CHAPITRE IT
À El quand le jour de la Pentecoste fut venu, is estoyent tous d’un commun
accord en un mesme lieu.
à Lors soudainement se feit un son du ciel, comme d'un vent qui AAA en véhémence, lequel remplit toute la maison où ils estoyent assis. 3 El leur apparurent des langues départies, comme de feu, et se posa! sur
ün chacun d'eux.
£ Et tous furent remplis du sainct Esprit, et commencèrent à parler estranges langues, ainsi que l'Esprit leur donnoit à parler.
1) Ou, posèrent.
À Et quand le jour de la Pentecoste fut venu, ils estoyent, etc. S. Luc rend derechef tesmoignage de leur persévérance, quand il dit que tous ont demeuré en un mesme lieu jusques au temps qui leur avoit esté préfix. À cela mesme tend
aussi ce qui est dit, que tous estoyent d’un accord. Au surplus, nous avons touché ci-dessus, pourquoy le Seigneur a différé l’advénement du S. Esprit un mois et demi. Mais on demande pourquoy il l’a envoyé plustost ce jour-là qu'un
Crar. Il.
autre. De moy, je ne veux réfuter ceste similitude de S. Augustin, que comme la Loy a esté donnée au peuple ancien le cinquantième jour après Pasque, estanti escrite de la main de Dieu en tables de pierre : aussi ie S. Esprit (duquel l'office est d’escrire la Loy en nos Cœurs) à accompli ce qui avoit esté figuré en la publication de la Loy en cinquante jours aussi après la résurrection de Christ, qui est nostre vraye Pasque, 4 Cor., V, 7. Mais quant à ce qu’il insiste sur ceste subtilité, et la propose comme nécessaire, au livre des questions sur Exode, et en la 2xe épistre à Januarius, je désireroye qu'en cela il fust plus sobre et modeste. Toutesfois que son opinion luy demeure en liberté. Cependant je me tien à ce qui est plus ferme et solide, asçavoir que ce miracle a esté fait en Jérusalem un jour de feste, auquel grand nombre de gens avoyent accoustumé de $’assembler : afin que le miracle fust plus cognu. Et de faict, il a esté espars jusques aux derniers bouts du monde par ceste occasion : comme nous verrons tantost après. Pour ceste mesme raison, Christ est souvent monté en Jérusalem aux jours de feste, afin que plus de gens eussent cognoissance des verius et miracles qu’il faisoit : et aussi afin que sa doctrine rapportast plus grand fruit, pource qu’il y avoit plus de gens assemblez, Jeh., II, V, VII, X, XII En ceste sorte, S: Luc récitera aussi que S. Paul se hasta, afin qu’il veinst en Jérusalem avant le jour de la Pentecoste : et non point cela par superstition quelconque, mais pour l’assemblée qui estoit plus grande, afin que sa doctrine proufitast à plus de gens, Parquoy, en l'élection du jour Dieu a eu esgard à l'utilité de ce miracle :
premièrement, afin qu'il fust mieux divulgué en Jérusalem : d'autant que les Juifs estoyent lors plus attentifs à considérer les œuvres de Dieu : secondement, afin que la renommée d’iceluy parveinst jusqu'aux régions lointaines. Or ils lappeloyent le cinquantième jour, faisans supputation depuis les prémices,
a Lors soudainement se feil un son du, etc. Il faloit que ce fust un don vi-
SUR LES ACTES
sible, afin que les disciples fussent plus vivement resveillez par un sentiment corporel. Car selon que nous sommes lasches et paresseux à estimer les dons de Dieu, sinon qu'auparavant il resveille tous nos sens, Sa vertu nous eschappera et escoulera sans la cognoistre. Ceci donc leur a esté une préparation, afin qu’ils cognussent mieux, que l'Esprit que Christ leur avoit promis, n’estoit pas loin alors, combien que cela n’a point esté fait tant pour eux que pour nous : Comme en ce que langues découppées et de feu sont apparues, Dieu a regardé plustost à nous et à toute l'Eglise, qu’à eux. Car Dieu leur pouvoit bien donner la faculté et puissance nécessaire pour publier l’Evangile, sans y adjouster aucun signe. Ils eussent bien sceu qu'ils n’eussent point esté si soudainement changez par cas fortuit, ne par leur propre industrie.
Mais les signes qui sont yci récitez, devoyent proufiter à tous siècles : comme nous sentons aujourd'huy qu'ils nous proufitent. Au surplus, il nous faut observer en brief, l’analogie ou convenance des signes, avec ce qu'ils signifioyent.
La véhémence du souffle du vent tendoit à leur donner crainte. Car nous ne sommes jamais bien disposez à recevoir la grâce de Dieu, si la vaine asseurance de la chair n’est dontée. Car tout ainsi que l'accès nous est ouvért par foy pour aller à luy : aussi la crainte et humilité fait que la porte luy est ouverte pour venir à nous, Il n’ha rien à faire avec gens orgueilleux et nonchalans, et qui se plaisent en eux-mesmes. C’est une chose toute commune que par le souffle VEsprit est dénoté. Car Christ voulant donner le S. Esprit à ses Apostres, souffla sur eux ! : et en la vision d’'Ezéchiel?, il y eut du tourbillon et du vent. Et qui plus est, le mot d’'Esprit est pris d’ailleurs et par similitude, veu qu’il signifie souffle, Car d'autant que ceste personne de la divine essence qui est appelée Esprit, est de soy incompréhensible, l’Escriture emprunte ce nom de souflle, pource que c’est la vertu de Dieu, laquelle il espand sur toutes créatures comme en soufflant.
L'apparerce des langues est restrainte à 4) Jean, XX, 22. 3) Exéch., I. 4.
L52 la circonstance spéciale de ce qui estoit lors à faire. Car tout ainsi que la figure de la colombe qui descendit sur Christ !, avoit une signification propre à la nature et office de Christ : aussi Dieu à yci choisi un signe qui fust convenable à la chose figurée, pour monstrer lefficace du S. Esprit és Apostres, telle qu’elle s’est ensuyvie puis après. La diversité des langues estoit comme un empeschement, que l'Evangile n’eust son estendue plus loin. Ainsi, si ces héraux et ambassadeurs n’eussent sceu qu'une langue, tous eussent pensé que Christ eust esté enclos en un coin du monde, asçavoir en Judée.
Mais Dieu a trouvé un chemin pour le faire sortir, quand il a donné aux Apostres des langues départies, afin qu’ils espandissent par tous les peuples ce qui leur avoit esté enseigné. En quoy reluitune merveilleuse bonté de Dieu, d'autant que la punition de l’arrogance humaine a esté convertie en matière de bénédiction. Car dont est venue la diversité des langages?, sinon afin que les meschans et pervers conseils des hommes fussent dissipez?
