoit donné toutes choses entre mains, et qu'il estoit issu de Dieu, et s’en alloit à Dieu,
4 Se lève du soupper, et oste sa robbe : et ayant prins un linge, ü s’en
ceignit :
5 Puis meit de l'eau en un bassin, et se print à laver les pieds des disciples, et les essuyer du linge duquel il estoit ceint.
6 Il veint donc à Simon Pierre : et Pierre luy dit, Seigneur, me laves-tu les
pieds ?
7 Jésus respondit, et luy dit, Tu ne scais point maintenant ce que je Jay,
mais tu le scauras ci-après.
À Or devant la jfeste de Pasque, Jésus scachant que son heure estoil venue, etc. Sainct Jehan laisse beaucoup de choses expresséement, lesquelles il seavoit avoir esté récitées par S. Matthieu et les autres, Quant à luy, il entreprend seulement de traitter ce que les autres avoyent omis. Et entre les choses omises par les autres Evangélistes, ceste histoire du lavement des pieds en est une. Or combien qu’il exposera plus ouvertement ci-après à quelle fin Christ a lavé les pieds à ses disciples, toutesfois avant que passer outre il dit yei en un mot, que ce bon Seigneur a voulu donner à cognoistre par un tel signe, que l'amour de laquelle il les avoit aimez, estoit constante et perpétuellement ferme, afin que quand ils seroyent privez de sa présence, toutesfois ils se résolussent en cela, que la mort mesme n’effaceroit point ceste amour. Laquelle persuasion doit aussi aujourd’huy estre fermement fichée en nos cœurs. Les paroles sont telles, Que Jésus a aimé ses fidèles jusques en la fin, voire les siens qui estoyent au monde. Pourquoy est-ce qu’il dénote les Apostres par ceste circonlocution, sinon à celle fin que nous sçachions que tant plus qu’ils estoyent en un combat et bataille difficile et dangereuse, comme nous y sommes, tant plus grand soin aussi
Jésus-Christ avoit d'eux? Parquoy jà soit qu'il semble bien avis que nous soyons loin du Seigneur Jésus, nonobstant sçachons qu’il ha son regard .sur nous : pource qu'il aime ses fidèles qui conversent au monde. Car il ne faut point douter qu’il ne nous porte aujourd’huy une semblable affection et volonté, laquelle il gardoit mesme en Particle de la mort. Pour passer de ce monde à son Père. Voyci une façon de parler bien digne estre notée : car cela se rapporte à la cognoissance de Christ, qu'il cognoist que sa mort est une ouverture et passage au royaume céleste de Dieu. Que si allant là il ne laisse point d'aimer les siens comme il a aecoustumé, il ne faut pas que nous pensions maintenant que son affection soit changée aucunement. Au reste, puis qu’il est le premier-nay d’entre les morts, ceste définition de mort appartient à tout le corps de l’Eglise, as- . çavoir que c’est une ouverture Ou passage pour aller à Dieu, duquel les fidèles sont maintenant absens.
2 Et après avoir souppé (le diable ayant desjà mis, etc.). Nous traitterons bientost ci-après au lieu propre toute l’intention que Jésus a eue à laver les pieds de ses disciples, et avec ce le fruit de ceste histoire : maintenant suyvons la déduction des paroles. Il dit que ceci fut
Caar. XIIT.
fait après que Judas avoit desjà délibéré en son cœur de trahir le Fils de Dieu, non-seulement pour monstrer la patience admirable du Seigneur Jésus, qui a peu porter cela en son cœur, de laver les pieds à ce traistre si desloyal et exécrable, mais aussi que de propos délibéré il avoit choisi ce temps, auquel estant prochain de sa mort, il parachevast comme le dernier acte de sa vie. Quant à ce qu’il dit que Judas conceut ceste délibération de trahison par l’impulsion du diable :
cela sert pour exprimer l’énormité du crime : car ç’a esté une meschanceté horrible et plus qu'exécrable, en laquelle l’efficace de Satan s’est monstrée ouvertement. Vray est qu'il n’y a mal quelconque perpétré par les hommes, auquel Satan ne les incite : mais tant plus que quelque forfait est horrible et exécrable, tant plus aussi faut-il considérer la rage furieuse du diable en iceluy, lequel transporte haut et bas les hommes qui sont
délaissez de Dieu. Au reste, combien que.
la concupiscence des hommes soit embrasée par le soufflet de Satan, si ne laisse-elle point d’estre fournaise : elle ha le feu allumé dedans soy : elle reçoit de grande avidité l'agitation du soufflet, en sorte.que toute excuse est ostée aux meschans.
3 Que le Père luy avoit donné toutes choses entre mains, et qu'il, etc. Selon mon opinion ceci est adjousté afin que nous sçachions dont à eu le Seigneur Jésus un repos d'esprit si bien reiglé et tempéré : asçavoir pource qu'ayant obtenu desjà victoire sur la mort, il eslève son courage au triomphe glorieux, qui devoit suyvre bien tost après. Les hommes saisis et frappez de crainte ont accoustumé de se tempester et esmouvoir grandement. L’Evangéliste signitie qu’il n’y a point eu de tel mouvement ou agitation en Christ: car jà soit qu’il sceust qu’il seroit bien tost trahi par Judas, toutesfois il sçavoit aussi que son Père luy avoit baiïllé toutes choses en main. Si quelqu'un demande, Comment donc a-il esté réduit puis après à si grande tristesse, qu'il en a sué du sang ? Je respon que l’un et l’autre estoit nécéssaire :
asçavoir qu’il eust la mort en horreur,
SUR S. JEHAN. 277
et cependant toutesfois qu’il parachevast hardiment et de grand courage toutes choses requises à la charge du Médiateur.
