CHAPITRE IX
4 Or Saul enflambé encore de menaces et tuerie contre les disciples du Sei:
gneur, veint au grand Sacrificateur,
à Et luy demanda letres pour porter en Damas aux synagogues : afin que s’il rencontroit quelques-uns de ceste secte, hommes et femmes, il les amenast
liez en Jérusalem.
3 Adveint qu'en cheminant il approcha de Damas, et sowdlainement une lumière resplendit du ciel, comme un esclair à l’entour de luy.
4 Et estant cheut en terre, il ouït une voix qui luy dit, Saul, Saul, pour-
quoy me persécutes-tu?
5 Lequel dit, Qui es-tu Seigneur? Et le Seigneur dit, Je suis Jésus, lequel tu persécutes. Il Fest dur de regimber contre les aiguillons.
1 Or Saul enflambé encore de menaces el tuerie contre les disciples du Seigneur, veint au grand Sacrificateur, etc. Sainct Luc récite yci une histoire excellente et digne de mémoire de la conversion de sainct Paul : asçavoir, que lors qu’il estoit enragé comme une” beste sauvage et farouche, non-seulement le Seigneur l’a assujeti sous son obéissance, mais aussi l’a rendu tout autre qu’il n’estoit au paravant. Mais pource que sainet Luc poursuit chacun poinct par ordre en ceste œuvre admirable de Dieu, il vaudra mieux suyvre la déduction du texte : afin que tout ce qui est utile d’estre noté, soit trouvé en son lieu et ordre. Quand il dit, que Saul estoit encore enflambé de menaces, et tuerie, il signifie que depuis qu’il fut une fois abbruvé de sang innocent, il a tousjours poursuyvi une mesme cruauté, et depuis ce mal-heureux apprentissage , duquel sainct Luc à fait mention en la mort de S. Estiene, il a esté tousjours ennemi enragé de lEglise. Par ce moyen tant moins estoit-il croyable qu’il peut estre si soudainement appaisé. Or quant à ce
qu’un loup si cruel non-seulement a esté converti en brebis, mais aussi a pris le naturel d’un pasteur, la vertu de Dieu s’est manifestement monstrée en cela.
Quant et quant sainct Luc descrit que Saul estoit muni de force et puissance pour nuire, quand il dit qu’il impétra letres du souverain Sacrificateur, pour lier et amener en Jérusalem tous ceux qu'il trouveroit faisans profession de Christ. Il fait mention des femmes : afin qu’on cognoisse mieux de combien grande cupidité il estoit embrasé d’espandre le sang humain, veu qu’il n’avoit nul esgard au sexe féminin, lequel les ennemis mesmes armez Ont accoustumé d’espargner, voire au milieu de la guerre enflambée.
Il nous propose donc une beste farouche et sauvage, qui non-seulement avoit la bride laschée à tout dévorer, mais aussi à qui on avoit donné puissance et hardiesse de destruire et engloutir les povres fidèles, comme qui mettroit une espée entre les mains d’un furieux. Là où j'ay traduit Secte, sainct Luc ha le mot de Voye, qui est une similitude assez commune en l’Escriture. L'intention donc
Cuar. IX.
de Saul estoit d’esteindre le nom de Christ, en destruisant furieusement tous les fidèles.
3 Adveint qu'en cheminant, eic. En demandant letres au principal Sacrificateur, il se ruoit de son propre gré contre Jésus-Christ : maintenant il est contraint maugré soy de rendre obéissance. Voyci à la vérité une singulière miséricorde et bonté de Dieu, que Saul est ramené à la voye de salut contre sa délibération : luy qui d’une ferveur si bouillante se précipitoit en sa ruine. Quant à ce que le Seigneur permet qu’il prene des letres, et qu’il approche de la ville de Damas, nous voyons par cela comment il cognoist bien les saisons et poincts, quand il est temps de faire quelque chose. Il pouvoit venir au-devant de meilleure heure, s’il luy eust semblé bon, pour délivrer les fidèles de crainte et anxiété : mais il donne beaucoup mieux à cognoistre son bénéfice par cela, qu’il ne serre point la gueule de ce loup affamé et enragé, sinon à l’entrée mesme de la bergerie. Nous sçavons aussi que par lPadvancement, Pobstination des hommes croist merveilleusement. Parquoy, la conversion de sainct Paul a esté d'autant plus difficile, veu qu’en continuant sa rage il estoit desjà devenu plus obstiné. Et soudainement une lumière, etc. Pource qu’il n’estoit pas facile de donter un si grand crgueil, d’amollir une impétuosité si cruelle, d’appaiser une ferveur si aveugle d’un tel zèle pervers, brief d’arrester ceste beste plus que desbordée, il à falu que Jésus- Christ ait donné quelque signe de sa majesté, afin que Saul sentist qu’il avoit à faire avec Dieu mesme, et non point avec un homme mortel. Combien que ceci a esté fait pour un moyen de l’humilier, d'autant qu'il estoit indigne que Christ le duisist tout incontinent à obéissance par le joug amiable de son Esprit : et à grand’peine estoit-il capable d’une telle douceur et débonnaireté, jusques à ce que ce naturel farouche et cruel fust rompu par force. Vray est que le sens humain ne peut porter la gloire Divine de Christ telle qu’elle est : mais comme Dieu a prins souvent des figures pour se manifester, ainsi Christ a maintenant
SUR LES ACTES
manifesté à Paul sa Divinité, et le tesmoignage de sa présence qu’il a donné estoit propre pour effrayer Paul. Car combien que les fidèles tremblent au seul regard de Dieu, toutesfois il a falu que sainet Paul ait esté espovanté d’une autre façon, quand il sentoit que la puissance divine de Jésus-Christ luy estoit contraire.
Et pourtant sainct Luc dit qu’il cheut en terre. Car quelle autre chose peut advenir à un homme, sinon qu’il demeure là tout estendu, estant confus, et presque réduit à néant, quand il est accablé d’un présent sentiment de la gloire de Dieu ?
Or ç’a esté le commencement de l’abaissement et humilation de sainct Paul, afin qu’il fust rendu docile à escouter la voix de Christ, laquelle il mesprisoit par grand orgueil lors qu’il estoit sur son cheval.
4 Saul, Saul, pourquoy me persécutes-tu? etc. Sainct Luc compare la lumière qui resplendissoit tout à l’entour de S. Paul, à un esclair. Combien que je ne doute point qu’on n'ait lors veu voler en l'air des esclairs. Mais la voix que Christ a fait retentir pour abbatre du tout l’orgueil d’iceluy, pourroit estre proprement appelée foudre, d'autant que non-seulement elle Pa rendu estonné et esperdu, mais aussi l’a du tout abbatu, en sorte que ce n’estoit plus rien que de luy, au lieu qu'il se plaisoit tant auparavant, et présumoit bien avoir le pouvoir d’exterminer l'Evangile. Sainct Luc en ce passage met Je nom de Paul en Hébrieu, asçavoir Saul, Saul, d'autant qu’il récite les paroles de Jésus-Christ, qui sans aucune doute parla à luy selon la façon commune du pays.
5 Qui es-tu, Seigneur, etc. Nous voyons yci sainct Paul comme apprivoisé : toutesfois il n’est pas ehcore disciple de Jésus-Christ. L’orgueil est corrigé en luy, et sa cruauté dontée : toutesfois il p’a pas encore si bien rangé et avisé telle santé, qu’il obéisse au Seigneur Jésus.
Seulement en lieu qu'auparavant il ne faisoit que desgorger blasphèmes, il est prest d’ouir ce qui luy sera commandé.
Parquoy ceste interrogation est d'un hommé estonné, et esperdu d’espovantement. Car pourquoy ne cognoist-il par
tant de signes de divinité, que c’est Dieu qui parle à luy? Ça esté donc la voix d’un homme qui est en suspens et en doute. Ainsi Christ le presse de près pour l’amener à repentance. Quand il adjouste, Je suis Jésus, souvenons-nous que ceste voix a retenti du ciel. Et pourtant elle devoit percer le cœur de Paul, quand il considéroit que jusques à présent il avoit fait la guerre à Dieu: elle le devoit tout soudain fleschir à vraye submission et humilité, quand il considéroit qu’il ne demeureroit impuni, s’il poursuyvoit de s’eslever contre celuy, la main duquel il ne pouvoit éviter. Au surplus, ce passage Contient une doctrine fort utile, voire utile en plusieurs sortes. Car en premier lieu, nostre Seigneur Jésus monstre combien il prise son Evangile, qnand il prononce que c’est sa cause propre, de laquelle il ne veut rien avoir de séparé. Et pourtant il ne pourra-:jamais quitter la défense d’iceluy, non plus que se renier soy-mesme. Puis après, les fidèles reçoyvent de ceci une singulière consolation, que quand ils sont afiligez pour le tesmoignage de l'Evangile, ils oyent yci qu’ils ont le Fils de Dieu associé avec eux pour porter une partie de leur croix, et lequel, par manière de dire, ploye ses espaules pour les soulager de la plus grand’part de leur charge. Car il pe prononce point pour néant qu’il souffre en nostre personne : mais il veut que nous-nous tenions pour tout asseurez, qu'il est touché d’une mesme compassion, que si les ennemis de l'Evangile luy percoyent le costé, afin que le coup en veinst jusques à nous. Pour ceste raison S. Paul dit que tout ce que les fidèles endurent aujourd’huy pour l'Evangile défailloit aux passions de Jésus-Christ, Coloss., I, 24. Or ceste consolation ne tend point seulement à ce but, que nous ne nous faschions point d’endurer avec nostre chef : mais aussi que nous espérions qu’il fera la vengence des outrages qu'on nous aura faits, luy qui crie du ciel, que tout ce que nous endurons, il l’endure aussi. Finalement, nous recueillons de ceci, quel horrible jugement est appareillé aux persécuteurs de l'Evangile, lesquelsassaillent le ciel comme les géans,
Cuap. IX.
et dardent des flesches lesquelles tout incontinent cherront sur leur teste, et mesme en troublant le ciel, embrasent la foudre de lire de Dieu contre eux-mesmes. Nous sommes aussi tous admonestez en général, que nul ne face tort à son frère, sinon qu'il vueille rencontrer le Fils de Dieu pour son juge : et principalement que nul ne combate témérairement contre la vérité, et ne luy face la guerre par une rage aveuglée sous couleur de zèle. Il l'est dur de regimber, etc. C'est une sentence proverbiale, prise des bœufs, ou des chevaux, lesquels ne gaignent rien de regimber contre les aiguillons, ou esperons, sinon qu’ils redoublent leur mal.