Maintenant Dieu fait parler divers langages aux Apostres, afin qu’il réduise en une unité bien-heureuse les hommes qui estoyent espars çà et là. Ces langues départies ont fait, que tous parlent la langue de Chanaan : comme Isaïe avoit prédits. Car quelque langue que les hommes parlent, toutesfois tous invoquent un mesme Père aux cieux d’une mesme bouche, et d’un mesme esprit*. J’ay dit que cela a esté fait pour l’amour de nous, non-seulement pource que le fruit nous en revient, mais aussi pource que nous cognoissons que l'Evangile n’est point parvenu jusques à nous par cas fortuit, ains par la volonté et ordonnance de Dieu, qui a envoyé des langues départies aux Apostres, afin qu'il n’y eust nation qui ne fust participante de la doctrine qui leur avoit esté commise. En quoy est approuvée la vocation des Gentils :
d'avantage, authorité est donnée à la doctrine des Apostres, d’autant que nous sçavons qu’elle n’a pas esté forgée par les hommes, veu que nous oyons yci que le sainct Esprit a habité en leurs langues.
1) Jean, 1,32. 9) Gen., XI,7. 3) Is., XIX, 18,
Car. II.
Il reste maintenant de monstrer que signifie le Jeu. Il ne nous faut point douter que ce n’ait esté un signe de l’efficace qui devoit estre monstrée en la voix des Apostres. Autrement, quant leur son eust retenti jusques aux derniers bouts du monde, qu’eussent-ils fait sinon battre l'air en vain? Le Seigneur donc démonstre que leur voix seroit de feu pour embraser les cœurs des hommes, et pour purger et renouveler tout, en bruslant et consumant la vanité du monde. Autrement les Apostres n’eussent jamais esté si hardis d'entreprendre une charge si difficile, si le Seigneur ne les eust rendus certains de la vertu de leur prédication.
Par ce moyen est advenu que la doctrine des Apostres n’a point seulement résonné en l'air, mais est entrée jusques aux esprits des hommes, et les a remplis d’une ardeur et feu céleste. Et ce n’est point seulement en la bouche des Apostres que ceste vertu s’est démonstrée, ains est démonstrée tous les jours. Mais tant plus nous faut-il bien prendre garde, que cependant que le feu est allumé nous ne soyons comme le chaume. Au reste, le Seigneur a donné son $. Esprit à ses disciples une fois sous une espèce visible, afin que nous soyons asseurez que sa grâce invisible et occulte ne défaudra jamais à son Eglise. Ë
3 Et se posa sur un chacun d'eux.
Pource qu’il change de nombre tout à coup, on est en doute s’il parle du feu. Il avoit dit que langues estoyent apparues comme de feu: il s'ensuit tout incontinent, Et se posa sur eux. Toutesfois quant à moy je rapporte ceci au S- Esprit. Car les Hébrieux ont accoustumé d'exprimer au second membre le nom qui doit estre conjoint avec le verbe, et lequel ils avoyent omis au premier membre. Comme nous en avons yci un exemple : Z{ se posa sur un chacun d'eux et tous furent remplis du S. Esprit. Et nous sçavons que combien que Sainct Luc ait escrit en langue Grecque, toutesfois il est plein de phrases Hébraïques. Au reste, quant à ce qu’il appelle yei les Langues, du nom du sainct Esprit, cela est du commun usage de la saincte Escriture. Car Jehan Baptiste ap-
4) Rom., XV, 6.
Car. II.
pelle la colombe aussi de ceste sorte, Jeh., I, 32 : pource que le Seigneur vouloit par ce signe rendre tesmoignage de la présence de son Esprit. Si c’estoit un signe nud, ce seroit folie de lappeler ainsi :
mais puis que la vérité est conjointe, le nom d’icelle est proprement attribué au signe, lequel la présente à nos sens, pour nous en faire participans.
4 Et tous furent remplis du sainct Esprit. Ceste plénitude du S. Esprit, laquelle il dit leur avoir esté donnée à chacun, n’exprime point que la mesure des dons ait esté égale en un chacun d’eux :
mais telle excellence qu’il estoit requis pour exécuter une si haute commission.
Puis il adjouste qu'ils commencèrent à parler estranges langages, admonestant que l’effect s’en est ensuyvi quant et quant, et aussi à quel usage il faloit appliquer les langues. Au reste, pource que S. Luc adjoustera tantost après, que les estrangers de diverses régions se sont esbahis, de ce qu’un chacun oyoit les Apostres parler leur langage, aucuns ont estimé vray-semblable qu’ils n’ont point parlé divers langages : mais qu’un chacun a tellement entendu ce qui avoit esté prononcé en une langue, comme s'ils eussent ouy leur langage naturel. Ils pensent donc qu'un mesme son de voix a esté distribué en diverses sortes entre les auditeurs. Ils ont une autre conjecture, que S. Pierre a fait un sermon à plusieurs qui estoyent assemblez de diverses nations, qui ne pouvoyent entepdre sa parole, sinon que la voix parveinst autre à leurs aureilles, qu’elle n’avoit esté prononcée de la bouche d’iceluy. Mais il nous faut noter en premier lieu, que les disciples ont parlé à la vérité divers langages et estranges : autrement le miracle n’eust point esté en eux, mais és auditeurs. Par ce moyen la similitude
SUR LES ACTES
eust pas esté tant donné qu'aux autres.
Nous oyons aussi comment S. Paul rend grâces à Dieu, de ce qu'il parle divers langages, 4 Cor., XIV, 18. Il est certain qu'il s’attribue l'intelligence et usage d’iceux. Or il n’avoit point acquis ceste faculté par son estude ou industrie : mais cela luy estoit donné du $S. Esprit. Au mesme passage il afferme que c’est un don spécial, qui n’est point conféré à tous. Je pense qu'on peut cognoistre clairement par ces choses, que les Apostres ont receu diversité et intelligence des langues, tellement qu’ils parloyent Grec aux Grecs, Latin aux Italiens : et qu'ils avoyent une vraye communication avec les auditeurs. Toutesfois asçavoirmon s’il Y à eu aussi un second miracle, que les Egyptiens et Elamites ayent entendu S. Pierre parlant langage Chaldaïque, comme si diverses voix Ssortissent de sa bouche, je le laisse en la liberté d’un chacun. Car il y a des conjectures qui mènent à cela : et toutesfois elles ne sont pas si fermes, qu’on ne les puisse bien réfuter. Car il se peut faire qu’ils ayent parlé divers langages selon les hommes qu’ils rencontroyent, et que l’occasion se présentoit : et mesme que d’entr’eux l’un ait usé d’une langue, lautre d’une autre. Le miracle donc estoit tout évident, quand les auditeurs oyoyent que les disciples parloyent promptement divers langages. Quant au sermon des.
