‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 28 sur 113 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

les Apostres n’eussent point songé ou de- | n’eussent pensé à sa coustume ordinaire viné qu'il eust parlé des povres, s'ils | d’aider aux povres.

30 Après donc qu'iceluy eut prins le morceau, il se partit incontinent : et

estoit nuit.

34 Luy estant sorti, Jésus dit, Maintenant est glorifié le Fils de l'homme :

et Dieu est glorifié en luy.

‘32 Si Dieu est glorifié en luy, Dieu aussi le glorifiera en soy-mesme, et

incontinent le glorifiera.

33 Mes petis enfans, je suis encore pour un peu avec vous. Fous me chercherez, mais comme j'ay dit aux Juifs, que là où je vay, ils n'y pouvoyent

venir: ainsi le vous di-je maintenant.

34 Je vous donne un nouveau commandement, que vous aimiez l'un l'autre comme di-je je vous ay aimez”, afin que vous-vous aimiez aussi l’un l’autre. 35 Par cela tous cognoistront que vous estes mes disciples, si vous avez

amour l'un à l'autre.

1) Jean, VIL, 3%. 2) Jean, XV, 12.

31 Maintenant est glorifié le Fils de | aussi devant Dieu. Il monstre done coml'homme, et Dieu est glorifié en luy. | ment il obtiendra gloire par ceste mort,

L'heure dernière estoit prochaine, et Christ sçavoit bien que ses disciples avoyent le cœur fort débile. En toutes les sortes donc qu’il estoit possible, il les à voulu fortifier, afin qu’ils ne perdissent Courage. Et aujourd'huy la seule mémoire de la croix de Christ nous fait trembler, sinon que la consolation surviene tout incontinent, asçavoir qu'il a triomphé glorieusement en la croix, ayant victoire Sur Satan, le péché et la mort.

Que pouvoit-il donc advenir aux Aposires, veu que bien tost après ils devoyent veoir traîner au gibbet le Seigneur, chargé de toutes sortes d’'ignominies et opprobres ?

Ce spectacle tant triste et estrange ne les pouvoit-il pas cent fois accabler? Et pour- . tant Christ remédie à ce danger, et les rétire du regard extérieur de la mort, pour leur faire considérer le fruit spirituel. Quelque chose donc que Pignominie apparoisse au gibbet de la croix, laquelle de soy pouvoit confondre les fidèles, nonobstant Christ testifie que ceste mesme croix luy est glorieuse et honorable. Le membre qui s'ensuit après, asçavoir, eé Dieu est glorifié en luy, est adjousté pour une confirmation: Car c’estoit un propos éstrange, et surmontant leur entendemént, que la gloire du Fils’ de l’homme procédast dune mort ignominieuse devant les hommes, et maudite

asçavoir d'autant que par icelle il gtorifie Dieu son Père: car la bonté inestimable de Dieu a esté desployée devant tout le

monde en la croix de Christ, comme en

un théâtre très excellent et très magnifique. Il est bien certain que la gloire de Dieu reluit généralement en toutes créatures, et haut et bas, mais elle ne s’est point jamais si clairement monstrée qu’en la croix de son Fils, en laquelle à esté fait un merveilleux changement des choses : la condamnation généralement de tous les hommes du monde a esté monstrée, le péché effacé et aboli, le salut rendu aux hommes : finalement tout le monde restauré, et toutes ‘choses remises en bon ordre. Combien que ce motÆn, se prene souvent pour Par, ét qu’ainsi on pourroit ici dire que Dieu a esté glorifié par son Fils : néantmoins j’ay mieux aimé tourner, En son Fils, pource que ceste façon de parler à plus de véhéménce. Quand il dit, £t Dieu a esté glorifié : selon mon jugemeñit, c’est comme s’il disoit, Car Dieu a esté gloritié.

32 Si Dieu est glorifié en luy, Dieu aussi le glorifiera, ete. Christ conclud qu’il rapportera de sa mort un triomphe glorieux, pource qu’en icelle il ha ceste seule délibération et propos de glorifier son Père : car le Père n’a pas tellement cherché sa gloire en la mort de son Fils,

qu'il ne lait fait participant de ceste gloire mesme. Il promet donc qu’il adviendra bien tost, qu'après que lignominie qu’il devoit endurer pour un bien peu de temps sera effacée, on verra reluire en sa mort um grand honneur : ce qu'aussi a esté accompli. Car tant s’en faut que la mort de la croix que Christ a soufferte, obscurcisse sa dignité, qu’elle reluit principalement en icelle, entant que là son amour incroyable envers le genre humain, sa justice infinie à effacer le péché, et appaiser lire du grand Juge, sa vertu admirable par laquelle la mort a esté vaincue, Satan subjugué, et les cieux ouverts, a monstré une plene lueur, et resplendissement magnifique. Cette doctrine s’estend aussi à nous tous : car combien que tout le monde conspire pour nous rendre infàmes, nonobstant si nous taschons en pureté de cœur de servir à la gloire et honneur de Dieu, il ne nous faut point douter que luy de son costé ne nous glorifie. Christ augmente la consolation par la briefveté du temps, quand il promet que cela adviendra incontinent.