4 Se lève du soupper, et oste sa robbe : et ayant prins un linge, etc. NH faut entendre qu’il osta seulement sa robbe de dessus, et non point son saye :
car on sçait bien que les Orientaux usoyent de robbes longues. Ce qui s’en-
suit bien tost après, Qu'il se print à la-
ver les pieds, etc. exprime plustost lintention du Seigneur Jésus, que l’acte extérieur. Car sainet Jehan adjouste qu'il commença par Pierre.
6 Æt Pierre luy dit, Seigneur, me laves-lu Les pieds? Ce propos est d’un homme qui ha en abomination une chose absurde et mal-séante. Car en interrogant que C’est que faisoit Christ, il luy met la main au-devant pour le repousser, par manière de dire. Ceste modestie seroit voirement louable, sinon que l’obéissance fust de plus grand pris envers Dieu, que tout honneur et service: ou pour mieux dire, si ce n’estoit ci la vraye et seule règle d'humilité, de nous assujetir à l’obéissance de Dieu, et de ranger tous nos sens sous son bon plaisir: en sorte que nous approuvions sans débatre aucune-
| ment, tout ce qu’il prononce Iuy estre
agréable. Il nous faut donc retenir sur tout ceste règle de servir Dieu comme il appartient, que nous soyons prests sans délayer, d’acquiescer et obéir aussi tost qu’il nous ordonne et commande quelque chose.
1 Tu ne scais point maintenant ce que je fay, mais tu le scauras ci-après.
Nous sommes enseignez par ces paroles, qu’il nous faut simplement obéir au Seigneur Jésus, combien que la raison ne nous apparoisse pourquoy il veut que nous facions ceci ou cela. En une maison bien réglée et gouvernée, il n’y aura que
le père de famille qui pourvoye, ordonne
et gouverne : et faut que les serviteurs employent leurs pieds et mains pour son service. Celuy donc qui rejette le commandement de Dieu, est trop orgueilleux, voire quand la raison d’iceluy ne luy sera point cognue. 11 y a plus, que ceste admonition s’estend bien plus loin: asça-
Cap, XII!
voir qu'il ne nous soit grief d'ignorer ce | rance est plus sçayante que tout sçavoir, que Dieu veut nous estre caché pour | quand les hommes permettent ceci à Dieu, quelque temps : car ceste espèce d’igno- | qu'il soit sage par-dessus eux.
8 Pierre luy dit, Tu ne me laveras jamais les pieds. Jésus luy respondit, Si je ne te lave, tu n'auras point de part avec moy. 9 Simon Pierre luy dit, Seigneur, non point seulement mes pieds, mais aussi
les mains et la teste.
10 Jésus luy dit, Celuy qui est lavé, n’ha besoin sinon de laver les naoe mais est tout net. OT estes-vous nets, mais non pas tous.
41 Car il scavoi lequel c’estoit qui le trahiroit. Pourtant, dit-il, Fous n Festss
pas nets tous.
8 Tune melaveras jàmais les pieds.
Jésus luy respondit, Si je ne, etc. Jusques yei la modestie de Pierre estoit excusable, combien toutesfois qu’elle ne fust sans vice : mais maintenant il pèche beaucoup plus griefvement, que jà soit que Christ l’eust corrigé, néantmoins il ne se déporte pas de contredire. Et certes ce vice est commun, que l’obstination suit de bien près l’ignorance. Voylà une belle couleur voirement, que la révérence qu’il porte au Seigneur Jésus, luy fait refuser:
nonobstant pource qu’il n’obéit pas simplement à ce qui luy avoit esté ordonné, l'affection mesme qu'il avoit de porter révérence et honneur à Christ, perd toute grâce. Ainsi donc la vraye sapience de la foy, c’est d'approuver et recevoir en toute révérence, tout ce qui vient de Dieu, comme une chose bien disposée, et conduite par bon ordre. Et de faict, son Nom ne peut estre autrement sanctifié par nous. Car si nous n’avons ceci pour tout résolu, que tout ce qu’il fait, est fait par une très bonne raison, nostre chair murmurera à tous propos, comme elle est orgueilleuse et farouche: et ne Iuy rendra point son honneur, si ce n’est par contrainte. En somme, jusques à ce que les hommes ayent renoncé à toute licence de juger és œuvres de Dieu, il y a tousjours de l’orgueil et arrogance cachée sous apparence de quelque humilité, quelque chose qu’ils s'efforcent de porter révérence ei honneur à Dieu mesme. 55 je ne. te lave. I n’exprime pas encore à quelle fin il a délibéré de laver les pieds de ses disciples: seulement par une si-
militude déduite de l’âme au corps, il remonstre qu’il ne fait rien de nouveau, ou qui soit estrange à sa personne, en layant les pieds à ses disciples. Cependant ceste response de Christ monstre bien combien Pierre est follement sage: Il nous en adviendra autant, aussi tost que le Seigneur commencera à débatre contre nous. Cependant qu'il ne dit mot, les hommes pensent bien n'avoir mauvaise raison de ne s’accorder avec luy. Mais quoy ? Il ne luy est rien plus facile que de réfuter en un mot toutes les belles couleurs que les hommes mettent en avant. Pource que Jésus est Seigneur et Maistre, il semble à Pierre que €’est une chose mal convenable, qu'il luy lave les pieds. Mais voyci le mal, qu’en repoussant un tel service, il rejette ce qui est le principal de son salut. Il y à aussi une doctrine générale contenue sous ‘este sentence , asçavoir que nous sommes tous puans et souillez devant Dieu, jusqu'à ce que Jésus nettoye nos ordures.
