‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 34 sur 113 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

A Après que Jésus eut dit ces choses, il s'en alla avec ses disciples outre le torrent de Cédron, où il y avoit un jardin, auquel il entra, luy et ses disciples. 2 Et Judas, qui le trahissoit, scavoit aussi le lieu : car ‘Jésus s’estoit là s sou-

vent assemblé avec ses disciples.

3 Judas donc ayant prins une bande de soldats, et des officiers de par les principaux Sacrificateurs el de par les Pharisiens, veint là avec lanternes et

Jalois et armes.

4 Or Jésus scachant toutes les choses qui luy devoyent advenir, s'advancant

leur dit, Qui cherchez-vous ?

5 Us luy respondirent, Jésus Nazarien. Jésus leur dit, Ce suis-je. Et Judas,

qui le trahissoit, estoit aussi avec eux.

6 Après donc qu'il leur eut dit, Ce suis-je : ils s’en allèrent à la renverse,

et cheurent à terre.

À Après que Jésus eut dit ces choses, il s'en alla avec, etc. Nostre Evangéliste laisse beaucoup de choses en ceste présente histoire, lesquelles sont récitées par les trois autres. Et il fait cela tout à propos : comme son intention estoit de recueillir plusieurs choses bien dignes d’estre récitées, lesquelles les autres Evangélistes ont omises. Et pourtant, que les lecteurs aillent chercher és autres ce qui défaut yci. Outre le torrent, etc.

Au texte Grec il y à un article devant le mot Cédron : comme si ce torrent estoit ainsi nommé à cause des cèdres. Toutes-

fois il est facile à penser que par succession de temps il y a esté mis par faute d'entendre : car il est souvent parlé de la vallée ou torrent de Cédron en l’Escriture. Ce lieu-là a esté ainsi appelé à cause de son obscurité : d'autant que c’est une vallée creuse, et par conséquent ombrageuse. Néantmoins je ne veux pas débatre de cela : seulement je propose ce qui est plus vray-semblable. Le principal est de considérer l'intention de l’'Evangéliste, en nommant le lieu : car il a voulu monstrer que Jésus-Christ s’est offert à la mort de son bon gré. Il est venu

en un lieu, lequel il sçavoit estre cognu de Judas. Pourquoy cela, sinon afin de se présenter de son bon gré à ce traistre, et aux ennemis P Et de faict, il n'estoit point trompé par inadvertance, veu qu’il sçavoit toutes les choses qui devoyent advenir. Puis après aussi sainct Jehan adjouste qu'il veint au-devant d'eux. Il a donc enduré la mort, non point par Contrainte, mais de son bon gré : afin que ce fust un sacrifice volontaire. Car i est ainsi que sans obéissance, il n’y eust point eu de purgation pour nous. Au surplus, ilentre dedans un jardin, non point pour chercher quelque cachette, mais afin qu'il eust plus grande liberté, et meilleur loisir de prier. Et quant à ce qu’il a prié par trois fois d’estre délivré de la mort, cela ne répugne point à son obéissance volontaire, de laquelle nous avons parlé :

car il faloit qu’il combatist contre les difficultez, afin qu’il demeurast victorieux. Maintenant ayant donté lhorreur de la mort, il se présente à la mort franchement et alaigrement.

3 Et Judas qui le trahissoit, scavoit aussi Le lieu : car, etc. Quant à ce que Judas veint accompagné de tant de soldats et officiers, c’est un signe de mauvaise conscience, laquelle tremble tousjours sans occasion quelconque. Il est certain que ceste bande de soldats estoit empruntée du Gouverneur, lequel aussi envoya le Capitaine de mille gens de pied.

Car pour remédier aux mutineries et esmotions soudaines, il y avoit une garnison en la ville : et le Gouverneur mesme menoit une bande avec s0y, en quelque part qu’il allast. Le reste de ces gens estoyent officiers, envoyez de par les Sacrificateurs. Mais sainet Jehan nomme à part les Pharisiens, lesquels estoyent plus enragez que tous les autres, comme s'ils eussent eu plus grand soin de la religion.

4 Or Jésus scachant toutes les choses qui luy devoyent advenir, etc. L'Evangéliste exprime plus clairement de quelle promptitude de courage le Seigneur Jésus s’est offert à la mort : toutesfois il récite quant et quant combien grande vertu il a monstrée d’un seul mot qu’il a prononcé : afin que nous sçachions que

Cuass XVII

les meschans n’ont point eu de puissance sur luy, sinon autant qu’il leur en a ottroyé. Il respond tout doucement, qu’il est celuy lequel ils cherchoyent : et néantmoins il les rue par terre, ne plus ne moins que si un tourbillon impétueux, voire un coup de tonnoirre leur fust tombé sur la teste. I] mavoit donc point faute de puissance pour arrester leurs mains, s’il luy eust semblé bon : mais il a voulu obéir à son Père, cognoissant qu’il estoit appelé à la mort par le décret d'iceluy. Au reste, il nous faut recueillir de ceci, combien la voix de Jésus- Christ sera horrible et espovantable aux meschans, quand il sera monté en son thrône glorieux pour juger le monde.

Lors il se présentoit comme un agneau prest à estre sacrifié : sa majesté estoit anéantie quant à l'apparence extérieure :

et voyci, il dit seulement un mot, et ses ennemis tombent bas soudainement, voire ses ennemis armez et bien asseurez. En encores, quelle est ceste parole ? Il ne foudroye point quelque horrible excommunication, mais seulement il dit, Ce suis-je. Que sera-ce au pris, quand il viendra, non point pour estre jugé par un homme, ains pour estre le Juge des vifs et des morts? et non point en ceste apparence abjecte et contemptible, mais estant orné de sa gloire céleste, et accompagné de ses Anges? Or il a voulu lors monstrer une espreuve de ceste efñcace que le Prophète Isaïe attribue à la voix d’iceluy. Entre les autres vertus de Christ, Isaïe récite ceste-ci au chapitre XIE, v. 4, Qu'il frappera la terre de la verge de sa bouche, et occira le meschant par l'esprit de ses lèvres. Il est bien vray que sainct Paul suspend lPaccomplissement de ceste Prophétie jusques à la fin, 2 Thessal. If, 8 : toutesfois nous voyons tous les jours que les meschans, avec toute leur rage et orgueil, sont abbatus et confus par la voix du Seigneur Jésus.

Et quand ceux qui estoyent venus pour lier Jésus-Christ, sont cheus, lors a esté monstré un signe visible de ceste frayeur que tous les meschans sentent, vueillent ou non, dedans leurs cœurs, quaud Jésus-Christ parle par ses Ministres. Au reste, Comme ainsi soit que ceci ait esté

Cuar. XVII. SUR S.

comme une chose accidentale à la voix du

Seigneur Jésus, Jaquelle ha ceci de propre, de redresser les hommes misérables qui gisoyent en la mort auparavant, il ne |

faut point douter qu’elle ne monstre ceste vertu envers nous, de nous eslever jusques au ciel,

7 Derechef donc il les interroga, Qui cherchez-vous? Et ils dirent, Jésus

Nazarien.

8 Jésus respondit, Je vous ay dit que ce suis-je, Si donc vous me cherchez,

laissez aller ceux-ci.

9 C’estoit afin que la parole qu'il avoit dite, fust accomplie, Je n'ay perdu

nul de ceux que tu m'as donnez".

1) Jean, XVII, 12.