Pierre, il s’est peu faire qu’il ait esté entendu de la plus grand’part, de quelque nation qu’ils fussent : car il est vraysemblable que beaucoup de ceux qui estoyent venus en Jérusalem sçavoyent la langue Chaldaïque. D’avantage, il n’y aura nul inconvénient, si nous disons qu'il a aussi parlé en d’autres langages.
Toutesfois je ne veux grandement débatre de ceci, moyennant qu’on tiene sans
de laquelle il a fait mention ci-dessus, | doute que les Apostres ont vrayement eust esté fausse : et le S. Esprit ne leur } changé de langage.
5 Or y avoit-il des Juifs séjournans en Jérusalem, hommes craignans Dieu,
de toute nation qui est sous le ciel.
6 Après donc que le bruit en fut fait, une multitude veint ensemble, laquelle fut esmeue, pourtant qu'un chacun les oyoit parler son propre lan-
gage.
Cuar. IL.
7 Dont ils estoyent tous estonnez, et s’esmerveilloyent, disans l'un à l'autre, Voyci, tous ceux-ci qui parlent, sont-ils pas Galiléens ? 8 Comment chacun de nous les oyons-nous parler en nostre propre langage,
auquel nous sommes nez?
9 Parthiens, et Médiens, et Elamites, et qui habitons en Mésopotamie, et en
Judée et en Cappadoce, Ponte et Asie,
10 Phrygie et Pamphylie, Egypte, et és parties de Lybie qui est à l'endroit de Cyrène, et ceux qui se lienent à Rome.
A1 Æt Juifs, et prosélites, Créteins et Arabiens, nous les oyons parler en nos langages les choses magnifiques de Dieu.
12 1ls estoyent donc tous estonnez, el ne sçavoyent que penser, disans l'un
à l'autre, Que veut dire ceci?
13 Etes autres se mocquans, disoyent, Ceux-ci sont pleins de vin doux.
5 Or y avoit-il des Juifs séjournans, etc. En disant yei qu’il y avoit des hommes craignans Dieu, il semble qu’il vueille signifier qu’ils estoyent venus en Jérusalem pour adorer Dieu, comme aussi en tous aages après la dissipation, Dieu comme levant l'enseigne a tousjours recueilli en ceste ville-là quelque résidu de semence : ear l'utilité du temple avoit encore son efficace. Cependant toutesfois il remonstre en passant, qui sont ceux qui font leur proufit des miracles, par lesquels le Seigneur déclare sa puissance. Car les infidèles et profanes s’en mocquent, ou ne s’en soucient point, comme nous verrons tantost après. D’avantage, il les a voulu appeler pour tesmoins, ausquels on adjoustast plus de foy à cause de la crainte de Dieu qu'ils avoyent. Quand il dit, de toute nation, il entend de divers pays et eslongnez l’un de lautre.
Car il met puis après des terres, qui estoyent fort loin lune de l’autre: comme estoit Lybie et Ponte, Arabie, Rome, Parthe, et autres semblables. Ceci sert pour mieux monstrer la grandeur du miracle. Car les Créteins et Asiatiques pouvoyent avoir quelque communication de langage à cause qu’ils estoyent voisins.
Mais ce n’estoit pas de mesme entre les Italiens et Cappadociens, entre les habitans de Ponte et les Arabes. Or ç’a esté à la vérité une œuvre mémorable de Dieu, et digne de grande admiration, qu’en une si horrible dissipation de son peuple, il pa pas laissé de garder quelque résidu par tout : et qui plus est, il a fait qu’aucuns de nation estrange se sont adjoints avec un peuple tant affligé et presque
entièrement destruit. Car combien que les Juifs estans hors de leur vray pays cà et là, et que, par manière de dire, ils habitassent en divers mondes, néantmoins ils retenoyent l’unité de la foy entr'eux. Car S. Luc ne les appelle pas sans cause homme craignans Dieu.
6 Après donc que le bruil fut fait.
Sainct Luc en parlant ainsi ne signifie autre chose sinon que la renommée estant espandue, il s’assembla grand nombre de personnes. Car si l’un après autre eust ouy parler les Apostres divers langages en divers lieux et temps, le miracle n’eust pas esté si notoire. Ils s’assemblent donc tous en un lieu, afin que la diversité des langues soit plus évidente, en faisant présentement la comparaison. El y a une autre circonstance, qu'un chacun cognoist de quel pays où de quelle nation estoyent les Apostres: et n’y avoit pul qui ne sçeust bien qu’ils n’estoyent point sortis de leur pays, en sorte qu’ils eussent peu apprendre à parler langages estranges. Quand donc indifféremment selon que l’occasion le cdonnoit, Pun parloit Latin, Pautre langage Arabique, Pautre Grec, et que chacun mesme change de langage: par cela cognoist-on mieux que c’estoit une singulière œuvre de Dieu.
A4 Nous les oyons parler en nos lanques les choses magnifiques de Dieu.
Sainct Luc observe yci deux choses, qui Ont induit les auditeurs à s’esmerveiller :
l’une, que combien que les Apostres fussent au paravant rudes et idiots, et issus d’un lieu contemptible, toutesfois ils parloyent magnifiquement et hautement des
Car. I.
SUR LES ACTES
choses divines et de la sapience céleste : | soucient nullement de Dieu: car ils s’obs-
autre, qu'en un moment ils avoyent receu le don des langues. L'un et l'autre est digne d’estre noté: car un jargon et babil jetté à l’aventure, et des choses de néant, n’eust point eu une telle efficace à . esmouvoir les esprits: mais la majesté de la chose devoit plus vivement toucher tous les sens pour considérer le miracle.
Or combien qu’ils rendent à Dieu l’honneur qu'il mérite, en ce qu’ils sont tous estonnez : toutesfois le principal fruit de ce miracle est exprimé par ce qu'ils s’enquièrent : et par ce moyen ils monstrent qu’ils sont prests d'apprendre : car autrement lestonnement et admiration n’eust pas grandement proufité. Et de faict, il faut que nous-nous esbahissions des œuvres de Dieu tellement avec estonnement, que la considération y soit conjointe, et le désir d'entendre.
13 Et les autres se mocquans disoyent, Ceux-ci sont pleins de, etc. I} appert par ceci combien est grande et monstrueuse l’impudence des hommes, quand Satan leur a osté l’entendement.
