CHAPITRE X
A Or y avoit-il un homme en Césarée, qu'on appeloit Corneille, Centenier
de la bande appelée Italienne,
2 Homme de bonne piété et craignant Dieu avec toute sa famille, faisant aussi beaucoup d'aumosnes à tout le peuple.
3 Æt priant Dieu assiduellement, iceluy veit en vision manifestement environ neuf heures du jour, un Ange de Dieu, qui veint à luy, et luy dit, Cor-
neille.
4 Et iceluy ayant les yeux fichez vers luy, et effrayé, dit, Qui a-il, Seigneur ? Et il luy dit, Tes oraisons et tes aumosnes sont montées en mémoire
devant Dieu.
5 Maintenant donc envoye gens à Joppe, et mande Simon qui est surnommé
Pierre.
6 1l est logé chez un certain Simon conroyeur, qui ha sa maison près de la mer, cestuy-là te dira ce qu'il te faut faire.
1) Ou, au peuple.
A Or y avoit-il un homme en Césarée | souvent, qu’un homme de guerre ait eu
qu'on appeloit Corneille, Centenier, etc. Sainct Luc récite maintenant une histoire digne de mémoire : asçavoir que Dieu à honoré un homme estranger et incirconcis par-dessus tous les Juifs, d'autant qu’il luy envoye son Ange, et qu'à cause de luy il fait venir sainct Pierre à Césarée, par lequel il soit instruit en l'Evangile. Mais en premier lieu, sainet Luc monstre quel homme estoit ce Corneille, pour l'amour duquel un Ange descend du ciel, et Dieu a parlé en vision à S. Pierre. Il estoit Centenier de la bande Italienne. Une bande estoit de mille hommes de pied, et avoit un tribun pardessus : puis après il y avoit des capitaines commis sur chacune centaine. Et en la légion il y avoit le plus souvent cinq bandes. Ceste bande estoit appelée Italienne, d'autant que les Romains enrouloyent bien souvent des gend’armes de ceux qui estoyent des provinces et confédérez : mais ils prenoyent la force de leurs armées de Pitalie. Corneille donc estoit Italien de nation, et estoit en garnison à Césarée avec ses cent soudars.
ar les Romains avoyent accoustumé de départir les garnisons de leurs gens de guerre en telle sorte, que chacune ville de renom eust sa garnison pour réprimer les esmotions soudaines. Voyci certes un exemple bien rare, et qui advient peu
si grande amour envers Dieu, et affection à son service, et estre si entier et si humain envers les hommes. Car alors quand les Italiens se transportoyent aux provinces pour le faict de la guerre, ils y entroyent comme loups affamez pour piller et gaster tout. Coustumièrement ils n’avoyent non plus de religion que bestes brutes, et n’avoyent non plus de désir de suyvre innocence que brigans. Ainsi donc les vertus de Corneille méritent tant plus grande louange, d'autant qu’en l’estat militaire qui estoit pour lors fort corrompu, il n’a pas laissé toutesfois de servir Dieu d’un bon zèle et sainct, et a conversé entre les hommes sans faire tort à autruy. Et en ceci sa louange est grandement amplifiée, qu'ayant rejetté la superstition en laquelle il avoit esté nay et nourri, il avoit receu le pur service du vray Dieu. Car nous sçavons l’arrogance de laquelle les Italiens estoyent enflez, et comment ils ont mesprisé les autres. Et lors les Juifs estoyent tellement contemptibles et odieux à tous, que la vraye et pure religion estoit infâme et presque exécrable à cause d’eux. Il faut donc bien dire que Corneille avoit une excellente syncérité, veu que rien de tout cela ne avoit peu empescher qu’il n’abandonnast ses idoles pour recevoir le vray et pur service d’un seul Dieu. D'autre part,
il ne se trouvoif chose entre les Juifs, qui le deust attirer au vray service de Dieu. Car pour lors à grand’peine s’en trouvoit-il de mille un qui eust quelque petite cognoissance de Ja Loy. Et de faict, il n’y a nulle doute que par un singulier privilége Corneille n’ait esté enseigné du commencement par quelque fidèle serviteur de Dieu, qui luy ait exposé purement la Loy sans y mesler des traditions Pharisaïques. Mais puis que S. Luc luy baille beaucoup de titres excellens, il nous les faut noter par ordre. Il dit qu’il a esté homme de bonne piété, el craignant Dieu : outre plus comme un bon père de famille il avoit institué ses gens : puis après il le loue de ce qu’il faisoit beau-
coup d'aumosnes, et estoit plein de bé- |
néficence envers tout le peuple : finalement qu'il prioit Dieu assiduellement. Or la somme est, que Corneille a esté excellent en vertus, esquelles consiste l'intégrité et rondeur des fidèles : en sorte que sa vie estoit dressée entièrement selon la règle que Dieu nous ordonne, Et pource que la Loy est contenue en deux tables, sainct Luc loue en premier lieu la piété et religion de Corneille : puis après il descend à la seconde partie, asçavoir qu’il a exercé les devoirs de charité envers les hommes. Ceci est bien bon à noter, d’autant que la forme de bien vivre nous est descrite en sa personne. Parquoy si nous voulons bien reigler nostre vie, ayons Ja foy et la religion pour nostre fondement.
Que si ce fondement nous est osté, toutes les autres vertus ne sont autre chose que fumées. Or sainct Luc met la crainte de Dieu et les prières comme fruits de la vraye religion, et certains tesmoignages d'icelle, et à bon droict : car la religion ne peut estre séparée de la crainte et révérence de Dieu : et nul ne peut estre réputé fidèle, s’il ne recognoist Dieu pour son Père etSeigneur, et s’il ne s’addonne de bon cœur à luy. Toutesfois sçachons que la crainte qui est yei louée, est une crainte volontaire, quand les hommes pensans en eux-mesmes à bon escient que c’est qu'ils doyyent à Dieu, se submettent à luy d’un bon cœur et volontairement. Au surplus, pource que la plus grand’partie du monde corrompt et
Cuar, X.
déprave le service de Dieu par quelques petis fatras inventez à plaisir, sainet Luc adjouste yci à bon droict, que Corneille prioit assiduellement : signifiant par cela qu’il n’a point seulement monstré sa religion par cérémonies externes, mais aussi qu'il a servi Dieu spirituellement, entant qu’il est exercé en prières continuelles, 11 faut quant et quant observer l’assiduité des prières : çar de là. nous recueillons qu’il ne s’est point acquitté
froidement de prier à l'ordinaire et façon
commune, mais qu’il a esté attentif à bon escient à faire oraisons à Dieu, ainsi que les continuels bénéfices de Dieu nous y convient, et mesme nous y incitent :
et c’est là où se doit monstrer la vertu de la foy. Pour ceste raison, qu’un €chacun de nous s’exhorte soy-mesme à persévérer en prières à l'exemple de Corveille. 4vec toute sa famille. Nous ne devons passer légèrement ceste louange, que Corneille a eu une Eglise en sa maison. Et de faict, un vray serviteur de Dieu, et qui honorera son nom à bon escient, ne pourra soufrir qu'iceluy soit banni de sa maison, entant qu’en luy sera. Car combien seroit-ce fait au rebours, de maintenir son droict avec toute rigueur et obstination, en sorte qu'un homme ait sa femme, enfans, serviteurs dbéissans, et cependant ne.se souciera si Dieu est mesprisé en sa famille ? Il pour-
‘ra bien advenir quelque fois, qu'un hom-
me de bien et craignant Dieu æ’aura pas sa femme mesme accordante en ceci avec luy. Mais il nous faut estudier en toutes façons, que celuy qui ha prééminence et authorité sur quelques autres, ou le gouvernement sur quelque famille, maintiene à Dieu son honneur et domination : et n’y a rien plus raisonnable que de consacrer à Dieu tout ce qui est à nous, comme nous-mesmes. Et pourtant si quelque homme craignant Dieu ha des enfans mal obéissans à Dieu, ou sa femme mal moriginée, ou que ses serviteurs soyent pervers et meschans, il ne faut point qu'il ferme les yeux, et qu'il souffre quesa maison soit polluée par sa lascheté. Monseulement la diligence est louée en Gorpeille, mais la bénédiction de Dieu par laquelle il est advenu qu’il avoit une fa-
Cuar. X.
mille qui luy estoit obéissante en la crainte de Dieu. Et ne faut omettre ceste circonstance, asçayoir qu'il avoit instruit
tous ceux de sa famille, sans avoir esgard :
au danger, qui luy en pouvoit advenir..
Car la religion Judaïque estoit grandement haye. Et aussi le citoyen Romain
qui eust receu quelque religion estrange, !
ainsi qu'ils l’appeloyent, ne demeuroit point impuni. Parquoy, combien qu’aujourd’huy la pure profession de l’'Evangile soit blasmée par tout au monde, et diffamée grandement, toutesfois la timidité sera vicieuse, si pour ceste haine injuste quelqu'un n’ose offrir à Dieu sa famille en sacrifice par saincte instruction.
Faisant aussi beaucoup d'aumosnes, etc. En ce membre aussi il met une espèce pour le tout. Car comme nous disions n’aguères, que le service de Dieu est approuvé par les prières et oraisons, aussi maintenant quand il est fait mention de la charité, sainct Luc choisit une espèce, pour monstrer que Corneille estoit homme libéral et plein de bénéficence. Et de faict, nostre religion doit tellement parvenir jusques aux hommes, qu’en estant bénins et justes, nous rendions tesmoignage que nous craignons et honorons Dieu. Ce mot d'aumosne, qui signifie Miséricorde, a esté transféré aux plaisirs et bénéfices externes, par lesquels nous subvenons aux povres, comme ainsi Soit toutesfois que miséricorde est proprement une affection intérieure du cœur.
Car la vraye bénéficence et bien ordonnée, procède de ceste source, que les fascheries et angoisses de nos frères nous esmeuvent à pitié, Isaïe, LVIT, 7 :
que considérans l’unité qui est entre nous, nous les entretenions et en ayons soin ne plus ne moins que de nostre propre chair : et nous estudions à les secourir comme à nos propres membres. Vray est que quelque fois les hypocrites sont libéraux, ou pour le moins monstrent quelque largesse : toutesfois quoy qu’ils despendent tout, si est-ce que tout le secours qu’ils employent après les povres ne sera pas digne du titre d’aumosne. Car il nous faut retenir ce que dit sainct Paul, que celuy qui n’ha
point de charité, n’est rien : voire quand
SUR LES ACTES
il distribueroit toute sa substance aux povres, À Cor., XII, 3. Apprenons donc de ce mot, que Dieu approuve nostre bénéficence, quand par compassion nous secourons à la nécessité des poyres, et ouvrans nos entrailles, par manière de dire, nous leur distribuons les biens que nous avons receus de la libéralité de Dieu. Quant à ce que sainct Luc dit que Corneille faisoit des aumosnes à tout le peuple, c’est autant comme s’il eust dit, communéement à tous les poyres qu’il rencontroit. Car il y avoit des riches, ausquels il eust esté absurde de donner.
Au reste, s’employant si libéralement envers les Juifs, il donne à cognoistre quel consentement de religion il avoit avec eux. Pour ceste mesme raison saint Luc dit puis après, que toute la nation Judaïque luy rendoit bon tesmoignage.
