‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 42 sur 113 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

4 Nous avons parlé par ci-devant, Théophile, de toutes les choses que Jésus

s’est mis à faire el enseigner,

2 Jusqu'au jour qu'il fut receu en haut, après qu'il eut donné mandemens aux Apostres par le sainct Esprit, lesquels il avoit éleus :

4 Sainct Luc pour se donner entrée à [ Christ avoit esté homme Prophète, puis-

déduire les choses qui sont advenues après l’Ascension de Christ, recueille en somme ce qu’il avoit traitté au premier livre, afin de faire une continuation du premier au second. Or pour une briefve description de l’histoire Evangélique, il met que c’est un récit des choses que Christ a faites et enseignées tandis qu'il à conversé en terre. Quant à ce qu'on Pexpose communéement que la saincteté de vie a précédé en Christ, et que puis après il a enseigné : ce n’est pointé à propos de l'intention de S. Luc.

Il est bien vray que les mœurs d’un bon et sainct docteur doyvent estre tellement reiglées, que la vie doit parler premièrement que la langue : autrement, il ne différeroit en rien d’un batteleur ou joueur de farces. Mais S. Luc a plustost regardé à ce qu'il avoit dit vers la fin de son histoire Evangélique‘ : asçavoir que 1) Luc, XXIV, 19.

sant en œuvre et en parole : c’est-à-dire, wxcellent aussi bien en faits qu’en paroles. Combien qu'il y a un peu de différence entre ce passage et l’autre. Car la puissance des œuvres qui est là louée, appartient aux miracles : mais ce faire, duquel il est yei parlé, s’estend plus loin, selon mon jugement : asçavoir qu’il comprend tous ses faits excellens, qui appartenoyent spécialement à son ministère, esquels sa mort et résurrection tienent le premier lieu. Car Poffice du Messias ne consistoit pas seulement en doctrine et à enseigner : mais il faloit qu'il fust réconciliateur entre Dieu et les hommes, rédempteur du peuple, restaurateur du Royaume, et autheur de la félicité éternelle. Toutes ces choses, di-je, comme elles estoyent promises du Messias, aussi on les attendoit de luy. Nous voyons maintenant que la somme de

l'Evangile est comprise en ces deux points, asçavoir, en la doctrine de Christ, et en ses faits : entant que non-seulement il s’est acquitté envers les hommes de l'ambassade qui luy avoit esté commise par son Père : mais aussi a aCcompli de faict, tout ce qu’on pouvoit requérir du Messias. Il a commencé son règne, il a appaisé Dieu par son sacrifice, il a effacé les péchez des hommes par son propre sang, il a vaincu le diable et la mort, il nous a remis en vraye liberté, il nous a acquis justice et vie. Et afin que tout ce qu’il à fait et dit, fust bien certain et comme ratifié, il a déclaré par miracles qu'il estoit le Fils de Dieu. Ainsi ce mot de Faire, S’estend aussi aux miracles : mais il ne le faut pas restraindre à iceux seulement. De ceci nous avons à noter, que ceux qui entendent seulement l’histoire nue, ne sçavent que c’est de l'Evangile, s’ils n’ont avec cela cognoissance de la doctrine, laquelle leur déclare le fruict des faits de Christ. Car c’est un lien sacré, lequel il n’est loisible de rompre. Par quoy, toutesfois et quantes qu'il est fait mention de la doctrine de Christ, apprenons dadjouster ses œuvres comme seaux, par lesquels la vérité d’icelle a esté confermée, et l'effect manifesté.

D’autrepart, à ce que la mort et résurrection de Christ nous soit fructueuse, et mesme que les miracles ayent leur utilité, soyons semblablement attentifs à la bouche de celuy qui parle. Voylà la vraye règle de Chrestienté. De toutes les choses que, etc. Je ne veux rejetter ce qu’aucuns ont exposé, que S. Luc à plustost dit De toutes les choses, que Toutes les choses : d'autant qu'il se peut bien faire qu’on traitte des œuvres et de la doctrine de Christ jusqu’à certains points : Mais que de réciter le tout par ordre, en sorte qu'il y ait une parration plene et parfaite, ce seroit une chose par trop difficile : commeS. Jehan admoneste, que le monde ne pourroit tenir les livres qwon en feroit, Jehan, XXI, 25. Il nous faut aussi noter, qu’il dit qu'il a commencé son histoire dés le commencement des œuvres de Christ. Et toutesfois, après avoir récité la nativité d’iceluy, il saute tout soudain à son an douzième : et après

Cuar. 1.

avoir touché en brief, que Christ disputa lors au temple, laissant les dix-huict ans d’après sans en faire mention, adonc il commence à coucher d’un fil continuel l’histoire des actes de Christ. Il appert donc qu’yci il entend seulement les faits et dits qui servent à la somme de nostre salut. Car depuis que Christ estant vestu de nostre chair s’est manifesté au monde, il a vescu comme en privé en la maison, jusqu’au trentième an de son aage, au- | quel nouvelle charge luy fut imposée par le Père. Quant à la première partie de sa vie, Dieu à voulu qu’elle demeurast cachée et incognue, afin que le reste de l’histoire qui nous donne cognoissance des choses qui édifient nostre foy eust plus de lustre et nous fust en plus grande recommandation. Quant à ce mot, Nous avons parlé par ci-devant, il faut entendre une antithèse entre ce second livre lequel l'Evangéliste commence maintenant, et l’autre précédent, afin que nous sçachions qu’yci il se propose un nouveau argument ou suject.

2. Jusqu'au jour qu'il, etc. La fin donc de l’histoire Evangélique, c’est que Christ est monté au ciel. Car comme dit S. Paul, il est monté, afin qu’il aecomplist tout, Eph., IV, 10. Vray est que nostre foy recueille bien d’autres fruits de ceste Ascension : mais il suffira de noter yci, que toutes les parties de nostre rédemption ont esté lors parfaites et accomplies, quand Christ est monté au Père: et que pourtant S. Luc en déduisant jusqu’à ce poinct le récit, s’est acquitté de son devoir, entant que concerne la doctrine et les faits de Christ. Et il est dit. qu’il fut receu en haut: afin que nous scachions qu'il est vrayement parti de ce monde :

et que nous ne consentions point aux resveries de ceux qui pensent que Christ n’a nullement changé de lieu quand il est monté au ciel. Handemenspar le S., etc.

Par ceci S. Luc nous remonstre que Christ n’est point tellement parti de ce monde qu’il nait plus soin de nous. Car il monstre bien par ce qu’il a ordonné un perpétuel gouvernement en son Eglise, qu’il veut pourvoir à nostre salut, et l’ha en recommandation. Et mesme il à protesté qu'il veut présider sur ses fidèles, et.

Cuap. I.

estre présent avec eux jusqu’à la fin (Matth., XXVIIT, 20) comme à la vérité il est présent avec eux par ses Ministres.

S. Luc donc signifie que Christ n’est point parti de ce monde, que premièrement il n'ait pourveu au gouvernement de son Eglise. Dont nous recueillons qu’il est songneux de nostre salut. Aussi S. Paul au passage que j'ay n’aguères allégué, a expresséement noté ceste pourvoyance de Christ, disant qu’il a rempli tout en ordonnant Apostres, Evangélistes, Pasteurs, etc. Au reste, quant aux mandemens que S. Luc dit que Christ a donnez à ses Apostres : j’expose cela touchant de prescher l'Evangile : comme on a accoustumé de donner certains mandemens ou mémoires aux ambassadeurs, afin qu'ils n’attentent rien à la volée, et outre la volonté de celuy qui les envoye. Or tout ceci est mis pour la louange de la doctrine que les Apostres ont annoncée. Et afin que la chose soit plus claire, il nous faut observer chacun poinct l’un après l'autre.

Premièrement, il dit qu'ils avoyent esté éleus par Christ : afin que leur vocation nous soit bien certaine et approuvée. Car quand il parle yci de l’élection de Dieu, ce n’est pas pour opposer icelle aux mérites des hommes : mais seulement pour noter qu’ils ont esté suscitez de Dieu, et ne se sont point témérairement ingérez à cest office. Cela est bien vray, que les Apostres ont esté éleus par grâce : mais

SUR LES ACTES

L31 il est question maintenant de l'intention de S. Luc, à quel but il tend. Or je di qu’il ne tend ailleurs, sinon à ce que la vocation des Apostres nous soit certaine:

afin que nous apprenions à ne regarder pas aux hommes, ains au Fils de Dieu qui est l’autheur et garent de leur vocation. car tousjours ceste maxime doit estre estroitement observée en l'Eglise, que nul ne s’attribue cest honneur. Secondement, il dit qu'ils ont esté instruits par les mandemens et enseignemens de Christ, de ce qu’ils devoyent faire. Comme sil disoit qu’ils n’ont point mis en avant de leurs inventions : mais ont enseigné fidèlement ce que le Maistre céleste leur avoit enjoint. Et afin que ce que Christ leur à ordonné et commandé ait plus grande authorité, il adjouste que cela a esté fait par la conduite du S. Esprit. Non point que le Fils de Dieu ait eu besoin d’estre gouverné d’ailleurs, lequel est la Sapience éternelle : mais pource qu’il estoit homme aussi, il nous ramène expresséement à l’authorité de Dieu, afin qu’on ne pense point que linstruction qu’il à baillée à ses Apostres, procède d’un esprit et entendement humain, Ainsi donc il signifie qu’en la prédication de l’Evangile il n’y a rien de l’homme: mais que c’est une ordonnance divine de l'Esprit, à laquelle il faut que tout le monde soit assujeti.

3 Ausquels aussi, après avoir souffert, il se présenta soy-mesme vivant, avec plusieurs approbations, estant veu par eux par quarante jours, et parlant du

Royaume de Dieu.

k Et les ayant assemblez, leur commanda qu'il ne se partissent point de Jérusalem : mais qu'ils attendissent la promesse du Père. Laquelle dit-il vous

avez ouye de moy.

5 Car Jehan a baptizé d’eau : mais vous serez baptisez du S. Esprit devant

peu de jours.

