‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 50 sur 113 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

1 Adonc le souverain Sacrificateur dit, Ces choses sont-elles ainsi? 2 El il dit, Hommes frères et pères, oyez, Le Dieu de gloire Ss'apparut à nostre Père Abraham du temps qu'il estoit en Mésopotamie, devant qu'il de-

meurast en Charran.

3 Et luy dit, Sors de ton pays, et d'avec ton parentage, el vien en la terre

que je te monstreray.

4 Adonc il sortit du pays des Chaldéens, et habita en Charran. Et de là, après que son père fut mort, Dieu le transporta en ceste terre, en laquelle

maintenant vous habitez.

À Adonc le souverain Sacrificateur, dit, etc. Encore y a-il quelque fard et couleur d'équité au principal Sacrificateur, et en tous ceux du conseil. Et toutesfois en ses paroles il y a un advancement de jugement très inique. Car il ne Vinterrogue point quelles causes il à euës d'enseigner en ceste sorte : et ne le reçoit point à ses justifications : et toutesfois cela estoit le principal. Mais il demande préciséement, si sainct Estiene à proféré ces paroles, quelles qu'elles soyent. Comme les Papistes aujourd'huy ne peuvent prendre patience de demander quelle est la doctrine, et si on la peut prouver par les Escritures : mais ils font seulement ceste interrogation, asçavoir s’il y a eu quelqu'un si hardi, qui ait osé ouvrir la bouche contre leurs superstitions, afin qu’ils le rendent convaincu surle-champ, et l’envoyent tout incontinent au feu. Au reste, la response de sainct Estiene pourroit sembler de prime face et absurde et mal propre. Premièrement, il prend son commencement de bien baut.

Outreplus, il fait une longue narration,

en laquelle il ne fait presque nulle mention de la cause présente. Or il n’y a rien plus vicieux, que de beaucoup parler, et faire des discours hors de Paffaire. Mais qui examinera ceci de plus près, il appercevra facilement qu’il n’y a rien de superflu en tout ce long discours , et que sainct Estiene parle bien à propos, comme la matière le requiert. Il avoit esté accusé cemme apostat, et comme s’il eust voulu renverser la religion, et abolir tout le service de Dieu. Il remonstre donc songneusement qu'il se veut tenir à ce Dieu, lequel les Pères ont tousjours adoré.

Ainsi il se purge de ce crime de révoltement et apostasie, et monstre que ses ennemis ne sont de rien moins esmeus que du zèle de la Loy. Car ils faisoyent beau semblant qu'ils ne se proposoyent rien devant leurs yeux que la gloire de Dieu, et ne demandoyent que laugmentation d’icelle. I leur arrache donc ceste vaine vanterie. Or pource qu’ils avoyent tousjours les Pères en la bouche, et estoyent erflez de la gloire de leur nation, S. Estiene monstre aussi qu'ils n’ont nulle 99 :

occasion de se glorifier pour cela : mais plustost que les vices de leurs Pères estoyent si grans et en si grand nombre, qu'ils en devroyent avoir honte, et s’hu- Milier. Quant au principal poinct et article de la cause, pource qu’il estoit question du temple et des cérémonies, il déclare expresséement que Dieu avoit éleu leurs. Pères pour son peuple péculier.

avant que le temple fust en estre, et que Moyse fust nay. Voylà pourquoy il a commencé sa préface de si loin. Il admoneste en second lieu, que toutes les cérémonies externes baillées de Dieu par la main de Moyse, ont esté formées et pourtraites selon le patron céleste. Dont il s'ensuit que la Loy cérémoniale se rapporte à une autre fin: et que ceux qui Jaissans la vérité s’arrestent aux signes, font mal et follement. Si les lecteurs rapportent tout le sermon de sainct Estiene à ces poincts, ils ne trouveront rien en iceluy, qui ne conviene fort bien à la matière : comme nous dirons encore en brief sur la fin. Cependant ce but de tout son sermon n’empeschera point que nous ne puissions esplucher de poinet en poinet ce qui sera digne d’estre observé.

à Et il dit, Hommes frères, et pères, oyez, etc. Jà soit qu’il veist et cognust bien que la plus grand’partie d’entr’eux estoyent ennemis formels de PEvangile, toutesfois pource qu’ils avoyent encore entre leurs mains le gouvernement ordinaire du peuple, et qu’ils estoyent commis sur l'Eglise, que Dieu n’avoit encore rejettée, sainct Estiene ne fait aucune difficulté de les appeler par modestie Pères. Cependant il ne les flatte point pour acquérir leur faveur : mais il porte cest honneur à l’ordre et gouvernement que Dieu avoit institué, jusques à ce que l’estat fust changé, et que la puissance et authorité leur fust ostée. Toutesfois la révérence du lieu qu’ils Gccupoyent, ne luy ferme point la bouche, et ne l’empesche point de monstrer franchement qu’il n’estoit point d'accord avec eux.

Dont il appert combien les Papistes se monstrent ridicules, qui nous veulent rendre tellement obligez à des titres nuds et du tout vains et forgez à plaisir, que nous soyons contraints de dire que leurs or-

Cuar. VII.

donnances, quelques meschantes qu’elles soyent, Sont bonnes. Ze Dieu de gloire s'apparut, etc. Par ce commencement il testifie qu’il ne se révolte point des Pères, ne de la vraye religion qu’ils ont suyvie.

Car toute la religion, le service de Dieu, la doctrine de la Loy, et toutes les Prophéties dépendoyent de ceste alliance que Dieu avoit faite avec Abraham. Donc quand sainet Estiene confesse que Dieu estoit apparu à Abraham, il comprend la Loy et les Prophètes, lesquels découlent de ceste première révélation comme d’une fontaine. Et pourtant il Pappelle Ze Dieu de gloire, pour discerner d'avec les faux dieux que les hommes ont faits, celuy à qui seul la gloire est deuë. Du temps qu'il estoit en Mésopotamie, etc. On sçait bien que ceste région qui est entre ces deux rivières, le Tygre et Euphrates, .

est ainsi appelée. Or il dit, Avant qu’il habilast en Charran, d'autant qu’'Abraham estant admonesté par oracle divin, partit de Chaldée pour aller en Charran :

qui est une ville renommée à cause de la desconfiture de Crassus et des Romains.

Combien que Pline dit que c’est une ville d'Arabie. Or il ne se faut point esbahir, si sous ce nom de Mésopotamie, la Chaldée est yei comprise. Car combien que la région qui est environnée de ces deux fleuves, Tygre et Euphrates, soit eñclose entre deux eaux (ce que signifie en Grec le mot Mésopotamie) néantmoins tous les Géographes naillent ce nom à lAssyrie et la Chaldée. La somme est qu’Abraham ayant exprès commandement de Dieu, a délaissé son pays : et ainsi que Dieu par sa pure bonté l’a prévenu, veu qu'il a cherché ce que paravant luy a esté offert gratuitement en sa maison:

Voyez sur ceci le dernier chapitre de 3osué. Mais il semble qu’il y ait quelque différence entre le récit de Moyse et cestuy-ci. Car après que Moyse a dit sur la fin de lonzième chapitre, qu'Abraham ayant laissé sa maison, changea de pays, il adjouste au commencement du douzième, que Dieu parla à Abraham. La solution est facile. Car Moysene récite pas en ce dernier lieu que c’est qui est advenu après le département d'Abraham : mais alin que nul ne pensast qu'Abraham eust

Car. VII.

laissé sa maison à la volée pour tracasser ça et là par pays estranges, ainsi que font aucunesfois plusieurs mal avisez et légers : il rend la cause de son département, que Dieu Juy avoit commandé d’aller habiter ailleurs, Et ceci est.signifié par les mots de la vision là exprimez.

Car s’il eust esté estranger en une autre terre, Dieu ne Iluy eust peu commander de partir du lieu de sa nativité, et laisser ses parens et la maison de son père, Nous voyons donc qu’il y a bon accord entre le passage de Moyse et cestuy-ci. Car après que Moyse à récité qu'Abrabam s’en alla demeurer en Charran, afin qu’il monstre que ce voyage ne fut pas entrepris par aucune légèreté humaine, ains par le commandement de Dieu, il entremesle le propos qu’il avoit obmis au paravant, qui est une manière de coucher les propos fort familière aux Hébrieux.

3 Et luy dit, Sors hors, etc. Comme si ce n’eust point esté une chose assez dure et difficile de soy, ,d’estre banni de son pays, Dieu use de beaucoup de paroles, pour navrer d'avantage le cœur d'Abraham. Et cela a servi pour esprouver sa foy : comme aussi Ceci, que Dieu ne luy assigne aucune terre, en laquelle il puisse habiter : mais il le tient pour un temps en suspens et en doute. Gr par cela l’obéissance d'Abraham est autant plus digne de grande louange : car la douceur du pays de sa nativité ne le peut retenir ni empescher, qu’il ne se bannisse soy-mesme de son bon gré. Et ne fait nulle difficulté de suyvre Dieu, combien qu'il ne voit aucun lieu certain pour s’arrester, ains luy est commandé de se pourmener et çà et là pour quelque temps. Touchant ce que Dieu difière de luy monstrer la terre, il ne s’en faut pas beaucoup que cela ne soit autant comme s’il eust esté frustré. Au reste, nous apprenons tous les jours par nostre propre expérience, combien il à esté utile à Abraham d’avoir esté instruit par tels rudimens et apprentissages. Car plusieurs pourront estre esmeus de zèle sainct et bonne affection à entreprendre des choses grandes et hautes : mais après que ceste ardeur est refroidie, ils se repen-

tent de leur entreprise, et tourneroyen" |

SUR LES ACTES

volontiers bride en arrière. Afin donc que la mémoire des choses qu’Abraham avoit délaissées ne luy feist perdre courage au milieu du chemin, Dieu du commencement examina au vif son cœur, afin qu’il n’entreprinst rien légèrement et inconsidéréement. À ce propos tend la parabole que Jésus-Christ nous propose de celuy qui vouloit bastir une tour, Lue, chap. XIV, v. 28. Car il enseigne qu’il faut premièrement conter quels pourront estre les frais : afin que ne soyons contraints de laisser à nostre honte l’édifice que nous aurons commencé. Or combien que ceci ait esté particulier à Abraham, qu’il luy à esté commandé de sortir hors de son pays, et d'aller en terre lointaine, et que Dieu l’a fait tournoyer çà et là, toutesfois il y a en ces paroles quelque figure de la vocation de nous tous. Il ne nous est point simplement commandé à tous de laisser nostre pays :

mais il nous est commandé de renoncer à nous-mesmes. Nous n’ayons pas commandement de sortir hors de Ja maison de nos pères : Mais nous avons coMmMaNndement de quitter nosire propre volonté et les désirs de nostre chair. D’avantage, si nos pères, nos mères, nos femmes et enfans nous empeschent de suyvre Dieu, il les faut tous abandonner. Simple commandement est fait à Abraham de sortir :

mais cela mesme nous est commandé sous condition. Car s’il advient que nous ne puissions servir à Dieu en quelque part, il faut plustost élire le bannissement, que de demeurer paresseux et oisifs dedans nosire nid. Parquoy ayons tousjours l’exemple d'Abraham devant les yeux. C’est le père des fidèles, tenté en toutes sortes : et toutesfois il oublie SOn pays, ses parens, voire S0y-mesme, afin qu’il s’addonne du tout à Dieu. Que si nous voulons estre réputez enfans de Dieu, il ne faut point que nous-nous forlignions de luy, Rom., IV, 16, 17. Æf vien en la terre que je te monstreray.

Il faut noter ce que j’ay touché ci-dessus, qu'Abraham est tenu en suspens, afin que sa patience soit esprouvée, Et il faut aussi transférer ceci à nostre usage : afin que nous apprenions à dépendre entièrement de la parole de Dieu. Et de faict,

c’est-ci le principal exercice de la foy, de nous fier en Dieu, mesme quand rien n'apparoist devant nos yeux. Vray est que Dieu nous monstrera souvent la terre ou pays auquel il nous ottrove l’habitation : toutesfois pource que nous sommes estrangers au monde, il n’y à point de lieu où nous ayons ferme demeure. D’avantage, nostre vie est cachée (comme dit sainct Paul, Coloss., II, 3) et estans semblables à gens morts, nous espérons le salut éaché au ciel. Aïnsi donc quant à l'habitation perpétuelle, Dieu veut que nous dépendions de sa promesse simple, quand il nous commande d’estre comme pèlerins en ce monde. Afin qu’un tel délay ne nous face perdre courage, il nous faut retenir ceste règle générale de la foy : qu’il nous faut cheminer où Dieu nous appelle, quoy qu’il

Cuar. VIL

ne monstre point encore ce qu’il promet.

4 Adonc il sortit du pays des Chaldéens, etc. Par ces paroles est louée la promptitude de la foy d'Abraham. Car estant appelé, il ne remet point au lendemain, mais il donte toutes ses affections pour les assujetir au commandement de Dieu. Or on ne sçauroit pas bien dire la cause pourquoy il s’est arresté en Charran : toutesfois il se peut faire que la débilité de son père lait là retardé : lequel mourut là incontinent après : ou bien qu’il n’a osé passer outre, jusques à ce que Dieu luy eust monstré le chemin. Il me semble que ceci est le plus probable, qu’il a esté là détenu pour un peu de temps par la lasseté et maladie de son père : d'autant que sainct Estiene exprime nomméement, qu’il sortit hors de là après la mort de son père.

5 Et ne luy donna aucun héritage en icelle, non pas seulement pour asseoir un pied: combien qu'il luy eust promis la luy bailler en possession, el à sa semence après luy, jà soit qu'il n’eust point d'enfant.

6 Mais Dieu dit ainsi, Ta semence habitera en terre estrange, et là ils as: serviront, et traitteront fort mal quatre cens ans.

1 Mais je jugeray la nation, à laquelle ils auront servi, dit Dieu. Et après cela ils sortiront, et me serviront en ce lieu-ci.

8 Puis luy donna l'alliance de Circoncision :

et en ceste sorte Abraham

engendra Isaac, lequel il circoncit le huitième jour. Et Isaac engendra Jacob,

et Jacob les douze Patriarches.

5 Et ne luy donna aucun héritage en icelle, etc. 1] nous faut yei noter trois choses, Premièrement, que Dieu a exercé la patience de son serviteur : d'autant qu'après l’avoir tiré hors de son pays, il Va tenu comme estranger en la terre de Chanaan. Car Abraham n’a point eu de possession ou héritage pour asseoir seulement un pied, sinon ce qu’il acheta pour faire un sépulchre. Or ce qui n'appartient point à l’usage de la vie présente, n’est point réputé possession. D’avantage, puis que ce champ a esté acheté à prix d’argent, sainct Estiene dit à bon droict que le Seigneur ne donna nulle possession ou héritage à Abraham. Car ce qu’'Abraham espéroit de la promesse, ne devoit point estre acquis par argent, ne par quelque autre moyen humain. Secondement, nous avons à noter, que combien que

Dieu ne monstrast point encore la chose par effect à Abraham, nonobstant il le fortifioit par sa Parole. Et c’est-ci nostre appuy ferme, quand Dieu nous promet qu'il y a quelque chose qui nous est gardée, laquelle toutesfois nous ne tenons pas encore. Parquoy, comme ainsi soit qu'Abraham ne jouist point de la chose, asçavoir de cest héritage promis, il eut la promesse de Dieu pour son appuy, et se contentant W’icelle, il n’appéta rien en la terre de Chanaan qu’une habitation temporelle, et par manière de dire, un logis passager. Puis que le mot Grec qui est yei mis signifie simplement Promettre je ne trouve point de cause pourquoy il le fale tourner comme Erasme, qui a mis un mot Latin qui signifie Réitérer sa promesse, et la confermer plus expresséement. Car je résou ceci par forme de

Car. VII.

contrariété, Combien qu'il luy eust promis, elc. : en sorte que ce soit pour noter obliquement qu'il se trouvoit comme frustré. Sinon que paraventure on le voulust appliquer aux promesses, qui sont souvent réitérées, ce que je laisse en la liberté d’un chacun. Tiercement, il nous faut noter, que la promesse a esté telle, qu’elle n’estoit nullement, ou vrayement bien peu différente d’une pure mocquerie.

Dieu promit ceste terre à la semence d'Abraham , lors qu’il avoit 80 ans, et que sa femme estoit stérile, et que toute espérance d’avoir des enfans luy estoit ostée. Ceci semble estre plus que frivole. Car pourquoy ne luy promet-il plustost de luy donner semence? Mais ceci a esté une espreuve notable de sa foy, d'autant que ne s’enquérant point, et ne disputant point curieusement, il receut paisiblement et en obéissance ce qu’il avoit ouy de la bouche de Dieu.

Souvenons-nous donc que Dieu redresse e£ console tellement l’esprit de son serviteux par sa parole, que non-seulement il diffère de manifester la chose, mais aussi il pourroit aucunement sembler qu'il se mocque de luy. Comme il fait aussi envers nous aucunement. Car combien qu’il nous prononce héritiers du monde, Jaq. IT, 5, toutesfois il permet bien souvent que nous ayons faute de nostre petite nourriture et telles aides nécessaires. Or il fait cela tout à propos, afin d’anéantir la prudence de nostre chair, puis qu'autrement nous ne portons point un tel honneur à sa Parole que nous deverions.

6 Ta semence habitera en terre esétrange, etc. Sainct Estiene réduit en mémoire aux Juifs, combien la condition de leurs pères estoit misérable et pleine d’opprobres, lors qu'ils estoyent en Egypte : et monstre que ceste servitude de laquelle ils avoyent esté opprimez n’est point advenue par cas fortuit pource qu’elle avoit esté long tempsrau paravant prédite par le Seigneur. Or ceste histoire leur devoit servir, en partie pour donter leurs esprits farouches, et pour leur apprendre à devenir modestes :

en partie pour la louange de la grâce de Dieu, d'autant qu’il a eu tousjours soin

de ceste nation-là. Car c’est un bénéfice singulier, que le peuple est comme miraculeusement remis de mort à vie. Cependant les Juifs sont advertis, que PEglise de Dieu avoit esté ailleurs qu’en la terre en laquelle ils habitoyent : que leurs pères avoyent esté éleus pour peuple péculier, et préservez sous la garde de Dieu, avant que le temple fust basti, ou avant que les cérémonies externes de la Loy fussent ordonnées. Ces choses appartienent au but général de tout ce sermon. Au surplus, on peut recueillir de ceci une admonition fort utile. La servitude est dure et difficile de soy : et quand la cruauté des seigneurs yest conjointe, elle semble du tout intolérable. Parquoy il a bien falu que le cœur de ce sainct personnage ait esté griefvement navré, quand il ouït dire que sa postérité seroit serve, et qu’elle seroit durement et inhumainement traittée. Joint que ce n’estoit point yci une petite tentation, veu qu’en apparence ces choses estoyent contraires : asçavoir l’héritage de la terre de Chanaan, qui estoit desjà promise, et la servitude en terre estrange. Car qui est celuy qui reust pensé que Dieu comme ayant mis en oubli sa première parole, viene yci à dénoncer à Abraham la misérable servitude de sa génération? Il dit au commencement qu'il donnera la terre à sa semence. Mais quoy? Il n'y avoit encore aucune semence : et qui plus est, tout espoir d'avoir lignée estoit osté.

Mais encore, quand promet-il de donner?

Après sa mort. Il adjouste incontinent après, que ceste semence sera transportée ailleurs, pour servir à gens estranges.

Et combien de temps? Par l’espace de quatre cens ans. Ne semble-il pas avis par ce moyen, qu'il retire sa main, afin qu'il n’accomplisse ce qu'il a promis?

Sçachons que cela n’a point esté fait seulement une fois. Car Dieu besongne souvent en telle sorte avec nous, qu’il semble estre répugnant à s0y-mesme : il parle aussi de telle façon, qu’on pourroit penser qu'il rétracte ce qu’il a promis. Il ne se peut donc faire que la chair ne le juge estre contraire à soy-mesme. Mais la foy cognoist bien que les paroles de Dieu s'accordent fort bien ensemble, et avec

les œuvres diceluy. Et c’est-ci intention de Dieu, de monstrer de loin ses promesses, comme mettant une longue espace entre-deux, afin qu’il estende le regard de nostre foy plus loin. C’est donc à nous de tendre et nous efforcer de parvenir au salut qui nous ést proposé, par innumérables destours, par divers empéschemens, par longue distance, par le milieu des abysmes, voire par la mort mesme.

D’avantage, quand nous voyons que le peuple que Dieu avoit éleu pour soy, a servi aux Egyptiens, et a esté cruellement affligé, il ne faut pas que nous perdions courage si une telle condition nous est aujourd’huy appareillée. Car ce n’est point une chose nouvelle ni estrange, que l'Eglise de Dieu soit opprimée sous tyrannie, et comme foullée par les pieds des meschans.