Or puis qu’il s’attribue à soy seul l'office de laver, il faut qu'un chacun de nous se présente à luy pour estre nettoyé de son ordure, afin qu’il puisse obtenir place entre les enfans de Dieu. Mais avantique passer outre, il nous faut entendre-que signifie yei ce mot Laver. Il y en a aucuns qui le rapportent à la rémission gra-:
tuiie des péchez: les autres-à Ja nouveauté de vie: aussi il y en a d'autres qui l’estendent à l’une et à l’autre : ce que je reçoy volontiers. Car Christnous lave, quand il efface et oste nos péchez par la purgation de son sacrifice, afin-qu'ils ne
Cuar. XII. SUR S.
vienent en conte devant le jugement de Dieu : d'avantage, il nous lave et repurge, quand il abolit les perverses et vicieuses cupiditez de la chair par son Esprit, Mais pource qu’il apperra ci-après par la déduction du texte, qu’il parle de la grâce de régénération, je ne m’arreste point à ceste opinion préciséement, qu'il ait yci comprips le lavement du pardon gratuit.
9 Seigneur non point seulement mes pieds, etc. Quand Pierre a ouy qu’il estoit perdu, sinon qu’il receust la purgation qui luy estoit offerte par Christ, ceste nécessité luy a esté finalement une bonne maistresse et propre pour le donter. Il acquiesce donc, toute réplique laissée, mais il veut estre lavé de tous costez : et certes il cognoist au vray que tout entièrement, tant que comporte sa personne, il est rempli naturellement d’ordures: et que pour ceste cause ce n’est rien fait, s’il est seulement lavé en un endroit.
Mais yei aussi il faut par inadvertence, asçavoir en ce qu'il n’estime et ne prise rien le bénéfice qu'il avoit desjà receu:
car il parle tout ainsi que s’il n’avoit receu encore aucune rémission des péchez, ne sanctification et grâce du S. Esprit. Et pourtant il est vei aussi reprins à bon droict par Christ: car il luy réduit en mémoire ce qu’il luy avoit conféré auparavant. Cependant toutesfois sous la personne d’un homme il admoneste aussi tous les autres, que se souyvenans de la grace qu’ils ont receue, ils considèrent diligemment ce de quoy ils ont besoin pour l’advenir. Premièrement il dit que les fidèles sont du tout nets: non pas qu’ils soyent purs en tout et par tout, en sorte qu'il n’y ait ordure quelconque de reste en eux: mais pour autant qu'ils sont repurgez en la principale : partie d’eux : asçavoir quand le royaume est osté au péché, afin que la justice de Dieu soit au-dessus: comme si on disoit d'un corps qu’il est tout sain, quand il n’est poinct infecté ou frappé de quelque ma- Jadie universelle. Et pourtant, il faut que par nouveauté de vie nous nous monstrions estre disciples de Christ, veu qu’il se dit estre autheur de pureté en tous les fidèles. Au reste, ceste autre similitude aussi est amenée pour le faict présent, à
ce que Pierre ne rejettast le lavementdes pieds, comme une chose mal convenable :
car tout ainsi que Christ lave depuis la teste jusques aux pieds ceux qu’il reçoit pour ses disciples : aussi en ceux qu’il à desjà purgez, la partie basse demeure tousjours de reste à estre purgée : veu que les enfans de Dieu ne sont pas du tout régénérez dés le premier jour, en sorte qu’il n’y ait rien en eux qui ne sente la vie céleste: plustost au contraire, les reliques de la chair demeurent en eux, contre lesquelles ils ont à batailler tout le temps de leur vie. Ainsi donc par métaphore ou similitude, toutes les affections et solicitudes qui nous font toucher au monde, sont nommées les pieds: car si l'Esprit occupoit toutes les parties de nous, nous n’aurions plus rien de commun avec les ordures du monde.
Mais maintenant par la partie que nous sommes charnels, en rampant contre terre, ou pour le moins en fichant les pieds en la fange, nous sommes d’autant immondes ou souillez. Ainsi Christ trouye en nous quelque chose pour purger ou nettoyer. Au reste, il n’est point yci parlé de la rémission des péchez, mais de la rénovation par laquelle Christ délivre et exempte ses fidèles des cupiditez de la chair petit à petit, et par succession continuelle.
10 Or estes-vous nets, mais non pas tous. Ceste proposition est comme la mineur Gu syllogisme, de laquelle s’ensuit que le lavement des pieds leur est proprement convenable. Toutesfois avec cela il y a une exception adjoustée, à ce qu’un chacun s’examine, si d'aventure Judas peut estre touché d'affection de se repentir. Combien que par ce mot il a voulu de bonne heure munir les autres disciples, afin que la grande énormité du crime, lequel devoit estre manifesté et descouvert bien {ost après, ne les troublast, comme s’il eust esté conceu en un cœur arrousé de la grâce céleste. Foutesfois il se déporte tout à propos de le nommer, à celle fin qu’il ne luy ferme la porte de repentance. Or pource que cest hypocrite effronté estoit du tout désespéré, ladvertissement ne luy a de rien servi, sinon de luy augmenter sa faute :
280 COMMENTAIRES Car. XIII.
mais il a proufité grandement aux autres | festée et cognue. D’avantage, ils ont senti disciples, pource que par cela la Divinité | que la pureté n’estoit pas un petit don du du Fils de Dieu leur a esté mieux mani- | sainect Esprit.
12 Après donc qu'il eut lavé leurs pieds, et repris ses vestemens, et qu'il se Jut rassis à table, il leur dit, Scavez-vous bien que je vous ay fait.
43 Fous m'appelez le Maistre et le Seigneur, et vous dites bien, car je Le suis.
A4 Si donc moy qui suis le Seigneur et le Muistre, ay lavé vos pieds, vous devez aussi laver les pieds les uns des autres.
15 Car je vous ay donné exemple, qu'ainsi que je vous ay fait, vous faciez aussi.
16 En vérité, en vérité je vous di que le serviteur n’est point plus grand que son maistre, ne l'ambassadeur plus grand que celuy qui l'a envoyé.