3 Ausquels aussi, après avoir, etc.

Il a adjousté ceci pour confirmation de la résurrection de Christ, comme c’est un poinet qu'il est bien nécessaire de cognoistre, et sansdequel l'Evangile est du tout mis bas, et n’y a plus aucune foy. Et pour dire en peu de paroles, toute la ma- . jesté de l'Evangile s'en va en décadence,

si nous ne sçavons que Jésus-Christ vivant parle du ciel, à quoy sainct Luc à principalement regardé. Ainsi donc que la vérité de ceci ne fust mise en doute, il dit aw’elle a esté approuvée par beaucoup de signes. Lequel mot Erasme, ensuyvant le translateur Latin ancien, a traduit Argumens : et moy Approbations : pource

qu'entre les signes ceux qui concluent nécessairement, sont nommez de ce mesme mot par Aristote au premier livre de sa Rhétorique. C’est ce que j’ay dit, que Christ, afin que ses Apostres ne fussent en incertitude touchant sa résurrection, la leur a testifiée par plusieurs signes évidens, et qui emportoyent une probation nécessaire. Au reste, il ne raconte point ces signes ou démonstrations, sinon qu'il dit, qu'il fut veu par eux plusieurs fois par quarante jours. S'ils ne l’eussent veu qu’une fois, cela eust peu engendrer quelque souspeçon: mais veu qu'il s’est monstré tant de fois, il n’a laissé aucune occasion d’en douter. Par ce mesme moyen sainct Luc a voulu aussi effacer le blasme de la tardiveté, laquelle il a récité avoir esté és Apostres, afin qu’elle ne dérogast à la certitude jet authorité de leur prédication. Parlant du royaume de Dieu. S. Luc monstre derechef que les Apostres ont esté trèsbien enseignez par le Précepteur unique, avant qu'ils prinssent la charge d'enseigner tout le monde. Parquoy, tout ce qu’ils ont mis en avant du Royaume de Dieu, tant de bouche que par eserit, sont ces propos que S. Luc dit leur avoir esté tenus par Christ. Au surplus, par ce mot il monstre à quel but tend la doctrine de VEvangile : asçavoir, à ce que Dieu règne en nous. Le commencement de ce Royaume, c’est la régénération : la fin et laccomplissement, c’est l’immortalité bienheureuse : les avancemens entre deux sont en l’accroissement et augmentation de la régénération. Mais afin que nous entendions mieux ceci, il faut noter en premier lieu, que nous naissons et vivons comme estrangers du Royaume de Dieu, jusqu'à ce que Dieu nous reforme en nouvelle vie. Et pourtant on peut proprement opposer au Royaume de Dieu, le monde, nostre chair, et tout ce qui est en la nature de l’homme. Car l’homme naturel arreste tous ses sens sous les élémens de ce monde : on cherche yei la félicité et le souverain bien. Cependant nous sommes bannis du Royaume de Dieu: et Dieu est (par manière de dire) banni d'avec nous, Mais Christ par la pré-

Cuae I,

dication de l'Evangile nous eslève à la méditation de la vie bien-heureuse. Et pour ce faire, il corrige et réforme en nous les affections terriennes : et mesme il nous sépare du monde, nous despouillant des vices de nostre chair!. Or tout airisi que tous ceux qui vivent selon la chair, sont menacez de la mort éternelle : aussi selon que nostre homme intérieur est renouvelé en l’avancement de la vie spirituelle, nous approchons d’autant plus près de la perfection du Royaume de Dieu, qui est la participation de la gloire Divine. Dieu donc veut maïntenant régner en nous, afin de nous faire finalement participans de son Royaume bien heureux. Nous recueillons de ceci, que la somme des propos de Christ a esté de la corruption du genre humain, de la tyrannie de péché auquel nous sommes asservis, de la ma lédiction et condamnation de la mort éternelle que nous avons tous desservie :

item, du moyen de recouvrer salut, de la rémission des péchez, du renoncement de la chair, de la justice spirituelle, de lespérance de la vie céleste, et autres choses semblables. Et aussi quant à nous, si nous voulons estre deuement instruits en la religion Chrestienne, il nous faut appliquer toute nostre estude à ces choses.

“4 El les ayant assemblez, etc. Hs avoyent bien desjà au paravant fait office d’Apostres : mais ce n'avoit esté que pour quelque peu de temps. Et mesme, ce premier mandement d'enseigner que Christ leur avoit enjoint lors qu’il vivoit en terre, estoit comme un préparatif de l’office d’Apostre qu'ils devoyent par après exercer, et duquel ils n’estoyent encore capables, Matih., X, 7. Ainsi donc, ils n’avoyent point encore de charge ordipaire enjointe devant la résurrection, mais estoyent seulement comme héraux pour resveiller leur nation, afin qu’audience fust donnée à Christ. Après la résurrection ils ont esté adonc créez Apostres, afin qu’ils publiassent par tout le monde la doctrine qui leur estoit commise. Cependant, quant à ce que Christ après les avoir créez, leur ordonne toutesfois de s'abstenir de faire leur office,

1) Rom., VIIL, 13.

Car. I.

ilne le fait point sans bonne cause. Et mesme on pourroit amener beaucoup de raisons, pourquoy il a falu qu'ainsi fust fait. Il n’y avoit pas encore long temps qu'ils avoyent vileinement abandonné leur maistre : plusieurs marques de leur incrédulité estoyent encore fresches. Veu qu'ils avoyent esté si parfaitement enseignez, ils avoyent bien monstré qu'ils estoyent par trop lourds et grossiers, d’avoir soudainement mis le tout en oubli. Et ces vices n’estoyent pas sans note de paresse, laquelle ne pouvoit estre autrement bien purgée, qu’en différant de leur communiquer la grâce promise, afin que leur désir fust d'autant plus aiguisé.

Mais sur toutes les autres raisons, ilnous faut principalement noter ceste-ci, que le Seigneur avoit limité et ordonné certain temps pour envoyer le S. Esprit, afin que le miracle nous fust plus manifeste. D’avantage, il les a tenus quelque temps sans rien faire, afin qu'il leur monstrast mieux combien l'affaire qu’il leur vouloit mettre entre mains, estoit grand et difficile. Aussi par cela la vérité de PEvangile nous est confermée, quand nous lisons qu’il a esté défendu aux Apostres de se mettre en train de faire loffice de la publier, jusqu’à ce que par succession de temps ils fussent bien préparez. Or commandement leur a esté fait de demeurer ensemble : d'autant qu'ils devoyent tous recevoir un mesme Esprit. S'ils eussent esté espars, on n’eust pas si bien cognu leur unité. Depuis, combien qu’ils ayent esté dispersez en diverses régions, toutesfois, pource qu’ils ont apporté ce qu’ils avoyent puisé d’une mesme source, cela a esté autant comme si tousjours ils eussent tous parlé par une mesme bouche.

Outreplus, il faloit qu’ils commençassent là prédication de l'Evangile en Jérusalem, afin que la Prophétie fust accomplie, La Loy sortira de Zion, et la parole du Seigneur de Jérusalem, Isaïe, If, 3. Quant au mot Grec, combien qu’on le peut traduire en diverses sortes, je me suis toutesfois arresté à ia translation d’Erasme, pource que le mot d’Assembler me sembloit plus convenable au sens du passage. Mais qu'ils attendissent la promesse. Il faloit bien que ceux qui peu de

SUR LES ACTES

temps après devoyent assujetir le monde au joug de Christ, fussent premièrement eux-mesmes duits et accoustumez à obéissance. Et de faict, ils nous ont monstré par leur exemple, qu’il ne nous faut reposer ne mettre en besongne, sinon selon qu'il plaira à Dieu nous déclarer qu’ainsi ille veut. Car si nous guerroyons toute nostre vie sous son enseigne et conduite, pour le moins il doit avoir autant d’authorité envers nous, que quelque chef ou capitaine terrien aura sur ses soudars.

Parquoy, tout ainsi que la discipline militaire porte cela, que nul ne se bouge sans le congé de son capitaine, aussi ne nous est-il licite de sortir ou de rien attenter, jusques à ce que le Seigneur nous ait fait signe : et si tost qu’il sonnera la retraitte, il nous faut reposer. Le passage aussi nous admoneste que nous sommes faits participans des dons de Dieu par espérance. Mais il nous faut noter la pature de l'espérance telle qu’elle est yci descrite. Car ne pensons pas que lespérance qu'un chacun se forge à la volée, soit pourtant espérance : mais c’est celle qui est fondée en la promesse de Dieu.

Pourtant Christ ne permet pas aux Apostres d'attendre ce que bon leur semblera, mais il adjouste expresséement, /& promesse du Père. I se fait aussi tesmoin d’icelle : pource que nous devons avoir une telle asseurance, que quand toutes les puissances d'enfer s’eslèveroyent à l'encontre, néantmoins ceci nous demeure ferme en nos cœurs, que c’est à Dieu que nous avons creu. Je sçay à qui j’ay creu, dit sainct Paul, 2 Tim. I, 42. Or il réduit yci en mémoire ce qui est dit au chapitre XIV, 16 et 17 deS. Jehan, Je prieray mon Père, et il vous donnera un autre Consolateur, qui demeurera avec vous :

asçavoir l'Esprit de vérité, etc, Jeh. XIV, 16, 26. Item, Je vous ay dit ces choses demeurant avec vous : mais l'Esprit que le Père envoyera en mon nom, vous enseignera toutes choses, etc. Jehan, XV, 26. Item, Quand l'Esprit de vérité sera venu, lequel je vous envoyeray de par mon Père, il rendra tesmoignage de moy, Jehan, XVI, 7. Item, Si je m’en vay, je vous envoyeray le Consolateur qui arguera le monde. Il avoit dit aussi long

temps auparavant, Qui croit en moy, fleuves d’eau vive couleront de son ventre, Jehan, VII, 38.

5 Car Jehan a baptisé d'eau, etc.

Yci Christ parlant à ses Apostres, leur réduit ceci en mémoire des propos de Jehan Baptiste. Car une partie d’entr’eux avoit ouy de la bouche de Jehan Baptiste ce que les Evangélistes récitent, Vray est que je vous baptize d’eau : mais celuy qui vient après moy, baptizera du $. Esprit er de feu. Maintenant Christ prononce qu'ils cognoistront de faict estre véritable ce que Jehan a dit. Au reste, ceci a grandement servi pour confermer la sentence précédente. Car c’est un argument prins de l'office de Christ. Jehan a esté envoyé pour baptizer d’eau : il a fait son office comme il estoit convenable à un bon serviteur de Dieu. Le Baptesme de PEsprit a esté commis au Fils. Il reste donc qu'il s’acquitte de son office. Car il ne se peut faire qu'il n'exécute ce que le Père luy a enjoint, et pourquoy il est descendu en terre. Mais ceci semble absurde, que ce qui avoit esté dit en général de la grâce de régénération, soit restraini à ce que le S. Esprit fut envoyé visiblement. Je respon, que Christ n’a pas baptizé du S.

Esprit lors seulement qu’il Penvoya en espèces de langue de feu. Car il avoit desjà fait les Apostres participans de ce Baptesme de l'Esprit : et tous les jours il baptize les éleus en ceste sorte. Mais pource que ce magnifique envoy du $.

Esprit a esté un signe de la grâce occulte que Dieu inspire assiduellement à ses fidèles : il accommode bien à propos à icelle le tesmoignage de Jehan Baptiste.

Et à la vérité ce fut lors comme le commun Baptesme de toute l'Eglise. Car outre ce que les Apostres ont receu le S.

Esprit, non point particulièrement pour eux, mais pour le proufit de tous les fidèles, là a esté monstrée comme en un mivoir la grâce universelle de Christ envers son Eglise, quand il a espandu sur icelle les dons de son $S. Esprit comme en pleine abondance. Combien donc que Christ baptize tous les jours les éleus de son Père, cela toutesfois n’empesche point qu'il wait bien à propos allégué ce

Cuar, I

tesmoignage mémorable par-dessus les autres, afin que les Apostres enteéndissent n'avoir receu de Jehan Baptiste que le commencement : et toutesfois non point en vain, veu que la perfection n’estoit pas loin. Or quant à ce que presque tous ont recueilli de ce passage et autres semblables, que le Baptesme de Jehan est différent du Baptesme de Christ, c’est un argument frivole. Car il n’est point yci question du Baptesme : mais seulement comparaison est faite des deux personnes.

