CHAPITRE VI
A Eten ces jours-là, comme les disciples se multiplioyent, adveint un .murmure des Grecs contre les Hébrieux, pource que les vefves estoyent mesprisées
au service ordinaire, ,
2 Parquoy les douze ayans appelé la multitude des disciples, dirent, Nous
Cnar. VI.
SUR LES ACTES
ne sommes point d'advis* que délaissions la parole de Dieu, pour servir aux
tables.
3 Choisissez donc, frères, sept hommes d’entre vous, de qui on ait bon tesmoignage, pleins du sainct Esprit et de sapience, ausquels nous commettrons
cest affaire.
k Et quant à nous, nous poursuyvrons à oraison, et à l'administration de la
” Parole.
5 Ce propos pleut à toute la compagnie. Et éleurent Estiene homme plein de foy et du sainct Esprit, et Philippe, et Prochore, et Nicanor, et Timon, et Parmenas, et Nicolas prosélyte Antiochien :
6; Qu'ils présentèrent devant les Apostres : lesquels après avoir prié, meirent
les mains sur eux.
1) Ou, I n’est point raisonnable.
A Eten ces jours-là, comme les dis- |
ciples se. multiplioyent, etc. Sainet Luc récite yei pour quelle occasion premièrement, et à quelle intention, et de quelle façon les Diacres ont esté ordonnez. Or il dit, que comme ainsi soit qu’il adveint un murmure entre les disciples, cela a esté appaisé par ce remède : comme on dit en proverbe commun, que mauvaises mœurs ont engendré bonnes loix. Mais on se pourroit esbahir, veu que cest office est tant excellent et tant nécessaire à l'Eglise, pourquoy c’est que ceci n’est venu du commencement en l’entendement aux Apostres, d’instituer des Diacres : et pourquoy l'Esprit de Dieu ne leur a donné un tel advis, lequel ils prenent maintenant comme par crainte.
Mais ce qui est advenu, a esté meilleur pour lors, et aujourd’huy aussi proufite d'avantage pour l’exemple. Si les Apostres eussent tenu propos délire des Diacres, avant qu'aucune nécessité eust requis cela, ils n’eussent point eu le peuple si enclin : et eust semblé advis qu'ils eussent voulu fuir le travail et la fascherie :
il y en eust eu plusieurs qui n’eussent point si libéralement offert és mains d’autres. Il faloit donc que les fidèles fussent convaincus par expérience, afin qu'ils éleussent des Diacres de franche volonté, desquels ils voyoyent qu’ils ne se pouvoyent passer, et mesme par leur propre coulpe. Or quant à nous, nous apprenons premièrement de ceste histoire, que l’Eglise ne peut estre si tost formée, qu’il ne reste quelque chose à corriger : et qu’un bastiment de telle estoffe ne peut estre tellement acheyé du premier jour,
qu’on ne puisse adjouster quelque chose à sa perfection. Qutreplus, nous apprenons par ceci, qu’il n’y à institution de Dieu tant saincte et louable soit-elle, qu'il n’adviene que les hommes la corrompent, ou la rendent moins utile par leur vice, Nous-nous eshahissons de ce que les choses ne sont jamais si bien disposées au monde, qu’il n’y ait tousjours quelque mal meslé parmi les biens. Mais la perversité de nostre nature en est cause.
Cest ordre duquel sainet Luc a parlé cidessus, estoit vrayement divin, quand les biens de tous estoyent consacrez à Dieu, et distribuez en commun, quand les Apostres comme despensiers de Dieu et des povres estoyent commis sur. les aumosnes. Mais voylà, un peu de temps après se lève un murmure qui trouble cest ordre. Là apparoist ceste corruption des hommes, de laquelle j'ay parlé, laquelle ne permet que nous usions de nos biens. Avec ce il nous faut noter la ruse de Satan, lequel pour nous oster l'usage des dons de Dieu, tasche assiduellement et est après pour faire que cest usage ne demeure en son entier ni en sa pureté :
mais qu’estant meslé d’autres ,incommoditez, il commence à estre suspect, et puis à ennuyer, et finalement qu’il soit aboli. Mais les Apostres nous ont enseionez par leur exemple, qu’il ne nous faut point quitter la place à telles machinations de Satan. Car ils ne sont point offensez de ce murmure, en sorte qu’ils délibèrent de laisser le ministère lequel, ils scavent. estre agréable à Dieu : mais plustost ils s’advisent d’un remède, par lequel le scandale soit osté, et ce qui est
de Dieu soit gardé. Voylà comment il nous en faut faire. Car quelques scanda- les que Satan suscite tous les jours, il
nous faut toutesfois bien garder qu’il ne nous oste les observations qui sont autrement bonnes et proufitables. Comme le nombre des disciples croissoil, etc.
I n’y a rien plus désirable que ceci, asçavoir que Dieu augmente son Eglise, et qu'il amasse beaucoup de gens de tous costez pour accroistre son peuple. Mais la corruption de nostre nature empesche qu’il y ait rien qui soit parfaitement bienheureux. Car des accroissemens de lEglise naissent quant et quant plusieurs incommoditez. Car plusieurs hypocrites se meslent parmi la multitude, desquels la malice n’est pas tout incontinent descouverte, jusqu’à ce qu’ils ont infecté de leur venin une partie du troupeau. Beaucoup aussi de malins arrogans et dissolus s’insinuent sous un prétexte décevable de pénitence. Mais encore que nous laissions à parler de beaucoup d’autres choses, un si grand nombre de gens ne s'accorde pas facilement : mais selon la diversité des mœurs il y a diverses affections : en sorte qu’à grand’peine une mesme chose sera agréable à tous. Ce scandale fait que plusieurs désirent d’en élire peu pour faire l'Eglise, et se faschent de la multitude, et mesme la hayssent. Mais il n’y a fascherie ni ennuy que nous devions tant craindre, qu’il nous empesche de désirer laccroissement de l'Eglise, de nous efforcer à Ja dilater, de nous entretenir en unité avec tout le corps, entant qu’en nous est. Z7 adveint un murmure des Grecs. I] appert bien qu’ils n’estoyent pas encore plenement régénérez par l'Esprit de Dieu, veu que la différence du pays leur est OCCasion de concevoir un discord. Car il n’y a ne Grec ne Juif en Jésus-Christ.