Christ accommode ceste similitude fort bien à soy-mesme, d'autant que quand les hommes regimbent et bataillent contre luy, ils se font double mal: car il faut, vueillent-ils ou non, qu’ils soyent sujets à son commandement. Ceux qui de bon gré se submettent au Seigneur Jésus, tant s’en faut qu’ils sentent aucune picqueure de luy, qu’ils ont en luy un souverain remède, prest pour guairir toutes leurs playes. Mais les meschans et réprouvez qui s'efforcent de darder contre luy tous leurs aiguillons ou poinetes venimeuses, sentiront à la fin qu’ils sont des asnes ou bœufs, qui seront sujets à bastonnades et aiguillons. Aïnsi il est un fondement ferme aux fidèles, sur lequel ils s’appuyent: mais aux réprouvez [qui s’'aheurtent contre luy, il leur est une pierre dure, laquelle les brisera par sa dureté. Or combien qu’il soit yei parlé seulement des ennemis de l'Evangile, tontesfois ceste admonition se peut estendre plus loin : asçavoir à ce que ne pensions qu’en rongeant nostre frein toutes fois et quantes que.nous avons à faire avec Dieu, nous y gaignions rien: mais estans sémblables à chevaux traittables, nous nous laissions paisiblement gouverner sous sa main. Et si quelque fois il advient qu'il nous poigne, que ses aiguillons nous rendent plus prompts à nous ranger sous son obéissance : afin qu’il ne nous adviene ce qui est dit au Pseaume XXXII, w.9, qu’on tient de court et en bride forte les chevaux farouches afin qu'ils ne ruent.
Au reste, nous avons en céste histoire
Cuar. IX.
comme une figure universelle, ou patron général de ceste grâce, que Dieu monstre tous les jours en nous appelant tous. Il est bien vray que tous ne s’eslèvent pas d’une si grande violence et fierté contre l'Evangile : toutesfois tous sont naturellement orgueilleux et rebelles contre Dieu : nous sommes tous pervers et cruëls de nature. Ce donc que nous sommes convertis à Dieu, se fait contre nostre naturel par une puissance admirable et secrète de Dieu. Les Papistes mesmes attribueront bien à la grâce de Dieu la louange de nostre conversion : mais c’est seulement en partie: car ils imaginent que nous aidons à Dieu à besongner, Mais quand Dieu mortifie nostre chair, il nous donte ne plus ne moins que S. Paul, et nostre volonté n’est de rien plus encline à rendre obéissance, qw’estoit celle de S. Paul, jusqu’à ce que la fierté de nostre cœur soit rabatue à bon escient,
et que Dieu non-seulement nous ait ren-
dus ployables, mais aussi volontaires à le suyvre. Voyci donc quel est le commencement de nostre conversion, que Dieu sans estre appelé ne cherché de nous, nous vient chercher le premier lors
SUR LES ACTES
que nous errons, et sommes vagabons, afin qu’il change les affections obstinées de nos cœurs, et qu’il nous rende plus dociles. D’avantage, ceste histoire sert pour confermer la doctrine de sainct Paul. Si sainct Paul eust tousjours esté un des disciples de Christ, les orgueilleux et malins esprits pourroyent amoindrir le poids du tesmoignage qu’il a rendu à son Maistre. S'il se fust rendu facile et obéissant du premier Coup, nous ne verrions rien qui ne fust humain. Mais veu que cest ennemi mortel de Christ, rebelle à l'Evangile, enflé de confiance de la sagesse, bruslant de haine de la vraye foy, aveuglé d’hypocrisie, plus qu’obstiné à destruire la vérité, est soudainement changé en un homme nouveau, par une façon non accoustumée, et non-seulement de loup est converti en brebis, maisest dévenu Pasteur, c'est autant comme siChrist produisoit en avant de sa propre main un Ange envoyé du ciel. Car ce n’est plus ce Saul de Tharse, mais un homme nouveau formé par l'Esprit de Dieu, en sorte que maintenant, par manière de dire, il parle du ciel par la bouche d’iceluy.
6 Lequel tremblant et effrayé dit, Seigneur, que veux tu que je face? Et le Seigneur luy dit, Lève-toy, et entre en la ville, et là à te sera dit ce qu'il te
Jaudra faire.
7 Or les hommes qui cheminoyent avec luy s'arrestèrent estonnez, oyans bien la voix d’iceluy, mais ne voyans personne.
8 Æt Saul se leva de terre, et ouvrant ses yeux ne voyoit personne. Parquoy ils le conduirent par la main, et le menèrent en Damas.
9 Où il fut trois jours sans vecir, sans manger ne boire.
6 Lequel tremblant et effrayé dit, etc.
S'ensuit le fruit de ceste aspre répréhension, par laquelle (comme nous avons dit) il faloit que la dureté de Saul fut amollie.
Car maintenant il se présente, comme prest à exécuter les commandemens de celuy, lequel il mesprisoit n’aguères. Car quand il demande à Christ, que c’est qu'il veut qu’il face, il luy donne toute authorité et puissance de commander. Vray est que les réprouvez mesmes sont estonnez des menaces de Dieu, en sorte qu’ils sont contraints de lavoir en révérence, et de s’assubjetir à son commandement : mais
cependant ils ne laissent pas de grincer les dents, et de nourrir dedans leurs cœurs de merveilleuses rébellions. Mais tout ainsi que Dieu a humitié S. Paul, aussi a-il besongné avec efficace en son cœur. Car la bonté de nature qui fust en sainct Paul, n’a pas fait qu’il se submist à Dieu de plus prompte obéissance que Pharaon : mais c’est pource que Pharaon par sa dureté a repoussé les fléaux, par lesquels il devoit estre donté: tout ainsi
qu'une enclume repousse les coups qu’on
frappe dessus : au contraire le cœur de sainct Paul, qui estoit comme un cœur
de fer, a esté changé tout en un moment en un cœur de chair, depuis que le sainct Esprit luy eut donné cest adoucissement, lequel il n’avoit nullement de sa nature.
Et nous aussi expérimentons ceci mesme tous les jours. Il nous reprend par sa parole, il nous menace, il nous estonne, il vient quelques fois jusques à batre, et nous dispose à subjétion par divers moyens : mais toutes ces aides ne pourroyent jamais faire qu'aucun de nous parveinst à quelque bon fruict, si l'Esprit de Dieu n’amolit les cœurs au dedans. Æ1 Le Seigneur luy dit. Après que Saul a ployé son col dur sous le joug du Seigneur Jésus, il est maintenant conduit et gouverné par la main d’iceluy. Car le Seigneur ne nous met point tellement au chemin, qu’il nous délaisse là tout soudain à lentrée, ou au milieu de nostre cours : mais il nous mène de degré en degré jusques au bout. Sainct Luc nous descrit yci cest ordre continuel de la conduite et gouvernement de Dieu. Car celuy qu’il a rendu docile, puis après ille reçoit pour enseigner. À cela n’est point contraire ce qu’il use du ministère d’un homme en cest endroit: d'autant que lauthorité et vertu demeure néantmoins tousjours par devers luy, quoy qu’il face son œuvre par un homme. Toutesfois ceci pourroit sembler estrange, que le Fils de Dieu qui est la sapience éternelle du Père, renvoye ailleurs cest homme estant jà faict disciple, attentif pour ouyr, et qui, par forme de parler, baaïlle après la doctrine pour la recevoir, et le tient comme en suspens.
Mais je respon à cela, que ceci n’a point esté fait sans bonne cause. Car le Seigneur à voulu par ce moyen esprouver la modestie de S. Paul, quand il le donne à un de ses disciples pour estre enseigné :
comme s’il ne daignoit point encore parler à luy familièrement, ains le renvoyoit à ses serviteurs, lesquels il avoit en si grand mespris, et les dédaignoit si fièrerement, et persécutoit par si grande cruauté. Et nous semblablement sommes admonestez d’estre humbles à son exemple. Car si Jésus-Christ à assubjeti et rangé sainct Paul sous la maistrise d’un disciple vulgaire : y aura-il maintenent quelqu'un entre nous, qui se fasche de
CHIPS
prester les aureilles à quelque docteur que cesoit, moyennant qu'il soit ordonné de nostre Seigneur Jésus, c’est-àdire, qu’il se monstre par vray effet ministre d’iceluy? Parquoy quant à ce que sainct Paul est renvoyé à Ananias, sçachons que cela a esté fait pour magnifier et authoriser le ministère de l'Eglise. Et de faict, ce n’est point yci un petit honneur de Dieu faict au genre humain, quand il choisit de nos frères du milieu de nous, qui soyent envers nous expositeurs de sa volonté, quand il fait résonner ses saincts oracles en la bouche dun homme, laquelle est naturellement profane et adonnée à mensonges et vanité.
Or cependant voyci le monde qui monstre yCi une ingratitude vileine et horrible, que nul ne peut porter d'ouyr Dieu parler par la bouche d’un homme. Tous voudroyent bien que des Anges volassent à eux : Ou bien que le ciel se fendist par fois, et que de là ils veissent sortir la gloire visible de Dieu. Veu que ceste sotte curiosité procède de grand orgueil et d’un meschant mespris de la Parole, elle ouvre aussi la porte à beaucoup de resveries, et rompt le lien de consentement mutuel entre les fidèles. Le Seigneur donc non-seulement testifie qu’il luy plaist que les hommes nous enseignent, mais aussi nous recommande et establit cest ordre qu’il a mis. À cela aussi se rapportent ces tesmoignages, Qui vous escoute, il m'escoute, Luc, X, 16 : afin que Christ acquière une révérence à sa parole telle qu’il appartient. Æ4 là il te sera dit. Par ces paroles Jésus-Christ ordonne Ananias en sa place, quant à l'office d’enseigner : nOn pas qu'il luy résigne son authorité : mais pource qu’il doit administrer l'Evangile fidèlement et purement.
Et pourtant il nous faut tousjours garder ceste modération, que Dieu soit seul ouy en son Fils bien-aimé Jésus-Christ, et Jésus-Christ aussi tout seul, parlant toutesfois par ses ministres. Et se faut donner garde de deux vices, asçavoir que d’un costé les ministres ne se glorifient point sous couleur de l'excellence de leur charge : d'autre part aussi que la basse condition de leurs personnes ne dérogue rien de l'honneur deu à la sapience céleste.
Cnar. IX.
7 Or les hommes qui cheminoyent avec luy. H fait maintenant mention en passant de ceux qui accompagnoyent Paul, récitant qu’ils ont esté tesmoins de Ia vision. Toutesfois il semble qu'il y ait quelque différence entre ce récit et les paroles de Paul, que nous orrons ci-après au chapitre XXIT, v. 9. Car il dira là que ses compagnons furent espovantez du regard de lalumière, mais n’ouyrent point la voix. Il y en à aucuns qui pensent qw’il y a faute, et que la négation y a esté transposée par l'ignorance de celuy qui avoit escrit l’exemplaire., Quant à moy, la solution ne me semble point estre diflicile. Car il se peut bien faire qu’ils ayent ouy le son de la voix, et toutesfois ne discernoyent point ou celuy qui parloit, ou les paroles qui estoyent dites. Ils n’oyoyent point, dit-il, la voix de celuy qui parloit à moy. Certes il ne signifie autre chose, sinon que luy seul cognut la parole du Fils de Dieu qui parloit à luy.
Il ne s’ensuit pas pourtant que les aureilles des autres n’ayent peu estre touchées d’une voix ambiguë, ou dun son obscur et non entendu. Quand sainct Luc dit que Ja voix a esté ouye, et que nul n’a esté veu, il signifie que ce n’a point esté un homme qui ait proféré ceste voix, mais que c’est Dieu qui l’a proférée d’enhaut.
Ainsi donc pour la certitude du miracle, les compagnons de Paul voyent un resplendissement comme d’un esclair : ils
SUR LES ACTES
voyent Paul abatu : ils oYent la voix résonnante du ciel : et cependant il ny a que Paul qui soit enseigné que c’est qu’il doit faire.
