CHAPITRE XIV
A Postre cœur ne soit point troublé :
en MmOY.
vous croyez en Dieu, croyez aussi
à Il y a plusieurs demeurances en la maison de mon Père : s’il estoit autrement je vous l’eusse dit. Je vous vay apprester lieu.
3 El si je m'en vay vous apprester lieu!, je retourneray derechef, et vous
recevray à moy, afin que la où je suis, vous soyez aussi.
à Et vous scavez là où je vay, et scavez le chemin.
5 Thomas luy dit, Seigneur, nous ne Savons la où u vas :
pouvons-nous Scavoir le chemin.
6 Jésus luy dit, Je suis le chemin, et la vérité, et la vie
Père, sinon par moy.
comment donc
: nul ne vient au
7 Si vous me cognoissiez, vous cognoistriez aussi mon Père. Et dès mainte-
nant vous le cognoissez, et l’avez veu.
1) Ou, et quand je m’en seray allé, et vous auray préparé le lieu.
A Postre cœur ne soit point troublé :
vous croyez en Dieu, croyez aussi en moy. Ce n’est point sars cause que nostre Seigneur Jésus conferme ses disciples par tant de paroles, veu qu'un combat si difficile et espovantable leur estoit préparé : car ce n’estoit point une petite tentation, que bien tost après ils le devoyent veoir pendu en la croix, qui estoit un spectacle auquel on ne voyoit sinon matière de désespoir extrême. Or done, pource que l'heure Œun tel troublement estoit bien prochaine, il monstre le remède comment ils ne seront point 0p-
primez ne vaincus : car il ne les exhorte pas simplement pour faire qu'ils ayent bonne constance, mais quant et quant il leur monstre où il faut aller chercher ceste force, asçavoir en la foy, quand luy est recognu pour Fils de Dieu, lequel ha assez de force pour maintenir le salut des siens. 1} nous faut tousjours retenir Ja circonstance du temps que Jésus à voulu que ses disciples fussent forts et courageux, lors qu’on pouvoit penser que toutes choses fussent plus que confuses. Et nous aussi, nous devons prendre ce bouclier pour soustenir tels assaux. Il est
bien vray qu'il ne se peut faire que nous ne sentions diverses esmotions, mais 1] faut que nous soyons tellement esbranslez, que nonobstant nous ne tombions du tout. Ainsi donc il est dit des fidèles qu’ils ne sont troublez, pource qu’estans appuyez sur la parole de Dieu, ils demeurent droits et fermes, combien. qu’ils soyent oppressez de grandes difficultez.
Vous croyez en Dieu. On pourroit aussi bien dire en ceste sorte, Croyez en Dieu, et croyez en moy : nonobstant l’autre lecture convient mieux, et est plus receue. Au reste, yci est monstré le moyen de demeurer ferme (comme il a esté dit) asçavoir quand nostre foy se repose sur Christ, et quand elle le regarde ne plus ne- moins que s’il estoit présent, et qu’il tendist le bras pour nous aider. Mais c’est merveilles comment la foy au Père est vei mise en premier lieu : car plustost il faloit dire aux disciples, qu’ils devoyent croire en Dieu, Gepuis qu’ils avoyent creu en Christ. Car tout ainsi que Christ est la vive image du Père, aussi faut-il que nos veux soyent premièrement dressez sur juy. Et pour ceste raison aussi est-il descendu à nous, afin que nostre foy commençant par Iuy, monte puis après au Père. Mais le Seigneur Jésus en ce passage a eu une autre Considération : car ïl n’y à personne qui ne confesse qu’il faut croire en Dieu, Et c’est-ci une maxime toute arrestée et résolue, à laquelle tous souscrivent sans contredit : et nonobstant à grand’peine y en a-il de cent l'un qui croye de faict, tant pource que la majesté nue de Dieu est trop loin de nous, que d'autant que Satan met en avant toutes sortes de brouillars, afin de nous empescher de contempler Dieu. Ainsi il advient que nostre foy cherchant Dieu en sa gloire céleste, et en sa lumière inaccessible, s’esvanouit, et la chair sans estre ésmeue ailleurs, suggère mille imaginations et brouilleries, pour nous destourner du droit regard de Dieu. Le Fils de Dieu donc, qui est Jésus-Christ, se propose comme un but, auquel si nostre foy vise, elle trouvera promptement sur quoy elle se puisse reposer :
car c’est le vray Immanuel, lequel nous respond au dedans aussi tost qu’on le
Car. XIV.
cherche par foy. C'est-ci l’un des principaux articles de nostre foy, Asçavoir que nostre foy doit estre dressée au seul Seigneur Jésus, à ce qu’elle n’erre point par longs et fascheux circuits : qu’elle doit estre arrestée en luy, à ce qu’elle ne bransle ou chancelle au milieu des tentations. Et c'est-ci la vraye espreuve de la foy, quand nous ne nous laissons jamais arracher du Fils de Dieu, ne des promesses qui nous sont faites en luy.
Les Théologiens de la Papauté quand ils disputent, ou (pour mieux dire) gazouillent de l’object de la foy, font seulement mention de Dieu, et laissent là derrière Jésus-Christ. Mais il faut nécessairement que ceux qui s’arrestent à tels docteurs soyent esbranslez à la moindre bouffée de vent qui puisse venir. Ces bestes orgueilleuses ont honte de l’humilité et abjection de Cbrist : et pourtant ils veulent voler jusques à la Divinité incompréhensible de Dieu. Mais quoy ? la foy ne parviendra jamais jusques au ciel, si elle ne se soumet humblement à Jésus-Christ, qui semble par apparence estre un Dieu petit et abject : et ne sera jamais ferme et stable, si elle ne cherche son appuy en l’infirmité de Christ.
2 11 y a plusieurs demeurances en la maison de mon Père : S'il estoit, etc.
Pource que l'absence de Christ estoit cause de tristesse, il proteste qu’il ne s’en va point pour dire qu’il demeure séparé d’eux, veu qu’il y à aussi place pour eux au Royaume céleste. Car il leur faloit oster ceste opinion, que Christ montast à son Père, pour laisser ses fidèles en terre sans en tenir conte. On abuse de ce passage à autre Sens, comme si Christ enseignoit qu’il y a divers degrez d'honneur au Royaume céleste : car il dit, Qu'ily a plusieurs demeurances, et non point diverses ou différentes, mais qu’il y en a assez pour un grand nombre de gens : comme s’il disoit qu’au Royaume céleste il y a non-seulement place pour luy, mais aussi pour tous ses disciples. S'il estoit autrement je vous l'eusse dil. Les expositeurs ne sont pas bien d'accord yei : Car aucuns lisent ainsi tout d’une suyte, Si les demeurances ne vous estoyent Gesjà apprestées, j’eusse dit que
Cap XIV. SUR S.
je vay devant pour les préparer. Mais je suyvray plustost l’autre opinion de ceux qui distinguent ainsi, Si ainsi estoit que la gloire céleste fust seulement préparée pour moy, je ne vous voudroye abuser.
Je vous eusse donc dit qu’il n’y à point de lieu au Royaume de mon Père que pour moy : mais à la vérité la chose va bien autrement : car je m’en vay devant pour vous apprester lieu. Et la déduction du texte selon mon avis requiert que nous lisions en ceste façon : car il s'ensuit incontinent après, Si je m'en vay à celle fin que je vous prépare lieu. Par lesquelles paroles Christ signifie que la fin de son département est, qu'il prépare lieu à ses fidèles. La somme est, que le Fils de Dieu n’est monté au ciel pour son bien ou proufit particulier, afin qu'il converse là tout seul, et qu’il y habite à part, mais plustost afin que ce soit le commun héritage de tous les fidèles, et qu’en ceste sorte le Chef soit conjoint avec ses membres. Toutesfois on fait yei une question, Quelle a esté la condition des pères après leur mort, avant que Jésus-Christ montast au ciel : car Ç’a esté une opinion vulgaire que les âmes fidèles ont esté enfermées au Lymbe, pource que Christ dit que quand il sera monté, le lieu sera préparé. Mais la response est facile, Asçavoir qu’il s’entend que ce lieu est préparé pour le jour de la générale résurrection. Car de nature le genre humain est banni du Royaume de Dieu, mais le Fils qui est le seul héritier du ciel en à prins la possession en nostre nom, afin que nous y ayons entrée par luy : car en Sa personne nous sommes desjà par espérance héritiers et possesseurs du ciel :
comme dit S. Paul en l'Epistre aux Ephésiens, chapitre , v. 3. Nonobstant nous ne jouirons pas de ce grand bien, jusques à ce que le Fils mesme apparoisse du ciel pour la seconde fois. La condition donc des Pères après leur mort n’est point yei discernée de la nostre : car le Fils de Dieu a préparé lieu et à eux et à nous, auquel il nous recevera tous au dernier jour. Avant que la réconciliation fust faite, les âmes et esprits des fidèles trespassez estoyent comme en une guette, attentifs à la rédemption promise : et
iEHAN.
maintenant ils jouissent du repos bienheureux, jusques à ce que la rédemption soit accomplie.