Si Dieu descendoit apertement du ciel, à grand’peine pourroit-on plus clairement contempler sa majesté et gloire qu’en ce miracle. Quiconque aura une seule goutte de sain et bon ‘entendement, il faut nécessairement qu’il soit touché au vif, seulement d’en ouir parler. Combien donc sont brutaux et hors du sens, ceux qui le voyent de leurs propres yeux, et toutesfois s'en mocquent ? et par leurs brocards et plaisanteries s'efforcent d'amoindrir la puissance de Dieu qui s’y monstre? Maïs la vérité esttelle. Rien ne peut éstre tant admirable, qui ne soit tourné . én mocquerie et risée par ceux qui ne se
tinent à leur escient à ne vouloir rien cognoistre et entendre és choses qui sont plus claires que le jour. Et c’est une juste vengence de Dieu contre un tel orgueil, qu'il les livre à Satan pour les jetter en une fureur plusque brutale. Parquoy, il ne faut point que nous-nous esbahissions aujourd’huy, si tant de gens ont les veux aveuglez à une si claire lumière, s'ils sont sourds, et ont les aureilles estoupées à une doctrine si manifeste :
et qui pis est, s'ils rejettent fièrement le salut qui leur est offert. Car si ainsi est que les œuvres de Dieu non accoustumées, par lesquelles il déclare magnifiquement sa puissance, soyent sujettes aux mocqueries des hommes, que feront-ils à la doctrine, laquelle ne leur sent rien d’excellent, mais tout vulgaire et commun ? Combien que S. Luc ne signifie pas que ceux-ci fussent des plus meschans, ou des gens du tout désespérez: mais a plustost voulu monstrer de quelle sorte le populaire a esté esmeu par ce miracle, Et de faict, il en est tousiours ainsi advenu au monde, que bien peu de gens ont esté touchez du vray sentiment de Dieu, toutes fois et quantes qu’il s’est manifesté. Et ne s’en faut point esbahir : car C’est une vertu bien rare, et qui ne se trouve en guère de gens, que religion, c’est-à-dire crainte de Dieu : qui est le commencement de saine et pure intelligence. Au reste, combien que la plus grande partie repousse la considération des œuvres de Dieu, par une obstination plus qu'endur- , cie: néantmoins elles ne sont jamais sans fruit: comme on peut bien veoir en ceste histoire.
1% Or Pierre estant debout avec les! onze, éleva sa voix, et leur dit, Hommes Juifs, et vous tous qui habitez en Jérusalem, ceci vous soit notoire, et mettez
mes paroles en vos aureilles.
A5 Car ceux-ci ne sont pas yvres, comme vous cuidez : veu qu'il est la troi-
sième heure du jour.
16 Mais c'est ce qui a esté dit par le Prophète Joël?.
17 Et adviendra és derniers jours, dit Dieu, que j'espandray de mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétizeront, et vos jeunes gens verront visions, el vos anciens songeront songes.
1) Ou, Mais Pierre estant avec les.
2) Joël, II, 28, Ie., XLIV, 5.
Cuar. II.
18 Et pour vray en ces jours-là j espandray de mon Esprit Sur mes serviteurs et sur mes servantes, el prophélizeront. 19 Et feray des choses merveilleuses au ciel en haut, et signes en terre en
bas, sang et feu, et vapeur de fumée.
20 Le soleil sera changé en ténèbres, et la lune en sang, devant que ce grand
el notable jour du Seigneur viene,
21 Et adviendra, que quiconque invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé, -
1) Joël, IL, 32.
14 Or Pierre estant debout avec Les, etc. Par ce mot estant debout, il déclare que S. Pierre feit quelque harangue grave et d'importance en ceste assemblée:
car ceux qui avoyent à parler au peuple, Se levoyent debout, afin qu’il fussent plus aiséement ouys. Or la somme de ce propos est, que du don du S. Esprit, lequel ils voyoyent, il recueille que Christ estoit desjà manifesté. Il repousse toutesfois avant que passer outre, ceste fausse et perverse opinion, asçavoir qu’aucuns se mocquans pensoyent que les Apostres fussent yvres. Et les réfute par un argument probable: d’autant que les hommes n’ont point accousiumé de Ss’enyvrer au matin. Car ceux qui sont yvres, comme dit sainct Paul, sont yvres de nuit, À Thessal., V, 7. La raison est, qu’ils ont honte, et fuyent la lumière. Et de faict, ce vice est si vilein, qu'à bon droit il fuit la lumière. Toutesfois cest argument ne seroit pas tousjours bon. Car Isaïe se courrouceoit desjà de son temps contre ceux qui se levoyent de matin pour s’enyvrer, Isaïe, V, 44. Et aujourd’huy il n’y a que trop de telles gens, qui comme pourceaux se mettent à boire aussi tost qu'ils sont hors du lict. Mais pource que cela est contraire à la commune facon des hommes, sainct Pierre dit que cela n’est point vray-semblable. Ceux qui ont tant peu soit veu des antiquitez, sçavent bien que le jour entier estoit divisé en douze heures, depuis le soleil levant jusques au soleil couchant. Ainsi les heures estoyent plus longues en esté, et en hyver plus courtes. Parquoy, ce que nous contons aujourd’huy neuf heures en hyver, et huict heures en esté, les anciens le contoyent pour la tierce heure du jour. Or quant à ce que sainct Pierre ne s’arreste pas beaucoup à réfuter l’opinion de ceux-ci, que les Apostres fussent yvres : c’est pource
que C’eust esté une chose superflue de faire sur cela une excuse trop curieuse.
Parquoy (comme la chose estant indubitable) il s’arreste plus à réprimer ceux qui se mocquoyent, qu'il ne s’estudie à les enseigner. Au reste, il ne les réfute pas tant par la circonstance du temps, que par le tesmoignage de Joël. Car quand il dit qu’ils voyent ce qui avoit esté prédict, il taxe leur ingratitude, qu’ils ne recognoissent point un si excellent bénéfice, qui leur avoit esté jadis promis, et maintenant leur est manifestement présenté devant leurs yeux. Et touchant ce qu’il reproche à tous le vice d’aucuns, il ne le fait pas pour les envelopper tous en une mesme coulpe : mais pource que la mocquerie présentoit bonne occasion de les enseigner tous, il ne la refuse pas.
