‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 51 sur 113 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

1 Eten ce jour-là fut faite grande persécution à l'encontre de l'Eglise qui estoit en Jérusalem. Et furent tous espars par les quartiers de Judée et de Sa-

marie, exceplez les Apostres.

2 Et aucuns hommes craignans Dieu emportèrent Estiene pour l’ensevelir,

et feirent grand pleur sur l'uy.

3 Et Saul dégastoit l'Eglise, entrant par toutes les maisons, et trainant par Jorce hommes et femmes, les mettoit en prison. | 4 Ceux donc qui estoyent espars, alloyent cà et là annonçcans la parole de

Dieu.

Il est monstré en premier lieu en ceste histoire, quelle est la condition des fidèles en ce monde : asçavoir qu’ils sont comme brebis destinées à la boucherie, comme il est dit au Pseaume XLIV, 22 :

et principalement quand Dieu lasche la bride aux ennemis, en sorte qu'ils puissent exécuter la cruauté laquelle ils ont conceue en leur cœur. Puis après est monstré quelle est l'issue des persécutions : asçavoir, que tant s’en faut qw’elles rompent le cours de l'Evangile, que plustost par un conseil admirable de Dieu elles sont faites aides pour l’avancer.

Comme ça esté un miracle évident, que la dispersion (de laquelle S. Luc fait mention) a recueilli en unité de la foy plusieurs qui estoyent auparavant estrangez de Dieu. Maintenant considérons chacun poinct par ordre.

A En ce jour-la. La persécution a commencé à S. Estiene : de là la rage s’est embrasée indifféremment sur tous. Car quand les infidèles ont une fois gousté du sang, ne plus ne moins que bestes sauvages ils l’appètent puis après de plus grande avidité : et les tueries et meurtres les rendent plus cruels et farouches. Car Satan le père de toute cruauté les abbruvant du sang innocent, les despouille premièrement de tout sentiment d’humanité : puis après allume en eux une soif qui ne peut estre assouvie. De là vienent ces impétuositez violentes pour mettre tout à mort : en sorte qu’ayans une fois commencé, jamais ils ne cessent que par contrainte. Joint que quand ils ont le moyen de nuire sans rien craindre, par la bonne issue qu'ils ont, l'audace leur

croist : en sorte qu'ils se ruent de plus grande impétuosité à mal-faire. Ce que S. Luc aussi a bien noté, quand il dit qu'il y eut grande persécution. Il est bien vray que l'Eglise auparavant n’estoit pas du tout en repos, ni exempte des tourmens des meschans : mais le Seigneur espargnoit ses fidèles pour quelque temps, afin qu'ils eussent quelque relasche : mais maintenant ils Commencent à estre plus rudement tourmentez.

Or nous devons aussi accommoder ces choses à nostre temps. Si quelque fois il advient qu’il semble que la fureur de nos ennemis soit assopie, en sorte qu’elle ne jette point loin ses flammes, sçachons que le Seigneur fait cela pour supporter nostre imbécillité. Mais cependant ne songeons point des trèves perpétuelles, ains soyons prests à soustenir de plus grans assauts, toutes fois et quantes qu’ils surviendront soudainement. Souvenons-nous aussi que si quelque fois la constance et magnanimité d’un homme aiguise la cruauté des meschans, ce sera à grand tort si on luy impute qu’il est coulpable de ce mal. Car S. Luc n’attribue point à ignominie à S. Estiene, quand il récite qu’à son occasion l'Eglise a esté troublée et tourmentée plus griefvement que de coustume. Mais plustost il met ceci entre ses louanges, que comme port’enseigne il a accouragé les autres par son exemple à batailler vaillamment. Quand il nomme l'Eglise de Jérusalem,: il n'entend pas qu’il y eust d’autres Eglises ailleurs :

mais il se fait ouverture à traitter des choses qui sont ensuyvies de cela. Car comme ainsi soit qu’il n’y eust que ce

Car. VI.

corps de fidèles au monde, il a esté deschiré par la fuyte : mais de membres mutilez et dispersez çà et là, ont esté tout soudain engendrées plusieurs Eglises :

et par ceste façon le corps de Jésus- Christ s’est estendu au long et au large, au lieu qu’au paravant il estoit enclos dedans les murailles de Jérusalem. Æt furent tous espars. I est certain que tous ne furent pas espars : mais l’Escriture use du mot de généralité, Tous, pour ce que nous disons, Communément. Il veut dire en somme, qu’il n’y eut point peu de gens mis en danger, d'autant que la cruauté des ennemis fut espandue sur toute l'Eglise. Il s’en trouve souvent qui estans mols et de petit cœur se mettent en fuyte au moindre bruit qui surviene :

mais c’est bien autre chose de ceux-ci.

Car ils ne s’enfuyent point estans estonnez sans cause : mais d'autant qu’ils voyoyent que la rage des meschans ne pouvoit estre autrement appaisée. Or il dit qu’ils ont non-seulement esté dissipez par divers lieux de Judée, mais aussi qu’ils sont venus jusques en Samarie.

Ainsi la paroy qui divisoit les Gentils des Juifs, commença à se rompre, Ephés. I, 4%. Car la conversion de Samarie à esté comme les prémices de la vocation des Gentils. Car combien que les Samaritains eussent la Circoncision aussi bien que les Juifs : toutesfois nous sçavons qu’il y avoit grand discord entr’eux. Et non sans cause : veu que Christ prononce que ce n’estoit qu’un service contrefait en Samarie !, puis que tant seulement il n'y avoit qu’une sotte imitation. Dieu donc ouvrit pour lors la porte à l'Evangile, afin que le sceptre de Jésus-Christ sortant hors de Jérusalem, parveinst jusques aux Gentils. Il excepte les Apostres de ce nombre : non pas qu’ils fussent hors du danger commun : mais pource que l'office d’un bon Pasteur est, de se mettre audevant des courses des loups pour sauver son troupeau. Toutesfois on peut faire yei une question, Veu qu’ils ont eu mandement de semer l'Evangile par tout le monde?, pourquoy ils se sont arrestez en Jérusalem, lors mesme qu’ils en estoyent chassez par force et violence? Je 1) Jean, IV,22 2) Marc, XVI, 15,

SÛR LES ACTES

respon, d'autant que Jésus-Christ leur avoit commandé de commencer en Jérusalem 1, ils se sont là aussi employez, jusques à ce qu'estans conduits ailleurs par sa main, ils fussent certains qu’ils l'avoyent pour guide et conducteur. Et nous voyons en quelle crainte ils se sont advancez à publier l'Evangile : non pas qu'ils refusassent la charge qui leur estoit enjointe, mais pource qu’ils estoyent tout estonnez de veoir une chose si nouvelle et non accoustumée. Voyans donc que l'Evangile estoit si puissamment assailli en Jérusalem, ils n’osent aller ailleurs, jusques à ce qu’ils ayent là soustenu et rompu les premières difficultez. Il est certain qu’en s’arrestant là, ils ne regardent point à leur aïse, ni à leur seureté, ni à leurs commoditez particulières : car ils soustenoyent une charge bien pesante et laborieuse : ils estoyent assiduellement au milieu de beaucoup de dangers, ils batailloyent contre de grandes fascheries.

Et pourtant il ne faut point douter qu’ils n’eussent en délibération d'exécuter leur charge et office. Et principalement ce qu'ils demeurent cependant que tous les autres fuyent, cela est une espreuve évidente que leur constance n'est point esbranlée. Si quelqu'un objecte qu’ils pouvoyent distribuer entr’eux les charges, afin que tous ne fussent pas occupez en un mesme lieu : je respon que la seule ville de Jérusalem donnoït assez d'affaire à tous. En somme, S. Luc récite ceci comme une chose digne de louange, qu’ils n’ont point suyvi les autres en ce bannissement volontaire pour éviter la persécution. Toutesfois il ne reprend point la fuyte de ceux-ci, la condition desquels estoit plus libre. Car les Apostres considéroyent ce que leur vocation avoit de particulier : asçavoir que voyans les loups entrer furieusement en la bergerie, ils gardassent leur pare, et feissent bon guet, Tertullian et ses semblables ont esté trop rigoureux, qui nioyent indifféremment qu’il fust licite de fuyr pour crainte de persécution. S. Augustin à eu meilleure opinion, lequel permet tellement la fuyte, que les Pasfteurs n’abandonnent point leurs Eglises, en sorte qu’elles 1) Luc, XXIV, #7,

soyent en proye aux ennemis. Et c’est certes une fort bonne modération, laquelle d’un costé ne lasche point trop la bride à Ja timidité de la chair, et d’autre part ne jette point follement à la mort ceux ausquels il est loisible de sauver leur vie. Qui en voudra veoir d'avantage, qu'il lise l’épistre CLXXX du dit S. Augustin à Honorat. Mais retournons aux Apostres. Si en ces premiers commencemens ils eussent esté espars pour crainte de la persécution, qui est-ce qui ne les eust appelez à bon droict mercenaires? Combien cela eust-il esté déshonneste et dangereux, de quitter la place pour ce temps-là? Combien cela eust-il rompu les courages à tous? Quel mauvais exemple eust-il donné à ceux qui sont venus après? Il adviendra bien quelque fois qu’il sera licite à un Pasteur de s’enfuyr :

c’est asçavoir, quand luy seul sera assailli, et si on ne craint point que l'Eglise Soit dissipée pour son absence, Que si le combat luy est commun avec son troupeau, s’il n’endure jusques à l'extrémité, il est desloyal et traistre à son office.

Les personnes privées ont plus grande liberté.