Parquoy ceste envie et émulation sent la chair et le monde. Et d'autant plus nous devons nous garder que le semblable nous adviene. Après, un outre vice survient, qu’ils déclarent leur malcontentement par leur murmure. Au reste, On ne pourroit pas affermer si leur complainte à esté vraye. Car quand sainct Luc dit que les Grecs ont murmuré, d’au-
Cnar. VI.
tant qu’on ne faisoit nul honneur à leurs vefves, il récite ce qu'ils ont pensé en eux, et non pas ce qui est advenu de faict. Toutesfois il se peut bien faire que quand les Apostres préféroyent les vefves Juifves, pource qu’elles estoyent plus cognues, les Grecs se sont abusez, pensans qu'on mesprisoit leurs vefves comme estrangères. Et ceci semble estre plus probable. D'avantage, ce mot de Service, peut estre pris en deux sortes :
ou en signification active, ou passive. Car nous sçavons que du commencement de l'Eglise on élisoit des vefves pour faire office de Diacre. Mais je suis plustost d'advis que les Grecs se plaignoyent de ce qu’on ne subvenoit point assez largement à leurs vefves. Ainsi le Service signifiera ceste distribution ordinaire qu’on avoit accoustumé de faire.
2 Parquoy les Douze ayans appelé la multitude des disciples, dirent, Il n'est point raisonnable, etc. En ce que les Apostres ne se courroucent point d'avantage, ils monstrent leur patience et esprit paisible : et quant à ce qu’ils remédient de bonne heure au mal qui commençoit à naistre, et qu'ils ne difierent point, c’est une grande prudence et saincte solicitude. Car toute rancune et dissension est une playe difficile à guairif, quand elle est une fois enracinée.
Par ce qu’ils font appeler la compagnie, il appert que l'Eglise est gouvernée par ordre et raison : asçavoir que l’authorité estoit donnée aux Apostres, et que toutesfois ils communiquoyent leurs conseils avec le peuple. Il faut noter aussi d’avantage, que le mot de disciples, est yci mis pour les fidèles ou Chrestiens, esquels se doit accomplir ce que dit Isaïe, Que tous seront enseignez de Dieu, Item, ce que dit Jérémie, Que dés le plus petit jusques au plus grand, tous cognoistront le Seigneur. Nous ne sommes point d’advis, etc. I y à au Grec un mot par lequel les Grecs signifient aucunesfois une opinion ou advis quel qu’il soit, autresfois un advis qui est par-dessus tous les autres, et lequel on doit préférer comme meilleur. De moy, je pense plustost que les Apostres récitent ce qui est utile, que simplement ce qu’ils ont délibéré,
Car. VI.
Au reste, s’il n’est point expédient qu'ils soyent empeschez de ceste solicitude, il semble qu’ils recognoissent en cela quelque faute de ce qu’ils avoyent servi à ce ministère jusques alors. Et de faict, cela est bien vray, que l’usage est le père de prudence. Parquoy il n’y aura nul inconvénient, si nous disons qu'après que les Apostres eurent expérimenté que ceste charge ne leur estoit point propre, ils ont requis l'Eglise d’en estre délivrez.
Mais s’il y a eu quelque fautte, on la doit plustost imputer à la nécessité qu’à eux.
Car ils n’ont pas empongné ceste charge par convoitise : mais d'autant qu’on n’appercevoit point encore autre moyen, ils aimoyent mieux estre grevez outre mesure, que de veoir qu’on n’eust point soin des povres. Au surplus, quand ils disent qu'il n’est point raisonnable qu'ils délaissent la parole de Dieu pour s'occuper à avoir soin des povres, ils signifient qu'ils ne peuvent pas satisfaire à toutes les deux charges ensemble : en sorte qu’il leur est nécessaire de laisser l’une ou l’autre. Car c’est autant comme s'ils disoyent, Si vous voulez jouir de nostre ministère en la prédication de l'Evangile, eschargez-nous de la solicitude des povres : d’autant que nous ne sommes pas suflisans pour exercer ces deux charges ensemble. Mais il semble advis qu’ils disent ceci hors de propos, d'autant qu’ils navoyent point laissé auparavant la charge d'enseigner, combien qu'ils fussent commis sur les aumosnes. À cela je respon, que quand ceste administration estoit confuse avec l'office d’Apostre, ils estoyent tellement enveloppez, qu’ils ne se pouvoyent entièrement employer à ad- Ministrer la doctrine comme il appartenoit. Ils refusent donc une charge, laquelle les empeschoit d’estre bien à délivre pour s’employer du tout à enseigner. N’entendons pas toutesfois qu’ils ayent totalement rejetté le soin des povres : mais qu'ils ont cherché allégement, afin qu'ils se peussent rendre attentifs à | leur oflice. Cependant ils monstrent que Je ministère de la parole est tellement la- | borieux, qu'il empesche l’homme tout entier, et ne permet point qu'il vacque à d’autres affaires. Que si on l’eust bien
SUR LES ACTES
considéré, on y eust bien autrement prouveu, et distribué les charges en V'Eglise. Sous couleur de l'office de Diacre, les Evesques de la Papauté ont engoulé de grandes richesses. Cependant ils se sont enveloppez de plusieurs charges, ausquelles un chacun ne pourroit pas fournir, quand il auroit dix testes. Et toutesfois ils sont si impudens qu'ils disent que l'Eglise ne pourroit consister, si elle n’estoit plongée en cest abysme. Et ne cessent point de se vanter qu’ils sont successeurs des Apostres, combien qu’il apparoisse évidemment qu'il n’y a rien plus contraire. Vray est qu’ils ont esté sages en ceci, qu’ils ont bien donné ordre qu'ils ne fussent occupez à la solicitude des tables, et que pour cela ils fussent contraints de quitter leurs délices. Car un chaeun estant songneux de sa propre {able, se dispense de n’avoir point de soin de celle des autres. Mais les laissans là, notons ceste sentence pour nostre usage.