Que si estant encore en ces rudimens si tendres, et veu mesme qu’il ÿ avoit tant de choses qui le pouvoyent retarder, néantmoins il a esté un miroir si excellent de preud’hommie et saincteté : quelle honte deverions-nous avoir, nous qui voulons estre réputez docteurs de la religion Chrestienne, et cependant nous sommes si froids és exercices de piété ?
Si une petite estincelle de foy a eu si grand pouvoir en Corneille, quelle vigueur au pris deveroit avoir en nous la plene lueur de science? Mais nous glorifians de Jésus-Christ à plene bouche, combien la plus grand’partie de nous sommes-nous loin de lexemple de ce sainct personnage, en sorte qu’à grand” peine appercevera-on en nous je ne SÇay quelle ombre des vertus desquelles il estoit plein ? Car quelle paresse de prier y a-il en nous? Combien sommes-nous nonchalans à exercer les œuvres de miséricorde ? Et qui pis est, il y en a plusieurs qui non-seulement sont empeschez par leur chicheté et avarice de baïller libéralement de leur bien autant qu’il estoit convenable, mais sont tellement embrasez d’une cupidité enragée d’avoir des biens, et sont encharnez de telle cruauté, qu'ils ne font difficulté de ravir la substance des povres, et mesme dévorer leur chair.
3 1celuy veit en vision. S. Luc met le mot de Vision pour une espèce d’un ora-
cle divin, afin que nous sçachions que Corneille a esté divinement amené à la foy de nostre Seigneur Jésus. Mais pource que les hommes sont souventesfois abusez par quelques illusions qui se présenteront, S. Luc marque le temps pour 0ster tout souspeçon, asçavoir neuf heures.
Or on souloit alors partir le jour en douze heures depuis le soleil levant jusques au soleil couchant. Dont il s’ensuit qu’il estoit lors grand jour quand lAnge apparut, en sorte que la vision pouvoit estre évidente. Combien que les visions ont tousjours eu certaines marques et comme seaux pour asseurer les serviteurs de Dieu que ce n’estoyent point illusions.
Car quand il leur est apparu par signes, il y à tousjours eu des signes de certitude engravez, afin que les fidèles estans du tout attentifs à iceux, ne peussent aucunement entrer en doute.
4 Et iceluy ayant les yeux fichez. Sainct Luc exprime nomméement que Corneille estoit attentif, afin que nous Sçachions que ce n’a point esté une imagination vaine, qui soit advenue comme à un homme endormi, ou songeant ailleurs. Ceste frayeur de laquelle il à esté Saisi, est procédée d’un sentiment de la majesté Divine. Car aussi tost que les hommes conçoyvent la présence de Dieu, il faut nécessairement qu'ils soyent estonnez, voire confus de ‘crainte. Et quand Sa parole ne nous engendre aucun estonnement, il faut imputer cela à nostre stupidité, d'autant que nous ne sentons et he cognoissons point que c’est Dieu qui parle à nous. Mais les fidèles, ausquels Dieu se manifeste en sa parole, tremblent aussi tost qu’ils l’oyent, comme dit Isaïe, chap. LXVI, v. 2, 5. Au reste, le regard de Dieu leur est terrible, non point afin qu'ils demeurent tousjours confus, et qu'ils soyent engloutis de crainte : mais seulement afin qu'ils se préparent par humilité à luy porter révérence. Qui a-il Seigneur? I appert assez par ceste response que l'esprit de Corneille a esté touché de religion : afin qu’il entendist que c’estoit à Dieu à qui il avoit à faire. Il est donc mal mis en la translation latine vulgaire, Qui es-tu, Seigneur ? Et il est vray-semblable que
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la leçon qui est là, est supposée : veu que le texte Grec n’ha point d’ambiguité, qui ait peu tromper le translateur : et mesme tous les exemplaires Grecs s’accordent à ceste lecture, Qui a-il? Et de faict, Corneille sentant bien que c’estoit Dieu qui parloit, se submet à rendre obéissance : comme aussi la response que fait Ange n’est autre chose que commandement. Tes oraisons et Les aumosnes.
Pour autant qu'ils nous semble advis que, par manière de dire, Dieu ha les aureilles sourdes, quand il ne nous donne pas tout incontinent ce que nous luy demandons, de là est tirée ceste forme de parler, que nos oraisons parvienent jusques à luy, et qu’elles luy vienent en mémoire. Au surplus, l'Ange assigne ceste cause pourquoy le Seigneur veut que Corneille ait plene cognoissance de son Evangile, asçavoir qu’il a exaucé ses prières, et que ses aumosnes luy ont esté agréables. Dont nous pouvons recueillir, que les vertus et bien-faits nonseulement sont agréables à Dieu, mais aussi sont ornez de ce loyer magnifique, qu'à cause d’iceux Dieu nous enrichit de grâces plus amples : selon ce qui est dit, Il sera donné à celuy qui ha. Item, Bien te soit, bon serviteur et fidèle, tu as esté fidèle.sur peu de choses, je te constitueray sur beaucoup, Mat., XIE, 12, XXV, 23.
Car le Seigneur eslève ainsi les siens par un ordre continuel de ses dons, comme par certains degrez, jusqu'à ce qu’il les amène au plus haut. Mais les Papistes abusent doublement de ce passage. Car d'autant que Dieu a regardé aux prières et aumosnes de Corneille, pour Pamener à la foy de l'Evangile, ils ont destourné ceci aux préparations qu’ils ont forgées :
comme si l’homme acquéroit la foy par sa propre industrie et vertu, et prévenoit la grâce de Dieu par les mérites de ses œuvres, D’avantage, ils recueillent en gépéral que les bonnes œuvres sont tellement méritoires, que les grâces de Dieu sont augmentées à un chacun selon qu'il a mérité. Quant au premier, ils s’abusent trop puérilement, quand ils imaginent que les œuvres de Corneille ont esté agréables à Dieu, avant qu’il fust illuminé par foy. Et certes il ne faut pas aller
Cuar. X.
chercher loin la probation pour réfuter leur ignorance et bestise. Car il n’a rien peu obtenir par ses prières et oraisons, que la foy n’ait précédé, laquelle seule nous ouvre la porte pour faire oraison.
Et sainct Augustin considère ceci prudemment : lequel se mocquant de Pélagius, d'autant qu'il disoit que l’homme obtenoit la foy par oraisons, avant qu'il eust quelque foy : Qui est celuy, dit-il, qui cherchera le médecin, sinon qu’il ait esté desjà en partie guairi? Or la guairison est de la foy, laquelle nous enseigne de heurter à la porte. D’avantage, la crainte de Dieu et la piété qui estoit en Corneille, démonstrent clairement qu’il estoit régénéré du sainct Esprit. Car Ezéchiel attribue ceste louange à Dieu seul, qu'il forme les cœurs des hommes à ce qu'ils le craignent et honorent, Ezéch., XXXVI, 26. Et Isaïe dit, que l'Esprit de la crainte du Seigneur repose en Jésus- Christ, afin que nous entendions qu’il ne se pourra trouver en d’autres qu’en ses membres, Isaïe, XI, 2. C’est donc une chose plusque ridicule, de feindre yci un homme en la personne de Corneille, qui par le gouvernement et conduite de sa propre nature aspire à la vie bien-heureuse. Et pourtant ils argumentent sottement, que par nos œuvres et mérites nous pouvons prévenir la grâce de Dieu.
Quant au second erreur, quand ils imaginent qu'un chacun de nous obtient des grâces plus grandes selon qu’il a mérité :
cela peut estre réfuté sans grande dificulté. En premier lieu, nous nions tout à plat qu’il y ait aucune bonne œuvre en nous, que Dieu ne nous l'ait conférée gratuitement. D’avantage, nous disons que le droit usage de ses grâces et dons procède de luy : et que c’est une seconde grace venant de luy, quand nous usons droitement de ses premiers dons. Tiercement, nous disons que nous ne méritons rien par nos œuvres et bien-faits, d’autant qu’ils sont tousjours imparfaits et vicieux. Vray est que les bonnes œuvres nous acquièrent accroissement de grâce :
mais ce n’est pas par leur mérite. Car nos œuvres quelques bonnes qu’elles soyent, ne peuvent estre agréables à Dieu, si elles ne sont conjointes avec le
SUR LES ACTES
pardon qu’elles impètrent par le moyen de la foy. Parquoy il n’y a que la foy qui les met en estime. C’est en ceste sorte que Corneille à obtenu plus plene cognoissance de Jésus-Christ par ses oraisons et aumosnes. Mais ce qu'il a eu Dieu propice et favorable par ses aumosnes et prières, cela dépendoit desjà de sa foy. Or si les œuvres sont estimées par la foy, ce qu’elles sont agréables à Dieu vient pource qu’il nous pardonne les fautes, et non pas pour ce que nous méritions. Car d'autant que la foy ne trouve rien en nous qui mérite que nous soyons agréables à Dieu, elle emprunte de Jésus-Christ ce qui nous défaut. Or c’est bien tout au rebours que les Papistes ayans à chacun coup en la bouche le mot de Mérite, et ne cessans d’enfler les fols d’une vaine confiance, néantmoins ils rapportent rien qui incite les hommes, et esmeuve leurs affections à bien faire. Car ils laissent tousjours les consciences en suspens : ils commandent de douter si les œuvres sont agréables à Dieu ou non. Quand les cœurs sont saisis d’une telle frayeur, ne faut-il pas bien qu’ils flestrissent en leur paresse et lascheté ?
Mais quant à nous, combien que nous ostons tout mérite aux œuvres, toutesfois en remonstrant que le loyer leur est préparé, nous incitons les hommes par un fort bon aiguillon à bien vivre et sainctement. Car quand nous avons ceste certaine persuasion que nous ne perdons point nostre peine, lors nous-nous disposons d’un cœur alaigre à servir à Dieu.
Or quant à ce que nous n’appercevons point aujourd’huy une plus grande abondance des dons du S. Esprit, ains plustost que la plus grande partie devient seiche, il faut imputer cela à nostre ingratitude. Car tout ainsi que Dieu à coronné les prières et aumosnes et la saincteté de Corneille de la précieuse perle de son Evangile : aussi quand il voit que nous abusons malheureusement du thrésor précieux de son Evangile, il y a juste cause pourquoy il nous réduise à une indigence affamée, et que finalement il nous face mourir de faim. Toutesfois on peut yci faire une question : asçavoir si la foy requier une cognoissance de Jésus-
Cuar. LA
Christ, ou si elle se contente d’une | desjà ferme fondement. Combien que
simple et nue persuasion de la miséricorde et grâce de Dieu. Car il semble advis que Corneille n’ait du tout rien entendu de Jésus-Christ. Mais on peut prouver par probations fermes, que la foy ne peut estre séparée de Jésus-Christ.
Car si on appréhende simplement la majesté de Dieu, nous sommes plustost esblouis et accablez de sa gloire, que ne sentons aucun goust de sa bonté. Il faut donc que Jésus-Christ soit entre deux avant que l'esprit de l’homme puisse concevoir que Dieu luy est propice. Et ce n'est point sans cause qu'il est appelé l'image de Dieu invisible, d'autant que le Père ne se monstre point pour estre yeu de nous, sinon en la face de son Fils, Col., [, 45. D’avantage, comme ainsi soit qu'il est la voye, la vérité et la vie, quelque part que nous allions hors luy, nous serons de tous costez enveloppez de filets d’erreurs et de tromperies, et rencontrerons la mort par tout, Jeh., XIV, 6. Or quant à Corneille, la difficulté en peut estre facilement résolue. Nuls biens spirituels ne nous sont offerts, sinon en Jé- Sus-Christ. Et principalement la régénération d’où proyient-elle, sinon que nostre vieil homme est crucifié, quand nous sommes entez en la mort du Fils de Dieu ?