2 Et aucuns hommes, etc. $S. Luc monsire que combien que les persécutions fussent fort allumées, toutesfois les fidèles ne perdirent point tellement courage, qu'ils ne bruslassent de zèle, et exerceassent tous devoirs de vraye religion. La sépulture semble estre une chose de petite conséquence. Plustost que de n’en tenir conte, ils se mettent en grand danger de leur vie. Or tout ainsi que la circonstance du temps rend tesmoignage qu’ils ont hardiment mesprisé la mort : aussi pouvons-nous d’icelle mesme recueillir, que ce n’a point esté sans grande cause et nécessaire, qu’ils ont esté si songneux en cest affaire. Car ceci servoit grandement à exercer leur foy, que le corps de ce S. Martyr ne fust point là laissé pour estre jetté et exposé aux bestes : auquel Christ avoit magnifiquement triomphé pour la gloire de son Evangile. Et certes ils ne pouvoyent pas vivre à Christ, s'ils n’eussent esté prests de s’adjoindre avec S. Estiene pour mourir, Ce soin donc d’ensevelir ce S. Martyr

Cuar. VII.

leur a servi de méditation à avoir une constance invincible de faire profession de leur foy. Parquoy ils n’estoyent point songneux en une chose superflue, pour irriter leurs adversaires par un zèle inconsidéré. Combien qu’aussi la raison générale, laquelle doit tousjours et par tout avoir lieu envers les fidèles, sans doute a eu poids envers eux. Car la cérémonie et façon d’ensevelir regarde à l'espérance de la résurrection : comme elle a esté ordonnée à ceste fin par inspiration de Dieu dés le commencement du monde. Et pourtant on a tousjours réputé pour une barbarie plus qu’inhumaine, de laisser de propos délibéré les corps sans les ensevelir. Or les hommes profanes ne sçavoyent à quel propos ils réputoyent le droict de sépulture sacré. Mais quant à nous, la fin ne nous est pas incognue : asçavoir afin que Ceux qui survivent, cognoissent que les corps son£ mis en terre comme en garde, jusques à ce qu’ils soyent ressuscitez. Dont il appert que ce devoir est proufitable plustost aux vifs qu'aux morts, Combien que nous sommes aussi obligez par le devoir d'humanité, de rendre honneur convenable aux corps morts, ausquels nous sçavons l’immortalité bier-heureuse estre promise. Feirent grand pleur. S. Luc monstre aussi qu’en la lamentation ils font profession de leur foy et de la crainte de Dieu qu’ils avoyent. Car un triste et piteux événement fait bien souvent délaisser les causes qui sembloyent estre bonnes auparavant. Ceux-ci au contraire déclairent par leur dueil et lamentation, qu'ils ne sont nullement estonnez pour la mort de $S. Estiené, et qu’elle ne les empesche point de persévérer hardiment à approuver la cause d’iceluy : et considèrent quant et quant quelle perte VEglise a faite par la mort d’un homme. Au reste, il faut rejetter ceste philosophie enragée, laquelle veut que les hommes soyent du tout stupides, pour estre sages. Il faut bien que tels Stoiques ayent esté jadis despourveus de sens commun, qui repoussoyent toutes affections de l’homme. Il y a encore aujourd’huy un tas de fantastiques, qui voudroyent volontiers introduire ces mesmes resyeries

; Cuar. VII.

en l'Eglise. Et combien qu’ils requièrent un cœur de fer aux autres, néantmoins il n’y à rien plus mol ne plus efféminé qu’ils sont. Ils ne peuvent porter une bien petite larme és autres : et si quelque chose leur est advenue contre leur gré, ils ne peuvent faire fin de lamenter. Aïnsi Dieu a actoustumé de punir leur arrogance en se jouant, par manière de dire, quand il rend un tel orgueil ridicule mesme aux petis enfans. Mais quant à nous, sçachons que les affections que Dieu a mises en la nature humaine, ne sont non plus vicieuses d’elles-mesmes, que l’autheur qui les a données. Mais en premier lieu il les faut estimer par la cause : puis après, s’il y a mesure et modération gardée. Il est bien certain que celuy qui nie qu’il se fale resjouyr des dons et grâces de Dieu, est plus semblable à un tronc ou à une pierre, qu'à un homme. Parquoy quand ces dons sont oster, il ne sera point moins licite d’avoir douleur. Et pour ne point sortir hors du propos, sainct Paul ne défend point entièrement la lamentation aux fidèles, quand quelqu'un de leurs parens où amis familiers leur est osté par mort :

mais il veut qu'il y ait différence entre eux et les infidèles : d’aatant que l’espérance leur doit estre un soulagement et remède contre l’impatience. Car l’origine de la mort en soy nous cause à bon droict dueil et tristesse : mais pource que nous SÇavons que la vie nous est restituée en Christ, nous avons assez de quoy pour appaiser nostre douleur. Semblablement quand nous sommes marris que l'Eglise est privée de personnages excellens et douez de grandes grâces, nostre douleur ha cause légitime. Seulement il nous faut chercher la consolation, qui soit pour corriger l'excès.

3 EtSaul dégastoit l'Eglise, entrant par toutes les maisons, et trainant, etc.

Il y a yci deux choses à noter : premièrement quelle à esté la cruauté des ennemis : et combien la bonté de Dieu a esté admirable, lequel d’un loup si cruel, asçavoir Paul, a voulu faire un Pasteur.

Car ce désir de gaster, duquel il brusloit,

SUR LES ACTES

| sembloit oster toute espérance. Parquoy sa conversion en à esté d’autant plus excellente. Et ne faut douter que ceste peine ne luy ait esté envoyée de Dieu, dés lors qu’il conspira et consentit à la mort de sainct Estiene avec les autres meschans : asçavoir qu’il fust le port’enseigne de cruauté. Car souvent Dieu chastie les péchez en ses éleus plus griefvement que non pas 6s réprouvez.

4 Ceux donc qui estoyent espars, alloyent cà et là annoncans la parole, etc. Sainet Luc récite encore yci, qu'il est advenu par une.providence incroyable de Dieu, que la dissipation des fidèles amena plusieurs à l’unité de la foy. Ainsi a accoustumé nostre Dieu de tirer la lumière des ténèbres, et la vie de la mort.

Car la voix de l'Evangile qui estoit seulement ouye en un lieu, retentit maintenant par tout. Cependant nous sommes admonestez par cest exemple, que nous ne devons désister pour les persécutions, ains plustost reprendre courage pour constamment résister. Car quand les fidèles s’enfuyent de Jérusalem, ne le bannissement ne les misères présentes, ni aucune crainte ne leur fait d’oresenavant perdre courage, en sorte qu’ils s’abastardissent en oisiveté et nonchalance : mais au milieu de leur calamité ils sont aussi prompts à annoncer Jésus-Christ, que s'ils n’eussent jamais enduré fascherie.

Qui plus est, il semble que sainct Luc note yei qu’en changeant souventesfois de logis ils ont mené une vie comme de vagabons. Parquoy, si nous voulons estre réputez frères de ceux-ci, solicitonsnous nous-mesmes diligemment, afin que ne défaillions, ne pour aucune amertume de la croix, ne pour aucune crainte, et que rien de tout cela ne nous empesche point de persévérer à faire confession de nostre fov, et ne nous lassons jamais d'advancer la doctrine et la gloire de Jésus-Christ. Car c’est une chose mal convenable, que les bannissemens et les fuytes, qui sont apprentissage de martyre, nous rendent muets, et comme demi-morts.

Cuar. VIII.

5 Æt Philippe estant descendu en une ville de Samarie, leur prescha Christ. 6 Et le peuple estoit attentif d'un accord à ce que Philippe disoit, oyant et

voyant les signes qu'il faisoit.

7 Car les esprits immondes en criant à haute voix sortoyent hors de plusieurs qui en estoyent détenus : et beaucoup de paralytiques et de boiteux fu-

rent quairis :

8 Dont grand'joye adveint en ceste ville-là.

9 Or y avoit-il auparavant en la ville un homme qui s'appeloit Simon, qui exercoit l'art d’enchanterie, et ensorceloit le peuple de Samarie, se disant

estre quelque grand personnage :

10 Auquel tous estoyent attentifs, depuis le plus petit jusques au plus grand, disans, Cestuy-ci est la vertu de Dieu grande.

A1 Et estoyent attentifs à luy, pource que dés longtemps il les avoit ensorcelez d'entendement par ses enchantemens.

12 Mais quand ils eurent creu à Philippe annoncant ce qui appartient au Royaume de Dieu, et au nom de Jésus-Christ, tant hommes que femmes fu-

rent baptizez.

13 Adonc Simon creut aussi luy-mesme : lequel après avoir esté baptizé, ne bougeoit d'auprès de Philippe : et voyant les signes et vertus qui se faisoyent,

il s'estonnoit.

5 Et Philippe, etc. Saïnct Luc récite que tous annonçoyent par tout la parole de Dieu. Maintenant il fait particulière mention de Philippe : tant pource que sa prédication a apporté fruit et efficace plus que des autres, que d’autant que d’icelle sont ensuyvies des histoires notables, lesquelles il adjoustera ci-après, Quand il dit, wne ville de Samarie, c'est la ville de Samarie mesme, laquelle Hircanus feit destruire, et a esté puis après On pourra veoir sur ceci Josèphe au livre XIII et XV, des Antiquitez. Quant à ce qu’il dit que Jésus-Christ fut presché par Philippe, il signifie que toute la somme de l'Evangile est comprise en Jésus- Christ. L'autre façon de parler qu’il adjoustera un peu après, est bien plus pleine et entière : nonobstant elle signifie une mesme chose. Là il conjoint le Royaume de Dieu avec le nom de Jésus- Christ : mais pource que nous obtenons ce bien par Jésus-Christ, que Dieu règne en nous, et qu’estans renouvelez en justice spirituelle, et morts au monde, nous vivons une vie céleste : à ceste cause la prédication faite de Jésus-Christ com-

somme revient là, que le Fils de Dieu restaure par sa grâce le monde qui estoit perdu. Cela se fait quand il nous réconcilie au Père: puis après quand il nous régénère par son Esprit : afin que Satan estant chassé, le Royaume de Dieu soit dressé en nous. Au reste, veu qu’il à dit

auparavant que les Apostres ne sont

bougez de Jérusalem, il est vray-semblable que ce Philippe duquel il est yei parlé, estoit l’un des sept Diacres, duquel aussi les filles prophétisoyent.