Au reste, combien que ceste gloire ail commencé dés le jour de sa résurrection, toutesfois principalement est yci dénotée l’estendue d’icelle, qui s’est ensuyvie tantost après, quand ressuscitant les morts par la vertu de l'Evangile et de son Esprit, il s’est créé un nouveau peuple. Car la propre gloire et honneur de la mort de Christ, c’est le fruit qui en est procédé pour le salut des hommes.

33 Mes petis enfans, je suis encore pour un peu avec, etc. Pource qu’il ne se pouvoit faire que les disciples ne fussent contristez grandement du département de leur Maistre, il les advertit de bonne heure qu’il ne sera plus longuement avec eux : et quant et quant il les exhorte à patience. Finalement, pour 0ster toute ardeur de désir opportun qu’ils pouvoyent avoir, il dit qu'ils ne le pourront pas suyvre incontinent après. En les appelant ses petis enfans, par ce nom tant gracieux il monstre que ce qu’il se départ d'avec eux, ce n’est pas qu'il wait soin de leur salut, veu qu’il les aime tendrement. Vray est qu'il a vestu

Cuar. XIII.

nostre chair à ceste fin qu’il soit nostre frère : mais en l’autre nom second il exprime plus grande véhémence d'amour.

Quant à ce qu’il dit, Qu'il leur répète derechef ce qu’il avoit dit aux Juifs Auparavant!, cela est bien vray quant aux paroles : mais au demeurant, il y a bien différence quant au sens : car il dit, Qu'ils ne le pourront pas suyvre : afin qu'ils portent patiemment son absence temporelle : et (par manière de dire) il leur retient la bride, à ce qu’ils se contienent en leur charge et vocation jusques à ce qu’ils ayent parachevé le temps de leur combat en la terre. Il ne les déboute pas donc à perpétuité du Royaume de Dieu, mais seulement leur commande d'attendre en repos et douceur jusques à ce qu'il les recueille avec soy en son Royaume bien-heureux.

34 Je vous donne un nouveau commandement, que vous aimiez, etc. Avec la consolation il adjouste une exhortation, asçavoir qu'ils s'aiment l’un l’autre : comme s’il disoit, Cependant que je suis absent de vous selon le corps, monstrez par charité mutuelle que je ne vous ay point enseignez en vain : employez-vous principalement à cela, là soit vostre principale méditation. Tous ne s'accordent pas à l'interprétation de ce qu’il appelle ce commandement Nouveau. Il semble avis à aucuns que la raison est, d'autant que ce qui estoit anciennement commandé en la Loy touchant le charité, estant litéral et extérieur, Christ l’a escrit par son Esprit és cœurs des fidèles. Ainsi selon eux, Cest une loy nouvelle, d'autant qu’il la publie d’une nouvelle façon, à ce qu’elle ait plene vigueur. Mais selon mon jugement, cela est trop contraint, et hors de l'intention de Christ. Les autres exposent que Ce Commandement est appelé Nouveau, pource que combien que la Loy nous renvoye à la dilection, toutes fois.

d'autant qu’elle est enveloppée de plusieurs cérémonies et dépendances, la doctrine de charité n’y est paë si clairement éminente : mais au contraire en l'Evangile, la perfection est constituée en charité sans aucunes ombres. Quant à moy, Comme je ne rejette point du tout

1) Jean, VII, 34.

Cuar. XIIT. SUR S.

ceste interprétation, aussi je pense que Christ a parlé plus simplement : car nous sçavons que les loix et ordonnances sont gardées plus diligemment en leur commencement, et que petit à petit elles s’escoulent de la mémoire des hommes, et finalement perdent leur usage. Afin donc que le Seigneur Jésus imprime mieux la doctrine de charité és cœurs des siens, il la loue et commande comme nouvelle : comme s'il disoit, Je veux que vous ayez perpétuelle souvenance de ce commandement, comme si c’estoit une * ordonnance faite de nouveau. Nous voyons en Somme que l'intention du Seigneur Jésus-Christ en ce passage-ci, a esté d’exhorter les siens à charité, à ce qu’ils ne se laissent jamais destourner d’icelle, ou escouler la doctrine d’icelle de leurs cœurs. Au reste, nous apprenons tous les jours par expérience, combien ceste admonition estoit nécessaire :