17 Et adviendra és derniers jours, dit Dieu, que j'espandray de mon Esprit,retc. Par l’effect de ceci il prouve que le Messias est desjà manifesté. Vray est que le prophète Joël, chap. IF, v. 29, ne fait pas expresse mention des derniers jours : mais veu qu’il parle de la plene restauration de l'Eglise, il ne faut point douter que ceste Prophétie compète seulement au dernier temps. Parquoy sainct Pierre n’a rien amené qui soit contraire à lPintention de Joël : mais seulement il à adjousté ce mot par forme d’explication, afin que les Juifs sceussent que l'Eglise qui estoit lors décheue, ne pouvoit estre autrement restaurée, sinon qu'ils fussent renouvelez par l'Esprit de Dieu. Au reste, d'autant que la réparation de l'Eglise devoit estre Comme un nouveau sièéle : à ceste cause sainct Pierre la remet sur les derniers jours. Et de faict, ceci estoit tout commun aux Juifs, que toutes les promesses grandes et magnifiques de l’'estat de l'Eglise bien-heureux et’bien
Car. II.
réglé, ne seroyent point accomplies avant que Christ veinst pour remettre toutes choses en leur entier. Parquoy ceci estoit entr'eux hors de toute doute, que ce qui est yci allégué du Prophète Joël, appartenoit au dernier temps. Au reste, par les derniers jours, ou La plénitude des temps, est signifié que l’estat ferme de Eglise consiste en la manifestation de Christ. J'espandray de mon Esprit. Comme il a esté desjà dit, il veut prouver que l'Eglise ne peut estre autrement restaurée, sinon que le sainct Esprit soit donné. Comme ainsi soit donc que tous espérassent que l'Eglise seroit bien tost restaurée, il les accuse de stupidité, de ce qu'ils ne pensent point comment doit estre faite ceste restauration. Au surplus, quand le Prophète dit, J’espandray, il pe faut point douter qu’il n’ait voulu signifier par ce mot une affluence et fort grande abondance. En disant, J’espandray de mon Esprit, il signifie tout autant que s’il eust dit simplement, J’espandray mon Esprit : car le Prophète a ainsi parlé : mais sainct Pierre a yei suyvi les Grecs. C'est donc en vain qu’aucuns philosophent vei trop subtilement. Car combien que les mots soyent aucunement changez, néantmoins il nous faut retenir l'intention du Prophète. Cependant, quand il est dit que Dieu espand son Esprit, je confesse bien que cela doit estre ainsi pris, que de son Esprit comme de Ja source unique, et qui ne peut jamais estre espuisée, il fait découler sur les hommes une abondance de divers dons et graces. Car (comme dit sainct Paul) les dons sont bien divers : mais il n’y à qu’un Esprit!. Or nous recueillons de-ceci une doctrine fort utile : asçavoir que nous ne pouvons recevoir de Dieu chose plus excellente, que la grâce de son Esprit : et qui plus est, que sans icelle, ce n’est rien de toutes autres choses. Car quand Dieu veut promettre salut à son peuple en peu de paroles, il dit qu’il leur donnera son Esprit. De cela il s'ensuit que nous ne pouvons obtenir aucun bien, jusqu’à ce que le S. Esprit nous soit donné. Et à la vérité il est comme la clef, laquelle nous ouvre l’huis, afin que nous puissions en- 1) 1 Cor, XII, #,
SUR LES ACTES
trer dedans les thrésors de tous biens spirituels : et mesme estre participans du Royaume de Dieu. Sur toute chair. N appert par ce qui s'ensuit, qu’emporte ceste généralité. Car premièrement il met en général, Toute chair : puis après il adjouste une division, par laquelle il signifie que Dieu recevra tous indifféremment en la communion de sa grâce, sans aucun esgard de l’aage et du sexe. Toute chair donc, c’est-à-dire hommes et femmes, jeunes et vieux. Toutesfois on pourroit demander pourquoy c’est que Dieu promet à son peuple ce bien comme nouveau, et duquel on n’eust point encore ouy parler : et nonobstant il avoit accoustumé de le donner dés le commencement en tous temps. Car il n’y a eu siècle auquel le S. Esprit n’ait esté donné. La s0olution de ceste question consiste en ces deux mots, J'espandray, et, Sur toute chair. Car il nous faut vci noter deux oppositions, entre le temps du vieil et du nouveau Testament. Car comme j’ay dit, par ce mot d’'Espandre, il signifie une plene et ample abondance de dons et grâces :
au lieu que sous la Loy la distribution n’a point esté en si grande abondance de beaucoup. Voylà aussi pourquoy S. Jehan dit, que le S. Esprit n’a point esté donné, jusqu’à ce que Christ est monté au ciel . Toute chair, signifie une multitude grande et infinie : au lieu que le Seigneur au paravant n’avoit si amplement communiqué son S. Esprit qu’à un petit nombre de gens. Au reste, en toutes ces deux comparaisons ou oppositions, il n’est point dit que les Pères sous la Loy n’ayent participé à une mesme grâce que nous :
mais le Seigneur monstre que nous Îles surmontons : comme la vérité est telle.
Tous les fidèles, di-je, depuis le commencement du monde ont receu le mesme Esprit d'intelligence, de justice et sanctification, duquel le Seigneur nous illumine aujourd’huy et régénère. Mais il y en avoit bien peu alors qui eussent receu la lumière de cognoissance, si on en fait comparaison avec le grand nombre des fidèles, lesquels Jésus-Christ a soudainement recueillis par sa venue. Outreplus, la cognoissance des anciens estoit fort
1) Jean, VIX, 39,
petite et obscure, et comme couverte d’un voile, si elle est comparée avec celle que nous avons aujourd’buy par l'Evangile :
auquel Christ, qui est le grand Soleil de justice, reluit à plene clairté, comme en plein midi. Er à ceci n’est point contraire ce qu'aucuns d’entr'eux Ont eu une si excellente foy, que paraventure il n’y en a point de pareils aujourd’huy. Car quelque intelligence qu’ils eussent, néantmoins elle sentoit sa pédagogie de la Loy.
Ear ceci demeurera tousjours véritable, que les Prophètes et Rois fidèles n’ont veu ni ouy ce que Christ a manifesté par sa venue, Matt. XIIE, 47, et Luc, X, 24.
Parquoy, pour nous monstrer combien excellence du nouveau Testament est grande, le Prophète Joël dénonce que la grace de l'Esprit sera beaucoup plus ample sous iceluy : d'avantage, qu’elle sera espandue sur plus grand nombre de gens.
Et vos fils et vos filles prophétizeront.
Par ce mot de Prophétizer, il a voulu dénoter une singulière et excellente grâce d'intelligence. Et à cela mesme tend la division qui S’ensuit après, quand il dit, Fos jeunes gens verront visions, el vos anciens songeront songes. Car on peut recueillir du chapitre XIE, v. 6 des Nombres, que c’estoyent les deux façons ordinaires, par lesquelles Dieu souloit se manifester aux Prophètes. Car en cé lieu-là Dieu exemptant Moyse du commun ordre des Prophètes, dit, Je me manifeste à mes serviteurs par vision ou par songe : mais je parle à Moyse face à face.