7 Mais je jugeray la nation à laquelle, etc, Ce jugement est conjoint avec la délivrance du peuple. Car ce que Dieu prend vengence de la tyrañnie et cruauté des Egyptiens, il le fait pour l'amour de son peuple, lequel il à pris sous sa sauvegarde, afin qu’il soit cognu le Sauveur de son Eglise. Parquoy, toutesfois et quantes que nous sommes injustement affligez par les meschans, réduisons en mémoire que Dieu est le Juge du monde, qui ne laissera aucunes violences impuhies. Et qu’un chacun pense ainsi en soymesme : Puisque je suis sous la protection de mon Dieu, qui est le Juge du monde, et que c’est son office de faire la vengence de tous les outrages qui auront esté faits, ceux qui me font maintenant fascherie, n’éviteront point sa main. Il y a un semblable passage au chap. XXXII du Deutéronome, v. 43, où Dieu prononce que la vengence luy appartient : et de cela sainct Paul recueille qu'il faut donner lieu à Pire, Rom. XIE, 49. Comme s’il disoit, que ce que Dieu promet qu’il fera la vengence, üoit servir pour corriger nostre impatience, et pour brider nos mauvaises affections. Car celuy qui se venge, ravit à Dieu l'office qui luy appartient. Mais principalement noublions jamais ce que j'ay dit, Que Dieu est touché et induit d’un soin particulier à venger les torts faits aux siens : com-

Crar, VII.

ie il est dit au Pseaume CV, 15. Ne blessez point mes oincts, et ne molestez point mes Prophètes. Æt aprés cela ils sortirent, etc. La rédemption donc est advenue avant qu'il y eust jamais temple ne cérémonies de la Loy. Dont il s’en suit que la grâce de Dieu n’a point esté attachée aux cérémonies, Cependant sainct Estiene monstre quelle estoit la fin de la délivrance, asçavoir que Dieu avoit choïsi et éleu un peuple et un lieu particulier, où son Nom fust purement honoré. Dont nous recueillons derechef, qu’il faut considérer diligemment que e’est que Dieu requiert et qu’il approuve, Il y avoit bien d’autres nations qui avoyent ceste intention de servir Dieu : mais pource que son service estoit par tout abastardi et corrompu, Dieu sépara les Juifs des autres nations, et leur assigna un lieu, où il fust purement et droitement honoré.

Au reste, ce passage noüùs admoneste que tous les bénéfices de Dieu doyvent estre rapportez à ceste fin, que les hommes s’addonnent du tout à son service.

Maintenant depuis que Dieu a semé au long et au large par tout le monde les thrésors de sa grâce, il faut que nous mettions peine en quelque endroit du monde que nous habitions, qu'en le servant purement et sainctement il soit glorifié par nous et en nous.

8 Puis luy donna l'alliance, etc.

Quand il confesse que la Circoncision est l'alliance de Dieu, il se purge suffisamment de la calomnie qui lüy avoit esté imposée : cependant toutesfois il monstre que les Juifs ne font pas bien, s’ils Constituent le commencement de leur salut en ce signe extérieur. Car si Abraham a esté appelé, et si la terre et la délivrance a esté promise à sa semence avant qu'il fust circoncis, on voit bien que la gloire de toute la nation ne dépend point de la Circoncision. Sainct Paul aussi use d’ün semblable argument au chapitre IV des tomains, v. 11. Car veu qu’Abraham a obtenu justice, et a ésté agréable à Dieu avant qu’il fust circoncis, il recueille de cela que la Circoncision n’est point cause de la justice. Nous voyons donc que le récit de sainct Estiene n’est point inutile, pi hors de propos : d'autant que ceci

Car. VIT.

servoit grandement à la matière, que les Juifs eussent souvenance, comment eux et leurs pères avoyent esté adoptez de Dieu. Et il est vray-semblable que sainct Estiene a exprimé ces deux choses distinctement, asçavoir que combien que la Circoncision eust esté Divinement ordonpée, pour estre un signe de la grâce de Dieu, néantmoins ils avoyent esté adoptez avant qu’ils fussent circoncis. Au reste, il n’est pas besoin de disputer et traitter yei plus longuement de la vertu et nature de la Circoncision. Seulement notons ceci, que Dieu promet premièrement à Abraham les choses qu’il conferme puis après par la Circoncision : afin que nous

9 Et les Patriarches meus d'envie,

Egypte : mais Dieu .estoit avec luy.

SUR LES ACTES

sçachions que si la Parole ne précède, les signes sont vains et inutiles. Notons aussi qu’il y a une doctrine fort utile comprinse sous ce mot d’Alliance : asçavoir que Dieu contracte avec nous és Sacremens, pour nous monstrer lamour qu’il nous porte. Que si cela est vray, en premier lieu les Sacremens non-seulement sont marques extérieures de nostre profession devant les hommes, mais aussi servent au dedans devant Dieu pour confirmation de nostre foy. D’avantage, ce ne sont point vaines figures :

car Dieu qui est véritable, ne figure rien en iceux qu’il n’accomplisse.

vendirent Joseph pour estre mené en

10 Qui Le délivra de toutes ses tribulations : et luy donna grâce et sapience devant Pharaon roy d'Egypte : qui l'establit gouverneur sur Egypte, et sur

toute sa maison.

11 Or il adveint une famine par tout le pays d'Egypte, et en Chanaan, et grande angoisse : tellement que nos Pères ne pouvoyent trouver vivres. 12 Mais quand Jacob eut ouy qu'il y avoit du blé en Egypte, il y envoya pre-

mièrerment nos Pères :

13 Et à la seconde fois Joseph fut recognu de ses frères : et la lignée de

Joseph fut déclarée à Pharaon.

44 Adonc Joseph envoya querir Jacob son père, et tout son parentage, jus-

ques à! septante-cinq personnes.

15 Jacob donc descendit en Egypte, et mourut luy et nos Pères. 16 Lesquels furent transportez en Sichem, et mis au sépulchre qu Abraham avoit acheté à prix d'argent des enfans d'Emmor fils de Sichem.

1) Ou, qui estoyent.

9 Et les Patriarches meus d'envie vendirent Joseph pour estre mené en Egypte, etc. S’ensuit maintenant une grande meschanceté de la lignée d'Israël :

asçavoir qu’ils ont fait entr’eux une con- Spiration desloyale pour opprimer leur frère : qui est une cruauté fort estrange, et que nature mesme ha en horreur. Et les Juifs ne pouvoyent pas répliquer que ce fust un crime particulier concernant peu de gens. Car le blasme et déshonneur attouche à tout le peuple : veu que tous les Patriarches, excepté Benjamin seul, se sont tous souillez en une lascheté et meschanceté si estrange. Parquoy ce que sainct Estiene leur baille un nom si honorable, redonde à plus grand

diffame de toute la nation. Ils se vantoyent orgueilleusement de leurs pères.

I monstre quels ont esté les principaux d’entr’eux : asçavoir homicides de leur frère, entant qu’en eux estoit. Car outre ce que la servitude estoit une espèce de mort, nous sçavons quelle estoit leur délibération : et puis le mauvais traittement et grans tourmens que Joseph à endurez en Egypte, desquels tous ses frères estoyent coulpables. On voit clairement par ceci, que Dieu a usé de bénignité et bénéficence envers eux contre leur propre volonté et gré. Car ils désiroyent k mort et perdition de celuy qui devoit estre ministre de leur salut. Parquoy il ne tient point à eux qu'ils ne renoncent à

tous les bénéfices de Dieu. Aïnsi dira-il ci-après, que Moyse à esté rejetté d’eux :

combien que Dieu le leur offrist pour estre leur rédempteur. Les Juifs donc n’ont nulle occasion de $’enorgueillir pour lexcellence de leur race : mais ils ont ceci seulement de reste, qu’estans confus de honte, ils attribuent à la seule miséricorde de Dieu tout ce qu'ils font, et soyent attentifs pour recognoistre que la Loy qui leur a esté baïllée est pour tant plus faire reluire sa bonté gratuite.

10 Qui le délivra, etc. Dieu ne luy a pas tellement assisté, qu’il ait tousjours manifesté sa vertu à luy aider. Car ce n’est pas peu de chose que ce qui est dit au Pseaume CV, 18, que le fer a transpercé son âme. Il est certain qu’il a falu qu’il fust navré d’une merveilleuse angoisse, quand se voyant destitué de toute aide, il sentoit la dureté de la prison, et avec cela portoit l’opprobre, comme soustenant la peine d’un homme meschant.

Mais Dieu assiste souventesfois en telle façon aux siens, que cependant son assistance leur est cachée pour quelque temps. Or l'issue a esté un tesmoignage manifeste de sa présence, laquelle Joseph ne voyoit pas du commencement. Au reste, nous devons réduire souvent en mémoire, que Joseph n’a point esté délivré pour avoir invoqué Dieu au temple, mais estant bien loin en Egypte. S. Estiene descrit le moyen, Pource que Dieu luy donna grâce devant Pharaon. Vray est que Dieu le pouvoit tirer hors de sa misère par une autre façon : mais son conseil regardoit bien plus loin, asçavoir, à ce que Joseph estant constitué principal gouverneur de tout le royaume, recueillist son père et toute sa famille. Au reste, quant à ces deux mots, Grâce et Sapience, t'est autant comme s’il disoit, que la sapience a acquis grâce à Joseph.

Toutesfois je confesse bien que c’estoyent deux bénéfices distincts. Car combien que Joseph fust expositeur fidèle de songes, et qu’il fust rempli d’une prudence Divine : nonobstant il n’eust jamais esté eslevé à si haute dignité par un tyran si orgueilleux, si Dieu n’eust fleschi le cœur de Pharaon à une amour non accoustumée. Mais toutesfois il faut considérer

Car. VII cest ordre, par lequel Dieu juy fait trouver grâce. Ce mot de Sapience, ne signifie pas seulement le don de prophétie pour interpréter les songes, mais aussi la prudence qui luy estoit donnée pour bailler bon conseil : car Movyse met lun et l’autre. Car ce que sainct Estiene récite yei d’un homme, s’estend à tous. Car tout ce qui est de d@extérité és hommes, doit estre réputé entre les dons de Dieu, voire dons spéciaux, selon qu'il en donne plus ou moins. C’est aussi luy-mesme qui donne autant de bon-heur qu’il luy plaist : afin que ses dons proufitent à la fin pour laquelle il luy avoit semblé bon de les baïller. Ainsi donc, combien que Pharaon constitue Joseph principal gouverneur sur tout le Royaume d'Egypte, toutesfois à parler proprement, il n'ya que la main de Dieu qui l'ait eslevé à cest honneur.

11 Or il adreint une famine, etc.

appert par ceci que la délivrance de Joseph a esté un bénéfice commun pour toute la famille de Jacob. Car comme ainsi soit que la famine deust venir, Joseph a esté envoyé de bonne heure, lequel deust avoir des vivres en sa main pour nourrir les affamez : comme aussi luy-mesme recognoist en cest endroit un conseil admirable de Dieu. Cependant la bonté gratuite de Dieu reluit mieux en la personne de Joseph, quand il est ordonné père nourricier de ses frères, qui le vendans à pris d'argent, le chassèrent bien loin, et pensoyent qu'il ne fust plus au monde, et quand il met la viande en la bouche de ceux, qui l’ayans jetté dedans une cisterne, l’avoyent privé de Pair et de respiration commune. Brief, il entretient la vie de ceux qui n'avoyent fait nulle difficulté de luy oster la siene. Cependant sainct Estiene réduit en mémoire aux Juifs, que leurs premiers pères ont esté contraints de sortir hors de la terre qui leur avoit esté donnée en héritage, et qu'ils sont morts ailleurs. Aïnsi done, après avoir demeuré en icelle comme estrangers, ils en sont finalement bannis.

A4 Adonc Joseph envoya querir Jacob son père, et tout son parentage, qui estoyent septante-cinq personnes.

Quant à ce qu'il dit que Jacob veint en

Cirap. VII.

Egypte avec septante-cinq personnes, cela ne s'accorde point avec les paroles de Moyse, Genèse XLVI, 27. Car Moyse n’en met que septante. Sainct Hiérome pense que sainct Luc n’a point récité de mot à mot ce que sainct Estiene avoit dit, mais qu'il a pris ce nombre de la translation Grecque de Moyse : pource qu'estant prosélyte, il n’a pas entendu la langue Hébraïque : ou pource qw’il à bien voulu accorder ceci aux Gentils, entre lesquels ceste lecture estoit receue. Au surplus, on est en doute, si les translateurs Grecs ont mis ce nombre de propos délibéré, ou s’il y a esté mis depuis par ignorance. Ceste dernière conjecture est bien vray-semblable, veu qu'il s’est peu aiséement faire, d'autant que les Grecs ont accoustumé de marquer les nombres par letres. Sainct Augustin au 26° livre de la cité de Dieu, pense que les nepveux et arrière-nepveux de Joseph sont yci compris. Ainsi Selon son opinion, ce mot de Descente, contient tout le temps que Jacob à vescu. Mais ceste conjecture ne peut estre nullement receue. Car les autres Patriarches aussi eurent durant ce temps plusieurs enfans. De ma part, ceci me semble vray-semblable, que les septante translateurs ont tourné à la vérité ce qui estoit en Moyse. Car on ne peut dire qu’ils se soyent abusez, veu qu’au chapitre X du Deutéronome où le nombre de septante est encores répété, ils accordent avec Moyse : pour le-moins selon qu’on lisoit le passage sans contredit du temps de sainct Hiérome. Car les exemplaires qui sont aujourd’huy imprimez, ont autrement. Je pense donc que ceste discordance est procédée de la faute de ceux qui copioyent les livres. Cependant la chose n’estoit pas de si grande importance que sainct Luc deust pourtant troubler les Gentils qui estoyent accoustumez à la lecture Grecque. Et il se peut bien faire que luy ait mis le vray nombre, mais que quelqu'un lait mal corrigé, le tirant de ce passage-là de Moyse, qui estoit desjà corrompu. Car nous sçavons que le nouveau Testament a esté traitté par ceux qui n’entendans rien en la langue Hébraïque, estoyent seulement sçavans en la Grecque. Afin donc que les

SUR LES ACTES

paroles de sainct Estiene fussent accordantes avec le passage de Moyse, il est probable que ce faux nombre qu'on trouvoit en la translation Grecque de Genèse, ait esté aussi transporté en ce passage.

De laquelle chose si quelqu'un en veut débatre trop opiniastrement, laissons-le à part avec sa sagesse desmesurée : et de nostre costé réduisons en mémoire que S. Paul nous défend d’estre par trop curieux touchant les généalogies. Au demeurant, un si petit nombre est exprimé tout à propos, afin que la puissance de Dieu soit mieux cognue en une telle multiplication de lignée, qui est advenue peu de temps après. Car en si peu de temps que de 250 ans, il ne se pouvait faire par une façon d’engendrer humaine, que d’une si petite poingnée de gens il en sortist une si grande multitude que Moyse réeite au livre d'Exode, chap. XHH, v. 37. Nous devons plustost considérer ce miracle que le S. Esprit nous propose, que nous tourmenter curieusement d’une letre, par laquelle le nombre a esté changé. Le reste du texte nous engendre d’autres questions, voire plus difficiles à soudre. S. Estiene dit que les Patriarches ont esté transportez en la terre de Chanaan après leur mort. Mais Moyse ne fait mention que des os de Joseph. Et il est dit au ch. XXIV de Josué, que les os de Joseph ont esté entcrrez, et n’est faite aueune mention des autres. Aueuns respondent à ceci, que Moyse nomme seulement Joseph par honneur : d'autant que Joseph avoit donné exprès mandement de ses os :

ce que nous ne lisons point avoir esté fait par les autres. Et de faict, S. Hiérome en la pérégrination de Paule, quand il récite qu’elle passoit par Sichem, il dit qw’elle veit là les sépulchres des douze Patriarches : mais en tous autres lieux il ne fait mention que du sépulchre de Joseph. Il se peut faire que là on ait dressé quelque mémorial aux autres. De moy, je may rien que je puisse affermer pour certain : sinon que c’est une façon de parler qui comprend le tout pour une partie: ou bien que ce que S. Luc récite, il ne l’a pas tant emprunté de Moyse, que du commun bruit : comme les Juifs avoyent jadis beaucoup de choses qu’ils

avoyent ouyes de leurs Pères, et receues comme de main en main. Or quant à ce qu’il adjouste, qu’ils ont esté depuis mis au sépulchre, qu’Abraham avoit acheté des enfans d'Emmor, on voit bien clairement qu’il y a eu faute au nom d’Abraham. Car Abraham acheta une fosse dou-

Cnar. VII.

ble d'Ephron Chetéen pour ensevelir sa femme. Mais Joseph a esté enterré ailleurs, asçavoir au champ que son père Jacob avoit acheté cent pièces d'argent des enfans d'Emmor. Et pourtant il faut Corriger ce passage.

17 Mais quand le temps de la promesse approchoit, pour laquelle Dieu avoit juré à Abraham, le peuple creut et se multiplia en Egypte,

A8 Jusques à tant qu'un autre roy se leva en Egypte, qui n'avoit cognu

Joseph.

19 Jceluy en circonvenant' nostre nation, accabla de maux nos pères jusqu'à leur faire exposer à l'abandon leurs enfans, afin d'en faire faillir la race.

1) Où, usant de ruse à l’encontre de, etc.

17 Mais quand le temps de la promesse S'approchoit, laquelle Dieu avoit jurée à Abraham, etc. Sainct Estiene vient maintenant à parler de la délivrance du peuple, de laquelle a esté comme un présage ou préparatif, ceste tant grande génération, qui outre toute manière accoustumée estoit crevée en bien peu de temps. fl met donc ceci comme un singulier don et bénéfice de Dieu, que le peuple a esté multiplié: afin que nous entendions que cela n’a point esté fait selon la commune façon, ou selon l’ordre accoustumé de nature. Mais d'autre costé, il semble bien advis que Dieu oste toute espérance aux Juifs, d'autant qu’ils sont cruellement affligez par Pharaon, et leur servitude devient plus grande et plus dure tous les jours. Et quand lordonnance leur est faite d'exposer leurs enfans masles à mort, il semble que voylà la ruine présente de toute leur nation.

Voycei après leur est donné un autre signe de leur délivrance, quand Moyse se monstre. Mais pource que tout incontinent il est rejetté, et est contraint de s'enfuir, comme estant banni, que restoit-il plus que tout désespoir? Or la somme est, que Dieu se souvenant de sa promesse, augmenta le peuple quand il en fut temps, afin qu'il accomplist ce qu’il avoit juré à Abraham : mais que les juifs par leur ingratitude et perversité ont rejetté la grâce de Dieu : en sorte qu’il n’a point tenu à eux qu’ils ne se soyent fermé le passage. Au surplus, il nous faut

yci observer la providence de Dieu, en cé

qu'il modère tellement le cours et les changemens des temps, que ses œuvres ont tousjours leur opportunité. Mais les hommes qui en leurs désirs se hastent tousjours par trop, pour ceste cause ne peuvent patiemment attendre et sé tenir

quois, jusques à tant que Dieu monstre:

sa main, d'autant qu'ils ne regardent point à ceste conduite si bien compassée, de laquelle j’ay parlé. Au reste, afin que

Dieu exerce la foy des siens, toutes fois

et quantes qu’il apparoist avec des signes joyeux de sa grâce, il met à lopposite d’autres choses qui nous ostent soudainement l’espérance de venir à prospérer.

Car qui est celuy qui n’eust dit que c’estoit fait totalement des Hébrieux, quand l’édict du roy avoit destiné tous les masles à la mort?

19 Jceluy usant de ruse, etc. Le translateur Latin ancien n’a pas traduit ceci mal à propos par le mot de Circonvenir. Car sainct Estienne signifie que le roy d'Egypte avoit malicieusement excogité de nouveaux moyens et prétextes obliques, pour imposer tousjours charges plus pesantes sur le peuple. Comme presque tous les tyrans, quelque chose qu'ils tourmentent iniquement leurs sujets, si est-ce qu'ils sont plus qu'ingénieux à inventer quelques couleurs. Et ne faut point douter que Pharaon n’ait abusé de ceste honneste couverture, qu’il n’estoit point raisonnable que les Juifs qui estoyent estrangers, habitassent pour

Re 10

Cuar. VII.

néant en son royaume: et veu qu’ils avoyent de grandes commoditez et proulits, qu'ils fussent exemptez des charges.

Ainsi par sa cautelle il feit d'hommes francs des esclaves contemptibles. Quand sainct Estiene dit que cé tyran né cognoissoit point Joseph, il appert par cela comment on oublie bien tost les bienfaits. Car combien que tous d’un accord détesterit ingratitude, si est-ce qu'il n’y a vice plus commun. Afin d'en faire faildir la race: Selon mon jugement Erasme n’a pas traduit ceci assez proprement, disant, Afin que les enfans ne fussent viables. Le mot Grec emporte d'avantage.