Rom., VI, 5, 6. Que si Corneille a esté participant de l'Eglise de Christ, il ne faut point que nous pensions qu’il fust du tout vuide de la foy d’iceluy. Et de faict, il n’avoit point tellement receu le service du vray Dieu, que les Juifs seuls adoroyent, qu'il n’eust ouy quant et quant quelque chose du Médiateur promis. Et combien qu’il n’eust qu’une cognoissauce obscure et enveloppée, si est-ce toutesfois qu’il avoit quelque cognoissance.
Quiconque venoit pour lors en Judée, il ne se pouvoit faire qu’il n’ouist quelque chose du Messias : et qui plus est, quelque bruit d’iceluy estoit semé par les résions lointaines. Parquoy on doit mettre Corneille au catalogue des Pères anciens, qui attendoyent leur salut du Rédempteur, qui restoit encore manifesté. Suyvant ceci Ssainct Augustin à dit improprement, que la foy de Corneille à esté fondée par sainct Pierre, veu qu’elle avoit
quant au poinct, S. Augustin s'accorde avec nous, lequel afferme apertement que Corneille ne pouvoit prier, s'il n’eust esté fidèle : comme il en parle au livre de la Prédestination des saincts, et en d’autres passages.
5 Maintenant donc envoye gens en Joppe, etc. Voyci une grande bonté et support admirable de Dieu, qu’il ne commande point à Corneille de partir, mais d'envoyer gens à Pierre : et que cependant il attende en repos en sa maison, et que Pierre pour l'amour de luy prene le travail du chemin. Mais ne nous esbahissons de ce que Corneille a esté si humainement traitté, veu que le Seigneur envoye tous les jours des Ministres de sa Parole presque maugré les hommes.
Ainsi se manifeste-il le premier à ceux qui ne le cherchent pas, comme il dit par Isaïe, chap. LXV, 1. Mais pourquoy estce que l’Ange ne fait plustost cest oflice d'enseigner Corneille P Car il semble que cela n’est guères raisonnable, qu'il résigne son office à un homme mortel. Car ceste vision eust eu plus grande authorité, que quand l'Evangile luy est annoncé par la bouche d’un homme. Mais c’est que tout ainsi que Jésus-Christ se manifestant par vision à sainet Paul, (Actes, IX, 6, 10) toutesfois laissa la charge d'enseigner à Ananias, afin que par un tel exemple il confermast le ministère de l'Evangile qu’il a commis à son Eglise :
aussi maintenant lAnge quitte la place à sainct Pierre, afin qu’il exécute lacharge que Christ luy avoit commise. Quiconque donc veut esire disciple du Seigneur Jésus, et estre illuminé par la clairté de la sapience céleste, qu'il ne se fasche point de se rendre attentif et dogile à la voix externe des hommes, de laquelle Christ se sert comme d’un instrument et organe, et à laquelle il veut que nostre foy soit attachée. Et nous voyons de quelles façons horribles Dieu a puni lorgueil furieux de ceux qui mesprisans et rejettans la prédication, ont cherché des révélations du ciel. Car puis qu’il veut estre ouy és hommes, on ne peut autrement qu’en le desdaignant mespriser ses Mipistres, ausquels il a commis et donné sa
Cuar. X.
Parole comme en garde. Cependant je confesse qu’on doit esprouver les esprits (4 Jeh., IV, 4) à celle fin que nous n’escoutions sans discrétion tous ceux qui prétendent estre Ministres de Jésus-
SUR LES ACTES
Christ. Mais pour autant que la foy est par l’ouye, Rom., X, 47, nul ne parviendra à icelle, qui mesprisera ou rejettera la prédication de la Parole.
7 Quand l Ange qui parloit à Corneille s'en fut allé, il appela deux de ses serviteurs et un gendarme traignant Dieu, d'entre ceux qui se lenoyent
autour de luy :
8 Ausquels ayant le tout raconté, il les envoya en Joppe.
9 Le lendemain, comme ils cheminoyent et approchoyent de la ville, Pierre monta sur la maison pour prier, environ les six heures.
10 Adveint que luy ayant faim, voulut prendre sa réfection : et comme on luy apprestoit à manger, il luy surveint un ravissement d'esprit.
A1 Et veit le ciel ouvert, et un vaisseau descendant sur luy comme un grand linceul, lié par les quatre bouts, et dévallant en terre :
12 Auquel il y avoit de toutes sortes d'animaux de la terre à quatre pieds, et des bestes sauvages, et des reptiles, et des oyseaux du ciel.
13 Et une voix luy veint, disant, Pierre, lève-toy, lue et mange.
1% Adonc Pierre dit, Ainsi n'adviene, Seigneur : car jamais je ne mangeay
aucune chose commune ou souillée !,
45 Et la voix luy dit encore pour la seconde fois : Ce que Dieu a purifié ne
Le tien point pour commun °.
16 Cela adveint par trois fois, et puis après le vaisseau se retira au ciel.
1) Ou,pollue. 2) Ou, pollu.
1 Quand l’Ange, etc. Sainct Luc raconte yci, combien l’obéissance de Corneille a esté prompte. Car il ne dilaye point seulement une minute de temps, qu'il ne face diligemment ce qui luy est commapdé. Or ceste promptitude si facile vient de ce, qu’il adjousta foy à la promesse : comme au contraire l’incrédulité esi cause que nous sommes tardifs à obéir et suyvre Dieu. Vray est que des Anges-ne descendent point à nous du ciel, pour nous assigner et marquer quelques certains hommes : mais ceste voix de Jésus-Christ résonne és aureilles de tous, Demandez, et on vous donnera :
frappez, et on vous ouvrira : cherchez, et vous trouverez, Mat., VIE, 7. D'où vient cela, qu'à grand’peine un ou deux de cent remhent le pied, et les autres en rampantet se bougeant lentement, avancent si peu, sinon d'autant que nous ne croyons pas à bon escient à la promesse?
Apprenons donc qu'il ne nous faut point différer au lendemain : mais si tost que nous aurons ouy la voix de Dieu, qu'un
‘chacun marche diligemment où il est ap-
pelé. Z{ appela deux de ses serviteurs, etc. Corneille a rapporté ce fruict et salaire de la diligence qu’il avoit employée à instruire sa famille, qu’il a eu des serviteurs fidèles et gens de bien, qui ne s’espargnoyent nullement pour luy faire service, et ausquels il se pouvoit fier de toutes choses. Au contraire, le Seigneur punit coustumièrement, et à bon droict, les maistres qui ne se sont jamais souciez d’instruire leurs familles. Car ceux qui n’ont tenu conte de former leurs gens à craindre Dieu, et à cognoistre que c’est de la vraye religion, à bon droict expérimentent que leurs serviteurs leur sont désobéissans et infidèles, et mesme craignent leur desloyauté. Et un gend’arme, etc. D'autant que ce gend’arme avoit plus grande familiarité avec Corneille, il lavoit aussi instruit en la crainte de Dieu comme ses domestiques. Il faut yci réduire en mémoire ce que j'ay touché ci-dessus, qu'il p’y à estat ne façon de vivre qui pous excuse de servir Dieu
purement. Car l’estat de la guerre estoit pour lors fort corrompu, d'autant qu’ayans délaissé la discipline ancienne, ils s’estoyent abastardis à une licence vileine. Et nonobstant l'Esprit de Dieu rend yci tesmoignage de vraye religion à
des gend’armes. Parquoy il ne faut point
que ceux qui voudrovent estre exempts de toute droiture en quelque sorte que ce fust, demandent sous couverture de la guerre d’estre privilégiez de ne servir point Dieu. S'ils allèguent qu'ils ne peuvent servir Dieu, d'autant qu'ils sont gend’armes, ils auront au dernier jour ces deux gend’armes pour tesmoins et juges compétens, par lesquels ils seront condamnez. Cependant aussi sont con- -damnez un tas d’esprits phrénétiques, qui crient qu’il n’est licite aux Chrestiens de porter armes. Car ceux-ci Suyvoyent les armes, et ne laissoyent point de craindre et servir Dieu : et en recevant Jésus-Christ, ils ne laissent point leur première façon de vivre, ils ne jettent point leurs armes comme dommageables, et ne renoncent point à leur estat. Ce que Corneille déclare le tout au gend'arme et à ses serviteurs, tend à cela, qu’il leur donne plus grand courage à parfaire le mandement, lequel ils voyent plustost estre de Dieu que d’un homme.
Or les ayant au paravant enseignez en la religion franchement et sans rien craindre, ce n’est pas merveille s’il ne fait point de difficulté maintenant de leur communiquer une si grande chose.
9 Le lendemain comme, etc. Comme S. Luc a récité que Corneille avoit esté admonesté par oracle divin d'appeler sainct Pierre : aussi récite-il maintenant une vision de Pautre costé, par laquelle il est commandé à sainct Pierre de venir à Corneille. Dont il appert plus clairement que tout ceci a esté gouverné par un conseil admirable de Dieu, et qui dispose Corneille à docilité, ou pour mieux dire l’embrase d'un grand désir d’apprendre, et de l’autre accourage sainct Pierre, à ce qu'il soit volontaire à prendre la charge d'enseigner. Mais il nous faut noter les circonstances, par lesquelles sainct Luc marque et propose plus notablement ceste présente histoire. Pierre monta
Car. X.
sur la maison, etc. Car la retraite aide grandement à prier : et ce que Christ luy-mesme n’a pas oublié de prattiquer, afin que l’esprit estant mieux à délivre et destourné de tous destourbiers, soit plus attentif à Dieu. Or les Juifs avoyent une autre forme de bastimens et édifices que nous n'avons pas aujourd’huy : car ils avoyent des pourmenoirs ou galleries sur les toicts. Les six heures estoyent pour lors l’heure de midi. Et ne faut douter que sainct Pierre n’ait fait cela selon qu’il avoit accoustumé, asçavoir qu’il s’estoit tiré lors à part pour prier.
Car d'autant que nous sommes distraits à beaucoup et divers affaires presque tout le jour, et que nous ne cessons de tracasser, sinon que nous-nous mettions une bride pour nous retenir, il est bon et utile que nous ayons quelques certaines heures dédiées pour prier. Non pas que nous soyons astraints aux heures :
mais afin que nous n'oublions l’exercice de prier, qui devoit estre mis en premier lieu devant toutes solicitudes. Brief, il faut dire du temps comme du lieu : asçavoir que ce sont des remèdes pour subvenir à nostre infirmité, lesquels si les Apostres ont estimé leur estre propres et proufitables, combien plus songneusement les doyvent prattiquer ceux qui se sentent paresseux et tardifs à prier ?