3 Et si je m'en vay vous apprester lieu, je retourneray derechef, et vous, etc. Il] faut résoudre ce mot, Sè, par Après que: comme s’il disoit, Je retourneray derechef à vous, après que je m’en seray allé. Au reste, ce Retour-ci ne se doit entendre dn $S. Esprit, comme si Christ avoit manifesté à ses disciples quelque nouvelle présence de s0y en son Esprit. Ceci est bien véritable, que Christ habite avec nous et en nous par son Esprit, mais il parle vei du grand et dernier jour du Jugement, auquel il viendra finalement pour rassembler les siens. Et certes si nous regardons tout le corps de l'Eglise, cela est vrav, que tous les jours il nous prépare lieu: dont il s’ensuit que le jour opportun de nostre entrée au ciel n’est pas encores venu.
4 Et vous scavez là où je vay, et scavez le chemin. Pource que nous avons besoin @’une force et constance singulière, à ce que nous endurions patiemment d’estre si long-temps séparez de Christ, il adjouste encores une autre confirmation, que les disciples sçavent bien que sa mort n’est point une ruine, ains que c’est un passage pour aller au Père. D’avantage, qu’ils cognoissent bien le chemin qu’ils doyvent suyvre, afin qu'ils parvienent à la participation d’une mesme gloire. Il nous faut diligemment noter ces deux membres. Premièrement; que nous voyons Christ des yeux de la foy en la gloire céleste, et en l’immortalité bien-heureuse. Secondement, qu'il convient que nous sçachions qu'il est les prémices de nostre vie, et que la voye qui nous estoit fermée, nous a esté ouverte par luy.
5 Thomas luy dit, Seigneur, nous ne scavons là où tu vas, etc. Combien que de prime face il semble que la response de Thomas soit répugnante à ce que Christ avoit dit, toutesfois ce n’estoit point son intention de desdire son Maistre. Néantmoins on peut demander comment il nie ce que Christ avoit afflermé. Je respca que les Saincts ont quelquesfois des cognoissances confuses, pource qu’ils n’en-
tendent la raison et le moyen d’une chose qui sera certaine, et qui leur aura esté exposée. En ceste sorte les Prophètes ont prédit la vocation des Gentils par un vray sentiment de la foy : et toutesfois S. Paul rend tesmoignage que ce leur a esté un secret caché, Ephés., IE, 5. Comme ainsi soit donc que les Apostres sceussent et creussent que Jésus alloit à son Père, et toutesfois n’entendissent point coinment
il parviendroit au Royaume. Thomas ré-
plique à bon droict, Qu'ils ne scavent où il va. Il recueille de cela que tant moins sçavent-ils {& voye : Car avant que de nous mettre en chemin, il faut sçavoir où nous prétendons de parvenir.
6 Je suis le chemin, et la vérité, et la vie. Combien que Jésus-Christ ne responde apertement à linterrogation qui luy avoit esté faite, nonobstant il n’omet rien de ce qui est utile à cognoistre. Il faloit bien que la euriosité de Thomas fust réprimée : pourtant Christ ne traitte point yci quelle devoit éstre sa condition quand il seroit parti hors de Ce monde pour aller à son Père, mais il s’arreste à une chose beaucoup plus nécessaire. Thomas eust volontiers ouy que c’est que Christ devoit faire au ciel, comme nous ne nous faschons jamais de telles subtiles spéculations : mais il vaut beaucoup mieux employer ailleurs nostre estude et labeur, asçavoir comment nous serons quelques fois faits participans de la résurrection bien-heureuse. Or la somme de ceste sentence est telle, que celuy qui obtient et jouit de Jésus-Christ, n'ha faute de rien : et pour ceste raison, quiconque ne se contente point de luy seul, s'efforce de parvenir outre la dernière perfection. Gr il met trois degrez : comme s’il se disoit estre le commencement, le milieu et la
fin: dont il s'ensuit qu’il faut commencer par luy, continuer et finir en luy. I ne faut chercher une plus haute sagesse que celle qui nous mène à Ja vie bien-heureuse et éternelle: et'il testifie que ceste vie se trouve en Juy. Or le moyen pour obtenir la vie, c’est que nous soyons nouvelles créatures. Il prononce aussi qu’il ne faut point chercher cela ailleurs :
et quant et quant il remonstre qu’il est la voye par laquelle seule on peut là parve-
Cuar. XIV.
nir. Afin donc qu'il ne nous défaillé en rien que ce Soit, il baïlle la main à ceux qui sont esgarez, et S’abbaisse si bas, que mesme il addresse les enfans qui allaittent. S’éstant présenté nostre guide et conducteur, il ne délaisse point les siens au milieu de la course, aïins les fait participans de la vérité. Finalement, il fait qu'ils reçoyvent le fruit dicelle, qui est la chose la plus singulière et excellente qu’on pourroit imaginer. Puis que Christ est la voye, il ne faut point que les infirmes et ignorans se plaignent d’estre abandonnez de luy: puis qu’il est la vérité ét la vie, il ha de quoy aussi pour contenter tous les plus parfaits. Brief, Christ attribue yei maintenant à la félicité et béatitude éternelle, ce que j’ay n’aguères dit de l’object de la foy. Tous jugent droitement, et confessent que la béatitude de l’homme gist en Dieu seul :
mais puis après ils s’'abusent en ceci, que cherchans Dieu ailleurs qu'en Christ, ils Varrachent (par manière de dire) de sa vraye ct ferme Divinité. Aucuns prenent yci la vérité, pour la lumière salutaire de la Sapience céleste : les autres, pour la substance de vie et de tous biens Spirituels, laquelle est mise à lopposite des figures et ombres: comme nous avons veu ci-Gessus au chap. f, v. 47, Gràäce et vérité a esté faite par Jésus-Christ. De moy, mon opinion est que vérité est yCi prinse pour la perfection de là foy, comme la voye est prinse pour le commencement et les rudimens. La somme est, Qué si quelqu'un se destourne du Fils de Dicu, il ne fera autre chose que Ss’esgarer: $i quelqu'un ne se repose sur luy, il ne sera repeu ailleurs que de ventet de vanité:
brief, si quelqu'un ne se contentant point de luy seul, veut passer outre, il trouvera la mort en lieu de la vie. Mu ne vient au Père, etc. C’est une déclaration dé la sentence précédente : car il est la voye, pource qu’il nous mène au Père: il est la vérité et la vie, pource que nous appréhendons le Père en luy. Vrayÿ est que de linvocation on peut bien dire vrayement ceci, que nulles oraisons ne prières ne sont ouyes ni exaucées que par Pintercession de Christ: mais pour autant que le Seigneur Jésus ne parle point yei de ja
Cnar. XIV. SUR S. JEHAN. 295
prière et oraison, il nous faut s Parent | bien près d'eux, et se déclare familière entendre yci, que les hommes se forgent ment à eux, ils extravaguent par Jours des vrais labyrinthes, toutes fois et quan- | spéculations, et cherchent par-dessus les tes que délaissans Jésus- Christ, ils s’ef- | nues celuy qu'ils ne daignent regarder forcent de venir à Dieu. Car Christ prouve | présent devant eux. Jésus-Christ donc rede là qu’il est la vie, pource que Dieu, en | prend ses disciples, de ce qu’ils ne recoqui gist la source de vie, n’est point pos-| gnoissent point que la plénitude de Divisédé ailleurs qu'en luy. Parquoy, toute | nité leur a esté manifestée ouvertement Théologie qui est hors de Jésus-Christ, | en luy. Je voy bien (dit-il) que jusqu’à est non-seulement brouillée, vaine et |ceste heure je way point esté cogau de confuse, mais aussi pleine de resveries, | vous comme il appartient: pource que fausse et bastarde. Car combien que les | vous ne cognoissez pas encore la vive Philosophes mettent quelquesfois hors | image du Père, qui est représentée en des paroles et sentences excellentes, tou- | moy au vif. Æ dés maintenant. H adtesfois ils n’ont rien qui ne soit esvanouis- | jouste ceci, non-seulement pour addoucir sant, et mesme enveloppé erreurs et | laigreur de la répréhension, mais aussi faussetez perverses. pour les accuser d’ingratitude et paresse, 1 Sù vous me cognoissiez, vous co-| s'ils ne réputent et considèrent la grâce gnoistriez aussi mon Père, etc. I con- | qui leur est donnée : car il a plustost dit ferme ce que nous avons desjà dit, que | ceci à la louange de sa doctrine, que pour c'est une curiosité sotte et nuisible, | exalter leur foy. Le sens donc est tel, quand les hommes ne se contentans point | Que Dieu leur est maintenant ouvertement de-luy, aspirent à Dieu par voyes obli-| manifesté, moyennant qu’ils ouvrent leurs ques et tortues. Ils confessent bien qu’il | veux. En ce mot J’eoir, est exprimée la n’y à rien meilleur ou plus utile que la | certitude de la toy. cognoissance de Dieu: mais quand il est
8 Philippe luy dit, Seigneur, monstre-nous le Père, et il nous suffit.
9 Jésus luy dit, Je suis de si long temps avec vous, et si ne m'as point cognu? Philippe, qui m'a veu, il a veu mon Père. Comment dis-tu donc, Monstre-nous le Père?