8 Æt Saul se leva de terre. Sainct Luc adjouste maintenant que Paul fut tellement estonné de crainte et frayeur qu'il ne se pouvoit relever : et non-seulement cela, mais il fut quelque temps qu’il ne voyoit point. Quand il dit qu'ouvrant les yeux, il ne voyoit personne, il semble que cela ne s'accorde pas avec les autres paroles que nous verrons tantost après :
que ses yeux furent couverts, comme s’il y eust eu des escailles dessus. Mais le sens de ce passage est, que ç'a esté yci un vray aveuglement, et qu’il avoit perdu la veue durant ces trois jours : tellement qu’ouvrant ses yeux i ne voyoit rien.
Quant à ce qu'il dit qu’il fut trois jours sans boire ne manger, cela est une partie du miracle. Car combien que les peuples Orientaux endurent mieux la faim que nous, toutesfois nous ne lisons pas qu’ils se soyent abstenus de boire et de manger par l’espace de trois jours : sinon que d’aventure il y en ait eu aucuns à qui les vivres avent failli, ou qui ayent esté pressez de quelque nécessité, Parquoy nous pouvons recueillir hardiment de ceci, que Paul a esté estonné d’une merveilleusé façon : veu qu’il fut trois jours entiers sans boire ne manger, semblable à un homme mort.
10 Or y avoit-il un disciple en Damas nommé Ananias, auquel le Seigneur dit en vision, Ananias. Et il dit, Me voyci, Seigneur. M1 Æt le Seigneur luy dit, Lève-toy, et l'en va en la rue, qui est nommée Droite : et cherche en la maison de Judas, un nommé Saul de Tharse. Car
voylà il prie.
12 Or avoit-il veu en vision un homme nommé Ananias entrant et mettant la main sur luy, afin qu'il recouvrast la veuë.
10 Or y avoit-il un disciple en Damas nommé Ananias, auquel le Seigneur, etc. Nous avons dit ci-dessus que cestuy Ananias à esté plustost éleu, qu'aucun des Aposires, afin que Paul ayant osté tout ce vent d’orgueil duquel il estoit enflé, apprist à ouyr les plus petis, et que d’une trop grande hautesse, il
vision fut nécessaire à Ananias, afin qu’il ne refusast par crainte ceste charge qui luy fut enjointe d'enseigner Paul. Car combien qu’il sçache que €’est le Seigneur qui l'appelle : nonobstant il recule encore, ou pour le moins il s'excuse. Parquoy il faloit qu’il eust un certain tesmoignage de sa vocation, que bonne issue fust pro
descendist au plus bas degré. Or ceste‘ mise à son labeur, afin qu’il entreprinst
d’un bon courage et prompte volonté ce que le Seigneur luy enjoignoit. Au reste, tout ainsi que Christ conferme Ananias, et luy donne bon courage, luy apparoissant en vision : aussi prépare-il Paul à tout faire, à ce qu’il recoyve Ananias avec aussi grande révérence qu’un Ange envoyé du ciel. Il est bien vray que le Seigheur pouvoit envoyer Paul droit à Ananias : mais ceci a esté plus propre pour le confermer : d'autant qu’il a beaucoup Mieux cognu que le Seigneur avoit soin de luy. Et quant ét quant le Seigneur nous propose sa grâce : que tout ainsi qu'auparavant il estoit Venu au-devant de Paul : aussi luy tend-il maintenant derechef la main le premier par son ministre.
Cependant aussi nous sommes adionestez de nostre costé, de chercher les brebis perdues et esgaréés, et que nous Soyons plus prompts et songneux à ce faire que nous ne sommes pas. En vision.
Ceste vision signifie une figuré mise devant [es yeux pour rendre certain tesmoignage de la présence de Dieu. Car c’estci l’usage des visions, que la majesté de la Parole bien approuvée cbtiene ceci envers les hommes, qu’ils y adjoustent foy.
Et mesme Dieu a souvent usé de ceste manière de confirmation envers les Prophètes : ainsi qu’il dit, Qu'il parle à ses serviteurs par vision, ou par songe. Il est bien vray qu'il a permis à Satan de décevoir les incrédules à leur veu mesme par fausses illusions : mais comme les tromperies de Satan n’ont point d’efficace sinon au milieu des ténèbres : aussi Dieu illumine les esprits des siens, afin qu’ils se tienent pour asseurez qu'ils ne sont point trompez. Et pourtant Ananias respond, Me voyci, Seigneur, asçavoir recognoissant Dieu qui parloit à Iuy.
11 Car voylà il prie. S. Luc monstre que Paul fut attentif à prier durant ces
Cuar. IX.
trois jours. Et possible est que ceci a esté une des causes pourquoy il s’est abstenu de manger et boire. Toutesfois, comme nous avons desjà dit, il est certain qu’il a enduré si longuement la faim, d’autant qu’il estoit comme perclus ét privé de sentiment, comme ont accoustumé ceux qui sont ravis én ecstase. Il est tout notoire que Christ ne parle point yci d’une prière d’une heure où d’un moment : mais plustost il signifie que Paul estoit continuel en cest exercice, jusques à ce qu’il luy fust ottroyé d’avoir l'esprit en repos, et qu'il fust éntièrement appaisé. Car outre les autres causes qui le pouvoyent estonner, cesté voix aussi pouvoit retentir à ses aufeilles, Saul, Saul, pourquoy me persécutes-tu ? Et ne faut nullement douter que ce qw’il attendoit en anxiété la pleine révélation du Seigneur, ne l’ait merveilleusement tourmenté. C’est la raison pourquoy le Seigneur a différé ceste révélation trois jours, afin qu’il embrasast d'avantage l’ardeur de prier en Paul.
12 Or avoit-il veu en vision un hom me nommé Ananias, entrant et mettant, etc. On est en doute si sainct Luc récite encore les paroles de Christ, où s’il adjoute ceci du sien. Ceux qui prenent ceci en la personne de sainct Lüt, sont meus d’une apparence d’absurdité :
d'autant qu'il n’est point vray-semblable que Christ ait usé de ces paroles. Toutesfois on pourroit facilement soudre ceci : asçavoir que Christ conferme Ananias par ce moyen. Comme s'il luy disoit, Il he faut point que tu doutes qu'il ne te recueille volontiers, veu qu’il cognoist desjà ta forme par la vision. Je luy ay aussi déclaré ton nom, ét manifesté tout ce que tu dois faire avec luy. Néantmoins je laisse la liberté aux lecteurs d’élire lequel leur semblera le meilleur.
A3 Et Ananias respondit, Seigneur, j'ay ouy parler à plusieurs de cest homme, combien de maux il a fait à les saincts en Jérusalem. 14 Mesme aussi il ha yci authorité de par les principaux Sacrificateurs, de
lier tous ceux qui invoquent lon nom.
15 Et le Seigneur luy dit, Va, car il m'est un instrument d'élite pour porter mon nom devant les Gentils et les Rois, et les enfans d'Israël. 16 Æt je luy monstreray combien il luy faut souffrir pour mon nom,
tas: pince Sais FENG
Ci. IX.
43 Et Ananias respondil, Seigneur, Jay ouy parler à plusieurs de, etc. En ce qu'Ananias propose au Seigneur le danger où il peut tomber, il monstre linfirmité de sa foy. Ainsi voyons-nous que les fidèles serviteurs de Christ peuvent bien tomber jusques-là, qu’ils craignent la mort, et que cela les retarde de faire leur office : ét qui pis est, les fait quelque fois chanceler. Ananias voudroit bien adresser son chemin ailleurs : mais il ba cela de bien, qu’il ne lasche tellement la bride à ceste crainte vicieuse, qu’il se destourne cependant de rendre obéissance à Christ. Par ce moyen il monstre yci un signe d’une révérence et crainte de Dieu excellente : que combien qu’il ait en horreur la mort, et qu’il face le paresseux du commencement, non- Obstant s’oubliant soy-mesme tout soudain, il va promptement où Christ lappeloit. Et toutesfois il ne refuse pas ouvertement par ces paroles de faire ce qui luy est commandé, mais il use d’une excuse oblique avec honte : comme sil disoit, Qu'est-ce ci à dire, Seigneur, que tu, m'envoyes à un meurtrier ét bourreau? Nous pouvons yci veoir un désir de rendre obéissance meslé avec crainte.
14 Mesme aussi il ha yci authorité, etc. Nous recueillons de ces paroles, que la renommée de la persécution que Saul préparoit, estoit espandue bien loin. Et pourtant sa conversion devoit estre plus renommée et magnifique. Cependant le Seigneur a permis que ses fidèles ayent esté misérablement tourmentez, afin que le bénéfice d’une si soudaine délivrance fust mieux cognu puis après. Or ceste façon de parler doit estre bien notée, quand il dit que les fidèles invoquent le nom de Christ. Car soit que nous entendions qu’ils ont fait profession d’estre de Christ, ils se sont donc glorifiez en luy :
ou bien qu'ils eussent accoustumé de recourir à son aide, l’invocation ne peut estre sans confiance. Ainsi en toutes les deux sortes, non-seulement est manifestement prouvée la Divinité de Christ, mais aussi si nous recevons la dernière exposition, qui sembie estre la plus nayfve, nous sommes admonestez à l’exem-
LS
SUR LES ACTES
ple des fidèles, d'invoquer le nom de Christ, après qu’il nous est annoncé.
15 Et le Seigneur luy dit, Va, etc.
Ce commandement répété pour la seconde fois, et avec ce la promesse adjoustée de l'issue qui en adviendroit, à osté à Ananias toute la doute qw’il pouvoit avoir.
Parquoy nostre stupidité et paresse sera du tout inexcusable, si nous ne la corrigeons après que nous aurons esté souventesfois aiguillonnez. Comme nous en voyons aujourd’huy plusieurs, lesquels combien que le Seigneur crie contr’eux assiduellement, néantmoins non-seulement demeurent paresseux et oïsifs tout le temps de leur vie, mais aussi entretienent leur oisiveté et nonchalance par toutes les flatteries de quoy ils se peuvent adviser. Pour ceste cause tant plus diligemment nous faut-il observer l'exemple d’Ananias, qui au second commandement surmonte et rompt ious destourbiers pour faire ce qui luy est commandé. Si quelqu’ün objecte que le Seigneur ne parle point aujourd’'huy en vision : je respon à cela, que veu que l’authorité de l'Escriture nous est assez amplement confermée, il nous faut ouyr Dieu parler de là.
Or vaisseau d'élection, ou (comme Erasme a traduit ce mot) Organe éleu, est pris pour un ministre excellent. Ce mot Organe, démonstre que les hommes ne peuvent rien, sinon éntant que Dieu se sert de ieur labeur selon son bon plaisir:
Car si nous sommes organes où instru:
mens, il faut bien dire qu’il n’y a que luÿ seul qui soit autheur, et que luy seul ha en ses mains la vertu et puissance de faire. Or ce que Christ dit yci de Paul, appartient indifféremment à tous. Parquoy, combien qu’un chacun travaille diligemment, et se porte vaillamment en son office, toutesfois il ne faut point qu'il s’attribue aucune partie de la louange. Ceux qui philosophent sur ce mot de Vaisseau, monstrent qu'ils n'entendent la langue Hébraïque. En lieu de vaisseau éleu, sainct Luc à mis vaisseau, où Organe d'élection: mais cela est selon le commun usage de la langue Hébraïque.