Nous voyons donc que deux espèces sont adjoustées après la généralité, par forme de confirmation. La somme toutesfois revient à cela, que tous seront Prophètes, aussi tost que le sainct Esprit aura esté espandu du ciel. Mais on pourroit vyci objecter, qu’on n’a rien veu de cela, mesme aux Apostres, tant s’en faut qu’il ait esté apperceu en tout le troupeau des fidèles. Je respon que ceci est coustumier aux Prophètes, de descrire le Royaume de nostre Seigneur Jésus sous figures convenantes à leur temps. Comme quand ils parlent du service de Dieu, ils font mention d’un autel, de sacrifices, d’oblation d’or, d'argent, et d’encens. Et toutesfois nous sçavons qu'il ny a plus
Car. II.
maintenant d’autels, que les sacrifices sont abolis, desquels on usoit sous la Loy :
et que le Seigneur requiert de nous quelque chose plus haute que les richesses terriennes. Cela est bien vray : maïs les Prophètes accommodans leur Style à la capacité de leur temps, enveloppent par figures, qui estoyent lors familières au peuple, les choses que nous voyons maintenant estre autrement manifestées : tout ainsi qu’en promettant ailleurs des Lévites, il en fera des Sacrificateurs : et du populaire, des Lévites : Isaïe, ch.‘ LXVI, v. 21 : il ne veut signifier autre chose, sinon que sous le règne de Christ les plus petis mesmes seront en honorable degré d'honneur. Si doncques nous voulons avoir le vray et naturel sens de Ce passage, il ne faut point presser les mots qui sont pris de l'ancien estat ét gouvernement qui estoit sous la Loy : mais nous devons seulement chercher la vérité sans aucunes figures. Or c’est que les Apostres, estans soudainement inspirez d’enhaut, traittoyent des mystères célestes prophétiquement, c’est-à-dire d’une façon céleste et divine, et surmontant la manière ordinaire. Ainsi doncques, ce mot de Prophétie ne signifie autre chose qu’une singulière grâce et don excellent l'intelligence : comme Joël disoit, que sous le règne de Jésus-Christ il n’y aura
pas seulement quelque petit nombre de :
Prophètes ausquels Dieu révèlera ses secrets : mais que tous recevront la sapience spirituelle jusques à une excellence Prophétique. Comme aussi il est dit en Jérémie, chapitre XXXI, v. 34, Un chacun n’enseignera plus son prochain, car tous me cognoistront depuis le plus petit jusques au plus grand. Au reste, sainct Pierre semond par ces paroles, les Juifs ausquels il parle, à communiquer à ceste mesme grâce. Comme s’il disoit, Le Seigneur est prest d’espandre au long et au large le sainct Esprit qu'il à espandu sur nous. Parquoy, il ne tiendra qu’à vous que vous ne puisiez de ceste plénitude avec nous. Cependant, sçachons que ce qui a esté lors dit aux Juifs, nous est aussi dit aujourd’huy. Car combien que ces grâces visibles ayent cessé, si est-ce toutesfois que le Seigneur n’a point re-
Cnar. IT.
tiré son sainct Esprit de son Eglise. Par ceste promesse donc il le nous offre tous les jours à tous indifféremment. Aïnsi si nous sommes indigens, cela ne vient
d’ailleurs que de nostre paresse. Et quant
et quant on voit clairement par ceci, que ceux qui osent bien forclorre de la cognoissance de Dieu le commun populaire des Chrestiens, sont meschans sacriléges, et ennemis du sainct Esprit : veu qu’iceluy non-seulement y admet femmes et hommes, jeunes et vieux : mais aussi les appelle nomméement.
18 Sur mes serviteurs et sur mes servantes, etc. Par ces paroles la promesse est restrainte à ceux qui servent et honorent Dieu. Car Dieu ne profane point son Esprit : ce qui se feroit, s’il le prostituoit aux incrédules et contempteurs. Il est bien vray que par le sainct Esprit nous sommes faits serviteurs de Dieu, et par conséquent, que nous ne sommes point serviteurs de Dieu, jusques à ce que nous ayons receu son Esprit.
Mais en premier lieu, ceux que Dieu à receus en sa famille, et réformez par son Esprit à son obéissance, il leur donne puis après de nouvelles grâces. Et puis le Prophète n’a point regardé à l’ordre du temps : mais seulement il a voulu faire ceste grâce particulière à l'Eglise. Or d'autant que l'Eglise n’estoit sinon entre les Juifs, il les appelle par honneur serviteurs et servantes de Dieu. Mais depuis que Dieu a rompu la paroy, et qu’il a recueilli à soy une Eglise de toutes pars :
tous ceux qu’il a receus à la participation de Palliance, sont appelez de ce mesme nom. Souvenons-nous seulement, que le sainct Esprit est particulièrement destiné pour l'Eglise.
19 et 20. Et feray des choses merveilleuses au ciel en haut, et signes en terre en bas, devant que le, etc. K nous faut veoir en premier lieu, qui est ce grand jour du Seigneur. Aucuns l’exposent du premier advénement de Jésus- Christ en chair : les autres le rapportent au dernier jour de la résurrection. Ne l'une ne l’autre de ces deux opinions ne me plaist. Car selon mon avis le Prophète comprend tout le Royaume de Jésus- Christ ; et ainsi il appelle le grand jour,
depuis que le Fils de Dieu a commencé
d’estre manifesté en chair, pour nous mener à l’accomplissement de son Royaume. Il ne limite donc point un certain
jour: mais il commence ce jour depuis la
première publication de l'Evangile, et l’estend jusques à la dernière résurrection.