10 Il luy surveint un ravissement, eic. Pource que nous avons les esprits comme assopis en terre, afin que salnct Pierre fust fait capable de recevoir Poracle, il a falu que son esprit fust comme remué de sa place, et ravi en haut. Et par ce moyen il à esté préparé à recevoir ce divin oracle, quand il a esté eslevé pardessus tout le monde d’une façon non accoustumée. L'ouverture du ciel, selon mon jugement, ha vyci une autre signification qu’elle n’avoit au chap. VIE. Car il est là dit que le ciel fut ouvert à sainct Estiene, afin qu’il veist la gloire de Jésus-Christ : yci il semble à sainct Pierre que nostre ciel visible se fend, afin que de là sorte un linceul. Que si on demande comment il a peu veoir un nombre infini d'animaux tout ensemble, la question est facile à soudre. Car sainct Luc dit, de toutes sortes de bestes : d'autant qu’en
TT DT a
Car. X.
ceste vision il y avoit diverses espèces de bestes meslées ensemble indifféremment. Il ne commence done pas par la première espèce pour suyvre le nombre jusques à la dernière. D’avantage, nous ne devons mesurer ce regard selon la facon des hommes: car l’ecstase donnoit d’autres yeux à S. Pierre. Mais avant que nous passions plus outre, il nous faut entendre quel à esté le but de ceste vision. Il y en à aucuns qui en disputent plus subtilement que le passage ne requiert. Mon opinion donc est, qu’il est monstré en général à S. Pierre, que la différence que Dieu avoit mise anciennement, est maintenant ostée. Or tout ainsi qu’il avoit mis différence entre les bestes, aussi ayant choisi un peuple à s0Y, il réputoit profanes et immondes tous les Gentils, c’est-à-dire les autres nations.
Maintenant en ostant la différence entre les animaux, il monstre par la conséquence, qu'il n'y a plus aucune séparation entre les hommes, comme il y avoit anciennement, et que le Juif n’est différent du Grec. Par cela sainct Pierre est admonesté qu’il n'ait plus en horreur les Gentils comme profanes et immondes. Oril ne faut point douter que Dieu m’ait voulu donner courage à S. Pierre, afin qu’il ne craignist point d'aller vers Corneille. Si est-ce que de tous autres peuples il en avoit séparé un pour soy: comme dit Moyse en son Cantique, Quand le Souverain divisoit les nations, il-meit son chordeau en Jacob, etc. Deut., XXXII, 8.
Pourtant il l’appeloit son héritage et sa possession. Selon cest ordre il n’eust point esté licite à S. Pierre de porter Palliance du salut éternel aux Gentils. Car cela estoit prendre le pain des enfans, et le jetter aux chiens, Mat., XV, 27 : sinon
que paraventure ils eussent receu la Cir- |
concision, et se fussent faits Juifs. Car tels qui se rendoyent Juifs pouvoyent librement estre receus. Pour ceste cause quand les Apostres furent au paravant envoyez pour prescher, il leur fut défendu d’aller vers les Gentils, Mat., X, 5.
Or d'autant que la prédication de l’Evangile est une chose trèssaincte et de grande importance, sainct Pierre ne devoit en icelle rien entreprendre d’un cœur
SUR LES ACTES
douteux et chancelant. Afin done qu'il fust certain de sa vocation, Dieu luy démonstre ouvertement comme en un tableau, que la différence légale des choses mondes et immondes estoit ostée et abolie : dont il puisse recueillir que la paroy : qui jusques alors avoit fait division et séparation entre les Juifs et les Gentils (Ephés., Il, 14) estoit abbatue maintenant. Or S. Paul dit que c’est un secret caché de tout temps, que les Gentils participent d’un mesme salut avec le peuple de Dieu, et sont insérez en un mesme corps, Ephés., IL, 6. Et pourtant S.
Pierre n’eust jamais osé ouvrir la porte des cieux aux Gentils, si Dieu luy-mesme n’eust démoli et rompu la paroy, et par ce moyen n’eust donné entrée et chemin ouvert à tous. Vray est qu’il n’y eut jamais temps (comme j’ay dit n’aguères) auquel il ne fust licite d’admettre les Gentils au service de Dieu, moyennant qu'ils fussent circoncis: mais tandis qu’ils demeuroyent en prépuce, ils estoyent aliénez de Dieu. Mais maintenant Dieu a communiqué à tout le monde le thrésor de lalliance de vie, lequel il avoit donné en garde à un peuple comme un thrésor tenu enclos. Dont nous pouvons recueillir que ceste vision nous est grandement utile. Car veu qu’elle nous enseigne que la division qui estoit entre les Juifs et les Gentils, n’estoit seulement que pour un temps, c’est autant comme si Dieu prononçoit du ciel, qu’il. reçoit tous les peuples du monde en grâce : afin qu’il soit le Dieu de tous. Brief, nous y avons un clair tesmoignage du ciel, qui nous convie à l’espérance de la vie bien-heureuse. Mais quelqu'un pourroit objecter, que S. Pierre avoit esté instruit de cela au paravant. Car luy et les autres Apostres avoyent eu ce mandement, de prescher l'Evangile par tout le monde, Mare, X VI, 15. Act., I, 8. Parquoy, ou il ne sçavoit pas quelle estoit sa vocation, ou bien ceste vision estoit superflue. Je respon qu’il y a eu si grande difficulté en ceste nouveauté, qu'ils ne s’y sont peu accoustumer du premier coup. Vray est qu’ils entendoyent bien les Prophéties, et le commañdement que Jésus-Christ leur } avoit baïllé de fraische mémoire de la vo-
cation des Gentils par l'Evangile: mais quand &’est venu au faict, ils n’ont point laissé de demeurer en doute, comme estonnez d’une chose non accoustumée.
Parquoy il ne se faut esbahf.si le Seigneur conferme sainct Pierre par un nouveau signe. Mais il nous faudra encore parler de ceci au chapitre suyvant.
13 Et une voix l'uy veint, disant, Pierre, etc. La voix est descendue du ciel comme le linceul : afin que S. Pierre cognust que l’un et l’autre procédoit de Dieu. Autrement le seul regard n’eust proufité de rien, simon que par ceste voix Dieu eust purifié ce qui au paravant estoit immonde. Quant à ce qu’aucüuns tirent une allégorie de ce mot de Tuer, comme
si Dieu signifioit que les hommes luy sont sacrifiez par le glaive spirituel de l’'Evangile, je n’y résiste point: mais la simplicité me plaist mieux, que par ce mot Dieu veut abolir la loy de la différence des bestes, afin que semblablement il démonstre qu’il ne rejette aucun peuple.
Or si par ce mot éwer, on entend sacrifier, que signifiera ce mot, Mange?
14 Ainsi n'adviene, Seigneur, etc.
Ceste response est faite, plus par forme de proposer à Dieu son commandement ancien, que non pas de refuser d’obéir à linjonction présente. Car il ha juste raison de craindre d'attoucher ce qw’il cognoist luy estre défendu par la Loy de Dieu. Et pourtant il oppose à Dieu la Loy que luy-mesme avoit donnée, afin que témérairement il n’offense à l’encontre. I y avoit quelque apparence de répugnance entre la vision et la Loy. Sainct Pierre donc ne se haste point: mais il veut que le serupule luy soit osté, avant qu’il se recule de lobservation de la Loy. Toutesfois on se pourroit esbahir, de ce que sainct Pierre fait plus de résistance à manger des viandes, qu'Abraham à tuer son propre fils. Car Abraham avoit beaucoup plus de choses pour objecter à Dieu.
Je n'ose pas dire qu'il est advenu à S$.
Pierre ce qui est trop commun aux hommes : asçavoir qu’ils $'arrestent beaucoup plus aux choses externes et petites manières de faire, qu'aux principaux articles de la Loy. Je diray plustost ce qui est hors de tout différent, qu’A-
Craie,
braham eut une telle persuasion en son cœur, et qu’il fut incontinent garni d’une telle vertu du sainct Esprit, qu'il à sur- .
monté par une force magnanime et héroïque toutes les choses qui pouvoyent retarder son cours: mais quant à sainct Pierre, l'Esprit de Dieu a besongné tout bellement en luy. Dont nous sommes admonestez qu’il n’y a rien si petit qui ne nous mette en anxiété et doute, sinon que Dieu nous garnisse de conseil et constance pour surmonter tout tremblement.
Toutesfois S. Pierre fait sairctement, et comme un homme craignant Dieu, quand estant esbranlé entre tant de pensées diverses, il n’ose rien attenter, qw'il ne cognoisse plus ouvertement ce qu'il doit suyvre, Ce mot de Commun, signifie yci profane. Car, comme il a esté dit, pource que Dieu avoit éleu les Juifs pour son peuple péculier, il leur avoit ordonné ceste forme et manière de vivre, par laquelle ils fussent discernez des nations profanes. Tout ce donc qui estoit en usage entre les Gentils contre la règle de la Loy, ils l’appeloyent commun: pouree qu’il n’ÿ avoit rien sainct, Où pur, sinon ce que Dieu avoit destiné pour Pusage ve son peuple.
15 Ce que Dieu a purifié, ne le tien point, etc. Vray est qu'il est vei parlé des viandes : toutesfois ceste sentence se doit estendre à toutes les parties de la vie. Il y a de mot à mot, Ne profane point ce que Dieu a purifié. Or le sens est, Que ce n’est point à nous d'approuver et condamner quelque chose: mais tout ainsi que nous Ssubsistons et tombons sous le jugement de Dieu, aussi est-il luy-mesme le juge de toutes choses. Quant aux viandes, Dieu prononce qu’elles sont toutes pures et mondes après l’abolissement de la Loy. Si l’homme mortel s’eslève à l’encontre de ceste sentence divine, voulant faire nouvelle différence des viandes, il s’attribue et ravit le droict ét authorité de Dieu par une audace sacrilége. Voilà comment en ont fait ces anciens héréliques, asçavoir Montanus, Priscilien, les Donatistes, les Tatiens, et tous les Encratites. Depuis le Pape voulant recueillir toutes ces sectes maudites comme en un faisseau, a fait un édict touchant les
Caar. X.
viandes. Et ne faut point que les défenseurs de ceste impiété gazouillent yei qu'ils n’attribuent point aucune immondicité aux viandes: mais qu’on à défendu de manger chair certains jours, seulement pour réprimer la chair. Car veu qu’ils ont des viandes délicates, et en trop grande
abondance et superfluité, et propres pour inciter à toutes ordures : pourquoy esi-ce qu'il ont en horreur de toucher du lard, comme si c’estoit une grande offense de le toucher, sinon d'autant qu’ils imaginent que tout ce qui est défendu par la toy de leur idole, est immonde et pollu ?
La tyrannie du Pape s'estend d'un mesme orgueil en toutes les parties de la vie.
Car il n’y a rien en quoy il ne teride des lags aux povres consciences. Mais quant à nous, ayans l’oracie céleste pour nous, et nous appuyans sur iceluy, mesprisons hardiment toutes les défenses de ce tyran barbare. Il nous faut tousjours interroguer la bouche du Seigneur, afin que de là nous arrestions ce qui nous est licite et en liberté, veu qu’il n’a point esté licite à sainct Pierre mesme de faire profané ce qui estoit licite et permis par la parole de Dieu. D’avantage, ce passage sert pour réprimer l’arrogance des hommes, par laquelle ils prenent plaisir à juger à tors et à travers. Il n’y en à presque pas un qui ne se donne congé de prononcer jugement des faits d’autruy. Et comme nous sommes censeurs rigoureux et malins, aussi nous prenons plustost les choses en mauvaise part. Ainsi nous
SUR LES ACTES
ravissons à Dieu ce qui luy appartient.