Car il vient de ce que le peuple, combien qu'une génération meure, et puis l’autre,

SUR LES ACTES

semble estre tousjours vivant à cause du lignage qui en demeure. Or sainct Estiene ne raconté pas toutes les parties du mauvais traittement : mais il met séulement ur exemple d’une cruaüté extrême, et duquel on peut aiséement recueillir, comment toute la semence d'Abraham a esté bien près d’estre du tout ruinée. Car il sembloit que Pharaon par ceste ordonnance cruelle leur eust, par manière de dire, tout d’un coup couppé la gorge à tous. Mais une barbarie tant violente donne mieux à cognoistre la vertu de Dieu incroyable et non espérée, d’autant que quelque résistance que ce tyran face, toutesfois il ne proufite de rien à la fin.

20 Auquel temps nasquit Moyse, qui fut agréable à Dieu. Et fut nourri

trois mois en la maison de son pére.

21 Puis quand il fut exposé à l'abandon, la fille de Pharaon l'emporta, et

Le nourrit pour soy comme son fils.

22 Et fut Moyse instruict en toute la sapience des Egyptiens : et estoit puis-

sant en dits et en faits.

23 Mais quand il veint à l’aage de quarante ans, il luy monta au cœur d’aller visiter ses frères, les enfans d'Israël.

24 Et voyant un d’iceux & qui on faisoit tort, il le défendii, el vengea celuy

qui estoit outragé, frappant l'Egyptien.

25 Or il pensoit que ses frères entendissent que Dieu leur devoit donner dé-

livrance par sa main :

mais ils ne l'entendirent point.

26 Æt le jour suyvant il se trouva entr'eux comme ils débatoyent, et tascha de les mettre d'accord, disant, Hommes, vous estes rAneas pourquoy faites-

vous tort l'un à l'autre?

27 Mais celuy qui faisoit tort à son prochain, le rebouta, disant, Qui l'a

ordonné prince et juge sur nous ?

28 Me veux-tu tuer, ainsi que tu tuas hier l'Egyptien? 29 Adonc Moyse s'enfuit pour ceste parole, et fut estranger en la terre de

Madian, où il engendra deux fils.

20 Auquel temps nasquit Moyse. Ce n'est point sans cause que S. Estiene note la circonstance du temps. Moyse nasquit lors que le roy commanda que tous les enfans masles fussent exposez à mort. Ainsi done, celuy qui devoit estre Ministre de la délivrance, semble estre mort avant qu’il soit nay. Mais Dieu trouve son opportunité de besongner lors principalement quand il n’y à nulle aide ne conseil du costé des hommes. Cependant toutesfois on voit clairement comment Dieu

parfait sa vertu en linfirmité des hommes, 2 Cor., XIT, 9. Moyse est gardé par l’espace de trois mois : mais à la fin ses parens pour sauver leur vie sont Contraints de le jetter en la rivière. Tout le bien qu’ils luy font, c’est qu’ils le mettent dedans un petit coffret, afin qu’il ne périsse du premier coup. Quand il est recueilli par la fille de Pharaon, vray est qu’il évite la mort, maïs c’est en telle sorte comme s'il estoit retranché du lignage d'Israël pour estre d’une autre na-

tion. Et qui plus est, il eust esté mortel ennemi de sa nation, si Dieu n’eust retenu son Courage. Avant qu'il monstre un seul signe de bénévolence fraternelle, quarante ans se passent. Quant à ce que sainct Luc récite, qu’il a esté instruilen toute la sapience des Egyptiens, vray est qu'il met cela pour louange comme une partie de Pexcellence de Moyse: toutesfois.il en pouvoit advenir comme on voit ordinairement, qu’estant enflé de sciences profanes, il veinst à mespriser ce povre peuple desdaigné. Ce nonobstant pource que Dieu avoit délibéré de racheter son peuple, il dispose cependant etle courage de Moyse, et toutes autres choses pour parfaire son œuvre. La raison charnelle murmureroit vci, Pourquoy est-ce que Dieu dissimule si longuement, ne faisant nul semblant de veoir les afflictions de son peuple ? Pourquoy permet-il que la cruauté de Pharaon s’embrase de plus en plus et de jour en jour? Pourquoy ne souffre-il que Moyse soit nourri et croisse entre ceux de sa nation? Pourquoy est-ce que, par manière de dire, il le retranche du lignage d'Israël, le faisant adopter à la fille dé Pharaon? Pourquoy veut-il que jusques à quarante ans il soit

à son aise au milieu des délices de la

cour? et pourquoy ne Pen retire-il plustost? Mais l'issue apporte un si grand esbahissement, que nous sommes contraints de confesser que toutes ces choses ont esté gouvernées par un conseil et ordre singulier, pour faire cognoistre la gloire de Dieu. Touchant ce que j'ay dit que sainct Luc parle yei par honneur de la doctrine et instruction des Egyptiens, je ne lenten pas comme s’il n'y eust eu rien de vicieux en icelle. Veu que PASstrologie considère louvrage admirable de Dieu, non-seulement en la situation et diversité tant bien distincte des estoilles, mais aussi en leur mouvement, vertu et oflices secrets, c’est une science fort utile et digne de grande louange. Les Egyptiens se sont grandement employez en icelle: mais ne se contentans du simple ordre de nature, ils se sont aussi esgarez en des spéculations vaines et folles, comme les Chaldéens. On est en doute si Moyse a esté instruit en ces superstitions,

Car. VII.

ou non. Toutesfois quelque chose qu’il y ait, nous voyons combien purement, familièrement et grossièrement Moyse nous propose en la fabrication du monde ce qui peut servir à la vraye religion.

C’est certes une modestie notable, queceluy qui pouvoit subtilement disputer :

des secrets de nature avec gens sçavans et aigus, non-seulement omet les plus hautes subtilitez, mais descend jusques à la capacité vulgaire du plus petit qui soit, et d’un stÿle populaire presche aux ignorans les choses qu’ils entendent par usage. Justin faisant des contes de Moyse, dit que c’estoit un Magicien qui avoit fait le passage au peuple au travers de la mer rouge par ses charmes et sorcéleries.

Ainsi Satan s’est efforcé non-seulement d’ensevelir la vertu de Dieu, mais aussi luy baïller une marque ignominieuse.

Mais nous sçavons que Moyse n'a point combatu par art magique contre les enchanteurs, mais seulement a exécuté ce que Dieu luy avoit enjoint. Les Egvptiens aussi avoyent une tréologie plene de mystères pour donner couverture à leurs sottes inventions et resveries, et à leurs monstrueuses abominations : Comme s'ils eussent voulu monstrer qu’il y avoit raison en leurs folies. Comme les Papistes, combien qu’ils jouent des tours de passe-passe en leur Messe, et que les autres cérémonies ne soyent que soites basteleries, toutesfois ils inventent des mystères, afin qu’ils persuadent qu’il n’y a rien en tout cela qui ne soit Divin.

Vray est que les petis prestrots ne monstent point si haut: mais ceux qui veulent estre réputez les plus aigus et subtils entr’eux, n’omettent point un seul badinage, auquel ils ne forgent quelque mystère spirituel. Sur cela ils ont une sotte rapetasserie, qu’ils appellent, Rationale divinorum officiorum. Mais d'autant qu'il n’y avoit que les prestres Egyptiens qui traittassent entr’eux ces folles resveries, il n’est point vray-semblable que Moyse ait estudié en icelles (d'autant que son instruction a esté comme d’un enfant royal) mais plustost qu’il a esté instruit és bonnes sciences. Æstoit puissant en dits et en faits. Selon les Hébrieux ceste forme de parler signifie double ex-

CHar. VII.

cellence, quand celuy qui ha bon entendement et doctrine, est quant et quant propre à faire actes vertueux. Sainct Estiene donc entend que Moyse estoit homme doué de vertus excellentes, en sorte que tous l’estimoyent un grand personnage. Au reste, veu qu’il estoit en telle réputation, tant moins d’espérance donnoit-il aux Juifs, qu'il deust estre ministre de leur rédemption.

23 Mais quand il veint en l'aage de quarante ans. Plusieurs prenent conjecture de cela, que Moyse n'eut jamais le courage destourné de sa nation. Mais les paroles de sainct Estiene enclinent plustost tout au contraire : asçavoir que l'Esprit de Dieu luy a finalement resveillé son cœur, comme s’il eust esté endormi, à ce qu'il allast visiter ses frères, desquels il n’avoit tenu conte auparavant. Certes il n’est pas vray-semblable qu'il ait esté ignorant quelle estoit son origine, de laquelle il portoit la marque en sa chair, et de laquelle il avoit eu grand bruit en la cour, veu que la fille du Roy ne le pouvoit pas adopter sans souspeçon de paillardise, sinon qu’on sceust d’où il estoit venu. Toutesfois par un long temps il n’a-pas eu si bon cœur, que d'oser monsirer apertement l'amour qu'il portoit à sa nation. Or ceci sert grandement à augmenter la gloire de Dieu, que Moyse ne sçachant quelle estoit sa vocation, demeure long temps oisif en la cour du roy. Puis après il est appelé de Dieu tout en un Coup contre son espérance, et contre l’opinion de tous. Ainsi donc ce soin nouveau de ses frères, qui luy est venu en l’entendement, est procédé d'un mouvement nouveau et non accoustumé du S. Esprit.

24 Et voyant l’un d'iceux. Un tel spectacle n’a point esté présenté à Moyse par cas fortuit: mais veu que Dieu Pavoit destiné pour rédempteur à son peuple, il a voulu monstrer par sa main ceste espreuve et ce coup d’essay. Car S. Estiene déclare apertement que Moyse n’a rien follement attenté : mais sçachant bien quelle estoit sa vocation, il à fait ce qui estoit séant à un libérateur du peuple.

Car si Dieu ne luy eust mis le glaive en la main, il ne luy eust point esté licite de

SUR LES ACTES

tuer un homme, tant meschant et coulpable fust-il, C’est une œuvre saincte et digne de grande louange, de résister aux meschans, de réprimer leur violence, de maintenir les bons et innocens contre leurs injures et outrages. Mais il n’appartient pas à un homme privé de faire la vengence. fl n’a donc esté licite à Moyse de tuer l’Egyptien, sinon d'autant que le glafve luy estoit mis en la main par le Seigneur, selon le droict de sa vocation.

Mais ceste magnanimité héroïque estoit une œuvre du S. Esprit: d'autant que Dieu monstre puissamment sa vertu en ceux qu'il ordonne pour faire choses grandes et excellentes, afin qu’ils puissent venir à bout de leur charge. En somme, S. Estiene entend que dès lors Moyse fut offert au peuple pour ministre de leur délivrance, quand le jour d’icelle approchoit suyvant la’ promesse faite à Abraham: mais que le peuple n’attendoit rien moins.

26 Et le jour suyvant il se trouva.

Sainct Estiene monstre maintenant que les Pères non-seulement ont mesprisé la grâce de Dieu, mais aussi l’ont malicieusement repoussée. Car combien que le mal duquel il parle, soit procédé d’un homme seul, toutesfois il impute la faute justement à tous. Car sis n’eussent point esté ingrats envers Dieu, ils devoyent aussi réprimer l’arrogance de ce rustre: mais ils Se taisent tous, et souffrent que reproche soit faite à Moyse, du bien qu’il leur avoit fait, et entant qu’en eux est, ils exposent à la mort celuy pour la défense duquel ils devroyent employer leurs propres vies. Ce propos donc tend à ce but, qu’il n’a tenu qu’au peuple qu’il nait plustost senti quelque allégement.

Ainsi advient-il souvent que les hommes par leur perversité retardent la bonté de Dieu. Il est prest certainement d'aider les siens à heure et temps : mais nous repoussons sa main arrière de nous par divers empeschemens : puis après nousnous plaignons injustement et à grand tort qu’il tarde trop. Ainsi donc ceste ingratitude a esté par trop vileine envers Dieu, et trop cruelle envers Moyse. Ils devoyent rendre grâces à Dieu, de ce qu’il leur avoit donné un protecteur si fi-

Cuar. VII

dèle en la cour du roy. Moyse estoit di-]en a-il point d’autres à qui il appartiene

gne d’estre aimé et honoré : et voyci le beau salaire qu’il en a rapporté, asçavoir opprobres et menaces. D'avantage, ceci doit bien estre imputé à desloyauté au peuple, que ce cas a esté rapporté au roy. Tout ainsi donc que depuis le peuple s’est fermé l'entrée, ayant desjà la terre de Chanaan devant ses yeux : aussi rejettant maintenant la grâce de Dieu en la personne d’un homme, il dilaye le temps de sa rédemption l’espace de quarante ans, Car combien que Dieu eust ordonné ce qu’il devoit faire, toutesfois la faute du retardement est à bon droict rejetée sur ceux qui empeschent et troublent Moyse en son office, Hommes, vous estes frères. Il est bien vray qu'il y a une conjonction générale entre les hommes, en sorte qu’ils doyvent exercer humanité les uns envers les autres, et s'abstenir de tous outrages : mais ceci est encore plus vilein et moins tolérable, quand ceux qui sont conjoints entr'eux d’un lien plus estroit, se font outrage l’un à l’autre. Parquoy Moyse non-seulement propose une raison générale pour amener à douceur ces gens qui estoyent picquez et incitez à se faire mal lun l’autre, mais aussi ramentoit le parentage et alliance de sang pour amollir la cruauté, Toutesfois il ne proufite de rien. Car celuy qui outrageoit son prochain, le reboute fièrement et avec menaces. Et on voit ceci coustumièrement, qu’une mauyaise conscience pousse les hommes à fureur : et d'autant plus que quelqu'un aura mauvaise cause, tant plus aussi s’eslèvera-il audacieusement et cruellement. Mais quelle couleur ha cestuy-ci qui avoit mauvaise cause, de S’eslever ainsi fièrement contre Moyse?r Il dit qu'il n’est point son juge. Mais Moyse ne l’avoit point repris d'authorité: ains seulement les avoit amiablement admonestez. N’y

de nous admonester quand nous faillons que le juge? Ce vice est commun à tous rebelles et obstinez, de ne vouloir escouter aucunes remonstrances, sinon quand on les contraint par force et authorité.

Et qui pis est, ils sont comme gens phrénétiques, qui se ruent furieusement contre leurs médecins. Ceci nous doit inciter d'avantage à brider nos cupiditez : afin que nous ne nous jettions furieusement contre ceux qui veulent guairir nos vices.

Nous sommes aussi enseignez par cest exemple, que les serviteurs de Dieu ne peuvent tellement faire leur devoir et office au milieu de tant de perversitez et corruptions qu’ils voyent és hommes, que quant ef quant ils n’endurent beaucoup d’injures et outrages, qu'ils n’encourent beaucoup de mauvaises grâces, et se mettent en beaucoup de dangers, et principalement qu’on ne mesdise d'eux pour bien faire, Mais il faut qu’ils avallent doueement telles vileines inhumanitez, afin qu'ils ne laissent pour cela de faire ce qu’ils sçavent bien leur estre enjoint par le Seigneur, et par conséquent luy estre agréable. Movyse est yci chargé d’une griefve calomnie, qu’il s’usurpe le droïiet du magistrat : et on luy intente par ce moyen crime de lèse-majesté. D’avantage, on luy met en avant par opprobre, qu’il avoit prins vengence d'un homme Egyptien. L’un et l’autre estoit fort odieux.

Dont nous pouvons, recueillir de quelle tentation périlleuse a esté touché le cœur de ce sainct personnage. Or quand nous voyons qu'il n’a point perdu courage ne par son bannissement, ne par les autres maux et fascheries, en sorte qu’il se soit repenti d'avoir bien fait: apprenons aussi par son exemple d'avoir un cœur ferme et invincible contre toutes telles machinations de Satan.

30 Æt quarante ans accomplis, l’Ange du Seigneur s'apparut à luy au désert de la montagne de Sina, en une flamme de feu qui estoit en un buisson.

31 Et quand Moyse le veit, il s'esmerveilla de la vision. Et comme il approchoil pour considérer que c’estoit, la voix du Seigneur luy fut addressée,

32 Disant, Je suis le Dieu de les Pères, le Dieu d'Abraham, et le Dieu

1) Exode, ME, 2.

Cuar. VII

SUR LES ACTES

d'Isaac, et le Dieu de Jacob. Et Moyse tremblant n'osoit considérer que

c’estoit.

33 Adonc le Seigneur luy dit, Deschausse les souliers de tes pieds : car le

lieu où tu es, est terre saincte.

34 J'ay veu, j ay veu l'affliction de mon peuple qui est en Egypte : et ay ouy leur gémissement, el suis descendu pour les délivrer. Maintenant donc vien-ca,

et je l’envoyeray en Egypte.

30 Et quarante ans accomplis, l Ange du Seigneur s'apparut à luy, etc.

Comme Moyse n’estoit point un homme stupide, aussi un chacun de nous peut facilement penser que beaucoup de choses luy ont peu venir en l’entendement pour esbransler la certitude de sa vocation. Les ruses de Satan sont plenes d’astuce : et nous de nostre nature, nous sommes plus qu’enclins à desfiance : et par ce moyen toutes doutes qui nous survienent de la parole de Dieu, nous les recevons facilement. C’estoit un changement bien estrange, que d’estre réduit de la facon de vivre de la cour tant délicate et brave, à une charge de paistre les brebis fort sale et pénible :

et sur tout que pouvoit penser Moyse autre chose, voyant couler une si longue espace de temps, et cependant banni de la compagnie des siens, sinon que ce que Dieu luy avoit promis, estoit une chose yaine et frustratoire ? Veu qu'ayant desjà octante ans, il S’'amusoit à paistre le troupeau de son beau-père, quand est-ce qu’il eust espéré que son industrie eust peu proufiter pour la délivrance du peuple ? Il est bon de méditer assiduellement tels combats qui advienent coustumièrement aux fidèles, jusques à ce qu'ils soyent vivement imprimez en nostre mémoire : afin que nos cœurs ne se laissent couler, s’il advient quelque fois que Dieu nous tiene plus longuement en suspens que nous ne désirons. D'autre part Moyse monstre un enseignement notable de modestie, en ce que durant tout le temps entre deux il n’est point bruyant, et ne suscite point des tumultes, et ne s’ingère nullement à occuper la principauté :

comme les mutins ont accoustumé de faire : mais il n’est pas moins attentif à garder les bestes, que s’il n’eust jamais esté appelé à plus grande charge. Or ors qu'il attend ainsi en repos, Île Sei-

gneur [uy apparoist en temps opportun.

L'Ange du Seigneur s'apparut à luy.

On fait yei premièrement une question, qui estoit cest Ange : secondement, pourquoy il s’est monstré visible sous une telle figure. Car après que $. Lue Pa appelé Ange, il l’introduit tout soudain ainsi parlant, Je suis le Dieu d'Abrahkam, Aucuns respondent, que tout ainsi que Dieu attribue et communique quelque fois à ses ministres les choses qui luy sont principalement propres, aussi n’y a-il nul inconvénient, si’ son nom est transféré ausdits ministres. Mais veu que l’Ange prononce yei apertement qu’il est le Dieu éternel, qui est seul Dieu, et en qui toutes choses subsistent, il faut nécessairement restraindre ce tesmoignage à l’essence de Dieu : car il ne pourroit aucunement estre approprié aux Anges.

On pourroit dire plus proprement, que d'autant que l’Ange parle au nom de Dieu, aussi il prend sa personne : comme s'il parloit par la bouche de Dieu, rapportant son mandement de mot à mot.

Laquelle façon de parler est aussi assez commune aux Prophètes, Mais pource que $. Luc dira ci-après, que cest Ange estoit celuy mesme, sous la conduite et protection duquel Movyse délivra le peuple : et que S. Paul au chap. X de la 4re aux Corinthiens, prononce que Jésus- Christ a esté ce conducteur : il ne faut plus que nous-nous esbahissions, si l’Ange s’attribue ce qui est propre à un seul Dieu. Concluons done en premier lieu, que dés le commencement mesme il n’y à eu nulle communication de Dieu avec les hommes, sinon par Jésus-Christ.

Car nous n’avons nulle accointance avec Dieu, si le Médiateur ne survient, qui nous face entrer en sa grâce. Ainsi ce passage rend tesmoignage manifeste à la Divinité éternelle de Jésus-Christ : et monstre clairement qu’il est d'une mesme

essence avec le Père. Au reste, il est appelé 4nge, non-seulement pource qu’il a eu tousjours des Anges pour Paccompagner, et comme ses satellites : mais d'autant que'ceste délivrance du peuple a figuré la délivrance de nous tous, pour laquelle le Père devoit envoyer Jésus- Christ, afin qu’il vestist la forme d’un serviteur avec nostre chair. Il est bien certain que Dieu mapparut jamais aux hommes tel qu’il est : mais sous quelque espèce qui fust convenable à leur capacité. Toutesfois, comme j'ay dit, Jésus- Christ est ainsi appelé pour une autre raison : pource qu’estant destiné ministre de salut aux hommes par le conseil éternel du Père, il apparoist à Moyse à ceste fin. Et ce qui est dit au chapitre IT de l’Epistre aux Hébrieux, v. 46, ne répugne point à ceste doctrine : asçavoir que Jésus-Christ n’a jamais prins les Anges, mais à prins la semence d'Abraham.