Ceux qui restraignent ceci au temps des Apostres, sont meus de ceste raison, que le Prophète conjoint ce membre avec le prochain. Mais en ceci il n’y a nul inconvénient de dire, que le Prophète dénote le temps auquel ces choses ont commencé d’estre faites, combien qu'il fale qu’elles aillent tousjours en avançant jusques à la fin du monde. Au surplus, quant à ce qu’il dit que le soleil sera changé en ténèbres, et la lune en sang : Ce sont manières de parler métaphoriques, par lesquelles il signifie que le Seigneur monstrera des signes de son ire par toute la terre: desquels les hommes seront Espovantez, comme s’il se faisoit un changement horrible de toute la nature. Car tout ainsi que le soleil et la lune nous servent de tesmoins de la faveur paternelle Ge Dieu envers nous, quand chacun à son tour ils esclairent la terre: aussi le Prophète dit à l’opposite, qu’ils seront messagers du courroux et ire de Dieu. Et ceci est le second membre de la Prophétie. Car après avoir parlé de abondance de la grâce spirituelle espandue sur toute chair, afin que nul n’imaginast qu'avec cela il y auroit quant et quant prospérité et tranquillité de tous costez, il adjouste que l’estat du monde sera plein de troubles et de grandes frayeurs sous Jésus- Christ. Comme Jésus-Christ luy-mesme remonstre plus amplement au chap. XXIV de sainct Matthieu et au XXIe de sainct Luc. Mais c’est une chose qui strt grandement à la louange de la grâce, que quand on n’apperçoit de tous costez que ruines prochaines, toutesfois quiconque invoque le nom de Dieu, est asseuré de son salut. Par l'obscurité du soleil, par la défluxion sanglante de la lune, et par la noire vapeur de fumée, le Prophète à voulu exprimer que de quelque costé que les hommes tourneront la veue, beaucoup de choses apparoistront et en haut et en bas, qui les rendront estonnez, comme
j'ay desjà dit. C’est donc autant comme s’il eust dit, que jamais les affaires du monde ne se sont portez tant misérablement, et qu’on n’a point encore veu tant de signes de l’ire de Dieu, ne tant horribles et espovantables. On peut recueillir de ceci, combien est grande et inestimable la bonté de Dieu, lequel nous présente un remède certain et infaillible contre de si grans maux : et d’autre part, combien sont pervers et ingrats envers Dieu, ceux qui ne recourent point à ceste franchise de salut qu’ils ont devant leurs yeux. Car il ne faut nullement douter que Dieu nait voulu resveiller tous fidèles par ceste description tant horrible et espovantable, afin que d’affection plus ardente ils soyent induits à désirer le salut. Et sainct Pierre l’allègue, afin que les Juifs sçachent qu'ils seront plus que misérables, s'ils ne reçoyvent la grace du sainct Esprit, qui leur est offerte. Mais on pourroit demander à quel propos c’est, qu’une mer de tous maux se soit ainsi desbordée, après la manifestation de Christ. Car il pourroit sembler estre absurde, que Jésus-Christ soit le gage unique de l'amour de Dieu envers les hommes, auquel le Père céleste desploye tous les thrésors de sa divine bonté, et mesme espand en nous les entrailles de sa miséricorde : et que toutesfois à sa venue l’ire de Dieu s’embrase de plus grande violence que de coustume, en sorte que, par manière de dire, elle engloutit tout d’un feu le ciel et la terre ensemble. Mais il faut premièrement observer, que d'autant que les hommes sont trop paresseux à recevoir le Fils de Dieu, il faut qu’ils soyent pressez de diverses afflictions à ce faire, comme avec grans coups de fouets. Secondement, comme ainsi soit que Jésus-Christ appelle à soy ceux qui sont travaillez et chargez de maux, Mat., XI, 24, il faut nécessairement qu'avant que venir à luy, nous soyons dontez de plusieurs adversitez: afin que nous apprenions à estre humbles. Car quand les hommes voyent que leurs affaires se portent bien, ils prenent des cornes d’orgueil: et ne se peut faire autrement, que celuy qui pense estre
Cuar. IL
heureux en s0y-mesme, et est à son aise, ne mesprise arrogamment Jésus-Christ.
Tiercement, pource que nous sommes trop enclins à chercher le repos de nostre chair, et plus qu’il ne seroit de besoin, et que par ce moyen il advient que plusieurs attachent la grâce de Jésus-Christ à la vie présente: il est expédient que nous soyons accoustumez à une méditation toute contraire, à ce que nous sçachions que le Royaume de Jésus-Christ est spirituel. Afin donc que Dieu nousmonstre que les biens de Jésus-Christ sont célestes, il nous exerce par plusieurs afflictions selon la chair. Par ce moyen nous sommes contraints de chercher nostre félicité hors de ce monde. Avec ce, il y a l'ingratitude des hommes, qui augmente les misères. Car le serviteur qui cognoist la volonté de son maistre, et ne luy rend point obéissance, est digne d’estre plus griefvement puni’. Tant plus que Dieu se communique à nous familièrement en Jésus-Christ, tant plus croist nostre impiété, et tant plus se monstre nostre rébellion obstinée. Ainsi il ne se faut esbabir, si après la manifestation de Jésus-Christ plusieurs signes de la vengence Divine apparoissent à l’opposite: veu que les hommes provoquert Dieu plus griefvement, et embrasent son ire contr’eux par un mespris plein d’impiété. Tant y a que ce que le jour de Christ est espovantable, c’est par accident, soit que Dieu vueille corriger nostre paresse, ou qu’estans rebelles il nous veut assujetir, ou chastier nostre ingratitude. Car de sa nature il n'apporte que toute joye : mais le mespris de la grâce de Dieu provoque justement le Seigneur à un courroux espovantable.
21 Et adviendra que quiconque invoquera, etc. Voyci un fort beau passage. Car tout ainsi que Dieu par menaces et espovantemens nous picque et solicite comme asnes paresseux à chercher salut :
ainsi après qu’il a embrouillé le ciel et la terre de ténèbres, il ne laisse pas de nous monstrer le moyen comment le salut ap= paroistra devant nos yeux : asçavoir quand nous l’invoquerons. car il faut diligemment noter ceste circonstance. Si
1) Luc, XII, #7,
Cuar. IL.
Dieu promettoit simplement salut, vray est que cela seroit desjà une grande chose : mais ceci est beaucoup plus, quand il promet salut au milieu de tant d’abysmes de mort et si divers. Quand toutes choses seront confuses, dit-il, et qu’on ne verra par tout que frayeurs de mort, invoquez-moi seulement, et vous obtiendrez salut. Parquoy, encores qu’un homme seroit englouti d’un profond goufire de maux, toutesfois il ha yei un remède proposé devant ses yeux, par lequel il puisse eschapper. Il faut aussi noter le mot de généralité, qui est yci mis, asçavoir, Quiconque. Car Dieu reçoit tous à soy sans exception, et par ce moyen les appelle à salut: comme S. Paul recueille au chap. X des Romains, v. 13. Et devant luy le Prophète avoit escrit, Toy Dieu, qui exauces l’oraison, toute chair viendra à toy, Pseaume LXV, v. 2. Comme ainsi soit donc que nul n’est exclus de l’invocation de Dieu, la porte de salut est ouverte à tous: et n’y à rien qui nous empesche d'entrer que nostre infidélité.
Quand je parle de tous, je di tous ceux ausquels Dieu se manifeste par l'Evangile.
Or tout ainsi qu’en l’invocation de Dieu il y à certain salut: aussi nous faut-il avoir ceci pour tout résolu, que sans l’in-
SUR LES ACTES
vocation, nous sommes plus que misérables et perdus. Au surplus, quand nous oyons yci que nostre salut est colloqué en l’invocation de Dieu, ne pensons point que pour cela rien soit osté à la foy :
veu que ceste invocation n’est fondée ailleurs qu’en la foy. Avec ce, il y à une autre circonstance qui n’est point moins digne d’estre notée: asçavoir que le Prophète signifie que l’invocation de Dieu convient proprement aux derniers jours.