10 Ne crois-tu pus que je Suis en mOn Père, et le Père est en moy? Les p@roles que je vous di, je ne les di point de par moy-mesme : Mais le Père qui demeure en moy, c'est celuy qui fait les œuvres.
14 Croyez-moy que je suis en mon Pere, et le Père en moy: sinon, croyez- Moy pour ces Œuvres. ’
12 En vérité, en vérilé je vous di, qui croit en moy, cestuy-là aussi fera les œuvres que je fay, et en fera de plus grandes que cestes-ci: car je m'en vay au Pere.
13 Et quoy que vous demandiez en mon Nom, je le Jeray, afin que le Père soit glorifié par le Fils.
14 Si vous demandez quelque chose en mon Nom, je le feray.
8 Philippe luy dit, Seigneur, mons- | qu'eux. Qu’ainsi soit, nous protestons que re-nous le Père, et il nous suffit. 1 | nous cherchons Dieu de grand eourage : semble que voyéi une chose fort absurde, |et quand il se présente manifestement que les Apostres usent de tant de répli- | devant nos yeux, nous sommes aveugles. ques envers le Seigneur. Car à quel pro- | 9 Je suis de sidong HMDS GVeC VOUS, pos avoit-il parlé, sinon pour enseigner | et si ne mas point cognu? etc. Jésus ceci mesme de quoy Philippe PLetEO- Christ reprend Philippe à bon droict, de gue ? Toutesfois 1 n’y à point-yci de vice | ce qu'il n’a point eu les yeux de la foy descrit, que nous payons aussi bien purs, Il avoit Dieu présent en Jésus-
pas. Or qui luy a donné empeschement, sinon sa propre ingratitude ? On voit le semblable aujourd'huy, que ceux qui ne se contentans point du seul Seigneur Jésus, se transportent en des spéculations phantastiques et esgarées, pour chercher Dieu en icelles, proufitent mal en l’Evangile. Geste sotte cupidité ne vient d’ailleurs, sinon d’un mespris de la petitesse et basse condition de Jésus-Christ : qui est une chose bien contre toute raison, veu qu'il nous monstre en cela la bonté infinie du Père.
10 Que je suis en mon Pere, et le Père en moy. Les paroles, etc. Je rapporte ces paroles, non pas à l’essence Divine de Jésus-Christ, ains au moyen de la révélation : car Jésus-Christ nous est aussi peu Cognu que son Père, quant à sa Déité occulte. Mais H est dit qu’il est la vive image ou pourtraict de Dieu, d’autant que Dieu s’est manifesté en luy entièrement, entant que sa sagesse, vertu et bonté infinie apparoist là plenement.
Et toutesfois les anciens Docteurs n’ont point abusé de ce passage, en prenant tesmoignage diceluy pour maintenir Ja Divinité de Jésus-Christ. Mais pource que le Seigneur Jésus-Christ ne dispute pas simplement quel il est en soy, ains quel il doit estre cognu de nous, c’est vei plustost un titre pour exprimer sa vertu, que son essence. Ïi est doncques dit que le Père est en Jésus-Christ, pour autant que plénitude de Divinité habite en luy, et monstre sa vertu. D'autre part il est dit que Jésus-Christ est au Père, pource que par sa vertu Divine il monstre qu'il est un avecques le Père. Les paroles que je vous di. I prouve par l’effet, qu’il ne faut point chercher Dieu ailleurs qu’en luy : car il maintient que sa doctrine estant céleste et vrayement Divine, est aussi un tesmoignage et clair miroir de la présence de Dieu. Si quelqu'un réplique à l’encontre, qu'il faudra doncques tenir tous les Prophètes pour fils de Dieu, pource qu’ils ont parlé Divinement par linspiration du sainct Esprit, et ont eu Dieu autheur de leur doctrine :
la solution est facile à donner, asçavoir qu’il faut considérer que contient la doc-
Christ, et toutesfois il ne le contemploit |
Car. XIV.
trine : car les Prophètes renvoyent leurs disciples ailleurs : mais Jésus-Christ les arreste à sa personne. Il faut aussi retenir ce que dit l’Apostre en lEpistre aux Hébrieux, chapitre XIE, v. 25, Que Dieu parle maintenant du ciel par la bouche de sou Fils : et que quand il a parlé par Moyse, il a parlé comme de ja terre. Je ne les di point de par moy-mesme (ditil) c’est-à-dire, comme homme seulement.
ou humainement. Car le Père démonstrant la vertu de son Esprit en la doctine d’iceluy, veut que sa Divinité soit recognue en luy. Or quand il dit que son Père fait les œuvres : cela ne doit estre restraint aux miracles : car plustost il continue la sentence précédente, Que la majesté de Dieu se monstre bien clairement en sa doctrine’: comme s’il disoit que sa doctrine est vrayement une œuvre de Dieu : dont on peut faire certaine résolution que Dieu habite et demeure en luy. Par les œuvres doncques, j'enten une espreuve de la puissance de Dieu.
A4 Croyez-moy, que je suis en mon Père, et le Père en moy. HN requiert premièrement de ses disciples, qu'ils adjoustent foy à son tesmoignage, quand il afferme qu’il est le Fils de Dieu. Or pource que jusqu’yei ils avoyent esté trop tardifs et lasches, il reprend obliquement leur lascheté. Voyci qu'il dit, Si vous n’adjoustez {oy à mon dire, et si je suis si peu estimé de vous, que ne pensiez point que deviez croire à mes paroles, pour le moins regardez et considérez ceste vertu, qui est une image visible de la présence de Dieu. Voyei une chose voirement fort absurde, de ne croire point entièrement aux paroles qui procèdent de la bouche du Seigneur Jésus, veu que sans douter aucunement il nous faut embrasser tout ce qu'il nous aura dit, voire en un seul mot. Nonobstant Jésus- Christ reprend yci ses disciples, de ce qu'ayans esté tant de fois admonestez d’une mesme chose, néantmoins ils n'avoyent guères proufité. Il n'enseigne point quelle est la nature de la foy, mais il testifie qu’il ha assez de quoy pour reprendre et convaincre les incrédules. Quant à ce qu’il répète yci derechef ceste sentence, Je suis en mon Père, et mon Père en
Cuar. XIV, SUR S.
moy : Ce n’est pas une répétition superflue : car nous expérimentons plus qu’il ne seroit de besoin, combien nous sommes solicitez par nostre nature à folle et vaine curiosité. Car aussi tost que nous serons sortis hors de Christ, nous n’aurons plus que des idoles que nous aurons forgées : mais en Jésus- Christ, il n’y a rien qui ne soit Divin, et ne nous retiene en Dieu.
12 En vérilé, en vérité je vous di, qui croit en moy, etc. Tout ce que jusques à présent il a dit de soy à ses disciples, estoit temporel, quant à leur regard. La consolation donc n’eust point esté plene, s’il n’eust adjousté ce membre, et principalement veu que nous avons la mémoire si courte, quand il est question de considérer les bénéfices et grâces de Dieu. Et pour le bien cognoistre, il ne faut point aller chercher les exemples des autres : car après que Dieu nous aura fait tant de biens, que nous en serons tout chargez, s’il cesse seulement un demi mois, nous pensons qu'il n’est plus vivant. C’est la raison pourquoy Jésus-Christ ne fait pas mention seulement de sa vertu présente que les Apostres voyoyent lors de leurs yeux, mais aussi promet pour l’advenir un perpétuel sentiment dicelle. Et de faict, non-seulement sa Divinité a esté testifiée tandis qu’il a habité et conversé en terre, mais depuis qu'il est allé à son Père, les fidèles ont expérimenté des tesmoignages d’icelle manifestes et excellens. Mais nostre stupidité, ou malice ct ingratitude, nous empesche de considérer Dieu en ses œuvres, et Jésus-Christ, és œuvres de Dieu.