Au surplus, sainct Luc a voulu yci exprimer une grande excellence : comme sil eust dit que ce ministre du Fils de Dieu
ne seroit point un ministre vulgaire, mais des plus grans et excellens, et doué de grandes grâces par-dessus les autres.
Cependant il nous faut noter que s’il y a quelque vertu, s’il y à quelque excellence és hommes, tout cela dépend de la faveur gratuite de Dieu. Comme sainet Paul luymesme enseigne en un autre passage, disant, Qui est-ce qui te discerne, à ce que tu sois plus excellent que les autres?
4 Cor., IV, 7. En somme, Christ prononce que Paul est choisi à faire grandes choses et excellentes. Pour porter mon nom devant les Gentils. Celuy qui auparavant S’efforçoit d’opprimer le nom de Christ, ha maintenant commission de le porter. Si le mot Grec est yci pris pour Vaisseau, la métaphore continuera tousjours. Car le ministère de l'Evangile fait office d'un vaisseau à publier, ou porter le nom de Christ. Mais pource que selon les Hébrieux il signifie plustost toutes sortes d’instrumens en général, je pren simplement porter le nom, pour l’eslever en son honneur. Car, par manière de dire, Christ est colloqué en son siége royal, quand par la prédication de l’Evangile le monde est réduit sous sa puissance. Mais pource que Paul ne pouvoit
faire cela, en sorte que Satan se teinst}
Cap. IX.
coy cependant, et que le monde y condescendist volontiers : à ceste cause sainct Luc adjouste qu’il sera aussi duict à porter la croix. Car le sens des paroles est, Je laccoustumeray à endurer des fascheries, à souffrir des opprobres, et à soustenir toutes sortes de combats : afin que rien ne l’empesche ou retarde de faire son office. Or quand Christ se fait docteur de sainct Paul en cest endroit, il nous admoneste que d'autant qu’un chacun aura proufité en son eschole, autant sera-il idoine à porter la croix. Car nous résistons et bataillons à l’encontre d’icelle, et la fuyons comme une chose grandement contraire, jusques à ce qu’il ait disposé nos cœurs à bénignité et douceur. Au reste, Ce passage monstre que nul n’est idoine à prescher l'Evangile, quand le monde s’y oppose, si de tout son cœuril n’est disposé à souffrir et endurer. Afin donc que nous monstrions que nous sommes serviteurs fidèles de Christ, nonseulement il faut que Iuy demandions l'esprit de science et prudence, mais aussi de constance et de force : afin qu'en ahannant et travaillant nous ne perdions jamais courage, veu que telle est la condition de tous les vrais fidèles.
17 Ananias donc s’en alla, et entra en la maison: et en mettant les mains sur luy, dit, Saul frère, le Seigneur, asçavoir Jésus qui l’est apparu au chemin par lequel tu venois, m'a envoyé afin que lu recouvres la veuë, et sois rempli
du sainct Esprit.
18 Et soudainement cheurent de ses yeux comme des escailles : et tout incon-
tinent recouvra la veuë. Puis il se leva,
A9 Et ayant mangé, il reprint force.
17 Ananias donc s’en alla, et entra en La maison, et en mettant, etc. Nous avons dit ailleurs que ceci estoit coustumier aux Juifs, et quasi ordinaire, que toutes fois et quantes que quelqu'un estoit par eux recommandé à Dieu, ils mettoyent les mains sur luy. Les Aposires ont transféré à leur usage ceste coustume prise des sacrifices, ou quand ils Conféroyent les grâces visibles du S. Esprit, ou bien quand ils ordonnoyent quelqu'un pour estre ministre de l'Eglise. Or maintenant Ananias impose les mains à sainct
et fust baptizé :
Paul, en partie afin qu’il le consacre à Dieu, en partie afin qu’il luy impètre les gräces et dons du sainet Esprit. Or combien qu’il ne face yei nulle mention de la doctrine, si est-ce qu'on cognoistra ouvertement par la narration de sainct Paul, qu'Ananias a eu aussi commission d’enseigner: et mesmes nous recueillons que puis que le Baptesme luy à esté administré, lequel doit estre le dernier en ordre, qu’il a esté premièrement instruit en la foy. Si on veut veoir quelle est l’effica ce de la cérémonie à donner l'Esprit, il
Car. IX.
faut veoir ce que nous avons dit au chap.
précédent. Au surplus, veu que Paul a receu le sainct Esprit par la main d’Ananias, les Papistes se monstrent plusque ridicules, qui attribuent seulement aux Evesques l’imposition des mains.
18 Et soudainement cheurent de ses yeux comme des escailles, etc. Comme ilaesté dit ci-dessus, Paveuglement de Paul n’estoit point seulement advenu de crainte ou estonnement, mais aussi il a esté par ce moyen admonesté de son premier aveuglement, afin qu’il despouillast entièrement ceste folle confiance, de laquelle il estoit enflé. Il se glorifie d’avoir esté enseigné aux pieds de Gamaliel, Act., XXII, 3. Et ne faut nullement douter qu’il ne se pleust grandement en sa subtilité, laquelle toutesfois estoit un pur aveuglement. Ainsi il perd la veue l’espace de trois jours, afin de commencer à veoir de l'Esprit. Car il faut que ceux qui pensent estre bien sages, devienent fols, alin qu’ils soyent formez à la vraye sa-
SUR LES ACTES
esse. Car veu qué Christ est le soleil de justice, hors luy nous ne voyons point, quelques yeux clairs que nous ayons.
C’est luy-mesme aussi qui ouvre les yeux de l’entendement. L'un et l’autre a esté monstré à Paul, et nous est monstré en sa personne. Car il ba les yeux fermez d’escailles, afin que condamnant tout ce qu'il avoit de subtilité d'esprit ou intelligence, Comme une pure ignorance et bestise, il apprene qu’il ha besoin d’une nouvelle lumière, de laquelle il a eu faute jusques à présent. Et est admonesté qu’il ne faut demander la vraye lumière à autre qu'à Christ, et qu’elle n’est baillée que par le moyen d’iceluy. Touchant ce qw’es- {ant comme transi pour avoir jeusné par trois jours, il ne se haste point pourtant de manger avant que d’avoir receu le Baptesme : par cela est déclarée l’affection ardente qu’il ha de proufiter, puis qu’il n’a point réfectionné son corps, jusqu’à ce que l'âme a esté renforcie.
Ainsi Saul fut par aucuns jours avec les disciples qui estoyent en Damas.
20 Et prescha incontinent és synagogues, que Christ estoit le Fils de Dieu.
21 Dont tous ceux qui l'oyoyent, estoyent estonnez, et disoyent, N'est-ce pas cestuy-ci qui à destruit en Jérusalem ceux qui invoquoyent ce nom? qui est venu yci afin qu'il les emmenast liez aux principaux Sacrificateurs ?
22 Mais Saul s’efforcoit de plus en
plus, et confondoit les Juifs qui habi-
Loyent en Damas, confermant que cestuy-ci estoit le Christ. 23 Long temps aprés les Juifs teindrent conseil ensemble pour le mettre à
mort.
24 Mais leurs embusches veindrent à la cognoissance de Saul. Or ils gar-
doyent les portes jour et nuict afin de
le tuer.
25 Mais les disciples le prenant de nuict, le descendirent par la muraille,
en l'avallant en une corbeille.
20 Æt prescha incontinent és synagoques que Christ estoit, etc. Sainct Luc poursuyt maintenant combien grand fruit la conversion de sainct Paul a apporté :
asçavoir que tout incontinent après il s’est monstré : et que non-seulement il s'est déclaré estre disciple de Jésus- Christ : mais aussi en maintenant Constamment l'Evangile, s’est exposé à la haine et rage des ennemis. Celuy donc qui n’aguères se ruoit d’un furieux effort contre Christ, non-seulement se submet paisiblement sous l’obéissance d’iceluy,
mais aussi Comme port’enseigne combat jusques au danger extrême pour maintenir sa gloire. Il est certain qu’il n'a pas esté si tost façonné par l’œuvre d’Ananias : mais après avoir apprins les rudimens de la bouche d’un homme par révélation de Dieu, il est bien tost monté plus haut, Il touche en brief la somme de la prédication, quand il dit que Christ estoit le Fils de Dieu. A ce mesme sens | il adjouste tantost après, qu'il est le Christ. Or il nous faut entendre que comme ainsi soit que sainct Paul traittast
du vray oflice du Messias selon la Loy et les Prophètes, aussi enseignoit-il que tout ce qui estoit promis du Messias, et ce qu'on devoit espérer de luy, est manifesté en Christ. Car les paroles signifient ceci, quand il dit qu'il preschoil que Christ est le Fils de Dieu. Ce principe estoit hors de tout différent entre les Juifs, que Dieu envoyeroit le Rédempteur, qui devoit remettre toutes choses en bon et heureux estat: Sainct Paul enseigne que ce Rédempteur c’est Jésus de Nazareth, Ce qu’il ne peut faire, qu’il ne leur oste ces erreurs grossiers et lourds, lesquels ils avoyent vonceus en leurs esprits du royaume terrien du Messias. Il est donc certain que S. Paul a traitté en quelle qualité le Christ avoit esté promis en la Lay, et à quelle fin. Mais pource que toutes choses tendoyent à ce but, qu’il prouvast que celuy duquel la Loy et les Prophètes avoyent rendu tesmoignage, estoit le fils de Marie : à ceste cause S, Luc s’est contenté de ce seul mot.
21 Doni tous ceux qui l’oyoyent, estoyent estonnez, et disoyent, etc. Ceci est adiousté, afin que nous sçachions que la vertu de Dieu a esté cognue. Car comme ainsi soit que ce bruit courust par tout, que Paul brusloit de zèle contre PEvangile :
cause d’un changement si soudain, que la main de Dieu. C’est done yei aussi un fruit du miracle, que tous sont estonnez qu’il estoit fait nouvel homme, afin que sa doctrine touchast plus vivement les cœurs. Or quant à ce qu'ils disent qu’il gastoil tout, et exerçoit grande cruauté en Jérusalem, et que n’aguères il estoit venu à Damas pour continuer sOn propos:
ces circonstances servent à augmenter le miracle, Il nous faut aussi noter ceste façon de parler, Ceux qui invoquoyent ce nom : par laquelle est testifié que les fidèles avoyent fait telle confession de Christ, qu’ils mettoyent toute la fiance de leur salut en luy : selon ce qui est dit, Les uns se fient en leurs chariots, les autres en leurs chevaux : mais nous, nous invoquerons et réclamerons le nom du Seigneur, Pseaume, XX, 7. En somme,
aussi ils ne voyoyent autre
Cuar. IX.
l’invocation de Dieu, convient à la personne de Christ.