Nous scavons combien c’est chose saincte, de prendre la charge des povres. Quand donc les Apostres préfèrent la prédication de l'Evangile, nous recueillons de cela, qu'il ny a service plus agréable à Dieu que ceste prédication. Quant et quant toutesfois la difficulté est démonstrée, quand ils disent qu’ils ne peuvent satisfaire à ces deux offices, Et quant à nous, il esthien certain que nous ne sommes pas plus excellens qu'eux. Parquoy il faut que celuy qui est appelé pour administrer la doctrine, s’employe du tout à faire valoir son office. Car il n’y a rien à quoy nous soyons plus enclins qu'à tomber à nonchalance. Avec ce la chair nous fournit de beaux prétextes: en sorte que ceux qui s’enveloppent d’affaires estranges, ne sentent pas du premier coup qu'ils sont destournez de leur office. Et pourtant, si les ministres veulent bien faire leur devoir, qu’ils réduisent souvent en mémoire ceste sentence, par laquelle les Apostres testifient que veu qu'ils sont appelez à l’office d’enseigner, il faut laisser derrière la charge des povres. Quelle excuse donc auront les occupations profanes, ou celles qu’on à prises pour son proufit particulier, veu que ceste OCCUpation des povyres, qui n’est point la der-
nière au service de Dieu, donne lieu au ministère de la parole?
3 Choisissez donc, frères, sept hommes d’entre vous, de qui on ait bon, etc.
Nous voyons maintenant à quelle fin les Diacres ont esté créez. Vray est que c’est un nom général : toutesfois il est proprement pris pour ceux qui ont la charge des poyres. Dont il appert de quelle licence les Papistes se mocquent de Dieu et des hommes, lesquels n’assignent autre office à leurs Diacres, sinon que de manier la patine et le calice. Certainement il n’est pas besoin de longue dispute, pour prouver qu’ils n’ont rien de commun ou d’accordant avec les Apostres. Mais si les lecteurs en veulent d'avantage, ils le trouveront en nostre Institution. Quant au présent passage, en premier lieu l’élection est permise à l'Eglise. Car c’est une chose tyrannique, si un seul constitue des ministres à son appétit. Ainsi donc c’est le moyen légitime, que ceux qui doyvent avoir quelque charge publique en l'Eglise, soyent éleusparles voix de tous.
Or les Apostres remonstrent quels doyvént estre ceux qu’on doit élire, asçavoir qu'ils ayent bon tesmoignage d’estre fidèles et prudens, et garnis d’autres dons du sainct Esprit. Et ceci est le moyen entre la tyrannie et la licence confuse, que rien ne se face sinon du consentement et approbation du peuple : toutesfois que les Pasteurs modèrent et gouvernent en sorte, que leur authorité soit comme une bride pour réprimer les impétuositez du peuple, afin qu’elles ne se deshordent ouire mesure. Cependant il nous faut noter ceci, que loy est imposée aux fidèles de n’en élire point qui ne soit idoine. Car ce n’est point une petite injure que nous faisons à Dieu, quand sans discrétion nous prenons pour le gouvernement de sa maison, le premier qui se rencontrera. Il est done besoin dy procéder en grande révérence, et de se bien garder délire quelqu'un pour gouverner l'Eglise, qui n’ait donné bonne approbation de soy.
Le nombre de sept a esté seulement accommodé à la nécessité présente : afin qu’on ne pense point qu’il y ait quelque mystère caché. Or quant à ce que sainct Luc dit, pleins du sainct Esprit et de
sapience, Yoyci comment je Pinterprète, que comme il est requis qu’ils soyent garnis des autres grâces du sainct Esprit, aussi est-il principalement requis qu'ils ayent prudence, sans laquelle ceste charge ne peut bien estre exercée : et aussi afin qu’ils se donnent garde des tromperies et fraudes de ceux qui estans trop adonnez à mendier, suecent ce qui devoit fournir à la nécessité des frères : d’avantage, pour se garder des calomnies de ceux qui ne cessent de mesdire, encores qu'il n’y ait nulle occasion. Car ceste charge-là est non-seulement pénible, mais aussi sujete à beaucoup de murmures.
4 Et quant à nous, nous poursuyvrons à oraison et à l'administration, etc. Hs monstrent derechef qu’ils auront sans cela assez d’affaires, en quoy ils se puissent exercer toute leur vie. Car à ce propos convient fort bien le proverbe ancien, duquel les Payens usoyent en leurs offices divins, asçavoir, Hoc age : c’està-dire, Fay ceci : voulans par cela signifier que ceux qui faisoyent les sacrifices, ne pensassent à autre chose qu'à cela qu’ils faisoyent. Pourtant aussi les Apostres usent d’un mot Grec, lequel signifie autant qu’estre attaché, et du tout occupé à quelque chose. H ne faut done point que les Pasteurs pensent s’estre acquittez, s’ils ont employé quelque temps à enseigner tous les jours. Il est bien requis qu'il y ait un autre zèle, une autre affection, une autre ferveur, une autre continuation ou assiduité, une autre délibération, avant qu’ils se puissent yrayement glorifier qu'ils sont attentifs à cela. Ils adjoustent l'oraison, non pas que nul ne doyve prier qu'eux : Car c’est un exercice général et commun à tous fidèles : mais pource qu'ils ont des causes et raisons particulières de prier, que n’ont pas les autres. Il est bien vray qu'il n’y a personne qui ne doyve estre songneux du salut et du bien de toute l'Eglise : mais combien le doit estre au pris:un ministre ou pasteur, à qui ceste charge est expresséement enjointe? et combien faut-il qu'il travaille pour icelle? Ainsi Moyse exhortoit bien les autres à faire prières, Exod.