Au reste, plusieurs se troublent de ce qu’il dit puis après, qu'ils feront des œuvres plus grandes que luy. Je laisse là les autres responses, lesquelles on a accoustumé d'amener yci, me contentant de ceste-ci seule. Il faut premièrement entendre ce que Jésus-Christ veut dire :
asçavoir que tant s’en faut que ceste vertu, par laquelle il se déclare estre Fils de Dieu, soit attachée à la présence de son corps, qu’elle doit estre plus clairement monstrée, et par plus d’approbations et plus grandes, quand il sera absent, Or est-il ainsi qu'un peu après
une.
ds 17
que Jésus-Christ est monté au ciel, s’est ensuyvie une admirable conversion du monde, en laquelle la Divinité de Jésus- Christ s’est beaucoup plus puissamment monstrée, que quand il conversoit entre les hommes. Ainsi nous voyons que l’approbation de la Divinité du Fils de Dieu n’a point esté enclose en sa personne, mais a esté espandue par tout le corps de l'Eglise. Au reste, ce faire, duquel il parle, ne convient pas aux Apostres seuls, e& si n’est pas commun à chacun fidèle, mais appartient à tout le corps de l'Eglise. Car je m'en vay au Père. C’est la raison pourquoy les disciples feront des choses plus grandes que Christ mesme : asçavoir pource que quand il aura prins possession de son Royaume, il démonstrera plus plenement sa puissance du ciel. Dont il appert que sa gloire n’est en rien diminuée, pource qu'après son département, ses Apostres, qui estoyent seulement ses instrumens, ont fait des choses plus grandes et plus excellentes.
Et qui plus est, il est apparu par ce moyen qu’il est assis à la dextre du Père, afin que tout genouil se ploye devant Iuy.
Et luy-mesme afferme clairement un peu après, qu'il sera autheur de toutes les choses qui seront faites par les mains des Apostres, quand il dit, Tout ce que vous demanderez, je le feray. Mais on fait yei une question, Asçavoir si dés lors il m’estoit pas Médiateur, au Nom duquel il faloit prier le Père? Je respon qu’il a fait plus clairement office de Médiateur, depuis qu’il est entré au sanctuaire céleste : comme il nous faudra dire derechef, quand nous viendrons au, passage.
13 Et quoy que vous demanderez en mon nom, je le feray, afin que le, etc.
Ce passage convient avec ce que dit sainct Paul aux Philip., IF, 44. Afin que toute langue confesse que Jésus-Christ est à la gloire de Dieu le Père. La fin et le but de toutes choses, c’est la sanctification du nom de Dieu : mais vei est exprimée la vraye façon de le sanctifier, asçavoir en son Fils et par son Fils. Car combien que la haute majesté de Dieu, nous estant cachée de soy, reluise en
Jésus-Christ, sa main estant invisible,
nous est visible en Christ. Et pourtant il ne nous est point licite de séparer le Fils du Père, és bénéfices que le Père nous confère : selon ce qui est dit, Qui n’honore point le Fils, il n’honore point aussi ie Père.
14 Si vous demandez quelque chose, etc. Ce n’est point une répétition superlue. Tous voyent et sentent qu’ils ne sont pas dignes d'approcher de Dieu :
toutesfois la plus grand’partie des hommes se présente à l’estourdie, et comme
s'ils estoyent hors du sens, ils s’addres-
sent à Dieu avec grande témérité et orgueil : puis après quand ceste indignité, de laquelle nous avons fait mention, leur vient en mémoire, alors un chacun se forge divers moyens : mais Dieu nous conviant à SOY, nous propose un seul Médiateur par lequel il se veut rendre propice et favorable. Or voyci encores la perversité de lentendement humain qui
Car. XIV.
s'esgaye yei derechef : car la plus grand’partie des hommes ne cesse de s’esgarer hors du chemin, et tournoyer par beaucoup de destours. Cela se fait, pource qu’ils n’appréhendent la bonté et puissance de Dieu en Christ, sinon escharsement et bien petitément. Il y a ayec ce un second erreur, que nous ne réduisons pas en mémoire que nous sommes tous repoussez à bon droict de lPaccès de Dieu, jusques à ce qu’il nous appelle: et que nous ne sommes appelez que par le Fils. Que si un seul tesmoignage n’ha point assez de poids envers nous, sçachons toutesfois que Jésus-Christ en répétant pour la seconde fois qu’il nous faut prier le Père en son Nom, nous arreste tout court, comme mettant la main sur nous, afin que nous ne perdions:
nostre peine en cherchant autres patrons et advocais.
45 Si vous m aimez, gardez mes commandeinens. | 16 Et je prieray le Père, et il vous donnera un autre Consolateur pour
demeurer avec vous éternellement,
47 Asçavoir l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, pource qu'il ne le voit et ne le cognoist: mais vous le cognoissez: car il demeure avec
VOUS, et ser& en vous.
18 Je ne vous laisseray point orphelins : je viendray vers vous.
A5 Si vous maimez, gardez mes commandemens, etc. L'amour de laquelle les disciples aimoyent Jésus-Christ, estoit vraye et pure : et toutesfois il y avoit quelque superstition meslée parmi :
comme il nous advient bien souvent aussi : car à la vérité c’estoit un abus et srand’faute de considération, de ce qu’ils le vouloyent retenir au monde. Afin donc qu’il corrige ce vice, il leur commande de dresser leur amour à un autre but :
asçavoir qu'ils s’employent à garder les commandemens qu'il leur avoit baillez.
Voyci certes une doctrine fort utile : car de faict, il y en a bien peu de ceux qui pensent aimer Jésus-Christ, qui Paiment et honorent comme il appartient : mais plustost s’estans acquittez par de petites
de sa doctrine, comme à la règle unique.
Au reste, nous sommes aussi admonestez combien nos autres affections Sont vicieuses, veu que l'amour mesme que nous portons à Jésus-Christ n’est point sans vice, sinon qu’elle soit disposée à une pure obéissance.
16 Et je prier ay le Père, et il vous donnera un autre Consolateur, etc.
Vray est que cC’est-ci un remède qui leur a esté donné pour appaiser la douleur et grande tristesse qu’ils pouvoyent concevoir de l'absence de Jésus-Christ : toutesfois Christ promet quant et quant qu'il leur donnera force pour garder ses commandemens : car l’exhortation n’eust pas eu grande efficace sans cela. Ainsi donc il prévient de bonne heure, et en-
choses frivoles, ils se flattent tout à leur: seigne que combien qu’il soit absent aise. Au contraire, yei la vraye amour de | d’eux selon le corps, nonobstant il ne Jésus-Christ est rapportée à l’observation! souffrira point qu'ils Gemeurent destituez
Cuar. XIV. SUR S.
d'aide : pource qu'il leur sera présent par son Esprit. IH appelle vei l'Esprit, Don du Père : mais lequel il impétrera par ses prières. En un autre lieu il fera promesse que c’est luy qui le donnera. (Jean XVI, 7) L'un et l’autre est bien dit, et proprement : car entant que Christ est nostre Médiateur et Advocat, il impètre de son Père la grâce du S. Esprit : et entant qu'il est Dieu, il la confère de soy-mesme. Le sens donc de ce passage est tel, Je vous ay esté baillé pour Consolateur par mon Père, mais ce n’a esté que pour un temps :
Maintenant, m'estant acquitté de ma charge, j'en demanderay un autre pour
vous estre donné, qui ne sera point pour
un temps, mais demeurera perpétuellement avec vous. Or ce nom de Consolateur est yci attribué tant à Jésus-Christ qu'au Sainet Esprit, et à bon éroict : car de faict, c'est un office commun à tous deux, de nous consoler, nous exhorter, nous garder et maintenir par leur défense, et sous leur protection heureuse. Jésus-Christ a esté protecteur des siens, tant qu’il a habité et conversé au monde : puis après il les à mis en la garde et protection du Sainct Esprit. Si quelqu'un fait ceste objection, Ne sommes-nous pas encores aujourd’huy sous la sauvegarde du Fils de Dieu? La response est facile, Que Jésus- Christ est perpétuel gardien et protecteur, mais ce n’est pas par une façon visible.