car pource qu'il est bien difficile de contregarder la charité, les hommes Ja laissent là derrière, et se forgent de nouvelles façons de servir Dieu et Satan d'autre part fournit et suggère beaucoup de choses pour les amuser. Ainsi il advient qu’en se rompant la teste sans propos, et tracassant çà et là, ils s’efforcent d’abuser Dieu : mais cependant ils se déçoyvent eux-mesmes. Faisons donc que ce titre de nouveauté nous incite à toutes heures à exercer charité entre nous. Cependant, Sçachons que ce commandement est appelé Nouveau, non pas qu’il ait commencé ores seulement à plaire à Dieu, veu qu'en un autre passage il est appelé l’accomplissement de Ja Loy. Que vous vous aimiez l’un l'autre. I est bien vray que la charité S’estend aussi jusques aux estrangers, pour autant que nous sommes tous d’une mesme chair, et tous créez et formez à l’image de Dieu :

mais pource que l’image de Dieu reluit plus clairement en ceux qui sont régénérez, aussi est-il bien raisonnable que le lien d'amitié soit plus estroit, et beaucoup plus enserré entre les disciples de Christ, La charité prend sa cause en Dieu, elle ha de là sa racine, et se rapporte là.

Ainsi selon qu’elle cognoist qu'un chacun

est vrayement fils de Dieu, ainsi l’aimeelle plus ardemment, et de plus grand zèle et affection. D’avantage, il n’y peut avoir mutuelle affection d'amitié, sinon en Ceux qui sont gouvernez d’un mesme Esprit. Jésus-Christ dénote yci le premier degré de charité : mais il nous faut aussi d'autre part entendre, que tout ainsi que la bonté et bénignité de Dieu s’estend à tout le monde, aussi nous devons estre benins, et aimer tous, voire ceux qui nous hayssent. Ïl nous propose son exemple, non pas que nous y puissions atteindre, d'autant qu’il y a une trop longue distance entre luy et nous :

mais afin que pour le moins nous tendions à un mesme but.

35 Par cela tous cognoistront que vous estes mes disciples, si vous avez amour, etc. Jésus-Christ conferme derechef ce qu’il avoit dit ci-dessus, que ceux qui S’aimeront l’un lPautre, n’auront point esté en vain enseignez en son eschole : comme s’il disoit, Non-seulement vous sçaurez que vous estes mes disciples, mais aussi vostre profession sera approuvée estre vraye envers les autres. Or puis qu’ainsi est que par ceste marque Christ discerne les siens des estrangers, ceux qui laissans la charité derrière entreprenent de nouveaux services et controuvez, se travaillent en vain : comme on voit aujourd’huy régner une telle vanité en la Papauté. Et ce n’est point certes une chose superflue que Christ s’arreste tant sur ce poinet. I n’y a nou plus de convenance entre l'amour de nous-mesmes, e£ celle du prochain, qu'il y a entre le feu et l’eau. Or est-il ainsi que l’amour de nous-mesmes tient tellement tous nos sens liez, que la charité en est du tout bannie. Cependant nous nous pensons estre bien acquittez, pource que Satan ha beaucoup d’alléchemens pour nous décevoir, à Ce que nous n’appercevions nos fautes. Quiconque donc désire estre vrayement à Christ, et estre avoué et recognu de Dieu, il faut qu’il ordonne et dresse toute sa vie à aimer ses frères, et qu’il se solicite assiduellement à cela.

Cuar. XIIL

36 Simon Pierre luy dit, Seigneur, où vas-tu? Jésus luy respondit, Là où je vay, tu ne me peux maintenant suyvre, mais Lu me suyvras ci-aprés. 31 Pierre luy dit, Seigneur, pourquoy ne le puis-je maintenant suyvre ? Je

mettray mon àme pour toy.

38 Jésus luy respondit, Tu mettras ton âme pour moy? En vérilé, en vérité je te di que le cog ne chantera point, tant que tu m'auras renié trois fois.

36 Seigneur, où vas-tu? Jésus luy respondit, Là où je vay, lu ne peux, etc. Ceste interrogation dépend de ce que Cbrist disoit ci-dessus, Gomme j ay dit aux Juifs, etc. Or il appert par ceci combien Pierre estoit ignorant, lequel combien qu’il eust esté tant de fois admonesté du département de Christ, nonobstant il est autant troublé, que s’il oyoit quelque chose de nouveau. Combien que nous ne luy ressemblons que trop en cest endroit : car nous oyons tous Îles jours de la bouche de Christ toutes choses propres pour l'usage de la vie, et nécessaires d’estre cognues. Quand ce vient au faict, nous sommes estonnez autant que nouveaux apprentis, ausquels on n’a jamais rien dit. D’avantage, Pierre monstre qu’il ha un désir excessif de la présence charnelle de Christ : car il estime ceci comme une chose absurde, que luy demeure, et cependant que Christ départe pour aller ailleurs. Là où je vay.