Car combien qu’il ait voulu estre invoqué en tous temps, toutesfois depuis qu’il s’est déclaré estre Père en Jésus-Christ, nous avons plus facile accès à luy. Ce qui nous doit donner une plus grande confiance et asseurance, et nous resveiller de nostre pesant sommeil. Ainsi que Christ aussi luy-mesme argumente au chap. XVI de sainct Jehan, v. 24, que par le privilége de sa manifestation nous est redoublée lasseurance de pouvoir invoquer Dieu : Jusques à présent, dit-il, vous n’avez rien demandé en mon Nom: demandez, et vous recevrez : Comme s’il disoit, Par ci-devant, encores que je ne fusse apparu en chair Médiateur et Advocat, si avez-Vous prié : Maintenant que je seray vostre Advocat, combien le devrez-vous faire de plus grand courage ?
22 Hommes Israélites, oyez ces paroles : Jésus de Nazareth, homme approuvé de Dieu entre vous par puissans faits, par merveilles, et par signes, lesquels Dieu a faits par luy au milieu de vous, comme aussi vous scavez.
23 Iceluy, di-je, estant livré par le conseil diffini et providence de Dieu, avez prins, et l'avez crucifié et occis par les mains des iniques.
94 Lequel Dieu a ressuscité, ayant deslié les douleurs de la mort, pourtant qu'il n'estoit possible qu'il fust retenu d'icelle. è
22 Hommes Israélites, oyez ces paroles : Jésus de Nazareth, homme approuvé de Dieu, etc. Sainct Pierre accommode maintenant la prophétie de Joël à son propos: asçavoir afin que les Juifs cognoissent par cela que le temps de la restauration est prochain, et que pour ceste cause le Messias leur estoit donné.
Car ceste promesse ne devoit estre autrement accomplie que par la venue du Médiateur. Et de faict, il n’y a point d’autre droit usage de tous les dons et grâces
que nous recevons par Jésus-Christ, sinon quand ils nous conduisent à la fontaine mesme, qui est le Seigneur Jésus.
Mais S. Pierre vient à ce but petit à petit.
Car il n’afferme pas du premier coup que Jésus fust le Christ, mais il dit seulement que c’estoit un homme envoyé de Dieu: et prouve cela par les miracles qu’il avoit faits. Après il adjouste qu’il est ressuscité des morts, après avoir esté mis à mort. Dont il appert plus à plein et plus certainement, qu’il n’avoit
point esté comme lun des Prophètes, mais estoit le Fils de Dieu mesme, qui avoit esté promis pour restaurer toutes choses. Que donc ceci soit le premier membre, que Jésus Nazarien a esté un homme approuvé de Dieu par tesmoignages évidens, en sorte qu’il ne devoit estre mesprisé comme un homme vulgaire et incognu. Le translateur Latin ancien a rendu le mot Grec, bien à propos par ceste diction Æpprouvé. Et ainsi Erasme se trompe, qui pense qu’il ait autrement leu en son livre que nous : et quant à luy il n’a point assez exprimé l'intention de S. Luc, en traduisant Exhibé. Car puis que le mot Grec signifie autant en leur langue, comme en Ja nostre Démonstrer : dont aussi vient le mot de Démonstrations, duquel usent les Mathématiciens, voulans signifier des argumens qui représentent tout évidemment la chose devant les veux, et qui font des preuves nécessaires : S. Pierre à voulu dire, que Jésus n’est point venu comme un homme incognu, et sans tesmoignage ou approbation : mais que les miracles que Dieu à faits par luy, ont servi à cela, qu'il fust cognu excellent. Il dit, 4pprouvé entre les Juifs : pource que Dieu a voulu que son Fils fust prisé et réputé grand et excellent entr’eux. Comme sil disoit que les miracles n’ont pas esté adressez aux autres nations, mais aux’ Juifs : afin qu'ils cognussent que Jésus leur estoit envoyé de Dieu. Par puissans faits, par merveilles, el par signes. Il dénote les miracles par ces trois mots. Et de faict, pource que Dieu déclare sa vertu en iceux par une façon nouvelle et non accoustumée, ou pour le moins suscite en iceux plus grande admiration, à bon droict ils sont appelez puissans faits. Car nous avons accoustumé d’estre d'avantage esmeus, quand quelque chose extraordinaire advient. À cause de quoy les miracles sont appelez Merveilles, d'autant qu’ils nous contraignent de nous estonner. Or ils sont appelez signes, pource que Dieu ne veut point que les esprits des hommes s’arrestent là, mais qu’ils se dressent et soyent eslevez plus haut : comme ils se rapportent à une autre fin. Il a donc usé
Cnar, II.
de ces trois mots, pour mieux exalter les miracles de Christ, et par un tel amas de paroles inciter le peuple à les considérer plus attentivement. Au demeurant, il ne fait point Christ principal autheur, ains seulement ministre : pour autant qu’il a délibéré de procéder de degré en degré, comme il a esté dit. Toutesfois on pourroit demander si les miracles suffisent pour une approbation légitime:
car par ce moyen les magiciens donneroyent authorité à leurs tromperies. A cela je respon, qu’il y a grande différence entre les sorcelleries de Satan et la vertu de Dieu. Vray est que Christ dénonce ailleurs que le royaume-de lAnté-
christ sera en miracles et signes (Matth.,
XXIV, 24) mais il adjouste tout soudain après, que ce seront miracles de mensonge, 2 Thess., II, 9. Si quelqu'un réplique, qu'il n’est pas facile de les discerner, pource qu’il dit qu’ils auront si belle apparence, qu’ils tireront les éleus en erreur, si faire se peut : je respon derechef, que la déception ne vient que de nostre faute, d'autant que nous sommes lourds, et avons l’entendement tout hébété. Car Dieu monstre sa vertu assez clairement. Et pourtant il y à assez ferme approbation tant de la doctrine que du ministère és miracles ou signes que Dieu fait, pourveu que nous ayons des yeux.
Et quant à ce que l'approbation m'est pas
ferme envers les infidèles, pource qu'ils
peuvent à tous propos estre déceus par les faux miracles de Satan, il faut imputer cela à leur aveuglement. Mais quiconque ha le cœur net, ha aussi les yeux de son entendement purs pour recognoistre Dieu, toutes fois et quantes qu’il se monstre. Et Satan ne peut autrement décevoir, sinon quand par la malice de nostre cœur nous avons le jugement corrompu, et les yeux esblouis de ténèbres, ou qu’ils sont devenus chassieux par nostre négligence.
23 L'avez prins, et l'avez crucifié, elc. La principale raison pourquoy il a fait mention de la mort de Christ, c’est afin qu'il y eust plus pleine certitude de la résurrection. C’estoit une chose toute notoire entre les Juifs, que Christ avoit esté crucifié. Ce donc qu'il est ressuscité,