Pour corriger une telle audace, ceste seule voix doit suflire, qu’il ne nous est point licite de faire ceci ou cela immonde ou profane: mais que ceste puissance el authorité appartient à Dieu seul. Au reste, il est aussi monstré par ces paroles, que les Juifs n’ont point esté Le saïnct peuple de Dieu, pourtant qu'ils fussent excellens de leur propre dignité: mais c’estoit à cause de la seule grâce de ladoption divine. Maintenant depuis que Dieu a appelé les Gentils en la participation de son alliance, tous ont un tdroict égal.
16 Or cela adveint par trois fois. Ce que la vision est advenue par trois fois, a servi de confirmation, afin que sainct Pierre n’eust plus aucune doute, ni anxiété, ne scrupule en son esprit. Dont nous recueillons qu’il faloit bien que Pobservation de la Loy fust profondément enracinée en son cœur. Or si on demande pourquoy Dieu l'a laissé ainsi en perplexité, jusques à ce que par ce qui s’en ensuyvit il veinst à entendre la cause de la vision: je n’apperçoy point d'autre raison, sinon qu’estant tout estonné il ne s’avisa pas de demander que vouloit dire cela. Combien qu'il Fa cognu assez à temps, puis que les messagers de Corneille sont venus un peu après pour en estre les expositeurs. Finalement, le vaisseau se retira au ciel, afin que sainct Pierre fust plus certain que ce message procédoit de Dieu.
17 Et comme Pierre doutoit en soy-mesme quelle vision c’estoit qu'il avoit veuë, voyci les deux hommes qui estoyent envoyez de Corneille, S'enquérans de la maison de Simon, surveindrent à la porte.
18 Et ayant appelé quelqu'un, Pierre, avoit là son logis.
demandèrent si Simon qui avoit surnom
19 Et comme Pierre pensoit de la vision, l'E sprit luy dit, Foyci trois hom-
mes qui te demandent.
20 Parquoy lève-toy, et descen, et l'en va avec eux sans rien douter !: car
je les ay envoyez.
91 Pierre donc descendit vers les gens qui avoyent esté envoyez de par Corneille, et dit, Foyci, je suis celuy que vous cherchez. Qui est la cause pour-
quoy vous estes venus?
22 Ils dirent, Corneille centenier, homme juste et craignant Dieu, et ayant
1) Ou, en faire difficulté.
Car. X.
tesmoignage de toute la nation des Juifs, a esté adverti de Dieu par un sainct Ange de te mander en sa maison, et ld'ouyr parler, 23 Adonc Pierre les ayant fait entrer, les logea.
17 Et comme Pierre doutoit, etc.
S. Pierre avoit esté enseigné non-seulement par la vision, mais aussi par la parole de Dieu : et toutesfois en voyant il ne voit point, jusques à ce que le sainct Esprit luy en soit expositeur : ce qui est certes un beau miroir de nostre tardiveté.
Et toutesfois il s’en faut encore beaucoup que nous approchions de S. Pierre.
Car tant s’en faut que nous entendions promptement ce que Dieu veut, ou à quel propos il parle à nous, qu’à grand’peine nous suflit-il quand on nous l’a exposé par plusieurs fois. Mais il nous faut aussi noter ce que sainct Luc adjouste, asçavoir que S. Pierre a pensé attentivement sur la vision. Car ç’'a esté un signe de saincte révérence, qu'il n’a point laissé escouler la vision par mespris. Et pourtant quand il a frappé à la porte, Dieu luy a ouvert. Mais quant à nous, c’est une juste punition de nostre lascheté, que nous ne proufitons mieux en la parole du Seigneur : veu que nous sommes si froids à nous en enquérir.
20 Et l'en va avec eux sans rien douter. L'Escriture use souvent de ce mot, quand elle veut exprimer quelle doit estre l’obéissance de la foy. Ainsi sainct Paul Jouant la foy d'Abraham (Romains, IV, 49) dit qu’il ne douta point quand Dieu luy promettoit semence, combien qu’il fust amorti et caduque. Et au chap. XIV, v. 23, où il traitte des viandes, il condamne les consciences qui sont en doute. Or Douter, c’est proprement débatre d’un costé et d’autre, asçavoir quand nous amassons des raisons Opposites lune à l’autre, et sommes poussez tantost à penser d’un, tantost d’un autre.
Au contraire, il nous faut suyvre Dieu, non point d’un esprit douteux et flottant, ains arresté et constant. En somme, le Seigneur veut que nous luy portions un tel honneur, qu’aussi tost que nous Paurons ouy parler, nous ne débations plus que &’est que nous devons faire : mais que sans plus plaider nous soyons résolus de faire ce qu’il nous commande. Et
de faict, sa volonté mérite bien que nous chassions tous brouillars, et la prenions pour une seure lumière qui nous monstre le chemin, et que mettans fin à toutes répliques, nous dontions tous nos sens à luy rendre prompte obéissance. Ce que nous pouvons encore mieux recueillir de ce qui vient après au texte. Car la raison est adjoustée pourquoy il n’est point licite à sainct Pierre de suspendre son jugement comme en une chose incertaine :
d'autant que Dieu est autheur de cest affaire. Car c’est autant comme s’il estoit dit, que nous-nous devons contenter de la seule volonté de Dieu, à ce que nous obéissions à son commandement. Au reste, nous sommes aussi par ceci admonestez de l’autre part, que les consciences ne seront point autrement paisibles, en sorte que les hommes facent en seureté ce qu’ils font, sinon qu’estans enseignées par la parole de Dieu, elles s’asseurent qu’elles n’entreprenent rien que sous sa conduite, et par son commandement.
91 Voyci, je Suis celuy que vous cherchez. S. Luc récite maintenant combien sainct Pierre a esté prompt à rendre obéissance : puis après, qu'il a finalement | entendu par les hommes envoyez, à quel propos la vision luy avoit esté révélée.
Car il oit dire qu’ilest appelé par Corneille qui estoit homme Gentil, lequel il eust estimé profane, et ne méritant point qu'il parlast familièrement à luy, si son jugement n’eust esté corrigé -par ceste voix, N’estime point commun et profane ce que Dieu appelle pur et monde. Or c’est estre vrayement sages, quand nous despouillans de toute présomption, et corrigeans toute opiniastreté, nous sommes tellement ravis de lauthorité de Dieu, et qu’elle possède tellement nos esprits, que nous ne tenions rien pour bon ne droit, sinon ce qu’elle commande.
22 Homme juste et craignant Dieu.
Les serviteurs de Corneille ne louent point leur maistre par ambition ne par flatterie : mais afin que S. Pierre eraigne moins de conférer familièrement avec
Cnar. X.
luv. Et la cause pourquoy ils disent qu’il ha bon tesmoignage de tous les Juifs, c’est afin que S. Pierre sçache que ledit Corneille n’est point contraire à la vraye et pure religion. Car les superstitieux se vantoyent estre adorateurs de Dieu, combien qu'ils servissent les idoles. Mais Corneille ne pouvoit avoir pour tesmoins de sa religion et de la révérence qu'il portoit à Dieu, les Juifs qui retenoyent le service du vray Dieu, sinon qu’il eust fait profession avec eux de servir et honorer le Dieu d'Abraham. Or comme c’estoit yei un exemple non vulgaire, aussi sainct Pierre en devoit estre grandement esmeu.
Toutesfois ils se fondent principalement sur cest argument, pour luy faire trou-
SUR LES ACTES
Gui
ver bon ce qu’ils demandent, Que tout cela est gouverné par le commandement de Dieu : comme s'ils luy disoyent, que ce n’est pas tant un homme mortel qui l'appelle, que Dieu luy-mesme qui Pavoit ainsi commandé par un Ange. EtS. Pierre aussi estant vaincu par l’authorité de Dieu, ne délibère plus, mais fait entrer ces gens au dedans, afin qu’il se mette bien tost en chemin avec eux. Aussi fautil que nous acquiescions paisiblement à Dieu, et ne reste plus rien après avoir cognu sa volonté, Sinon que nous courions hastivement où il nous appelle. Les autres choses n’ont point besoin de déclaration.
Et le lendemain s’en alla avec eux : et aucuns des frères de Joppe luy tein-
drent compagnie.
24 Et le lendemain ils entrèrent en Césarée. Or Corneille les attendoit, ayant appelé ses parens et familiers amis.
25 Or adveint que quand Pierre entroit, Corneille luy veint au-devant : et
se jettant à ses pieds l’'adora.
26 Mais Pierre le releva, disant, Lève-toy : je suis aussi homme. 27 Et parlant avec luy, il entra, et trouva plusieurs qui s’estoyent là as-
semblez :
28 Et leur dit, Vous scavez comment il n'est loisible à un homme Juif se joindre ou aller à un estr anger : mais Dieu m'a monstré que je ne die aucun
homme estre commun ou souillé 1.
29 Parquoy aussi estant mandé je suis venu sans contredit quand j'ay esté appelé. Je vous demande donc, pour quelle cause m'avez-vous mandé.
1) Ou, pollu.
Et le lendemain s’en alla avec eux.
Il est vray-semblable que les gens envoyez de par Corneille, estoyent arrivez sur le soir : car ils n’estoyent pas encore entrez en la ville à midi : joint aussi que la vision réitérée par trois fois, n’estoit pas une chose qui se peust faire en un moment. S’estans donc reposez et deslassez la nuict, ils se mettent en chemin pour retourner. Au reste, ça esté un devoir d'humanité, ce qu’aucuns des fidèles (lesquels il est vray-semblable avoir esté à cela députez par toute l'Eglise) se mettent avec S. Pierre pour luy tenir compagnie, et le conduisent jusques à Césarée. Or quant à eux, ce qu'ils entreprenent ce voyage avecS. Pierre, c’est pour luy faire honneur, et monstrer leur bon-
ne affection envers luy : mais cependant le Seigneur les amène, afin qu’il les ait pour tesmoins de sa grâce. Ainsi ils rapportent une bonne récompense de leur humanité, quand ils voyent pour la confirmation de leur foy que le Royaume de nostre Seigneur Jésus FrApene jusques aux Gentils.
24 Or Corneille les attendoit. S. Luc loue la bonne affection de Corneille nonseulement en cest endroit, qu’il attendoit d’un grand désir la venue de S. Pierre, mais aussi d'autant qu’il à voulu avoir ses amis familiers et parens pour compagnons de sa foy. Ceci certes n’estoit point sans danger, d'appeler une grande compagnie de gens pour recevoir une nouvelle religion: et il y avoit assez de raisons, sous
la couverture desquelles il se pouvoit flatter. Car il ne luy estoit point commandé d’en appeler d’autres pour luy faire compagnie: mais plustost il avoit esté choisi seul pour estre faict participant d’un si grand bien. Mais il considéra en soy-mesme combien il estoit obligé de procurer la gloire de Dieu et le salut de ses frères : il cognut que c’eust esté une chose inique et inhumaine, comme de faict elle eust esté, de chercher son proufit particulier sans avoir esgard aux autres : il estima que C’eust esté une vileine lascheté de fouir sous terre le thrésor de l'Evangile. Il a donc fait ce que Dieu requiert de tous les siens par fsaïe et Michée : asçavoir qu’un chacun prene ses frères par la main pour les inciter et les exhorter à la foy. Corneille donc nous a monstré par son exemple, que quand Dieu se manifeste à nous, il ne faut pas que nous estouffions la lumière de ceste cognoissance par nostre paresse ou crainte, mais plustost il nous faut donner ordre que nostre foy reluise devant les autres pour leur monstrer le chemin. Car l'héritage du Royaume des cieux n’est pas tel, que la moindre portion nous en décroisse, quand plusieurs seront receus à la participation diceluy : mais plustost l'accroissement de ceux qui hériteront avec nous, augmentera nostre gloire.