Par ces paroles Christ réprime le désir importun de Pierre. Or il tranche court sa parole, comme il faut qu'un maistre parle : toutesfois il addoucit tout incontinent après l’aigreur de sa sentence. Il monstre que ce qu'il se sépare des siens, ne sera que pour un temps. Au surplus, nous sommes enseignez par ce passage, de soumettre tous nos désirs à Dieu, à ce qu’ils n’outrepassent leurs bornes et limites. Que s'ils se desbordent quelque fois, et s’esgayent outre mesure, pour le moins souffrons d’estre retirez par ceste bride. Or afin que nous ne perdions eourage, et ne défaillions, faisons que ceste consolation qui est adjoustée incontinent après, nous vient en l'entendement, quand Christ promet que le jour viendra que nous serons recueillis à luy : car il signifie que Pierre n’est pas encores meur pour porter Ja croix, mais il est comme

le blé qui est encores en herbe : toutesfois il faut qu’il soit formé et fortifié par succession de temps, à ce qu’il suyve. Parquoy il nous faut prier Dieu, afin que ce qu’il a commencé en nous, il l'augmente de bien en mieux : cependant il nous faut ramper, et aller tout bellement, jusques à ce qu’il nous soit donné d'aller plus vistement et hastivement. Or tout ainsi que Christ nous supporte par sa bonté cependant que nous sommes encores tendres et délicats, aussi apprenons à ne rejetter point les frères infirmes qui sont encores bien loin du but. Il seroit bien à désirer que tous courussent d’un grand courage et ardeur : et d'avantage il faut mettre peine d’accourager tous les frères à courir alaigremient : cependant toutesfois s'il y en a aucuns qui cheminent lentement, il ne faut pas laisser de bien espérer deux, pourveu qu’ils tienent le chemin.

31 Pourquoy”’ne te puis-je maintenant suyvre? Je mettray mon éme pour boy. Pierre déclare par ees paroles, qu’il n’a prins la response de Jésus-Christ en bonne part. I entend bien qu’il a esté admonesté de sa propre infirmité, dont il recueille que son vice luy est un empeschement qui le garde de suyvre promptement Christ, si est-ce toutesfois qu’il n’est point persuadé de cela : car naturellement le genre humain est enflé de confiance de sa propre vertu. Ceste parole donc de Pierre démoustre assez clairement quelle folle opinion nous apportons avec nous du ventre de nostre mère, asçavoir que nous attribuons à nos forces plus qu'il ne seroit de besoin. De là vient que combien que nous soyons destituez de toute force et pouvoir, néantmoins nous osons bien entreprendre hardiment touies choses, sans rous soucier de Dieu, ni invoquer son aide.

Car. XIV. SUR S$.

38 Tu metlras ton âme pour moy?

En vérilé, en vérité je te di, que le cog, etc. Jésus-Christ n’a point voulu débatre avec Pierre, mais à voulu qu’il deveinst sage par sa propre expérience :

comme il en advient ordinairement aux fols, lesquels ne sont jamais sages, jusques à ce qu'ils ayent receu le coup. Pierre promet yci une constance invincible, et parle rondement et sans feintise, ainsi comme il le pensoit en son cœur mais c’est une hardiesse plene de témérité, pource qu’il ne considère pas sa portée, et ce qui luy est donné de faire. Or pource que cest exemple nous appartient aussi, il faut qu’un chacun de nous apprene à bien esplucher ce de quoy il ba encores faute, afin que nul re S’enor-

gueillisse d’une vaine confiance. Il est!

après puni de son arrogance, certes il avoit bien mérité. Et pourtant,

bien vray que nous ne nous pouvons pas assez promettre de la grâce de Dieu :

mais yci est reprinse la présomption vaine et outrecuidée de la chair, au lieu que la foy engendre plustost crainte et solicitude. Que le cog ne chantera point.

Pource que par faute de nous cognoisire, il n’en peut venir que témérité et outrecuidance, Pierre est reprins de ce qu’il se monstre vaillant et harüi gendarme

: |'estant bien loin des coups : d'autant que. n'ayant bien expérimenté ses forces, il

pense pouvoir quelque chose. Il fut puis comme

afin que Dieu nous soustiene par sa grande vertu, apprenons à nous desfier de nos propres vertus et forces, et de recourir à luy de bonne heure.

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