29% Mais Saul s'efforcoit de plus ‘en plus, et confondoit les Juifs qui habitoyent, etc. Sainct Luc non-seulement loue yci le zèle constant de säinet Paul à faire confession de la foy de Christ, mais aussi monstre qu’il à combatu par fortes et vives raisons, par lesquelles il confondoit les Juifs, et les rendoit convaincus. Il s’efforcoit de plus en plus, dit-il : c’est-à-dire, il les surmontoit par disputes, et sa confession avoit urie force et grande véhémence conjointe : car estant garni des tesmoighages de la saincte Escriture, et autrés munitions du sainet Esprit, il accabloit, par manière de dire, ses ennemis. Car ce mot de Confondre, duquel use sainct Luc, signifie que Comme Paul les pressoit outre mesure, ils se sentirent si vivement touchez, qu’ils ne sçavoyent qu'ils devoyent dire. Le moyen de les confondre est exprimé, que Paul affermoit que Jésus est le Christ.
Car le sens est, que combien que les Juifs vouloyent tant et plus résister, ils furent toutesfois vaineus et confus. Ainsi Paul a monstré par expérience, que ce qu’il prononce en ses escrits est très véritable, asçavoir, que l’Escriture est utile pour convaincre, 2 Tim., I; 46. [la monstré aussi par éfteët ce qu’il réquiert ailleurs d’un Evesque et d’un Docteur, Tite, I, 7. Car il a esté armé de la parole de Dieu pour maintenir la vérité. Et mesme sainct Luc comprend deux choses, asçavoir que Paul a tellement obtenu victoire en disputant, qu’il a rendu confus les Juifs : et que toutesiois leur obstination n’a point esté tellement amollie ne dontée qu’ils condescendissent. à la vérité. Car leurs consciences ne laissent pas pour cela de bruire au dedans : et combien qu’ils fussent convaincus et déboutez de leur opinion fausse, toutesfois ils ne se submettent nullement à Christ:
Et d’où vient ceste victoire à sairict Paul, siuon que PEscriture luy a servi de glaive ? Parquoy, toutes fois et quantes que quelques hérétiques se lèvent pour combatfe la droite foy, toutes fois et quantes que les meschans s’efforcent de renverser
(out ce que lEscriture commande de | toute la vraye religiou, et que les malins
Cuar. IX.
résistent obstinéement, souyenons-nous que c’est de l’Escriture qu’il nous faut emprunter glaive et armes. Or pource que les Papistes ne trouvent nulle défense en l’Escriture, ains plustost voyent qu’elle leur est toute contraire, ils ont leur recours à ceste misérable franchise, qu’il ne faut disputer contre les hérétiques :
et qu'on ne peut rien résoudre de l’Escriture qui soit certain. Mais auoy? Si Satan luy-mesme est renversé par le glaive de la Parole, pourquoy est-ce qu’elle ne servira à destruire les hérétiques? Non pas qu’ils vienent à y consentir, et qu'ils facent fin de murmurer : Mais pource qu’estans convaincus en eux-mesmes, ils demeureront courts.
Que si nous voulons éviter une telle confusion, n’esmouvons point nous-mesmes de troubles contre Dieu, ains recevons d’un cœur paisible et bénin la paix que l'Escriture nous offre.
23 Longiemps après les Juifs teindrent conseil ensemble pour le mettre à mort. Il récite que plusieurs jours passèrent, afin que nous sçachions que quelque espace de temps fut donné à sainct Paul, durant lequel il peust proufiter envers les gens.Car combien que les Juifs luy résistèrent desjà dés le premier jour, néantmoins le Seigneur n’a point permis que le cours bien et heureusement commencé fust si tost rompu. Ainsi par un conseil admirable il empesche les conseils des ennemis, il retarde leurs efforts, et réprime leur rage et malice, jusques à ce qu'il avance l'Evangile : et quant et quant nous voyons que c’est que fait la haine de vérité. Car quand les infidèles voyent qu’ils ne sont assez forts pour résister, leur refuge est de monstrer une rage et désir furieux de tuer.
Ils mespriseroyent volontiers la parole de Dieu s’ils pouvoyent : mais pour autant qu'ils sont contraints vueillent-ils ou non de sentir la vertu d’icelle, ils sont transportez comme bestes enragées d’une impétuosité aveugle, et d’une violence bouillante. Ainsi verrons-nous presque tousjours bouillir une ardeur d’un zèle inconsidéré, et escumer jusques à une telle cruauté, sinon que les hommes se laissent gouverner par la parole de Dieu.
SUR LES ACTES
Voyci vrayement un horrible aveuglement. Car pourquoy est-ce qu’ils sont ainsi enragez, Sinon que la playe de laquelle leurs consciences sont navrées, les tourmente ? Mais voylà comment Dieu se venge de l’hypocrisie de ceux qui ont en haine la pure et vraye religion, non pour autre raison, sinon qu’estans amis des ténèbres, ils fuyent la lumière. D’avantage, nous voyons combien ces beaux zélateurs se flattent doucement, et se permettent toutes choses, quand ils ont esté une fois poussez par Satan à pérsécuter la vérité. Car combien qu’ils sçachent que le conseil de meurtrir et tuer un homme soit plus que meschant, néantmoins sous couverture de zèle ils ne font nulle difficulté de l’entreprendre. Comme les Papistes aujourd’huÿ estiment qu’il n’y a rien qui ne leur soit permis, moyennant qu’ils esteignent la doctrine de V’'Evangile. Non-seulement ils monstrent leur cruauté manifeste par feux et glaives, mais aussi ils taschent de nous destruire par embusches, horribles trahisons, et moyens plus qu'exécrables. Or afin que ceci ne nous adviene, en premier lieu il nous faut bien donner garde que ne nous enbrouillions point à maintenir mauvaises causes : d'avantage, que nous démenions bien les causes, lesquelles seront bonnes. Or il est probable qu’ils dressèrent des embusches occultes à sainct Paul : et puis après quand ils veirent qu’ils ne gaignoyent rien par Ce MOYyen, ils veindrent au prévost ou gouverneur de la ville : et qu’alors on meit des gardes aux portes, pour le surprendre en quelque sorte que ce fust. Car sainct Paul récite qu'Aretas, lequel estoit pour lors gouverneur pour le Roy, donna ce mandement : ce que sainct Luc attribue yci aux Juifs.
25 Mais les disciples le prenans de nuict, le descendirent, etc. On fait yei une question, asçavoir s’il estoit licite aux disciples de sauver sainct Paul par ce moyen. Et si aussi il estoit loisible à sainct Paul d'éviter le danger en ceste sorte. Car les loix prononcent que les murailles et portes des villes sont choses sacrées, et lesquelles il n’est loisible de violer. Parquoy il devoit plustost exdu-
rer la mort, que dé permettre que pour l'amour de luy l’ordre public fust troublé. Je respon à cela, qu’il faut considérer la fin pourquoy les loix défendent expresséement de violer les murs des villes : asçavoir, afin que les villes ne soyent exposées à pilleries et brigandages, et que les habitans et citoyens d’icelles soyent asseurez contre toutes trahisons.
Or quand il est question de délivrer un homme innocent, ceste raison cesse. Et pourtant il n’a point esté moins licite aux fidèles de dévaller sainet Paul par une corbeille, qu’il sera licite à un homme privé de passer par-dessus les murailles de la ville pour repousser une course soudaine des ennemis. Cicéro traitte ce dernier membre, et monstre très bien que jà soit que la loy défende aux estran-
Cuar. IX,
gers de s'approcher des murailles, toutesfois celuy qui montera sur les murailles pour garder et sauver la ville, n’offensera point : pource que les loix doyvent toujours estre par interprétation convenable adoucies et réduites à équité.
Parquoy, sainct Paul est irrépréhensible en ce qu'il eschappa secrètement, veu qu’il pouvoit faire cela, sans esmouvoir le peuple à tumulte. Cependant nous voyons comment le Seigneur à accoustumé d’humilier ses fidèles : veu que sainct Paul est contraint de desrobber sa vie aux gardes de la ville, s’il veut eschapper sain et sauf. Et pourtant il récite cest exemple entre ses infirmitez, 2 Cor., XI, 32. Voylà comme de bonne heure il a fait son apprentissage à porter la croix pour l’advenir.
26 Et quand Saul fut venu en Jérusalem, il taschoit de se joindre aux disciples : mais tous le craignoyent, ne croyans point qu’il fust disciple.
27 Mais Barnabas le prit, et le mena aux Apostres, et leur raconta comme par le chemin il avoit veu le Seigneur, et qu’il avoit parlé à luy, et comment il avoit parlé franchement en Damas au nom de Jésus.
28 IL estoit donc allant et venant avec eux en Jérusalem, et parloit franche-
ment au nom du Seigneur Jésus,
29 Æt parloit et disputoit contre les Grecs : mais ils taschoyent de le mettre
à mort.
30 Ce que les frères cognoissans, ils le menèrent en Césarée, et l’envoyèrent
en Tharse.
31 Ainsi donc les Eglises par toute
Judée, et Galilée et Samarie avoyent
paix, et estoyent édifiées, cheminans en la crainte du Seigneur, et estoyent remplies! de la consolation du sainct Esprit.
1) Ou, multipliées par, ete.
26 Et quand Saul fut venu en Jérusalem, il taschoit de se joindre, etc.
Ces commencemens ont esté bien durs et aspres à sainct Paul, qui estoit encore apprenti et comme nouveau : asçavoir qu'à grand’peine estoit-il eschappé des mains de ses ennemis, et voyci les disciples font difficulté de le recevoir. Car ainsi il pouvoit sembler qu’il estoit agité çà et là comme par mocquerie, en sorte qu'il ne peust avoir pied ferme en lieu quelconque. IF avoit acquis linimitié de toute sa nation pour l’amour de Christ, et maintenant il est rejetté des Chrestiens. N’est-il pas comme chassé de la compagnie des hommes? et cela ne luy
pouvoit-il pas faire perdre courage, et repousser toute espérance? Premièrement, que reste-il sinon qu’il se révolte de PEglise, veu qu’il n’y est point receu ?
Mais réduisant en mémoire sa vie passée, il ne s’esbahit point si les autres lonten horreur. Et pourtant il endure patiemment, voyant que les autres frères ont juste cause de le craindre, et de ne lerecevoir point en leur compagnie. Ça esté une vraye conversion et grand changement, quand en lieu qu’il exerçoit grande cruauté auparavant, maintenant il reçoit d’un grand courage et force les orages des persécutions : et-cependant voyant que place luy est refusée entre les fidèles,
FR
Cuar. IX.
il attend patiemment et d’un cœur bénin, jusques à ce que Dieu Juy face trouver amitié envers eux. Or il nous faut diligemment noter que c’est qu’il désire, asçavoir d’estre réputé entre les disciples de Christ : et toutesfois il ne peut obtenir cela. Il n’y a yei nulle ambition : mais cependant il faloit qu’il fust ainsi duict, atin qu'il prisast plus voire le dernier lieu entre les disciples de Christ, que toutes les maistrises és synagogues des Juifs, Où il n’y avoit quasi que corruption et gens apostats. Et de ceste humilité et abbaissement il est parvenu à un haut degré d'honneur, d’estre le principal docteur de l'Eglise jusques à la fin du monde. En somme, nul n’est idoine pour enseigner en l'Eglise, s’il ne se rarige volontiers et de son bon gré jusques-là, qu'il se rende disciple avec les autres.