Quand Jehan Baptiste disoit qu’il baptisoit d’eau, il ne traittoit point quel estoit son Baptesme, mais quel il estoit luy-mesme, alin qu’il ne s’atiribuast ce qui estoit propre à Christ. Comme aujourd’huy il ne seroit pas licite aux ministres de parler autrement d’eux-mesmes, qu'en donnant à Christ la louange de toutes les choses qui sont figurées au Baptesme : ne se réservans rien de reste que ladministration extérieure. Car quand ces titres sont attribuez au Baptesme, que c’est le lavement de régénération, la purgation des péchez !, que c’est une société de mort et de sépulture avec Christ, et un sacrement par lequel nous sommes entez en son corps ? : ce n’est point pour monstrer ce que Phomme fait, qui est seulement ministre du signe extérieur : mais plustost ce que fait Christ, lequel seul donne effcace aux signes. Il nous faut tousjours retenir ceste distinction, afin que ne despouillions Christ en attribuant trop aux hommes. Toutesiois on pourroit demander, pourquoy il nomme vyci plustost Jehan Baptiste que quelque autre. Car premièrement il appert assez que Jehan s’est confessé estre ministre de l’eau, et a déclaré Christ autheur du Baptesme spirituel. C’est certes pource qu'il faloit que Jehan fust amoindri, et au contraire que Christ veinst à croistre de plus en plus.

Or est-il ainsi que les Apostres portoyent encore si grande révérence à Jehan, que cela pouvoit aucunement obscurcit la gloire de Christ. Pourtant Christ, afin de les retirer et arrester à sa personne, dit qu'ils n’ont esté baptizez de Jehan sinon extérieurement, et toutesfois par mesme moyen les conferme, afin qu’ils ne dou- 1) Tit., 10,5. 2) Rom., VI, 4.

Cuar. I.

tent point de la promesse. Car ils avoyent Jehan Baptiste en grande révérence : et pourtant ils avoyent ceste persuasion, que le Baptesme qu’ils avoyent receu de sa main, n’estoit inutile. Or si on doit attendre de Christ l’eflicace et la vérité d’iceluy, les Aposires doyvent certainement espérer, que ce que Jehan Baptiste à figuré sera accompli. Ainsi nous aussi deyons nous résoudre, que nous n'avons esté baptizez en vain par la main d’un homme : d'autant que Christ qui à ordonné de faire ainsi, fera son office, c’està-dire qu’il nous baptizera au S. Esprit.

Ainsi, la foy tire du signe extérieur une conséquence à l’eflicace intérieure : cependant toutesfois, elle n’attribue point au signe ou au ministère plus qu’il ne faut : car au signe elle regarde la promesse, qui est de Christ: et le recognoist seul pour autheur de la grâce. Gardons

SUR LES ACTES

donc une telle modération, que l'honneur de Christ ne soit diminué en sorte quelconque : et que toutesfois nous espérions

| de nostre Baptesme le fruit qui est yci

noté. En disant que ce sera devant peu de jours : il veut que la briefveté du temps les rende plus alaigres et prompts à bien espérer. Dont s’ensuit que sa mort ne les doit point fascher, veu qw’elle a apporté un fruit de si grand pris. Au reste, notons aussi que $. Luc a yci usé du nom de Baptesme improprement, c’est-àdire, hors de sa signification ordinaire, afin que l’antithèse et opposition entre Christ et Jehan fust entière. Par mesme raison, S. Paul, après avoir mis la 16y des œuvres, afin qu’il y ait antithèse et correspondance de deux costez, en lieu de dire'La foy, dit, La loy de la foy, Rom. I, 26

6 Eux donc estans assemblez l'interroguèrent, disans, Seigneur, restabliras-tu en ce temps le Royaume à Israël?

7 Et il leur dit, Ce n’est point à vous de cognoistre les temps ou les saisons que le Père a mises en sa propre puissance.

8 Mais vous recevrez la vertu quand l'Esprit sera venu sur vous, et me serez tesmoins tant en Jérusalem que par toute Judée et Samarie, et jusques au

bout de la terre.

6 Eux donc estans assemblez, etc.

S. Luc récite que les Apostres estoyent assemblez, quand ceste interrogation fut faite : afin que nous sçachions qu’elle n’a point esté meue par la folie d’un ou de deux seulement, mais de tous ensemble.

Or il faut dire qu'ils estoyent merveilleusement rudes, veu qu'ayans esté si parfaitementenseignez, et d'un si grandsoin, par l’espace de trois ans : toutesfois ils se monstrent aussi ignorans que s'ils n’eussent jamais ouy un seul mot. Il y a autant d'erreurs en ceste interrogation qu’il y a de mots. Îls s’enquièrent du Royaume :

mais cependant ils songent un royaume terrien, lequel consiste en repos extérieur, en délices, en richesses et autres biens semblables. Et quand ils assignent le temps présent à ceste restauration, ils veulent triompher avant que batailler. Car avant que mettre là main à l’œuvre à laquelle ils estoyent ordonnez, ils veulent

jouir du fruit du labeur. Ils s’abusent aussi en ce qu’ils restraignent à l’Israël Charnel le Royaume de Christ, lequel devoit avoir son estendue jusques aux derniers bouts du monde. Au reste, il y a ce vice en toute la question, qu'ils veulent estre sages plus que de besoin. Ils n’ignorent point les prophéties de la restauration du Royaume de David : ils avoyent souvent ouy prescher Christ de ce restablissement. Brief, c’estoit ure chose si vulgaire, qu’en la servitude mesme tant misérable en laquelle estoit lors le peuple, ils ne laissoyent point d’avoir les esprits dressez à l’atiente du Royaume àvenir. Or espéroyent-ils ceste restauration par la venue du Messias. Cela à fait que les Apostres voyans Christ ressus cité, sont incontinent volez là, et ont prins ceste imagination. Mais cependant ils monstrent w’ils ont mal proufité sous un si bon Maistre. Parquoy Christ reprend

en sa response qui est briefve, un chacun de ces erreurs bien à propos, comme je diray tantost. Il use du mot Restablir, qui signifie establir derechef ce qui estoit décheu et desfiguré de ruines en diverses sortes. Car il faloit que d’Isai comme d’un tronc sec sortist un surgeon, et que le tabernacle de David décheu fust redressé !.

7 Ce n'est point & vous, etc. I reprend toute la demande en général. Car elle estoit curieuse : veu que les Apostres désiroyent sçavoir ce que le Seigneur vouloit estre caché. Or la vraye mesure de sçavoir est, que selon que Dieu passe outre en enseignant, nous soyons prests d'apprendre : et que nous ignorions volontiers tout ce qu’il nous veut estre caché. Or comme ainsi soit qu'une sotte et vaine curiosité nous est naturelle presque à tous, et que l'audace la suit de bien près, il nous faut diligemment noter ceste admonition de Christ, par laquelle il corrige ces deux vices. Mais afin que nous entendions son intention, il nous faut aussi entendre les deux membres qu’il conjoint. Ce n’est point à vous, dit-il, de cognoistre les choses que le Père a mises en sa propre puissance. Vray est qu'il parle des temps et saisons : mais veu qu’il ya une mesme raison és autres choses, nous en devons tirer un commandement général, Que nous contentans de ce que nostre Dieu nous a révélé, nous pensions n’estre point licite que nousnous enquérions d’autres choses. Voylà la vraye modération entre deux extrémitez. Les Papistes pour donner couverture à leur lourde ignorance, disent qu’ils laissent là les secrets de Dieu. Voire, comme, si toute nostre foy et religion consistoit en autres choses qu’en des secrets de Dieu. Il faut donc chasser Christ avec son Evangile, s’il nous faut entièrement abstenir des secrets de Dieu. Maïs (comme j’ay dit) il faut garder médiocrité.

Car nous devons désirer d'apprendre, entant que le Précepteur céleste nous enseigne. Mais ne soyons si hardis de toucher à ce qu’il nous veut estre caché :

afin que nous ne soyons sages sinon à sobriété, C'est-à-dire par mesure. Par-

1) Js., XI, 1. Amos, IX, 11.

Cuar. I.

quoy, toutes fois et quantes qu’une sotte cupidité de sçavoir plus qu’il n’est besoin, nous solicite, réduisons en mémoire ceste sentence de Christ, Ce n’est point à vous de cognoistre. Car si nous ne voulons entrer par force maugré qu’il en ait, et contre sa défense, ceste sentence sera assez suffisante pour réprimer le naturel frétillant de nostre esprit. Maintenant quant à la prescience des temps, Christ ne condamne autre façon de nous enquérir des choses, sinon celle qui passe outre la mesure de la révélation Divine. Et comme j’ay dit, ceci est signifié au second membre, Lesquelles le Père & mises en sa propre puissance. Il est certain que Dieu ha en sa puissance l’hyver et l’esté, et les autres saisons de l’an, le froid et le chaud, le beau temps et la pluye, (Gen., 1,14, VITE, 22) mais pource qu’il à testifié que l’ordre des ans seroit perpétuel, il n’est pas dit qu’il ait mis en sa puissance ce qu’il a communiqué aux hommes. Tout ce que les Philosophes ou laboureurs comprenent par art, doctrine, jugement, ou usage, nous ne dirons pas que Dieu se soit réservé cela, d'autant que (par manière de dire) il leur a mis cela entre mains. Autant en faut-il dire des Prophètes. Car leur office estoit de cognoistre les choses que Dieu leur manifestoit.

Mais il faut que nous soyons aveugles en l'événement caché des choses, quant au temps à-venir. Car il n’y a rien qui nous retarde plus de faire nostre devoir, que de nous enquérir trop curieusement en cest endroit. Car nous voulons tousjours prendre conseil, et faire nos délibérations selon l'événement à-venir : au contraire, le Seigneur cachant ce qui doit advenir, nous limite ce qui nous est besoin de faire. Ce combat vient de là, que nous ne laissons pas volontiers à Dieu ce qui luy appartient, asçavoir que lui seul conduise et gouverne les événemens : mais nousnous ingérons de prendre une solicitude qui ne nous appartient point, et de laquelle la saison n’est pas venue. En somme, Christ nous défend de transférer à nous ce que Dieu s’est réservé pour soy.

De ceste espèce est la prescience des choses qu’il a entreprises de gouverner à son

Car. I.

plaisir outre nostre opinion, et par-dessus la capacité de nostre entendement.

8 Mais vous recevrez, etc. Christ les renvoye tant à la promesse de Dieu qu’à la charge qu’il leur commettoit : qui estoit un trèsbon remède pour réprimer leur curiosité. La curiosité procède volontiers d’oisiveté et de desfiance. Pour remédier à la desfiance, il est besoin de méditer les promesses. Les charges qui nous sont commises, monsirent à quoy il faut que nous-nous occupions et employons nostre industrie. Il commande donc à ses disciples d'attendre patiemment ce que Dieu a promis, et d’estre attentifs à exécuter la charge que Dieu leur avoit enjointe. Cependant il taxe leur trop grande hastiveté, de ce que n’ayans encore receu le sainct Esprit, ils anticipent en renversant le droit ordre, les dons qui luy sont propres. Car cela n’est pas tenir le droit chemin, quand en lieu qu'ils estoyent appelez à une condition de guerroyer, ils veulent s’exemptans de tous travaux jouir d’un repos plaisant. Quand donc il dit, J’ous recevrez la vertu, il les admoneste de leur imbécillité : afin qu'ils ne pourchassent devant le temps ce qu'ils ne peuvent obtenir. On peut lire ceci en deux sortes : ou, Vous recevrez la vertu de l'Esprit venant sur vous : ou, la vertu quand PEsprit sera venu sur vous.