7 Derechef donc il les interroga, Qui cherchez-vous ? ET ils, etc. On voit bien par ceci quelle efficace ha l’aveuglement duquel Dieu frappe les entendemens des meschans, et combien est leur stupidité horrible, depuis que par un juste jugement de Dieu ils sont ensorcelez de Satan. Les bœufs et les asnes, quand ils sont cheus, auront puis après quelque sentiment et avis : mais ceux-ci ayans manifestement expérimenté la puissance Divine de Jésus-Christ, poursuyvent leur mal-heureuse entreprise aussi hardiment que s'ils n’eussent point appérceu en luy, mesme lPombre d’un homme : et qui plus est, Judas mesme n’en est point esmeu. Et pourtant apprenons de craindre le jugement de Dieu, par lequel lés réprouvez, estans abandonnez en la puissance de Satan, devienent plus stupides et estourdis que ne sont les bestes brutes. Et ne faut point douter que Satan ne les ait transportez en une audace si brutale et désespérée par une impétuosité forcenée : car il n’y a phrénésie qui rende Phomme si fort estourdi, que fait un tel aveuglement. Car depuis que les meschans sont jettez en sens réprouvé, ils ne font non plus de difficulté de se ruer contre Dieu, que s'ils avoyent affaire à une mousche seulement. Il est bien vray qu’ils sentent sa puissance, mais ce n’est pas pour en estre fléchis :

car ils seront plustost rompus cent fois, qu’ils se laissassent ployer. Brief, leur malice leur est un voile, qui les empesche de regarder et se rendre attentifs à la lumière de Dieu : leur fière obstination les rend plus endurcis que pierres, en

sorte qu'ils ne souffrent jamais d’estre dontez.

8 Je vous ay dit que ce suis-je. Si donc vous me cherchez, laissez, etc.

Nous voyons vei que le Fils de Dieu nonseulement endure la mort de son propre gré, afin qu’il efface nos transgressions et iniquitez par son obéissance, mais aussi qu’il fait yci office d’un bon et fidèle Pasteur, pour contregarder son troupeau. Il voit l’assaut des loups : il n’attend point qu’ils parvienent jusques à ses brebis qui luy estoyent baïllées en garde, mais d'entrée il se met au-devant pour les maintenir. Parquoy, toutes fois et quantes que les diables ou les meschans feront saillie sur nous, ne doutons point que ce bon Pasteur ne soit prest de nous aider de mesmes. Cependant le Fils de Dieu, par son exemple, donne vyci règle aux Pasteurs, laquelle ils doyvent suyvre, s'ils veulent deuement accomplir leur office.

9 Je n'ay perdu nul de ceux que tu m'as donnez. Il semble avis que ceste sentence est amenée mal à propos, veu qu'elle appartient plustost aux âmes qu'aux corps : car Jésus-Christ n’a point gardé les Apostres sains et saufs jusqu’à la fin : mais il a bien fait cela, qu’au milieu des dangers assiduels, voire de la mort, leur salut éternel n’a point laissé d’estre en seureté. Je respond à cela, que l'Evangéliste ne parle pas simplement de leur vie corporelle, mais plustost il veut dire que Jésus-Christ les espargnant pour quelque temps, a prouveu à leur salut éternel. Considérons combien leur imbécillité estoit encores grande. Que

pensons-nous qu'ils eussent fait, s’ils eussent esté examinez et touchez au vif?

Quand donc le Seigneur Jésus n’a point voulu qu’ils ayent esté tentez par-dessus les forces qu’il leur avoit données, il les a délivrez de perdition éternelle. Et nous pouvons recueillir de ceci une doctrine générale : que combien qu’il esprouve nostre foy par plusieurs tentations, néant- Moins nous ne tomberons jamais en dangers extrêmes, qu'il ne nous administre quant et quant force pour surmonter. Et

10 Or Simon Pierre ayant un glaive,

Caar. XVIIL

de faict, nous voyons tous les jours comment il espargne nostre infirmité, quand il repousse tant d'efforts de Satan et des hommes meschans, en se mettant au-devant : pource qu’il voit que nous ne Sommes pas assez forts ni encores bien meurs. Brief, il n’amène jamais ses fidèles au combat, qu’ils ne soyent bien garnis, en sorte qu’en périssant mesmes, ils ne périssent point : car il y a gain préparé pour eux, tant en la mort qu’en la vie,

le tira, et frappa le serviteur du Sou-

verain Sacrificateur, et luy coupa l’aureille droite : et le serviteur avoit nom

Malchus.

‘A1 Jésus donc dit à Pierre, Remets ton glaive en la gaine : ne boiray-je

point la coupe que le Père m'a donnée?

412 Lors la bande, et le Capitaine, et les officiers des Juifs empoignèrent en-

semble Jésus, et le lièrent :

A3 Et le menérent premièrement à Anne : car il estoit le beau-père de Caïphe, qui estoit le souverain Sacrificateur de ceste année-là.

14 Et Caïphe estoit celuy qui avoit donné conseil aux Juifs, quil estoit expédient qu'un homme mourust pour le peuple.

10 Or Simon Pierre ayant un glaive, le tira, et frappa le serviteur, ete. Yci maintenant nous est descrit le fol zèle de Pierre, lequel s’est efforcé de défendre son Maistre autrement qu’il n’estoit permis. Vray est qu'il se met en un grand danger pour Jésus-Christ, et se monstre en cela courageux et hardi : mais pource qu’il ne regarde point ce que sa vocation porte, et ce que Dieu permet, tant s’en faut que ce qu'il fait mérite quelque jouange, . qu'il est griefvement reprins par Jésus-Christ. Or sçachons qu’en la personne de Pierre, Jésus-Christ condampe tout ce que les hommes osent attenter de leur propre fantasie. Ceste doctrine est bien digne d’estre notée : car il ny a rien si commun que de défendre, sous ombre de zèle, tout ce que nous faisons : comme si c’estoit tout un, que Dieu approuve ou non, ce que les hommes pensent estre droit et raisonnable, toute la prudence desquels n’est autre chose que pure vanité. Guand nous ne verrions au zèle de Pierre autre chose qui fust vicieuse, toutesfois ceci seul nous devroit bien contenter, que Christ pro-

nonce qu'il luy desplaist. Mais nous voyons bien qu’il n’a pas tenu à luy que le Fils de Dieu n’ait esté destourné de la mort, et son Nom exposé à honte et infamie perpétuelle. Car en faisant violence aux gendarmes et à leur capitaine, il fait un tour de brigand, pource qu’il résiste à la puissance, laquelle’ Dieu avoit ordonnée. Comme ainsi soit que Christ fust desjà assez et trop hay du monde, ce seul faict pouvoit donner couleur à toutes calomnies et fausses accusations, desquelles ses ennemis le chargeoyent à grand tort.

D’avantage, c’est trop mal considéré à luy, de vouloir esprouver sa foy par le glaive, et il ne le peut faire de la langue, Quand il est appelé à faire confession, àl nie et désavoue son Maistre : et maintenant sans le commandement d’iceluy, il fait une esmotion. Parquoy, estans ainsi admonestez par un si bel exemple, apprenons à modérer comme il appartient nostre zèle. Et pour autant que nostre chair frétille tousjours à entreprendre beaucoup plus que Dieu ne nous commande, sçachons ceci, que nostre zèle aura mauvaise issue, toutes fois et quantes que

Caap, XVIII.

nous osons entreprendre quelque chose outre la parole de Dieu. Quelquesfois il adviendra que les commencemens nous sembleront beaux, mais nous serons à la fin punis de nostre folle témérité et outrecuidance. Ainsi donc faisons qu’obéissance soit le fondement de toutes les choses que nous entreprenons. Nous sommes outreplus admonestez que ceux qui ont délibéré de maintenir ou défendre la cause de Jésus-Christ, ne s’y portent pas tousjours si bien, qu’il n’y surviene quelque vice. Et d'autant plus songneusement nous devons prier le Seigneur qu’il nous conduise, et gouverne toutes nos opérations par l'Esprit de prudence.