XVII, 44 : mais il alloit devant comme capitaine ou port’enseigne, Et ce n’est
Car. VI
nt hs Ctts
pler
Cuar. VI.
point sans cause que sainet Paul fait si souvent mention de ses prières, Rom. I, 10. D’avantage, nous devons tousjours réduire ceci en mémoire, que nous pourrons bien labourer, semer, arrouser, et toutesfois nous ne proufiterons de rien, sinon que l'accroissement viene du ciel, À Cor. HE, 7, et ailleurs. Ce ne sera donc point assez de s’employer diligemment à enseigner, si on ne demande à Dieu qu’il bénisse le labeur, afin qu’il ne soit inutile
et infructueux. On voit bien par ceci, . que ce n’est point en vain que l’exercice de prier est recommandé aux ministres de la parole.
5 Et éleurent Estiene homme plein de foy, et du sainct Esprit, etc. Saïnct Luc ne sépare point la foy du sainet Esprit, pour dire qu’elle ne soit aussi une grace et don de l'Esprit : mais par ce mot d Esprit, ilsignifie les autres grâces, desquelles sainct Estiene estoit orné :
comme (le prudence, de zèle, dextérité, amour fraternelle, diligence, pureté, et rondeur de bonne conscience : puis après il exprime la principale espèce. Il signifie donc que sainct Estiene estoit excellent en foy principalement, et puis après en d’autres vertus : en sorte qu’on voyoit bien que la grâce du sainct Esprit abondoit en luy. Il ne loue point si fort les autres : pource qu’à la vérité il s’en faloit beaucoup qu'ils fussent tels que luy. Et qui plus est, tous les anciens sont de ceste opinion, que ce Nicolas qui estoit Pun des sept, est celuy mesme duquel sainct Jehan fait mention en son Apocalypse, chap. If, v. 15 : asçavoir qui a esté autheur d’une secte vileine et meschante :
veu qu'il vouloit que les femmes fussent communes. Ceci nous doit rendre plus diligens en l'élection des ministres de l’Eglise. Car si lhypocrisie des hommes trompe ceux mesmes qui veillent songneusement pour se donner garde, qu’adviendra-il à ceux qui sont nonchalans et n’y pensentpas bien ? Cependant, si après avoir employé toute la diligence que nous devons, il advient toutesfois que nous . soyons trompez, il ne faut point que nous-nous troublions outre mesure : veu que sainct Luc récite que les Apostres mesmes ont esté sujets à un tel inconvé-
SUR LES ACTES
nient. On pourra yci faire une question :
De quoy ont proufité les prières et oraisons, et de quoy à servi l’exhortation, veu que l'issue monstre bien que eeste élection n’a pas esté en tout et par tout conduite ne gouvernée par le S. Esprit ?
À cela je respon que c’est une grande chose que l’Esprit de Dieu a dressé les jugemens pour en élire six : et quant à ce qu’il a souffert que l'Eglise ait erré en l'élection du septième, que cela ne nous doit point sembler absurde. Car il faut que nous soyons ainsi humiliez en diverses sortes : en partie, afñin que nous soyons exercez par les malins et meschans : en partie, afin qu'estans admonestez par leur exemple, nous apprenions à sonder entièrement ce qui est dedans nous, pour oster toutes les secrètes cachetes de fraude qui sont en nous : en partie aussi, afin que regardans de plus près, et estans plus attentifs à discerner, soyons au guet à toutes heures, afin que les abuseurs et desloyaux, et les hypocrites ne nous décoyvent. Aussi il se peut faire que le ministère de Nicolas ait esté utile pour quelque temps, et que puis après il soit tombé en cest erreur monstrueux, Que si ce Nicolas est tomhé d’un degré tant honorable, tant plus qu'un chacun de nous sera haut eslevé, qu'il advise aussi de se submettre d'autant plus à Dieu en toute révérence et modestie.
6 Qu'ils présentèrent devant les 4postres : lesquels après avoir prié meirent les mains, etc. L’imposition des mains estoit un signe ordinaire de consécration sous la Loy. Yci les Apostres mettent les mains sur les Diacres, à ceste fin qu'ils sçachent qu’ils sont offerts à Dieu. Toutesfois pôurce que ceci seroit une cérémonie inutile de soy, l’oraison est quant et quant adjoustée, par laquelle les fidèles recommandent à Dieu les ministres lesquels ils luy offrent. Bien est vray que ceci se rapporte aux Apostres :
car tout le peuple n’a pas mis les mains sur les Diacres. Mais comme ainsi soit que les Apostres feissent prières au nom de toute l'Eglise, les autres aussi font leurs requestes à Dieu, luy recommandans ceux qu'ils ont éleus. Nous recueillons de ceci, que l'imposition des mains
est une cérémonie convenable à l’ordre et honesteté, veu que les Apostres en ont usé : et toutesfois qu’elle n’ha nulle vertu ou efficace de soy, mais sa force et
Cnar. VI.
son effect dépendent du seul Esprit de Dieu. Ce qu’il nous faut aussi conclure en général de toutes cérémonies.
7 Et la parole de Dieu croissoit, et le nombre des disciples se multiplioit
Jort en Jérusalem.