La seconde lecture toutesfois convient mieux, car elle exprime mieux leur défaut, jusqu'à ce que le S. Esprit viene sur eux. £Ë me serez tesmoins. Par ce seul mot il corrige deux erreurs. Car d’un costé il signifie qu’il faut combatre avant qu’ils aspirent au triomphe: et puis il enseigne que le Royaume du Messias est d’une autre nature qu’ils ne pensent pas. Vous me serez donc tesmoins : C’està-dire, Il faut que le laboureur travaille avant qu’il reçoyve le fruit !. De ceci recueillons qu’il nous faut maintenant plustos£ estre attentifs à tenir le chemin -par lequel on parvient au Royaume de Dieu, quenous amuser à philosopher subtilement de lestat de la vie éternelle. Plusieurs s’enquièrent quelle sera à lavenir leur béatitude, quand ils seront eslevez au ciel: mais du chemin qu’ils doyvent te-

1) 2 Tim, IL, 6,

SUR LES ACTES

nir pour en approcher seulement, il ne leur en chaut. Or il faloit premièrement renoncer au monde. Ils disputent de la qualité de la vie à-venir, laquelle ils doyvent avoir avec Christ : cependant ils ne pensent point qu’il nous faut participer à sa mort, afin que puis après nous vivions avec luy !. Que chacun donc s’orreste en la besongne qui luy est commise présentement en ce monde: bataillons tous vaillamment sous Christ nostre capitaine :

persévérons constamment et courageusement au cours de nostre vocation: Dieu desployera puis après le fruit en temps opportun. Après cela s'ensuit une autre correction du propos des Apostres, quand Christ dit qu’ils luy seront {esmoins. Car par ce mot il a voulu oster à ses disciples la fausse imagination qu'ils avoyent du Royaume terrien: car il signifie en brief, que ce Royaume consiste en la prédication de lPEvangile. Il ne faut donc point qu’ils songent ne richesses, ne délices, ne puissance externe, ne rien de terrien, puis qu'ils oyent que Christ est lors régnant, quand il assujetit et range le monde sous son obéissance, par la doctrine de l'Evangile. Dont il s’ensuit qu’il domine et règne spirituellement, et non point à la façon du monde. Or ce que les Apostres avoyent conceu en leurs esprits du royaume charnel, procédoit de Perreur commun de toute la nation. Et de faict, il ne se faut point esbahir s'ils se sont tous abusez en cest endroit. Car en premier lieu, quand nous mesurons ce Royaume selon nostre sens, que pouvons-nous concevoir qui ne soit lourd et terrien.

Joint que comme bestes brutes nous sommes transportez de tout nostre sens, à ce qui est commode à nostre Chair. Et pourtant, nous ensuyvons plustost ce qui est présent, et nous y arrestons. Cela aussi a esté cause que les Juifs ont tiré à la commodité de la chair toutes les prophéties qui descrivent par figures le Royaume de Christ sous une image des royaumes terrestres : combien toutesfois que Pintention de Dieu fust d’eslever leurs esprits plus haut. Or quant à nous, afin que ne

SOYONS. enveloppez en mesmes erreurs,

apprenons de destourner nos esprits de 2) 2 Tim., IE, 11,

Norte

toutes autres imaginations, et les dresser à la prédication de l'Evangile, laquelle establit en nos cœurs le siége du Royaume de Christ. Par toute Judée et Samarie. Premièrement, il signifie que ce ne sera point un travail d’un jour, quand il leur assigne de publier par tout le monde la doctrine de l'Evangile. D’avantage, il repousse obliquement la fausse opinion qu’ils avoyent conceue touchant l'Zsraël.

Ils tenoyent de ce rang seulement ceux qui estoyent engendrez d'Abraham selon la chair. Mais Christ tesmoigne que Samarie doit estre unie, laquelle combien qu’elle fust voisine de Judée, quant à la situation, toutesfois estoit fort eslongnée

quant à l'affection du cœur. Il tesmoigne

que toutes autres régions, et lointaines, etprofanes, doyvent estre conjointes avec le peuple sainct, afin qu’elles participent à la mesme grâce. On sçait assez en combien grand’horreur les Juifs ont eu les Samaritains !, Maintenant Christ veut que là paroy soit rompue. Eph., IE, 44: et 1) Jean, IV, 9.

Car. I.

que des deux peuples en soit fait un corps, afin que son Royaume soit dressé par tout. En nommant la ville de Jérusalem et le pays de Judée, qui estoyent des lieux lesquels les disciples avoyent expérimenté estre pleins d’ennemis fort envenimez, il leur donne à entendre qu’ils ont assez de besongne taillée, et où ils trouveront assez de fascheries: et c’est afin qu’ils ne pensent plus que le triomphe soit si prochain. Car c’estoit une chose qui leur devoit bien donner de la frayeur, de dire qu’il leur faloit venir en avant en la présence de tant d’ennemis cruels, pour provoquer leur rage. Il assigne le premier lieu aux Juifs, pource qu'ils estoyent comme les enfans aisnez, Exode, IV, 22. Néantmoins il appelle toutes nations indifféremment, lesquelles estoyent auparavant estranges de l’espérance de salut. Car nous apprenons par ceci, que l'Evangile a esté presché par tout, par commandement exprès de Christ, afin qu'il parveinst jusques à nous.

9 Et quand il eut dit ces choses, il fut eslevé, eux le regardans : el une nuée Le soustenant l'emporta de devant leurs yeux.

A0 Et comme ils avoyent les yeux fichez vers le ciel, luy s’en allant, voyci, deux hommes se présentèrent devant eux en vestemens blancs.

A1 Lesquels aussi dirent, Hommes Galiléens, pourquoy vous arrestez-vous regardans au ciel? Cestuy-là, asçavoir Jésus, qui a esté eslevé en haut d'avec vous au ciel, viendra ainsi que vous l'avez veu aller au ciel. *

9 Et quand il eut dit, etc. Les Lec-

teurs pourront apprendre de nostre Insti- “ ! tution, quel proufit nous apporte l’Ascension de Christ:

| C’est un des principaux articles de nostre foy, S. Luc s’employe diligemment à ja , prouver et confermer. Ou a mieux dire, ! le Seigneur mesme a voulu \hors de toute doute, quand il est ainsi manifestement monté au ciel: et a notifié la certitude de ceste ascension \par d’autres circonstances. Car s’il se fust

toutesfois pource que

mettre la chose

glorieuse

secrètement esvanouy, les disciples fussent demeurez estonnez. Maintenant, veu qu’estans en lieu haut, ouvert et éminent de tous costez, ils voyent celuy avec lequel ils avoyent conversé, lequel mesme ils oyent encore parler, estre eslevé en

haut, qu’ils le conduisent de veue, et le contemplent jusques à ce qu’il soit osté par la nuée: ils n’ont nulle occasion de douter où il est allé. Avec ce, deux Anges se présentent, qui conferment cela par leur tesmoignage. Or il à falu que.

ceste histoire ait esté ainsi diligemment rédigée par escrit, afin que nous sçachions que “combien que le Fils de Dieu n’apparoisse nulle part au monde, il est toutesfois vivant au ciel. Et quant à ce que Ja nuée l'a retiré de la veue des hommes avant qu’il entrast en la gloire céleste, il semble que cela a esté fait, afin que se contentans de leur capacité, ils mentreprinssent de faire plus haute inquisition.

Nous sommes aussi enseignez sous leur personne, que la vivacité de nos esprits

PPS,

Car. I,

mas à Be

jusques à la hautesse de la gloire du Fils de Dieu, Parquoy, que ceste nuée nous soit une bride pour réprimer nostre au-

dace, tout ainsi que sous la Loy la fumée couvrant le Tabernacle.

10 Foyci, deux hommes, etc. I ap-

pelle les Anges hommes, pource qu’ils apparurent en forme d'homme. Car combien qu’il s’est peu faire qu'ils eussent prins vrayement des corps humains (de quoy nonobstant je ne voudroye débatre ne pour une partie ne pour l’autre) toutesfois ce n’estoyent point hommes à la vérité. Mais puis que ceste facon de parler suyvant la figure que l’on appelle métonymie, se trouve bien souvent en VEscriture, et principalement au premier livre de Moyse, je ne m’y arresteray plus longuement. Les robbes blanches estoyent un signe de majesté vénérable, et non vulgaire. Car Dieu les a voulu discerner par ceste marque des autres hommes communs : afin que les disciples fussent plus attentifs à ce qu’ils diroyent : et afin aussi qu’aujourd’huy mesme nous sçachions que ceste vision leur a esté présentée de Dieu.

A1 Hommes Galiléens, pourquoy vous arrestez-vous regardans au ciel? etc. Je ne suis nullement d’accord avec ceux qui pensent que les Apostres ayent esté ainsi appelez par opprobre : comme si les Anges les reprenoyent ainsi que gens de lourd esprit et tardifs à comprendre les

choses. Mais selon mon jugement, ceci:

mesme a servi pour resveiller les Apostres à estre plus attentifs, quand des Anges qu'ils n’avoyent veus ne Cognus auparavant, parlent à eux comme à leurs (familiers. foutestois il semble qu'ils soyent reprins à tort, de ce qu’ils dressent les yeux au ciel. Car où est-ce qu’on doit plustost chercher Christ? Combien de fois l’Escriture nous appelle-elle au ciel ? À cela je respon, qu'ils ne sont point repris de ce qu’ils eslèvent les yeux en haut : mais pource qu'ils cherchent Christ des yeux charnels, en lieu que n’aguères il-avoit mis une nuée entre deux pour réprimer et brider tous leurs sens corporels, afin de ne le chercher plus en ceste sorte, Outreplus, d'autant qu'ils

SUR LES ACTES

n'est pas si i grande, qu’elle puisse monter

espéroyent qu'il retourneroit bien tost, à celle fin qu'ils jouissent de sa présence derechef : et toutesfois il estoit monté pour habiter au ciel, jusques à ce qu’il viene pour la seconde fois pour juger généralement tout le monde. Parquoy, apprenons premièrement de ce passage, qu'il ne nous faut chercher Christ ni au ciel ni en terre, sinon par f0y : d'avan- À tage, que nous ne devons désirer sa présence corporelle, afin qu'il converse : avec. nous au monde. Car celuy qui s’arrestera en l’une de ces deux chos ses, Se reculera bien loin de luy. Ainsi ils ne sont point reprins simplement de ce qu'ils s’esmerveillent, mais pource qu’ils estoyent estonnez de la nouveauté de la chose : comme il advient bien souvent que nous sommes ravis inconsidéréement de la grandeur des œuvres de Dieu,

mais quant à considérer la fin die elles,

nous n’y appliquons. point nostre entendement. Cestuy-là, asçavoir Jésus, qui a esté eslevé, etc. Ceste sentence contient deux membres. Le premier est, que Jésus-Christ à esté receu au ciel, afin qu'ils ne le tirent plus en terre par une sotte affection. Le second est incontinent après adjousté par forme de consolation, touchant son second advénement. De ces ceux membres ensemble conjoints, | ou d’un chacun à part, on peut déduire:

un argument ferme pour réfuter les Papistes, et tous autres quelconques, qui constituent par leur imagination une présence corporelle de Christ aux signes du pain et du vin. Car quand il est dit que Christ a esté eslevé au ciel, il est certain que la distance des lieux est apertement notée. Je confesse hien que ce mot de.

pour l'air, maintenant pour tout l’enclost des sphères, tantost pour le Royaume glorieux de Dien où la majesté de Dieu ha son siège propre, combien qu'il remplisse tout le monde. Qui est la raison pourquoy S. Paul (Ephés., IV, 40) colloque Christ par-dessus tous les cieux, d'autant qu'il est par-dessus le monde, et avec ce qu’il obtient le souverain degré en cest habitacle de l’immortalité bien-heureuse : d'autant qu’il est éminent par-dessus tous les Anges, des-

Ciel est pris en diverses sortes : tantost” ”

quels il est le chef. Mais ceci n’empesche point qu’il ne soit absent de nous, et que par ce mot de Ciel ne soit yci dénotée une séparation du monde. Quelque cavillation qu’ils amènent, c’est une chose toute certaine que le ciel auquel Christ a esté eslevé, est opposé à toute la rondeur du monde. Parquoy pour estre au ciel, il faut qu'il soit dehors du monde.