A1 Remets ton glaive en la gaine :

ne. boiray-je point la coupe, etc. Jésus- Christ réprouve par ce commandement le faict de Pierre : mais il nous faut noter la raison, asçavoir qu’il n’estoit aucunement lieite à un homme privé de s’eslever à l’encontre de ceux qui estoyent munis d’authorité publique : car on le peut ainsi recueillir des autres trois Evangélistes, lesquels récitent la sentence générale de Jésus-Christ, Que qui aura frappé de giaive, aussi périra-il de glaive.

Gardons-nous doncques de repousser nos ennemis par force ou violence, voire mesmes quand ils nous provoqueroyent à tort et sans occasion quelconque, sinon entant que les loix et le droict commun le permettent : car quiconque s’ingère outre les bornes de sa vocation, encores que tout le monde luy en sçache gré, si ne gaignera-il jamais ce poinct, que son faict soit. trouvé bon devant Dieu. Ne boiray-je point la coupe, etc. I semble bien que ce soit une raison spéciale, qu'il a falu que Jésus-Christ se teust, afin qu'il fust mené comme un agneau au Sacrifice : nonobstant elle doit aussi servir d'exemple, pource qu’une mesme patience est requise de nous tous. L’Escriture compare les aïflictions à des bruvages : car tout ainsi qu'un père de famille distribue la viande et le boire à ses enfans et domestiques : aussi Dieu ha ce droict et authorité par-dessus nous, de traitter un chacun selon qu’il luy semble bon. Or soit qu’il nous resjouisse par prospérité, ou qu’il nous humilie par ad-

SUR S. JEHAN

versité, il est dit qu'il nous donne à boire un bruyage ou gracieux ou amer.

Le bruvage ordonné à nostre Seigneur Jésus, estoit qu’il endurast la mort de la croix, pour la réconciliation du monde.

Il dit donc qu'il luy faut boire la coupe que son Père luy avoit baillée et mesurée.

Il faut aussi que nous soyons de mesme disposez et préparez à endurer la croix.

Ce n’est pas toutesfois à dire que nous devions escouter un tas d’esprits fantastiques, qui disent qu’il ne faut point chercher remèdes pour les maladies et autres maux, de peur que nous rejettions la coupe que le Père céleste nous présente.

Pource que nous sçavons qu’il nous faut mourir une fois, il faut aussi que nous soyons préparez à la mort : mais pource que le temps de la mort nous est incognu, nostre Seigneur nous permet de contregarder nostre vie par les aides lesquelles il a luy-mesme ordonnées. Il nous faut patiemment endurer les maladies quelques griefves et fascheuses qu’elles soyent à nostre chair : toutesfois tandis qu’il ne nous appert point qu’elles soyent mortelles, nous devons chercher allègement. Seulement gardons-nous de rien attenter qui ne soit permis par la parole de Dieu. Brief, moyennant que ceci demeure tousjours arresté en nos CŒurs, Que la volonté de Dieu soit faite : quand nous cherchons délivrance des maux qui nous pressent ou tourmentent, nous ne laissons pas pourtant de boire la coupe qu’il nous à baillée.

12 Lors la bande et le capitaine, et les officiers des Juifs empoignérent, etc. Ceci pourroit sembler estre absurde, que Christ, qui a rué les gendarmes par terre, et ce de sa seule voix, se laisse maintenant prendre : car s’il se vouloit finalement laisser prendre à ses ennemis, quel besoin estoit-il qu’il feist un tel miracle? Mais ceste démonstrance de sa puissance Divine, a proufité en deux sortes : car elle sert à oster le scandale, à ce que ne pensions que Christ se soit rendu, comme estant vaincu par infirmité. D’avantage, elle monstre suffisamment comment il est venu d’une prompte volonté à endurer la mort. Il a donc maintenu sa vertu contre ses ennemis, entant qu’il es-

toit bon et utile: mais quand il à falu obéir à son Père, il s’est retenu, afin qu'il fust exposé en sacrifice. Au reste, souvenons-nous que le corps du Fils de Dieu a esté lié, afin que nos âmes fussent desliées des laqs de péché et du diable.

13 Et l'emmenèrent premierement à Anne, car il estoit beau-père de, etc.

Les autres Evangélistes ne parlent point de ceci, pource qu'il ne sert pas de beaucoup à la substance de l’histoire: car rien n’a là esté fait qui soit digne de mémoire. Paraventure la commodité du lieu les a induits à mettre Christ en garde en la maison d'Anne, jusques à ce que le grand Sacrificateur eust fait assembler le Conseil. Qui estoit le souverain Sacrificateur, etc. I n'entend pas que l'office du grand Sacrificateur fust annuel : ce que plusieurs pensent, et mal: mais que Caïphe estoit le souverain et grand Sacrificateur en ce temps-là: ce que Josèphe monstre ouvertement. Selon lordonnance de la Loy, c’estoit un honneur perpétuel,

Car. XVII,

et ne finissoit que par la mort de celuy qui l'exerçoit : mais l’ambition et les discors des Juifs, les uns contre les autres, avoyent esté cause que les Gouverneurs ordonnez par l'Empereur Romain, après avoir déchassé un Sacrificateur, en mettoyent un autre à leur appétit, pour argent, ou par faveur. Ainsi Vitellius chassa Caïphe : au lieu duquel fut mis Jonathas fils d'Anne.

A4 Qui avoit donné conseil aux Juifs, qu'il estoit expédient qu’un, etc. L’Evangéliste répète la sentence de Caïphe que nous avons veue ci-dessus (chap. XI, v. 50,, Que Dieu s’estoit servi de la bouche puante de ce meschant et desloyal Sacrificateur, pour publier une prophétie :

comme aussi il a conduit la langue du faux-prophète Balaam contre sa volonté, en sorte qu'il fut contraint de bénir le peuple, lequel il désiroit maudire pour acquérir la grâce du roy Balac, Nombres, XXIV, 5.

15 Or Simon Pierre avec un autre disciple suyvoit Jésus. Et ce disciple estoit cognu du souverain Sacrificateur : parquoy il entra avec Jésus en la salle du

souverain Sacrificateur.

16 Mais Pierre estoit dehors à l’'huis. L'autre disciple donc, qui estoit cognu du souverain Sacrificateur, sortit hors, et parla à la portière, laquelle feit en-

trer Pierre.

17 Or la chambrière de la porte dit à Pierre, N'es-tu point aussi des disciples de cest homme? Iceluy dit, Je n'en suis point.

18 Et les serviteurs et officiers ayans fait du brasier estoyent là, pource qu'il Jaisoit froid, et se chauffoyent : Pierre aussi estoit là avec eux, et se chauffoit.

15 Avec un autre disciple suyvoit Jésus. Et ce disciple estoit cognu, etc.

Aucuns ont esté déceus, estans esmeus d’une légère conjecture, à penser que ce disciple fust sainct Jehan nostre Evangéliste: asçavoir d'autant qu’il a accoustumé de parler de soy sans exprimer son nom, Mais quelle cognoissance pouvoit-il avoir avec ce Sacrificateur orgueilleux, Hay qui estoit un povre pescheur. Et comnent se pouvoit-il faire qu’il fréquentast la maison du grand Sacrificateur, veu qu'il estoit en la compagnie de Christ? II est plus probable que cestuy-ci n’estoit point un des douze: mais qu’il est appelé Disciple, pource qu’il avoit receu la doc-

trine du Fils de Dieu. Or sainet Jehan n’est point curieux à disposer l’histoire par ordre: et ce luy est assez de recueillir la somme en brief, Car ayant récité que Pierre avoit une fois renié Christ, il entremesle quelques autres choses: et puis après il retourne aux deux autres reniemens. Cela a esté cause que ceux qui n'ont pas regardé à ceci de bien près, ont recueilli que la première négation de Pierre a esté faite en la maison d'Anne :

mais les paroles ne signifient rien de cela, ains expriment plustost que ce fut la chambrière du grand Sacrificateur, qui contraignit Pierre à renier son Maistre.