D’avantage, il nous faut noter combien Corneille est loin de toute ostentation, Car il appelle les autres, afin qu’il les ait compagnons deschole, estant luy-mesme prest d'apprendre. Ceci est la vraye estude et affection de piété, quand avec le zèle on apperçoit une telle simplicité, que nous n’ayons nulle honte de dépendre de la bouche de Dieu. Car à la vérité il y en a plusieurs qui sont poussez d’ambition à s’employer volontiers à enseigner les ignorans, Et on cognoist le vice en leur sot babil, quand ils prenent plaisir à tousjours parler, et veulent estre seuls ouys. Au contraire, tous devoyent avoir ce but de s’assujetir eux-mesmes et tout le monde à Dieu, à ce que luy seul soit éminent, les hommes estans dontez à vraye humilité. Celuy que Dieu à doué de faculté et grâce d'enseigner, qu’il ne face dificulté de s’employer à enseigner ses
Car. -X.
frères : moyennant qu’il n’y ait point de vanterie et de vaine convoitise de vouloir apparoistre. Celuy qui n’a point ce don de pouvoir enseigner les autres, qu'il se contiene dedans ses bornes, et ne passe point sa mesure. Que les uns et les autres n’appètent point d’estre maistres :
comme aussi samct Jacques admoneste, Chap. IE, 4: mais que les uns édifient tellement les autres, que tant les sçavans que Îles ignorans n’ayent point de honte d’estre abaissez. Touteslois on fait yci une question, Quels cousins ou parens pouvoit avoir Corneille en Judée, veu qu’il estoit estranger, et n’estoit là allé que pour le faict des armes pour quelque temps? Or tout ainsi que jé n’afferme rien sur ceci, aussi je reçoy ceci comme plus probable, qu’il y en avoit aucuns en sa bande qui luy estoyent parens. Car les parens et familiers se mettoyent volontiers ensemble sous une mesme enseigne. Et ne faut point douter que les cousins de Corneille nayent esté bien aises d’estre de sa bande, comme ainsi soit qu’il eust cent hommes sous sa charge.
95 Et se jettant à ses pieds l’'adora.
fl y a yci un mot Grec qui signifie monstrer quelque honneur et révérencé en ployant le genouil, ou baissant la teste, ou par quelque autre geste. On demande yci, asçavoir si sainct Pierre à refusé ceste adoration seulement par modestie :
ou bien s’il réprouve cela comme une chose du tout illicite. Que le faict de Corneille desplaise à S. Pierre, il appert par la raison qu'il adjouste, Léve-toy, car je suis homme aussi. Car on peut recueillir de ces paroles, qu'il y avoit quelque chose Divine en ceste révérence, qu'il transféroit à un homme mortel l'honneur qui appartient à Dieu seul. Et toutesfois il n’est point croyable que Corneille ait mis S. Pierre au lieu de Dieu. Car s’il a transféré à un homme l'honneur deu à Dieu, où est ceste crainte de Dieu et religion, de laquelle il à eu ci-dessus tant bon tesmoignage ? Quant à moy, je pense qu’il ne s’est rien moins proposé que de despouiller Dieu de son honneur légitime pour le baïller à un homme : mais comme ainsi soit qu'il voulust porter quelque singulier honneur
Cab. X.
à un Prophète et Apostre de Jésus-Christ, il S’est abaissé à une révérence excessive, et ainsi a péché en passant mesure.
Car à grand'peine pourroit-on exprimer par parolés, combien il est facile de tomber en superstition, quand on fait quelque honneur aux ministres de Jésus- Christ, lequel ait la moindre apparence d’adoration Divine. Car par mesgarde nous tombons facilement où nous n’avons nullement pensé. Il y auroit moins de danger en un ROY ou és grans seigneurs de ce monde. Car celuy qui se prosterne en humilité devant un Roy, il s’arreste dedans les limites d’un honneur civil et terrien. Quant aux ministres de Jésus- Christ, il y a autre raison. Car comme leur office est spirituel, aussi si quelqu'un se jette à leurs pieds pour les adorer, cest honneur ha quelque chose de spirituel. Car il nous faut retenir la distinction qui est entre l’adoration civile, de laquelle les hommes usent entr’eux pour garder l’ordre politique, et celle en laquelle il y à quelque religion, ou laquelle regarde directement l'honneur de Dieu, Comme aussi nous devons retenir et garder la distinction qui est entre les loix qui sont données pour le gouvernement temporel, et celles qui astraignent les consciences. Car il y a certains ignorans qui s’abusent grandement, pensans que l’agenouillement est totalement et simplement condamné par ce qui est yci dit.
Mais la vérité est telle que j'ay dite. Corneille ne salue point yei son Roy ou supérieur d'une façon politique : mais il est ravi en admiration voyant S. Pierre, et luy porte honneur comme si Dieu estoit là présent. Aïnsi, comme s’oubliant soymesme, il porte plus de révérence à un homme qu’il n’est de besoin. Comme j’ay desjà dit, il n'avoit rien moins délibéré que de ravir à Dieu son honneur, de le despouiller, et d’en revestir un homme mortel. Mais quand la révérence et honneur qu’on fait aux hommes, ha quelque chose meslée et enveloppée avec l’honneur de Dieu, incontinent survient un vice sans qu’on y pense, que celuy qui est honoré en lhonneur de Dieu, est eslevé par-dessus le degré des hommes.
SUR LES ACTES
Les Papistes laissans là ceste distinction, empoignent seulement un membre. Car ils ne traittent entr’eux que de l’adoration religieuse. Et afin qu'ils facent découler une partie d’icelle aux créatures sous une couverture honneste, ils la divisent en trois, en Latrie, Dulie, et Hyperdulie. Et ils attribuent bien la Latrie à Dieu seulement : comme s'ils disoyent que l’adoration d'honneur est deue à Dieu seul, Quant à l’adoration de Dulie, ils attribuent indifféremment aux saincts trespassez et à leurs os, aux images et peintures. Et quant à l’Hyperdulie, ils l’assignent à la vierge Marie, et à la croix, en laquelle Jésus-Christ à esté pendu. Sans faire mention qu’en parlant ainsi ils monstrent yci une ignorance plusque puérile, combien ÿ en a-il d’entr’eux qui entendent ceste sotte distinc tion ? Et je ne parle point seulement du commun populaire, mais des plus grans et plus sçavans qui soyent entr’eux. Il faut donc que tous leurs services divins soyent infectez et corrompus de superstition perverse, veu que sans considération ils brouillent et meslent les créatures avec Dieu. Mais S. Luc ne récite pas yci que Corneille ait porté honneur de Latrie à S. Pierre. Il use seulement du mot général d'Adoration : et adjouste que toutesfois il a esté repris, pour autant qu’il exaltoit un homme plus que de raison. Certes si ceste nouvelle doctrine de l’adoration de Dulie avoit lieu, S. Pierre devoit advertir Corneille, qu’il ne passast outre la Dulie. Mais pource qu’il n’y a aucune adoration, à laquelle on annexe quelque religion et quelque regard de l'honneur de Dieu, qui délaisse à Dieu son honneur sauf et entier, quelque nom qu’on luy puisse donner : à ceste cause sainct Pierre s’est contenté de ceste raison, qu’il est homme. Mais je désireroye bien de sçavoir des Papistes, si sainct Jehan a esté si hébété et stupide, de ravir à Dieu la Latrie pour la donner à un Ange ? Penseroyent-ils bien cela? Il est bien certain que rien ne l’a incité à adorer l’'Ange, qu’une révérence excessive et inconsidérée, et mesme en l’honneur de Dieu, la gloire duquel resplendissoit en
1) Act, XXII, 8.
Gkh J'Ange. Et toutesfois son faiet est condamné. Afin donc que ce qui appartient à Dieu, luy soit rendu, que l'adoration et révérence spirituelle, en laquelle il y a quelque religion, luy demeure entière.
28 Vous scavez comment il nest point, etc. Il semble bien que ceste préface n’est guères amiable, et est plustost pour aigrir les cœurs des assistans, que de les attraire, quand ils oyent dire qu’ils sont réputez si immondes, que leur compagnie et propos pollue les saincts, ce qui ne pouvoit estre dit sans grand outrage contr’eux. Mais il faloit nécessairement que sainct Pierre commençast son propos par là, afin qu’ils ne le souspeçonnassent point d’avoir mauvaise ConsCien- - ce, de dire qu’il fust là venu contre la coustume ordonnée par les Pères, comme contempteur de la Loy. Mais quand il afferme qu’il est envoyé de Dieu, un tel souspeçon est osté et purgé. Joint qu'il adoucit trèsbien par ces paroles ce scandale qui estoit desjà enraciné dedans leurs cœurs pour le discord ancien entre les Gentils et les Juifs : en sorte qu'il ne pouvoit plus proprement donner ouverture à son propos. Car il prononce que ceux qui avoyent esté réputez immondes jusques alors, sont maintenant purifiez :
tellement qu’ils ont maintenant une communication mutuelle avec les fidèles et saincts. Au reste, quant à ce qu’il dit qu’il n’est licite à un homme Juif de s’adjoindre avec un estranger : il nous faut observer que cela n’est point procédé tant de la Loy, que d’une observation et manière de faire des Pères. Vray est que Dieu leur avoit défendu de se marier, ou de s'attacher par alliance avec les Payens et Gentils : (Deut., VIE, 3) mais il n’y a passage qui leur défendist de manger et de boire avec eux, ou de traffiquer ou communiquer avec eux. Mais afin que la
Car. X.
conversation ou trop familière fréquentation ne les attirast à faire ce qui leur estoit défendu, ils gardoyent la coustume que leurs Pères leur avoyent laissée, de n'avoir fréquentation quelconque avec les estrangers. Il n’est point yci besoin de disputer si une telle tradition lioit les consciences. Car $. Pierre ne monstre point yei de propos délibéré ce qui est licite selon Dieu, mais ce qui estoit communéement en usage. Que je ne die aucun. Il démonstre plus clairement la somme et le but de ceste vision, rapportant aux hommes ce qui avoit esté dit des viandes. Au surplus, quant à ce qu'il dit que nul n’est immonde, il ne le faut entendre de chacune personne à part. Car il est certain que tous les incrédules sont pollus d’inimondicité de conscience : en sorte qu'ils souillent, voire par le seul attouchement, les choses qui autrement sont pures. Sainct Paul aussi dit que leurs enfans demeurent immondes, jusques à ce qu'ils soyent purgez par foy, A Corinth., VIE, 44. Brief, s’il est ainsi que la seule foy purifie les cœurs des hommes (Act., XV, 9) il faut dire que l’incrédulité les profane. Mais sainct Pierre fait yci seulement comparaison entre les Juifs et les Gentils : et d'autant que la paroy est rompue (Ephés., IE, 44) et que par ce moyen l'alliance de vie et de salut est maintenant commune aux uns et aux autres : il dit qu’il ne faut estimer estrangers Ceux qui sont participans de l'adoption Divine. Il nous faut aussi noter ce qu’il adjouste, qu’il est venu sans contredit. Car c’est le sainct silence de la foy, quand ne murmurans point contre Dieu, nous recevons paisiblement ce qu’il nous commande, en chassant bien loin toutes raisons contraires qui se peuvent présenter.