6 Æt le peuple estoit attentif. S. Luc nous récite yei comment les Samaritains ont receu la doctrine de Philippe. Car il dit qu’ils ont ouy, dont ils ont pris quelque goust. Ils ont eu aussi un autre aiguillon, asçavoir des miracles. Finalement il est advenu qu’ils se sont rendus attentifs. Voylà la voye et droite procédure pour venir à la foy. Car ceux qui rejettent la doctrine avant que lavoir ouye, comment seroit-il possible qu'ils parveinssent jamais à la foy laquelle naist de lPouye !? Parquoy ce qu'ils se sont monstrez faciles à ouyr, à esté le premier degré à avoir Ja Parole en révérence, ets’y rendre attentifs. Et pourtant il ne se faut

prend aussi ceste partie sous soy. Or la | point esbahir si les hommes aujourd’huy

4) Rommn., X, 17,

Cuar. VII.

ont si peu de foy, ou presque rien du tout. Combien y en a-il qui daignent prester l’aureille à Dieu quand il parle ?

Bien peu à la vérité. Ainsi advient-il que la plus grand’partie des hommes rejette ja vérité avant que lavoir cognue ne goustée seulement tant peu que ce soit.

Au reste, tout ainsi que la foy ha son commencement par louye, aussi nous faut-il noter que l’ouye de soy ne suffiroit point, si quant et quant la majesté de la doctrine n’esmouvoit les cœurs. Et de faict, quiconque considère qu’il ha affaire avec Dieu, il ne se peut faire que quand Dieu parle, il l’oye comme par mespris et desdain. Et la doctrine mesme qui est contenue en sa Parole, s’acquerra authorité. Ainsi il adviendra qu'après avoir ouy, on se rendra de bon gré attentif. Quant aux miracles, nous sçavons qu'ils ont double usage. Premièrement, qu’ils nous préparent à ouyr l'Evangile :

puis après, qu’ils nous conferment pour luy adjouster foy. Ce mot, d'un accord, se peut conjoindre tant avec ce qu’ils oyoyent, qu'avec ce qu'ils se rendoyent attentifs. Le dernier est plus recevable, selon mon advis, asçavoir, qu’ils estoyent attentifs tous d’un accord. Or S. Luc monstre l’efficace et force de la prédication, en ce qu’un grand nombre de gens tant hommes que femmes ont esté disposez en si peu de temps à se rendre à bon escient attentifs, et à donner bonne audience tous d’un accord.

7 Car les esprits immondes. Il touche en brief aucunes espèces, afin que nous entendions par quelles sortes de miracles les Samaritains ont esté amenez à donner authorité à Philippe. Le cri que les malins esprits faisoyent, estoit un signe de résistance. Parquoy ceci servoit grandement pour donner à cognoistre la vertu du Seigneur Jésus, quand on voyoit que par sa puissance il réprimoit et tenoit en serre les diables, quoy qu'ils résistassent obstinéement. La joye, de laquelle il fait mention, est un fruit de la foy. Car quand nous sentons que Dieu nous est propice, il ne se peut faire que nos cœurs ne sautent d’une joye merveilleuse, et laquelle surmonte tout entendement.

9 Or y avoit-il auparavant en la

SUR LES ACTES

ville. C’estoit bien yei un tel empeschement, qu’il pouvoit sembler que la porte estoit fermée entièrement à l'Evangile à l'endroit des Samaritains. Car Simon avoit ensorcelé les esprits de tous par ses charmes. Et ceste stupidité avoit desjà prins possession par longue espace de temps. Or on cognoist assez par expérience combien il est difficile d’arracher un erreur des cœurs des hommes, après qu’il a une fois pris longue racine par la longueur du temps : aussi combien grande difficulté il y a de réduire à quelque bon sens ceux qui sont desjà endurcis. La superstition les rendoit plus obstinez en leur erreur, d'autant que non-seulement ils estimoyent Simon comme un Prophète de Dieu, mais presque comme lEsprit de Dieu. Car ce mot, de /a grande vertu, tendoit à cela, que tout ce qui autrement estoit Divin, estant obscurci par ceste grandeur, ne fust rien estimé au pris.

Par cela donc est plus clairement monstrée la puissance de Jésus-Christ, que quelques empeschemens que Philippe ait yei trouvez, il n’a laissé toutesfois de surmonter. Or S. Luc amplifie ceci, quand il dit qu'ils estoyent ensorcelez d'entendement, depuis le plus petit jusques au plus grand. Car veu qu’il n’y avoit estat qui ne fust abusé, quelle ouverture pouvoit avoir l'Evangile? et principalement veu que ce n’estoit point un petit abus : car tous leurs sens estoyent esblouis. Or outre ce que nous voyons par ceci Combien la vérité est de grande puissance, nous avons avec ce un exemple de constance, proposé en Philippe, lequel combien qu'il n’appercoyve point de chemin ouvert, nonobstant s’employe d’un cœur magnanime et constant en la besongne du Seigneur, attendant quelle issue il luy semblera bon de donner. EL voylà comment il faut que nous facions :

que de grand courage nous entreprenions tout ce que Dieu commande et ordonne, mesme quand il nous semblera que tous nos efforts doyvent estre inutiles. Au de

meurant, quant à ce qui est advenu aux Samaritains, que Satan les a ainsi ensorcelez, sçachons que Pinfidélité est ainsi ordinairement punie. Vray est que tous ne sont pas ensorcelez des enchantemens

des magiciens : et il n’y a pas des Simons par tout, qui déçoyvent par tels charmes.

Mais j'enten que ce n’est point de merveilles, ni une chose nouvelle, si Satan abuse en ténèbres le monde par diverses illusions. Car tous ceux qui ne sont gouvernez par la lumière de Dieu, sont exposez à toutes surprises et filets d’erreurs. Outreplus, quand S, Luc récite que tous indifféremment estoyent déceus, cela nous admoneste que quelque chose qu’il y ait en nous, soit vivacité d’esprit, soit tout ce que nous avons de raison et prudence, il n’y a rien de tout cela qui soit suflisant pour nous garentir des astuces de Satan. Et de faict, nous voyons que ceux qui ont esté réputez au monde plus subtils et ingénieux que tous les au- - tres, ont esté enveloppez de merveilleux erreurs, et plusque sottes resveries. Cestuy-ci est la vertu de Dieu grande.

Ainsi donc Satan avoit abusé du nom de Dieu pour décevoir : qui est une façon de tromper la plus dangereuse de toutes les autres, tant s’en faut que cela serve d’excuse. Il à esté dit ci-dessus, que Simon s’estoit attribué le nom de la grande et principale vertu de Dieu : afin d’obscurcir et supprimer {out ce qui pouvoit estre de Divin ailleurs : tout ainsi que le soleil obscurcit les estoilles par sa grande clairté. Ç'a esté une horrible et meschante profanation du nom de Dieu. Mais il n’y a rien yci qu’encore nous ne voyons faire tous les jours. Car il n’y a rien à quoy les hommes soyent plus enclins, qu’à transférer à Satan ce qui est propre à Dieu. Vray est qu'on se couvre de la religion : mais de quoy a servi ceste couverture aux Samaritains ? Bien donc nous prend de ce que Dieu nous manifeste sa vertu en son Fils nostre Seigneur Jésus : et nous monstre qu’il ne nous la faut point chercher ailleurs : et pour nous arrester en soy-mesme, nous descouvre les ruses et finesses de Satan que nous avons à éviter.

12 Mais quand ils eurent creu. C'est ce miracle que j'ay dif, que ceux qui estoyent du tout esblouis des illusions de Simon, ont ouy Philippe: que ceux qui estoyent du tout stupides et hébétez, ont esté faits participans de la doctrine cé-

Cuar. VII,

leste. [ls ont esté en-ceste sorte, par manière de dire, tirez des enfers pour estre eslevez au ciel. Quant à ce que le Baptesme a suyvi la foy, cela s'accorde avec

Pinstitution de Jésus-Christ, entant que

touche les estrangers, Mare, XVI, 46.

Car il faloit qu’ils fussent insérez par foy au corps de l'Eglise, avant que de prendre le signe. Mais les Anabaptistes se monstrent en cest endroit plus que ridicules, quand de tels passages ils s’efforcent de prouver que le Baptesme ne doit estre donné aux petis enfans. Les hom-

mes et les femmes ne pouvoyent estre.

baptizez, qu’ils ne feissent confession de leur foy : mais ils ont esté receus au Baptesme à ceste condition, que leurs familles aussi fussent consacrées à Dieu. Car

l'alliance le porte ainsi, Je seray ton Dieu,

et le Dieu de ta semence, Gen., XVII, 7.

13 Et Simon creut aussi luy-mesme.

Celuy qui avoit enchanté toute la ville de ses fallaces, reçoit la vérité de Dieu ensemble avec les autres. Celuy qui s’estoit vanté estre la grande vertu de Dieu, se submet à Christ. Toutesfois ce qu'il a esté illuminé en la cognoissance de. la vérité, n’a point esté tant pour sa personne seulement, que pour tout le peuple : afin que le scandale qui pouvoit retarder les ignorans, fust osté. Et à cela se rapporte ce que S. Luc dit puis après, qu'il s’est æsbahi des signes. Car Dieu à voulu mener cestuy-ci en triomphe, lequel les Samaritains estimoyent, comme un demi- Dieu. Ce qui se fait, quand luy ayant osté sa vaine vanterie, il le contraint de donner gloire aux vrais miracles. Car il ne s’addonne pas à Jésus-Christ d'une pure affection de cœur. Autrement il n’eust pas si tostaprès monstré une ambition perverse, ni une telle profane et malheureuse estimation des dons du S.