{l faut donc entendre que quand Christ fut

Cuar. XVIIL. SUR S.

mené en la maison du grand Sacrificateur on n’y laissa pas entrer tous ceux qui eussent bien voulu : mais que ce disciple qui estoit cognu du Sacrificateur, eut le crédit d'y faire entrer Pierre. Au reste, il ne faut point douter qu’un bon zèle ne les ait poussez tous deux à suyvre Christ :

mais veu que Christ mesme avoit testifié qu’il espargnoit Pierre et les autres, il luy eust bien mieux valu gémir et pleurer en quelque coin, que de se manifester devant les yeux des hommes, puis qu’il estoit si peu ferme. Maintenant il s’ingère de grande affection à faire le devoir en un endroit duquel Christ le tenoit pour quitte: et quand il faut faire confession de sa foy, en laquelle il devoit persévérer hardiment

jusqu’à la mort, le courage luy faut. Nous |

devons donc tousjours regarder ce que Dieu requiert de nous, afin que ceux qui sont infirmes, ne s’ingèrent à faire des choses qui ne sont point nécessaires.

17 Or la chambrière de la porte dit à Pierre, N'es-lu point aussi, etc.

Pierre est introduit en la salle du grand Sacrificateur, mais ceste entrée luy couste bien cher : d'autant qu’en mettant le pied dedans, il est contraint de renier Jésus- Christ. Et veu qu’il trébusche si vileinement au premier pas, en cela est démonstrée la vanité de sa vanterie. Il s’estoit gloritié qu'il se monstreroit si vaillant champion et ferme pour endurer la mort: maintenant estant confus par la voix d’une simple chambrière, voire qui ne luy faisoit pas grandes menaces, il jette là les armes. Voylà une monstre de la force et puissance humaine. Certainement tout ce qui apparoist de force et vertu és hommes, n’est que fumée, laquelle il ne faut que souffler, pour la faire esvanouir en un moment. Hors la bataille nous n’avons que trop de courage, mais l’expérience démonstre assez comme nous sommes enflez de rien, et combien nos vanteries sont vaines. Et mesmes lors que Satan ne fait aucun effort, nous-mesmes nous forgeons des estonnemens vains, qui nous

troublent avant le temps. Pierre a esté estonné à la voix d’une simple femmelette.

Et nous, quoy? Ne tremblons-nous pas souventesfois au bruit d’une fueille qui cherra ? Une vaine apparence de danger a fait trembler Pierre, combien qu’il en fust encore loin. N’advient-il pas tous les jours que je ne sçay quels menus fatras nous font reculer bien loin de Christ?

Brief, nostre force est telle, qu’elle tombe bas sans ennemi. C’est ainsi que Dieu punit l’arrogance des hommes, en efféminant les cœurs fiers et présomptueux.

L'homme rempli, non point de vertu, ains de vent, se promet facile victoire contre tout le monde, mais il ne faut qu'une seule ombre de chardon qui se présentera, et le voylà incontinent esperdu. Pour ceste raison, apprenons de r’estre point forts ailleurs qu'au Seigneur. Je n'en suis point. 11 ne semble pas que par ceci il renie absoluement Jésus-Christ : mais toutesfois quand il craint de confesser qu’il est des disciples diceluy, c’est autant comme s’il disoit qu’il n’ha rien affaire avec luy. Ce qu’il nous faut diligemment noter, à celle fin que quelqu'un faisant du Sophiste ne pense point estre eschappé, quand il reculera de la confession de sa foy seulement par quelque voye oblique.

18 Et se chauffoyent. Pierre aussi estoit là avec eux, et se chauffoit.

Quant à ce que l’Evangéliste adjouste que Pierre s’arresta auprès du brasier, pour se chauffer avec les serviteurs et officiers : cela sert à la continuation et déduction de ceste histoire, comme nous pourrons veoir ci-après. Au reste, on peut bien veoir par ceci combien la stupidité de Pierre a esté grande, veu que sans souci quelconque il se chauffe avec une troupe et bande de meschantes gens, après avoir renié son Maistre. Combien qu’il se peut faire qu’il ait esté retenu de crainte, de peur qu'en sortant hors de la maison du grand Sacrificateur, il ne tombast en un autre semblable danger.

19 Le souverain Sacrificateur donc interroga Jésus de ses disciples et de sa

doctrine.

20 Jésus luy respondit, J'ay publiquement parlé au monde : j'ay tousjours

Car. XVII.

enseigné en la Synagoque et au Temple, où les Juifs s'assemblent tousjours, et.

n ay rien dit en secret.

21 Pourquoy m'interrogues-tu? Interrogque ceux qui ont ouy ce que je leur ay dit : ni ils scavent ce que j'ay dit.

22 Et quand il eut dit ces choses, un des officiers qui estoit présent, donna un soufflet ! à Jésus, disant, Respons-tu ainsi au souverain Sacrificateur? . 23 Jésus luy respondit, Si j'ay mal parlé, ren tesmoignage du mal: si j'ay

bien dit, pourquoy me frappes-tu?

24 Or Anne l'avoit envoyé lié à Caïphe souverain Sacrificateur.

1) Ou, bailla un coup de sa verge.

19 Le souverain Sacrificateur donc interroga Jésus de ses disciples, et de, etc. Caïphe interrogue Christ comme s’il eust esté quelque homme séditieux, qui eust divisé lPEglise par bandes, en s’assemblant des disciples : il Pinterrogue aussi comme s’il eust esté un fauxprophète, qui se fust efforcé de corrompre la pureté de la foy par nouvelles et perverses doctrines. Nosire Seigneur ayant fait entièrement et fidèlement office de Docteur, n’entre point en nouvelle défense : toutesfois à celle fin qu’il ne laisse derrière la cause de la vérité, il monstre qu'il est prest de maintenir tout ce qu'il avoit enseigné. Cependant il rédargue quant et quant l’impudence du grand Sacrificateur, qui s’enquiert d’une chose toute notoire, comme si elle eust esté douteuse. Ce ne leur estoit assez d’avoir rejetté le Rédempteur qui leur estoit offert, ensemble avec le salut promis, sinon qu'ils condamnent quant et quant toute l'exposition de la Loy.

20 J'ay publiquement parlé au monde: j'ay tousjours enseigné en la, etc.

C’est une faute puérile de dire comme aucuns, que par ceste response de Christ sont condamnez ceux qui traittent la parole de Dieu secrètement, et par les chambres, quand ils sont empeschez par la tyrannie des meschans de la traitter publiquement. Car Christ ne dispute point yei que c’est qui est licite, ou non : mais son intention est de repousser la malice impudente du grand Sacrificateur Caïphe.

Cependant toutesfois il semble bien que ce passage répugne à une autre sentence de Christ, où il commande à ses Aposires de publier sur les toicts ce qu’il leur avoit dit en l’aureille, Matth., X, 27:

item quand il prononce qu’il n’est pas

donné à tous d’ouir les secrets du Royaume de Dieu, Matth., XII, M : et que pourtant il ne fait ceste grâce sinon aux douze Apostres. Je respon que quand il dit en ce passage, qu'il n'a rien parléen secret et cachette : cela se doit rapporer à la substance de la doctrine, laquelle a esté tousjours semblable, combien que la forme d’enseigner fust diverse. Car il n’a point autrement parlé entre ses disciples, pour leur enseigner quelque autre chose : et quand il a enseigné en privé, il ne l’a point fait par cautèle, comme si de propos délibéré il eust voulu céler au peuple les choses qu’il disoit à quelque petit nombre de gens en la maison. Parquoy il pouvoit protester er bonne conscience, qu’il avoit franchement déclaré, et purement publié la somme de sa doctrine.