Mais le principal est de regarder l’intention des Anges, et la fin à laquelle ils tendent : car par ce moyen on jugera mieux du sens des mots. Les Anges veulent retirer les disciples du désir de la présence charnelle. Pour ceste raison ils dénoncent qu’il ne viendra que pour la seconde fois. Car lassignation de ce temps-là tend à ce but, qu’ils ne s’abusent point en l’attendant plustost. Qui est-ce qui ne voit que par mesmes mots est exprimé qu’il est absent du monde selon le corps? Qui ne voit qu’il nous est défendu de désirer de lavoir en terre ? Ils ont une cavillation en laquelle ils pensent avoir une distinction bien subtile pour eschapper, quand ils disent qu'il viendra lors en forme visible : mais maintenant qu’il vient tous les jours invisiblement. Mais il n’est point yci disputé de la forme. Seulement les Apostres sont admonestez qu'il faut laisser Jésus- Christ au ciel, jusques à ce qu’il apparoisse au dernier jour. Car yci est condamné le désir de la présence corporelle comme absurde et pervers. Ils nient que la présence de la chair soit charnelle :

veu que le corps glorieux nous est présent par un moyen supernaturel et miraculeusement. Mais on peut bien repousser leurs imaginations touchant le corps glorieux, Comme puériles et frivoles :

car ils se forgent un miracle sans aucun tesmoignage de l’Escriture. Le corps de Christ estoit desjà glorieux, lors qu'après qu’il fut ressuscité il conversoit avec ses disciples. Cela a esté fait par une vertu de Dieu extraordinaire et secrète. Les Anges toutesfois défendent de désirer de Pavoir d’oresenavant présent en ceste sorte,.et disent qu'il ne viendra point aux liommes en ceste façon. Parquoy, selon leur commandement, ne le retirons point du ciel par nos imaginations : el

Car. Î.

ne pensons point qu’il soit présent en nos mains ou autres sens plustost qu'aux yeux. Je parle tousjours du corps. Car quant à ce qu'ils disent que le corps de Christ est infini, tout ainsi que c’est un songe sot, aussi le devons-nous rejetter sans difficulté. Cependant je confesse volontiers que Christ est monté pour remplir toutes choses : mais je di qu'il est espandu par tout par la vertu de son Esprit, et non point selon lessence de sa chair. Je confesse aussi qu’il nous est présent par la Parole et les Sacremens. Et ne faut point douter que ceux qui recoyvent les signes: par foy, ne soyent aussi faits vrayement participans de la chair et du sang de Christ. Mais ceste communication nha rien de commun avec les resveries des Papistes. Car ils se forgent Christ sur l'autel, ne plus ne moins que Numa Pompilius faisoit venir son Jupiter, ou que les sorcières tirent la lune du ciel par leurs enchantemens. Mais Jésus en nous présentant du pain en la Cène, nous appelle à au ciel, afin que par foy nous puisions la vie ‘de sa chair et de son sang. Ainsi, sa chair rentre pas dedans nous pour nous estre-, vivifiante : mais elle espand en en S |

vertu par la puissance secrète du S. Es

prit. Viendra ainsi que vous l'avez © ;, etc. J’ay dit que la tristesse de l'absence est appaisée, voire du tout ostée par ceste consolation, quand nous oyons que Christ retournera. Car il faut quant et quant noter la fin : asçavoir qu’il viendra Rédempteur, pour nous recueillir avec soy en l’immortalité bien heureuse. Car tout ainsi qu'il n’est point maintenant oisif au ciel (comme Homère forge des dieux qui prenent leurs plaisirs et esbats) aussi ne sera-il point derechef veu sans fruit. Parquoy la seule attente de Christ doit arrester les désirs importuns de nostre chair, et soustenir nostre patience en toutes adversitez, et soulager nostre ennuy. Et elle fait ceci entre les fidèles, qui ont cela pour résolu qu'il est leur Rédempteur. Car quant aux infidèles, elle ne leur apporte autre sentiment que de crainte et horreur. Et combien qu'ils se mocquent maintenant quand mention est faite de son advénement : toutesfois

Car. [.

ils seront contraints de regarder assis en son thrône judicial, celuy lequel ils desdaignent maintenant d’ouir. Au reste, c’est une chose frivole, de mouvoir ceste question, asçavoir s’il viendra avec ses habillemens, desquels il est croyable

SUR LES ACTES

qu'il estoit lors vestu. Quant à ce que sainct Augustin en touche en PEpistre CXLVI envoyée à Consentius, je n’ay délibéré de le réfuter : mais il vaut mieux que je laisse là ce que je ne puis déclarer et démesler.

12 Adonc is s’en retournérent en Jérusalem, de la montagne qu'on appelle des Oliviers, qui est près de Jérusalem, le chemin d'un Sabbath.

13 Et quand ils y furent entrez, ils montèrent en une haute chambre, où demeurèrent’ Pierre et Jaques, Jehan et André, Philippe et Thomas, Matthieu et Barthélemi, Jaques fils d’Alphée, et Simon Zélotes, et Jude frère de Jaques.

1% Tous ceux-ci persévéroyent d'un accord en prière et oraison, avec leurs Jemmes? et Marie mère de Jésus, et avec les frères d'iceluy.

1) Ou, demeuroyent. 2) Ou, les femmes:

12 Adonc ls s’en retournèrent en Jérusalem, de la montagne, etc. Pour venir à une autre histoire, il récite qu’après que les Apostres furent retournez en Jérusalem, ils demeurèrent tous ensemble en une haute chambre. Car le mot duquel il use, signifie le haut de la maison, qu’on avoit accoustumé de loer :

et les seigneurs de la maison retenoyent la partie la plus commode. Parquoy S. Luc signifie par ceci, que les Apostres estoyent fort estroitement logez: et toutesfois que ceste incommodité ne les a point contraints de se partir l’un d'avec l'autre. Ils pouvoyent bien vivre un peu plus commodéement un chacun à part :

mais il ne faloit pas qu’ils fussent séparez avant que de recevoir le S. Esprit.

Quant à ce qu’il note la distance du lieu, cela sert pour la certitude de l’histoire.

Sinon que d'aventure il ait aussi voulu exprimer, qu’ils n’ont point esté estonnez de crainte du danger, et la frayeur ne les a peu empescher de retourner ensemble, et de s’assembler en une mesme maison, voire une maison qui n’estoit guère ample, tellement que la troupe qui estoit plus grande que ne pouvoit comprendre l’espace du lieu, pouvoit bien engendrer quelque murmure. Le chemin d'un Sabbath avoit deux mille pas : et ceste supputation convient au passage de S. Jehan, XI. 18 : où il est dit que Jérusalem est distante de Béthanie presque de quinze Stades, qui sont environ 4900 pas: Or la montagne des Oliviers estoit à costé de

Béthanie. Le chemin d’un Sabbath r’estoit point limité par la Loy (car le Seigneur commande simplement en la Loy de se reposer) mais pource que les Juifs ne se pouvoyent tenir de trotter, pour aller à leurs affaires, comme nous voyons que le Seigneur se plaint de ce qu’ils portoyent leurs charges et fardeaux hors des portes. (Jérémie, XVIT, 24) à ceste cause il est facile à croire que par le commun consentement des Sacrificateurs, avoit esté fait un édict pour réprimer un tel desbordement, qu’il ne seroit loisible de cheminer plus de deux mille pas le jour du Sabbath. Toutesfois S. Hierome en la response qu'il fait à Algasia, dit que ceste tradition est venue de deux Rabbins, asçavoir de Riba et de Simon Heli.

13 Où demeurèrent Pierre et Jaques, Jehan et André, etc. Les autres ont tourné, Où demeuroyent : comme s'ils eussent là coustumièrement habité.

Mais je pense plustost que lors premièrement ils loèrent ce logis pour habiter ensemble, jusques à ce que le S. Esprit veinst. Les Papistes se monstrent yci bien ridicules, en déduisant la primauté de S. Pierre de ce qu’il est mis yci le premier entre les Apostres. Mais encore quand nous confesserions bien qu’il a esté le premier entre les douze, si n’estce pas à dire pourtant qu'il ait présidé sur tout le monde. Or s’il est le souverain des Apostres, pource qu'il est yci le premier nommé, nous pouvons semblablement inférer, que la mère de nostre

Seigneur Jésus-Christ est la dernière de toutes les femmes, pource que son nom est mis au dernier lieu. Ce qu’ils n’admettront nullement : comme à la vérité ce seroit une chose trop absurde. Parquoy s'ils ne veulent exposer leur Papauté à la mocquerie de tous, comme ils ont fait jusqu'à présent, qu'ils cessent de l’orner de telles sottises. Mais que pourroyent-ils faire autre chose ? Ils veulent prouver par les Escritures qu’il y a eu un second chef de l'Eglise après Christ.

Or il n’y à pas une seule syllabe qui favorise à leur imagination. Il ne se faut donc esbahir s'ils empongnent à la volée des passages par-ci par-là, lesquels quand encore nul ne leur arracheroit des mains, si est-ce que d’eux-mesmes ils leur en tomberoyent. Mais laissons les là et observons plustost l'intention de S. Luc.

Pource que les Apostres avoyent vileinement abandonné Christ, et qu’un chacun s'estoit retiré où sa crainte l’avoit poussé, ils méritoyent d’estre privez de tout honneur comme gens qui avoyent laschement abandonné leur Seigneur au besoin. Afin donc que nous sçachions qu'ils avoyent esté de nouvéau et derechef recueillis sous l'enseigne du Seigneur, et remis en leur premier degré, S. Luc exprime les noms d’un chacun.

A4 Avec leurs femmes. Les autres disent, Avec les femmes : et pensent que S.

Luc parle de celles qui avoyent accompagné Christ. Or de ma part, tout ainsi que je ne voudroye débatre de ceci avec homme quelconque : aussi je n’ay fait difficulté, de préférer ce que je jugeoye estre plus probable. Je confesse que le mot Grec duquel use sainct Luc, peut estre pris en toutes les deux sortes. Mais la raison pourquoy je pense qu’il parle de leurs femmes est, pource que comme puis après ils souloyent mener leurs femmes par tout, selon le tesmoignage de S. Paul, 4 Cor., IX, 5: il n’est point vray-semblable qu'il fussent pour lors divisez d’avec elles. Car il leur estoit beaucoup plus facile de se reposer en un lieu avec leurs femmes, qu'en voyageant changer souvent de place avec elles. D’avantage, pourquoy, attendans la venue du S. Esprit prochaine, eussent-ils privé

Car. I.

leurs femmes de la participation d’un si grand bien? La femme de S. Pierre luy devoit bien tost après servir d'aide. Autant en faut-il penser des autres. Elles avoyent besoin d’une merveilleuse constance et force, afin qu’elles ne défaillissent point. Comment croiroit-on donc que leurs maris les ayent forcloses ou oubliées, lors qu’ils attendoyent Ja vertu du S. Esprit? Mais encore qu’on retiene l'autre lecture qui est plus générale, asçavoir les femmes, si est-il raisonnable que celles qui estoyent mariées soyent comprises en ce nombre. Quelque chose qu’il y ait, S. Luc nous a voulu admonester en passant, combien leurs cœurs estoyent changez en mieux. Car en lieu que les hommes estonnez de crainte s’en estoyent fuis auparavant, maintenant les femmes sont assemblées avec eux, et ne craignent aucun danger. Il met la mère de Christ avec les autres femmes, de laquelle toutesfois il est dit que S. Jehan la nourrissoit en sa maison. Mais (comme j'ay dit) ils ne s’estoyent tous assemblez sinon pour quelque temps. Puis après il n’y a doute que lun s’en alla d’un costé, l’autre de l’autre. Quant à ce mot de Frères, il est assez notoire que par iCeluy les Hébrieux comprenent tous cousins. Tous ceux-ci persévéroyent, etc.