Grand nombre aussi des Sacrificaleurs obéissoit à la foy.
8 Or Estiene plein de foy et de force faisoit grans miracles et signes entre
le peuple.
9 Et aucuns de la Synagogue qui est appelée des Libertins, et des Cyréniens, et des Alexandrins. et de ceux qui estoyent de Cilice et d'Asie, se levèrent
disputans avec Estiene :
10 Et ne pouvoyent résister à la sapience, et à l'Esprit par lequel il parloit.
71 Etlaparole de Dieu croissoit, et le nombre des fidèles, etc. Sainct Luc parle derechef des accroissemens de l'Eglise : afin qu’il donne mieux à cognoistre comme en l’avancement d’icelle, la puissance et la grande faveur de Dieu se manifestoit de plus en plus. C’estoit desjà bien une excellence de Dieu, que PEglise avoit esté ordonnée et suscitée soudainement et comme en un moment: mais nous ne devons pas estre moins esmerveillez, de ce qu'au milieu de tant d’empeschemens, il poursuit néantmoins d'avancer son œuvre encommencée, de multiplier le nombre de ses fidèles : pour lequel diminuer, et qui plus est, pour du tout en esteindre et effacer lengeance, le monde $ et plus efforcé. Quant à ce qu'il dit que la parole de Dieu croissoit, à signifie qu’elle a eu son estendue bien loin. Orla parole de Dieu croist en deux sortes : ou quand nouveaux disciples se vienent humblement ranger sous son obéissance:
ou bien selon qu'un chacun de nous proufite en icelle. Or sainct Luc parle vei de la première façon de croistre. Car incontinent après il s'expose soy-mesme, quand il fait mention du nombre des disciples. Toutesfois il restraint cest accroissement de foy à une seule ville. Car combien qu'il soit croyable qu’il y avoit aussi des disciples espars ailleurs, toutesfois il n’y avoit point de certain corps qu'en Jérusalem. Grand nombre aussi, etc. Veu qu'à parler proprement, nostre foy obéit à la doctrine de l'Evangile, ce qui est dit qu'ils ont obéy à la foy, est une manière de parler figurée, qu’on appelle Métonimie, Car mot ce de Foy, est yci pris pour
la parole de Dieu, et pour la profession mesme de la Chrestienté. Il nomme expresséement les Sacrificateurs, d'autant qu'ils estoyent plus coustumièrement adversaires. Et d'autant plus Ça esté une œuvre de Dieu admirable, de ce qu'aucuns d’iceux ont esté convertis, et beaucoup plus quand il est parlé de la conversion d’un grand nombre. Car du commencement ils faisoyent des braves contre Jésus-Christ, en disant par une manière de desfiement et desdain, Aucuns des Gouverneurs a-il creu en luy? mais ce populaire-ci qui ne sçait que c’est de la Loy, est exécrable, Jehan, VIE, 49.
8 Or Estiene plein de foy et force,
estoit tant | faisoit grans miracles et signes, etc.
Sainct Luc récite yci un nouveau combat livré à l'Eglise. Dont il appert que la gloire de l'Evangile a esté tousjours Conjointe avec la croix et beaucoup de fascheries. Or voyci quelle est la somme, qu’en la personne d’un homme PEglise a esté assaillie. Dont est advenu que les ennemis ont pris plus grande hardiesse, et estans abbruvez de sang innocent, exerçcoyent plus grande cruauté que de coustume. Car auparavant ils n’avoyent point fait pis que d’emprisonner et batre de verges. Mais afin que nous entendions que le nom de Jésus-Christ a esté glorifié tant en la vie qu’en Ja mort de sainct Estiene, sainct Luc récite au commencement, qu’il estoit rempli de foy et de force. 1 signifie par cela, qu’il avoit une foy notable, et estoit excellent en force et puissance de faire miracles. Car il ne nous faut point imaginer une perfection de foy, pourtant qu’il soit dit qu’il estoit
Cuar. VI.
rempli de foy. Mais la saincte Escriture a accoustumé d’user de ceste façon de parler, d'appeler remplis des dons de Dieu ceux qui en ont en abondance. Quant à ce mot de force, je le pren sans contredit pour puissance de faire des miracles, et la foy comprend non-seulement le don . d’intelligénce, mais aussi laffection ardente et zèle embrasé. Or luy estant ainsi excellent, et à cause de l’exceilence des grâces fort renommé, cela a fait que les ‘iniques quasi tous d’une impétuosité se sont tournez contre luy en plene rage.
Car selon que la puissance, la vertu et la grâce du sainct Esprit se manifeste, quant et quant ceci advient ordinairement, que la rage de Satan est esmeue. Or on verra par la déduction du texte, que sainct Estiene a esté hardi et diligent à espandre la doctrine de l'Evangile. Mais sainct Luc ne parle point maintenant de ceci, se contentant d’avoir loué sa foy, qui ne peut demeurer oisive et endormie.
9 Æt aucuns de la Synagogue qui est appelée des Libertins et des Cyréniens, et des, etc. Ceci a esté le commencement de la persécution, que les meschansvoyans qu'ils ne gaignoyent rien de s'opposer contre Jésus-Christ par disputes, ont leur recours aux calomnies et séditions, quand ils cognoissent leur premier effort estre inutile: et finalement ils vienent jusques à faire violence et meurtrir. Par ce mot donc de Lever, sainct Luc signifie que ceux desquels il parle yei, ont assailli de langue et de bec la doctrine de l'Evangile, et qu’ils n’ont point du premier couptiré sainct Estiene en jugement, mais l’ont premièrement assailli par disputes contraires. Au surplus, il monstre qu’ils estoyent estrangers, s’estans retirez au pays de Judée, ou pour traffiquer, ou pour affection d'apprendre. Il récite donc yci que les uns estoyent Cyréniens, les autres Alexandrins, aucuns de Cilice, les autres d'Asie : et dit que tous ceux-ci estoyent de la Synagogue des Libertins. Il est probable que les affranchis des citoyens Romains ont fait édifier une Synagogue à leurs despens, laquelle fut particulièrement pour les Juifs qui venoyent des provinces pour habiter en Jérusalem.