99 Et quand il eut dit ces choses, un des officiers qui estoit présent, etc.

Ceci est adjousté à celle fin premièrement que nous sçachions combien les ennemis de Christ estoyent enragez, et combien leur domination estoit tyrannique ; outre plus, quelle discipline il y avoit entre ces Sacrificateurs. Ils sont là assis comme juges, cependant ils exercent cruauté comme bestes sauvages. Voyciun Concile assemblé, où il y devoit avoir une grande modestie et gravité : et cependant un officier prend tant de hardiesse, qu’au milieu de la cause, devant la face des juges il frappe celuy qui est accusé, lequel n’est trouvé coulpable en chose quelconque. Parquoy il ne se faut esbahir si la doctrine du Fils de Dieu est condamnée en ceste assemblée si barbare, de laquelle non-seulement toute équité et justice est bannie, mais aussi toute humanitévet honnesteté.

23 Sij ay mal parlé, ren tesmoigna-

Cuar, XVII. SUR S.

ge du mal, et si j'ay bien, etc. C’est comme s’il disoit, Si j’ay offensé, accusemoy : afin que la cause estant cognue, je soye puni selon le délict : car de frapper ainsi, ce n’est point une façon légitime de procéder, mais il est requis de garder une autre ordre et modestie és jugemens. Jésus donc se plaind qu’on luy à fait grand tort, s’il n’a point offensé : que si encore il a offensé, toutesfois il faloit procéder par une autre façon légitime, et non point par une impétuosité violente. Cependant toutesfois il semble que Christ ne garde pas vyci ce qu'il commande à ses disciples, (Matth.

V, 39) car il ne tend point la joue dextre à celuy qui l’avoit frappé en la senestre.

Je respon qu’en la patience Chrestienne il n’est pas tousjours requis que celuy qui a esté frappé et outragé, hume l’injure qu’on luy à faite, sans dire mot :

mais premièrement qu'il lendure patiemment : outreplus, qu'oubliant tout appétit de vengence, il s’estudie à vaincre le mal par le bien. Desjà les meschans ne sont que trop poussez par l'esprit de Satan à nuire. Ceux-là donc sont mauvais

expositeurs des paroles de Christ, qui les prenent comme s’il commandoit qu’on présentast nouvelles occasions de mal faire à des gens qui desjà n’y sont que trop prompts. Car il ne veut dire autre chose, sinon qu’un chacun de nous soit prest à endurer un second outrage, plustost que de se revenger du premier, Parquoy cela n’empesche point qu’un homme Chrestien qui aura esté frappé à tort, ne se plaigne : pourveu que son cœur soit vuide de toute rancune, et ses mains pures de toute vengence.

24 Or Anne l'avoit envoyé lié à Caiïphe souverain Sacrificateur, ete. I faut lire ceste sentence par parenthèse : car pource qu'il avoit dit que Christ avoit esté mené enla maison d'Anne, et depuis il avoit poursuyvi sa narration, Comme si les Sacrificateurs se fussent là assemblez : maintenant il advertit que Christ avoit esté de 1à mené en la maison du grand Sacrificateur. Or pource que le temps du verbe Grec, duquel use l’Evangéliste, a déceu beaucoup de gens, j’ay mieux aimé tourner en ceste sorte, Avoit envoyé : que, fl a envoyé.

25 Et Simon Pierre estoit là, et se chauffoit : adonc ls luy dirent, N’es-tu pas aussi de ses disciples? Il le nia, et dit, Je n’en suis point.

26 Et un des serviteurs du souverain Sacrificateur, parent de celuy à qui Pierre avoit coupé l'aureitle, dit, Ne l'ay-je pas veu au jardin avec luy?

27 Lors Pierre le nia derechef : et incontinent le coq chanta.

25 N'es-tu pas aussi de ses disciples?

Il le mia, et dit, Je n'en suis point.

Voyci une horrible stupidité de Pierre, lequel après avoir renié son Maistre, non- Seulement n’est point touché d'aucune repentance, mais aussi s’endurcit, en se donnant licence de pécher. Si chacun l’eustinterrogué par ordre, il n’eust point fait de difficulté de le renier et désavouer mille fois. Voylà où le diable transporte les hommes, quand il les a une fois fait fléchir. Il faut aussi noter la circonstance qui est exprimée par les Evangélistes :

asçavoir qu'il se print à maugréer et jurer qu’il ne cognoissoit pointJésus-Christ.

Il en advient ainsi tous les jours à plusieurs. Du commencement la faute ne sera pas fort grande : puis après on s’y accoustumera : et finalement, après que

tout remors de conscience sera assopi, celuy qui se sera accoustumé à ne tenir grand conte de Dieu, estimera que rien ne luy est illicite, mais s’adonnera aux plus grandes meschancetez du monde.

Et pourtant, il n’y a rien meilleur que de se donner garde de bonne heure : et que celuy qui est tenté par le diable, ne se lasche tant peu que ce soit la bride, cependant qu'il est encorcs en son entier,

27 Lors Pierre le nia derechef, et incontinent le cog chanta. L'Evangéliste fait mention du chant du coq, afin que nous sçachions que Pierre fut Divinement admonesté à lheure qu’il faloit. Pour ceste raison les autres Evangélistes disent qu’il eut lors souvenance des paroles du Seigneur. Sainct Luc récite que Pierre

364 COMMENTAIRES Car. XVIIL.

ne fut point esmeu par le chant du coq |linstigation de Satan, il n’y aura ne voix simplement, jusques à ce que Christ | ne signe, ni admonition qui le puisse rejetta ses yeux sur luy. Ainsi quiconque | tirer, jusques à ce que le Seigneur Jésus

aura une fois commencé à trébuscher à l'jette ses yeux sur luy.

28 Puis après ils mènent Jésus de Caïphe au Prétoire : c'estoit au matin : et n'entrèrent point au Prétoire, de peur qu’ils ne fussent souillez, mais afin qu'ils

peussent manger l'agneau de Pasque.

29 Pilate donc sortit vers eux, et dit, Quelle accusation apportez-vous contre

cest homme ?

30 Jls respondirent, et luy dirent, Si cestuy-ci n’estoit malfaileur, nous ne

le l’eussions pas livré.

31 Adonc Pilate leur dit, Prenez-le-vous, et le jugez selon vostre Loy. Adonc les Juifs luy dirent, Il ne nous est point loisible de mettre aucun à mort. 32 Et ce fut afin que la Parole de Jésus fust accomplie, laquelle il avoit dile, signifiant de quelle mort il devoit mourir.

28 Puis ils mènent Jésus de Caïphe au Prétoire : c'estoit au, etc. Cest examen duquel l'Evangéliste a parlé, fut fait devant le poinct du jour. Cependant il ne faut point douter qu’ils n’ayent eu leurs soufflets de tous costez par la ville, pour enflammer le peuple. Ainsi la fureur du peuple fut tout soudain embrasée, comme sitous d’un consentement et accord requissent que Jésus-Christ fust mis à mort. Or examen a esté fait par les Sacrificateurs, non pas qu'ils eussent puissance de prononcer sentence, mais afin de le livrer au juge, estant desjà chargé et comme suffisamment convaincu par leur première cognoissance et les interrogatoires qu’ils luy avoyent faits.

Les Romains appeloyent Prétoire, tant la maison ou palais du Gouverneur, que le siége judicial, où on exerçoit les jugemens. De peur qu'ils ne fussent souillez. Quant à ce qu'ils s’abstienent de toute souilleure, afin qu’estans purifiez selon l'ordonnance de la Loy, ils puissent manger la Pasque du Seigneur, leur religion voirement est louable en cela :

mais il y a yci double faute : et lune et l’autre sont par trop lourdes et grossières. La première faute est, qu’ils ne pensent point qu’ils portent beaucoup plus de pollution dedans leurs cœurs, qu’ils n’en peuvent tirer de l'entrée du lieu, tant profane soit-il. La seconde, que regardans par trop de près à des choses légères, Cependant ils laissent ce qui est le

principal. Sainct Paul dit en l’Epistre à Tite, chapitre [, v. 15, que rien n’est pur aux infidèles et à ceux qui sont souillez, d'autant que leurs esprits sont pollus.