30 4donc Corneille dit, Il y a quatre jours à ceste heure, que j'estoye à jeun, el à neuf heures faisoye prière en ma maison: adonc voyci un homme se présenta devant moy en un vestement reluisant,
31 Et dit, Corneille, ta prière est exaucée, et tes aumosnes sont en mémoire
devant Dieu.
32 Envoye donc en Joppe, et fay appeler Simon, qui est surnommé Pierre,
Car, X.
SUR LES ACTES
qui est logé en la maison de Simon conroyeur, près la mer, lequel estant venu
parlera à toy.
33 Parquoy incontinent j'ay envoyé vers Loy : et tu as bien fait de venir. Or maintenant nous tous sommes présens devant Dieu pour ouyr tout ce qui l'est
ordonné de Dieu.
Pource que ceste response de Corneille ne contient rien qu'une répétition simple de l’histoire, il ne sera point besoin de nous arrester longuement en icelle. Il veut dire en somme, que ce qu'il à fait appeler sainct Pierre, ç’a esté par le commandement de Dieu.
30 J’estoye à jeun. Plusieurs exemplaires Grecs ont, Que j’estoye assis. Le translateur Latin ancien a omis ce mot, à jeun. Ce que je pense avoir esté faict par inadvertance ou négligence : car il est expresséement mis en tous les livres Grecs. Au reste, il est yci fait mention expresse de jeusne, afin que nous sçachions que Corneille n’a point prié froidement, ne par forme d’acquit : et avec ce afin que la vision ait moins de souspecon. Car le cerveau d’un homme qui est à jeun, quand la sobriété est modérée, ne reçoit pas facilement les illusions qui vienent de phantosmes. Corneille donc signifie que l’Ange luy est apparu, lors qu’il estoit bien ententif à prier, et avoit l’entendement délivré de tous empeschemens, lesquels ont accoustumé de nous rendre sujets à phantosmes et imaginations extravagantes. À ceci aussi se rapporte la circonstance du temps : que cela adveint qu’il estoit encore grand jour, asçavoir trois heures devant soleil couchant. Un homme se présenta devant moy. Il appelle homme celuy qu’il sçavoit bien estre un Ange de Dieu. Mais la saincte Escriture a accoustumé de transférer à Dieu ou aux Anges le nom de la forme visible, sous laquelle ils apparoissent, Gen., XVIIT, 2, 22, et XIX, 1.
Ainsi Moyse appelle indifféremment maintenant Anges, maintenant hommes, ceux qui apparurent à Abraham, estans vestus de corps humains. Ce vestement reluisant a esté un signe de la gloire céleste, et comme une enseigve de la majesté Divine, qui devoit reluire en Ange. Les Evangélistes rendent tesmoignage qu’il y avoit une telle splendeur au vestement
de Jésus-Christ, quand il fut transfiguré en la montagne saincte, et là manifesta sa gloire à trois de ses disciples, Matth., XVII, 2, Marc, IX, 2. Ils en disent autant des Anges qui ont esté envoyez pour tesmoigner de la résurrection de Jésus- Christ. Car tout ainsi que nostre Seigneur s’accommode jusques-là à nostre infirmité, qu’il commande à ses Anges de descendre sous la forme de nostre chair : aussi sème-il sur eux quelques rayons de sa gloire, afin que ce qu’il leur à commis de nous commander soit receu en plus grande certitude et révérence. On fait yci une question + asçavoir si ce corps estoit un vray corps et naturel : et si ce vestement estoit un vray vestement : ou bien si une telle apparence seulement a esté proposée devant les yeux de Corneille. Or combien qu’il ne soit pas grandement nécessaire de cognoistre ceci, et qu’à grand’peine en pourroit-on affermer quelque chose pour certain : toutesfois sil nous en faut dire quelque chose par conjecture, il me semble plus probable, que Dieu à qui appartient de créer toutes choses, donna un vray Corps à l’Ange, et quant et quant luy donna un vestement magnifique et reluisant de toutes parts : mais qu’aussi tost que l’Ange eut fait son ambassade, son corps et ses accoustremens furent réduits à néant, et luy remis en sa première nature : et que toutesfois il n’a esté subjet à aucune infirmité humaine cependant qu'il à esté veu en forme d'homme.
33 Or maintenant nous tous, etc.
Afin que sainct Pierre soit plus prompt et plus volontaire à enseigner, Corneille afferme que luy et les autres seront dociles et prests à rendre obéissance à Dieu. Car c’est une chose qui sert grandement à inciter celuy qui est ordonné pour enseigner, à ce qu’il s’'employe plus alaigrement pour instruire les auditeurs, quand il attend un certain fruit de so labeur. Ce qu'il dit, devant Dieu, peut
estre entendu en deux sortes : ou que ce soit comme un serment solennel : ou bien que Corneille proteste simplement, que ceste compagnie est assemblée en sa maison ne plus ne moins que s'ils estoyent devant la face de Dieu, afin qu'ils reçoyvent aussi bien la voix d’un homme, comme si elle procédoit de la propre bouche de Dieu. Or qu'on choisisse lequel on voudra, la fin sera tousjours mesme. Car Corneille pour donner mieux à cognoistre de quelle rondeur il y procède, proteste qu’il ha Dieu devant ses yeux, lequel il n’est licite d’abuser par feintise. Et de faict, toutes fois et quantes que la parole de Dieu nous est proposée, ce sentiment doit entrer dedans nos cœurs, et les esmouvoir à bon escient :
asçavoir que nous n'avons point affaire avec un homme mortel, mais que Dieu est là présent qui nous appelle. Car de ce regard de Dieu vient que nous concevons une majesté en la Parole, et l’escoutons en toute révérence. Toutesfois il semble avis que Corneille fait yci follement de se constituer pleige pour les autres en une chose de si grande importance. Car qui est-ce qui sera idoine respondant pour la foy d’autruy? Mais pource qu’un chacun d’eux avoit promis de rendre obéissance, à bon droict il se confie qu’ils ont une telle affection. Et ne
CHar. X.
faut douter que desjà auparavant la chose leur estant révélée, ils n’eussent promis d’estre obéissans à ce qui leur seroit dit, et qu'encore lors un chacun ne ratifiast ce qu'un seul avoit dit. Pour ouir tout ce qui, etc. Voylà que c’est la vraye foy, quand on ne reçoit point la parole de Dieu seulement à demi, mais quand on s’assujetit entièrement à icelle sans rien réserver. Et toutesfois il y a bien peu d'exemples au monde d’une telle foy plene et universelle. Car la plus grande partie des hommes, comme s'ils avoyent fait marché avec Dieu, ne s’assujetissent autrement à sa doctrine, sinon en ce
qu’elle leur est plaisante : que s'ils ren-.
contrent quelque chose qui ne leur plaise, ou ils le mesprisent hardiment, ou le rejettent, Au surplus, Corneille discerne prudemment entre Dieu et l’homme. Car il fait Dieu autheur de la doctrine, et ne laisse rien à l’homme que le ministère et ambassade. Tu nous auras, dit-il, diseiples attentifs et obéissans en toutes les choses que Dieu t’a commandées: en sorte que luy seul domine, et toy, que tu sois seulement ministre : que luy seul parle, mais par ta bouche. Et de faict, Dieu ordonne à tous ses serviteurs en la personne d’Ezéchiel de le faire ainsi, Pren, ditAl, la parole de ma bouche, et tu la leur annonceras de par moy, Ezéch., XX XII, 7.
34 Adonc Pierre ouvrit sa bouche, et dit, En vérilé j appercoy que Dieu n'ha point d'esqard à l'apparence des personnes :
35 Mais en toute nation celuy qui le craint, et fait justice, luy est agréable.
36 Touchant la parole! que Dieu & envoyée aux enfans d'Israël, annoncant paix par Jésus-Christ (lequel est le Seigneur de tous)
31 Vous scavez comment la parole a esté esparse par toute Judée ?, en commencant à Galilée, après le Baptesme que Jehan a presché :
38 C’est asçavoir, comme Dieu a oinct du sainct Esprit el de vertu Jésus de Nazareth, qui est allé de lieu en autre, en bien faisant el quairissant que Ceux qui estoyent oppressez du diable : car Dieu estoit avec luy.
1) Ou, Vous sçavez la parole, etc.
34 Adonc Pierre ouvrit sa bouche.
Nous avons desjà dit par ci-devant, que l'Escriture use de ceste forme de parler,
quand elle signifie qu'on a tenu quelque propos grave et de conséquence. Il est dit au chap. V de S. Matthieu, que Jésus- Christ ouvrit sa bouche , voulant faire un
2) Ou, La parole, di-je, advenue par toute Judée, etc.
sermon à ses disciples, et trailter de choses de grande importance. Comme si on disoit en François, Il se meit à parler, c’est asçavoir, ayant desjà bien pensé à ce qu'il devoit dire. Æn vérité j'appercoy. Le mot Grec qui est yci mis signilie comprendre ou recueillir par raisons, si-
Cuar. X.
gnes, et conjectures. Corneille estoit Gentil de nation : toutesfois Dieu exauce ses prières et oraisons : il daigne bien luy communiquer la clairté de l'Evangile :
il luy destine particulièrement un Ange.
Par cela S. Pierre recognoist que tous ceux qui vivent sainctement et innocemment sont agréables à Dieu sans acception de personnes. Car auparavant estant préoccupé de ceste opinion, que Dieu aimoit seulement les Juifs, comme aussi ils estoyent seuls éleus d’entre tous les peuples, il ne pensoit point que la grâce et bonté de Dieu peust parvenir jusques aux autres. Il est bien vray qu’il n’estoit point si lourd de penser que pour ce mot de Gentil la piété et innocence de vie fust rejettée ou condamnée : mais d’autant qu'il s’arrestoit simplement à cela, que tous ceux qui estoyent incirconcis, estoyent estranges du Royaume de Dieu et profanes, il s’enveloppoit et embrouilloit sans y penser en cest erreur tant absurde, que Dieu rejettoit le pur service fait à sa majesté, et la vie saincte, quand la Circoncision n’y estoit point conjointe :
pource que le prépuce estoit cause que les Juifs estoyent desgoustez de toutes les vertus des estrangers. Par cest exemple nous sommes admonestez combien nous-nous devons garder de nous laisser préoccuper de fols jugemens, lesquels nous ferment le chemin à droitement juger. Au reste, il nous faut noter qu’emporte le mot de Personne. Car plusieurs S’abusent en iceluy, l’exposans généralement que nul n’est préféré à un autre.
Ainsi Pélagius anciennement nioit qu’aucuns fussent éleus de Dieu, et les autres réprouvez : d'autant qu’il n’y avoit nulle acception de personnes envers Dieu.