Car combien que pour quelque temps il ait prins la forme d’un Ange, néantmoins il n’a jamais prins la nature Angélique :

comme nous sçavons qu’il a esté vrayement faict homme. Il reste maintenant que nous disions quelque chose du buisson ardant. Ceci est tout commun, que Dieu par certaine similitude approprie les signes aux choses qu’ils signifient. Et c’est-ci une considération commune à tous Sacremens. Or rien ne pouvoit estre morstré à Moyse en ce présent affaire, qui fust plus propre pour confermer sa foy. Il sçavoit en quel estat il avoit laissé sa nation. Combien qu’elle fust creue en un nombre infini de gens, toutesfois elle estoit quasi semblable à un buisson.

Car tout ainsi qu'un buisson tant plus qu’il est espès et garni de petis arbrisseaux serrez et entassez, tant plus aussi est-il sujet à recevoir la flamme, pour brusler de tous costez : semblablement la multitude du peuple d'Israël estoit débile, exposée à tous outrages : et ce grand nombre foible accablé comme de son propre fardeau avoit embrasé la cruauté de Pharaon, et seulement à cause de l'issue heureuse de son accroissement. Le peuple doncques opprimé d’une pesante tyrannie estoit comme un monceau de bois, lequel ard de tous

Cuar. VII.

costez. Et rien n’empesche que bien tost il ne soit totalement rédigé en cendres :

sinon que le Seigneur y est assis au milieu. Or combien que pour ce temps-là il y eust un feu estrange de persécutions allumé, toutesfois pource que l'Eglise de Dieu n'est jamais du tout exempte des afilictions en ce monde, yei est aucunement descrite la condition perpétuelle d’icelle. Car que sommes-nous que pasture pour la flamme ? Or Satan jette des flambeaux innumérables pour mettre le feu à nos corps et à nos âmes : mais le Seigneur nous garde d’estre consumez par une grâce merveilleuse et singulière.

Il faut donc nécessairement que le feu soit ardant, par lequel nous soyons bruslez en ceste vie. Nonobstant pource que le Seigneur habite au milieu de nous, il fera que les afllictions ne nous nuiront point : comme aussi il est remonstré au Pseaume XLVE, 5.

31 Il s'esmerveilla de la vision. Scachons que Dieu a besongné en telle sorte avec les Pères, qu’ils estovent certifiez de la présence de sa majesté. Car il a voulu qu’il y eust différence manifeste entre les visions qu’il donnoit, et les illusions de Satan. Et ceste certitude est plus que nécessaire. Car sans cela, quelle certitude y auroit-il aux révélations de Dieu, esquelles est contenue lalliance de la vie bien-heureuse et éternelle ? Veu donc que c’est le seul vray appuy de la foy d’avoir Dieu pour garent, il faut nécessairement qu'il monstre que c’est indubitablement luy qui parle. D’avantage, veu que Satan circuit çà et là incessamment, et se fourre parmi nous par ruses merveilleuses, et ha tant de moyens pour tromper, et sur tout qu’il se couvre faussement du nom de Dieu, à ceste cause il nous faut bien songneusement garder de ses illusions. Nous voyons comme il a anciennement abusé tous les Payens, et mesme les Papistes. Car toutes les superstitions monstrueuses, et autant qu’il y eust jamais de resveries d'erreurs, et qui règnent encores aujourd'huy en la Papauté, ont prins leur origine, des illusions et fausses révélations. Les Anabaptistes aussi ont leurs illusions. Parquoy il n’y à que ce seul remède, que

Cuar. VII.

Dieu imprime quelques certaines marques és visions et révélations qu’il baille à ses fidèles. Car quand il nous manifeste sa majesté, lors nous sommes hors de tous dangers d’errer. Pour ceste raison le cœur de Moyse est frappé d’admiration : puis après il s'approche pour considérer : et quand il s’est ainsi approché de plus près, le Seigneur le touche d'un plus vif sentiment de sa présence, en sorte qu’il en est espovanté. Je confesse bien qu’il n’y a rien de toutes ces choses que Satan ne contreface : mais toute son imitation n’est qu’une singerie.

Et nostre Seigneur non-seulement se manifeste par tels signes, mais aussi quant et quant aide à nostre esblouissement en nous ouvrant les yeux, afin que ne Soyons abusez. D’avantage, le Sainct-Esprit engrave dedans nos cœurs des marques et signes de sa présence divine, afin qu’il n’y ait plus aucune doute de reste.

32 Je suis le Dieu de tes Pères, le Dieu, ete. Nous voyons maintenant à quel propos la vision a esté présentée à Moyse, asçavoir afin que la parole de Dieu eust son authorité. Car les visions nues ne proufiteroyent pas de beaucoup, si la doctrine n’y estoit adjointe. Or elle y est adjointe, non point comme partie inférieure, mais comme la cause ét la fin de toutes les visions. Or quant à ce qu’il se nomme le Dieu d'Abraham, d’Isaac, et de Jacob, il y a double raison pourquoy il s'appelle ainsi. Selon que la majesté de Dieu est infinie, si nous la voulons comprendre, elle engloutit plustost tous nos sens : et si nous faschons de monter à icelle, nous esvanouissons. Il s’orne donc de titres, par lesquels nous le puissions comprendre. Mais il faut noter que Dieu choisit pour soy des titres, par lesquels il nous ramène à la Parole. Car la raison pourquoy il est appelé le Dieu dAbraham, d’'Isaac et de Jacob, est, pource qu’il leur avoit donné en garde la doctrine de salut, par laquelle il fust manifesté au monde. Toutesfois Dieu a proprement regardé à la circonstance présente, quand il a ainsi parlé à Moyse. Car ceste vision, et l’espérance de délivrer le peuple, et le mandement qu’il devoit donner à Moyse, dépendoyent de lPalliance

SUR LES ACTES

qu'il avoit jadis faite avec les Pères, Ainsi tout souspeçon de nouveauté est osté, et le cœur de Moyse est redressé à espérer la délivrance, qui est fondée en Pancienne promesse de Dieu. Ce titre done emporte autant comme si Dieu eust dit, Moy qui ay anciennement promis à vos Pères que j’auroye soin de vostre salut, qui ay receu sous ma protection la lignée d'Abraham par alliance gratuite, et mesme qui ay prétix ce temps-ci pour mettre fin à une servitude, je me manifeste maintenant à toy pour monstrer que mes paroles sont véritables. Comme aujourd’huy, si nous voulons que toutes les promesses de Dieu nous soyent stables et fermes, il nous faut appuyer sur ce fondement, que Dieu nous à adoptez en Jésus-Christ, et nous à promis qu’il seroit nostre Dieu et nostre Père. Au reste, ce n’est point sans bonne raison que Jésus-Christ recueille de ce passage, que les fidèles vivent après leur mort, Mat., XXII, 32. Car si l’homme périt tout entier en la mort, ce seroit une sotte façon de parler, Je suis le Dieu d Abraham. Prenons le cas qu’il n’y ait plus de Rome : celuy qui s’appellera consul Romain, ne se rendra-il pas ridicule ? Car la relation requiert cela, que les membres soyent correspondans. Il faut aussi considérer une autre raison : que veu que Dieu ha la vie et la mort en sa puissance, il est certain que ceux ausquels il veut estre Père, et lesquels il répute pour ses enfans, il les garde et préserve en vie.

Combien donc qu’Abraham, Isaac et Ja.

cob soyent morts selon la chair toutesfois ils vivent devant Dieu selon lEsprit- Et Moyse trembloit. Ceci pourroit bien sembler absurde, qu'une parole plene de consolation rend Moyse estonné, plustost qu’elle ne le resjouit. Mais il à esté bon et proufitable à Moyse, d’avoir esté ainsi espovanté de la présence de Dieu, afin qu'il se disposast à plus grande crainte et révérence. Car ce n’est point seulement la parole de Dieu qui touche son cœur au vif, mais aussi la majesté d’iceluy, de laquelle il voyoit le signe au buisson ardant. Et se faut-il esbahir si un homme tremble ayant Dieu devant soy P Mais principalement réduisons ceci en

mémoire, que les esprits sont préparez à crainte et révérence par ce moyen :

comme il est dit Exode, ch. XX v. 20, Tu as ouy le son de la trompette, tu as veu les signes, afin que tu apprenes à craindre Dieu. Mais quelqu'un répliquera : Pourquoy est-ce que Moyse estant espoyanté n’ose maintenant considérer, veu qu’il ne faisoit auparavant difficulté de s'approcher ? À cela je respon, que tant plus près que nous approchons de Dieu, selon que sa gloire reluit d’avantage : aussi sommes-nous à bon droict touchez de plus grande crainte, Au reste, Dieu n’espovante Moyse pour autre raison, sinon afin qu'il le rende obéissant.

Et ceste crainte a esté un préparatif propre pour luy faire concevoir plus grande confiance, Et ce qui s'ensuit, tend à ce but mesme, quand il dit, Deschausse les souliers de tes pieds. Car il est admonesté par ce signe, de recevoir les commandemens de Dieu en toute humilité et révérence, et luy rendre en toutes sortes la gloire qui luy appartient.

33 Car le lieu où tu es. Dieu a voulu par ce titre ou tesmoignage du lieu (par manière de dire) eslever le cœur de Moyse jusques au ciel, afin qu'il ne pensast rien qui fustterrien. Que s’il a falu que Moyse ait esté picqué de tant d’aiguillons, afin qu’oubliant la terre, il se rendist attentif à Dieu, ne faut-il pas bien que nous soyons comme percez tout outre, veu que nous sommes cent fois plus tardifs? Toutesfois on fait yci une question, D’où vient la saincteté à ce lieu? Car devant ce jourlà ce lieu n’avoit point esté plus sainct que les autres. Je respon que cest honneur est donné à la présence de Dieu, et non point au lieu : et que le lieu est appelé sainct pour lPamour des hommes.

Car si la présence de Dieu sanctifie la terre, combien est-il plus raisonnable que les hommes sentent plus grande vertu, d’icelle ? Quant et quant toutesfois il nous faut noter, que ce lieu a esté tellement pour quelque temps orné de saincteté, que cependant Dieu n’a point en iceluy attaché sa gloire. Comme aussi Jacob dressa un autel au Seigneur en Béthel, après qu'il luy eut là donné un sione de sa présence. Or ses successeurs

Cuar. VIL

ont esté pervers imitateurs, quand ils ont voulu offrir service à Dieu en ce mesme lieu. Finalement ce lieu est appelé sainct, à cause de Moyse seul, afin qu’il se dispose mieux à honorer et craindré Dieu, et qu'il s’addonne à luy rendre plus prompte obéissance. Maintenant veu que Dieu se monstre par tout présent en son Fils Jésus-Christ, et qu'il se manifeste, non point en figures obscures, mais .en plene lumière et vérité ferme, non-seulement il faut que nous deschaussions les souliers de nos pieds, mais aussi que nousnous despouillions entièrement.

34 J'ay veu, j'ay veu l'affliction, etc. Dieu promet maintenant qu’il sera libérateur du peuple, afin d’ordonner de nouveau Moyse ministre de ceste délivrance. Car l'élection précédente avoit esté comme entrerompue par le long laps de temps. Car il est dit que Dieu regarde nos maux, quand il ha esgard à nous, et quand il prend la charge de nostre salut :

comme aussi au contraire, il est dit qu’il ferme les yeux, et nous tourne le dos, quand il semble qu’il ne tient conte de nostre affaire. 1] y a une mesme raison en ce qui est dit qu’il est descendu. Il n’est nullement nécessaire que Dieu se remue et bouge de sa place pour donner SeCOUrS : Car Sa main est estendue par tout le ciel et la terre. Mais ceci est rapporté à nostre sens. Car quand il ne soulageoit point laflliction du peuple, ül pouvoit sembler qu’il estoit loin, et qw’il avoit d’autres affaires au ciel. Tout revient à ce but, que Moyse estant rendu certain de la volonté de Dieu, ne face nulle difficulté de suyvre la conduite d'iceluy, et de s’employer de plus grande confiance pour la délivrance du peuple, laquelle il cognoist estre une œuvre de Dieu. Il nous faut aussi observer que le Seigneur dit qu'il a ouy leurs pleurs et gémissemens. Car combien qu’il ait esgard à Ceux qui sont injustement oppressez, toutesfois il est principalement esmeu à pitié, quand nous deschargeons nos gémissemens et complaintes en son sein. Combien que ce mot se peut prendre, comme souvent ailleurs, pour des plaintes confuses et de gens estourdis, lesquelles ne sont pas dressées à Dieu.

Cuar. VII.

SUR LES ACTES

35 Ce Moyse, lequel ils avoyent renié, disans, Qui l'a ordonné prince et juge? e’est celuy que Dieu envoya pour prince et rédempteur ! en la main de l'Ange, qui luy estoit apparu au buisson.

36 C'est celuy qui les meit hors, faisant miracles et signes en Egypte et en la mer rouge, et par quarante ans au désert.

31 C'est ce Moyse qui a dit aux enfans d'Israël, Le Seigneur vostre Dieu vous suscitera un Prophète tel que moy d'entre vos frères. Escoutez-le.

1) Ou, libérateur.

35 Ce Moyse lequel, etc. Sainct Es-}\ chans, et en rejettant la grâce qu’il leur

tiene laisse beaucoup de choses, d’autant qu’il se haste pour venir à ce but, que les Juifs entendent que la raison pourquoy leurs Pères ont esté délivrez, n’est point pource qu'ils en fussent dignes par leur saincteté : mais que ce bien leur a esté fait comme à gens qui ne l’avoyent nullement mérité. Quand Moyse estant ordonné de Dieu pour estre leur protecteur et libérateur estoit sur le poincet de les délivrer, ils luy fermèrent le chemin.

Maintenant donc Dieu les délivre comme maugré eux. Quant à ce qui est adjousté des miracles et signes, il se rapporte tant à la louange de la grâce de Dieu, que pour donner à cognoistre la vocation de Moyse. C’est bien certes une charge digne d’admiration, que Dieu daigne monstrer ouvertement sa vertu par divers miracles pour un peuple si ingrat, Mais cependant il donne authorité à son serviteur. Parquoy, en ce que les Juifs ne luy portent pas grand honneur puis après, que tantost ils estrivent contre Iuy, tantost ils murmurent, tantost ils s’eslèvent d’une impétuosité contre luy : ils monstrent plus clairement leur malice, et un mespris malheureux de la grâce de Dieu.

Ainsi la meschanceté est tousjours augmentée, en sorte qu’il a falu que Dieu ait usé dune merveilleuse patience pour surmonter la malice de ce peuple tant obstiné et pervers. Pour prince et rédempteur. I y a en ceci des antithèses ou oppositions tacites. Ils eussent obéy à Moyse, s’il eust esté commis gouverneur par le tyran Pharaon : mais d'autant que Dieu l’avoit ordonné, voire pour leur rédempteur, ils le mesprisent et rejettent fièrement. Ainsi en mesprisant l’authorité

et domination de Moyse, is ont esté mes- |

apportoit se sont monstrez mesme ingrats. Or quant à ce qu’un titre si excellent et si honorable est attribué à Moyse, en cela Dieu ne transfère point à un homme lhonneur qui luy est deu, en sorte que rien de son droict soit diminué. Car Moyse n’est point appelé rédempteur, sinon entant qu’il a esté ministre de Dieu.

Et par ce moyen la gloire entière de toute ceste œuvre demeure à Dieu seul. Toutesfois et quantes donc que Dieu orne les hommes de ses titres, apprenons qu’il n’est pour cela nullement despouillé de son honneur, mais que l’œuvre qu’il exécute par leurs mains, est ainsi louée. À ceci appartient ce que dit sainct Estiene, asçavoir que cest office et charge luy a esté donnée en la main de lPAnge. Car

par ce moyen Moyse est assujeti à Jésus-

Christ, afin que sous la conduite et guide d'iceluy il serve à Dieu. Car ce mot de Main, est yci pris pour principauté, et non point pour ministère. Parquoy Dieu s’est tellement servi de Moyse, que la vertu de Jésus-Christ estoit éminente par-dessus luy. Comme aujourd’huy il est le souverain conducteur et gouverneur à parachever le salut de l'Eglise. Et qui plus est, il met les hommes tellement en besongne, que la vertu et efficace dépend de luy seul.

37 Vous suscitera un Prophète. ne faut point douter que sainct Estiene n’ait voulu prouver par ces paroles, que Jésus-Christ est la fin de la Loy, combien qu'il n’exprime ceci ouvertement. Et de faict, comme nous avons desjà dit, sainct Luc ne récite pas yei de mot à mot tout ce que sainct Estiene a dit, mais il se contente de noter les principaux articles.

Au surplus, nous ayons dit ci-dessus au

Cuar. VIL

chapitre HT, que ce tesmoignage est bien !avoyent esté enseignées par Moyse. Non-

approprié à nostre Seigneur Jésus, en sorte toutesfois qu’il convient aussi aux autres Prophètes. Car après que Moyse a défendu au peuple de se laisser transporter çà et là par les vaines et folles superstitions des Gentils, il luy monstre ce qu'il doit suyvre : Il ne faut point, dit-il, que tu désires ne les sorciers, ne les devins. Car Dieu ne te laissera jamais sans Prophètes, par lesquels tu seras fidèlement enseigné. Or maintenant il est certain que le ministère et office des Prophètes a esté temporel, comme aussi le ministère et office de la Loy, jusques à ce que Jésus-Christ apportast au monde la plene perfection de sapience. Le propos donc de sainct Estiene tend à ce but, * que quand Movyse propose un autre docteur, il ne veut point que le peuple se tiene arresté à luy seul. Il est bien vray que les Prophètes ont esté expositeurs de la Loy, et que toute leur doctrine a esté comme une dépendance des choses qui

obstant puis qu’il estoit aussi bien certain que Christ devoit apporter une façon de doctrine plus parfaite, comme celuy qui devoit mettre fin à toutes les prophéties, il s’ensuit qu’il est constitué au plus haut lieu, et que la principale maistrise luy est maintenue, afin qu’on ne face nulle doute d’adjouster foy à l'Evangile.

Nous entendons bien maintenant à quel propos sainct Estiene a yci inséré le tesmoignage de Moyse : asçavoir afin qu’il monstre que Moyse duquel ils se vantoyent à plene bouche qu’il estoit leur Docteur unique, n’est pas moins vileinement mesprisé des Juifs après sa mort, qu’il à esté jadis orgueilleusement et infidèlement rejetté par eux, quand il vivoit. Car celuy qui adjoustera foy à Moyse, ne refusera point d’estre disciple de Jésus-Christ, duquel loyse a esté héraut et ambassadeur. On pourra veoir le reste en ce qui a esté dit au chap. HE.

38 C’est celuy qui fut en l'assemblée au désert avec l’ Ange qui avoit parlé à luy en la montagne de Sina, et qui fut avec nos Pères : lequel a receu les ora-

cles vifs ?, pour nous les donner.

39 Auquel nos Pères n'ont pas voulu obéir : mais le reboutèrent, et se destournèrent en leurs cœurs, pour aller en Egypte,

40 Disans à Aaron, Fay-nous des dieux qui aillent devant nous : car nous ne sçavons qu'il est advenu à ce Moysè-ci, qui nous a amenez hors du pays

d'Egypte.

A1 Et en ces jours-là ils feirent un veau, et ils offrirent sacrifices à l’idole, el se resjouissoyent és œuvres de leurs mains.

1) Ou, qui parloit. 2) Ou, divines paroles vives.