417 Si vous scavez ces choses, vous estes bien-heureux si vous les faites.
12 Après donc qu'il eut lavé les|etc. C’est un argument du plus grand au pieds, etc. Yci finalement Christ déclare | plus petit. L’orgueil empesche que l’égaà quelle intention il a lavé les pieds à ses | lité qui devoit estre entre nous, n’y rèdisciples. Car ce qu’il a entremeslé du la- | gne. Et voyci le Seigneur Jésus, duquel vement spirituel, a esté comme uné di-|la grandeur surmonte infiniement tous gression hors du propos. Si Pierre n’eust | autres, qui s’abaisse, afin qu’il face honte mis empeschement, Christ n’eust fait au- | aux orgueilleux, lesquels ne se souvenans cune mention de cela. Maintenant donc il | plus de leur degré et ordre, s’exemptent descouvre la raison de ce qu’il a fait, as- | de toute communication fraternelle. Car çavoir que luy qui est Maistre et Seigneur | quel se répute estre l’homme mortel, de tous, a donné un exemple que tous | quand il refuse de porter les charges de fidèles doyvent ensuyvre : c’est asçavoir | ses frères, de s’accommoder aux mœurs que nul ne se fasche de descendre à faire | d’autruy, et de s’employer aux offices et service à ses frères et égaux, tant bas et | devoirs, par lesquels est entretenue l’uabject que soit ce service. Car d’où vient | nité de l'Eglise? En somme, il veut dire que la charité est mesprisée, sinon qu’un | que l’homme qui ne pense point habiter chacun se prise plus qu’il n’est besoin, | et converser entre les autres ses frères et par ce moyen mesprise presque tous | infirmes, sous ceste condition qu’il s’asles autres? Et n’a pas voulu simplement | sujetisse à services qui sembleront estre enseigner la modestie, mais avec ce, don- | ords et sales, voire en toute douceur et ner ceste règle de charité, que les uns | bénignité, cestuy-là s’attribue plus qu'il servent aux autres: car il n’y a point de | ne faut, et fait trop grand conte de soy. charité, sinon où il y a aussi une ser-| Il nous faut aussi noter ce que Jésusvitude volontaire à secourir son prochain. | Christ remonstre qu’il a donné exemple : Scavez-vous bien, etc. Nous voyons que | car il ne faut pas tirer tous ses faits inle Seigneur Jésus a tellement celé son in-| différemment à imitation et exemple. Lestention pour un bien peu de temps à ses | Papistes se glorifient qu’à l'exemple de disciples, qu'après avoir esprouvé leur | Christ ils jeusnent le Quaresme: mais il obéissance, il leur à manifesté en temps | faudroit veoir en premier lieu, s’il a vouopportun ce qui n’estoit expédient qu’ils | lu en son jeusne monstrer un exemple, à sceussent auparavant. Et maintenant il|la règle duquel ses disciples se deussent n'attend point qu’ils l’interroguent, mais | conformer. On ne lit rien de cela. Paril les prévient de son bon gré. Il nous en | quoy c’est une imitation perverse, ne plus adviendra autant, moyennant que nous |ne moins que s'ils s’efforçoyent de voler souffrions qu’il nous mène par la main, | au ciel. Joint que là où il faloit ensuyvre voire par voyes incognues. Christ, ils se sont plustost monstrez sin-
14 Si donc moy qui suis le Seigneur, | ges qw'imitateurs. Tous les ans ils au-
te qq mm,
Cnar,. XHIT. SUR S
ront une manière de faire, qu'ils lavent les pieds à quelques gens, comme s'ils
jouoyent une farce sur des eschaffaux.
Ainsi quand ils ont usé de ceste cérémonie vaine et folle, ils pensent s’estre bien acquittez : et ayans fait cela, ils se baillent congé de ne tenir conte de leurs frères tout le reste de Pan. Il y à bien pis:
car après qu’ils ont une fois lavé les pieds à douze hommes, ils deschirent puis après cruellement tous les membres du Fils de Dieu, voire crachent contre la face de Christ mesme. Et pourtant tout cest appareil de bateleurs n’est autre chose qu'une vileine mocquerie de Christ.
Qu’ainsi soit, Christ ne nous commande point yci une cérémonie qui se face tous les ans, mais il veut que nous soyons appareillez à toutes heures, êt tout le temps de nostre vie, à laver les pieds de nos frères et prochains.
16,17 En vérité, en vérité je vous di, que le serviteur n'estpoint plus grand, etc. Ilest bien vray que ce sont-ci sentences proverbiales, l’usage desquelles s’estend bien plus loin: toutesfois il les faut accommoder à la circonstance pré-
sente. Et pourtant, selon mon avis, ceux-là s’abusent qui les prenent généralement : comme si Christ exhortoit yci ses fidèles à porter patiemment la croix :
car il est plus véritable qu’il en a usé pour servir à Son propos. Puis après il adjouste qu’ils sont bienheureux S'ils cognoissent ces choses, el s'ils les font.
Car la cognoissance ne mérite point d’estre appelée vraye, sinon celle qui amène les fidèles jusques-là, qu'ils se conforment à leur Chef. C’est plustost une vaine imagination, quand nous contemplons hors de nous Christ, et les choses qui sont de Christ. Nous pouvons bien recueillir de ceci, que jusques à ce que nous aurons apprins de nous soumettre à nos frères, nous ne sçavons si Christ est le Maistre. Or comme ainsi soit qu’il n’y ait personne qui s’employe pour ses frères en tout et par tout, et que plusieurs aussi s’exercent bien laschement et froidement és devoirs de charité fraternelle, on peut veoir facilement par cela, combien nous sommes encore loin de la plene lumière de la foy.
18 Je ne parle point de vous tous : je scay ceux que j'ay éleus. Mais il faut
que l'Escriture soit accomplie, disant, levé contre moy son talon‘.
Celuy qui mange le pain avec moy, à
19 Dés maintenant je le vous di devant qu'il adviene; afin que quand i sera
advenu, vous croyez que ce suis-je.
20 En vérilé, en vérité je vous di, si j'envoye quelqu'un, quiconque le recoit, me recoit : et qui me recoit, il reçoit celuy qui n'a envoyé.
1) Ps., XLI, 9.