27 Mais Barnabas le print, et le imena aux Apostres, el leur raconta comme par, etc. C’a esté paraventure une trop grande timidité aux disciples, de fuir ainsi sainct Paul : et toutesfois il n’est point yci parlé de quelques gens communs, mais des Apostres mesmes.
Mais une chose amoindrit ou bien purge la faute des Apostres, c’est qu’à bondroict ils l’avoyent pour suspect, puis qu’ils lavoyent veu si enragé à persécuter l’Eglise, et si grand ennemi des fidèles : et y avoit danger qu’ils ne se fussent mis trop follement en péril, s'ils se fussent monstrez si faciles. Et pourtant je ne pense point qu'on leur doyve imputer à vice ceste crainte qu’ils avoyent conceue pour bonne et juste cause, où que pour icelle ils méritent d’estre accusez. Car s'ils eussent esté appelez pour rendre raison de leur foy, ils eussent hardiment despité non-seulement Paul, mais aussi toutes les furies d'enfer. Et de ceci nous pouvons recueillir que nous ne devons pas condamner indifféremment toute crainte, mais seulement celle qui nous contraint de nous destourner de nostre office et devoir. La narration que sainct Luc adjouste après, se peut rapporter tant à la personne de sainct Paul, qu’aus- .si à celle de Barnabas : toutesfois il me semble plus probable, que sainct Paul raconta aux Apostres ce qui luy estoit ad-
SUR LES ACTES
venu. Toutesfois le propos peut convenir à Barnabas, principalement en cest endroit où il est fait mention de la constance de sainct Paul. Sainet Luc dit puis après, que sainet Paul sortoit et entroit avec les disciples : laquelle forme de parler signifie une conversation et fréquentation familière : comme il est dit des habitans d’une ville, qu'ils entrent et sortent par les portes de la ville. Sainct Paul donc loué par le tesmoignage de Barnabas, commença à estre réputé du troupeau, afin qu’il fust entièrement cognu de PEglise. Sainct Luc adjouste conséquemment, que Paul parloit franchement.
Par lesquelles paroles il loue sa constance à confesser hardiment Jésus-Christ, et faire profession de son Evangile. Car entre tant d’empeschemens il n’eust jamais esté si hardi mesme d'ouvrir la bouche, si son cœur n’eust esté muni d’une constance admirable. Cependant la leçon est yei donnée à tous que c’est qu’ils doyvent faire, asçavoir qu'un chacun face selon la mesure de sa foy. Car combien que tous ne soyent pas Paul, toutesfois la foy de Christ doit engendrer si grande fiance en nos CŒurs, que nous ne soyons du tout muets quand il est besoin de parler. Je pren yci le nom du Seigneur, pour la profession ouverte de l'Evangile, en ce sens, que sainct Paul a hardiment et constamment maintenu la cause de Christ.
29 Et disputoit contre les Grecs.
Erasme note bien à propos, que sainct Luc m'appelle yei Grecs, des gens qui fussent descendus des Grecs : mais plustost des Juifs qui estoyent pour lors espars par diverses contrées et régions du monde. Or plusieurs avoyent accoustumé de partir de leurs provinces, et venir en la ville de Jérusalem pour y adorer. Et il est croyable que S. Paul disputa contre des forains et estrangers, plustost que contre ceux qui estoyent habitans en Jérusalem : car les babitans ne l’eussent jamais souffert, et n’eusl pas esté seur qu’il se fust trouvé dévant eux. Estant donc chassé de ceux qui Pavoyent cognu auparavant, il essaya s’il y auroit quelque espérance de proufiter envers ceux qui ne le cognoissoyent point. Par ce moyen
il feit actes en tout et par tout d’un vaillant et hardi champion. Mais ils taschoyent de le mettre à mort.Nousvoyons encore yci une rage et furie desbordée en lieu de zèle. Et il ne se peut faire autrement que la superstition et hypocrisie ne soit cruelle et inbumaine. Vray est que les fidèles doyvent bien estre esmeus d’une ire saincte, quand ils voyent que la pure vérité de Dieu est corrompue par doctrines fausses et réprouvées : mais il faut que leur zèle soit cependant tellement modéré, qu’ils n’arrestentet ne concluent rien qu'ils n’ayent bonne cognoissance de la cause : et avec ce qu’ils taschent de remettre au chemin ceux qui sont esgarez:
et finalement quand il y aura une obstination désespérée, que toutesfois ils n’empoingnent pas le glaive d’eux -mesmes, d'autant qu’ils sçavent que le Seigneur ne leur a point donné commission de se venger. Mais les hypocrites sans cognoissance de cause vienent du premier coup et de grande impétuosité à espandre le sang. Ainsi la superstition conduite d’un aveuglement furieux ne demande que le sang. Or sainet Paul qui n’aguères couroit çà et là pour tourmenter les fidèles, ne peut maintenant trouver lieu ferme.
Toutesfois ceste condition luy a esté beaucoup meilleure, que si chassant les fidèles de leurs places, il eust par tout régné en paix et repos. Quant à ce qu’il est allé à Tharse, il ne faut douter que cela n'ait esté fait pour y porter la doctrine de l'Evangile : car il y avoit espérance qu'il auroit quelque authorité, et acquerroit grâce en son pays, Où il avoit esté renommé. Néantmoins les frères le menèrent, afin qu'ils le délivrassent des embusches.
31 Ainsi donc les Eglises par toute Judée, etc. Sainct Luc signifie que les ennemis de l'Evangile avoyent esté esmeus et grandement irritez par la présence de S. Paul. Car pourquoy fut ce qu'incontinent après son département les Eglises eurent repos, sinon que sa présence incitoit la fureur des ennemis P Nonobstant ceci ne luy est point tourné à vice, comme s’il avoit esté (par manière de dire) une trompette de guerre : mais plustostS. Luc luy attribue ceci à grande
Cuar. IX.
louange, que par la seule odeur de sa présence les meschans ont esté embrasez de rage, Car Christ a tellement voulu triompbher en luy, qu’il n’apportoit moins de fascherie à son Eglise que d'honneur.
Nous sommes donc admonestez par cest exemple, que nous ne devons pas du premier coup condamner ceux qui enflamment plus Ja rage des meschans que ne feront les autres. Laquelle admonition nous est nécessaire et grandement utile.
Car comme nous sommes délicats plus qu'il ne seroit de besoin, et aimons par {trop nostre aise et repos : encore maintenant nous-nous courrouçons, voire
contre les plus excellens serviteurs du
Fils de Dieu, si nous pensons que par leur véhémence et fervent zèle les meschans sont incitez à nous nuire. Or en ceste sorte nous faisons tort à l'Esprit de Dieu, duquel la vertu et le souffle allume toute ceste flamme. Et quant à la paix que S. Luc dit avoir esté aux Eglises, sçachons qu’elle n’a point esté perpétuelle : mais pource que le Seigneur donna à ses serviteurs quelque relasche pour un peu de temps. Car il supporte ainsi nostre infirmité, quand il addoucit ou appaise les tourbillons et orages des persécutions, afin qu’elles ne nous pressent outre mesure en continuant. Et c’est une bénédiction qui n’est à mespriser, ni de petite importance, quand les Eglises sont en paix. Mais S. Luc adjouste d’autres choses, lesquelles sont de beaucoup plus grand pris : asçavoir que les Eglises estoyent édifiées, et cheminoyent en la crainte du Seigneur, et estoyent remplies de la consolation du $S. Esprit. Car comme nous avons accoustumé de nous desborder en dissolutions quand nous sommes en repos, aussi les Eglises sont souventesfois plus heureuses au milieu des grans troubles de guerres, que si elles jouissoyent à leur souhait d’un repos gracieux. Que si la saincte conversation et la consolation du sainct Esprit (par lesquelles leur estat est maintenu) leur sont du tout ostées, non-seulement elles perdent leur félicité, mais aussi tombent à néant. Apprenons donc de n’abuser point du repos externe pour estre oisifs et suyvre les délices : mais tant plus que
=: sn Séhé
Car. IX.
nos ennemis nous donneront de relasche, prenons courage pour proufiter en la crainte dé Dieu et vraye religion. Que s’il advient quelque fois que le Seigneur lasche la bride aux meschans pour nous troubler, contentons-nous de la consolation intérieure du sainet Esprit. Brief, tendons tousjours d’un cœur alaigre à nostre Capitaine, tant en temps de paix que de guerre. Ce mot D'édification, se peut prendre en deux manières : ou pour les accroissemens, asçavoir quand lE- glise croist du nombre des fidèles : ou pour l'avancement de ceux qui sont desjà au troupeau, asçavoir quand ils croissent en nouveaux dons, et recoyvent plus grande confirmation en la crainte et religion de Dieu. En la première signification cela se rapportera aux personnes :
selon la seconde, aux dons et grâces du sainct Esprit. De ma part, je compren
SUR LES ACTES
volontiers tous les deux ensemble : que ceux qui estoyent auparavant estranges de l'Eglise, estoyent receus en icelle : et que les domestiques mesmes de l'Eglise croissoyent en la crainte de Dieu et autres vertus. Or la métaphore de Pédifice convient très bien, d'autant que l'Eglise est le temple et la maison de Dieu, 4 Timoth. IE, 45 : et un chacun fidèle aussi est le temple du sainet Esprit, 4 Cor. IE, 16, 17. Et certes ces deux choses qui suyvent après, asçavoir qu’elles cheminoyent en la crainte du Seigneur, et qu’elles estoyent remplies de la consolation du sainct Esprit, sont parties de ceste édification. Combien donc que les Eglises eussent paix, néantmoins elles ne s’enyvrèrent point de délices ne de joye terrienne : mais s’appuyans sur l’aide de Dieu, prindrent plus grand courage et hardiesse à le gloritier.
32 Adweint que comme Pierre passoit par devers ML il veint aussi vers les
saincts qui habitoyent en Lydde.
33 Et trouva là un homme nommé Enée, qui ons huit ans gisoit au
grabat, qui estoit paralytique.
34 Et Pierre luy dit, ton lict. Et incontinent il se leva.
Enée, Jésus-Christ le quairisse :
Lève-toy et te fay
35 Æt tous ceux qui habitoyent en Lydde, et en Saron le veirent, lesquels
furent convertis au Seigneur.
32 Adveint que comme Pierre passoit par devers tous, il veint aussi, elc.
Sainct Luc raconte quels accroissemens adveindrent à l'Eglise par les miracles.
Or il récite deux miracles, asçavoir qu’un homme qui avoit esté huit ans détenu malade en son lict, voire paralvtique, à esté guairi tout soudain : et qu’une femme a esté ressuscitée de mort. I dit en premier lieu, que comme Pierre passoil par devers tous, finalement il veint à Lydde. Ce mot de tous, s'entend de tous les fidèles, et non pas des Eglises : car il est maseulin selon le Grec : combien que cela ne sert pas de beaucoup quant au sens.