38 C’est celuy qui fut, etc. Sainct Estiene poursuit à raconter la perversité du peuple, lequel combien qu’il eust esté provoqué par tant de bénéfices de Dieu, nonobstant a tousjours continué à le repousser malicieusement avec toutes ses grâces. S'ils avoyent esté auparavant désobéissans et ingrats à la bonté de Dieu, pour le moins ceste délivrance tant admirable les devoit faire retourner à leur bon sens. Mais sainct Estiene monstre qu’ils ont esté tousjours semblables à eux-mesmes. Vrayement il estoit bien raisonnable que non-seulement tant de miracles leur fussent gravez dedans leurs

cœurs, mais aussi qu’ils les eussent devant les yeux incessamment. Mais ayans mis tous ces miracles en oubli, ils se transportent soudain aux superstitions d'Egypte. La mémoire de leur dure servitude estoit encore fraische, de laquelle ils avoyent eschappé en passant la mer:

mais ils préfèrent à leur rédempteur des tyrans, par lesquels ils avoyent esté plus qu’inhumainement traittez. Ç'a esté donc le comble d’une impiété désespérée, que leur rébellion n’a peu estre amollie et vaincue par tant de bénéfices de Dieu, qu'ils ne soyent tousjours retournez à leur première nature perverse. Ce que

Cuar VIE sainet Estiene adjouste, augmente bien l’énormité de leur crime : asçavoir, que Moyse estoit pour lors avec eux au désert. Car outre ce qu'yei apparoist une bontéinestimable de Dieu, quand ül les endure tant patiemment et bénignement :

ils se monstrent du tout inexcusables, quand au milieu de tant de dangers dont ils se voyoyent assiégez, et de maux qui les pressoyent, ayans Moyse pour conducteur de leur chemin, et pour fidèle gardien de leur vie, néantmoins ils se révoltent de Dieu vileinement et desloyaument. Brief, il appert qu’ils ontressemblé à bestes farouches, veu que Dieu par tant de liens et brides ne les a peu retenir en

obéissance. Parquoy, ce que Moyse n’a

cessé de les gouverner par le désert sous la guide et conduite de l’Ange, on peut facilement recueillir de ceste circonstance de temps, combien leur perversité a esté dure et obstinée, voire du tout incurable :

comme aussi c’estoit une rébellion monstrueuse, quand ils ne se sont peu humilier ayans tant de maux, et voyans mesme la mort devant leurs yeux. Quant à ce qu’il dit que Moyse a esté avec l’Ange et les Pères, il y a bien autre raison en un qu’en lPautre. Car il a esté avec les Pères, afin qu’il fust leur conducteur et guide selon le commandement de Dieu :

il a esté avec l’Ange comme miuistre.

Dont s'ensuit que ce n’a point esté à un homme particulier qu’ils ont fait injure, ains au gouvernement de Dieu, quand la révérence de l’un et de l’autre n’a peu empescher le peuple de se desborder en une desloyauté plus que méschante. Touchant lPAnge, nous en avons traitté Cidessus. Mais le mot Grec ha une signification ambiguë. Car il se peut entendre de la première vision, par laquelle Moyse a esté appelé pour délivrer le peuple : ou bien des propos que Dieu teint à Moyse après qu’ils eurent passé la mer rouge. Mais pource qu’en toutes les deux fois Jésus-Christ à testifié qu’il estoit autheur de la délivrance, il n’y a pas grand intérest en cela, lequel des deux nous élisions. Et mesme il n’y a rien qui nous empesche de l’estendre à tous les deux.

Car celuy qui avoit parlé à Moyse dès le commencement pour envoyer en Egypte,

SUR LES ACTES

iceluy-mesme a tousjours continué sa Parole, jusques à ce que l’œuvre fut parachevée. Lequel a receu les oracles vifs, Erasme a translaté, La parole vive. Mais ceux qui entendent le Grec, cognoistront bien que j’ay mieux translaté ce que dit sainct Estiene. Car il y a plus grande majesté és oracles qu’en la parole. Je parle seulement du mot. Car je sçay bien que tout ce qui procède de la bouche de Dieu, est oracle. Au reste, il donne authorité à la doctrine de Moyse par ces paroles : d’autant que Moyse n’a rien mis en avant qui ne soit venu de Dieu. Dont il s'ensuit que ce n’est pas tant à Moyse que les Juifs ont esté rebelles, qu’à Dieu mesme en la personne de Moyse,en quoy se descouvre tant plus leur perversité obstinée jusques au bout. Or voyci la règle générale pour confermer et establir la doctrine, asçavoir quand les hommes n’enseignent rien qui ne leur ait esté ordonné de Dieu. Car y a-il homme qui s’ose préférer à Moyse? Et toutesfois le sainct Esprit prononce, que foy ne luy doit estre adjousiée pour autre raison, sinon d'autant qu’il a fidèlement exposé au peuple la doctrine qu’il avoit receue de Dieu. Mais on demande pourquoy c’est qu’il appelle la Loy, parole vive. Car il semble que ce titre ne convient pas bien aux paroles de S. Paul, d'autant qu’il dit que la Loy est ministère de mort, qu’elle engendre ire, et qu’elle est la vertu du péché, 2 Cor., IE, 7. Si nous entendons la parole vive, c’est-à-dire ayant eflicace, et qui ne peut estre annullée par le mespris des hommes, il n’y aura nulle répugnance. Mais quant à moy je l'interprète en signification active, pour parole vivifiante. Car veu que la Loy est la règle de bien et sainctement vivre, et qu’elle monstre la justice de Dieu, elle est réputée à bon droict doctrine de vie et de salut. À quoy appartient ceste protestation solennelle que fait Movyse, quand il adjure le ciel et la terre, qu’il a proposé la voye de vie et de mort. Deutér., chap. XXIX.

En ce sens aussi Dieu se plaind au chap. XX d’'Ezéchiel, que sa Loy saincte et bonne a esté violée, et qu’on avoit corrompu ses commandemens bons etsaincts, desquels il avoit dit, Qui aura fait ces

choses, vivra en icelles. La Loy donc contient la vie en soy. Toutesfois si quelqu'un aime mieux prendre Parole vive, pour plene de vertu et efficace, je n’en débatray pas fort. Mais quant à ce qw’elle est appelée ministère de mort, c’est par accident, à cause de la nature corrompue des hommes. Car ce n’est pas elle qui engendre le péché: mais elle le trouve en nous. Elle nous offre la vie : mais pource que nous sommes vicieux, nous ne pouvons rien rapporter d’icelle que la mort.

Parquoy elle n’est point mortelle sinon au regard des hommes. Combien que sainct Estiene à yci regardé plus haut. Car il ne parle point des commandemens nuds, mais il comprend toute la doctrine de Moyse, en laquelle les promesses gratuites sont encloses, voire Jésus-Christ luymesme, qui est la seule vie et le seul salut des hommes. Il nous faut souvenir à quelle manière de gens S. Estiene avoit à faire. Ils estoyent zélateurs de la Loy d’une façon mal réglée, et non point selon le vray sens : d'autant qu'ils s’arrestoyent seulement en la letre morte ét mortelle : et cependant estoyent enragez contre sainct Estiene, de ce qu’il cherchoit en la Loy Jésus-Christ, qui est la vraye âme d’icelle. Reprenant donc obliquement leur ignorance perverse, il signifie qu’il y a quelque chose plus grande et plus excellente cachée en la Loy, que ce qu’ils avoyent cognu jusques alors. Car comme ils estoyent charnels, aussi se contentoyent-ils de l'apparence externe, et ne cherchoyent rien en la Loy qui fust spirituel, et ne pouvoyent mesme souffrir qu'on leur monstrast. Pour nous les donner. Ceci sert pour repousser la calomnie de laquelle on l’avoit chargé. Car veu qu’il s’assujetit au joug de la Loy, et proteste qu’il est un des disciples de Moyse, il s’en faut beaucoup qu’il empesche les autres de luy adjouster foy. Mais plustost il rejette le crime qu’on luy avoit imposé, sur les autheurs de la calomnie.

Car ceste reproche touchoit aucunement tout le peuple en commun, que les Pères mavoyent point voulu obtempérer à la Loy. Cependant toutesfois il admoneste que Moyse n’a point esté donné Prophète seulement pour son temps, mais aussi

Car. VII,

afin qu'après sa mort il fust en authorité entre Ceux qui viendroyent après. Car il n’est point convenable que la doctrine de Dieu meure et demeure ensevelie avec les ministres, quand ils sont oStez de ce monde. Car quelle raison y a-il, qu’elle qui nous rend immortels, meure? Et aujourd’huy encore il nous en faut ainsi résoudre, que comme les Prophètes et Aposires ont parlé aux hommes qui estoyent de leur temps: aussi nous ont-ils escrit, et la vigueur de leur doctrine est perpétuelle : pource qu’elle représente plustost Dieu qui en est l’autheur, que les hommes qui en ont esté ministres. Cependant il nous donne bien à entendre, que ceux qui rejéttent la Parole quand elle leur est addressée, rejettent le conseil de Dieu.

39 Le reboutèrent et se destournèrent.

Il dit que les Pères ont rejetté Moyse, et quant et quant il dénote la cause, pource qu’ils se sont plustost addonnez aux superstitions d'Egypte. Or ç’a esté yci une rage horrible et un merveilleux aveuglement, d’appéter les mœurs et façons de vivre d'Egypte, où n’aguères ils avoyent enduré si grans tourmens. I] dit que leurs cœurs estoyent destournéz pour aller en Egypte : non pas qu'ils désirassent v retourner, mais pource qu'ils avoyent reviré leurs esprits à ces corruptions, desquelles la mémoire devoit estre du tout esteinte: pour le moins la souvenance les leur devoit faire avoir en horreur et exécration et haine. Vray est qu’il fut parlé une fois entre les Juifs de retourner:

mais sainct Estiene ne touche point maintenant ceste histoire. Au reste, il exprime encore plus leur rébellion, quand il dit qu'ils se destournèrent. Car estans entrez au droit chemin par la conduite de Dieu, ils se jettent soudain d’un autre costé, comme si un mauvais cheval ne pouvant souffrir que son maistre le chevauche, tiroit en arrière en regimbant.

40 Fay-nous des dieux, etc. Comme ainsi soit que les Juifs se soyent révoltez en diverses sortes, sainct Estiene choisit yci un exemple de leur exécrable desloyauté, lequel ést notable sur tous les autres : asçavoir quand ils se forgèrent

un veau pour Padorer au lieu de Dieu. Car

Cuar. VII.

pourroit-on imaginer chose plus vileine que ceste ingratitude ? Ils confessent bien qu’ils ont esté délivrez d'Egypte, et ne dissimulent point que cela a esté fait par la grâce de Dieu, et par le moyen de Moyse. Cependant ils rejettent hardiment Pautheur d’un si grand bien et le ministre d’iceluy. Et quelle couleur ont-ils ? Is mettent en avant qu’ils ne sçavent ce qui est advenu à Moyse. Mais ils n’ignorent point qu’il est en la montagne. Quand il y alloit, ils l’ont conduit de veue, jusques à ce que Dieu envoya une nuée entre-deux, ét le receut à soy. D’avantage, ils sçavent bien que ce que Moyse est absent, est pour leur salut, et qu’il leur avoit promis de retourner quand il en se:

roit temps, pour leur apporter la Loy que Dieu luy auroit donnée. Seulement il leur avoit commandé de se tenir cois pour un peu, ét attendre en patience. Mais il n’y avoit quasi rien qu'il les avoit laissez, et incontinent sans cause ils esmeuvent des bruits enragez. Mais pour colorer leur rage de quelque apparence de raison, ou la parer honnestement, ils disent qu’ils veulent avoir des dieux présens avec eux.

Voire, comme si Dieu ne leur eust encore.

donné aucun signe de sa présence. Et si est-ce que sa gloire se monstroit tous les jours en la nuée et en la colonne de feu.

Nous voyons donc de quelle malignité ils se faschent de Dieu, et courent à une idolàtrie : je laisse à dire combien ç’a esté une ingratitude vileine et meschante, d’avoir mis si tost en oubli les miracles : la mémoire desquels devoit estre célébrée jusques à la fin du monde. Parquoy il appert assez par ce seul révoltement, combien ce peuple a esté obstiné et difficile à manier. Joint qu’il servoit à la cause de sainct Estiene, que ceste histoire de leur rébellion fust plustost récitée que les autres. Car le peuple renverse apertement le service de Dieu, il rejette la doctrine de la Loy, il introduit une religion profane et estrange. Au reste, voyci un fort beau passage : d'autant qu’il monstre la source de laquelle toutes sortes de superstitions sont descoulées dés le commencement :

et principalement qui à esté la première origine de forger les idoles : asçavoir que l'homme qui est charnel, veut toutesfois

SUR LES ACTES

avoir Dieu présent selon la capacité de son sens charnel. Ceci est Ia cause pourquoy les hommes se sont en tous temps si follement desbordez à forger des idoles. Vray est que Dieu s’accommode à nostre rudesse jusques-là, qu’il sé présente aucunement visible sous figures.

Car sous la Loy il y avoit plusieurs signes, pour rendre tesmoignage de sa présence. Et aujourd'huy il descend à nous par le Baptesme et par la Cène, et mesme par la prédication externe de la Parole. Mais les hommes pèchent yei en deux sortes. Premièrement, ñe se contentans point dés moyens que Dieu à ordonnez, ils s’en forgent de nouveaux hardiment. C’est desjà un grand vice, que ne pouvans garder aucune mesure ne MOYEN, tousjours ils frétillent à chercher des inventions nouvelles : et par ce moÿen ne font nulle difficulté d’outrepasser les limites que Dieu avoit mises. Mais quelle image de Dieu pourrons-nous avoir devant les yeux, sinon celle que luy-mesme a instituée? Toutes choses donc que Îés hommes forgent à leur appétit outre la parole de Dieu, sont fausses et contrefaltes. S'en suit puis après l’autre vice, qui est aussi peu tolérable: que tout ainsi que l’entendement humain ne conçoit rien de Dieu qui ne soit lourd et térrien: aussi transfère-il tous les signes et tesmoignages de la présence Divine, à une telle imagination grossière. Et non-seülement il se joue follement en ses idoles qu’il a forgées, mais aussi il corrompt et déprave tout ce que Dieu avoit ordonné, le déstournant à une autre fin. Vray est que Dieu descend à nous, comme j'ay dit:

mais c’est afin qu'il nous eslève au ciel.

Mais nous qui sommes attachez à la terre, nous le voulons aussi avoir en la terre.

Par ce moyen sa gloire céleste est desfigurée: et ce que disent yci les Esraélites est vrayement accompli, asçavoir, Faynous des dieux. Car quiconque n’adore Dieu spirituellement, cestuy-là se forge un nouveau dieu. Et toutesfois Si nous regardons le tout de bien près, les Israélites ne veulent point avoir un dieu qu’ils ayent forgé eux-mesmes, mais plustost ils pensent avoir le vray Dieu sous la figure du veau Cor. Car ils se trouvent à

56} bon escient au sacrifice assigné : et ap-

prouvent par leur consentement ce qu’Aa-

ron prononce, que ce sont les dieux qui les ont tirez hors d'Egypte. Mais Dieu ne s’arreste point à ces imaginations frivoles: ains il se plaint qu'on met en son lieu les dieux estranges, aussi tost que les hommes se destournent de sa parole, tant peu que ce soit.

41 Et en ces jours-là ils feirent un veau. On peut aiséement recueillir par les paroles précédentes, pourquoy ils ont plustost choisi ceste figure. Car combien qu'Egypte fust remplie d’idoles innumérables, toutesfois il est certain qu’ils ont honoré le bœuf par-dessus toutes les autres. Mais d’où vient aux Juifs la convoitise de ceste idole, sinon qu’ils avoyent leurs cœurs destournez en Egypte ? comme S. Estiene a desjà dit. Or il faut noter ceste manière de parler, quand il dit qu’ils ont offert sacrifices à l’idole. Aaron fait un édict, que le peuple s’assemble pour adorer Dieu. Tous se trouvent. Ils protestent donc qu’ils n’ont rien moins au cœur, que de frauder Dieu de son honneur pour le transférer au veau : ains plustost leur résolution est d’adorer Dieu en la figure du veau. Mais pource qu’en forgeant l’idole, ils ont délaissé le vray Dieu, tout ce qui s'ensuit après est réputé comme donné à l'idole : d'autant que Dieu rejette toutes adorations perverses. Car ce n’est pas raison qu’on luy vueille faire recevoir ce qu'il n’a pas commandé : et puis qu’il a expressée-

Car. VII.

ment défendu qu’on luy dresse aucune image visible, quoy que puis après on face à son honneur, C’est sacrilége. Æt s’esjouissoyent és œuvres de leurs mains. Ceste manière de parler est prise d’Isaïe, et mesme des autres Prophètes, qui répètent semblablement aux Juifs qu'ils se sont esgayez en leurs inventions.

Et de faict, c’est une folie estrange quand les hommes s’attribuent tant peu que ce soit, touchant le service de Dieu. Or par ceste resjouissance, j’enten la danse s0lennelle, de laquelle parle Moyse au chapitre XXXII d’Exode. Toutesfois sainct Estiene reprend un vice commun, duquel tous idolâtres sont entachez. Car en lieu qu’il n’est licite aux hommes de rien entreprendre en la religion, que Dieu n’ait commandé, ils sont bien si hardis d’entreprendre et inventer tout ce qui leur semble bon, et délaisser la parole de Dieu pour aller choisir les œuvres de leurs mains. Or sainct Estiene monstre que tant plus qu’ils se plaisent en ceste licence, tant plus ils desplaisent à Dieu.

Parquoy si nous voulons que nostre service soit approuvé, il nous faut déporter des œuvres de nos mains, c’est-à-dire de nos inventions. Car à la vérité tout ce que les hommes inventent d’eux-mesmes n’est qu’une profanation horrible et pleñhe de sacriléges. Et de faict, l’idole est ainsi appelée proprement par reproche, comme chose de néant : car c’est contre toute raison que l’homme puisse forger un dieu.

42 Adonc Dieu se destourna, et les abandonna à servir à la gendarmerie du ciel: ainsi qu'il est escrit au livre des Prophètes, Maison d'Israël, m avezvous offert sacrifices et offertes par quarante ans au désert?

43 Et vous? avez porté le tabernacle de Moloch, et l’astre de vostre Dieu Remphan, lesquelles fiqures vous avez failes pour les adorer. Pource vous

transporteray-je outre Babylone.

4) Amos, V, 25. 2) Ou, Ains vous.

42, 43. Adonc Dieu se destourna. S.

Estiene monstre yei que les Juifs n’ont cessé de pécher : ains se sont tousjours desbordez en leurs erreurs pervers : en sorte que ce premier fourvoyement leur a esté comme une ouverture pour entrer dedans un labyrinthe. Or il attribue à une juste vengence de Dieu, ce que de-

puis ce temps-là leur rage a creu, en sorte que pour une idole ils en ont forgé sans nombre. Or nous sommes admonestez par cest exemple, d’estre songneux et attentifs à suyvre la règle de Dieu. Car aussi tost que les hommes se sont destournez d’icelle tant peu que ce soit, il faut nécessairement qu’ils soyent trans-

Car. VIE.

portezçà et là par diverses resveries, qu’ils soyent enveloppez en beaucoup de superstitions, et finalement du tout plongez en un vague amas d'erreurs. Et les hommes sont ainsi justement punis de Dieu, lesquels n’ont voulu obtempérer à sa parole. Et pourtant sainct Estiene dit que Dieu s’est destourné d’eux : laquelle manière de parler emporte autant comme s’il disoit qu’il leur a tourné le dos. Car il avoit, par manière de dire, les yeux dressez sur le peuple, quand il monstroit un soin et solicitude singulière à les conduire et gouverner. Maintenant fasché et offensé de leur apostasie, il tourne ses yeux d’un autre costé. On peut semblablement recueillir de ceci, que nous ne pouvons pas autrement suyvre le droit chemin, sinon quand le Seigneur veille pour nous conduire : et quand il a destourné sa face, nous sommes incontinent tirez en erreurs, et poussez en fourvoyemens. Vray est que dés lors que les Israélites forgèrent le veau, ils estoyent délaissez de Dieu : mais S. Estiene a voulu exprimer combien la punition a esté griefve : comme s’il eust dit que lors ils furent totalement mis en sens réprouvé :

ainsi que S. Paul enseigne, que ceux qui n'ont point donné à Dieu la gloire qui luy appartenoit, quand il s’est manifesté à eux, ont esté livrez par juste vengence de Dieu en aveuglement et horrible stupidité, et cupiditez infâmes, Rom. I, 28.

De là est advenu que depuis que la religion à commencé à estre corrompue, abominations innumérables sont survenues après peu de superstitions, et monstres horribles d’idolâtrie ont succédé après quelques légères corruptions. Car d'autant que les hommes n’ont tenu conte de la lumière qui leur estoit allumée, ils ont esté du tout abbrutis par juste jugement de Dieu : en sorte qu’ils n’ont eu ne sens ni advis, non plus que bestes brutes. Vray est que l’idolâtrie n’est que trop fertile : en sorte que d’un dieu forgé s’en engendrent cent puis après, et d’une superstition en naissent mille : mais la cause de ce que les hommes sont si enragez est, que Dieu se venge en les livrant à Satan. Car depuis que Dieu à prins la charge de nous gouverner, ce n’est pas

SUR LES

ACTES. 569 de son costé qu’il advient changement,

|mais c’est une légèreté téméraire qui

l’estrange de nous. Maison d'Israël, navez-vous offert. Ce passage-ci cst pris du prophète Amos, du chapitre V, v. 25. La façon de parler de laquelle use sainct Estiene, monstre que toutes les prophéties estoyent recueillies en un volume. Au surplus, après qu’Amos en ce lieu-là s’est asprement courroucé contre lidolâtrie et plusieurs autres péchez du peuple, il adjouste que ce mal n’est pas nouveau, que les Juifs soyent rebelles à Dieu : pour autant que leurs Pères dés lors mesmes qu'ils estoyent au désert, s’estoyent révoltez de la vraye religion.