Mais ces hypocrites-ci, comme ainsi fust qu’estans remplis de malice, cruauté, ambition, avarice, et de toutes sortes de fraudes, ils infectassent le ciel et la terre de leur puanteur, ont seulement peur d’estre souillez par dehors. Ainsi donc, c’est une mocquerie qui n’est nullement à supporter, qu’ils pensent estre agréables à Dieu, moyennant qu’ils n’attrayent point d’ordures par lattouchement de chose immonde : Cependant ayans mis en oubli ja vraye pureté! Il y a un autre vice duquel les hypocrites sont entachez :

c’est qu’en gardant songneusement et avec grande curiosité les cérémonies, ils ne font point de conscience de laisser les choses qui sont de bien grande importance. Car le Seigneur ne commandoit point aux Juifs ces cérémonies qui sont contenues en la Loy, pour autre regard, sinon afin qu'ils s’accoustumassent à aimer et suyvre la vraye saincteté. D’avantage, il n’estoit nullement défendu en la Loy, d'entrer en la maison d’un homme Payen : mais c’estoit un remède venu de la tradition des Pères, de peur que quelqu'un attirast quelque pollution, sans y penser, de la maison immonde. Mais ces vénérables expositeurs de la Loy, regardans de près à couler le mouscheron, avallent un chameau, sans en faire scru-

Car. XVIIL. SUR S.

pule, Matth. XXII, 24. Et c’est l’ordipaire aux hypocrites, qu’ils estiment estre plus mal fait de tuer une puce, qu'un homme. Duquel vice approche cest autre, de préférer de beaucoup les traditions humaines aux saincts commandemens de Dieu. Afin donc qu’ils mangent deuement la Pasque, ils se veulent garder purs :

mais ils n’imaginent point de souilleure, sinon dedans les murailles du Prétoire :

cependant ils ne font difficulté, le ciel et la terre estans tesmoins, de poursuyvre à mort l’innocent. Brief, ils observent l'ombre de la Pasque par une révérence feinte et fausse : et cependant non-seulement ils violent la vraye Pasque par leurs mains sacriléges, mais aussi ils taschent, entant qu’en eux. est, de la ruiner, et en abolir la mémoire à jamais.

29 Pilate donc sortit vers eux, et dit, Quelle accusation apportez, etc. Cest homme Gentil et profane ne fait pas grand” difficulté de s’accommoder et supporter ceste superstition, laquelle il ba en mocquerie et mespris, Or toutesfois quant au nœud et poinct principal de la cause, il fait office d’un bon juge, quand il commande de mettre en avant s'ils ont quelque accusation contre luy. Mais les Sacrificateurs, comme ayans assez d’authorité pour condamner celuy qu’ils font criminel, ne respondent autre chose à Pilate, sinon qu’il se doit arrester à leur rapport, et à la cognoissance qu’ils en ont faite : car ils se plaignent obliquement de Pilate, de ce qu’il ne se fie pas assez à leur preud’homie. Pourquoy (disent-ils) sans autre difficulté et d'entrée, ne tiens-tu pour certain que celuy que nous poursuyvons est bien digne de mort?

Voylà comment les meschans que Dieu à eslevez en haut degré d'honneur, estans aveuglez de leur grandeur, se laschent la bride à toutes choses. Voylà aussi comme orgueil remplit les gens d’une yvrongnerie, et les met hors du sens. Ils veulent que Christ soit réputé malfaiteur, et non pour autre raison, sinon pource qu’ils l’accusent. Or si on vient au faict, quels maléfices trouvera-on en luy, sinon qu’il a guairi toutes sortes de maladies, qu'il a chassé les diables des corps des hommes, qu’il a fait cheminer les para-

lytiques, qu’il a redressé les boiteux, qu’il a rendu la veue aux aveugles, l’ouye aux sourds, et finalement la vie aux morts?

La vérité estoit telle, et eux-mesmes en estoyent plus que convaincus. Mais (comme j’ay dit n’aguères) quand les hommes sont enyvrez de leur orgueil, il est fort difiicile qu'ils puissent estre resveillez pour juger de sens rassis.

31 Et le jugez selon vostre Loy.

Adonc les Juifs luy dirent, Il ne nous, etc. Il est certain que Pilate offensé de ceste barbarie et façon outrageuse qu’il voit en eux, leur reproche que ceste estrange forme de condamner, laquelle ils vouloyent prattiquer à toute force, estoit contraire à tout droict de nature et sens humain. Cependant toutesfois il les taxe, pource qu'ils se glorifioyent d'avoir une loy donnée de Dieu. Il parle par ironie, en disant, Prenez-le-vous : car il n’eust pas souffert qu'eux eussent donné sentence pour condamner un homme à mort :

mais C’est autant comme s’il eust dit, S’il estoit en vostre puissance, il seroit incontinent traîné au gibbet sans estre ouy en ses défenses. Est-ce ci done l’équité de vostre loy, qu'un homme soit condamné sans aucun crime? Ainsi les meschans se couvrans faussement du nom de Dieu, exposent la saincte doctrine d’iceluy aux opprobres et calomnies des ennemis : et le monde est bien aise d’avoir occasion de mesdire, et l’empoingne incontinent. // ne nous est pas licite.

Ceux qui pensent que les Juifs refusent un offre que Pilate leur eust fait, s’abusent : mais plustost sçachans que Pilate leur avoit dit par mocquerie, Prenez-levous : ils répliquent, Tu ne permettrois pas cela. Puis donc que tu es juge, exécute ton office.

32 Afin que la parole de Jésus fust accomplie, laquelle il avoit dite, etc.

Finalement lEvangéliste adjouste qu’il faloit que cela fust ainsi fait, afin que ce que Jésus avoit prédit, fust accompli :

asçavoir que le Fils de l’homme seroit livré és mains des Gentils, Matth. XX, 19. Et à la vérité, si nous voulons proufiter en la lecture de l’histoire de la mort de Christ, c’est le principal poinct que nous considérions le conseil éternel de

Dieu. Le Fils de Dieu est présenté devant le siége d’un homme mortel. Si nous pensons que ceci soit fait à lappétit des hommes, et cependant nous n’eslevons nos veux à Dieu, il faudra nécessairement que nostre foy tombe en confusion. Mais quand nous cognoissons que par ceste condamnation du Fils de Dieu, la nostre a esté abolie devant Dieu, pource qu’il a

Caar. XVIII.

semblé bon au Père céleste de réconcilier ainsi à soy le genre humain : estans redressez, et haut eslevez par ceste seule considération, nous-nous glorifions hardiment et sans honte en l’ignominie de Jésus-Christ. Apprenons done en chacune partie de ceste histoire, d’arrester nos sens à Dieu, comme à celuy qui est autheur de nostre salut et rédemption.

33 Pilate donc entra dérechef au Prétoire, et appela Jésus, et luy dit, Es-tu

le Roy des Juifs?

34 Jésus respondit, Dis-tu ceci de par toy-mesme, ou si les autres le l'ont

dit de moy.

35 Pilate respondit, Suis-je Juif? Ta nation et les principaux Sacrifica-

teurs l'ont livré à moy. Qu'as-tu fait ?

36 Jésus respondit, Mon règne n’est point de ce monde : si mon règne estoit de ce monde, mes gens combatroyent que je ne fusse livré aux Juifs : mais

maintenant mon règne n'est point d'yci.