Mais il faut entendre par ce mot l’estat extérieur ou l’apparence, et tout ce qui est autour de l’homme qui luy peut acquérir ou oster faveur. Les richesses, la noblesse, les dignitez et honneurs acquièrent crédit et faveur à l’homme : la poyreté, l’ignominie, la basse condition et toutes telles choses le rendent contemptible. Pour ceste raison, Dieu .défend bien souvent d’avoir esgard aux personnes, d'autant qu’il ne se peut faire que le jugement soit droit toutes fois et
quantes que les regards extérieurs empeschent le juge de peser la cause. En ce
| passage le mot de Personnes se rapporte
à la nation : et le sens est, que le prépuce n’empesche point que Dieu nait pour agréable, et n'approuve la justice et bonne vie en un homme Gentil. Mais il pourroit sembler à ce conte que le respect des personnes a eu lieu envers Dieu pour un temps. Car quand il a choisi les Juifs pour son peuple, laissant là les Gentils, n’a-il pas eu esgard aux personnes ?
Je respon qu’il ne faut point chercher la cause de ceste différence és hommes, mais qu’elle dépend entièrement du secret conseil de Dieu. Car ce qu'il a adopté Abraham pour sien, et luy a donné son alliance plustost qu'aux Egyptiens, il la fait sans estre nullement provoqué par aucun respect externe : mais toute la cause résidoit en son conseil admirable. Et pourtant Dieu ne fut jamais attaché aux personnes. Toutesfois la difficulté n’est point encore solue. Car on ne peut nier que la Circoncision n’ait pleu à Dieu, en sorte qu’il réputoit de son.
peuple ceux qui portoyent sur eux ceste marque de sanctification. Mais nous pouvons aussi respondre promptement à ceci, que la Circoncision a esté après la grâce de Dieu, veu qu’elle estoit un signe de ceste grâce. Dont il s'ensuit qu’elle n’en a point esté la cause. Cependant elle estoit tellement gage de l'adoption gratuite aux Juifs, que le prépuce n’empeschoit point Dieu de recevoir en la s0ciété d’un mesme salut ceux des Gentils qu’il vouloit. Mais la venue de Christ a eu ceci de nouveau et spécial, que Dieu ayant rompu la paroy a receu indifféremment tout le monde, Ephés., IE, 14. Et c'est ce que signifient ces paroles, ex toute nation. Car tandis que la semence d'Abraham a esté le sacré héritage de Dieu, il pouvoit sembler que les Gentils fussent du tout bannis de son Royaume :
mais après que Christ a esté manifesté aux hommes, l'alliance de la vie éternelle a commencé d’estre commune également à ous.
35 Celuy quile craint et fait justice, luy est agréable. Sous ces deux membres est comprise toute la pureté et syn-
cérité de vie. Car la crainte de Dieu n’est autre chose que piété et religion. Et la justice est une équité et droiture, laquelle les hommes gardent entr’eux, se donnans garde de nuire à autruy, et s’estudians de proufiter à tous. Tout ainsi que la Loy de Dieu, qui est la règle de bien vivre, consiste en ces deux parties: aussi nul ne pourra faire qu’il soit approuvé de Dieu, sinon qu’il addresse là toutes ses œuvres : et n’y aura rien de ferme et asseuré en tous devoirs d'humanité sinon que la vie des hommes soit fondée en la crainte de Dieu. Au demeurant, il semble que ce passage attribue la cause de salut aux mérites des œuvres. Car si les œuvres nous donnent grâce envers Dieu, elles nous acquièrent semblablement la vie, laquelle gist en l’amour de Dieu envers nous. Il y en a d’autres aussi qui empoingnent ce nom de Justice, pour prouver que nous sommes justifiez par les œuvres, et non point gratuitement par la foy. Mais ce dernier argument est trop frivole. Car nous avons desjà monstré que ce mot de Justice ne se prend point pour l'entière observation de la Loy: mais qu’il est restraint à la seconde table et äux devoirs de charité. C’est donc une justice, non point générale, par laquelle homme est réputé juste devant Dieu, mais une preud’hommie et innocence, laquelle regarde les hommes, quand on rend à un chacun ce qui luy appartient.
Il ne reste donc plus que l’autre question:
asçavoir si les œuvresnous rendent agréables à Dieu. Pour l’explication de laquelle il nous faut noter en premier lieu, qu’il y a double regard de Dieu à aimer les hommes. Car comme ainsi soit que nous naissions tous enfans dire (Ephés., IT, 3) tant s’en faut que Dieu trouve rien en nous qui soit digne de son amour, que plustost toute nostre nature le provoque à nous hayr. Pour ceste raison S. Paul prononce que tous luy sont ennemis, jusqu'à ce qu’ils luy soyent réconciliez par Jésus-Christ, Rom., V, 6, 8. Ainsi donc la première acception de Dieu, par laquelle il nous reçoit en grâce, est entièrement gratuite. Car il ne peut encore avoir aucun esgard à nos œuvres, quand toutes sont vicieuses et perverses, et se sentent
Cuar, X.
de leur origine. Or ceux que Dieu a adoptez pour ses enfans, il les régénère aussi par son Esprit, et reforme son image en eux: dont procède ce second regard. Car Dieu ne trouve point lors l'homme nud, et vuide et destitué de toute grâce: mais recognoist aussi son œuvre, voire soy-mesme en luy. Parquoy Dieu ha les fidèles pour agréables, d’autant qu'ils vivent sainctement et justement. Aussi nous ne nions pas que les bonnes œuvres des saincts soyent agréables à Dieu: mais il est vei question d’une autre chose, asçavoir si homme prévient la grâce de Dieu par ses mérites, et si luymesme s’insinue en l’amour d’iceluy : ou bien, veu qu’il est seulement digne de haiïne, si du commencement il est aimé gratuitement et sans aucun regard des œuvres.
Or comme ainsi soit que l’homme délaissé en son naturel ne puisse apporter autre chose que matière de haine, il faut nécessairement qu’il soit gratuitement aimé sans ses mérites et œuvres. Dont il s’ensuit que Dieu est cause à soy-mesme de ce qu’il nous aime, et qu’il est provoqué par sa miséricorde et bonté gratuite, et non pas par nos mérites. D’avantage, il nous faut observer qu’encore que les fidèles soyent agréables à Dieu après la régénération avec leurs bonnes œuvres et pour lerespect de leurs œuvres,nonobstant cela ne se fait point par le mérite de l’œuvre.
Car la pureté des œuvres n’est jamais si
parfaite, qu’elles plaisent à Dieu sans .
pardon gratuit. Et qui plus est, veu qu’elles ont tousjours quelque vice ou souillure meslée parmi, elles sont dignes d’estre rejettées. Ainsi doncques, la propre dignité des œuvres ne fait point qu'elles soyent dignes d’estre prisées, mais c’est la foy qui emprunte de Jésus- Christ ce qui défaut aux œuvres.
36 Touchant la parole que Dieu a envoyée aux enfans d'Israël, etc. On expose ce texte en beaucoup de sortes : toutesfoisle sens que j’ay donné me semble le plus propre. Je pren donc ce membre pour une préface : asçavoir touchant ceste œuvre tant mémorable que Dieu a faite envers les enfans d'Israël, en annonceant la paix par Jésus-Christ. Après cela la narration est adjoustée: et finale-
PE Te MAR" 7e
Cuar. X.
ment S. Pierre monstre en la conclusion de son propos, à quelle fin Jésus-Christ a esté manifesté au monde. Or ce n’est point sans raison qu'il commence par ce récit, que Dieu à envoyé la parole aux enfans d'Israël. Or selon la façon de parler des Hébrieux, le mot de Parole est yci mis pour la chose. Il estoit lors bien grand bruit de l'alliance éternelle laquelle Dieu avoit contractée avec ce peuple. Il n’y avoit rien plus commun entre les Juifs que ceci, asçavoir que le Rédempteur avoit esté jadis promis aux Pères, qui devoit remettre en bon estat les choses qui estoyent ruinées. Ceux aussi qui avoyent familièrement conversé avec les Juifs, sçavoyent bien cela. Sainct Pierre donc afin qu’on luy adjouste plus de foy, avant que passer outre, proteste de ne parler * de chose incognue ou nouvelle : mais de la restauration de l’Eglise, laquelle dépendoit de l'alliance éternelle de Dieu, et laquelle estoit à l'heure magnifiquement accomplie, et mesmement estoit entre tous grandement renommée. Annonçant paix par Jésus-Christ. Sainct Pierre monstre yci quelle estoit ceste chose, de laquelle le bruit estoit tant espars çà et là : asçavoir telle que par elle la paix seroit establie. Je pren yci ce mot de Paix, pour la réconciliation faite entre Dieu et les hommes, laquelle toutesfois contient en soy la vraye et parfaite félicité de VEglise. Car tout ainsi qu’il y a une horrible confusion et un profond abysme quand il y a discord et estrangement entre Dieu et nous : semblablement aussi tost que l'amour paternelle de Dieu reluit et esclaire, il recueille son Eglise de la dissipation, et voit-on renaistre une vraye béatitude et félicité. Voyci donc que veut dire sainct Pierre, que Dieu s’est monstré propice à son peuple en Jésus-Christ son Fils : et a receu derechef en grâce les enfans d'Abraham, lesquels on pensoit qu’il eust rejettez pour un temps, afin qu’il establist un estat florissant et prospère entr’eux. Or tout ainsi que sainct Pierre fait Dieu autheur de ceste paix:
aussi met-il Jésus-Christ au milieu, comme gage de ceste paix, afin qu’elle soit ferme et stable. Il conjoint expressément la paix avec la prédication, d'autant que
SUR LES ACTES
c’est le seul moyen par lequel le fruit de la réconciliation acquise par le Fils de Dieu parvient jusques à nous. En ceste sorte sainet Paul après avoir monstré que Jésus-Christ est nostre paix, adjouste incontinent après, qu’il est venu pour annoncer la paix à ceux qui estoyent près, et à ceux qui estoyent loin.
37 Vous scavez comment la parole « esté esparse par toute Judée, en commençant, etc. Ce sermon de sainct Pierre contient principalement deux membres.
Car en premier lieu il récite l’histoire : puis après il descend au fruit de l’histoire. Car comme ainsi soit que l’advénement du Fils de Dieu au monde, sa mort et résurrection soyent la matière de nostre salut : Jésus-Christ ne peut estre autrement proposé en salut, sinon que nous entendions premièrement qu'il a vestu nostre chair humaine, qu’il a tellement conversé entre les hommes, que cependant il a bien monstré par certains tesmoignages qu’il estoit vrayement Fils de Dieu : et finalement qu'il a esté crucifié, etest puis après ressuscité par la vertu admirable de Dieu. D'autre part, afin que la cognoissance de lhistoire ne soit froide et inutile, il nous faut quant et quant enseigner la fin pourquoy il est descendu de la gloire céleste au monde, pourquoy il a souffert la mort de la croix tant ignominieuse devant les hommes, et maudite mesme par la bouche de Dieu. Il faut semblablement enseigner la cause de sa résurrection, de laquelle on recueille l’effect et le fruit de toutes ces choses : asçavoir que Jésus-Christ a esté anéanti afin qu’il nous remeist en bon estat et entier, nous qui estions perdus : qu'avec nostre humanité il a quant et quant vestu une amour fraternelle envers nous: que prenant sur SOy nos infirmitez, il nous a deschargez du pesant fardeau d’icelles :
qu’il a effacé nos péchez par le sacrifice et oblation de sa mort, afin qu’il nous rendist le Père propice et favorable :
qu'ayant obtenu victoire sur la mort, il nous à acquis la vie éternelle : qu’entrant au ciel il nous y a fait plene ouverture :
que toute la vertu du $S. Esprit à esté espandue sur luvy, afin qu’il nous enrichist de son abondance. S. Pierre garde cest
ail