Au demeurant, il nie que sacrifices luy ayent esté offerts : non pas qu’il n’y eust eu là aucuns sacrifices : mais pource que Dieu rejetioit ce sacrifice corrompu et bastard. Comme aussi en Isaïe il reproche au peuple, qu’il n’a esté honoré de luy par aucuns sacrifices : Tu ne m'as point, dit-il, invoqué, à Jacob, et ne m'as point honoré par tes oblations : et je ne t'ay point fait servir en encensemens où offrandes. Tu ne m'as point acheté des odeurs, et ne m'as rassasié de graisse.

Mais tu m’as esté en charge en tes péchez, et m'as fait servir en tes iniquitez, Isaïe, XLHT, 22. Il est bien certain que toutes ces choses se faisoyent tous les jours par les Juifs : mais le Seigneur ne reçoit pour agréable aucun service des meschans et infidèles : et puis il ha en abomination tout ce qui est barbouillé de meslinges venans ailleurs. C’est en ceste sorte qu'Amos aussi parle des pères apostats. Ce qui est adjousté incontinent après se peut rapporter ausdits pères, ou à leurs successeurs, quand il dit, fous avez porté le tabernacle de Moloch. FN y a proprement, Et vous avez, etc : mais aucuns prenent Et, pour Ains, comme s’il eust dit, Mais plustost vous avez porté honneur et révérence à l’idole. On le pourroit aussi résoudre en Car, ou Pource que, en ceste sorte, Vous ne m'avez point offert sacrifices, pource que vous avez dressé le tabernacle de Moloch. Mais je l’expose un peu autrement, asçavoir que Dieu au commencement pour plus grande véhémence accuse

les pères : puis après il adjouste que leurs successeurs ont pis fait, en augmentant les superstitions, et se forgeans des idoles nouvelles et diverses. Comme si le Prophète eust parlé en ceste sorte en la personne de Dieu, Si je commence dés le premier commencement à monstrer comment vostre génération s’est portée envers moy, Ô maison d'Israël : desjà dés lors que vos pères estoyent au désert, ils ont commencé à corrompre et pervertir le service que j’avoye institué :

mais vous avez surmonté leur impiété :

Car vous avez introduit une tourbe infinie de dieux. Et certes cest ordre convient mieux au propos de sainct Estiene. Car (comme il a esté desjà dit) il veut prouver que depuis que les Israélites se sont abastardis, et sont tombez en cérémonies estranges, ils n’ont cessé d’adjouster offense sur offense : ains estans frappez d’aveuglement par le Seigneur, se sont pollus coup à coup de nouvelles idolàtries, jusques à ce qu’ils sont venus au comble de toute impiété. S. Estiene donc conferme bien à propos ceste sentence par le tesmoignage du Prophète, que les Juifs engendrez de pères infidèles et désobéissans, n’avoyent toutesfois jamais cessé d’aller de mal en pis. Au reste, combien que les mots du Prophète soyent un peu différens, néantmoins C’est un mesme sens. Il est probable que $. Estiene, qui addressoit sa parole aux Juifs, ait récité de mot à mot en leur langue ce qui est escrit en Amos. S. Luc qui escrivoit en Grec a suyvi le translateur Grec.

Le Prophète dit, Vous avez honoré Succuth vostre Roy, et Cijum vostre idole, l’astre de vos dieux. En lieu que Succuth, dont use le Prophète, est le nom propre d'une idole, le translateur Grec en a fait un nom appellatif et commun, à cause de la convenance qu’il ha avec Succoth, qui signifie Tabernacle. Au reste, je ne sçay où le translateur Grec a prins son Remphan : sinon qu’il se peut bien faire que ce nom estoit plus receu en usage en ce temps-là. Lesquelles fiqures vous avez Jaites. Le mot d'image ou de figure duquel use le Prophète, ne dénote nul vice de soy. Le nom Grec aussi Typus, est pris en bonne part. Car toutes les céré-

Cuar. VII.

monies que Dieu a instituées, sont dénotées par ce nom. Nonobstant le Prophète condamne expresséement les figures que les Juifs avoyent faites. Et pourquoy, sinon que Dieu ne veut point estre adoré sous forme visible et externe? Si on objecte, que mention est vyci faite des astres, je confesse que cela est vray. Mais je m’arreste seulement à cela, que combien que le Prophète donne un nom honneste aux idoles, nonobstant il condamne estroitement le service corrompu. Et par ceci est réfutée la cavillation sotte et puérile des Papistes. Pource qu’ils nient que les images et statues qu’ils adorent, soyent idoles, ils appellent le service, après lequel ils sont transportez de rage, Adoration d'images, etnon point d’idoles.

Veu qu’ils font des Sophistes devant Dieu, et se jouent ainsi de luy, iwya personne qui ait quelque sens Commun, qui ne voye bien qu’ils se monstrent plus que ridicules en tels badinages. Car laissons 1à le mot sans débatre, il est certain toutesfois que ce mot de Figure, est plus honorable que le mot d’image. Et néantmoins yci sont condamnées simplement et absoluement les figures que les hommes se forgent, et non-seulement pour adorer, mais aussi pour se prosterner devant , c’est-à-dire y faire quelque signe d'honneur que ce soit. Voylà done ceste sotte distinction, en laquelle les Papistes pensent avoir un fin subterfuge, qui est mise bas. Outre Babylone. Le Prophète nomme Damas : et la translation Grecque n’est point discordante à cela. Parquoy il se peut faire que ce mot de Babylone ait esté yci mis par mesgarde : combien que quant à la substance du propos cela n’emporte point de diversité. Les Israélites devoyent estre transportez en Babylone : mais pource qu'ils se constituoyent une aide certaine et invincible au royaume de Syrie, duquel la ville capitale estoit Damas : à ceste cause le Prophète déponce que Damas n’empeschera point que Dieu ne les pousse plus loin : comme s’il disoit, Tandis que vous avez Damas pour forteresse contre vos ennemis, il vous semble advis que vous estes bien munis : mais Dieu vous transportera plus outre, asçavoir en Assyrie et Chaldée,

Cuar. VIT.

44 Le tabernacle du tesmoignage à esté avec nos Pères au désert : comme avoit ordonné celuy qui avoit dit à Moyse qu'il le feist selon le patron qu'il

avoil veu.

45 Lequel tabernacle aussi nos pères receurent, et l'amenèrent avec Josué en la possession des Gentils, que Dieu a déjettez de devant nos pères jusques au

jour de David.

46 Lequel trouva grâce devant Dieu, et demanda qu'il trouvast un taber-

nacle au Dieu de Jacob.

4T Et Salomon luy édifia une maison.

48 Mais le Souverain n'habite point és temples faits de main : comme le

Prophète dit,

49 Le ciel est mon thrône, et la terre est le marchepied de mes pieds. Quelle maison m'édifierez-vous? dit le Seigneur : ou quel est le lieu de mon repos"? 50 Ma main n'a-elle pas fait toutes ces choses ?

1) Js., LXVI, 1.

kk Le tabernacle du tesmoignage.

Sainct Estiene monstre yci que la faute ne peut estre imputée à Dieu, de ce que les Juifs se sont pollus de diverses superstitions : comme s’il leur avoit lasché la bride pour les laisser vaguer à leur appétit. Car il dit que Dieu avoit ordonné comment il vouloit estre servi d’eux.

Dont il s'ensuit qu’ils n’ont point esté enveloppez en tant d'erreurs, sinon d’autant qu'ils n’ont point voulu suyvre la forme que Dieu leur avoit donnée, combien qu’il les taxe en deux sortes. Premièrement, de ce que ne se contentans point de la seule règle de Dieu, ils se sont follement forgé des services estranges. Secondement, de ce qu’ils mont point regardé la droite fin au temple mesme, ni aux cérémonies instituées de Dieu.

Car en lieu qu’ils devoyent avoir les cérémonies pour les exercer au service spirituel de Dieu, toutesfois selon que leur esprit estoit lourd et grossier, ils n’appréhendoyent rien qui ne fust terrien et charnel : c’est-à-dire, s’arrestoyent à ombre, au lieu du corps. Nous voyons donc qu'en premier lieu les Juifs sont repris de leur audace, de ce que ne se contentans point de la simple parole de

Dieu, ils ont esté enragez après leurs in-

ventions. Puis après ils sont repris de ce qu’ils ont abusé tout au rebours du vray et pur service de Dieu : d'autant qu’au lieu de esprit ils ont suyvi la chair. Z{s avoyent, dit-il, {e tabernacle du tes-

moignage. Parquoy rien ne les a incitez à pécher, sinon leur propre desbordement et témérité. Car veu qu'ils estoyent très-bien enseignez quelle estoit la droite facon de servir Dieu, toute excuse d’ignorance leur estoit ostée. Ce qui est bien digne d’estre noté. Car comme ainsi soit que Dieu, par manière de dire, nous mette une bride, en nous manifestant sa volonté, si après avoir receu son mandement nous-nous destournons çà et là, double condamnation nous est appareillée : pource que le serviteur qui sçait la volonté de son maistre, et ne la fait pas, sera batu plus asprement. Et c’est la première marque, par laquelle le sainct Esprit discerne tous les services bastars et corrompus d’avec le vray et pur service. Et mesme, à parler plus briefvement, la première différence qui est entre le pur service et l’idolâtrie est, que les fidèles n’entreprenent rien sinon suyvant la parole de Dieu : mais les autres pensent estre licite tout ce qui leur semble bon : ef par ce moyen ils ont leur fantasie et appétit pour loy, en lieu que Dieu n’approuve rien sinon ce que luymesme a ordonné. À ceci aussi Se rapporte le nom de tesmoignage. Vray est que le mot Hébrieu Aoed qui est en Moyse, signifie un lieu ou temps préfix, on assemblée d'hommes : mais la raison qui est exprimée par Moyse, monstre bien que le Tabernacle est ainsi appelé pour une autre cause, Car Dieu répète

ceci souvent en Moyse, Je conviendray là avec vous. Le tabernacle donc estoit consacré par la parole et alliance du Seigneur, et Sa voix retentissoit Jà sans cesse. Selon le patron qu'il avoit veu.

Ceci se rapporte au second poinct que j'ay touché. Car il se peut faire que quelqu’un r’usera que des cérémonies que le Seigneur aura ordonnées : et toutesfois le service qu’il présentera à Dieu, sera corrompu. Car Dieu ne s’arreste point aux cérémonies extérieures, sinon entant qu’elles sont signes et figures de la vérité céleste. Ainsi il a voulu que le bastiment du tabernacle ancien fust dressé selon le patron céleste, afin que les Juifs entendissent qu’il ne se faut point arrester és figures externes. Au reste, si on veut sçavoir que signifie ce patron ou figure, de laquelle est faite mention en Moyse, Exode, XXV, 40, on le pourra veoir en ce que nous avons déclaré en l'épistre aux Hébrieux, chap. VIII, 5.

Seulement sainct Estiene nous admoneste yei en brief, que le service que Dieu avoit commandé aux Juifs, estoit spirituel :

mais qu'eux selon leur stupidité charnelle en ont esté mauvais expositeurs.

Ainsi donc, comme nous avons dit que Dieu n’approuve aucun service, s’il n’est fondé en son commandement : aussi nous sommes yci enseignez que pour bien user de celuy qu’il a commandé, il est requis que la vérité spirituelle y soit.

Ce qu’estant présupposé, on voit bien que le différent estoit tel que nous en avons aujourd’huy, duquel (comme nous avons dit) le poinct estoit, asçavoir-mon si les ombres doyvent pas donner lieu au Corps, ou non. Quant à ce qui est dit, que Moyse a veu le patron, le sainct Esprit signifie par cela, qu’il ne nous est point licite de forger des patrons à nostre appétit : mais il faut que tous nos sens soyent arrestez et attentifs au patron que Dieu nous a monstré : afin que toute la religion soit formée selon iceluy.

Il use du Grec Typus, qui signifie yci le premier pourtraict et patron, qui n’est autre chose que la vérité spirituelle.

45 Lequel tabernacle aussi nos pères receurent. Ceci sert pour aggraver d’avantage l’obstination de ce peuple : asça-

Cuar. VII

voir que combien que le tabernable fust par devers eux, et qu’ils le portassent par tout où ils alloyent, toutesfois ils n’ont peu estre retenus en l’alliance de Dieu, mais par une desloyale légèreté ils ont couru après des cérémonies estranges et profanes, par ce moyen protestans en portant le tabernacle, que Dieu habitoit au milieu d'eux, duquel toutesfois ils estoyent tant eslongnez, et lequel ils bannissoyent de lhéritage qu’il leur avoit donné. Joint que Dieu enrichissoit et authorisoit son tabernacle de divers miracles. Car la dignité d’iceluy a esté confermée par les victoires obtenues par les Juifs : comme il appert par plusieurs passages de l’Escriture. Parquoy il faut bien dire qu’ils estoyent merveilleusement obstinez, veu qu’ils se sont tant de fois révoltez d’un service approuvé en tant de sortes. Jusques aux jours de David. Combien que l'arche du Seigneur ait long temps esté en Silo, toutesfois elle n’a point eu de siége arresté jusques au royaume de David. Car il n’estoit licite aux hommes de luy dresser un lieu, mais elle devoit estre mise au lieu que Dieu auroit monstré : comme Moyse en fait souvent mention. Pour ceste cause, David mesme n’a osé amener dedans l'aire d'Areuna, l'arche qui avoit este recouvrée de la main des ennemis, jusques à ce que Dieu luy eust testifié du ciel par son Ange, que c’estoit là le lieu qu’il avoit choisi, 2 Sam., XXIV, 18. Or ce n’est point sans cause que sainct Estiene met ceci pour un singulier bénéfice de Dieu, que le lieu a esté monstré à David, auquel les Israélites deussent servir Dieu d'oresenavant : comme aussi au Pseaume il s’en esjouit comme d’une chose bien grande et fort à priser, Je me suis esjouy avec ceux qui me disoyent, Nous irons en la maison du Seigneur :

nos pieds seront arrestez en tes parvis, Jérusalem, Pseau., CXXIT, 4. La Sacrificature estoit conjointe avec le royaume.

Parquoy la fermeté et establissement du royaume est monstré à David en lassiete de l’arche. Pour ceste cause est-il dit, qu’il a désiré cela de grande affection : en sorte qu’il s’est obligé par un veu solennel, qu’il ne demeureroit point

Caae. VIT.

en sa maison, qu’il ne laisseroit sommeiller ses paupières, et ne donneroit repos à ses yeux, jusques à tant qu'il sceust le lieu au Seigneur, et le tabernacle au Dieu de Jacob, Pseau., CXX XI, 3.

Or le lieu donc a esté monstré à David :

mais à Salomon il a esté permis d’édifier le temple, 4 Rois, V, 5.

47 Et Salomon édifia une maison.

Il semble que sainct Estiene reprene vyci Salomon obliquement, comme si en bastissant le temple il n’eust point considéré le naturel de Dieu : toutesfois il n’a point entrepris ceste œuvre-là sans le commandement de Dieu. La promesse aussi a esté adjoustée, par laquelle Dieu a testifié qu'il assisteroit en ce lien-là aux siens. Je respon, que quand sainct Estiene dit que Dieu n’habite point és temple faits de mains d'homme, cela ne se rapporte point à Salomon, lequel sçavoit bien qu’il faloit chercher Dieu au ciel, et que les esprits devoyent là estre eslevez.

Ce qu’aussi il a exprimé nomméement en la préface de la prière solennelle, qu’il feit à la dédicasse du temple, disant, Les cieux des cieux ne te peuvent comprendre, combien moins ceste maison? Mais il reprend la stupidité du peuple, qui abusoit du temple, comme si Dieu luy eust esté obligé. Ce qui est mieux cognu par le tesmoignage d’Isaïe, lequel aussi il a yci conjoint : Dieu, dit-il, a voulu qu’un temple luy fust édifié par Salomon : mais ceux qui ont pensé qu’il fust comme enfermé et enclos dedans un tel bastiment, se sont lourdement abusez. Comme il se plaind par son Prophète, que le peuple luy fait injure, en imaginant qu’il soit attaché en certain lieu. Au reste, le Prophète ne se courouce pas seulement contre les Juifs, d'autant qu’ils le servoyent superstitieusement, pensans que sa Divinité fust attachée au temple : mais aussi pource que le mesurans selon leur affection, après s’estre acquittez de leurs sacrifices et pompes externes, ils se faisoyent à croire qu'ils l’avoyent appaisé par ce moyen, voire qu’il estoit bien tenu à eux.

Cest erreur a esté commun presque à tous siècles, que les hommes ont pensé qu’un tas de cérémonies froides estoyent plusque suffisantes pour faire service à

SUR LES ACTES

Dieu. Et la raison est, pource qu’ils sont charnels et adonnez au monde, ils pensent que Dieu soit semblable à eux. Afin donc que Dieu leur arrache ceste stupidité, il dit qu’il remplit toutes choses.

Car ce qu’il dit que le ciel est son thrône, et que la terre est le marchepied de ses pieds, ne doit point estre tellement entendu comme s’il estoit corporel, ou comme s’il pouvoit estre divisé par portions à la façon des hommes. Maïs pource qu’il est infini, il dit qu’il n’y a nulles espaces de lieux qui le puissent contenir.

Ceux donc qui mesurent Dieu ou son service selon leur nature, s’äbusent grandement. Or pource que le Prophète ha affaire à des hypocrites, il ne dispute pas seulement de l’essence de Dieu, mais il enseigne en général, qu’il est bien d’autre nature que les hommes, et qu’il ne s’arreste point comme eux à la splendeur vaine de ce monde. Yci derechef se présente la question : pourquoy c’est que le Prophète dit que Dieu n’ha au monde aucun lieu de repos, veu toutesfois que le sainct Esprit prononce apertement tout le contraire ailleurs, (Ps. CXXXIT, 14.) C’est-ci mon repos à perpétuité. Et mesme Isaie orne l'Eglise de ce mesme titre, qu’elle est le repos glorieux de Dieu, asçavoir faisant allusion au temple. A cela je respon, que quand Dieu a institué anciennement des signes de sa présence au temple et és sacrifices, il n’a pas fait cela pour s’y attacher, ne sa vertu. L’imagination donc des Israélites estoit perverse, quand ayans leurs esprits fichez sur les signes, ils se sont forgé un dieu terrestre. Ils ont mal fait aussi, en ce que sous ceste couverture ils ont pris une licence de pécher : comme s'ils eussent eu un moyen facile et prompt de l’appaiser en leurs cérémonies nues. Ainsi le monde à accoustumé de se jouer avec Dieu. Quand Dieu testifie que par signes externes il se monstrera présent à ses fidèles pour habiter au milieu d’eux, il les veut eslever en haut, afin qu’ils le cherchent d’une façon spirituelle. Les hypocrites qui sont entortillez au monde, veulent plustost tirer Dieu du ciel: et combien qu'ils r’ayent rien que des figures nues, toutesfois estans enflez d’une

folle asseurance, se laschent hardiment la bride à pécher. Ainsi aujourd’huy en la Papauté ils enferment Jésus-Christ au pain et au vin par leur imagination. Puis après ayans bien joué leur badinage devant leur idole, ils s’eslèvent fièrement, comme si c’estoit là une saincteté du tout Angélique. Il nous faut diligemment noter ces deux vices: que les hommes se forgent superstitieusement un dieu mondain et charnel, lequel descende tellement à eux, qu’ils demeurent fichez en terre, et qu'ils naspirent nullement au ciel : puis après, ils imaginent que Dieu est appaisé par services frivoles. De là vient qu’ils demeurent tout abbrutis és signes visibles : et avec ce que ne se soucians de proufiter en la crainte de Dieu et amendement de vie, ils taschent d’appaiser Dieu, et acquérir sa grâce d’une façon puérile, et de choses de néant. Nous entendons maintenant en quel sens le Prophète dit que Dieu n’ha au monde aucun lieu de repos. Vray est qu’il avoit voulu que le temple fust un signe et gage de sa présence : mais C’estoit seulement aux fidèles, qui monteroyent de cœur au ciel, et qui le serviroyent spirituellement en pureté de foy. Mais il n’ha point lieu de repos entre les superstitieux, qui l’attachent aux élémens du monde par leurs imaginations lourdes et terrestres, ou luy dressent follement un service terrien.

Il n’ha point aussi lieu de repos entre les hypocrites, qui sont enyvrez d'une folle confiance, comme s'ils s’estoyent bien acquittez envers Dieu, après qu’ils se sont bien jouez en leurs badinages.