18 Je ne parle point de vous tous :
je scay ceux que j ay éleus. Mais il faut que l'Escriture, etc. 1 signifie derechef qu’il y en à un entre ses disciples qui n’est rien moins à la vérité que disciple.
Et fait ceci en partie à cause de Judas le traistre, afin qu’il le rende plus inexcusable : en partie à cause des autres, afin que la ruine de Judas ne face perdre courage à quelqu'un d’eux. Et non-seulement il leur donne bon courage, à ce que voyans la cheute et ruine horrible de Judas, ils ne laissent pour cela de persévérer en leur vocation : mais pource que la félicité de laquelle il a fait mention,
’est pas commune à tous, il monstre que d'autant plus grande affection la faut-il désirer, et demeurer plus constamment en icelle. Or cela mesme, qu'ils persévéreront, il l’attribue à son élection. Car comme la vertu des hommes est caduque, aussi certes elle bransleroit à tous vens, et tomberoit bas, voire sans la pousser œuères, si le Seigneur ne la soustenoit de sa main. Mais pource qu'il gouverne ceux qu'il a éleus, que Satan applique toutes les machinations ou engins qu’il pourra, si ne pourra-il faire qu'ils ne persévèrent jusques à la fin d’une persévérance ferme, Et non-seulement la con-
En …
stance est yci attribuée à l’élection, mais aussi le commencement de la crainte de Dieu. D'où vient cela que lun s'adonne d’un bon courage à la parole de Dieu, et autre non? C’est pource que l’un est éleu, et l’autre non. D’où vient aussi que Cestuy-ci mesme chemine droitement, et qu’il continue à mener une vie saincte et bonne, sinon que le propos de Dieu est stable, à ce qu'il parface l’œuvre qu’il à commencée de sa main? Brief, c'est-ci la source et origine de la différence qui est entre les enfans de Dieu, et les réprouvez et infidèles : que les premiers sont tirez à salut par l'Esprit d'adoption :
les autres sont portez en ruine par leur chair, qui n’est retenue d'aucune bride.
- Autrement le Seigneur Jésus-Christ pou voit bien dire, Je sçay quel sera un chacun de vous : mais afin qu'ils ne s’attribuent rien, ains plustost recognoissent que par la seule grâce Divine ils sont difiérens de Judas, et non par leur propre vertu, il leur met en avant l’élection gratuite, en laquelle ils soyent fondez. Et pourtant apprenons que d’icelle dépendent toutes les parties de nostre salut.
Or quant à ce qu’en un autre passage il met Judas au nombre des éleus, c’est une diverse façon de parler, et non point contraire, Car là est dénotée l’élection temporelle, par laquelle Dieu nous destine à quelque œuvre pour certain temps : comme Saül estoit éleu pour estre roy, et toutesfois a esté réprouyé : mais yci Christ parle de Pélection éternelle, par laquelle nous sommes faits enfans de Dieu, et par laquelle Dieu nous a prédestinez à -vie devant la création du monde. Quant aux réprouvez, il est bien vray que quelque fois Dieu les orne des dons de son Esprit, pour mettre en exécution la charge qui leur enjoint. Ainsi voit-on pour quelque temps reluire des vertus royales en Saü]. Ainsi Judas estoit doué de grâces excellentes, et telles qu’il convenoit à un Apostre de Christ. Mais c’est bien autre chose de la sanctification du sainet Esprit, laquelle le Seigneur ne confère sinon à ses enfans : Car il les renouvelle et de cœur et d’entendement, à ce qu’ils soyent saincts et irrépréhensibles devant sa face. D’avantage, ceste sanctification
Car XII.
ha une vive racine en eux, laquelle ne peut estre jamais arrachée : d'autant que l'adoption de Dieu est sans repentance. , Cependant ceci demeure résolu et arresté, que c’est un don de l'élection Divine, quand ayans receu par foy la doctrine du Seigneur Jésus, nous la suyvons aussi par nostre vie : et que c’est-ci la seule cause de nostre félicité et béatitude, par laquelle nous sommes discernez des réprouvez, qu'iceux destituez de la grâce du S. Esprit, périssent malheureusement, mais nous avons Christ pour gardien et protecteur, qui nous gouverne et conduit par la main, et nous maintient par sa vertu et puissance. Outreplus, Christ rend yci clair tesmoignage de sa Divinité :
en premier lieu, quand il prononce qu’il ne juge point à la façon des hommes :
puis après, quand il se fait autheur de l'élection. Car ce scavoir duquel il parle, appartient proprement à Dieu. Mais le second ha plus grande eflicace, quand il testifie que c’est luy qui à éleu ceux qui ont esté éleus devant la création du monde. Car ce tesmoignage si haut.et excellent de sa puissance Divine nous doit esmouvoir plus grandement, que si l’Escriture l’appeloit Dieu cent fois. Mais il faut quel’ Escriture soit accomplie, etc.
On pouvoit penser que ce fust une chose absurde et mal convenable, qu’il y en eust quelqu'un éleu à un estat et ordre si excellent et tant honorable, qui cependant n’eust point une vraye crainte de Dieu.
Car on pouvoit promptement répliquer, Pourquoy Christ a-il éleu celuy qu’il vouloit appeler pour l’un de ses Apostres?