33 Pilate donc entra derechef au Prétoire, et appela Jésus, etc. Il est vray-semblable que beaucoup de choses ont esté dites d’un costé et d’autre, lesquelles l’'Evangéliste passe. Ce que mesme on peut facilement recueillir des autres trois. Mais sainct Jehan s’arreste yci principalement en un poinct : asçavoir que Pilate s’est diligemment enquis si Christ avoit esté tiré en jugement justement ou injustement. Devant le peuple qui estoit enflambé de sédition, il n’estoit possible de rien faire qu’en tumulfe. II entre donc au Prétoire. Et de faict, son intention est d'absoudre Jésus-Christ mais Jésus-Christ pour rendre obéissance à son Père, s’offre pour estre condamné :

et c’est la raison pourquoy il respond si peu. Comme ainsi soit qu’il eust un juge favorable, et qui luy eust volontiers presté l’aureille, il ne luy estoit pas fort difficile de défendre sa cause : mais il regarde pourquoy il est venu au monde, et à quoy son Père l'appelle maintenant. Pour ceste cause de son bon gré il se déporte de parler, afin de neschapper point la mort. Æs-tu le Roy des Juifs?

Jamais Pilate n’eust de luy-mesme fait ceste interrogatoire du royaume, si les Juifs n’eussent proposé cest article en leur accusation contre Christ. Or Pilate prend ce qui estoit plus odieux que tout

le reste, afin qu'ayant pacifié cela, il délivre Jésus-Christ. La response du Seigneur Jésus tend à ce but, Qu'il n’y a aucune couleur en ceste accusation. Par ce moyen elle contient une réfutation oblique : comme s’il disoit, C’est une mocquerie de m’imposer ce blasme, veu que le moindre souspeçon du monde n’en peut tomber sur moy. Or il semble que Pilate à mal prins que Jésus-Christ luy demandast pourquoy il le tenoit pour suspect de tel crime. Et pourtant il luy reproche avec courroux, , que tout le mal procédoit de sa propre nation, Je suis assis yCi comme juge, dit-il : ce ne sont point estrangers qui t’accusent, mais ce sont ceux de ta nation. Il ne faut donc point que tu m’enveloppes en vos discors. Îl ne tient ni à moy, ni aux Romains, que vous ne viviez en paix : mais VOuSvous donnez des fascheries les uns aux autres, et faut maugré moy que j'en porte une partie.

36 Mon règne n'est point de ce monde : si mon règne estoit de ce monde, mes gens, etc. 1] confesse par ces paroles qu’il est Roy : mais il purge Ja calomnie autant qu’il suflisoit pour prouver son innocence : car il nie qu’il y aît quelque discord entre son Royaume et le gouvernement ou ordre politique : comme sil disoit, Je suis faussement accusé

Caar. XVIIL. SUR $.

et blasmé, comme si j’eusse attenté d’esmouvoir quelques troubles, ou innover quelque chose en lPestat publique. Jay presché du royaume de Dieu : mais il est spirituel. Parquoy il ne faut point que tu me souspeçonnes d’avoir prétendu d’usurper le royaume. Or ceste défense du Seigneur Jésus a esté faite devant Pilate une fois : mais aussi icelle-mesme est une doctrine utile à tous fidèles jusques à la fin du monde. Car si le Royaume du Fils de Dieu estoit terrien, il seroit muable et caduque, pource que la figure de ce monde passe. Maintenant, d'autant qu’il est appelé Céleste, voylà pour nous asseurer de la perpétuité diceluy. Ainsi, quand tout le monde seroit renversé, moyennant que nos consciences s’eslèvent tousjours au Royaume de Christ, elles ne laisseront pas de demeurer stables et fermes, non-seulement entre les esmotions et esbranslemens, mais aussi au milieu des ruines et destructions horribles. Si nous sommes cruellement traittez par les meschans, nonobstant nous avons salut asseuré au royaume de Christ, lequel n’est nullement sujet à l'appétit des hommes. Brief, comme ainsi soit qu’il y a des orages innumérables entre lesquels le monde est assiduellement agité, le Royaume de Christ, auquel il nous faut chercher paix et tranquillité, est mis hors d’iceluy. Outreplus, nous sommes enseignez quelle est la nature de ce Royaume : car s’il nous rendoit bienheureux selon la chair, et nous apportoit des richesses, délices, et voluptez, et généralement tout ce qui est désirable pour l'usage de la vie présente, il sentiroit la terre et le monde. Maintenant, quoy que nostre condition semble estre misérable, toutesfois la vraye béatitude nous demeure sauve et entière. Nous apprenons aussi de ceci, qui sont ceux qui appartienent à ce Royaume : asçavoir ceux qui estans renouvelez par l'Esprit de Dieu, méditent, une vie céleste en saincteté et justice. Néantmoins il nous faut quant et quant noter qu’il West point yci dit que ce royaume de Christ ne soit point au monde : car nous sçavons bien qu'il ha son siége en nos cœurs : Comme aussi Christ luy-mesme dit, Le royaume de

Dieu est dedans vous, Luc, X VIT, 21. Mais:

à parler proprement, entant que le royau- :

me de Dieu habite en nous, il est étranger au monde, d'autant que la condition d’iceluy est du tout diverse. Mes gens combatroyent. Il prouve qu’il n’a point affecté un royaume terrien, pour autant que nul ne se bouge, et ne prend armes pour luy : car s’il advient qu'un homme privé usurpe le royaume pour s0Y, il faut qu’il acquière forces par gens séditieux.

On n’apperçoit rien de semblable en Jésus-Christ : il s'ensuit donc qu'il n’est point roy terrien. Mais on fait yci une question, Asçavoir-mon s’il n’est point licite de défendre le royaume de Jésus- Christ par armes. Car quand il est commandé aux Rois et Princes de faire hommage au Fils de Dieu, non-seulement ils sont admonestez de s’assujetir quant à leurs personnes sous l’obéissance et domination d’iceluy, mais aussi d'employer tout ce qu’ils ont de puissance pour maintenir l'Eglise, et défendre la vraye religion. Premièrement, je respon que ceux qui font ceste conséquence, Qu'on ne doit point défendre par armes la doctrine de PEvangile, et le pur service de Dieu, pource que lors Jésus-Christ n’a point esté défendu en sa personne, arguent mal, et comme gens ignorans : car le Seigneur Jésus déduit seulement du faict présent, combien estoit frivole ce dont les Juifs l’avoyent accusé par calomnie. Outreplus, combien que les Rois fidèles maintienent le royaume de Jésus-Christ par glaive, que toutesfois cela se fait bien d’une autre façon, que les royaumes mondains n’ont accoustumé d’estre défendus. Car comme le Royaume de Christ est spirituel, aussi faut-il qu’il soit fondé en doctrine et en la vertu du sainct Esprit. En ceste mesme sorte aussi se parfait l’édification d’iceluy : car ne les loix, ne les édits des hommes n’entrent point jusques dedans les consciences. Cela toutesfois nempesche point que par accident les Princes ne maintienent et défendent le Royaume de Jésus-Christ : en partie quand ils ordonnent et establissent la discipline externe, en partie quand ils prestent leur protection et défense à l’Eglise contre les meschans, Toutesfois

Cuav. XVIII

tant y à que la perversité du monde fait | confermé et establi par le sang des Marque le Royaume de Jésus-Christ est plus |tyrs, que par force d’armes.

37 Lors Pilate luy dit, Tu es donc Roy? Jésus respondit, Tu le dis que je suis Roy. Je suis nay pour cela, et pour cela suis-je venu au monde, afin que je rende tesmoignage à la vérité. Quiconque est de vérité, oit ma voix.

38 Pilate luy dit, Qu'est-ce que vérité? El quand il eut dit cela, ü sortit derechef vers les Juifs, et leur dit, Je ne trouve aucun crime en luy.