Ainsi ceux qui estans là amenez par la
SUR LES ACTES
D grace de Dieu, et devoyent de tant plus grand zèle recevoir Jésus-Christ, sont ceux qui luy livrent les premiers assaux, et par manière de dire, sonnent la trompette pour enflamber la rage des autres.
Et sainct Luc monstrera en beaucoup de lieux ci-après, que les Juifs des provinces ont esté les plus grans ennemis de la saine doctrine, et sur tous autres envenimez et remplis d’amertume à susciter des troubles. Il dit qu’il y en avoit plusieurs, afin: que la victoire de la vérité soit plus magnifique, veu que plusieurs assemblez de diverses régions s’en retournent tous confus, estans surmontez par un seul homme. Car il ne faut point douter qu’ils n’ayent esté contraints de demeurer muets honteusement. Desjà la foy et les miracles avoyent acquis grâce et authorité à sainct Estienne. Maintenant il respond de telle sorte à ceux qui disputoyent contre luy, qu’on voit bien qu’il est beaucoup plus fort qu'eux. La sapience et l'Esprit, ausquels ils ne pouvoyent résister, ne sont pas yei mis par sainct Luc comme choses diverses. Il faut donc ainsi résoudre ces deux mots, Ils ne pouvoyent résister, ou contredire à la sapience, qui luy estoit donnée du sainct Esprit. Car sainct Luc a voulu exprimer que le combat n’a pas esté de toutes les deux parts en la vertu de Phomme: mais que les ennemis de l'Evangile ont esté vaincus, pource que l'Esprit de Dieu qui parloit par la bouche de sainct Estiene, combatoit contr’eux. Au demeurant, veu que Jésus-Christ a promis le mesme Esprit à tous ses serviteurs, seulement combatons fidèlement pour la vérité, et demandons-luy bouche et sapience. Et lors nous aurons assez pour parler, en sorte que la subtilité, ne le caquet affété de nos ennemis ne nous fera jamais honte. Ainsi de nostre temps le sainct Esprita eu une telle efficace et ;vertu en la bouche des Martyrs qui ont esté menez au feu, et encore tous les jours elle manifeste la mesme vigueur et force, que combien que ce fussent hommes idiots, toutesfois ils estonnoyent les plus grans théologiens de la Papauté par leur seule voix, comme s’ils eussent esté frappez d’un coup de foudre.
Cuar, VI.
A1 Adonc ils subornèrent des hommes, lesquels.disoyent, Nous luy avons oùy dire paroles blasphématoires contre Moyse et contre Dieu. 19 Et esmeurent le peuple, et les anciens, et les Scribes : et luy courans sus
de ravirent et l'amenérent au conseil.
13 Et présentèrent des faux-lesmoins, qui disoyent, Cest homme-ci ne cesse
de parler paroles blasphématoires contre ce sainct lieu et la Loy.
44 Car nous luy avons ouy dire, que ce Jésus de Nazareth destruira cé lieuci, el changera les ordonnances que Moyse nous à baillées.
A5 Et comme lous ceux qui estoyent assis au conseil, avoyent les yeux fichez sur luy, ils veirent sa face comme la face d'un Ange.
11 Adonc ils subornèrent des hommes, lesquels disoyent, Nous luy avons, etc. Estans abbatus par la vertu du sainct Esprit, ils laissent là les disputes. Cependant, ils subornent des faux-tesmoins pour l’opprimer de calomnies. Dont il appert clairement, qu’ils ont combatu de mauvaise conscience. Car qui a-il plus meschant que de maintenir et défendre une cause par menterie? Prenons le cas qu’il y ait un homme au demeurant coulpable: toutesfois si ne le faut-il pas opprimer ne gréver par faux tesmoignages.
Mais les hypocrites sous couleur de leur zèle Se laschent hardiment la bride en cela. Nous voyons comme les Papistes corrompent aujourd’huy contre leur propre conscience des passages manifestes de l’Escriture, quand ils allèguent des tesmoignages falsifiez à Pencontre de nous. Je confesse bien que le plus souvent ils pèchent par ignorance, mais cependant on n’en trouvera pas un seul d’entr'eux, qui ne se donne licence de gaster le sens, et corrompre les mots de l'Escriture, afin qu’il rende nostre doctrine odieuse. D’avantage, ils forgent en chaire des calomnies monstrueuses contre nous, Si ces beaux-pères et vénérables Rabbins sont interroguez, asçavoir sil est licite de calomnier quelqu'un, vray est qu’ils le nieront en général : mais quand ce vient à parler de nous, le sainct et bon zèle les excuse : pource qu’ils pensent que tout ce qui peut empirer et rendre nostre cause odieuse, est permis. Parquoy ils se flattent en mensonges, en fausseté et toute impudence effrontée. Une telle hypocrisie a aussi aveuglé ceux que sainct Luc récite yci avoir abusé de faux
tesmoignages pour destrüire et rüinér sainct Estiene. Car quand Satan obtient la domination, non-seulement il solicite lés réprouvez à cruauté, mais aussiil leur esblouit les yeux, en sorte qu’ils pensent que toutes choses leur soyent permises.
Principalement nous sommes enseignez par cest exemple, combien est dangereuse la couverture d’un bon zèle, s'il n’est gouverné par l'Esprit de Dieu. Car de ce zèle-là il en sortira tousjours une rage furieuse, et cependant C’est une merveilleuse masque pour couvrir toutes méschancetez.