Or il faloit que les Apostres qui n’avoyent nulle certaine place assignée, allassent çà et là, selon qu'ils rencontrovent quelque occasion, Cependant donc qu'un chacun estoit occupé en divers endroits, sainct Pierre print ceste charge. Et de ceci la
folie des Papistes est réfutée, qui recueillent la primauté de sainct Pierre du droict de visiter. Comme si les autres
| Apostres eussent esté oisifs en Jérusa-
lem, et ne faisans rien comme estans hommes privez, cependant que S. Pierre visitoit les Eglises. Mais ençores que nous leur accordions que sainet Pierre ait esté le plus grand et premier entre les Apostres (ce que l’Escriture monstre bien souvent) s'ensuyvra-il pourtant qu’il ait esté le chef en général de tout le monde? Mais-pleust à Dieu que l’Evesque Romain, qui veut estre réputé successeur d’iceluy, courust çà et là à son exemple, pour donner bon courage aux frères, et:
qu’en tous lieux il se monstrast de faict estre vray Âpostre de Christ. Maintenant celuy qui opprime toutes les Eglises d’une domination plusque tyrannique, ne bougeant de son siége, se couvre de sainct
62% Pierre, lequel avec grand labeur a visité les Eglises qui estoyent en Lydde. Ceste ville, laquelle puis après a esté nommée Diospolis, estoit située assez près de la mer Méditerranée, et fort renommée tant pour son ancienneté, que pour plusieurs autres excellences. Joppe n’estoit pas loin d’icelle : en laquelle y avoit un havre fort renommé, toutesfois estoit plein de cailloux. La ville estoit située sur un haut rocher, et d’icelle on voyoit bien loin, voire jusques en Jérusalem. Maintenant on n’y voit rien que vieilles masures et ruines, sinon que le port est demeuré de reste, lequel on appelle faphet. Quant à Saron, il semble bien que S. Luc la nomme yei comme une petite ville. Sainet Hiérome dit Saronas en lieu de Saron :
et pense que par ce mot est dénotée toute la plaine, qui est entre Césarée et Joppe.
Or pource que Sainct Hiérome n’amène point de raison pourquoy il change la lecture communément receue de tous, je reçoy volontiers ce que le texte de sainct Luc me monstre : asçavoir que c’estoit une petite ville voisine de Joppe.
Nonobstant je ne veux débatre de ceci:
comme aussi je ne veux faire ostentation ambitieuse d’amasser tout ce qui pourroit servir à ce propos. Car les lecteurs fidèles se contenteront de sçavoir ce qui sert pour avoir le sens de sainct Luc. à
34 Et Pierre luy dit, Enée, Jésus- Christ te quairisse, etc, I est tout notoire que les Apostres n’ont jamais entreprins de faire des miracles qu’ils ne fussent desjà certains de la volonté du Seigneur, de laquelle dépendoit aussi l'effet. Car ils n’estoyent pas garnis d’une telle vertu ou puissance du Sainct Esprit, que cependant ils eussent liberté de guairir tous malades. Mais tout ainsi que Christ a usé de miracles par mesure, aussi il n’a point voulu que ses Apostres en ayent plus fait qu'il cognoissoit estre bon et expédient d’en faire. Sainct Pierre donc ne jette ceste parole hors à la volée : d'autant qu’il se pouvoit exposer à mocquerie, si la volonté de Dieu ne luy eust esté auparavant manifestée. Or il se peut bien faire qu’il ait prié à part : tant y a que le Sainct Esprit qui estoit au-
Car. IX.
theur de tous les miracles, et lequel besongnoit par la main de S. Pierre, conduisoit aussi et gouvernoit sa langue alors, eL a poussé son Cœur par un mouvement secret. Au reste, S. Pierre monstre ouvertement par ces paroles qu’il est seulement ministre de ce miracle : mais qu'il procède de la vertu de Christ : afin que par ce moyen il magnifie seulement le nom Wiceluy. Æé te fay ton lict, etc.
Ces circonstances amplifient la gloire de ce miracle : que non-seulement ce paralytique recouvre vigueur pour se lever, mais aussi il ba le pouvoir de faire son lict, luy qui au paravant ne pouvoit nullement remuer un seul de tous ses membres. La longueur de la maladie tend à cela mesme. Car une paralysie de huit ans ne peut estre guairie facilement.
Pour ceste mesme raison il dit qu’il estoit gisant au grabat, afin que nous sçachions qu’il estoit perclus de tous ses membres. Car c’estoit une petite couchete, sur laquelle on avoit accoustumé de dormir sur le jour. Touchant ce que Enée est si prompt d’esprouver ses membres, cela déclare Pobéissance de sa foy.
Car combien qu’il ait bien senti en soy qu'il avoit recouvré sa force et vigueur, tant y à que principalement il a esté incité de se lever par la vertu de la Parole.
35 Et tous ceux qui habitoyent en Lydde, et en, etc. 1 signifie que ce miracle fut cognu par tout, et que le bruit en courut par toute la ville. Car quand lEscriture use de ce mot de Tous, elle ne Comprend pas généralement jusques à un, tous Ceux qu’elle dénote : mais elle met tous, pour plusieurs ou pour le commun populaire, ou pour la plus grande partie. Le sens donc est, Que comme ainsi soit que les fidèles fussent là en petit nombre, l'Eglise fut recueillie de la plus grande partie du peuple, Au surplus, en ceste clausule le fruit du miracle est exprimé, qu'ils receurent là Christ et son Evangile. Parquoy tous ceux qui s’arrestent aux hommes, et qui ne convertissent point leurs yeux à ce seul but, à ce qu’estans enseignez de la puisance et grace de Christ ils adhèrent à luy seul, ceux-là, di-je, corrompent et abbastar-
Crar. IX.
SUR LES ACTES
dissent les miracles. Ceste monstre donc | sa puissance, a servi de préparatif et conet commencement que Christ a donné de | version à luy.
36 Al y avoit aussi en Joppe, une disciple nommée Tabitha, qui signifie * Dorcas, laquelle estoit plene de bonnes œuvres et d'aumosnes qu’elle faisoit.
37 Adveint en ces jours-là, qu'elle deveint malade, et mourut. Et quand ils l'eurent lavée, ils la meirent en une haute chambre.
38 Et d'autant que Lydde estoit près de Joppe, les disciples oyans que Pierre y estoit, envoyèrent vers luy deux hommes, prians qu'il ne tardast
point de venir jusqu'à eux.
1) Ou, qui vaut autant à dire que, etc.
36 Il y avoit aussi en Joppe une disciple nommée Tabitha. S'ensuit une plus manifeste espreuve de la vertu de Christ, d'autant plus qu’il est difficile de rendre la vie à un mort, que donner santé et guairison à un malade. Mais sainet Luc en premier lieu loue la personne de Tabitha, en laquelle ce miracle a esté faict : et ce par deux titres : asçavoir qu’elle estoit disciple de Christ, et qu’elle a monstré par bonnes œuvres et aumosnes quelle estoit sa foy. Il a desjà mis quelques fois ce nom de Disciple, pour Chrestien : afin que nous ne pensions pas que cela conviene seulement aux hommes, il l’aitribue mesme à une femme. Or nous sommes admonestez par ce titre,que nous ne pouvons estre Chrestiens sans doctrine, et que telle forme d'apprendre est ordonnée, que Christ seul soit maistre de tous. C’est la première louange, c’est le commencement de la vie saincte, c’est la racine de toutes vertus, d’avoir appris du Fils de Dieu, quelle est la façon de bien vivre, et qui est la vraye vie. Après cela, de la foy sortent les fruits des bonnes œuvres.
Or par les bonnes œuvres j’enten les devoirs de charité, par lesquels les prochains sont secourus. Et sainct Luc met la principale espèce és aumosnes. Vrayement c’est une grande louange de bénéficence, d'autant que selon le tesmoignage du sainct Esprit, elle contient en soy la somme de la vie saincte et parfaite. Nous entendons maintenant de quels titres Tabitha est ornée. Car la religion envers Dieu, ou bien la foy, obtient le premier lieu: secondement, qu’elle s’est exercée à aider les frères,
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et principalement à subvenir à lindigence des povres. Car la coustume a gaigné Ceci, que Ce nom d’aumosne, signifie tout ce qu’on donne pour les povres et souffreteux. Ce mot de T'abitha, est plustost Syriaque qu'Hébrieu, lequel sainct Luc à tourné en Grec, afin que nous sceussions qu’il n’estoit point équipolent aux vertus d’une si saincte femme, et qu'en un nom peu honorable elle a esté comme abbaissée : Car Dorcas signifie une chevreule. Maïs la saincteté de sa vie à facilement effacé Ja macule de ce nom peu honorable.
37 Adveint en ces jours-la qu’elle deveint malade, et mourut, etc. 1] fait mention expresse de la maladie, afin qu’il donne mieux à cognoistre la mort qui s’en est ensuyvie. À ceste fin mesme il dit que le corps fut lavé et mis en une haute chambre. Ces circonstances donc servent grandement pour faire adjouster foy au miracle: Quant à ce que le corps de Tabitha n’est point tout soudain porté au sépulchre, ains en une haute chambre, afin qu’il soit là gardé : cela nous est pour un tesmoignage, qu'il ont eu quelque espérance que Tabitha recouvreroit la vie. Touchant la facon de laver de laquelle sainet Luc fait mention, il est probable qu’elle estoit fort ancienne. Et certes je ne doute point que par continuelle succession d’aages elle n’ait esté baillée par les pères de main en main, afin qu’en la mort mesme quelque image visible de la résurrection donnast quelque bonne espérance aux fidèles, asçavoir d'autant que la vie bien-heureuse Westoit pas encore si ouvertement manifestée : et pour mieux dire, d'autant que
Christ qui est la substance et le gage de la vie éternelle, n’estoit pas encore manifesté, il a falu par telles aides amender le défaut tant de l'obscurité de la doctrine, que de l’absence de Christ. [ls lavoyent donc les corps des morts, afin qu’ils fussent présentez purs un jour devant le siége judicial de Dieu. Brief, il y avoit une mesme raison és lavemens des morts que des vivans. On estoit admonesté par les lavemens ordinaires, que nul ne pouvoit estre agréable à Dieu, s’il n’eust esté purgé de ses ordures. Ainsi Dieu a voulu qu’en la façon d’ensevelir il y eust un signe, par lequel les hommes fussent admonestez qu'ils partoyent hors de ce monde estans souillez, à cause des infections et ordures qu’ils avoyent amassées en ceste vie. Vray est que le lavement ne proufitoit non plus aux morts que la sépulture : mais on Pappliquoit pour instruire les survivans. Car d’autant que la mort ha une apparence de destruction entière, afin qu'elle n’esteignist point la foy de la résurrection, il a esté bon de Iuy opposer des signes contraires, lesquels représentassent la vie en la mort : les Gentils aussi ont tiré à eux ceste cérémonie. Comme Ennius récite du corps de Tarquinius, qu'une bonne femme le lava et oïgnit. Mais ç’a esté une sotte invention à eux en cest endroit, comme en toutes cérémonies, veu qu'ils n’en avoyent point la substance et la
Car. IX.
doctrine. Les Chrestiens aussi ont in-
considéréement et follement tiré à eux
cest exemple, comme si lobservation de la figure de la Loy devoit estre perpétuelle. Car combien que la nécessité fust abolie és commencemens de PEvangile,
'toutesfois l'usage estoit licite, jusques à
ce qu’il s’abolist par succession de temps.