39 Or avez-vous une coustume, que je vous en délivre un à la feste de Pas-

que : voulez-vous donc que je vous délivre le Roy des Juifs?

40 Alors tous derechef s'escrièrent, disans, Non pas cestuy-ci, mais Barab-

bas. Or Barabbas estoit un brigand.

37 Tu le dis que je suis Roy. Je suis nay pour cela, et pour cela suis, etc.

Combien que Pilate eust bien entendu desjà par la premiére response, que Christ s’attribuoit un royaume, toutesfois le Seigneur Jésus maintenant afferme cela mesme plus certainement par ceste seconde response: et non content de cela, il adjouste une autre sentence, qui sert comme de seau pour mieux ratifier ce qu’il avoit dit. Dont nous recueillons que la doctrine du royaume de Jésus-Christ n’est pas une chose commune et de petite importance, veu qu’il la estimée digne d’une si solennelle affirmation. Vray est que c’est-ci une sentence générale, Quand il dit, Pour cela suis-je nay, afin que je rende tesmoignage à la vérité : toutesfois il la faut appliquer principalement à la circonstance du présent passage. Au reste, voyci que signifient les paroles, Que c’est une chose naturelle au Seigneur Jésus, d’estre véritable : d'avantage, qu’il à esté envoyé de son Père à ceste fin, et que pourtant €’est son propre office. Parquoy il ne faut point craindre que nous soyons trompez en luy adjoustant foy :

veu qu'il est impossible que luy, qui a receu ceste charge de Dieu de maintenir la vérité, et lequel ba ce zèle et affection de nature, enseigne chose qui ne soit vraye.

Quiconque est de vérité. Jésus-Christ a adjousté ceci, non point tant pour exhorter Pilate (d'autant qu’il sçavoit bien qu’il ne proufiteroit de rien en ce faisant) que pour défendre sa doctrine des contumélies et meschans outrages ausquels elle estoit sujete: comme s’il eust dit, On me blasme de ceci, que j'ay dit que je suis

Roy, et me l’impute-on à crime : tant y a toutesfois que c’est la vérité infaillible, laquelle est receue avec révérence et sans difficulté de tous ceux qui ont le jugement droit, et saine intelligence. Néantmoins quand il dit, Quiconque est de vérité, il n'entend pas qu’ils cognoissent la vérité de leur propre nature, mais entant qu’ils sont gouvernez par l'Esprit de Dieu.

38 Qu'est-ce que vérité? Et quand il eut dit cela, il sortit derechef, etc. Aucuns pensent que Pilate s’enquière yci par curiosité, comme quelque fois les hommes profanes ont accoustumé d’appéter la cognoissance de quelque chose qui leur sera nouvelle : et cependant ils ne sçavent pourquoy ils le veulent: car toute leur intention est de repaistre leurs aureilles, et avoir du passe-temps. Mais selon mon jugement, c’est yei plustost ja parole d’un homme parlant par desdain: car Pilate pensoit qu'on luy faisoit grand tort, de ce que Christ l’estimoit du tout ignorant de vérité, Or nous voyons en Pilate une maladie commune aux hommes. Jà soit que nous sçachions bien tous combien nostre ignorance est grande, néantmoins il y en à bien peu qui la vueillent confesser. Cela fait que la plus grand’partie rejette la vraye doctrine. Puis après le Seigneur, qui est le Docteur des humbles, en aveuglant les orgueilleux outrecuidez, les punit comme ils ont mérité. De la mesme source d’orgueil procède ce desdain, qu’ils ne se daignent soumettre pour apprendre: d'autant que tous s’attribuent vivacité et subtilité d'esprit. On pense que la vérité est une chose vulgaire: mais Dieu testifie bien au contraire, qu’elle

Cuar. XIX. SUR S$.

surmonte de beaucoup la capacité de l’entendement humain. Il en advient autant és autres choses. Les principaux points ou articles de la Théologie sont ceux-ci, De la malédiction du genre humain, De la corruption de nature, De la mortification de la chair, Du renouvellement de vie, De la réconciliation gratuite par le sacrifice unique, De l’imputation de justice, par laquelle Dieu reçoit le pécheur pour agréable, De l’illumination du sainct Esprit. Or »ource que ces choses sont difliciles et estranges à la raison de la chair, le sens commun des hommes les rejette par mespris. Il y a donc bien peu de gens qui proufitent en l’eschole de Dieu: car à grand'peine en trouvera-on de dix lun, qui soit attentif aux premiers rudimens.

Et pourquoy cela, sinon qu’ils mesurent la sapience occulte de Dieu par leur propre sens? Or que Pilate ait parlé par gaudisserie, il appert bien parce qu’il sort tout incontinent. Brief, il se courrouce contre Christ, de ce qu’il se vante d’apporter la vérité, laquelle estoit auparavant cachée en ténèbres. Nonobstant, ceste indignation de Pilate monstre que les meschans ne rejettent jamais la doctrine de l'Evangile d’un chagrin si despiteux, qu'ils ne soyent touchez de quelque efficace d’icelle. Car combien que Pilate ne soit venu jusques-là, de se rendre docile et humble, toutesfois il est contraint de sentir quelque picqueure au dedans.

39 Or avez-vous une cousiume, que je vous en délivre un à la, etc. Pilate pensoit tousjours en son esprit, comment il sauveroit la vie à Jésus-Christ. Or comme ainsi soit que la fureur de ce peuple mutin fust si fort embrasée, il vouloit garder un moyen, par lequel il appaisast gracieusement leurs courages envenimez!:

car il luy sembloit que ce seroit assez, pourveu que Christ estant renvoyé comme malfaiteur, fust noté de perpétuelle ignominie. Et pourtant il choisit Barabbas sur tous les autres, afin que par la

comparaison d’iceluy, la haine qu’ils avoyent conceue contre Christ, fust adoucie : Car Barabbas estoit grandement odieux à tous, à cause de ses meschancetez énormes et horribles. Et de faict, y a-il rien plus détestable et exécrable qu’un brigand? et sainct Luc récite qu’il estoit outre cela coulpable d'autres crimes. Or quant à ce que les Juifs le préfèrent à Christ, cela n’est point advenu sans une singulière providence de Dieu: car à vray dire, il n’estoit raisonnable que le Fils de Dieu fust délivré de la mort par un pris si déshonneste. Cependant il a esté par la mort jetté en opprobre et ignominie exe trême, afin que par la délivrance de Barabbas, il fust crucifié entre deux brigans : pource qu'il avoit receu les péchez de tous sur Soy, la purgation desquels ne pouvoit estre faite autrement. Et la gloire de la résurrection qui a suyvi de bien près la mort, à fait que la mort mesme a esté un triomphe honorable et magnifique. Au demeurant, en ceste coustume il y avoit un vice lourd et infâme, asçavoir que le Gouverneur Romain baïilloit tous les ans aux Juifs quelque criminel au jour de la feste de Pasque. Vray est que cela se faisoit pour honorer la saincteté du jour :

mais à la vérité, ce n’estoit rien qu’une vileine profanation de la feste : car l’Escriture rend tesmoignage que celuy qui absout un malfaiteur, est abomination devant Dieu, Proverbes, XVII, 15. Parquoy il s’en faut beaucoup qu'il prene à gré ceste façon perverse de pardonner.

Apprenons donc par cest exemple, qu’il n’y a rien plus à rebours que de vouloir servir et honorer Dieu par nos inventions.

Car aussi tost que les hommes commenceront à suyvre leurs propres imaginations, il n’y aura jamais fin, jusques à ce qu’estans tombez en des resveries extrêmes, ils vienent à se mocquer de Dieu apertement. La règle donc du service de Dieu ne doit estre prinse d’ailleurs que de son ordonnance. |

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