"Sainct Luc monstre yci qu’ils avoyent leurs esprits et leurs cœurs dressez à l’attente du $S. Esprit. Car-ce qu’ils prioyent estoit que Christ leur envoyast le S. Esprit, comme il leur avoit promis. Dont nous recueillons que lors la foy sera vraye, quand elle nous solicitera à invoquer Dieu. Car il y a grande différence entre l’asseurance de la foy, et une nonchalance. Et de faict, le Seigneur ne nous rend point certains de sa grâce, afin que nos esprits se laissent couler par paresse :

mais plustost afin qu’il aiguise d'avantage en nous l'affection de prier. Et aussi la prière n’est point un signe de doute, ains plustost un tesmoignage de confiance et asseurance : d'autant que nous demandons à Dieu qu’il nous ottroye quand nous le prions, ce que nous sçavons qu'il nous a promis, Ainsi faut-il qu'à leur

exemple nous persévérions en oraison, afin que tous les jours nous impétrions

Car. I.

aceroissemens nouveaux du S. Esprit.

J'appelle accroissemens, pource que avant que nous puissions faire une oraison, il est nécessaire que les prémices du S. Esprit nous soyent données. Car il n’y a que luy qui soit maistre idoine pour nous faire prier comme il appartient !: lequel non-seulement nous met les mots en la bouche, mais aussi gouverne les affections intérieures. Au surplus, S. Luc exprime deux choses qui sont propres à la vraye oraison, asçavoir qu’ils ont persévéré, et estoyent tous d’un accord. Au reste, ça esté un exercice de leur patience, que Christ les a tenus quelque temps en suspens: combien qu’il peust envoyer le S.

Esprit tout incontinent. Ainsi Dieu nous fait attendre, et (par manière de dire) nous laisse languir, afin qu’il nous accoustume à persévérer. C’est une chose vicieuse, voire une peste dangereuse, que la hastiveté et précipitation de nos désirs : parquoy il ne se faut esbahir si le Seigneur chastie un tel vice. Cependant (comme j’ay dit) il nous exerce à persé-

vérer en prières. Pourtant si nous vou-|

1) Rom., VII, 93.

SUR LES ACTES

lons que nos oraisons ne soyent inutiles, ne soyons point lassez du retardement du temps. Quant à la concorde et union des cœurs, elle est opposée à la dispersion et dissipation qui estoit advenue par la crainte. Toutesfois en général une telle vertu est requise és prières, e£ nous le pouvons mesme recueillir de ce que Christ commande à chacun particulier de prier pour tout le corps et en commun, comme s'il prioit sous la personne de tous : en disant, Nostre Père, etc., Donnenous, et ce qui s'ensuit, Matth., VI, 9.

D'où procède ceste unité de langues, sinon d’un mesme Esprit ? Parquoy S. Paul au Chap. XV des Romains, v. 6, voulant bailler une règle de droitement prier tant aux Juifs qu'aux Gentils, chasse loin toutes haines couvertes, afin (dit-il) que nous glorifions Dieu tous ensemble d’un courage et d’une bouche. Et de faict, avant que Dieu puisse estre invoqué de nous comme Père, il faut que nous soyons frères, et qu’il y ait entre nous un COnsentement fraternel.

15 En ces jours-là Pierre se leva au milieu des disciples (or là estoit une compagnie de gens nommez par nom, environ six vingts!) et dit :

16 Hommes frères, il faloit que ceste Escriture fust accomplie, que le sainct Esprit avoit prédite par la bouche de David touchant Judas, qui a esté la

quide de ceux qui ont prins Jésus.

17 Car il estoit du nombre avec nous, et avoit receu sa part de ceste admi-

nisiration.

A8 (Iceluy donc à possédé un champ par le loyer? de meschanceté, et s’estant pendu ? s’est crevé par le milieu, et toutes ses entrailles ont esté espandues. 19 Ce qui a esté cognu de tous les habilans de Jérusalem : tellement que ce champ-là a esté appelé en leur propre langage Haceldama, c'est-à-dire le

champ du sang.)

20 Car il est escrit au livre des Pseaumes, Son habitation soit déserte, et qu'ilny ait nul qui y habite*, Item, Qu'un autre prene son Ÿ EveschéS.

21 Il faut donc que d’entre ces hommes qui se sont assemblez avec nous tout le temps que le Seigneur Jésus est allé et venu entre nous,

22 Commencant dés le Baptesme de Jehan, jusques au jour qu’il & eslé enlevé d'avec nous : que quelqu'un, di-je d'entr'eux soit tesmoin avec nous de sa

Résurrection.

1) Ou, environ de six vingts personnes.

5) Ps.,CIX,8. 6) Ou, administration.

2) Ou, s’est acquis un champ du loyer.

3) Ou, précipité. 4) Ps., LXIX, 95.

15 En ces jours-là Pierre se leva au | Matthias fust substitué au lieu de Judas, milieu des disciples, etc. Il faloit que | afin qu'il ne semblast avis que ce que

huh

Christ avoit une fois establi et ordonné, fust rompu ou abbatu par la desloyauté d’un homme. Il n’avoit point éleu sans cause du commencement douze principaux annonciateurs de son Evangile. Car veu qu’il dénonce qu’ils seroyent les juges des douzelignées d'Israël, (Matthieu, XIX, 28) il monstre que cela a esté fait tout exprès, afin qu'ils recueillissent en une foy les lignées d'Israël, qui estoyent esparses par tout le monde. Or depuis que les Juifs ont rejetté la grâce qui leur avoit esté offerte, il a falu que l’Israël de Dieu ait esté recueilli et amassé de toutes nations des Gentils. Ce nombre donc estoit comme un nombre sacré: que sil eust esté diminué par la meschanceté de Judas, la prédication de l'Evangile eust eu et auroit encore aujourd’'huy moins d’authorité : veu que son commencement clocheroiït, par manière de dire. Combien donc que Judas eust violé l'institution de Christ, entant qu’en luy estoit, néantmoins elle est demeurée ferme et inviolable. Le malheureux est péri, comme il en estoit digne : toutesfois l’ordre des Apostres est demeuré en son entier. Or là esicit une compagnie de gens nommez par nom. On ne sçait si par ceste forme de parler il dénote les hommes, lesquels seuls ont proprement nom: veu que les femmes portent le nom de leurs maris :

ou bien s’il prend simplement les noms pour chacune teste ou personne: comme les Hébrieux usent de ce mot, Ames. On peut aussi douter, si seulement ils ont fréquenté tous les jours ceste chambre haute, en laquelle les Apostres estoyent logez: ou s'ils y ont tousjours demeuré ensemble. Car à grand’peine ce lieu eustil peu tenir tant de gens, pour y vivre ordinairement. Et certes je trouve plus vray-semblable que S. Luc exprime yci le nombre, afin que nous sçachions que tous estoyent assemblez lors que S. Pierre feit ceste remonstrance. Dont nous pouvons conjecturer qu'ils m’estoyent pas tousjours là présens. Quant à moy, encores que je n’ose rien aflermer, {outesfois estant induit de ceste conjecture probable, j'accorde plus volontiers de ce costé, asçavoir, que toute l'Eglise fut pour lors appelée : car il estoit question

Car. I.

d’un affaire d'importance : à quoy mesme tend ce mot, que S. Pierre se leva.

16 Il faloit que ceste Escriture fust accomplie, que le sainct Esprit, etc.

Pource que $S. Pierre parle yci, les Papistes le font chef de toute l'Eglise : comme si nul ne pouvoit parler en la congrégation des fidèles, qu’il ne soit fait Pape tout incontinent. Nous confessons bien que comme il est nécessaire qu’en toutes congrégations il y en ait un qui tiene le premier lieu : aussi les Apostres ont fait cest honneur à S. Pierre. Mais que fait cela poux la Papauté ? Parquoy, les laissans Jà, considérons ce que le S. Esprit prononce par la bouche d’iceluy. D’entrée il dit qu’il faloit que l’Escriture fust accomplie, afin que nul ne fust troublé de la cheute horrible de Judas. Car cela sembloit estre mal convenable, que celuy qui avoit esté éleu et choisi par Jésus-Christ à un ministère et office tant excellent, cheust ainsi vileinement au commencement de sa course. Sainct Pierre oste un tel scandale, quand il dit que cela a esté prédit par les Escritures. D’yci est tirée une admonition fort propre pour prattiquer ordinairement, asçavoir qu'il faut porter un tel honneur aux advertissemens de lEscriture, quand elle prédit des choses à advenir, qu’ils nous servent pour appaiser

ln .

les troubles et espovantemens qui nous

survienent des choses non espérées. Car il n’y a rien qui nous efiraye plus, que quand nous-nous arrestons à nostre propre sens, et que nous-nous forgeons des achoppemens de nous-mesmes, ausquels Dieu seroit appareillé de remédier, si nous tenions pour ferme et résolu, qu'il n’y a nulle absurdité en tout ce que Dieu a préveu, ordonné, et mesme prédit, afin de nous rendre plus fermes et constans.

Et toutesfois Judas n’a point esté excusable, pourtant si ce qui luy est advenu, avoit esté prédit : veu que ce qu'il s'est révolté, n’a point esté par l'impulsion de la prophétie, ains par la malice obstinée de son cœur. Or le propos de S: Pierre contient deux membres. Car en premier lieu, il oste le scandale que les esprits fidèles pouvoyent concevoir de la ruine de Judas : mesme qui plus est, il recueille une exhortation de cela, que les autres

Cuar. I.

apprenent à craindre Dieu. Et puis il remonstre qu'il restoit qu’un autre fust mis en la place de Judas. Il prouve lun et l'autre par tesmoignage de lEscriture.

Que le sainct Esprit avoit prédite, etc.

Telles facons de parler donnent plus grande authorité aux Escritures, quand nous oyons que David et tous les Prophètes n’ont parlé que par la conduite et gouvernement du S. Esprit: en sorte qu'ils ne sont point autheurs des prophéties, mais le sainct Esprit qui s’est servi de leur langue comme d'un instrument.

Comment ainsi soit donc que nous soyons si hébétez que nous ne portons pas tel honneur aux Escritures qu’il appartient, il faut diligemment noter ces formes de parler, et nous accoustumer aussi à icelles: afin que nous réduisions souvent en mémoire l’authorité de Dieu pour confermer nostre foy.

17 Car il estoit du nombre avec nous, et avoit receu sa part, etc. H dit qu’il estoit du nombre des douze, pour monstrer qu'il faloit que ce lieu vuide fust rempli, afin que le nombre demeurast entier. Ce qui s'ensuit tend à un mesme but, asçavoir qu’il avoit obtenu une portion de l’administration. Car il s’ensuit de cela, que le corps eust esté aucunement imparfait, si ceste partie eust défailli. C’estoit voirement une chose espovantable, que celuy lequel Christ avoit eslevé en si haut degré d'honneur, ait esté précipité en si horrible ruine. Laquelle circonstance aggrave l’énormité du crime, et admoneste aussi les autres qu’ils avisent à eux, et qu’ils craignent. Et ne faut point douter que ce n'ait esté une chose fort griefve aux disciples, d’ouir faire mention de luy. Maïs sainct Pierre récite expresséement l’excellence de cest office, afin qu'ils soyent plus songneux et attentifs à chercher le remède.