Tant qu'il à veseu au monde, il s’est monstré leur protecteur manifestement et à l'œil, mais maintenant il nous est @éfenseur par son Esprit. Oril dit que c’est un autre que luy, pour la différence des biens que nous recevons des deux. Le propre ofice de Jésus-Christ a esté deffacer les péchez et iniquitez des hommes, et par ce moyen appaiser lire de Dieu, racheter les hommes de la mort, et leur acquérir justice et vie : et le propre office du sainct Esprit est de nous faire participans tant du Fils de Dieu mesme, que de tous ses biens. Tountesfois on pourra bien à propos recueillir la distinction des
Personnes de ce passage-ci : car il faut |
pécessairement que le S. Esprit soit différent d'avec le Fils en propriété, pour estre un autre que le Fils. :
47 L'Esprit de vérité, que lé monde
ne peut recevoir, pource, etc. Cbrist orne le sainct Esprit d’un autre titre, as-
çavoir qu'il est maistre ou docteur de
vérité : dont il s'ensuit que les entendemens de tous les hommes sont saisis de mensonge et vanité, jusqu'à ce qu’ils soyent enseignez par luy au dedans. Que Le monde ne peut recevoir. Geste Opposition amplifie Pexcellence de la grâce, laquelle Dieu ne fait qu'à ses éleus : car il signifie que ce n’est pas un petit don, ne gräce vulgaire, de laquelle le monde est privé. En ce sens aussi Isaïe LX, 2, dit, Voyci, les ténèbres couvriront la terre, et grande obscurité séra sur les peuples :
mais le Seigneur se lèvera sur toi, à Jérusalem. Car par cela là miséricorde de Dieu envers lEglise mérite plus grande louange, quand il l’exalte d'un singulier honneur et privilége par-dessus tout le monde. Cependant toutesfois Christ exhorte ses disciples de se garder de repousser d’eux la grèce du S. Esprit, estans enflez de sens charnel, comme ce monde a accoustumé de faire. C’est un songe aux hommes terriens de tout ce que la saincte Escriture dit du S. Esprit, pource que s’appuyans sur leur propre raison, ils mesprisent et rejettent lillumination céleste. Or combien que ceste arrogance règne partout, laquelle entant qu’en elle est, esteint la lumière du S.
Esprit, toutesfois quant à nous, sentans nostre disette, Sçachons que tout ce qui est de saine intelligence ne sort point d'autre fontaine. Cependant-les paroles du Seigneur Jésus monstrent bien que rien ne peut estre cognu par le sens hu-.
main de ce qui concerne le S. Esprit, mais qu'il est seulement cognu par l’expérience de la foy. Le monde (dit-il) ne peut recevoir le S. Esprit, pource qu’il ne le cognoist point : mais vous le cognoissez bien, pource qu’il demeure avec vous. Il n’y a donc que lEsprit, qui habitant en nous, se donne à cognoistre à nous : autrement, il nous est incognu et incompréhensible.
13 Je ne vous laisseray point orphelins, etc. Ce passage nous monstre que sont et que valent les hommes, quand ils sont destituez de l’aide du S. Esprit :
ils sont orphelins et pupilles, exposez à
toutes fraudes, tromperies et outrages, n’ayans point le sens pour se gouverner :
brief, ne pouvans rien faire qui vaille d’eux-mesmes. Le seul remède d’un tel défaut c’est que Christ nous gouverne par son Esprit : ce qu’aussi il nous promet de faire. Or donc les disciples en premier lieu sont admonestez de leur imbécillité, afin que se desfians d’eux-mesmes, ils dépendent du seul gouvernement et protection de Christ. Puis après leur ayant
Cuar. XIV,
promis remède à cela, il leur donne bonne espérance : Car il aflerme qu'il ne leur défaudra pas. Quand il dit, Je viendray vers vous, il remonstre comment il habite és siens, et comment il accomplit et remplit toutes choses, asçavoir par la vertu de son Esprit. Dont aussi on peut facilement cognoistre que la grâce du sainet Esprit est un tesmoignage évident de sa Divinité.
19 ÆEncores un petit, et le monde ne me verra plus, mais vous me verrez :
pourtant que je vi, vous aussi vivrez.
20 En ce jour-là vous cognoistrez que je suis en mon Père, el vous en moy,
el moy en vous.
19 Æncores un petit, et le monde ne me verra plus, mais vous me verrez :
pourtant, etc. I] poursuit la louange de la grâce spéciale, laquelle devoit suffire aux disciples pour alléger, voire oster leur douleur. Quand je seray retiré de la présence du monde (dit-il) je ne lairray pas de vous estre présent. Au surplus, afin que nous jouissions de ce regard secret de Christ, il ne faut pas estimer sa présence, ou son absence selon nostre sens humain, mais il nous faut estre attentifs des yeux de la foy à contempler la vertu d’iceluy. Aïnsi il advient que les fidèles ont tousjours Christ présent par son Esprit, et le regardent, combien qu’il soit loin d’eux selon le corps. Pourtant que je vi. Ceci peut estre exposé en deux sortes : ou que ceste sentence soit une confirmation du membre précédent : ou bien qu’elle soit leue à part, Que les fidèles vivront, pource que Christ est vivant.
Je reçoy volontiers la première exposition, de laquelle toutesfois est tirée ceste autre doctrine, Que la vie du Seigneur Jésus est cause de la nostre. Au commencement il remonstre la cause de ceste différence, Pourquoy il sera veu de ses fidèles, et non point du monde : asçavoir pource que Christ ne peut estre veu, sinon selon la vie spirituelle, de laquelle le monde est privé. Ainsi donc le monde ne voit point Jésus-Christ, et ne s’en faut esbahir : car la mort est cause d’aveuglement : mais aussi tost qu'un homme a
commencé à vivre par l'Esprit, il ha incontinent des yeux pour veoir Christ. Et cela se fait pource que nostre vie est Conjointe avec la vie du Fils de Dieu, et procède d’icelle comme de sa fontaine : car nous sommes morts en nous, et la vie de laquelle nous-nous flattons est une mort fort mauvaise. Parquoy quand il est question d'obtenir la vie, nos yeux doivent estre tournez vers Christ, et sa vie doit estre par foy transférée à nous : afin que nos consciences soyent résolues, que tandis que Jésus-Christ vit, aussi sommesnous hors de tous dangers de ruine et perdition : car c’est une chose toute certaine, que sa vie seroit nulle, ses membres estans morts.
20 En ce jour-là vous cognoistrez que jesuis en mon Père, et vousen moy, et moy en vous. Plusieurs rapportent ceci au jour de la Pentecoste : mais plustost yei est dénotée une continuation perpétuelle comme @’un jour, depuis que Jésus-Christ a manifesté la vertu de son Esprit, jusques à la résurrection dernière.
Dés lors ils avoyent commencé à cognoistre ceci : mais c'estoit comme quelque petit rudiment, d'autant que l'Esprit n’avoit besongné encore en eux avec si grande efficace. Car ces paroles tendent là, qu’on ne peut cognoistre par une spéculation oisive quelle est la saincte et spirituelle union qui est entre Juy etnous, et derechef, entre luy et son Père : mais que c’est-ci le seul moyen de la cognois-
Cuar. XIV.
tre, quand il espand en nous sa vié par la vertu occulte de son Esprit. Et c’est l’expérience de la foy, de laquelle j’ay fait mention ci-dessus. Or quant à ce que Îles Arriens ont anciennement abusé de ce passage, pour prouver que Jésus-Christ estoit Dieu seulement par participation et par grâce, leur cavillation peut estre facilement repoussée : veu que Cbrist ne parle pas simplement de son essence éternelle, mais il propose et magnifie ceste vertu Divine qui a esté manifestée en luy.
SUR S. JEHAN
Car tout ainsi que le Père a mis en son Fils toute plénitude de biens, aussi le Fils de son costé a desployé entièrement tous ses biens, et Ssoy-mesme pour se donner à nous. Ïl est dit que nous sommes en luy, pource qu’estans entez en son Corps, nous sommes faits participans de sa justice, et de tous ses biens. D’autre part, il est dit qu’il est en nous, pource qu’il monstre clairement par la vertu ou effcace de son Esprit, qu’il nous est autheur et cause de vie.
21 Qui ha mes commandemens et les garde, c’est celuy qui m'aime : et qui m'aime, il sera aimé de mon Père: et l'aimeray, et je me déclareray à luy. 92 Judas (non pas Iscariot) luy dit, Seigneur, D'où vient ce que tu te décla-
reras à nous, et non point au monde?
23 Jésus respondit et luy dit, Si aucun m'aime, gardera ma parole : et non Père l'aimera : et nous viendrons à luy, et ferons demeurance chez luy.
24 Quine m'aime, il ne garde point mes paroles. Et la parole que vous oyez n’est point miene, mais du Père qui n'a envoyé.