Mais quoy? Nos moines d’aujourd'huy ensuyvent aussi bien la façon et cérémonie Judaique, que faisoyent anciennement les Géhtils, sans aucune discrétion et jugement, Car ils lavent les corps morts, afin qu'ils ensevelissent Christ és ombres, lesquelles estans une fois encloses en son sépulchre, ne doyvent jamais estre révoquées en usage.
38 Les disciples oyans que Pierre y estoit, envoyérent vers luy, eté. Le lavement du corps monstre que Îes disciples estoyent incertains de ce qui en adviendroit. Car par ce moyen ils préparent le corps pour lenvoyer au sépulchre.
Nonobstant c’est un signe d’espérance, qu'ils le gardent en une chambre haute, et envoyent à Pierre. Au reste, ils ne murmurent point contre Dieu, ét né crient point que c’est une chose mal faite: mais requièrent l’aide du Seigneur en toute humilité. Non pas qu’ils vueillent rendre Tabitha immortelle : mais seulement is.
désirent que sa vie soit prolongée pour
quelque temps, afin qu’ellé face encore proufit à l’Eglise.
3ÿ Pierre donc se leva, et veint avec eux. Et quand il fut arrivé, ils le nrenerent en la haute chambre, et toutes les vefves se présentèrent à luy en pleurant, et monstrant les robbes et vestemens que Dorcas faisoit quand elle estoit
avec elles.
40 Mais Pierre après les avoir envoyez hors, se meit à genoux et pria : ét se tournant vers le corps, dit, Tabitha, lève-loy. Et elle ouvrit ses yeux, et voyant
Pierre S'assit.
41 Adonc il luy donna la main, et la leva : et puis ayant appelé les Saincts
et les vefves, il la leur rendit vive.
42 Et cela fut cognu par toute Joppe : et plusieurs creurent au Seigneur. 43 Et adveint qu'il demeura plusieurs jours en Joppe chez un conroyeur
nommé Simon.
39 Pierre donc se leva, et veint avec eux. Et quand il fut arrivé ils le menerent, etc. On est en doute si les hommes envoyez à S. Pierre luy exposèrent la
cause pourquoy On le demandoit. Toutesfois il est plus vray-semblable qu’ils le prièrent ouvertement de venir faire miracle. Mais là-dessus se présente une autre
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Cuar. IX.
question, asçavoir si S. Pierre cognoissoit la volonté de Dieu ou non. Car sil se fust desfié de l’événement, il eust entrepris follement ce voyage. Je respon à cela, que combien qu'il ne fust encore certain de ce que le Seigneur vouloit faire, toutesfois on ne le peut blasmer de ce qu'il obtempère aux prières des frères. Il yalloit aussi pour autres raisons: asçavoir pour addoucir la tristesse, pour les confermer par sainctes exhortations, afin qu’ils ne perdissent courage pour la mort d’une femine : d'avantage pour forülier l'Eglise, qui estoit encore tendre, et comme en enfance. Finalement, ceei seul luy devoit suflire : d'autant que s’il eust fait refus, il eust semblé advis qu’il eust mesprisé les frères orgueilleusement. Cependant toutesfois il nous faut entendre, que toutes fois et quantes que le Seigneur avoit délibéré de monstrer sa vertu par quelque miracle qui deust estre fait par les Apostres, il les a guidez par un mouvement secret de son Esprit. Et de faict, je ne doute pas que jà soit que sainct Pierre ne fust encore bien asseuré de la vie de Tabitha, néantmoins il sentoit bien que Dieu estoit guide et conducteur de son chemin, en sorte qu’il ne se mettoit point en chemin à la volée, quoy qu’il fust en suspens et. incertain de l’événement.
Et toutes les vefves se présentèrent.
Sainct Luce dénote yei la cause pourquoy Tabitha fut ressuscitée, asçavoir que Dieu ayant pitié des povres, donna à leurs prières la vie à ceste saincte femme. Vray est qu'il y a eu d’autres fins. Car quand elle obtient double vie, ces vertus lesquelles ont esté louées ci-dessus par sainct Luc, sont ornées en sa personne :
mais la fin principale de ceste ressuscitation est que là gloire de Christ soit magnifiée. Car Dieu la pouvoit bien garder long temps en vie. Et certes il ne charge point de conseil comme se repentant, quand il la remet en vie bien tost après sa mort: mais pource qu'entre les disciples il y en avoit plusieurs infirmes et novices qui avoyent bon besoin de confirmation, pour ceste cause Dieu déclare son Fils estre autheur de vie, en la seconde vie de Tabitha. Parquoy Dieu a eu tellement esgard aux povres et vefves, que subve-
nant à leur indigence, il les à fortifiez, et ratifie en leurs cœurs la foy de l’'Evangile. Car il a donné en ce miracle ample matière de proufiter.
40 Mais Pierre après les avoir tous envoyez hors, se meit à genoux, et pria, etc. Veu qu’il prend quelque loisir pour prier, il semble qu’il doute encore de ce qui en adviendroit. Quand il voulut donner guairison à Enée, il parla ainsi toutincontinent, Jésus-Christ te guairisse, Enée. Mais comme l'opération du S. Esprit n’est pas tousjours semblable, et d’une mesme façon: aussi il se peut bien faire que jà soit qu’il cognust la volonté de Dieu, nonobstant il ait procédé par degrez à faire ce miracle. Toutesfois ceci semble absurde, qu'il fait sortir tous les saincts et fidèles de ceste Chambre haute, veu qu’il valoit mieux qu’ils y eussent esté présens pour en rendre plus certain tesmoignage. Mais pource que le Seigneur ne luy avoit encore manifesté le temps ne le moyen de monstrer sa vertu, il veut estre seul, pource que le lieu solitaire est plus propre pour prier. Il pouvoit aussi avoir une autre raison de faire ce qu'il a fait, laquelle nous est cachée.
L'histoire saincte raconte que le Prophète Elisée feit le semblable, Car estant seul, il se coucha par trois fois sur le corps mort de l’enfant de la vefve, ne voulant point mesme que la mère y fust présente, 2 Rois, IV, 33. Car l'Esprit de Dieu ha .
ses mouvemens véhémens, lesquels si aucun veut rapporter à la façon commune des hommes, ou les mesurer selon le sens et raison de la chair, il fera follement et iniquement. Il nous faut bien entendre que quand sainct Pierre comme estant en doute, cherche d’estre seul, il remédie et prévient la superstition, afin que nul n’attribue ceste œuvre Divine à sa vertu, de laquelle il est seulement minisire. Car celuy qui avec anxiété d’esprit ha son recours aux prières, se retirant de la présence des hommes, il déclare assez ouvertement que le faict n’est pas en sa puissance. Sainct Pierre donc attendant ce que Dieu voudroit faire, a confessé que Dieu estoit seul autheur de ceste œuvre. La cérémonie de se mettre à genoux, est un signe d’humilité, laquelle
ha double utilité: asçavoir à ce que toutes les parties soyent appliquées à servir et rendre obéissance à Dieu: et que l'exercice extérieur du corps aide à fortifier l’imbécillité de nostre esprit. Or toutes fois et quantes que nous mettons les genoux en terre, il faut adviser que l’intérieure humilité et submission du cœur soit correspondante à la cérémonie, afin qu’elle ne soit vaine et en feintise. £4£ se tournant vers le corps, dit, Tabitha, lève-toy, etc. Ceci aussi semble bien estre contraire à toute raison, qu'il parle à un corps mort qui n’ha nul sentiment.
Mais ceste parole adressée à un corps mort, a esté une partie de la véhémence, à laquelle PEsprit de Dieu poussa sainct Pierre. Que si quelqu'un désire la raison de ceci, telle forme de parler exprime plus clairement la puissance de Dieu à ressusciter les morts, que s’il estoit dit en tierce personne, Que ce corps reprene son âme, et qu'il vive. Et pourtant Ezéchiel représentant la délivrance du peuple d’'Israël sous la figure de la résurrection, parle ainsi, Os secs recevez la parole du Seigneur, Ezéch., XXXVII, 4. Et Christ dit, Le temps viendra que les morts orront la voix du Fils de Dieu, Jeh., V, 28.
Car ceste voix qui sortant de la bouche de sainict Pierre, a rendu l’âme au corps de Tabitha, a esté vrayement une voix de Christ. Les circonstances suyvantes sont mises pour rendre le miracle plus certain. En la fin sainct Luc répète derechef, qu’elle fut présentée en la présence des disciples. Dont nous recueillons qu’elle a esté ressuscitée plustost pour les autres que pour soy-mesme. Aucuns esprits fantastiques, qui imaginent que Pâme d’un homme n’est autre chose qu’un soufile, qui esvanouit jusques à la résurrection générale, empongnent ce passage pour prouver leur resverie. Quel besoin estoit-il, disent-ils, que l’âme de Tabitha, si elle estoit receue au repos bien-heureux, fust ramenée en la prison du corps, où combatant contre un si grand nombre de misères, elle travaillast avec tant de dificultez? Voire, comme s'il n’estoit pas permis à Dieu d’avoir esgard à sa gloire, tant en la mort qu’en la vie. Comme aussi si ce n’estoit la vraye félicité, de mourir
Cuar. IX.
et de vivre à luy. Ou pour mieux dire, comme si Christ ne nous estoit point un excellent gain tant en vivant qu’en mourant, quand nous-nous dédions ou consacrons à luy, Philip., [, 24. Il n’y aura donc nulle absurdité, si Dieu a eu plus grand esgard à sa gloire qu'à Tabitha:
combien que (commeles fidèles ont tousjours leur proufit conjoint avec la gloire de Dieu) ceci a esté tourné à Tabitha en plus grand bien, qu’elle est retournée en vie, afin qu’elle fust un instrument plus clair et évident de la puissance et grande bonté de Dieu.
42 Et cela fut cognu par toute Joppe, et plusieurs creurent au Seigneur.
On apperçoit maintenant que ce miraële a proufité en beaucoup de sortes. Car Dieu a consolé les povres: ceste honneste et saincte femme a esté rendue à l'Eglise, en la mort de laquelle on avoit grandement perdu: et finalement beaucoup de gens sont appelez à la foy. Car combien que sainct Pierre eust esté ministre d’une vertu si excellente, néantmoins il ne retient les hommes à soy, mais plustost les addresse à Christ. Or quant à ce qui est dit que sainct Pierre demeura chezun homme qui estoit conroyeur, on peut conjecturer par cela de quelles gens l’Eglise de Joppe estoit amassée. Car si les plus grans de la ville eussent esté convertis à Christ, il ne faut point douter que nul d’entr’eux n’eust recueilli Pierre, et hébergé en sa maison.
Autrement c’eust esté une trop grande inhumanité de ne tenir conte d’un tel Apostre de Christ. Ainsi donc le Seigneur s’amassa en Joppe une Eglise de gens du commun peuple, comme aussi il fait par tout, afin de rabbaisser l’orgueil de la chair. En cela aussi Pierre monstre son humanité, qu’il ne mesprise point d’avoir pour hoste un homme de tel estat et de si basse condition. Combien qu’il semble qu'il ait esté marchant @e moyen estat, plustost que simplement homme de mestier et méchanique. Car sainct Luc récitera ci-après, qu’en sa maison il y avoit gens qui servoyent à Sainet Pierre. Dont il appert qu'il fut traitté bien à poinct et honnestement.
Casio X,
SUR LES ACTES