Esprit, comme il a fait. Toutesfois je ne m’accorde pas avec plusieurs, qui pensent qu’il ait seulement fait semblant d’avoir Ja foy, cependant ne croyant nullement. S. Luc testifie apertement qu'il creut : et la raison est adjoustée, asçavoir pource qu'il estoit estonné. Comment donc monstre-il bien tost après qu’il est hypocrite? Je respon qu'il y a quelque chose moyenne entre la foy et une pure

ss a tt br. 2: te"

Cuar. VIIT.

feintise. Les Epicuriens et disciples de Lucian confessent qu'ils croyent : combien qu’ils se mocquent au dedans, que lespérance de la vie éternelle leur soit comme une fable, et finalement qu’ils n’ayent non plus de religion et crainte de Dieu, que chiens et pourceaux. Mais il y en a plusieurs, lesquels combien qu’ils ne soyent nullement régénérez par l'Esprit d'adoption, et ne s’addonnent à Dieu d’un vray zèle et pureté de cœur: néantmoins

se sentans vaincus par la force et puis-

sance de la Parole, non-seulement recognoissent estre vray ce qu’on leur enseigne, mais aussi sont touchez de la crainte de Dieu, à recevoir la doctrine. Car ils conçoyvent que Dieu doit estre ouy : qu'iceluy d’un costé est autheur de salut, et d'autre costé juge rigoureux du monde. Ainsi, ils ne font point semblant devant les hommes d’avoir la foy, quine soit rien : maisils pensent bien croire. Et c’est la foy temporelle, de laquelle Christ fait mention en S. Marc, chap. IV, 17: asçavoir quand la semence de la Parole estant conceue dedans les cœurs, toutesfois est estouffée bien tost après par les vaines solicitudes dece monde, ou bien par les affections perverses : en sorte qu’elle ne vient jamais jusques à maturité: mais plustost elle se convertit en herbe bastarde et inutile, Luc, VIIT, 43. Ainsi donc telle estoit la foy de Simon. Il sent bien que la doctrine de l'Evangile est vraye, et est contraint par le sentiment de sa conscience de la recevoir : mais cependant le fondement luy défaut, asçavoir le renoncement de soy-mesme. Dont on peut conclure que son cœur à esté enveloppé de feintise, laquelle il monstre puis après. Mais sçachons que son hypocrisie estoit telle, qu’il s’est déceu soy-mesme en icelle, et non point une telle lourde hypocrisie que les Epicuriens ont, et leurs semblables :

pource qu’ils n’osent confesser franchement et ouvertement qu’ils sont contempteurs de Dieu. Lequel après avoir esté baptizé. 1 appert clairement par cest exemple de Simon, que la grâce qui est figurée au Baptesme, n’est pas indiffé-

remment conférée à tous ceux qui sont

baptizez. La doctrine des Papistes est, que si quelqu'un se met au-devant un em-

SUR LES ACTES

peschement de péché mortel, tous reçoyvent la vérité avec les signes. Par ainsi ils attribuent une vertu magique aux Sacremens, comme s'ils pouvoyent proufiter sans foy. Mais quant à nous, sçachons que nostre Seigneur nous offre par les Sacremens tout ce que signifient les promesses annexées, et que ces choses ne nous sont point offertes en vain ni inutilement : moyennant toutesfois que nous addressans à Jésus-Christ par foy, nous prenions en Iuy tout ce que les Sacremens promettent. Or combien que la réception du Baptesme n'ait rien proufité pour lors à Simon : toutesfois si la conversion s’en est ensuyvie puis après (comme aucuns pensent) l'utilité n’en a point esté esteinte ni abolie. Car il advient souventesfois que l'Esprit du Seigneur besongne finalement après quelque long temps, à ce que les Sacremens commencent à produire leur efficace. Ne bougeoit d'auprès de Philippe. En ce que Philippe a receu avec s0y Simon, nous voyons apertement combien il est difficile de discerner les hypocrites.

Et ceci est une espreuve de nostre pa-

tience. Ainsi Demas compagnon de S.

Paul pour un temps, se révolta à la fin vileinement et desloyaument. Brief, nous né pouvons éviter ce mal, que des meschans et gens cauteleux ne s'adjoingnent quelque fois avec nous. Et puis s’il advient que des malins s’accointent finement de nous, il y aura de ces glorieux contrerolleurs qui nous chargeront à tort,

comme s’il nous faloit respondre des

meschans tours des autres: combien que c'est nostre devoir de nous garder songneusement de trop grande facilité, laquelle souventesfois est cause de faire blasmer lEvangile. Et tant plus nous faut-il estre prudens et avisez à ne recevoir pas en conversation familière toutes personnes indifféremment, quand nous voyons que de grans personnages y ont esté trompez. Il dit qu’il S’estonnoit des grans signes qu'il voyoit faire par Philip pe, afin que nous entendions que la grande vertu, dé laquelle il se vantoit, n’estoit rien qu'enchantement et abus. Car S. Luc ne dénote point yei un simple esbahissement, mais un estonnement, lequel ravit l'homme hors de soy.

Cuar. VIIL

14 Or quand les Apostres qui estoyent en Jérusalem, eurent ouy dire que Samarie avoit receu la parole de Dieu, ils leur envoyérent Pierre et Jehan. 15 Lesquels estans là descendus, prièrent pour eux, afin qu'ils receussent le

sainct Esprit.

16 Car ù n'estoit point encore descendu sur aucun d'eux mais seulement estoyent baptizez au nom du Seigneur Jésus.

A7 Puis ils meirent les mains sur eux, el receurent le saincé Esprit.

A4 Or quand les Apostres, etc. Sainct Luc descrit yei les avancemens de la grâce de Dieu és habitans de Samarie :

comme le sainct Esprit a accoustumé d'enrichir les fidèles de ses dons, les augmentant de plus en plus. Car il ne faut pas penser que les Apostres ayent pris ce conseil, duquel S. Luc fait yci mention, que par inspiration de Dieu, qui avoit desjà commencé son œuvre en Samarie par la main de Philippe. Or il use en diverses sortes de ses organes ainsi qu'il luy semble bon, selon qu'il y à beaucoup de parties en son œuvre. Il les avoit réduits à Ja foy par le moven de Philippe :

maintenant il ordonne Pierre et Jehan ministres pour conférer le sainct Esprit.

C’est ainsi voirement qu’il entretient l’unité de son Eglise, quand les uns tendent la main aux autres : et non-seulement assemble les hommes en amitié mutuelle, mais aussi des Eglises entières. Il est bien vray qu’il pouvoit parfaire par Phi lippe ce qu’il avoit bien commencé: mais afin que les Samaritains apprinssent mieux à s’entretenir en sainete amitié et conjonction fraternelle avec la première Eglise, il les a voulu, par manière de dire, lier de ce lien. Outreplus, il a voulu authoriser de cest avantage les Apostres, ausquels il avoit donné charge de publier l'Evangile par tout le monde, alin que tous fussent mieux unis en une mesme foy de l'Evangile. Et nous sçavons que sans cela il y eust eu danger, veu que les Juifs et les Samaritains estoyent grandement différens de courages et de mœurs, qu’estans ainsi divisez ils n'eussent aussi divisé Jésus-Christ: ou pour le moins qu'ils ne se fussent forgé chacun à part une Eglise de quelque nouvelle façon. Cependant nous voyons combien les Apostres ont esté diligemment attentifs à bail-

ler secours aux frères. Car ils n’attendent point qu’on les prie, ains d’euxmesmes prenent ce soin. Or les Apostres ne font point ceci par desfiance, comme s'ils eussent eu souspeçon que Philippe ne feist pas bien son office en cest endroit : mais ils luy offrent leur aide en l'œuvre où il travailloit : et Pierre et Jehan vienent non-seulement pour estre compagnons de la peine, mais aussi pour approuver ce que Philippe auroit fait. D’autrepart, Philippe ne se plaind point qu’on luy face tort, de ce que les autres parachèvent l'édifice qu'il avoit commencé à bastir : mais ils rapportent ensemble amiablement et en bonne simplicité tout ce qu’ils peuvent faire pour l'Eglise. Et de faict, il n’y a autre chose que l'ambition qui ferme la porte à toutes sainctes communications. Quant à ce que récite yci S.

Luc, que Pierre a esté envoyé des autres :

on peut recueillir de là, qu’il n’a point exercé domination sur ses COMpagnons :

mais qu’il a tellement esté excellent pardessus les autres, que toutesfois il estoit sujet à tout le corps, et luy obéissoit. Qui esloyent en Jérusaiem. Ceci peut estre entenûu en deux sortes: ou que les Apostres estoyent tous pour lors en Jérusalem : où qu’il y en avoit là aucuns de reste, Cependant que les autres estoyent allez çà et à. Et je m’arreste plus volontiers au dernier. Car il est probable qu’ils ont esté tellement partis entr’eux, qu’il y en avoit tousjours aucuns qui avoyent diverses Commissions, selon que l’occasion s’addonnoit : et quelque partie demeuroit en Jérusalem, comme en la principale garnison. Il se peut faire aussi qu'après qu'un chacun avoit demeuré quelque temps en sa commission, ils avoyent de coustume de s’assembler là. Il est bien certain que le temps durant lequel ils

Cuar. VIII.

estoyent en Jérusalem, n’a point esté consumé en oisiveté : d'avantage, qu’ils n’ont point là esté attachez comme sur leur nid : veu que le Seigneur Jésus leur avoit ordonné d'aller par tout le monde.

15 Prièrent pour eux. I ne faut nullement douter que premièrement ils n’ayent pris la charge d'enseigner. Car nous sçavons que les Apostres n’estoyent point des masques muettes. Mais S. Luc laissant là ce qu’ils avoyent commun avec Philippe, récite seulement ce que leur venue apporte de nouveau aux Samaritains :

asçavoir que lors premièrement ils receurent le S. Esprit. Mais yci se présente une question, Car il dit qu’ils estoyent seulement baptizez au nom de Jésus- Christ, et que pour ceste cause ils n’avoyent point encore receu le sainct Esprit. Or il faut ou que le Baptesme soit inutile, et sans grâce et vertu quelconque : ou bien qu'il ait du sainct Esprit toute son eflicace. Au Baptesme nous sommes lavez de nos péchez : mais S. Paul enseigne que nostre lavement est une œuvre du sainct Esprit, Tite, IT, 5. L’eau du Baptesme est le signe du sang de Jésus-Christ:

mais sainct Pierre dit que c’est le sainct Esprit qui nous arrouse du sang de Jésus-Christ, 4 Pierre, [, 2. Au Baptesme nostre vieil homme est crucifié, afin que nous ressuscitions en nouveauté de vie, Rom., VI, 4. Mais d’où vient tout cela, sinon de la sanctification du S. Esprit?