18 Iceluy donc a possédé un champ par le loyer, etc. Je trouve vray-semblable que sainct Luc à entrelacé ceste narration de la fin de Judas : et pour céste cause j'ay enfermé tout ceci par parenthèse, afin de le séparer d'avec le propos de sainct Pierre. Car quel besoin estoitil de réciter aux disciples une chose qui leur estoit toute notoire? D’avantage,

SUR LES ACTES

k45 c’eust esté une chose absurde de parler ainsi à eux : que le champ qui avoit esté acheté du salaire de trahison, est nommé par les Juifs en leur langage, Haceldéma, Car quant à ce qu’aucuns respondent, que c’est à gens Galiléens ausquels sainct Pierre addresse son propos, qui avoyent un langage séparé des Juifs : c’est une raison frivole. Vray est qu’il y avoit quelque différence en la prononciation : mais c’estoit en telle sorte qu’ils s’entendoyent familièrement l’un l’autre : comme les Parisiens et ceux de Rouen. D’avantage, comment conviendroit le mot de Jérusalem, veu que c’estoit là mesme où sainct Pierre tenoit ce propos? À quel propos aussi eust-il exposé en Grec entre les Hébrieux un mot de leur langue vulgaire?

Afin donc que les paroles deS. Pierre ne fussent obscures aux lecteurs pour l’ignorance de l’histoire, sainct Luc a entrelacé en sa personne ceste sentence de la fin et mort de Judas. 4 possédé. La signification de ce mot se peut prendre en deux sortes. Mais selon mon jugement, il signifie yei Posséder, plustost qu'Acquérir.

Toutesfois pource que cela ne fait pas beaucoup en quelle sorte nous le prenions, je le laisse en la liberté d’un chacun. Or il parle ainsi, non pas que Judas ait jouy du champ, ou que luy-mesme ait acheté le champ, lequel a esté acheté après sa mort : mais sainct Luc a voulu dire, que la sépulture avec une perpétuelle marque d’ignominie luy a esté le salaire de sa trahison et meschanceté. Car il n’a pas tant vendu Jésus-Christ, que son Apostolat trente deniers. Il n’a point jouy de largent : seulement il a retenu le champ. Au demeurant, il est advenu par une singulière providence de Dieu, que le nom vulgaire du champ a esté une marque d’infamie publique aux Sacrificateurs, qui avoyent acheté le sang innocent d’un traistre. Il dit que les Hébrieux l’ont ainsi appelé en leur langage, pource qu’il estoit Grec de nation. Et il appelle langage Hébraïque, tel qu’en usoyent les Juifs depuis la captivité de Babylone, c’est asçavoir, meslé de la Syriaque et Chaldaïque.

20 Car il est escrit au livre des Pseaumes, Son habitation soit déserte, etc. Ï oste tout le scandale qui pou-

LG

voit advenir de la réjection de Judas : et ce par l'Escriture. Toutesfois il pourroit sembler que ce passage est tiré par les cheveux, comme l’on dit. Car premièrement, David prie que ceci adviene nonseulement à un homme, mais à ses ennemis, en nombre pluriel. Secondement, il semble que S. Pierre tire mal à propos à Judas ce qui a esté dit des ennemis de David. Je respon, que David parle là tellement de soy, qu’il descrit la condition du règne de Jésus-Christ. Ce Pseaume (di-je) contient l’image commune de toute l'Eglise, qui est le corps du Fils de Dieu.

Parquoy il a falu que les choses qui sont là escrites, ayent esté accomplies. Sur cela, si on veut objecter que ce qui à es- té dit contre les ennemis de David, ne compète point à Judas : la réplique est, que cela mesme fait qu’il compète plustost à Judas, pource que David ne regarde point seulement à SOy comme estant séparé du corps de PEglise, mais plustost comme un membre de Christ :

et qui plus est, représentant son image, il se met en avant au nom diceluy. Quiconques donc sçaura que ceste condition a esté spécialement imposée à David, qu’il fust figure de Christ, ne s’esbahira point que ce qui à esté figuré en David soit appliqué à Christ. Pour ceste cause, comprenant toute l'Eglise, il commence par le chef, et descrit sur tout ce que Christ devoit souffrir par la bande des meschans. Car nous sçavons par la doctrine de sainet Paul, que tous les maux que les fidèles endurent, sont parties des afflictions de Christ, et appartienent à V'accomplissement d’icelles?. [est certain que David a gardé ceste conjonction et ordre, ou plustost l’Esprit de Dieu, lequel par la bouche de David à voulu enseigner toute l'Eglise. Or ce qui a esté généralement dit des persécuteurs de Christ, est rejetté à bon droict sur le port’enseigne : duquel, tout ainsi que l’impiété et meschanceté horrible est éminente, aussi la punition doit estre évidente et mémorable. Or si derechef on objecte qu’en ce Pseaume il n’y a que des imprécations, et non point des Prophéties : et

Cuar. I.

sainct Pierre tire de cela, qu’il a falu que ceci ait esté fait : la solution est facile : car David n’a point esté incité d’une perverse et vicieuse affection de la chair à désirer vengence, mais il a eu le sainct Esprit pour guide et conducteur. Tout ce donc qu’il à prié par le mouvement du sainct Esprit, vaut autant que prophéties :

car le S. Esprit ne requiert rien sinon ce que Dieu à délibéré en soy-mesme d'accomplir, et qu’il nous veut aussi promettre. Or comme ainsi soit que S. Pierre allègue deux divers tesmoignages des Pseaumes, le premier tend là, Que Judas avec son nom et sa famille devoit estre exterminé, afin que la place fust vuide :

le second qui est tiré du Pseaume CIX, regarde à ce qu’il faloit qu’un autre fust mis en sa place pour exercer son ministère. Vray est qu’il semble que ce soyent deux choses répugnantes, de dire que lhabitation soit déserte, et cependant qu’il y ait quelqu'un qui succède. Mais pource qu’au premier passage le S. Esprit prononce seulement que les adversaires de PEglise seront exterminez, afin qu’ils laissent la place vuide et sans habitant quant à eux, cela n’empesche point qu'un autre ne soit puis après prins d’ailleurs pour succéder et occuper la place déserte. Et mesmement par ceci est augmentée là punition, que l’honneur est transféré à un autre, après qu’il a esté osté à celuy qui en estoit indigne. Qu'un autre prene son Evesché. Le mot hébrieu Pecudah, n’a peu estre plus proprement translaté.

Car il signifie une charge et administration, là où il faut veiller et avoir l’œil dessus. Ce qu’aussi signifie le mot d'Evesché :

car Ceux qui exposent, Qu’un autre prene sa femme, sont réfutez mesme par la déduction du texte. Car il est dit de la femme au verset suvvant, qu’elle soit faite vefve. Après donc avoir prié que le meschant soit osté de ce monde, il adjouste quant et quant, qu’il soit despouillé de tout honneur : et non-seulement cela, mais qu'un autre luy succède : ce qui redouble la punition, comme j’ay dit. Cependant il note obliquement que le traistre et meschant duquel il parle, ne sera

que pourtant c’est improprement que | point quelqu'un de petite estoffe, mais

4) Col., I, 2#.

Car, I.

qui aura dignité, de laquelle toutesfois il décherra et sera privé. Au surplus, il nous faut apprendre de ce passage, que les meschans ne demeureront point impunis de ce qu’ils auront persécuté l'Eglise. Car une telle malheureuse issue leur est préparée à tous.

21 Il faut donc que d’entre ces hommes qui sont assemblez avec nous, etc.

Il pourroit sembler de prime face, que césté conséquence et conclusion de S.

Pierre est cherchée de bien loin. Car si David a dit que l’administration de Judas devoit estre donnée à un autre, il ne s’en suit pas pourtant que les disciples deussent élire un successeur. Mais pource qu'ils Sçavoyent que la charge leur estoit enjointe de dresser l’ordre de lEglise, aussi tost qu'il a monstré qu'il plaisoit au Seigneur que cela fust fait, de là il infère à bon droict que les disciples de- . voyent mettre la chose en exécution. Car puis que Dieu se veut servir de nous pour maintenir le gouvernement de son Eglise, aussi tost que nous sommes faits certains de son vouloir, nous ne devons tarder à exécuter diligemment, tout Ce que requiert le devoir de nostre ministère. Or il n’y avoit point de doute quel estoit en ceci le devoir de l'Eglise. Comme quand nous Oyons que ceux qui ayans Charge en l'Eglise ne font pas leur devoir, et sont en mauvais exemplé, doyvent estre déposez de leur office, et qu’on doit mettre d’autres en leur place : PEglise doit prendre ceste charge. Parquoy, c’estoit une chose superflue de mettre en question ce qui estoit sans doute. Souvenons-nous donc de tousjours penser quel est nostre devoir, afin que nous soyons prests à rendre obéissance au Seigneur. Or pource qu'il parle d’élire un Apostre, il remons-tre qu’il faut qu’il soit fait tesmoin de la Résurrection : signifiant par cela, que l'office d’Apostre ne peut estre sans annoncer l'Evangile. Dont il appert aussi combien sont ridicules les Evesques de la Papauté, lesquels combien qu’ils ne soyent que masques et comme idoles muettes, toutesfois se glorifient et vantent qu'ils sont successeurs des Apostres.

Mais qu'ont-ils de semblable? Je confesse bien que S. Pierre requiert yci un tes-

SUR LES ACTES

moin qui ait veu les choses, tel que S.

Jehan se dit, quand il dit, Celuy qui Pa veu en rend tesmoignage, Jehan, XIX, 35 : Car C’estoit un poinct bien requis pour confermer la certitude de la chose.

Mais cependant S. Pierre s’astraint et ses compagnons aussi à la nécessité d’enscigner, quand il les fait annonciateurs de la Résurrection de Christ. Il nomme {a Résurrection non pas qu’il fale seulement rendre tesmoignage d’icelle : mais pource que premièrement la prédication de la mort est comprise sous icelle, puis après pource que nous avons en icelle la fin et laccomplissement de nostre rédemption.

D’avantage, elle contient en soy le gouvernement céleste de Christ, et la puissance de l'Esprit laquelle il desploye à garder les siens, à establir justice et droiture, et à remettre un bon ordre :

puis à abolir la tyrannie du péché, et exterminer tous les ennemis de l'Eglise.

Sçachons donc que le mot de la Résurrection, ne tend point à exclure les choses qui sont nécessairement conjointes quant et quant. Cependant notons que S. :

Luc fait mention principalement de la Résurrection du Fils de Dieu, comme du principal article de l'Evangile : comme aussi S. Paul enseigne au chapitre XV de la première aux Cor. Mais ascavoir-mon si les Apostres ont esté seuls tesmoins de la résurrection ? Cela na-il pas esté commun aux autres disciples? Car ül semble avis que S. Pierre attribue cest office seulement aux Apostres. Je respon qu'un tel titre leur est attribué, pource qu’ils estoyent spécialement appelez à cela, et avec ce obtenoyent le premier lieu

en la charge de ceste ambassade. Ils n’estoyent donc pas seuls mais bien les prin-

cipaux. Tout le temps que le Seigneur, etc. Il prend le commencement de ce temps, depuis que le Seigneur Jésus commença à se manifester au monde. Ce qu’il faut diligemment noter, comme j'ay remonstré ci-dessus. Car il avoit presque trente ans, qu’il se tenoit caché se portant comme un homme privé, Car il n’a point voulu estre cognu sinon entant qu’il estoit expédient pour nostre salut.