Ou pour mieux dire, pourquoy avoit-il créé Apostre celuy qu il sçavoit bien devoir estre homme si meschant? Jésus- Christ donc remonstre qu’il faloit qu’il fust ainsi fait, pource qu il avoit esté prédit : ou pour le moins qu’il n ’advient rien de nouveau, pource que David avoit expérimenté le semblable. Car ily ena aucuns qui pensent que c’est une prophétie alléguée qui compète proprement à Christ. Les autres disent que C’est une , simple comparaison : Tout ainsi que David a esté meschamment trahi par un familier ennemi, aussi semblable condition est préparée aux enfans de Dieu. Selon
Cuap: XIE. SUR $.
ceux-ci le sens seroit tel : Ce que l’un de mes disciples trahit meschamment son maistre, ce n’est point la première des-
loyauté faite au monde, mais plustost on:
voit aujourd’huy advenir ce que l’Escriture testifie avoir jadis esté fait. Mais d'autant qu’en David a esté figuré ce qui devoit estre puis après plus plenement apperceu et veu en Christ, je m’accorde volontiers avec les premiers, qui exposent que ce que David avoit prédit par Esprit, de prophétie, a esté proprement accompli. D’avantage, il semble à aucuns que c’est un propos rompu, auquel il faut suppléer le verbe principal : mais si nous lisons ceci tout d’une suite, en ceste sorte, Afin que l’Escriture soit accomplie, celuy qui mange le pain avec moy, lève son talon contre moy : il n’y aura rien à dire, Au reste, lever le talon, est une métaphore ou similitude qui signifie dresser des embusches à quelqu'un sous couverture d'amitié, pour le surprendre à despourveu. Au reste, ce que Christ nostre. Chef et nostre patron a enduré, il faut aussi que nous l’endurions patiemment, nous qui sommes ses membres. Et de faict, ceci a esté ordinaire en l'Eglise presque en tous temps, awelle n’a point eu de plus griefs et “ IS ennemis, que les domestiques. Parquoy afin qu’une si horrible meschanceté ne trouble les fidèles qu'ils s’accoustument de bonne heure à soustenir les assaux des traistres.
19: Dés maintenant je le vous di devant qu'il adviene, afin que quand, etc.
* IL admoneste ses fidèles par ceste sentence, que tant s’en faut qu'ils yet quelque occasion de perdre courage, de ce qu'il sort de leur compagnie un n réprouvé, que plusiost cela leur doit confermer d’ayantage leur foy, et les rendre plus courageux. Car si nous ne Yoyons devant nos yeux en l'Eglise ce qui a esté prédit de ses angoisses et dures batailles, ceste doute nous viendroit incontinent en l’entendement : Où sont les prophéties ? Mais quand nous voyons que la vérité.de l'Escriture s'accorde avec lexpérience qui se présente aujourd” nuy devant nosyeux, lors nous sentons mieux que Dieu ha soin de Rous, et que
Mes, LOUVCrNEZ par Sa providence. Au
| moire LOuUS s0m- | veux, aujourd'buy mesme elle nous pour-
reste, par ceste façon de parler, afin que vous croyez que ce suis-je : il signifie qu’il est ce Messias ou Rédempteur qui avoit esté promis. Non pas que la trahison de Judas aïf commencé à amener les disciples à la foy, mais pource que leur foy a fait de plus grans avancemens, quand ils sont venus à l’expérience de ces choses qu'ils avoyent paravant ouyes de la bouche de Christ. Or maintenant ceci peut estre exposé en deux sortes, ou qu’il dit qu'ils croiront après que la chose sera adyenue, pource que rien ne luy estoit caché : ou que rien n’a défailli en Juy de toutes les choses que l’Escriture tesütie du Messias ou Christ. Pource que Jun et l’autre convienent fort bien, je laisse en la liberté des lecteurs de choisir lequel des deux sens ils voudront.
20 En vérité, en vérité je vous di, si Jj'envoye quelqu'un, quiconque le recoit, me recoit, etc. I faut dire qu’il y a yei un nouveau propos descrit, voire un propos imparfait et rompu : ou bien que Christ a voulu venir au-devant du scandale qui devoit advenir de la meschanceté de Judas. Car les Evangélistes ne lient pas tousjours ensemble d’un ordre continuel les sermons ou propos de Jésus-Chris{, mais ils amassent quelque fois diverses sentences par morceaux. Toutesfois il est plus probable qu’il a yci voulu remédier au scandale. Nous n’expérimentons que trop, combien nous sommes tendres à esire nayrez par des mauvais exemples : car par à il advient que le révoltement d’un seul homme blessera mortellement deux cens autres pour esteindre leur foy : et au contraire, que Ja constance de dix ou vingt hommes fidèles, à grand’peine en édifiera un. Pource donc que Jésus mettoit devant les yeux un tel monstre, il faloit aussi nécessairement qu’il tendist le bras à ses disciples, de peur qu'estans estonnez d’un ças si nouveau et estrange, ils ne reculassent en arrière. Et non-seulement il à eu esgard à eux, mais il a bien voulu prouvoir pour ceux qui viendroyent après. Car sans cela toutes fois et quantes que la méde Judas nous viendroit devant les
et faire grand domma Car
roit nuire,
quand le diable ne nous peut eslongner du Fils de Dieu par la haine de sa doctrine, alors il nous suscite un ennuy ou contemnement par les Ministres mesmes.
Or ceste admonition ou advertissement du Seigneur Jésus, monstre que ce n’est point une chose raisonnable, que l’impiété d’aucuns qui conversent meschamment ou autrement qu’il ne faut en leur office, diminue quelque chose de l’authorité Apostolique. Et la raison est, pource qu’il faut que Dieu soit considéré, qui est garent et autheur du ministère, auquel à la vérité nous ne trouverons rien digne de contemnement : en après aussi Christ mesme, qui estant ordonné Docteur unique par son Père, parle par ses . Apostres. Quiconque donc ne daigne re-
Car. XIE
cevoir les Ministres de l'Evangile, il rejette Christ en eux, et Dieu en Christ son Fils. Or les Papistes se monstrent bien sots et ridicules, quand ils tirent à eux ceste louange, voulans establir leur tyrannie. Car en premier lieu ils se parent des plumes d’autruy, veu qu'ils n’ont rien de semblable avec les Apostres de Christ. D’avantage, qu’on leur ottroye ceci, qu'ils sont Apostres, si est-ce que le Seigneur Jésus n’a rien moins voulu en ce passage, que transférer son droict aux hommes : car recevoir ceux que Jésus-Christ envoye, qu'est-ce autre chose sinon leur faire place, à ce qu’ils accomplissent la charge et office qui leur est enjoint ?