21 Qui ha mes commandements et les garde, c'est celuy qui m'aime : et qui m'aime, etc. 1] répète derechef ja sentence précédente, Que la vraye et certaine approbation de nostre amour envers luy, gist en ce que nous gardons ses commandements. Et il advertit de ceci si souvent ses disciples, à ce qu'ils ne se destournent du but, d'autant qu'il n’y à rien à quoy nous soyons plus enclins, qu’à couler à une affection charnelle, en sorte que sous le nom de Christ nous aimons autre chose que Christ. À ceci tend aussi ce que dit sainct Paul en la seconde aux Corinthiens, chapitre V, v. 16, Combien que nous ayons cognu Christ selon la chair, toutesfois si ne le cognoissonsnous plus en ceste sorte. Soyons donc nouvelle créature. Avoir ses commandemens, signifie estre droitement instruit en iceux : et garder ses commandemens, signifie conformer et soy et toute sa vie à la règle d’iceux. E qui m'aime. Jésus- Christ parle comme si les hommes prévenoyent Dieu par leur amour, qui est une chose absurde : car lors que nous luy estions ennemis, il nous à réconciliez à soy, Rom., V, 10. Et les paroles de sainet Jehan en sa première Epistre canonique, au chapitre IV, v. 10, sont assez
notoires, quand il dit, Non pas que nous ayons aimé les premiers, mais c’est luy qui nous a aimez le premier. Or pour response, il n’est point yci question de Ja cause ou de l'effet: et pourtant c’est mal recueilli, que l'amour de laquelle nous aimons Christ, précède en ordre l’amour que Dieu ha envers nous : car Christ a voulu seulement dire ceci, Que tous ceux qui l’aimeront, seront bien-heureux, pource qu’ils seront aussi aimez de luy, et de son Père. Non pas que Dieu commence lors seulement à les aimer, mais pource qu'ils ont le tesmoignage de son amour paternelle engravé en leurs cœurs. Le membre qui s'ensuit incontinent après, tend à ce mesme but : asçavoir, ££ me déclareray à luy. IH est certain qu’il faut que la cognoissance précède lPamour :
mais Christ à voulu dire ceci, Qw’il fera ce bien à ceux qui garderont purement sa doctrine, qu'ils proufiteront de jour en jour en la foy : c’est-à-dire, Je feray qu’ils s’approcheront plus près, et plus familièrement de moy. On peut recueillir de ceci, que le fruit de la vraye religion est, quand on avance èn la cognoissance de Christ : car celuy qui à promis de donner à celuy qui ba, rejettant les hypocrites, fait proufiter en la foy tous ceux qui re-
cevans et embrassans de bon cœur la doctrine de l'Evangile, se forment totalement en l’obéissance d’icelle. Et voylà qui est ‘cause que plusieurs recullent en arrière, et qu'à grand’peine nous en voyons de dix Pun, qui poursuyve le droit chemin, pource que la plus grande partie est indigne que Christ se manifeste à eux. Or il nous faut noter que plus ample cognoissance de Jésus nous est vei proposée, comme un guerdon singulier de nostre amour envers luy. Dorit il s'ensuit que C’est un thyésor incomparable.
22 Judas (non pas Iscariot) luy dit, D'où vient ce que tu te déclareras, etc.
Ce n’est point sans cause que Judas demande pourquoy Christ fera que sa lumière sera manifestée à peu de gens, veu - qu'ilest le Soleil de justice, duquel il faut que tout le monde soit illuminé. Ainsi il semble bien que ce n’est point chose raisonnable, qu’il r’esclaire qu’à bien peu de gens, et qu'il n’espande indifféremment sa lueur par tout. La response du Seigneur Jésus n’explique pas toute la question: d'autant qu’il n’est là fait aucune mention de la première cause, pourquoy Christ se manifestant seulement à bien peu de gens, laisse la plus erand’part des hommes sans se donner à cognoistre à eux. Car à la vérité, il trouve au commencement tous hommes pareils, c’est-à-dire, totalement aliénez de luy. Pour ceste raison il n’en peut élire pas un qui l'aime, ains il élit d’entre ses ennemis, ceux desquels il veut fleschir les cœurs à son amour: mais il n’a voulu pour le présent toucher à ceste différence, qui estoit un peu loin de son propos. Son intention estoit d’exhorter ses disciples à estre à bon escient affectionnez à l'amour et crainte de Dieu, à ce qu'ils proufitassent de plus en plus en la foy : il s’est donc contenté de les discer-
ner du monde par ceste marque, asçavoir
qu'ils gardent la doctrine de l'Evangile.
Or ceste marque ne précède pas le commencemept de la foy, d’autant que c’est un effet de la vocation. En d’autres passages Christ avoit presché les disciples du poinct de la vocation gratuite: el il ieur.réduira en mémoire encore CI-après :
yci il leur commande seulement de s’em-
Cuar. XIV,
ployer à garder sa doctrine, et suyvre la vraye religion. Au reste, Christ monstre par ces paroles, comment on obéit droitement à l'Evangile, asçavoir quand tous nos services et opérations extérieures procèdent de son amour: car en vain travailleront les bras et les pieds, voire tout le corps, si l'amour de Dieu ne règne en nostre cœur, par lequel nos membres extérieurs soyent gouvernez. Or puis qu’il est certain que nous ne gardons les commandemens de Christ sinon entant que nous l’aimons, il s'ensuit que l'amour parfaite d’iceluy ne se trouvera en tout le monde: car il n’y en a pas un seul qui garde parfaitement ses commandemens :
toutesfois Dieu reçoit pour agréable le service de ceux qui aspirent de vraye atfection à ce but.
23 Et mon Père l'aimera, et nous viendrons à luy, el ferons demeurance chez luy. Nous avons desjà exposé cidessus que l'amour de Dieu envers nous n’est point mise au second ordre, comme si elle alloit après nosire affection d’obéissance, ainsi que l’effet suit la cause de laquelle il procède : mais que c’est afin que les fidèles soyent certainement persuadez que l’obéissance qu’ils rendent à l'Evangile, est agréable à Dieu: et afin qu’ils attendent de luy ci-après nouveaux accroissemens de dons. Nous viendrons chez celuy qui m'aime: c’est-à-dire, Il sentira que la grâce de Dieu réside. en luy, et aura de jour en jour nouveaux accroissemens des dons de Dieu. Il parle donc, non point de ceste dilection éternelle, de laquelle il nous à aimez devant la création du monde, et avant que fussions nais, mais depuis qu’il a seellée en nos cœurs, en nous faisant participans de son adoption. Et mesme il n'entend pas la première tlumination, mais ces degrez de la foy, par lesquels il faut que les fidèles marchent assiduellement, selon ce qui est dit en sainct Matthieu, chap. XHE, v. 42, ii sera donné à celuy qui ha. Les Papistes donc tirent mal à propos de ce passage deux sortes d'amour, de laquelle nous aimons Dieu. Ils controuvent que Dieu est aimé naturellement de nous, avant quil nous régénère par son Esprit: et mesme que par ceste préparation nous mérHLOnS
Cuar. XIV. SUR $.
la grâce de régération. Voire, comme si l’Escriture n’enseignoit point par tout, et comme si lexpérience mesme ne nous monstroit évidemment que nous sommes du tout destournez de Dieu, et infectez et remplis de haine contre luy, jusques à ce qu'il change nos cœurs. Il nous faut donc retenir l’intention du Seigneur Jésus, Que luy et son Père viendront pour confermer les fidèles en asseurance perpétuelle de grâce.
24 Quine m'aime, il ne garde point mes paroles. Et la parole, etc. Pour autant que les fidèles sont meslez parmi les
incrédules en ce monde, et avec ce qu'il
faut nécessairement qu'ils soyent agitez de divers et terribles orages, comme en une mer troublée, Jésus-Christ les conferme derechef par ceste admonition, afin qu'ils ne soyent destournez par mauvais exemples. Comme s'il leur disoit, Ne tournez point vos yeux vers le monde pour dépendre de luy, et le suyvre: car il y en aura tousjours qui me mespriseront, et ma doctrine : mais quant à vous, retenez constamment jusques à la fin, la grâce que vous avez une fois receuëê. Cependant il signifie que le monde est justement et à bon droict puni de son ingratitude, quand
il périt en son aveuglement : veu qwen mesprisant la vraye justice, il monstre manifestement une haine meschante contre Jésus-Christ. £t la parole que vous oyez. Afin que la rébellion obstinée du monde ne descourage ou face chanceler les Apostres, il donne derechef authorité à sa doctrine, quand il proteste qu’elle est de Dieu, et non point forgée en terre par les hommes. Et en cela consiste la fermeté et certitude de nostre foy, quand nous sçavons que Dieu nous ést conducteur, et que nous ne sommes fondez ailleurs qu'en sa vérité éternelle. Quelque chose donc que le monde enrage avec tout son orgueil, suyvons la doctrine du Fils de Dieu, de laquelle la majesté surpasse de beaucoup le ciel et la terre.