En somme, la promesse receue par foy

Cuar. VII.

fait que Dieu nous exauce au temple comme s’il y estoit présent, et qu’il démonstre sa vertu és Sacremens. Mais si nous ne nous eslevons à luy par foy, il ne nous sera nullement présent. Nous pouvons facilement recueillir de ceci, que quand Dieu habite au milieu de ses fidèles, il n’est point attaché à la terre, et si ne peut estre compris en aucun lieu : d'autant qu’ils le cherchent au ciel spirituellement.

50 Ma main n'a-elle pas fait, etc.

Le Prophète monstre par ces paroles, que Dieu n’ha que faire d’or ne de sacrifices, et n’ha nul besoin que le temple soit précieusement orné. Dont il s’ensuit que le vray service d’iceluy ne consiste point en cérémonies. Car il n’ha que faire pour soy de rien de toutes les choses que nous luy offrons : mais seulement il le fait pour nous exercer en la vraye religion et crainte de son sainct Nom: comme il en est parlé plus amplement au Pseaume L. Car combien que ce soit une niaiserie pleine de mocquerie, de vouloir repaistre Dieu de sacrifices : si est-ce que si les hypocrites n’estoyent du tout plongez en telle sottise, ils ne feroyent point si grand cas de leurs menus fatras : car tout ce qui ne s'accorde avec le service spirituel de Dieu, est fade et de nulle saveur devant iceluy. Parquoy sçachans -que Dieu nous demande nous-mesmes, et non pas nos biens, lesquels nous avons de luy par emprunt seulement. Et par ceci il appert quant et quant, combien il y a grande différence entre la vraye religion et les inventions charnelles des hommes.

54 Gens de col roide, et incirconcis de cœur et d'aureilles, vous vous opposez tousjours au sainct Esprit. Comme vos Pères ont fait, aussi faites-vous.

52 Lequel des Prophètes n'ont persécuté vos pères ? Ils ont mesme occis ceuxlà qui ont prédit l’advénement du juste : duquel maintenant vous avez esté

traistres et meurtriers :

53 Fous qui avez receu la Loy par la disposition des Anges, et ne l'avez

point gardée.

54 Veu que sainct Estiene ne respond point apertement aux poinets de Paccu-

qu'il eust dit plus de choses, si l’esmotion furieuse qu’on feit ne luy eust rom-

sation qu’on faisoit contre luy, je n’ac-| pu son propos. Car nous sçavons quels corde volontiers avec ceux qui pensent | juges estoyent là assis pour cognoistre

Cuar. VII.

de sa cause. Parquoy il ne se faut esbahir s’ils l'ont contraint de se taire par leurs tumultes et crieries enragées. Et nous voyons aussi comment tout à propos il a usé de longues insinuations pour les adoucir, comme s’il eust eu à faire à des bestes farouches. Mais il est vraysemblable que leur rage s’est lors embrasée, quand il monstroit que la Loy avoit esté faussement corrompue par eux, que leur temple estoit pollu de superstitions et qu’il n’y avoit rien pur ni entier entr’eux : d'autant que s’arrestans és figures nues, il n’adoroyent point Dieu spirituellement, pource qu’ils ne rapporjoyent point les cérémonies au patron céleste. Au reste, combien que S. Estiene ne soit entré de droit fil en matière, ainsi a tasché d’adoucir petit à petit ces cœurs inhumains ; néantmoins il a déduit sa matière bien à propos pour se purger du crime qu’on luy avoit imposé. Les deux principaux poincts de l'affaire estoyent (comme il a esté dit) que S. Estiene avoit prononcé paroles blasphématoires contre Dieu et son temple : et qu’il s’estoit efforcé d’abolir la Loy. Or $. Estiene pour se purger de ces calomnies, Commençant par la vocation d'Abraham, à monstré que les Juifs ne sont point plus excellens que les Gentils de leur nature, ne de leur propre droict, ne par les mérites de leurs œuvres : mais par privilége gratuit, d'autant que Dieu les avoit adoptez en la personne d'Abraham. Ceci sert semblablement à la matière, que lalliance de salut estoit contractée avec Abraham, avant que le temple fust, avant qu'il y eust jamais aucune cérémonie, voire avant la Circoncision : de toutes lesquelles choses les Juifs se glorifioyent tellement, qu’ils disoyent que sans icelles il n’y avoit nul service de Dieu, ni aucune saincteté. Après cela il a raconté combien grande et admirable avoit esté la bonté de Dieu envers la lignée d'Abraham : et combien le peuple s’estoit monstré pervers au contraire, et de quelle malice et ingratitude il avoit vileinement repoussé la grâce de Dieu, entant qu’en luy estoit.

Dont il appert que ce qu’il est réputé pour peuple de Dieu, ne peut estre attribué à ses mérites : mais que c’est d'autant que

SUR LES ACTES

Eyes Dieu l’avoit éleu de son bon gré, et n’a cessé de leur bien-faire, combien qu’ils en fussent indignes et ingrats. C’estoit un moyen bien propre pour donter et ranger à humilité leurs grans cœurs hautains et enflez d’orgueil, à ce que mettans hors tout ce vent de folle gloire, ils eussent leur recours au Médiateur. Pour le troisième, il a exposé que Ange présidoit quand la Loy fut donnée, et quand le peuple fut délivré, et que Moyse a tellement exécuté son office, qu’il disoit que pour l’advenir il y auroit d’autres Prophètes : entre lesquels toutesfois il faloit nécessairement qu’il y en eust un souverain par-dessus les autres, qui deust mettre fin à toutes révélations et Prophéties, et apporter un parfait accomplissement.

Dont il faut conclure que ceux qui rejettent la doctrine promise et approuvée en la Loy, et quant et quant l’autheur d’icelle, ne sont rien moins que disciples de Moyse. Il a monstré finalement, que tout le service ancien qui estoit institué par Moyse, ne doit pas estre prins simplement et séparéement : mais plustost doit estre rapporté à une autre fin : pource qu'il avoit esté dressé selon le principal patron céleste : mais que les Juifs ont tousjours esté mauvais expositeurs de la Loy, d'autant qu’ils ne concevoyent rien que charnel et terrien. Il s'ensuit de cela, que nulle injure n’est faite à la Loy ni au temple, quand Jésus-Christ est mis en avant comme la fin et vérité de la Loy et du temple. Au surplus, pource que le nœud de la matière consistoit principalement en cela, Quele service de Dieu ne gist point proprement en sacrifices et autres choses, et que toutes les cérémonies n’estoyent que figures de Christ :

l'intention de S. Estiene estoit de s’arrester sur ceci principalement, si les Juifs l’eussent souffert. Mais pource que quand c’est venu au plus fort de la matière, ils se sont enflambez de rage, et n’ont peu porter que S. Estiene ait parlé d’avantage, il y a faute de l’application des choses qu’il avoit dites pour servir à la présente matière. Et en lieu de faire conclusion, il a esté contraint d’adjouster une répréhension rigoureuse. Gens de col roide, dit-il. Nous voyons comment il se çour-

rouce tout soudainement contr’eux d’un sainct zèle : mais pource qu’il voyoit qu’il avoit à faire à gens sourds, et qu'il ne faisoit autre chose que batre l’air de ses paroles, il rompt le fil de sa doctrine commencée. Or c’est une similitude prise des chevaux ou des bœufs, de laquelle Moyse use souventesfois, quand il veut dire que son peuple est opiniasire et rebelle à Dieu, voire tel qu’il ne peut estre donté. La reproche qui s’ensuit, a eu plus grande véhémence envers eux. Car la Circoncision leur servoit de voile pour couvrir tous leurs vices. Parquoy quand il les appelle Zncirconcis de cœur, il ne signifie pas seulement qu’ils sont rebelles à Dieu et du tout obstinez, mais aussi qu’ils sont trouvez desloyaux, et ayans : faussé l’alliance en ce signe mesme, duquel ils se vantoyent et glorifioyent. Et ainsi ce de quoy ils se vantoyent à leur gloire, il le leur tourne bien à propos à déshonneur. Car ceci vaut autant comme s’il eust dit qu’ils ont abastardi l'alliance du Seigneur, en sorte que leur Circoncision estoit vaine et profane. Or ceste façon de parler est prise de la Loy et des Prophètes. Car tout ainsi que Dieu à ordonné le signe, aussi a-il voulu que les Juifs entendissent à quelle fin ils estoyent circoncis : asçavoir afin que leurs cœurs et toutes mauvaises affections fussent circoncises au Seigneur : comme il est dit, Maintenant donc circoncisez vos cœurs au Seigneur. Et pourtant la letre de la Circoncision (comme S$S. Paul la nomme, Rom. If, 28) n’est rien devant Dieu qu'une masque vaine et inutile. Ainsi aujourd’'huy comme ainsi soit que la vérité de nostre Baptesme est un lavement spirituel, nous devons bien craindre qu’on nous puisse reprocher à bon droict, que nous ne sommes nullement participans du Baptesme, pource que nous avons le corps et l’âme souillez de vileines ordures. Fous vous opposez lousjours, etc.

Sainct Estiene leur avoit bien fait cest honneur au commencement, de les appeler pères et frères : et maintenant il se courrouce si asprement contr'eux. Tandis done qu’il y avoit espérance qu'ils pourroyent estre fleschis à mansuétude et bénignité, il ne les a point seulement

Cuar. VII.

traittez amiablement, mais les a honorez, et a parlé à eux en toute révérence. Mais maintenant voyant qu’ils estoyent désespéréement obstinez, non-seulement il leur oste tout honneur, mais afin qu’il n’ait rien de commun avec eux, il parie à eux comme S'ils estoyent sortis dune autre génération. Vous estes, dit-il, semblables à vos pères, qui ont esté tousjours rebelles au sainct Esprit. Maïs quoy? Luymesme éstoit sorti de ces mesmes pères.

Cela est vray : mais pour se ranger à Christ il oublie sa génération entant qu'elle avoit esté meschante. Il ne faut pas toutesfois prendre ceci comme sil les vouloit tous mettre d’un rang, mais * il parle en général à l'assemblée. Aureste, il est dit qu’ils résistent au sainet Esprit, entant qu'avec obstination ils le rejettent parlanten ses Prophètes. Car il n’est point yci question des révélations secrètes, lesquelles Dieu inspire à un chacun au-dedans : mais du ministère externe. Cequ’il nous faut diligemment noter. Il veut oster toute couleur d’excuse aux Juifs : et pourtant il leur reproche qu’ils ont esté rebelles à Dieu de propos délibéré, et non point par ignorance. Dont il appert combien Dieu estime sa Parole, et de quelle révérence il veut que nous la recevions. Parquoy afin que nous ne facions la guerre à Dieu comme des géans, apprenons à paisiblement ouiïr les ministres, par la bouche desquels il nous enseigne.

52 Lequel des Prophètes, etc. Veu qu’ils ne devoyent soustenir le blasme du crime de leurs pères, il semble que S.

Estiene soit inique, de mettre ceci entre les crimes et forfaits de ceux ausquels il parle. Mais il a eu justes causes de ce faire. Premièrement, pource qu'ils se vantoyent orgueilleusement destre la saincte lignée d'Abraham, il estoit besoin de leur monstrer devantles yeux combien c'estoit une grande vanité : Comme sis.

Estiene disoit qu’il ne faloit point qu'ils se glorifiassent de leur génération, veu qu’ils estoyent engendrez de meschans meurtriers et homicides des Prophètes.

Par cela il touche obliquement ce qui est escrit plus manifestement és Prophètes :

asçavoir qu'ils ne sont point fils des Prophètes, ains une génération bastarde, se-

Cuar. VII.

mence de Chanaan, etc. Ce que nous pouvons aujourd’huy reprocher à bon droict aux Papistes, toutes fois et quantes qu’ils nous magnifient leurs pères. En second lieu, ceci sert d'amplification, quand il dit que ce ne leur est point une chose nouvelle, de résister à la vérité :

mais qu'ils avoyent ceste malice comme par héritage de leurs pères. Aussi il faloit par ce moyen leur oster le titre d'Eglise, qui n’estoit qu'une masque, et duquel cependant ils grevoyent S. Estiene. C’estoit bien une chose contre raison, quand pour préjudicier à la doctrine de l'Evangile, ils se glorifioyent et vantoyent estre l’Eglise de Dieu, et s’attribuoyent ce titre de longue succession. Sainct Estiene donc vient au-devant, et remonstre que leurs pères n’ont point eu moins en Contemnement et haine la pure doctrine qu’eux, et n’ont point esté moins embrasez de rage contre les Prophètes. Finalement, l'Escriture à tousjours accoustumé d’accoupler les enfans en la condamnation de leurs pères, quand ils s’enveloppent en mesmes crimes et péchez. Et à ceci convient bien la sentence de Christ, Emplissez la mesure de vos pères, afin que le sang juste viene sur vous depuis Abel jusqu’à Zacharie!. Qui ont prédit del advénement, etc. On peut recueillir de ceci, que tous les Prophètes ont tendu à ce but, d'adresser ceux de leur nation à Jésus-Christ : comme aussi il est la fin de la Loy. Ce seroit une chose trop longue maintenant de recueillir toutes les Prophéties, par lesquelles ladvénement de Christ ou Messias a esté prédit. Qu'il nous suflise de retenir en général, que les Prophètes ont eu cest office commun, de promettre salut par la gràce de Christ.

Le nom de Juste, est yci attribué à Jésus-Christ, non-seulement pour dénoncer son innocence, mais aussi pource que son propre oflice est d’establir justice au monde. Or en ce lieu sainet Estiene rédargue les Juifs comme plus qu'indignes du bénéfice de la rédemption, d'autant que desjà dés longtemps leurs pères non-seulement ont rejetté ce qui leur estoit testifié par les Prophètes, mais aussi ont cruellement occis les messagers de grâce, 4) Maith., XXL. 35.

SUR LES ACTES

et leurs enfans se sont efforcez d'anéantie lautheur de justice et salut qui leur estoit offert. Qui est une comparaison par laquelle Christ remonstre que la conspiration maudite de ses adversaires est le comble de toutes impiétez.

53 Vous qui avez receu la Loy, etc.

Hs appeloyent zèle de la Loy, ceste rage de laquelle ils estoyent embrasez contre sainct Estiene : comme si luy estant apostat et délaissant la Loy, induisoit les autres à un mesme révoltement. Il avoit délibéré de se purger de ceste fausse accusation : mais il ne veint pas jusques à ce poinet de sa response : car on ne luy donnoit nulle audience, et c’eust esté aussi temps perdu de parler à des sourds. Il se contente doncques de leur arracher en un mot la fausse couverture qu'ils prenoyent : On voit bien, dit-il, que vous mentez, quand vous proposez que vous estes zélateurs de la Loy : car vous ne cessez de la transgresser et violer. Et tout ainsi que n’aguères il leur a reproché que par trahison ils avoyent mis à mort le juste, aussi il leur reproche maintenant leur révoltement de la Loy.

On pourra dire que la cause de S. Estiene n’est point faite meilleure pour dire que les Juifs pèchent contre la Loy. Mais (comme nous avons dit) S. Estiene ne les reprend pas comme si le principal poinct de sa défense fust en cela : mais c’est afin qu'ils ne se plaisent en une folle et vaine vanterie. Car voylà comment on doit traitter les hypocrites, lesquels combien qu'ils mesprisent Dieu sans se soucier de rien, toutesfois veulent estre estimez vaillans zélateurs de sa gloire. Il y a aussi en ceci un refrein qui ha bonne grâce, quand il dit qu’ils avoyent fait semblant de recevoir la Loy que Dieu leur avoit baillée comme en garde, laquelle toutesfois à esté par eux vileinement mesprisée. Par la disposition des Anges. I ne nous faut point chercher un autre expositeur de ceci que sainct Paul, qui nous enseigne que la Loy a esté disposée par les Anges, ou ordonnée, Galat. I, 49 :

car il use là d’un mot qui vient d’une mesme source que celuy qui est yci mis.

Or il entend que les Anges de Dieu ont

esté messagers et tesmoins en la publication de la Loy : afin que son authorité fust ferme et stable. Comme ainsi soit donc que Dieu ait appelé ses Anges pour estre tesmoins de la protestation solennelle qui fut faite quand il donna sa Loy aux Juifs : ces mesmes Anges aussi seront tesmoins de leur desloyauté. Et sainct Estiene a yci fait mention des Anges,

Cuar,. VII.

afin de convaincre devant eux les Juifs d’avoir transgressé la Loy. On peut recueillir de ceci comment il en prendra aux Ccontempteurs de l'Evangile, lequel est si excellent par-dessus la Loy, que par manière de dire il obscurcit la gloire d’icelle : comme sainet Paul le traitte au chap. II de la 2e aux Corinthiens.

B4 Eux oyans ces choses crevoyent en leurs cœurs, el grincoyent les dents contre luy.

55 Mais luy estant plein du S. Esprit, ayant les yeux fichez au ciel, veit la gloire de Dieu, et Jésus estant à la dextre de Dieu :

56 £t dit, Voyci, je voy les cieux ouverts, et le Fils de l'homme estant à la dextre de Dieu.

57 Adonc ils s'escrièrent à haute voix, et estouppèrent leurs aureilles, et tous d’un accord se ruèrent contre luy :

58 Et le jettèrent hors la ville, et le lapidèrent.

54 Eux oyans ces choses, eic. Le commencement de leur procédure avoit quelque apparence de justice : mais à la fin ces beaux juges ne peuvent contenir leur rage. Il se lève premièrement contre luy un bruit et murmure qui luy rompt son propos. Maintenant ils crient à haute voix, faisans encore plus grand tumulte, afin que la voix de S. Estiene ne viene jusques à leurs aureilles. Finalement ils tirent lé sainct personnage à la mort. Or S. Luc exprime fort bien quelle force ha Satan à esmouvoir les adversaires de la Parole. Quand il dit qu'ils crevoyent, il signifie qu’ils n’estoyent point simplement courroucez et despitez, mais qu’ils estoyent transportez de furie. Et ceste rage s’eschauffe tellement, qu'elle vient jusqués à grincement de dents. Comme un feu impétueux ne peut qu’ilne sorte hors, et que la flamme ne s’en ensuyve : ainsi faut-il que tous les réprouvez, sur lesquels Satan domine, soyent esmeus quand ils oyent la parole de Dieu. Et la condition de l'Evangile est telle, que les hypocrites qui au paravant vouloyent estre réputez modestes et bénins, en sont potissez à rage quand ils l’oyent. Et voylà pourquoy Siméon attribue à Christ comme propre, de mettre en évidence les pensées de plusieurs, qui estoyent Cachées en leurs cœurs, Luc, I, 35. Tou-

tesfois si ne faut-il pas que nous imputions cela à la doctrine de salut, laquelle plustost ha ce but proposé, de donter les cœurs des hommes, et de les former en la vraÿe obéissance de Dieu. Mais quand Satan a saisi les cœurs, S’ils sont pressez par la Parole, il ne se pourra faire que l'impiété ne se monstre par dehors. Ce mal donc advient par accident, et non pas de la nature de la Parole. Cependant il nous est remonstré par ces exemples, qu’il ne nous faut pas espérer que tous les hommes soyent amenez à amendement par la parole de Dieu. Qui ést une doctrine qui nous est grandement nécessaire pour nous tenir en bonne constance.

Ceux qui ont la charge d’enseigner ne la pourront fidèlement exécuter, qu'ils ne s'opposent hardiment contre les contempteurs de Dieu. Et comme aïnsi soit qu’il n'y ait jamais faute de meschans, par lesquels la haute majesté de Dieu est mesprisée, il nous faut bien souvent recourir à ceste véhémence de sainct Estiene. Car il ne faut point fermer les yeux, quand on ravit à Dieu l'honneur et gloire qui luy appartient. Mais qu’adviendra-il de cela? La rage et impiété des meschans sera d'autant plus enflambée. Ainsi il semblera que nous jettions de lhuïle dedans le feu pour le faire ardre d'avantage. Mais quoy qu’il en ad-

Cuar. VII viene, sine faut-il pas espargner les meschans, mais les presser de près : voire quand ils deveroyent desgorger toutes les furies d'enfer. Et cela est tout certain, que ceux qui veulent qu’on parle doucement aux meschans, ne sont point tant songneux de quelque avancement, qu’efféminez de crainte de leur peau. Or quant à nous, combien que l'issue ne soit pas tousjours telle que nous désirerions bien, toutesfois sçachons que la constance à maintenir la doctrine de vraye religion, est un sacrifice de bonne odeur devant Dieu.