Brief, ce ne sera plus rien du Baptesme, s’il est séparé du S. Esprit. Et pourtant il ne faut point nier que les Samaritains qui avoyent vrayement vestu Jésus- Christ au Baptesme, n’ayent esté aussi revestus du S. Esprit, Gal., HI, 27. Et de faict, S. Luc ne parle pas yei de la grâce commune du S. Esprit, par laquelle Dieu nous régénère pour estre ses enfans :

mais de ces dons particuliers, lesquels le Seigneur a voulu donner à aucuns au commencement de l'Evangile, pour orner le Royaume de son Fils Jésus-Christ.

Ainsi doyvent estre entendues les paroles de S. Jehan, que l'Esprit n’avoit point encore esté donné aux disciples, quand Jésus-Christ estoit au monde, Jehan, VIE, 39. Non pas qu’ils fussent du tout vuides du S. Esprit, duquel ils avoyent receu et

SUR LES ACTES

la foy, et une affection saincte de suyvre Christ: mais pource qu’ils n’avoyent pas encore les dons excellens, esquels depuis là gloire du Royaume du Seigneur Jésus a reluy plus amplement. En somme, comme ainsi soit que les Samaritains eussent desjà receu l'Esprit d'adoption, voyci encore d’autres grâces plus excellentes du S. Esprit qui leur sont données par-dessus : esquelles Dieu à pour un temps (par manière de dire) monstré la présence visible de son Esprit à son Eglise, afin d’establir et confermer à perpétuité l’authorité de son Evangile, et quant et quant donner à cognoistre que son Esprit seroit tousjours conducteur et gouverneur des fidèles.

AG Mais seulement estoyent baptizez, etc. Ceci ne doit estre entendu, comme s’il estoit dit par mespris du Baptesme. Mais sainct Luc veut dire qu’ils n’avoyent lors receu que la grâce commune d'adoption et régénération, laquelle est offerte au Baptesme à tous fidèles. Or c’estoit une chose extraordinaire, qu’aucuns receussent des dons du S. Esprit, par lesquels le Royaume du Seigneur Jésus fust plus annobli, et la gloire de son Evangile mieux cognue. Car voylà comment on devoit user de ses grâces et dons, asçavoir qu’un chacun proufitast à l’Eglise selon sa faculté et puissance. Ceci est bien digne d’estre noté, d'autant que les Papistes voulans magnifier leur confirmation controuvée, ne font nulle difficulté de desgorger ce sacrilége et ce blasphème horrible: que ceux sur lesquels les mains n'auront esté imposées, ne sont encore que demi-Chrestiens. Desjà ceci n’est nullement tolérable, qu’en lieu que c’estoit un signe temporel, ils en ont fait une loy perpétuelle en l'Eglise: comme s'ils avoyent le sainct Esprit en leurs manches. Nous voyons et sçavons bien que c’est une mocquerie trop vileine, quand le tesmoignage et le gage de la grâce de Dieu est proposé en vain et sans la vérité. Or ils sont contraints eux-mesmes de confesser que ces grâces et dons n’ont esté conférez à l'Eglise que pour un temps. Dont s'ensuit que l'imposition des mains, de laquelle les Apostres ont usé, a cessé quant l’effect aussi à cessé. Je lais-

se là qu’ils ont adjousté de l’huyle avec l'imposition des mains. Mais ç’a esté une trop grande audace, comme j'ay desjà dit, d'imposer une loy perpétuelle à VEglise, pour faire un Sacrement général de ce dont les Apostres ont usé particulièrement : et que le signe durast perpétuellement après que la vérité auroit pris fin. Mais voyci le pis, qu'avec cela ils ont adjousté un blasphème exécrable, que seulement par le Baptesme les péchez sont pardonnez, et que par leurs puantes huiles l'Esprit de régénération est conféré, lesquelles ils ont bien osé introduire sans aucune parole de Dieu. L’Escriture rend tesmoignage ouvertement, que nous vestons Jésus-Christ au Baptesme, et que nous sommes insérez en sOn COrps, afin que nostre vieil homme soit crucifié et renouvelé en justice. Ces sacriléges ravisseurs ont transféré les despouilles qu’ils ont ostées au Baptesme, à la fausse masque de leur sacrement controuvyé et forgé sans raison quelconque. Et ce n’a point esté seulement un homme qui ait controuvé ceci, mais Ça esté un dé-

Caar, VII.

cret et ordonnance générale de tout.un Concile: duquel ils gazouillent tous les jours à haute voix en leurs escholes Sataniques.

17 Puis ils meirent les mains. Aptès les oraisons et prières suit limposition des mains. Par cela ils rendent tesmoignage que la grâce du S. Esprit rest nullement enclose en la cérémonie externe, veu qu'ils font prières à Dieu pour obtenir icelle grâce. Et toutesfois ils ne mesprisent point la cérémonie, qui leur avoit esté ordonnée de Dieu à cest usage.

Et pource qu'ils n’en usent point témérairement et sans raison, l’effect est quant et quant conjoint. C’est-ci l’utilité et efficace des signes, que Dieu besongne en iceux, et toutesfois il demeure seul autheur de la grâce. Mais souvenons-nous que l’imposition des mains a esté un organe de Dieu, pour le temps qu’il a baillé à ses fidèles des grâces visibles de son sainct Esprit. Mais depuis que l'Eglise a esté privée de telles richesses, ce n’est plus qu'un vain spectacle et inutile.

18 Adonc Simon ayant veu que par l'imposition des mains des Apostres de sainct Esprit estoit donné, il leur présenta de l'argent.

A9 Disant, Donnez-moy aussi cesle puissance, que tous ceux sur qui je mettray les mains, recoyvent le sainct Esprit.

20 Mais Pierre luy dit, Ton argent périsse avec toy, qui as estimé le don

de Dieu s'acquérir par argent.

21 Tu n'as point de part ne d'hérilage en cest affaire

point droit devant Dieu.

: car. ton cœur n'est

22 Repen-loy donc de ceste liene malice, el prie Dieu, si possible la pensée

de ton cœur te seroil remise.

23 Car je voy que lues en fiel très amer et en lien d'iniquité.

24 Lors Simon respondit, et dit, Vous autres priez pour moy envers le Seigneur, afin que rien ne viene sur moy des choses que vous avez dites.

25 Eux donc après avoir testifié et annoncé la parole du Seigneur, retournèrent en Jérusalem, et annoncèrent l'Evangile en plusieurs bourgades des Sa-

marilains.

18 Adonc Simon ayant veu. Simon descouvre son hypocrisie maintenant. Non point qu’il eust au paravant fait semblant de croire: car se sentant convaincu, il avoit à bon escient consenti à la doctrine de Jésus-Christ. Comme de faict il y en a plusieurs qui s’accordent à l'Evangile, afin qu’ils ne facent guerre à Dieu: ce-

pendant toutesfois ils demeurent tels qu’ils estoyent, en lieu que la vraye foy ne peut estre en nous, que le renoncement de nous-mesmes ne S'en ensuyve, Or cela qu’est-ce autre chose sinon mesler Jésus-Christ avec Satan, quand la doctrine ne pénètre point jusques aux aïections intérieures du cœur, ains les

Pr pa

Caar. VII.

ordures intérieures demeurent dedans comme ensevelies ? Maintenant donc Dieu efface ce fard en Simon, afin qu’en faisant profession de Jésus-Christ, il ne déçoyve ne soy-mesme ne les autres. Car lPambition qui estoit occulte se monstre maintenant, quand il se veut faire égal aux Apostres. Voylà desjà un vice en Simon.

Puis après il y a ceci, que pensant que la grâce de Dieu se peut vendre, il la veut prostituer pour en faire gain et proufit.

Dont il appert que c’estoit un homme profane, qui n’avoit encore gousté les rudimens de vraye religion. Car il n’estoit touché d'aucune affection de la gloire de Dieu. Et qui plus est, il ne pense point que c’est d’estre ministre de Dieu. Comme jusques alors il avoit fait de grans gains et proufits de son art magique :

aussi pensoit-il qu’il pourroit faire grand proufit, s’il pouvoit acquérir ce don de conférer les grâces du sainct Esprit. Et ne faut point douter que son but n’ait esté de pourchasser devant le monde des richesses et gloire. Quant et quant il fait grand tort à Dieu, de penser qu’il n’y a nulle différence entre ceste vertu céleste et ses enchantemens ou sorcéleries magiques. Nous entendons maintenant en brief quel a esté le péché de Simon, et en combien de sortes il a offensé. Es dons du S. Esprit il n’adore et ne recognoist point la puissance de Jésus-Christ, il ne recognoist point que les Apostres estoyent garnis d’une vertu céleste pour esclaircir la gloire de Jésus-Christ par leur ministère. Son ambition le pousse et transporte tellement, que délaissant Dieu arrière, il veut estre éminent, et assujetir le monde à soy. Il veut marchander le S. Esprit, comme s’il estoit sujet à quelque pris.

20 Mais Pierre luy dit. Sainct Pierre le repousse bien lourdement, et ne se contentant point de luy faire une répréhension aspre, il adjouste une imprécation ou malédiction horrible : asçavoir que Simon aille en perdition avec son argent.

Toutesfois il ne fait pas tant imprécation qu’il périsse, comme il luy dénonce la vengence de Dieu, afin qu’il en soit estonné. En somme, Sainct Pierre monstre ce qu’il à bien mérité, quand il a assujeti

SUR LES ACTES

le sainct Esprit à une vileine marchandise.

Comme s'il eust dit, Tu es digne de périr avec ton argent, veu que tu fais un tel outrage à l'Esprit de Dieu. Car on peut facilement recueillir de ce qui est dit ciaprès, que sainct Pierre désiroit plustost le salut de Simon que sa perdition et ruine. Mais comme représentant la personne d’un juge, il prononce quelle peine méritoit Pimpiété de Simon. Et il faloit que sa condamnation luy fust monstrée d’une telle véhémence, afin qu’il sentist à bon escient combien son péché estoit énorme et horrible. A cela appartient aussi ce que sainct Pierre envoye l'argent en perdition. Car il signitie qu’il estoit comme infect et pollu de la contagion de ce forfaict, d'autant qu’il avoit esté offert à un usage si meschant. Et de faict, nous devons plustost souhaiter que tout le monde périsse, que de dire que l’honneur et la gloire de Dieu soit obscurcie par des choses qui ne sontrien au pris. Aureste, quand il fait une telle imprécation à ce sacrilége, il ne regarde pas tant la personne, que le faict. Car nous-nous devons tellement courroucer, voire aigrir contre les péchez des hommes, que cependant aussi nous devons avoir pitié des personnes.