Quand il dit que ceste parole n’est pas siene : il s’accommode à ses disciples :
comme sil disoit qu’elle n’est point humaine, pour autant qu'il enseigne fidèlement ce qui luy a esté enjoint de son Père. Cependant on sçait bien, entant qu’il est la Sapience éternelle de Dieu, qu’il est la fontaine unique de toute doctrine, et que tous les Prophètes qui ont esté dés le commencement, ont parlé par son Esprit. |
95 Je vous ay dit ces choses, demeurant avec vous:
26 Mais le Consolateur qui est le sainct Esprit, que le Père envoyera en mon nom, vous enseignera loutes choses, el vous réduira en mémoire toutes
les choses que je vous ay dites.
27 Je vous laisse paix, je vous donne ma paix : et ne la vous donne point comme le monde la donne. Vostre cœur ne soit point troublé, et ne soit point
craintif.
28 Vous avez ouy que je vous ay dit, Je vay et vien à vous. Si vous m’'aimiez, vous seriez certes joyeux que j ay dit, Je vay au Père : car le Père est
plus grand que moy.
25 Je vous ay dit ces choses, demeurant avec vous. I adjouste ceci à celle fin qu'ils ne perdent courage, combien qu’ils n’ayent pas si bien proufité qu'ils devoyent : car il jettoit lors une semence de doctrine, laquelle à esté pour quelque temps cachée, et comme suffoquée és disciples. El les exhorte donc à bien espérer, jusques à ce que la doctrine produise et mette hors son fruit, laquelle
pourroit sembler maintenant estre inutile.
Brief, il testifie qu’en la doctrine qu’ils avoyent ouye, ils ont assez ample matière de consolation, et qu'il ne la faut chercher ailleurs. Que si elle ne se manifeste à eux tout incontinent, il les admoneste de prendre bon courage, jusques à ce que le sainct Esprit, qui est le docteur in'érieur, leur parle ces choses mesmes en leurs cœurs. Voyci une admonition qui
nous apporte à tous fort grande utilité.
Si nous n’entendons du premier coup tout ce que le Fils de Dieu nous enseigne, jious commençons à nous ennuyer, et nous fasche de prendre peine pour néant en choses lesquelles nous sont obscures.
Mais il faut que nous apportions une prompte docilité : il faut prester les aureilles, et nous rendre attentifs, si nous voulons bien proufiter en lPeschole de Dieu: et principalement nous avons besoin de patience, jusqu’à ce que Île sainct Esprit nous manifeste et baïlle à entendre Ce que nous avons pensé avoir souvent leu ou ouy sans fruit. Parquoy, atin que laffection d'apprendre ne languisse en nous, Où que ne tombions en -désespoir, quand nous n’entendons pas tout soudain l'intention du Seigneur Jésus lors qu’il parle à nous, sçachons que ceci est dit à nous tous, Le sainct Esprit vous réduira en mémoire les choses que je vous ay dites. Xl est bien vray qu’'Isaïe (chap. XXIX, v. 11) dénonce ceste peine aux incrédules, Que la parole de Dieu leur sera comme un livre clos: mais le Seigneur humilie souventesfois les siens par ceste mesme façon. Parquoy il faut attendre patiemment et paisiblement le temps opportun de la révélation : et ne devons pour cela rejetter la Parole. Au reste, comme ainsi soit que Cbrist tesmoigne que le propre office du sainct Esprit est d'enseigner aux Apostres ce qu'ils avoyent desjà apprins de luy: il s'ensuit que la prédication extérieure sera vaine et inutile, si le S. Esprist ne fait quant et quant oflice d'enseigner. Dieu donc ha double façon d'enseigner : car il raisonne à nos aureilles par la bouche des hommes : secondement il parle à nous au cedans par son Esprit. Et fait cela maintenant en un mesme instant, tantost en divers temps, selon qu’il luy semble bon.
Cependant notons qui sont toutes ces choses, lesquelles il promet que le $. Esprit enseignera. Il suggérera, dit-il, ou réduira en mémoire doutes les choses que j'ay dites. Dont on peut recueillir qu’il ne bastira point de nouvelles révélations.
Par ceste seule parole nous pouvons repousser hardiment toutes les inventions que Satan a introduites faussement en l'E-
Cuar. XIV.
glise depuis le commencement jusqu’à ceste heure, sous couverture du sainet Esprit. Mahommet et le Pape ont tous deux ce principe de leur religion, Que lEscriture ne contient point une perfection de doctrine, mais que l'Esprit a révélé quelque chose plus haute. De ce mesme retrait les Anabaptistes et Libertins ont de nostre temps puisé leurs resveries: mais tout esprit qui met en avant quelque doctrine ou invention hors PEvangile, est un esprit trompeur, et non point Esprit du Fils de Dieu. Car Christ promet un Esprit qui confermera la doctrine de l'Evangile, comme souscrivant à icelle. Or nous avons desjà exposé ci-dessus que signifie, Que l’'Esprit est envoyé du Père au nom de Christ.
27 Je vous laisse paix, je vous donne ma paix : el ne vous la donne point, etc. Par ce mot de Paix, il entend heureuse issue, laquelle les hommes ont accoustumé de soubaitter les uns aux autres quand ils se rencontrent, ou quand ils partent l’un d’avec l’autre : car le mot de Paix ha ceste signification en la langue Hébraïque. Il fait donc allusion à la façon accoustumée des gens de sa nation :
comme s'il disoit, Je vous laisse mon Adieu. Mais il adjouste incontinent après, que ceste paix qu’il laisse, vaut beaucoup mieux que celle qui est entre les hommes ordinairement : lesquels souvent ont ce mot de Paix en la bouche bien froidement, et seulement par cérémonie : ou bien si c’est à bon escient qu’ils souhaittent la paix à quelqu'un, toutesfois ils ne la peuvent donner de faict. Mais Christ monstre que sa paix ne consiste point en un désir nud et vain, ains qu'elle est conjointe avec effet. Voyci en brief ce qu'il veut dire, Qu'il s’en va bien selon le corps, mais que sa paix demeure à ses disciples : c’est qu’ils seront tousjours heureux par sa bénédiction, Que vostre cœur ne soil point troublé. Derechef il corrige Ja frayeur que les disciples avoyent conceue de son département. Il dit qu'ils n’ont point cause de se troubler, car ils ne sont privez que de sa présence corporelle : mais ils jouyront de sa vraye présence par le S. Esprit.
Apprenons aussi de nous contenter de ceste façon de présence, et ne laschons
Cuar. XIV.
point la bride à nostre chair, laquelle attache tousjours Dieu à ses inventions extérieures.
28 Si vous maimiez, vous seriez certes joyeux que j ay dit, Je vay au Pére, car le Père, etc. Il ne faut point douter que les disciples n’aimassent Christ : mais c’estoit autrement qu’ils ne devoyent : car il y avoit quelque affection charnelle meslée parmi leur amour, en sorte qu’ils ne pouvoyent porter d’estre séparez de luy. Que s’ils l’eussent aimé spirituellement, ils n’eussent rien plus désiré que son retour à Dieu son Père. Car le Père est plus grand que moy. Ce passage a esté destourné hors de son droit sens, en diverses sortes. Les Arriens pour prouver que Christ estoit un second Dieu après le Père, objectoyent qu’il estoit moindre que son Père.
Les Docteurs de l'Eglise pour couper broche à une telle calomnie, ; disoyent que ceci se devoit rapporter à sa nature humaine : mais comme les Arriens ont meschamment abusé de ce tesmoignage, aussi la solution des Pères n’a point esté droite ne convenable : car il n’est yci fait mention ne de la nature humaine du Fils de Dieu, ne de sa Divinité éternelle :
mais s’accommodant à la capacité de nostre infirmité, il se constitue au milieu entre Dieu et nous. Et de faict, pource qu’il ne nous est point donné d’attaindre à la hautesse de Dieu, Christ descend à nous yci-bas, pour nous y eslever. Vousvous deviez resjouir, dit-il, de ce que maintenant je retourne à mon Père : pour autant que c’est-ci voirement le dernier but, auquel il vous faut tendre. Il ne monstre point par ces paroles comment en soy il est différent du Père, mais pourquoy il est descendu yci-bas à nous,
SUR $S. JEHAN
asçavoir afin qu’il nous unist à Dieu.