55 Mais luy estant plein du sainct Esprit, ayant les yeux, etc. À grandpeine pourroit-on exprimer de combien dures angoisses ce bon serviteur de Christ estoit serré en son cœur, se voyant ainsi environné de tous costez d’ennemis enragez, voyant sa cause qui estoit juste et bonne, ainsi opprimée, en partie par calomnies et malice, en partie par violence et cris furieux, voyant de tous costez des faces enflambées de cruauté, se voyant aussi trainer à une mort cruelle et horrible : et cependant n’appercevoit d'aucun lieu aucune aide ou soulagement. Ainsi estant destitué entièrement du secours des hommes, il se retire à Dieu. Il nous faut noter en premier lieu, que sainet Estiene en ceste extrémité désespérée, n’appercevant rien devant soy que la mort, se destournant du regard du monde et des hommes, dresse sa veue à Dieu, en la main duquel est tant la mort que la vie. D’avantage, il nous faut adjouster quant et quant, qu’il n’a point esté * frustré de son attente : car Christ luy est apparu tout incontinent. Combien que S.

Luc, signifie que desjà il estoit armé de la vertu invincible de l'Esprit, à ce que rien ne l’empeschast de dresser sa veue au ciel. Sainct Estiene donc jette les yeux au ciel, afin que s'appuyant sur le regard de Christ, il reprene courage, et qu’en mourant il surmonte la mort, et qu’il triomphe magnifiquement. Mais veu que nous sommes trop fichez en la terre, il ne se faut esbahir si Jésus-Christ ne se monstre point à nous. Cela fait que le cœur nous faut non-seulement en la mort, mais à quelque bruit léger de quelque petit danger, voire quand seulement

SUR LES ACTES

nous oyons le remuement d’une fueille tombant en terre. Et à bon droict: car où est nostre force sinon en Jésus-Christ ?

Or nous laissons là le ciel, comme si nous n'avions secours qu'au monde. Au reste, ce vice ne peut estre autrement corrigé, sinon que l'Esprit de Dieu nous eslève en baut, nous, dis-je, qui sommes naturellement yci-bas attachez. Pourtant saint Luc assigne ceste cause pourquoy S. Estiene a levé les yeux au ciel : asçavoir pource qu’il estoit rempli du sainct Esprit. Il nous faut aussi eslever nos esprits au ciel par la guide d’un tel conducteur, toutes fois et quantes que nous sommes opprimez de maux et adversitez, Et de faict, nous n'avons pas les veux si clair-voyans qu’ils puissent parvenir jusques au ciel, sinon qu’il ouvre et esclaire nostre veue. Et qui pis est, les yeux de la chair sont si hébétez et faibles, qu’ils ne peuvent chercher le ciel. Zeit la gloire de Dieu. Sainet Luc signifie, comme j’ay dit, que depuis que sainct Estiene a levé les yeux au ciel, aussi. tost Jésus-Christ s’est monstré à luy. Mais il admoneste qu’il a premièrement receu d’autres yeux que terriens, veu que la vigueur d’iceux pénètre jusques à la gloire de Dieu. Dont nous recueillons une consolation générale, que Dieu nous assistera aussi bien, moyennant que nous délaissions le monde, et que tous nos sens tendent à Juy.

Non pas qu’il nous apparoisse par vision externe, comme il à fait à sainct Estiene :

mais il se manifestera tellement à nous dedans nos cœurs, que nous sentirons vrayement sa présence. Et ceste façon de veoir nous doit suffire, quand non-seulement Dieu démonstre qu’il nous est prochain par sa vertu et grâce, mais aussi quand il nous rend certain FSMUSNAS e qu’il habite en nous.

56 ’oyci, je voy les cieux ouverts, et le Fils de l’homme estant à la, etc.

Dieu n’a point seulement voulu monstrer qu’il avoit soin de son serviteur en particulier, mais aussi géhenner et despiter ses ennemis: comme sainct Estiene se lève de grand courage contr’eux, annonceant publiquement le miracle qui luy a esté offert. Mais on fait yci une question, comment les cieux ont esté ouverts.

Quant à moy, je pense qu’il n’y a rien eu de changé en la nature des cieux : mais que sainct Estiene receut une veue nouvelle, laquelle passa outre tous les empeschemens, et parveint jusques à la gloire invisible du royaume céleste. Car encore que nous accordions que les cieux ayent esté aucunement entr'ouverts et fendus : toutesfois l’œil de l’homme ne monteroit jamais jusques-là. D’avantage, la gloire de Dieu n’a esté veue que de sainct Estiene. Car non-seulement un tel spectacle estoit caché aux meschans et infidèles qui estoyent en ce mesme lieu, mais estans aveuglez dedans eux ne voyoyent pas la lumière manifeste de la vérité. C’est donc en ce sens qu’il dit que les cieux luy sont ouverts, asçavoir pource que rien ne l’empesche de veoir ia gloire de Dieu. Dont il s'ensuit que le miracle a esté fait plustost en ses veux qu'aux cieux. Parquoy il n’est point question yci de disputer beaucoup si ç'a esté une vision physicale : car il est certain qu'il n’a point veu Jésus-Christ d’un ordre ou moyen naturel, ains d’une façon nouvelle et singulière. Mais, je vous prie, quelles couleurs avoit la gloire de Dieu, qui peussent estre apperceues des yeux Charnels d’un homme ? Il ne faut donc penser chose en ceste vision, qui ne soit Divine.

Outreplus, il est bon de noter que la gloire de Dieu n’est point apparue à sainct Estiene telle qu’elle est entièrement, mais autant que sa capacité humaine pouvoit porter. Car ceste majesté et gloire infinie ne peut estre comprise par créature quelconque. £t le Fils de l'homme estant à la dextre. 1] voit Jésus-Christ régnant en la chair, en laquelle il avoit esté anéanti : comme de faict la victoire consistoit en cela seul. Ce donc que Jésus-Christ Iuy est apparu, n’est point chose superflue.

Et pour ceste cause il appelle le Fils de l’homme. Comme s’il disoit, Cest homme que vous pensez estre anéanti par mort, je le voy régnant au ciel, et jouir de l'empire céleste. Et pourtant grincez les dents tant que vous voudrez : il n’y à rien pourquoy je face difficulté de combatre pour son nom jusques à la dernière goutte de mon sang : car il maintiendra sa cause, et sera protecteur de mon salut. Tou-

Caar. VII.

tesfois on fait yei une question, pourquoy il a veu debout, veu qu’il est dit ailleurs qu’il est assis. Sainct Augustin (comme quelque fois il est subtil, et plus qu’il ne seroit de besoin) dit qu’il est assis comme juge, mais que lors il estoit debout comme advocat. Maïs de ma part, combien que ces façons de parler soyent diverses, néantmoins je pense qu’elles ne signifient qu'une mesme chose. Car ce que Jésus- Christ est assis, ou ce qu'il est debout, ne dénote pas la situation de son corps, mais ceci se rapporte à sa puissance et à son Royaume. Car où luy assigneronsnous un thrône, auquel il soit assis à la dextre du Père, veu que Dieu remplit tellement toutes choses, qu’on ne doit imaginer aucun lieu pour sa dextre? Aïnsi donc, il y a métaphore en tout le propos, quand il est dit que le Fils de l’homme est debout ou assis à la dextre du Père.

Parquoy on doit entendre ceci simple-.

ment en ceste sorte, que toute puissance a esté baïllée à Jésus-Christ, afin qu’il règne au nom du Père en la chair en laquelle il a esté humilié, et qu’il soit comme son lieutenant. Au surplus, combien que ceste puissance ait son estendue par tout le ciel et la terre, néantmoïns aucuns imaginent faussement que le Fils de Dieu Jésus-Christ soit par tout, et remplisse tout en sa nature humaine. Car ce qu’il est contenu en certain lieu, n’empesche point qu’il ne manifeste sa vertu par tout le monde. Parquoy, si hous désirons dele sentir présent par l’eflicace de sa grâce, il nous le faut chercher au ciel: comme il s’est manifesté de là à sainèt Estiene. Outreplus, il y en a aucuns qui débatent follement de ce passage, qu’il s’approcha de sainct Estiene, afin qu’il le peust veoir. Car les yeux de sainet Estiene (comme desjà nous avons dit) ont esté haut eslevez par la vertu du sainct Esprit, et par le moyen de la foy, en sorte que sa veue n’a esté empeschée par aucune distance de lieux. Je confesse bien qu'à parler proprement, c’est-à-dire selon les raisons de Philosophie, il n’y a point de lieu pardessus les cieux. Mais il me suflit que c’est une resverie perverse, de colloquer le Fils de Dieu ailleurs qu’au ciel, et sur tous les élémens du monde.

Cuar. VII.

57 Adonc ils s'escriéreñt à haute voix. Ou ceci à esté une ostentation de zèle, (comme presque tousjours l’ambition pousse les hypocrites, en sorte qu’ils bouillent d’une ferveur excessive. Comme Caïphe si tost que Christ a prononcé ces mots, Vous verrez par ci-après le Fils de l’homme assis à la dextre, etc. Matthieu, XXVI, 65, deschira ses vestemens en signe de despit, comme si c’eust esté un blasphème insupportable) ou bien le tesmoignage que sainct Estiene a rendu de la gloire de Jésus-Christ leur a esté unsi grand tourment, qu’il faut nécessairement qu'ils crèvent de rage. Et ceste opinion dernière me plaist plus. Car sainct Luc dit puis après, qu’ils ont esté comme ravis d’impétuosité : comme ceux qui ne se peuvent modérer, ont accoustumé de se jetter soudainement et sans mesure.

58 Le lapidèrent. Dieu avoit ordonné en la Loy ceste façon de punition contre les faux-prophètes : comme on peut veoir au XIIIe chap. du Deutér., v. 10. Mais aussi Dieu monstre là qui sont ceux qui doyvent estre réputez de ce nombre: asçavoir ceux qui ont tasché de destourner le peuple pour je faire servir aux dieux estranges. S. Estiene donc a esté lapidé injustement et à grand tort, d'autant qu'il

SUR LES ACTES

a esté faussement condamné. Ainsi il faut que les Martyrs de Jésus-Christ souffrent une mesme peine que feront les meschans: il n’y à que la cause qui y mette différence. Mais ceste différence est d’importance si grande devant Dieu et ses Anges, que les ignominies et opprobres des Martyrs surmontent en dignité toutes les grandes et hautes gloires du monde.

Toutesfois on peut yci faire une question, Comment a-il esté licite aux Juifs de lapider S. Estiene, veu que la domination leur estoit ostée? Car en la cause de Jésus-Christ ils respondent, Il ne nous est licite de mettre personne à mort, Jehan, XVII, 31. Je respon qu’ils ont fait ceci par violence et sédition. Or quant à ce que le gouverneur n’a point fait punition de ce forfait, il se peut bien faire que voyant ce peuple qui estoit mutin, et lequel on ne pouvoit donter, il a dissimulé et laissé passer beaucoup de choses, atin de n’attirer sur soy la haïne qui estoit contre le nom de Christ. Nons voyons que principalement les gouverneurs Romains ont tout à propos dissimulé les discors mutuels de ce peuple, afin que s’estans ruinez l’un l’autre, ils fussent plus faciles

à subjuguer.

ù irent leu s aux pi un jeune me Et les tesmoins meirent leurs vestemens aux pieds d'un jeune homme nom

Saul.

59 Zt lapidoyent Estiene invoquant et disant, Seigneur Jésus, recoy mon

esprit.

60 £t s'estant mis à genoux, ü cria à haute voix, Seigneur, ne leur impute point ce péché. Et quand il eut dit cela, il s'endormit. 61 Or Saul estoit consentant à sa mort.

Et les tesmoins, etc. Sainct Luc signifie qu'en ce bruit et grand tumulte il y eut toutesfois quelque forme de justice gardée. Ceci n’avoit point esté ordonné sans cause, que les tesmoins jettassent les premières pierres : pource que plusieurs ont moins en horreur de couper la gorge aux innocens par leurs parjuremens et faux tesmoignages, que de meitre Ja main par glaive ou autrement. Mais cependant nous recueillons de ceci, combien limpiété de ceux-ci a esté aveuglée et forcenée, veu qu’estans desjà meurtriers

de langue, ils ne font encore difficulté de souiller leurs mains du sang de cest homme innocent. Quant à ce qui est dit que les habillemens furent mis aux pieds d’un jeune homme nommé Saul, il est monstré qu’il n’a tenu à luy qu’il n'ait esté mis en sens réprouvé, et ne soit péri avec les autres. Car qui ne l’eust prononcé désespéré, veu qu'ilavoit son adolescence instruite d’un tel apprentissage ? Car l’aage n’est point yci exprimé pour amoindrir son péché: comme aucuns ignorans se travaillent en ceci. Car il estoit desjà parvenu

jusques à tel aage, que l’ignorance ne le pouvoit excuser. Et S. Luc récitera bien tost après, qu’il a esté envoyé par le souverain Sacrificateur pour persécuter les fidèles. Il estoit donc desjà assez grand pour estre réputé entre ceux qui sont desjà hommes. Pourquoy donc est-il dit qu’il estoit jeune homme? Afin qu’un chacun considère à part soyv, combien de dommage il eust peu faire à l'Eglise, si le Fils de Dieu ne l’eust arresté de bonne heure. Et en cela voyons-nousreluire un plus clair tesmoignage tant de la puissance que de la grâce de Dieu, qu'il a donté en une minute d'heure une beste farouche, qui estoit en sa grande ferveur :

et qu'il à eslevé en si grand honneur un “meurtrier si misérable, qui par son péché estoit presque du tout plongé jusques au profond des enfers.

59 invoquant et disant. Pource que desjà il avoit perdu assez de temps à parler aux hommes, à bon droict il se tourne vers Dieu, et se munit par prières pour endurer tout le tourment jusques au bout.

Car comme ainsi soit qu'en tout le cours de nostre vie, qui n’est autre chose qu’une condition de guerroyer, il nous soit nécessaire de recourir à laide de

ieu à toutes heures : sur tout au dernier combat qui est le plus fascheux de tous, l’invocation de Dieu y est nécessaire tant et plus. Or sainct Luc exprime derechei de quelle rage bouillante ils ont esté transportez : que combien qu'ils veissent ce serviteur de Dieu priant humblement, estant à genoux, toutesfois leur cruauté n’a point esté adoucie. Au reste, la prière de sainect Estiene contient deux membres. Au premier, où il recommande son esprit à Jésus-Christ, il monstre la constance et fermeté de sa foy : au second, où il prie pour ses ennemis, il rend tesmoignage de sa charité et vraye dilection envers les hommes. Veu que toute la perfection de saincteté et vraye religion gist en ces deux parties, nous avons en la mort de sainet Estiene un exemple singulier de bien et sainctement mourir.

Or il est bien facile à croire, qu’il a usé de plusieurs autres paroles, mais la somme revenoit là, Seigneur Jésus, recoy mon esprit. Ceste oraison (comme j’ay

Car. VIL

desjà dit) a rendu tesmoignage de sa constance et hardiesse. Et de faict, il a monstré en cela une grande magnanimité et fort excellente, que voyant desjà voler les pierres, desquelles il devoit bien tost estre accablé, oyant jetter de tous costez des maudissons horribles et opprobres exécrables sur sa teste, toutesfois il ne laisse de se reposer asseuréement Sur la grace de Jésus-Christ. Ainsi quelque fois advient-il que le Seigneur permet que ses serviteurs soyent presque réduits à néant, afin que leur conservation soit plus admirable. Mais de nostre part, limitons et interprétons ceste conservation par la foy, et non point selon le sens de nostre chair. Et nous voyons comment cest homme de Dieu sainct Estiene ne lasche nullement la bride au jugement de la chair : mais plustost ayant confiance qu’en la mort il sera en sauveté, endure la mort de bon courage. Car il ne faut point douter qu’il ne portast cela fiché en son cœur, que nostre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ, Coloss., IH, 3. Parquoy, ne se souciant plus de son corps, il se contente de mettre son âme en dépost et garde entre les mains de Jésus-Christ. Car il ne pouvoit prier de bon cœur en ceste sorte, sinon qu'il eust mis la vie présente en oubli, et entièrement rejetté la solicitude d’icelle. Tandis que nous conversons en ce monde, pource que nous sommes à toutes heures assiégez de mille morts, nous devons tous les jours avec David recommander nos esprits entre les mains de Dieu, Pseaumie XXXI, 5 : afin qu’il délivre nostre vie de tous dangers. Mais quand nous voyons la mort devant les veux, et quand nous sommes certainement appelez à icelle, il nous faut recourir à ceste prière, que le Seigneur Jésus reçoyve nostre esprit.

Car il a luy-mesme à ceste fin mis son esprit en dépost et garde entre les mains de son Père, qu’il soit luy-mesme perpétuel gardien des nostres. C’est une consolation inestimable, que nous sommes bien certains que nos âmes ne vaguent.

point à l'aventure quand elles sortent hors de nos corps, mais que Jésus-Christ les reçoit pour les garder fidèlement :

pourveu que nous les remettions en ses

Car. VIL

mains. Ceste asseurance nous doit faconneér à endurer paisiblement la mort.

Et qui plus est, quiconque recommande son âme à bon escient et d’une vraye affection de foy à Jésus-Christ, il faut nécessairement qu’il luy résigne du tout en obéissance, pour en faire comme bon luy semblera. Au surplus, ce passage nous rend évident tesmoignage, que l’âme de l’homme n’est point un souffle esvanouissant (comme aucuns fantastiques ont songé) mais est un esprit essentiel qui vit encore après ceste vie. D’avantage, nous sommes enseignez par ceci, que Jésus-Christ est à bon droict et deuement invoqué de nous : d'autant que pour ceste cause son Père luy a donné toute puissance, afin que tous se retirent SOUS sa protection et sauvegarde.

60 Æt s'estant mis à genoux, il cria à haute voix, Seigneur, ne leur impute, etc. C’est la seconde partie de la prière de sainet Estiene, en laquelle il conjoint l'amour des hommes avec la foy en Jésus-Christ. Et de faict, si nous voulons estre associez avec Jésus-Christ à salut, il nous faut avoir ceste affection.

Sainct Estiene priant pour ses ennemis, voire ennemis mortels, et mesme à l'heure que leur cruauté le pouvoit inciter à convoiter la vengence contr’eux, déclare assez de quelle affection il estoit envers tous les autres. Or nous sçavons que ce que sainct Luc récite avoir esté fait par sainct Estiene, nous est commandé à tous par Jésus-Christ, Matth., V, 44 Mais pour autant qu’on trouvera qu'à grand'peine trouvera-on chose plus difficile, que de pardonner ainsi les outrages et injures, pour prier pour ceux qui désirent uostre ruine : à ceste cause il nous faut incessamment proposer devant nos yeux sainct Estiene pour exemple. Il est bien vray qu’il crie à haute voix : mais il ne monstre rien en apparence devant les hommes, que Dieu luy-mesme ne soit tesmoin qu'il le dit d’un bon cœur, et en rondeur de conscience. Toutesfois il eslève sa voix, afin de ne laisser rien de ce qui pouvoit servir pour adoucir la grande

SUR LES ACTES

| 083 inhumanité de ses ennemis. Le fruit n’est point apparu tout incontinent : il est certain toutesfois qu’il n’a point prié en vain. Et sainct Paul nous est un beau tesmoignage, que ce péché n’a point esté imputé à tous. Je rie diray pas avec S.

Augustin, Que si Estiene n’eust prié, l'Eglise n’auroit point Paul. Car cela est un peu dur : mais je di seulement, Que ce que Dieu a pardonné à S. Paul, donne bien à cognoistre que la prière de S. Estiene n’a point esté inutile. Yci se présente une question, Comment se fait cela que S. Estiene prie pour ceux lesquels il disoit n’aguéres estre rebelles au S. Esprit. Or il semble que ce soit un péché contre le sainct Esprit, lequel est hors de tout. espoir de pardon. La response est facile, que ce qui compète seulement à plusieurs, est prononcé de tous en général. Ainsi S. Estiene n’a pas dit en ce sens le corps du peuple estre rebelle, que cependant il n’en excepiast aucuns.

Outreplus, j’ay exposé ci-dessus, quelle espèce de résistance il condamnoit là.

Car il ne s’ensuit pas tout incontinent, que ceux qui résistent au S. Esprit pour quelque temps, pèchent contre luy. Quand il prie que Dieu ne leur impute point ce péché, il entend que la condamnation ne leur en demeure point. £t quand il eut dit cela, ü s'endormit. Ceci est adjousté, afin que nous sçachions que ceste parole a esté prononcée lors qu’il r’avoit presque que le dernier souspir à rendre.

Ce qui est un signe de constance merveilleuse. Le mot de Dormir aussi signifie une facon de mourir douce et paisible. Au reste, veu qu'il a fait ceste prière estant desjà prest à rendre lPesprit, ce n’estoit

point lespérance d’eschapper et avoir

grâce, qui l’incitoit à estre,si songneux damollir ses ennemis : mais seulement le désir qu’il avoit qu'ils se repentissent.

Quant à ce mot de Dormir, quand il est pris en lEscriture pour Mourir, il se doit rapporter au Corps : afin que nul n’imagine que les âmes dorment aussi, comme aucuns ignorans le pensent. |

Cnar. VIT.

Page 1