Telles sont les sentences de Dieu, lesquelles destinent les yvrongnes, les larrons, les adultères et malfaisans à perdition et ruine, 4 Cor., VE, 40, et Ephés., V, 5, Car elles ne leur ostent point l’espoir de salut entant qu’ils sont hommes, mais seulement se rapportent à l'estat présent d’iceux.

21 Tu n'as point de part. Aucuns lient autrement ce propos, asçavoir qüe Simon n’est point participant de la grâce, d'autant qu'il estime qw’elle puisse estre acquise et obtenue par argent. Mais l’autre lecture que nous avons suyvie, est plus receue, asçavoir que ceste raison soit conjointe avec le membre précédent.

Et de faict, il vaut mieux conjoindre ceci en ceste sorte, Ton argent périsse avec toy, veu que tu penses que par iceluy le don inestimable du sainct Esprit puisse estre récompensé. Au lieu que le translateur ancien avoit mis, En la parole, Erasme a mieux traduit, En cest affaire. Car sainct Pierre signifie qu’en toute

ceste administration il n’y a rien qui soit commun à un homme sacrilége, lequel la profane par son impiété. Au reste, quant à la Simonie, et les anciens Théologiens, et les Papistes en ont grandement débatu. Mais ce que les Papistes appellent Simonie, ne convient nullement avec le faict de Simon. Simon a voulu donner de l'argent pour acheter la grâce du sainct Esprit : les Papistes veulent tirer le crime de Simonie à leurs revenus et prébendes. Et toutesfois je ne di point ceci pour amoindrir les meschancetez qui courent aujourd’huy en la Papauté, touchant la vendition des bénéfices. C'est desjà un crime assez meschant de soy, qu’ils exercent telles marchandises et foires en l'Eglise de Dieu. Cependant toutesfois si faut-il que nous sçachions que c’est proprement de Simonie, asçavoir que c’est une marchandise profane des dons du sainct Esprit, quand quelqu'un abuse de ces dons pour servir à son ambition, ou à d’autres corruptions. Je confesse toutesfois que tous ceux qui aspirent au gouvernement de l'Eglise par meschans moyens, sont imitateurs de Simon. Ce que nous voyons aujourd’huy estre fait par tout sans honte quelconque, comme si C’estoit une chose licite. Et selon ceste raison à grand’peine trouvera-on un seul prestre en toute la Papauté, qui ne soit apertement Simoniaque, veu que nul ne peut venir à avoir quelque lieu en cest ordre, qu’il ne s’y fourre par voyes obliques. Combien qu’il nous faut bien confesser ce que les petis enfans mesmes voyent à nostre grand’honte, que ce désordre ha la vogue aussi publiquement et communéement en certains lieux où on se vante à pleine bouche de la réformation de l'Evangile. Mais quant à nous, afin que soyons nets de ceste contagion de Simon, souvenons-nous premièrement que les grâces et dons du sainct Esprit ne s’acquièrent point par argent, mais sont conférez par la pure bonté de Dieu, et ce pour l'édification de l'Eglise, asçavoir afin qu'un chacun s’estudie à aider à ses frères selon sa puissance : qu’un Chacun rapporte au bien commun de l'Eglise ce qu’il a receu : et qu’il n’y ait excellence si grande d'homme quel qu’il soit,

Cuar. VIII.

qui empesche que Jésus-Christ ne soit seul éminent par-dessus tous. Néantmoins on se pourroit bien esbahir, de ce que sainct Pierre exclud Simon de la participation du sainct Esprit quant aux dons particuliers d'iceluy, d'autant qu'iln’avoit point le cœur droit devant Dieu. Car la perversité de Judas n’a pas fait qu’il ne fust garni des dons du saincet Esprit. Et les dons du sainct Esprit n’eussent point esté ainsi corrompus entre les Corinthiens, s’ils eussent eu le cœur droit devant Dieu. La raison donc que sainct Pierre assigne, ne semble point suffisante. Car il y en aura beaucoup qui n’auront point le cœur pur, et toutesfois seront bien souvent excellens és dons du sainct Esprit. Mais en premier lieu, il n’y a nul inconvénient, si Dieu confère telles gràces à Ceux qui en sont indignes. D’avantage, sainct Pierre ne baïlle point yci une règle générale, mais pource que la communication des dons du sainct Esprit appartient spécialement à l'Eglise, il prononce que Simon qui est estrange de Jésus-Christ, est indigne de participer de mesmes grâces avec les fidèles comme l’un des domestiques de Dieu.

22 Repen-toy donc. Veu qu'il l'exhorte à repentance et à prier Dieu, il luy laisse encore quelque espoir de pardon de reste. Car nul ne sera jamais touché d'aucune affection de se repentir, qu’il n’ait confiance que Dieu luy sera propice.

Au contraire, le désespoir tire wiolentement les hommes à audace. Outre plus, l’'Escriture nous enseigne que Dieu n’est point droitement invoqué, sinon par Foy.

Nous voyons donc comment sainet Pierre redresse maintenant Simon par la confiance de salut, lequel il avoit au paravant abbatu par paroles foudroyantes. Et toutesfois le péché de Simon n’estoit pas une petite offense. Mais si possible est, ilnous faut retirer les hommes du profond mesme des enfers. Parquoy, jusques à ce que les hommes monstrent par signes manifestes qu'ils sont réprouvez, on n’en doit traitter pas un seul si rigoureusement, que cependant on ne luy propose quant et quant la rémission des péchez devant les yeux. Maïs qui plus est, ceux qui auront besoin d’une plus aigre ré-

Car. VIIL.

préhension à cause de leur obstination et endurcissement , nonobstant si faut-il que nous les abbations tellement d’une main, que nous les relevions de l’autre.

Car l'Esprit de Dieu ne permet point que nous foudroyons par exécrations et malédictions irrévocables. Mais il semble bien advis que sainct Pierre veut yei mettre Simon en crainte et en doute, quand il dit, Si possible. Et les Papistes s’efforcent de prouver par ce passage et autres semblables, qu’il nous faut estre en suspens et en doute quand nous prions :

pource que c’est une folle présomption aux hommes de se promettre certainement bonne issue. Mais la solution est facile. Car le mot Grec yci mis par S. Luc, vaut autant comme si on disoit, Si en quelque sorte Dieu te pardonne. Or S.

Pierre use de ce mot, non pas pour laisser l’esprit de Simon en perplexité : mais pour linciter et pousser d'avantage à prier Dieu d’une plus grande véhémence.

Car la difficulté est propre et sert grandement à nous resveiller. Car quand il nous semble que la chose est entre nos mains, nous sommes trop lasches et paresseux. Par ainsi donc sainct Pierre n’estonne point tellement Simon, qu’il renverse par cela en son cœur lasseurance d’impétrer pardon, ou bien qu’il luy apporte quelque trouble : mais luy laissant une espérance certaine, s’il prie de bon cœur, et en vérité et humilité, seulement pour linciter à prier de plus grande ardeur, il dit que selon l’énormité du péché le pardon est difüicile à avoir. Car il faut nécessairement que pour venir à Dieu la foy aille devant nous : et pour mieux dire, qu’elle soit la mère de nostre oraison.

23 Car je voy que tu es en fiel très amer. Sainct Pierre derechef manie rudement Simon, et l’estonne, proposant devant ses yeux le jugement de Dieu.

Car s’il n’eust esté contraint de descendre en soy-mesme, il ne se fust jamais converti à Dieu à bon escient. Car il n’y a rien plus pernicieux à gens stupides et hébétez, que quand nous les flattons, ou quand nous les grattons seulement pardessus : au lieu que plustost il les faut percer tout outre. Parquoy, jusques à ce

SUR LES ACTES

que le pécheur ait conceu une vraye tristesse et douleur du sentiment de son péché, il faut user d’une telle sévérité qu’elle Iuy navre le cœur. Autrement, il s'engendrera une apostume pourrie, et se nourrira au dedans, laquelle consumera l’homme petit à petit. Toutesfois il faut garder Lousjours ceste mesure, que nous procurions le salut des hommes autant que nous pourrons. Au surplus, il v a deux belles similitudes és paroles de sainct Pierre. L’une d’icelles semble estre prise de Moyse, où il nous défend qu’il my ait aucune racine en nous germant le fiel et absynthe, Deut. XXIX, 18.

Or par telle façon de parler est dénotée la malice intérieure du cœur, quand il a tellement conceu le venin d’impiété, qu’estant abbruvé d’iceluy, il ne peut produire qu'amertume. À ce mesme but tendent ces mots, Lien d'iniquité, asçavoir quand Satan tient tout le cœur lié et serré. Car.il adviendra souventesfois, que ceux qui au demeurant seront gens de bien, et auront la crainte de Dieu, viendront à commettre actes mauvais, et toutesfois ils n’auront point le profond du cœur gasté ne corrompu de venin. Nous sçavons que les hommes sont hypocrites de nature : mais quand l'Esprit de Dieu reluit et esclaire, nous ne sommes point tellement aveugles en nos ordures et péchez, que nous en couvions au dedans comme un faisseau caché. Saïnct Pierre donc signifie que Simon n’a point ofensé seulement en quelque poinct, mais que la racine mesme de son cœur est COrrOmpue et envenimée : qu’il n’est point {ombé és lags de Satan seulement par une espèce de péché, mais que tous ses sens sont tenus entortillez, en sorte qu’il es£ du tout addonné à Satan, et est comme esclave d’iniquité. Cependant par ceci nous sommes admonestez que l’énormité des péchez ne doit pas estre estimée tant par le mal qui apparoist, que par l’affection du cœur. |

24 Lors Simon respondit, et dit.

Nous pouvons recueillir de ceci, qu'il n’a pas tellement receu les menaces que S.