Jusques à ce que nous soyons là parvenus, nous demeurons comme au milieu de la course. Nous aussi n'imaginons Christ que demi et desmembré sil ne nous mène jusques à Dieu. I y a un semblable passage de sainct Paul en la Are aux Corinthiens, chapitre XV, v. 24, où il dit que Christ baillera et rendra le Royaume à Dieu son Père, afin que Dieu soit tout en tous. Cela est certain que Christ règne, non pas en sa nature humaine seulement, mais entant qu’il est Dieu manifesté en chair. Comment donc se desvestira-il du Royaume? Asçavoir d'autant que la Divinité, laquelle on voit seulement maintenant en la face de Christ, sera lors ouvertement visible en soy. Il y a seulement différence en ceci, que sainct Paul descrit là, la dernière perfection de la splendeur Divine : les rayons de laquelle ont commencé à luire depuis que Jésus-Christ le Fils de Dieu est monté au ciel. Et afin que ceci soit mieux entendu, il faut parler encore plus grossièrement. Le Seigneur Jésus-Christ ne fait point yci comparaison de la Divinité de son Père à la siene, ne de la nature humaine avec lessence Divine de son Père, mais plustost de l’estat présent à la gloire céleste, à laquelle il devoit estre receu bien tost après : comme s’il disoit, Vous me voulez tenir yci-bas au monde, mais il vaut mieux que je monte au ciel. Apprenons donc de tellement regarder Jésus-Christ anéanti en la chair, qu’il nous mène à la fontaine et source de l’immortalité céleste et bien-heureuse :
car il ne nous est point ordonné conducteur et guide pour nous eslever seulement en la sphère de la lune ou du soleil, mais afin qu’il nous face un avec son Père.
29 Æt maintenant je vous l'ay dit devant qu'il soit fait, afin que quand il
sera fait, vous croyez.
30 Je ne parleray plus quères avec vous : car le prince de ce monde vient
etn ha rien en moy.
31 Mais Cest afin que le monde cognoisse que j'aime le Père, et fait ainsi que le Père m'a commande. Levez-vous, partons d’'yci.
29 Et maintenant je vous l’ay dit devant qu'il soit fait, afin qué, etc, I] Ji
faloit que les disciples fussent souvent admopestez de ceci, pource que £’esioit
un secret surmontant de beaucoup toute capacité humaine. Or il testifie qu’il prédit ce qui devoit advenir, à celle fin qu’ils croyent quand il sera advenu. Car ça esté une confirmation grandement utile à leur foy, quand ils réduisoyent en mémoire les oracles et prophéties de Christ, et voyoyent accompli devant leurs yeux ce qu'ils avoyent ouy auparavant de Sa bouche. Toutesfois il semble bien que ce soit une espèce de concession : comme si Christ disoit, Pource que vous n’estes encore capables de comprendre un mystère si haut, je vous supporte jusques à l'accomplissement de la chose, lequel vous servira alors d'interprétation pour vous déclarer ceste doctrine. Combien donc qu’il semblast pour quelque temps qu’il parlast à gens sourds, toutesfois on a cognu puis après que ce n’ont esté paroles jettées en vain, comme en Pair :
mais que ça esté une semence jettée en terre. Or comme Christ parle yei de sa parole, et de l'événement des choses, ainsi sa mort, sa résurrection, et Son ascension au ciel sont unies ensemble avec la doctrine, afin qu’elles engendrent la foy en nous.
30 Je ne parleray plus quères avec vous : car le prince de ce monde, etc.
Par ce mot il à voulu rendre ses disciples attentifs, et imprimer plus vivement sa doctrine en leurs cœurs : car abondance le plus Souvent oste l'appétit : et on désire de plus grand’ardeur ce qu’on n’ha pas à main, et on reçoit de plus grande affection ce qui doit estre tantost osté.
Afin donc qu’ils soyent plus attentifs à ouyr sa doctrine, il leur dénonce que bien tost il s’en ira. Or combien que Christ ne cesse de nous enseigner tout le cours de nostre vie, toutesfois ceste sentence peut estre appropriée à nostre usage : car pour autant que le cours de nostre vie présente est brief, il faut user de l’occasion qui s’offre. Car le prince de ce monde vient. 11 pouvoit dire simplement qu’.l mourroit bien tost, et que l'heure de sa mort estoit bien prochaine:
mais il use de circonlocution pour munir de bonne heure leurs esprits, de peur qu’estans estonnez d’une espèce de mort si horrible et abominable, ils défaillent
Criar. XIV.
en leurs cœurs. Et de faict, qu'est-ce que croire en luÿ crucifié, sinon chercher la vie bas aux enfers ? Premièrement, il dit que ceste puissance sera baillée à Satan :
puis après il adjouste qu’il S’ÿY rendra :
non point qu'il le face par contrainte, mais afin qu’il rende obéissance à son Père. Le diable est appelé prince du monde : non pas qu’il ait un royaume séparé de Dieu (comme les Manichéens ont imaginé) mais pource que par la pérmission de Dieu il exerce sa tyrannie au monde. Ainsi donc toutes les fois que nous oyons attribuer ceste épithète au diable, Souvenons-nous d’avoir honte de nostre misérable condition. Car que les hommes s’enorgueillissent tant qu’ils voudront, si est-ce qu’ils sont esclaves du diable, jusques à ce qu’ils Soyent régénérez par l’Esprit du Fils de Dieu :
car sous ce mot de Monde, yei est comprins tout le genre humain. Or il ny à qu'un Libérateur qui nous affranchit de ceste horrible servitude. Au reste, comme ainsi soit que ceste peine a esté imposée pour le péché du premier homme, comme aussi elle croist en pis ordinairement par nouveaux péchez, apprenons de havr et nous et nos péchez. Or nous sommes tellement détenus sous la dominätion horrible de Satan, que cependant ceste servitude ne nous rend point exeusables, pource qu’elle est volontaire. D’avantage, il faut noter que Ce qui a esté fait par hommes meschans, est ÿci attribué au diable : car puis qu’ils sont poussez par Satan, tout ce qu’ils font est à bon droict réputé l’œuvre de Satan, Æt w’ha rien en moy. Pource que par le péché du premier homme il est advenu que Satan tient l’empire de la mort, il ne pouvoit atteindre jusques à Christ, qui est pur de toute souillure et ordure de péché, s'il ne se fust assujeti de son bon gré. Toutesfois je pense que ces paroles s’estendent plus loin qu’on n’a accoustumé de les exposer : car voyci lexposition commune, Satan n’a rien trouvé en Christ, pource qu’il n’y a en luy aucune matière de mort, veu qu’il n’y à aucune tache de péché. Mais selon mon avis, Christ ne parle point yci seulement de sa pureté, mais aussi de sa puissance Divine, qui
Car. XV. SUR S.
n’estoit point sujete à la mort. Car il faloit que les disciples entendissent bien qu'il ne succomboit point par infirmité, afin qu’ils n’eussent sa vertu en moindre estime et honneur. Mais en ceste sentencé générale, l’autre première est aussi comprise, asçavoir qu’il n’est point astraint à Satan, quant à estre sujet à la mort. Dont nous recueillons qu'il s’est mis en nostre place, quand il s’est soumis à la mort. |
31 Mais c’est afin que le monde cognoisse que jaime le Père, ei fay ainsi, etc. Il y en a aucuns qui lisent ceci tout d’une suite, Levez-vous, partons d'yci : afin que le propos soit entier. Les autres lisent à part ces mots-là, et pensent qu'il y à yci un propos coupé.
Or pource que cela n’est pas de grande importance quant au sens, on peut bien choisir lequel on voudra. Voyci ce que nous devons observer principalement, Que le décret de Dieu est yci mis au plus haut lieu : afin que nous ne pensions pas que Jésus ait esté tellement tiré par la violence de Satan, que quelque chose luy
soit advenue outre le conseil, et ordonnance de Dieu. Car c’est Dieu luy-mesme qui a ordonné son Fils pour estre Propiciateur, et qui à voulu que les péchez du monde fussent purgez par la mort d’iceluy. Pour ce faire, il a permis pour un bien peu de temps à Satan de s’eslever contre luy comme victorieux. Le Fils de Dieu donc n’a point résisté à Satan, à celle fin qu’il obtempérast au décret de son Père, et que par ce moyen il offrist son obéissance pour rançon de nostre justice. Levez-vous, partons d'yci. Aucuns pensent que Christ changea de place après avoir dit ceci, et qu'il dit les choses qui s’ensuyvent en cheminant.
Mais puis que S. Jehan dit ci-après, que Christ s’en alla avec ses disciples outre le torrent de Cédron, il semble estre plus convenable que nostre Seigneur Jésus- Christ a voulu exhorter ses disciples à rendre une telle obéissance à Dieu de laquelle ils voyoyent un si bel exemple en luy, et non pas qu’il les ait menez hors de là, en ce mesme instant.