Quand donc le temps fut de mettre en exécution son office qui luy estoit enjoint

par son Père, alors il s'est monstré com-

Cuar. I.

veu que luy-mesme en la cognoissance

me un homme nouveau, et quasi nouvel- | qu’il a voulu donner de sa personne, s’est

lement nay. Que ceci nous serve pour brider nostre curiosité : comme un chacun peut bien appercevoir combien il y peut servir. Certes toute la vie de Christ a peu estre un miroir admirable d’une perfection plus qu’entière : et toutesfois il a voulu que la plus grande partie de sa vie ait esté incognue et Comme ensevelie, afin qu’il nous reteinst en la considéra:

tion et estude des choses qui estoyent les plus nécessaires et dignes d’estre cognues. Qui est donc celuy qui. osera maintenantextravaguer horsJésus-Christ,

accommodé à l’édification de la foy des fidèles? 4Uler et venir, les Hébrieux le prenent pour fréquenter entre les hommes, et avoir une commune conversation de biens avec eux. Et en ce sens les habitans de la ville sont dits entrans et sortans par les portes. Ainsi en S. Jehan, chapitre X, v. 9, Si aucun entre par moy, il entrera et sortira, et trouvera pasture.

Combien qu’au livre 2 des Chroniques t il semble qu’il soit prins pour une marque de superintendance et gouvernement.

1) Chap. I, v. 10.

23 Lors ils en présentèrent deux, asçavoir Joseph, appelé Barsabas, qui estoit

surnommé juste, et Matthias.

24 Et en priant, dirent, Toy Seigneur, qui cognois les cœurs de tous, mons-

tre lequel de ces deux tu as éleu,

25 Afin qu'il prene son sort de ce ministère et office d’Apostolat, duquel Judas s'est destourné pour s'en aller en son lieu.

26 Adonc is baillèrent les sorts’ d'iceux, et le sort cheut sur Matthias, qui d'un commun accord fut mis au nombre des onze Apostres.

4) Ou, jettérent le sort.

23 Lors ils en présentèrent deux, asçavoir Joseph, appelé, etc. 1] n’en faloit qu'un pour estre substitué en la place de Judas : et nonobstant ils en présentent deux. On peut demander, pourquoy ils ne se sont contentez d’un. Est-ce pource qu’ils fussent tellement égaux, que les Apostres n’eussent peu discerner lequel des deux estoit le plus suflisant? Or ceste raison n’eust point esté vallable à la vérité, pour soumettre le jugement au hazard du sort. Et il semble aussi que Joseph fust en plus grande réputation.

Est-ce pource qu'entre les Apostres il y eust des affections diverses, et qu’ils fussent divisez? Certes il n’est nullement probable : et mesme ne convient point bien à l'excellent tesmoignage de Paccord et union que S. Luc a rendu d’eux il n°y a guères. Brief, c’eust esté une chose absurde, que l'élection d’un Apostre eust eu ceste tache, et fust comme polluée par une telle dissention. Mais plustost le sort y est entrevenu afin qu’on sceust et qu'il fust notoire qu’il n’avoit point Lant

esté éleu par les voix des hommes, que créé par un jugement de Dieu mesme.

Car les Apostres différoyent en ceci des autres Pasteurs, que les Pasteurs estoyent simplement éleus de PEglise : et quant aux Apostres, il faloit qu’ils fussent expresséement et spécialement appelez de Dieu. Pour ceste raison sainct Paul en la préface des Galatiens, chap. I, v. 1, proteste qu’il a esté fait Apostre, non point par les hommes, ni par homme. Parquoy tout ainsi que cest office avoit une particulière dignité : aussi en l’élection de Matthias il estoit raisonnable que le souverain jugement fust laissé à Dieu, combien que les hommes feissent leur office. Christ avoit éleu les autres, et ordonnez par sa propre voix. Si Matthias eust esté mis en leur rang et ordre seulement par l'élection des hommes, il n’eust point eu si grande authorité. Ceste modération a esté mise entre-deux, que les disciples offrissent à Dieu ceux qu’ils avoyent entre eux les plus excellens : et Dieu de son costé choisiroit pour soy

Cuar. E,

celuy qu’il sçauroit estre le plus propre.

En ceste sorte Dieu prononce par l’événement du sort qu’il tient pour agréable, et ratifie l’Apostolat de Matthias. Mais il semble bien que les Apostres font follement et tout au rebours, de commettre une chose de si grande importance, à un sort hazardeux. Car quelle certitude pouvoit-on recueillir de cela? Je respon qu’ils n’ont point eu leur recours au sort que par Pinstinct ou mouvement du $.

Esprit. Car combien que $S. Luc n’exprime ouvertement ceci, toutesfois pource qu’il ne veut pas condamner les disciples de folle témérité, ains plustost récite une élection légitime, approuvée et ratifiée de Dieu, je conclu par cela que le S. Esprit les a guidez pour suyvre ce chemin-là : comme aussi il est hors de toute doute, que tout ce qu'ils ont yci fait, ils l’ont fait par le conseil du S.

Esprit. Car pourquoy ne prient-ils que Dieu élise celuy qu’il voudra de toute ceste multitude ? Pourquoy restraignentils le jugement de Dieu à deux hommes ?

N'est-ce pas oster à Dieu sa liberté quand ils l’attachent à leurs voix et (par manière de dire) l’assujettissent? Mais quiconque voudra considérer le faict paisiblement et sans affection de débatre, cognoistra clairement par l'intention de S. Luc, que les Apostres n'ont rien entreprins qu'ils ne sceussent bien estre de leur office, et leur estre enjoint de par le Seigneur. Quant aux contentieux, laissons-les là.

94 El en priant, dirent, Toy Seigneur, qui cognois les cœurs de tous, etc. I1 y a de mot à mot, Et après avoir prié, dirent. Mais il n’y a nulle obscurité au sens : car il à voulu seulement dire, qu'ils ont prié à la manière qui s'ensuit.

Toutesfois il ne récite pas tous les mots de leur oraison : il s’est contenté de monstrer la somme en peu de paroles.

Comme ainsi soit donc que tous deux fussent de bonne et saincte vie, et fussent excellens en d’autres vertus : toutesfois pource que la pureté du cœur obtient le premier lieu, et que Dieu la cognoist, et en est juge : les Apostres prient qu’il produise en lumière ce qui estoit caché aux hommes. Voylà quelle prière nous

* SUR LES ACTES

devons faire aussi aujourd’huy quand on veut élire des Pasteurs et Ministres. Car combien qu’il n’en fale point ordonner deux pour un, néantmoins pource que nous pouvons estre facilement trompez, et que cela procède de Dieu, de pouvoir discerner les esprits : nous devons tousjours prier Dieu qu’il nous monstre lesquels il veut avoir pour ministres, afin qu’il gouverne nos conseils. Aussi on peut recueillir de ceci, combien desgard on doit avoir à lintégrité des personnes, quand il est question d’élire des ministres, sans laquelle, et le sçavoir, et l’éloquence, et toute l'excellence qu’on pourroit imaginer, s’en vont en fumée.

25 De ce ministère et office d’Aposto lat. Pource que ce mot Ministère estoit contemptible, il a adjousté, Apostolat, auquel il y à plus de dignité. Toutesfois le sens sera plus clair si nous l’exposons ministère d'Apostolat : car ces façons de parler, suyvant la figure nommée Hypallage, se trouvent souvent és sainctes Escritures. Tant y a qu’il est certain que sainct Luc à voulu conjoindre avec la charge l'excellence de l'office, pour luy acquérir tant plus de révérence et authorité, et toutesfois quant et quant admonester que les Apostres estoyent appelez à une charge pénible.

26 Adonc ils baillèrent les sorts d'iceux : et le sort cheut, etc. Il n’est pas besoin de faire yci longue dispute des sorts. Ceux qui pensent qu’il ne soit nullement licite de jetter sort, en partie faillent par ignorance, en partie aussi ils n’entendent pas que signifie ce mot de Sort. Il n’y a rien que les hommes ne corrompent par leur vanité et audace. Par cela est advenu qu’ils ont converti les sorts en abus et superstition. Car la devination qui se fait par les sorts est du tout diabolique. Mais quand les Magistrats divisent entr’eux les gouvernemens et administrations par sorts, et les frères leurs héritages, c’est une chose licite.

Comme Salomon en rend tesmoignage ouvertement, quand il dit que Dieu gouverne les événemens des sorts, Proverb., XVI, 33. On jette le sort au giron, dit-il, mais tout son jugement est de par le Seigneur. Or si en ceci les hommes y

meslent des abus, il ne s’ensuit pas pourtant que la manière de faire en soit vicieuse,non plus que la vraye Astrologie n’est pas à condamner pour la vanité et folle curiosité des Chaldéens. Les Chaldéens voulans couvrir leur perverse curiosité de ce nom d’Astrologie, diffament une science qui est grandement utile, et digne de grande louange. Les devins et sorciers en font autant : mais c’est à nous de discerner entre l'usage légitime et la corruption. Au reste, sainct Luc dit qu’ils baillèrent les sorts, c’est asçavoir pour les jetter au giron, ou dedans quelque vaisseau, et les tirer puis après. Il nous faut aussi noter que ce mot de Sort, est prins yei en diverses sortes. Car quand il disoit en premier lieu, que Judas avoit obtenu son sort de ce ministère, il entendoit selon l'usage commun de l’Escriture, que le Seigneur luy avoit donné part en ce ministère. Puis après, il parle du sort proprement et sans figure. Toutesfois il est vray-semblable que sainct Pierre, d'autant que ce mot Goral, selon les Hébrieux, est commun à toutes les deux choses, a voulu faire allusion à ce qu'ils devoyent faire : et que sainet Luc aussi a regardé à cela mesme, Et le soré cheut sur Matthias, elc. Ainsi il est advenu contre lespérance de tous. Car on peut recueillir de ce qui à esté dit cidessus, que Joseph esioit préféré à Mat-

Cnar. IL.

thias. Car avec ce que sainct Luc luy avoit donné le premier lieu, les deux surnoms desquels il estoit appelé, monstrent qu’il estoit en bien grande réputation. Il a esté nommé Barsabas, c’est-à-dire fils de jurement ou de repos, à cause de ce qu’on voyoit par expérience en sa personne, comme s’il eust esté un miroir ou de loyauté et innocence, ou d’un esprit paisible et modeste. L’autre surnom dénotoit une preud’hommie excellente. Il estoit donc le premier selon le jugement des hommes : mais Dieu a préféré Matthias. Dont nous sommes admonestez que nous ne nous devons glorifier si l'opinion et estimation des hommes nous porte jusques au ciel, et si nous sommes réputez fort excellens par leurs voix. :

mais plustost il nous faut donner ordre que Dieu nous estime et approuve : lequel est seul juge compétent, et par la sentence duquel nous demeurons debout ou trébuschons. Au reste, on peut aussi appercevoir souvent, que Dieu laisse ceux qui sont plus haut éminens devant le regard des hommes, afin d’abbatre tout l’orgueil de la chair. En adjoustant que d’un commun accord il à esté mis au nombre des onze Apostres, c’est pour oster tout mauvais souspeçon de témérité du ject de sort : car l'Eglise a receu de bon cœur comme estant éleu de Dieu, celuy sur lequel ie sort estoit cheu.

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