14 Nous luy avons ouy dire que ce Jésus de Nazareth destruira, etc. INapperra assez par la défense de sairict Estiene, qu’il n’a jamais parlé de Moyse ou du Temple, sinon en tout honneur. Et toutesfois cest outrage ne luy a point esté mis en avant sans couleur. Car il'avoit enseigné labolissement de la Loy. Mais les tesmoins sont'faux et subornez à dire mensonge, en ce qu'ils corrompent tout à propos ce qui avoit esté bien et sainetement dit. Ainsi Jésus-Christ à esté contraint de se purger, qu’il n’estoit point venu pour rompre là Loy. Car comme ainsi soit qu’il eust presché de mettre fin aux cérémonies, les meschans tiroyent cela à un autre sens, comme $’il eust voulu abolir toute la Loy. Ses ennemis aussi ont meschamment destourné et glosé ce qu’il avoit dit de son corps, le rapportans au temple de Jérusalem. Mais quoy ?
N’a-on pas reproché à sainct Paul qu’il enseignoit à faire le mal, afin que bien en adveinst? Parquoy il ne faut point que nous-nous esbahissions aujourd’huy, si nous VOYONS tirer en sels pervers et ma-
DL et D NOUS NE TR
Cuar. VI.
lin ce que nous enseignons purement et Sainctement, et au proufit d’un chacun.
Mais plustost faisons ceste résolution, que la doctrine de l'Evangile ne pourra jamais éestre traittée si prudemment et modéréement, qu’elle ne soit sujete à calomnies: çar Satan qui est le père de mensonge, s’employe tousjours à faire son office. D’avantage, pource qu'il y a plusieurs choses contraires à la raison
charnelle, iln’y a rien à quoy les hommes
soyent plus enclins qu’à recevoir des calomnies et fausses accusations, par les-
» quelles le vray et naturel sens de Ja doc-
trine soit corrompu. Ceste malice de Sa-
tan et ces embusches nous doyvent
rendre mieux advisez et plus attentifs à nous garder de mettre hors de ia bouche chose qui soit dite de travers, où mal à propos, où improprement, ou à la volée, de laquelle nos ennemis puissent estre armez pour batailler contre nous. Car il faut diligemment oster toute occasion aux meschans, afin qu’ils ne trouvent rien de ce qu'ils cherchent. Mais si nous voyons que la doctrine que nous aurons droitément et sainctement expliquée, soit desfigurée, corrompue et desmembrée par fausses éalomnies, il ne faut point que nous-nous repentions d’avoir bien commencé, ou que cela nous rende pour ladvenir plus tardifs et paresseux. Car il ne Seroit pas raisonnable que nous fussions asseurez où exempts de toutes morsures venimeuses de Satan, veu que le Fils de Dieu mesme ne les a peu éviter. C’est cependant nostre oflice de repousser et de respondre aux mensonges, desquels on charge la vérité de Dieu: comme nous voyons que le Seigneur Jésus maintient la doctrine de l'Evangile contre les calomnies par lesquelles on taschoit de la mettre en ignoïhinie. Seulement retenons dedans nous céste affection et courage, qu'une telle meschanceté n’empesche point nostre cours. Pource que nous enseignons que les hommes sont tellement corrompus, qu'ils sont totalement esclaves de péché et de mauvaises cupiditez : nos ennemis forgent de cela une calomnie, que nous disons que les hommes ne pèchent pas de leur propre gré, mais qu’ils sont poussez d’ailleurs à mal faire, en
SUR LES ACTES
sorte que nulle faute ne leur doyve estre imputée: ils nous accusent aussi, que nous esteignons le désir de bien faire.
Pource que nous nions que les œuvres des saincts et fidèles soyent méritoires de leur propre dignité, d'autant qu'il y a tousijours quelque vice meslé parmi, ils nous imposent ce blasme, que nous 0stons toute différence des biens et des maux. Pource que nous disons que la justice de l’homme consiste en la seule grâce de Dieu, et que les âmes des fiuèles ne peuvent trouver aucun repos ailleurs qu’en la mort de Jésus-Christ, ils nous objectent que par ce moyen nous laschons la bride à la chair, en sorte que la Loy n’ha plus de lieu. Quand nous donnons au Fils de Dieu lhonneur qui luy appartient, lequel eux ont deschiré par bribes et morceaux comme une proye, et selon qu’il leur a semblé ‘bon l’ont distribué çà et là, et à qui ils ont voulu, ils font à croire, et controuvent que nous sommes ennemis des saints. Ils nous accusent faussement qu’en lieu de la liberté de l'esprit, nous cherchons une li- .