21 Quand'Jésus eut dit ces choses, il fut esmeu en esprit : dont il déclara, et dit, En vérité, en vérité je vous di que l’un de vous me trahira. 22 Lors les disciples se regardoyent les uns les autres, doutans duquel il
parloit.
23 Or y avoit-il un des disciples de Jésus, lequel Jésus aïmoit, qui estoit à
table, au sein d'iceluy.
24 Simon Pierre donc luy feit signe qu'il demandast qui estoit celuy de qui
il parloit.
25 Parquoy cestuy-là estant encliné gneur, qui est-ce ?
sur l'estomach de Jésus, luy dit, Sei-
26 Jésus respondit, C'est celuy auquel je bailleray le morceau trempé. Et ayant trempé le morceau, il le donna à Judas Iscariot fils de Simon. 27 Et après le morceau, Satan entra en luy. Parquoy Jésus luy dit, Fay
bien tost ce que lu fais.
28 Mais nul de ceux qui estoyent à dit cela.
table, n'entendit pourquoy il luy avoit :
29 Car aucuns cuidoyent (pource que Judas avoit la bourse) que Jésus luy eust dit, Achète ce qui nousest nécessaire pour le jour de La feste : ou bien qu'il
donnast quelque chose aux povres.
21 Quand Jésus eut dit ces choses, | d'autant que le faict estoit si horrible et il fut esmeu en esprit, etc. Tant plus | détestable, que quand il eust esté récité
que loffice d’Apostre est sainct, et que son excellence et dignité est grande, tant plus aussi la trahison de Judas à esté vileine, horrible et détestable. Ce monstre donc tant abominable à fait horreur au Seigneur Jésus, quand il voit que cest ordre sacré est souillé de la grande meschanceté d’un homme, voire cest ordre auquel devoit reluire la majesté de Dieu.
Ce que l’Evangéliste adjouste, tend à un mesme but, que Jésus déclara : asçavoir
simplement, à grand’peine leust-on peu croire {out incontinent. Il dit que Jésus Jut esmeu en esprit, afin que nous sçachions qu’il n’a point monstré semblant d’un homme troublé seulement de contenance et de parole, mais qu'à la vérité il a esté ainsi esmeu en son esprit. Et l’esprit est prins pour l’âme ou l’entendement en ce lieu-ci : car je ne m’accorde point avec ceux qui ont exposé ceci, comme si Jésus-Christ eust esté poussé
Cuar. XIIE, SUR S.
d’un mouvement ou impétuosité du sainct Esprit, à prononcer ces paroles. Je confesse bien que le sainct Esprit a conduit et gouverné toutes les affections du Seigneur Jésus : mais lEvangéliste ha bien une autre intention, asçavoir que ceste passion de Jésus-Christ estoit intérieure, et non point feinte. Et c’est bien nostre grand proufit d'entendre ceci, pource que nous avons yci un exemple proposé de son zèle et affection ardente, à ce qu’à bon escient nous ayons en horreur tels monstres, qui renversent l’ordre sacré de Dieu, et de son Eglise.
22 Les disciples se regardoyent les uns les autres, doutans, etc. Ceux qui ne se sentent point coulpables, sont en anxiété, oyans ce propos de Christ : et ce seul malheureux Judas est si stupide en sa malice, qu’il n’est nullement touché. Les disciples estimoyent tant l’authorité de Christ, qu’ils estoyent certainement persuadez qu’il ne disoit rien sans cause :
mais Satan avoit osté toute révérence du cœur de Judas, en sorte qu’il estoit plus endurci qu’un rocher, pour rejetter et repousser toutes admonitions. Or combien qu'il semble avis que Christ ne se monstre guères humain de donner ce tourment pour un temps à des gens qui estoyent innocens, toutesfois pource qu’une telle anxiété leur a proufité, il ne leur a point fait de tort : car il est expédient pour les enfans de Dieu, qu'après avoir ouy le jugement Ges meschans et infidèles, eux-mesmes aussi soyent gehennez et tourmentez, afin qu’ils S’examinent eux-mesmes, et qu’ils se gardent de toute hypocrisie : car par cela occasion leur est donnée de s’examiner et eux et leur vie. Or ce passage-ci nous enseigne qu’il faut quelque fois tellement reprendre les meschans, qu'ils ne soyent point monstrez au doigt du premier coup, jusques à ce que Dieu les ait tirez en lumière de sa propre main. Car il advient bien souvent qu’il y à des maladies secrètes en l'Eglise, lesquelles il n’est licite de dissimuler : et cependant la malice des hommes n’est point si meure qu'on la puisse descouvrir : alors donc il nous faut tenir ce Moyen.
table au sein d'iceluy. L'amour particulière de laquelle Jésus aimoit Jehan, nous rend évident tesmoignage que quand nous aimons aucuns plus que les autres, cela n’est pas tousjours répugnant à charité.
Mais le tout gist en cela, que nostre amour regarde Dieu, et tant plus que quelqu'un sera excellent en dons et gràces de Dieu, nostre dilection soit là portée. Jésus-Christ ne s’est jamais destourné de ce but tant peu que ce soit :
mais de nous, il en va bien autrement.
Car selon que la vanité de nostre esprit est grande, il y en a bien peu qui s’approchent de Dieu en portant amour aux hommes. Et toutesfois les hommes n’auront jamais une amitié bien réglée entr’eux, si elle n’est rapportée à Dieu. Ce que S. Jehan récite de soy, qu'il estoit encliné au sein de Jésus-Christ, pourroit sembler peu honneste aujourd’huy, mais telle estoit lors la façon d’estre assis à table : car ils n’estoyent point assis à table comme nous sommes, mais après qu'ils avoyent deschaussé leurs souliers, ils se renversoyent à demi, estans appuyez sur coussins, et couchez sur petis lits.