Pierre luy avoit faites, qu'il ne pensast bien qu’on cherchoit son salut. Or combien qu'il n’y eust que sainct Pierre qui

Cuar. VII.

eust parlé à luy, toutesfois il attribue estre suspect pour plusieurs causes.

ceste parole indifféremment à tous pour ’accord qui estoit entr’eux. Maintenant on pourroit demander que c’est qu’on doit juger de Simon. L’Escriture ne nous mène plus loin qu’à une simple conjecture. Quand il ne réplique point à ceste répréhension qui luy est faite, et estant touché du sentiment de son offense, il craind le jugement de Dieu : d'avantage se retire à la grâce et miséricorde de Dieu, et se recommande aux prières et oraisons de l'Eglise : certes ce ne sont pas petis signes de repentance. Nous pouvons donc prendre conjecture, qu’il s’est repenti. Et toutesfois tous les anciens escrivent qu’il a esté grand ennemi de sainct Pierre après cela, et qu’il disputa contre luy à Rome par l’espace de trois jours. Car on trouve par escrit une disputation sous le nom de Clément : mais qui contient des resveries si sottes, que c'est merveilles que des Chrestiens ayent peu prester l’aureille à choses si indignes de Chrestiens. D’avantage, sainct Augustin, escrivant à Januarius, monstre que de son temps on faisoit des contes de cela à Romme, divers et incertains. Parquoy il n’y à rien plus seur, que de rejetter toutes opinions incertaines, et recevoir simplement ce que nous en trouvons és sainctes Escritures. Ce que nous lisons ailleurs de Simon, à bon droict nous peut

25 Eux donc après avoir testifié.

Sainct Luc monstre par ces paroles, que Pierre et Jehan n’estoyent point seulement venus pour conférer des dons du sainct Esprit aux Samaritains : mais aussi afin qu’en approuvant la doctrine de Philippe, ils les confermassent en la foy qu’ils avoyent jà receue. Car c’est ce que signifie ce mot, Testifié. Comme s’il disoit que le tesmoignage que Pierre et Jehan avoyent rendu, feit que la parole de Dieu eut plene et ferme authorité, et que la vérité a esté rendue authentique, comme plenement testifiée. Cependant toutesfois sainct Luc remonstre qu’ils ont esté tesmoins fidèles de Dieu, quand il adjouste qu’ils annoncèrent la Parole par les bourgades de Samarie. La somme donc de la doctrine des Apostres a esté, qu’ils ont fidèlement annoncé ce que le Seigneur leur avoit appris, et non point leurs inventions, ne rien qui fust controuvé par les hommes. Il dit qu’ils n’ont point fait cela seulement en une ville ou en un lieu, mais aussi en plusieurs wvillages. Nous voyons donc qu’ils ont esté embrasez d’un tel zèle et affection pour avancer la gloire de Jésus-Christ, qu’en quelque part qu’ils arrivassent, ils l’avoyent tousjours en la bouche. Aïnsi la semence de vie commença à estre espandue d’une ville par tout le pays.

26 Puis après L Ange du Seigneur parla à Philippe, disant, Lève-toy, et va vers le Midi au chemin qui descend de Jérusalem à Gaza, celle qui est déserte.

27 Luy se levant, s’en alla. Et voyci un homme Ethiopien, Eunuque qui avoit tout maniement soubs Candace royne des Ethiopiens, commis sur toutes les richesses d'icelle : et qui estoit venu pour adorer en Jérusalem :

28 El retournoit estant assis en son chariot, et lisoit le Prophète Isaïe.

29 Adonc l'Esprit dit à Philippe, Approche-toy, et F'adjoins à ce chariot.

30 Æt Philippe accourut, et l'ouit qu'il lisoit le Prophète Isaïe, et luy dit,

Mais entens-lu ce que tu lis?

31 Lequel dit, Et comment le pourroye-je entendre si aucun ne me guide ? Et pria Philippe de monter et s'asseoir avec luy.

26 Puis après l' Ange du Seigneur, etc. S. Luc récite une histoire nouvelle, par laquelle il monstre comment l'Evangile est parvenu jusques aux Ethiopiens.

Car combien qu’il ne raconte que d’un homme seul qui ait esté converti à la foy

de nostre Seigneur Jésus, nonobstant pource qu’il avoit grande authorité et puissance en tout le royaume, sa foy a peu espandre son odeur bien loin. Car nous sçavons bien que l'Evangile a pris son accroissement de commencemens pe-

Cnar. VIIL

tis et foibles : et la vertu du $. Esprit s’est plus clairement et ouvertement monstrée en cela qu’un seul grain de semence a rempli en briefve espace de temps une région bien ample. En premier lieu, ‘il est commandé à Philippe par VAnge d'aller vers le Midi. Cependant lAnge ne luy déclare point quel proufit il peut faire, ou à quelle fin il y doit aller. Voylà eomment le Seigneur besongne bien souvent avec les siens, pour esprouver par ce moyen leur obéissance. Il leur déclare bien ce qu'il veut qu’ils facent :

il leur ordonne et commande bien ceci ou cela : mais quant à l'issue il la tient cachée par devers soy. Contentons-nous done de la simple ordonnance et commandement de Dieu : combien que la cause et raison de ce qu’il nous commande, ou le fruit et utilité de nostre obéissance ne nous apparoissent pas du premier coup. Car combien que ceci ne soit pas apertement déclaré, néantmoins tous les commandemens de Dieu contienent une promesse tacite, asçavoir que toutes fois et quantes que nous luy rendons obéissance, tout ce que nous entreprenons ne peut tomber qu'à bonne fin.

Joint qu'il nous doit suîlire que ce que nous faisons est approuvé de Dieu, quand nous n’entreprenons rien follement et sans son commandement. Si quelqu'un objecte, que les Anges ne descendent pas tous les jours du ciel, pour nous manifester ce que nous devons faire : il est bien facile de respondre à cela: que la parole de nostre Seigneur nous enseigne et remonstre assez ce que nous devons faire : et que ceux qui interroguent la bouche du Seigneur, et se soumettent à la conduite du S. Esprit, ne sont point despourveus de conseil. Parquoy il n’y a rien qui nous empesche ou retarde de suyvre Dieu promptement et d’un bon cœur et alaigre, qne nostre paresse et nonchalance de prier. 4u chemin qui descend de Jérusalem à Gaza. Tous gens doctes et sçavans s’accordent bien en ceci, que ce que les Hébrieux appellent Haza, est yci appelé Gaza. Et pourtant Pomponius Mela s’abuse, disant que ce nom a esté imposé à Gaza-par Cambyses roy de Perse : d'autant que faisant

la guerre aux Egvptiens, il avoit laissé 1à ses richesses et thrésors en garde. Vray est que les Perses appellent un thrésor ou richesses, Gaza : et S. Luc prend bien tost après ce mot en ce sens, quand il dit que cest Eunuque estoit commis sur la gaze, c’est-à-dire sur les richesses et thrésors de la royne Candace. Mais pource que ce mot Hébrieu estoit en usage avant que Cambyses fust nay, je ne doute point qu'il n'ait esté depuis corrompu, et que la letre Heth, nait esté changée en G : ce que nous voyons avoir esté fait presque en tous autres noms. Il l'appelle expresséement, la déserte, pource qu’Alexandre le grand avoit destruit l’ancienne Gaza. Ceux qui disent que la seconde Gaza a esté bastie par Constantin, sont yci réfutez par S.

Luc, qui afferme qu'elle estoit édifiée 150 ans avant Constantin. Nonobstant il se peut bien faire qu'il ait enrichi et agrandi ceste Gaza estant desjà bastie.

Au reste, tous sont de ceste opinion, que ceste nouvelle Gaza estoit située sur la mer, distante de l’autre Gaza ancienne de vingt stades, c’est-à-dire, une grand’lieue.

27 Et voyci un homme Ethiopien.

Sainct Luc appelle homme, celuy lequel il dit puis après avoir esté Eunuque. Mais pource qu’en Orient les Roys et Roynes avoyent accoustumé de commettre les Eunuques sur quelques grans affaires, de là est advenu que tous grans seigneurs estoyent indifféremment appelez Eunuques, combien qu’ils ne fussent chastrez.

Au reste, Philippe expérimente maintepant qu'il n’a point esté en vain obéissant à Dieu. Ainsi, quiconque remettant l'issue au Seigneur, ira où iceluy Commande, expérimentera à la’ fin que tout ce qu’on entreprend sous la conduite et commandement d'iceluy, ha une bonne et heureuse ïcce, Quant à ce nom de Candace, ce n’a point esté le nom propre d’une seule Royne : mais tout ainsi que ce nom de César à esté commun à tous les Empereurs Romains, aussi selon le tesmoignage de Pline, les Ethiopiens appeloyent leurs Roynes, Candaces. A ce propos sert aussi ce que les Historiens disent que ce royaume a esté grand et

opulent : d'autant qu'on peut mieux recueillir de la grandeur et puissance, en quelle grande dignité estoit constitué cest Eunuque. La ville capitale de ce royaume estoit Méroé. Les autheurs profanes s’accordent avec S. Luc, lesquels disent que les femmes régnoyent là coustumièrement. Æt estoit venu pour adorer en Jérusalem. Nous recueillons de ceci, que la renommée du vray Dieu estoit espandue bien loin, en sorte que desjà en quelques lointaines régions il y en avoit qui adoroyent son sainct Nom. Il est certain qu’il faloit que cest homme-ci monstrast publiquement qu’il adoroit un autre Dieu que les gens de son pays, et qu'il feist profession d’un autre service de Dieu. Car il n’a peu venir en cachete au pays de Judée, et un si grand personnage ne pouvoit desrober son partement : et il ne nous faut point douter qu’il n’ait eu grande compagnie avec s0Y.

Et ce n’est point de merveilles s’il y en a eu aucuns par-ci par-là en tout Orient, qui adorovyent le vray Dieu. Car depuis que le peuple fut espars çà et là, quant et quant aussi avoit esté espandue quelque odeur de la pure cognoissance de Dieu parmi les nations barbares et estranges. Et mesme la captivité du peuple avoit esté comme un peuplement de la vraye religion. Qui plus est, nous voyons que combien que les Romains eussent fait des édicts cruels pour condamner la religion Judaique, toutesfois à grand'peine ont-ils peu faire que plusieurs ne veinssent par bahdes et troupes s’y ranger. C’estoyent des préparatifs de la vocation des Gentils, jusques à ce que Jésus-Christ chassant les ombres de la Loy par la splendeur de son advénement, 0stast la différence qui estoit au paravant entre les Juifs et les Gentils, et qu'ayant rompu la paroy il recueillist des enfans de Dieu de tous costez, Ephés., IT, 44.