cence charnelle. Quand fous-nous efforcons de nostre pouvoir de remettre la saincte Cène de nostre Seigneur Jésus en son entier et pur usage, ils mesdisent de nous impudemment, que nous la voulons renverser et destruire. Les autres aussi qui mettent en doute tout ce qui est certain, et veulent qu’il soit en la liberté d’un chacun de suyvre son opinion en toutes choses, à la façon des Académiques, pource que ce que nous enseignons selon les Escritures de la prédestination éternelle de Dieu, n’est pas une doctrine plaisante aux hommes, ains scabreuse et estrange, ils nous accusent malicieusement que nous faisons de Dieu un tyran, qui prend plaisir à destruire les hommes sans qu’ils en soyent dignes, veu qu’il les a adjugez à la mort éternelle avant qu’ils soyent nais, et autres semblables calomnies qu'on peut améner à ce propos :
néantmoins telles gens sont plus que convaincus, que nous ne pensons de Dieu qu’en toute révérence, et n’en parlons en toute sorte qu’ainsi que luy-mesme enseigne de sx propre bouche. Vray est que c’est une chose dure et fort griefve à
porter, d’estre ainsi rendus odieux : toutesfois il ne nous faut point pour cela laisser la défense d’une bonne cause. Car Dieu estime sa vérité précieuse, et nous sembhlablement la devons réputer telle, combien qu’elle soit odeur de mort à mort aux réprouvez, 2 Cor., IT, 46. Mais je revien à l’accusation de sainct Estiene, de laquelle voyei le principal article, qu’il a proféré paroles blasphématoires contre Dieu et Moyse. Ils ont raison de faire l’injure de Dieu et de Moyse commune :
d'autant que Moyse n’avoit rien en sa doctrine de propre, ou qui fust séparé de Dieu. Ils prouvent le blasphème, pource qu’il avoit parlé outrageusement contre le temple et la Loy. Au reste, ils constituent le blasphème en ce qu’il avoit dit, que la venue de Christ avoit mis fin au temple et aux cérémonies. Il n’est pas croyable que sainct Estiene ait ainsi parlé comme ils le rapportent : mais ils interprètent mal ce qui avoit esté bien et sainctement dit, pour donner couleur à leur fausse accusation. Mais encore quand ils n’eussent rien changé aux mots, néantmoins tant s’en faut que sainct Estiene ait rien dit au déshonneur du temple et de la Loy, qu'il ne les a peu mieux orner de vrayes louanges. Les Juifs pensoyent que l'honneur du temple fust du tout abbatu, s’il ne demeuroit perpétuellement, en ses ombres et figures, et que la Loy de Moyse seroit inutile et de nulle importance, si les cérémonies n’estoyent tousjours en vigueur. Mais au contraire, l'excellence du temple et l'utilité des cérémonies gist plustost en cela, quand le tout est rapporté à Jésus-Christ, comme à son principal patron. Parquoy quelque couleur qu'il y ait en ceste accusation, toutesfois elle est inique et perverse. Au surplus, combien que le faict viene en question, asçavoir si la chose est, et s’il a parlé comme les adversaires disent:
toutesfois le poinct principal de la cause gist en la qualité (comme disent les Rhétoriciens) c’est asçavoir, s’il avoit bien dit, et commentil faloit prendre son dire.
Car ils blasment sainct Estiene d’avoir enseigné qu’il faloit changer la forme du service de Dieu qui estoit receue pour lors: et interprètent que cela est un
Car. VI.
blasphème contre Dieu et Moyse. Ils débatent donc plustost du droict que du faict. Car la question est, asçavoir si celuy blasphème contre Dieu et Moyse, lequel monstre que le temple visible est le .
patron d’un sanctuaire plus excellent sans comparaison, auquel habite toute plénitude de Divinité, et lequel enseigne que les ombres de la Loy sont temporelles.
Que ce Jésus de Nazareth. Ns parlent ainsi de Jésus-Christ par mespris, comme si c’estoit une chose détestable, que d’en faire mention. Cependant on peut recueillir de leurs calomnies, que S. Estiene parlant de l’abrogation de la Loy, avoit opposé le corps aux ombres, et la substance aux figures. Car si les cérémonies sont abolies par Jésus-Christ, la vérité d’icelles est spirituelle. Les Juifs qui vouloyent qu’elles fussent perpétuelles, ne pensoyent rien dicelles qui ne fust lourd, charnel, terrien, et devant leurs veux.
En somme, si l'usage des cérémonies estoit perpétuel, elles seroyent caduques, et sans fermeté, d'autant qu’elles n’auroyent rien que l’apparence externe : ainsi il n’y auroit nulle fermeté. Parquoy la :
vraye perpétuité Qicelles, c’est quand elles sont abolies par la venue de Jésus Christ: car il s'ensuit de cela, que leur vertu ét efficace consiste en Jésus-Christ.
Et changera les ordonnances, etc.
C’est une chose bien certaine, que sainct Estiene entendoit ceci seulement de la partie de la Loy qui concerne les cérémonies. Mais comme les hommes ont accoustumé de s’arrester plustost aux pompes externes, ceux-ci prenent ce qui à esté dict, comme si sainct Estiene eust voulu réduire à néant toute la Loy. Vray est que les principaux commandemens de la Loy estoyent du service spirituel de Dieu, de la foy, de justice et jugement: mais pource que ceux-ci ont en beaucoup plus grande estimation les cérémonies externes, ils nomment par excellence, Ordonnances de Moyse, les cérémonies et observations qui avoyent esté données touchant les sacrifices. Tel a esté le naturel des hommes depuis le commencement du monde, et sera jusques à la fin. Comme les Papistes ne recognoissent aujourd’huy aucun service de Dieu, sinon en leurs
Cuar. VII.
masques. Jà soit qu’ils soyent bien difiérens des Juifs, d'autant qu’en lieu des ordonnances de Dieu, ils ne suYvent que des inventions frivoles des hommes.
15 ÆEt comme lous ceux qui estoyent
fut veu pour lors en luy. Car comme ainsi soit que la face de ceux qui sont accusez pastit coustumièrement, qu'ils bégayent en parlant, et monstrent d’autres signes de tremblement, S. Luce enseigne qu’il
assis au conseil avoyent les yeux, etc. | n’y avoit rien de semblable en S. Estiene :
C’est une chose coustumière és jugemens de dresser la veue sur celuy qui est ac-
cusé, quand on attend la défense de sa |
cause. Or S. Luce dit que S. Estiene à esté veu semblable à un Ange. Ceci ne
s’entend pas de son visage naturel, et tel
qu’il avoit ordinairement, mais de ce qui
mais plustost qu’on voyoit reluire quelque majesté en luy. Car l’Escriture emprunte quelque fois la similitude des Anges en ceste signification, comme 1 Samuel, XXIV, 9, et 2 Samuel, XIV, 47,
| et XIX, 27.