26 C’est celuy auquel je bailleray le morceau trempé : et ayant, etc. Si quelqu'un fait ceste demande, Quel besoin estoit-il de donner un morceau trempé pour descouvrir le traistre, veu que Christ le pouvoit démonstrer ouvertement en le nommant, s’il vouloit qu'il fust cognu ? A cela je respon que ce signe a esté tel, que Judas ne devoit estre descouvert qu’à un, et non point produit devant tous du premier coup. Au reste, il estoit utile que Jehan fust tesmoin de ce faict, afin qu'il le révélast puis après aux autres quand ilen seroit temps. Et tout à propos le Seigneur a différé de manifester Judas, afin que quand les hypocrites seront cachez, nous les portions plus patiemment, jusques à ce qu’ils soyent tirez en lumière. Nous voyons Judas assis avec les autres, toutesfois condamné par la bouche du Juge. La condition de ceux qui tienent place entre les enfans de Dieu, n’est de rien plus heureuse.
27 Satan entra en luy. Parquoy Jésus luy dit, Fay bien tost ce que tu
93 Lequel Jésus aimoit, qui estoit à | fais. Veu qu'il est certain qu'une si
grande meschanceté n’a esté conceue de Judas, sinon à linstigation de Satan, pourquoy est-il seulement dit maintenant, que Satan entra en luy, lequel avoit desjà occupé le royaume au cœur diceluy? Mais tout ainsi que souvent il est dit de ceux qui desjà avoyent la foy, qu’ils croyent, c’est-à-dire qu’ils sont d'avantage confermez, et que la foy par ce moyen est appelée accroissement de foy : aussi maintenant quand Judas est plenement livré à
Satan, à ce que d’une impétuosité furieuse il soit transporté à toute extrémité de mal, il est dit que Satan est entré en luy.
Car comme les Saincts proufitent de degré en degré, et selon qu’ils accroissent en grâces, il est dit qu’ils sont remplis du -S. Esprit: aussi selon que les meschans provoquent lire de Dieu contr’eux par leur ingratitude, le Seigneur les prive. de son Esprit, de toute lumière de raison, voire mesme de tout sens humain, et les livre du tout à Satan. Voyci une horrible vengence de Dieu, quand les hommes sont livrez en sens réprouvé, en sorte qu’ils ne sont présque en rien différens des bestes brutes: et qui pis est, tombent en des forfaits, lesquels les bestes mesmes auroyent én horreur. Parquoy il nous faut songneusement cheminer en la crainte du Seigneur, de peur que si nous surmontons sa bonté par nostre malice, il nenous livre finalement à l'appétit furieux de Satan. Au reste, le morceau que Jésus- Christ baïlla à Judas, n’a point donné lieu à Satan, mais plustost Judas ayant pris le morceau, s’est tout entièrement abandonné à Satan. Bien est vray que ce morceau luy à esté occasion, mais non pas cause. Or ce cœur plus endurci que fer, devoit estre amolli par une si grande bénignité du Seigneur Jésus : maintenant son endurcissement désespéré et obstination incurable mérite ceci, que Dieu selon son juste jugement luy endurcisse d'avantage le cœur par Satan. Ainsi, quand én bien faisant à nos ennemis, nous amassons des charbons de feu sur leurs testes, s’ils sont incurables du tout, ils se despitent et enflamment d'avantage à leur ruine et confusion. Et toutesfois ceste faute ne doit estre imputée à nostre bénéficence, laquelle devoit plustost en-
k Augustin $
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Car. XIIT,
flammer leurs cœurs à à nous aimer. Sainet ’est abusé de e penser q que ce morceau fust le signe ou figure du du corps de Jésus-Christ, veu que là Cène mese faisoit pas quand ce morcéau fut baillé à Judas. Au surplus, c’est une résverie trop sotte, de ceux qui imaginent qi que le diable est entré essentiellement dedans Judas: tar l’'Evangéliste ne parle qué de la vertu et efficace de Satan. Or nous sommes admonestez par cest exemple, quelle punition espovantable est préparée à tous ceux qui profanent les bénéficés de Dieu, abusans @iceux. Fay bien tost ce que tu fais. Jésus-Christ’ n’exhorte point vyei tellement Judas, qu'on dovve penser que ce soit luy qui lé poussé à Ce faire: c’est plustost la parole d’un homme qui ba en horreur et détestation quelque forfait. Jusques à présent il s’estoit erforcé de réduire ce mal héureux par diverses façons, mais il n’a de rien proufité : maintenant il parle à Juy comte à un homme désespéré: Comme s'il disoit, Damne-toy, puis que tu as délibéré de te damner. Et en cela il fait office dé juge, qui adjuge à mort, non point cêux qu'il désire de son bon gré estre ruinez, mais ceux qui se sont desjà ruinez jar leur propre faute. En somme, Jésus-Christ W’impose point nécessité de périr à Judas, mais
Lil le prononce estre tél qu'il éStoit aupa-
ravant.
28 Mais nul de ceux qui estoyent à table n'entendoit pourquoy, etc: Ou Jehan n’avoit encore rapporté aux autres ce qu’il avoit entendu du Seigneur Jésus, ou bien les autres ont esté si estontiez qu’ils ne sçavoyent où ils én estoyent. Et qui plus est, il est vray-semblablé que Jehan Iuy-mesme estoit ravi hors de so.
Au reste, nous voyons bien souvent ‘advenir en l'Eglise, ce qui adveint lors aux disciples, qu’il ÿ en a bien peu d’entre les fidèles qui discernent les hypotrites, lésquels le Seigneur condamhe’à baute voix.
29 Où qu'il donnast quelque Chose aux parens. On peut assez Clairement veoir par d’autres passages, combien 6st grande la povreté de Jésus-Christ, et toutesfois nous oyons qu'il bailloit quelque chose aux povres de Cé bién peu qu'il avoit, pour nous donner une règlè: car
Cuar. XIIT.