Quant à ce que cest Eunuque est venu en Jérusalem pour adorer, il ne faut point imputer cela à superstition. Il pouvoit bien prier Dieu en son pays : mais ce bon personnage n’a voulu omettre les exercices ordonnez à ceux qui vouloyent servir Dieu. Et mesme il avoit ceci proposé en soy-mesme, que non-seulement il

Cuar. VII.

vouloit secrétémeñt et particulièrement nourrir la foy en son cœur, mais aussi en faire profession devant les hommes.

Et toutesfois il ne s’est peu séparer en ceste sorte de sa nation, qu’il ne sceust bien que par ce moyen il se rendoit odieux à plusieurs. Mais il a plus estimé la profession externe de religion, qu’il sçavoit bien que Dieu requéroit de luy, que toute la grâce et faveur des hommes.

Que si une petite estincelle de la cognoissance de la Loy a esté si vigoureuse en cest Eunuque, homme estrange, quelle honte sera-ce à nous d’esteindre une si plene lumière de l'Evangile par nostre dissimulation perpétuelle, et silence desloyal ? Si on objecte que les sacrifices estoyent desjà lors abolis, et que le temps estoit desjà venu, auquel Dieu vouloit estre invoqué par tout sans aucune diftérence de lieux : la response est facile, que ceux ausquels la vérité de l'Evangile n’estoit encore manifestée, ne pouvoyent estre à bon droict repris de superstition, de ce qu’ils estoyent encore retenus és ombres de la Loy. Car quant à ce qui est dit, que la Loy a esté abolie par Jésus-Christ touchant les cérémonies, on le doit ainsi entendre, que quand Jésus- Christ se manifeste apertement, ces cérémonies anciennes qui le figuroyent, esvanouissent. Touchant ce que Dieu a permis que cest Eunuque soit venu en Jérusalem, avant que de luy envoyer quelqu'un pour l’enseigner, il est croyable que cela à esté fait, pource qu’il luy estoit utile d’estre encore façonné par les rudimens de la Loy, afin que puis après il fust plus propre et idoine pour recevoir la doctrine de l'Evangile. Et quant à ce que Dieu ne luy offrit aucun des Apostres en Jérusalem, la cause est cachée en son conseil estroit. Si ce n’est paraventure afin qu’il eust en plus grand estime ce qu’il rencontra depuis comme un thrésor trouvé soudainement et contre tout espoir : ou bien pource qu’il valoit mieux que Jésus-Christ luy fust proposé, après qu’estant destourné de la veue des pompes des cérémonies et du regard du temple, il cherchoït la voye de salut en plus grande liberté, et mieux à son aise.

28 Et retournoit estant assis en son

Car. VII.

chariot, et Usoit le Prophète Isaïe. La lecture d’Isaie monstre bien que cest Eunuque n’a point adoré Dieu selon sa propre fantasie, ne qu’il ait forgé un Dieu à sa poste, mais qu'il l’a adoré tel qu'il avoit cognu par la doctrine de la Loy.

Et de faict, voyci le vray et légitime moyen d’adorer Dieu, de n’empongner point les cérémonies nues et sans la substance, ains y adjouster la parole : autrement rien ne se fera qu’à l'aventure ou en confus. Et de faict, la forme d’adorer ordonnée en la Loy ne diffère en rien des inventions des hommes, sinon que là Dieu fait luire la lumière de sa parole. Il n’y a donc que les disciples de Dieu, c’est-à-dire ceux qui sont enseignez en Son eschole, qui l’adorent purement et comme il appartient. Mais il semble qu’il perd sa peine en lisant Isaïie, veu qu’il n’y entend rien. Car il confesse qu’il ne peut entendre le sens du Prophète, sinon qu’il soit instruit par un autre. Je respon à cela, que tout ainsi qu’il lisoit Isaie ayant désir d'apprendre : aussi en a-il espéré quelque fruit, et que mesme il l’a senti de faict. Pourquoy donc dit-il qu’il ne peut entendre le passage qu’il ha entre mains ? C’est qu’il recognoist modestement son ignorance és passages difiiciles. Il y a plusieurs choses en Isaïe, qui n’ont pas besoin de longue exposition : comme quand il parle de la bonté et puissance de Dieu, en partie afin de convier les hommes à la foy, en partie aussi afin de les exhorter à vivre sainctement. Il n’y a donc homme tant idiot et rude soit-il, qui en lisant ce livre-là, ne face quelque proufit, et toutesfois à grand’peine entendra-il du tout de dix vers l’un. Telle estoit la lecture de PEunuque, Car puis qu’il recueilloit selon sa capacité les choses qui luy servoyent à édification, son estude aussi luy apportoit certaine utilité. Cependant si beaucoup de choses luy estoyent cachées, il ne s’en faschoit point, en sorte qu’il jettast là le livre. Voylà aussi à la vérité comment il faut que nous lisions la saincte Escriture. Il nous faut recevoir d’un grand courage et promptitude les choses qui nous sont claires et ouvertes, et esquelles Dieu nous descouvre sa volonté.

SUR LES ACTES

Ce qui nous est encore obscur, il le faut passer jusques à ce que plus grande lumière nous esclaire. Que si nous ne nous lassons et faschons de lire, il adviendra finalement que l’Escriture nous sera rendue familière par continuel usage.

31 Et comment le pourroy-je entendre, etc. Cest Eunuque monstre une modestie singulière, en ce que non-seulement il souffre paisiblement que Philippe, qui estoit un homme de basse condition, l’interrogue, mais aussi confesse franchement et de son bon gré son ignorance. Et certes il ne faut point espérer que celuy qui est enflé de la fiance de son propre

entendement, se rende jamais docile. De

cela aussi advient, que si petit nombre de gens font leur proufit aujourd’huy de la lecture des sainctes Escritures. Car à grand’peine en trouvera-on de cent l’un, :

qui se submette volontiers et de bon gré pour apprendre. Car comme ainsi soit que presque tous ont honte de ne sçavoir point ce qu’ils ne sçavent point : un Chacun aime beaucoup mieux couver orgueilleusement son ignorance, que d’estre réputé disciple des autres. Et qui plus est, la plus grand’partie des hommes s’usurpe arrogamment la maistrise sur les autres. Ce nonobstant souvenons-nous que l’'Eunuque a tellement cognu son ignorance, que cependant en lisant l’Escriture il estoit un des disciples de Dieu. Or ceste est la vraye révérence qu’on doit porter à l’Escriture, quand nous recognoissons qu'en icelle il y a une sapience cachée, laquelle surmonte du tout tous nos sens, et est bien eslongnée de nos entendemens, et que toutesfois pour cela nous ne nous rendons point dificiles et desdaigneux : mais la lisans avec diligence grande, nous dépendons de la révélation du sainct Esprit, et désirons que quelque expositeur nous en soit donné.

Et pria Philippe de monter, etc. Voyci un autre tesmoignage de son humilité et modestie, qu’il cherche un maistre pour luy exposer ce qu’il n'entend pas. Il pouvoit rejetter Philippe, selon que les riches sont orgueilleux. Car Philippe luy reprochoit tacitement son ignorance, quand il luy demandoit, Entens-lu ce que tu lis?

Or les riches pensent qu'on leur fait grand

tort, quand quelqu'un parle librement à eux. Incontinent ils jettent Ces gros mots hors de leur bouche, Qu’en as-tu affaire ?

T'appartient-il de parler ainsi à moy?

Oses-tu bien approcher de moy? Mais l'Eunuque se présente humblement à Philippe pour estre enseigné. Voylà comment il faut que nos cœurs soyent disposez, si nous voulons avoir Dieu pour docteur, l'Esprit duquel ne repose sinon sur ceux qui sont débonnaires et humbles, Isaie, LXVI, 2. Que si quelqu'un se desfiant de soy-mesme se rend docile, plustost les Anges descendront du ciel pour nous enseigner, que Dieu permette que nous travaillions en vain. Toutesfois à l'exemple de cest Eunuque nous devons usér de toutes aides que Dieu nous propose pour entendre l’Escriture. Les esprits fantastiques attendent des révélations du ciel, et cependant mesprisent les Ministres de Dieu, par les mains desquels ils devoyent estre guidez. Il y en a d’autres, qui s’appuyans sur la vivacité de

32 Or le passage de l’Escriture qu'il lisoit, estoit cestuy-ei :

Cuar. VIIL

leur esprit, ne daignent ouir personne, ne lire aucuns commentaires d’autruy.

Mais tant y a que Dieu ne veut pas que nous mesprisions les aides qu’il nous offre et destine, et ne laissera point impuni le mespris d’iceux. Or il nous faut yei réduire en mémoire, que non-seulement l’'Escriture nous est donnée, mais anssi que les expositeurs et docteurs y sont adjoustez pour nous aider. Pour ceste raison le Seigneur a plustost destiné Philippe à cest Eunuque que lAnge. Car à quoy tendoit ce circuit, que Dieu appelle Philippe par la voix de l’Ange, et qu'il r’envoye point l’Ange droit à l’'Eunuque, sinon qu’il nous a voulu accoustumer et duire à prester l’aureille aux hommes P Certainement ce n’est pas une petite louange de la prédication externe, que les Anges se taisent, et la voix de Dieu retentit en la bouche des hommes pour nostre salut. Mais nous parlerons de ceci plus amplement aux chapitres IX et X.

Il a esté mené

comme une brebis à la tuerie, et comme un agneau muet devant celuy qui le : tond : ainsi n’a-il point ouvert sa bouche.

33 En son abaissement son jugement a esté haussé\. Mais qui racontera sa durée? Car sa vie est enlevée de la terre?.

34 El l'Eunuque respondit à Philippe et dit, Je te prie, de qui dit cela le

Prophète? de soy, ou de quelque autre?

35 Alors Philippe ouvrit sa bouche, el commencant par ceste RESORT luy

annonca Jésus.

1) Ou, il a esté osté d’angoisse et condamnation,

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