‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 56 sur 113 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

A Or les Aposires el frères qui estoyent en Judée, ouyrent que les Gentils

aussi avoyent receu la parole de Dieu.

2 Quand donc Pierre fut remonté en Jérusalem, ceux de la Circoncision

débatoyent contre luy,

3 Disans, Tu es entré chez les hommes incirconcis, et as mangé avec eux. 4 Adonc Pierre commencant, leur exposa tout par ordre, disant,

5 J'estoye en la cité de Joppe, faisant oraison :

et estant ravi en entende-

ment, je vei une vision asçavoir un vaisseau descendant comme un grand linceul qui s'avalloit du ciel, lié par les quatre bouts, et veint jusques à moy.

6 Vers lequel ayant jetté mes yeux, j'apperceu et vei des animaux terrestres à quatre pieds, et des bestes sauvages, et des reptiles, et des oiseaux

du ciel.

1 Jouy aussi une voix qui me dit, Pierre, Lève-loy, lue, et mange.

8 Æt je di, Seigneur, cela n'adviene :

lée n'entra en ma bouche.

car jamais chose commune! ou souil-

9 Æt derechef la voix me respondit du ciel, Ce que Dieu a purifié, ne le

pollue point.

10 Et cela se feit jusques à trois fois. Et derechef toutes ces choses furent

retirées au ciel.

AA Puis voyci trois hommes en ce mesme instant se présentèrent en la maison où j'estoye, qui estoyent envoyez de Césarée vers moy.

1) Ou, pollue.

Cnar. XI. SUR LES ACTES. 657

12 Et l'Esprit me dit que j'allosse avec eux sans en faire difficulté. Aussi ces six frères-ci veindrent avec my, et entrasmes en la maison du personnage :

13 Lequel nous raconta comment il avoit veu un Ange en sa maison, qui s’estoit présenté à luy, et luy avoit dit, Envoye gens en Joppe, et mande Simon, qui est surnommé Pierre.

1% Lequel te dira des paroles, par lesquelles seras sauvé, et toy et toute ta maison.

15 Et quand j'eu commencé à parler, le $. Esprit descendit sur eux, comme aussi il estoit descendu sur nous au commencement.

16 Lors j'eu souvenance de la parole du Seigneur, comme il disoit, Jehan a baptizé d’eau, mais vous serez baptizez du sainct Esprit.

17 Puis donc que Dieu leur a donné un pareil don comme à NOUS qui avons creu au Seigneur Jésus-Christ, qui estoye-je moy qui peusse empescher Dieu?

18 Adonc ces choses ouyes, ils s’appaisèrent, et glorifièrent Dieu, disans, Dieu donc a aussi donné aux Gentils repentance pour avoir vie.

À Or les Apostres et frères. Ce que | leur estoit incognu, mais aussi leur semsainct Luc récite que 1: bruit de la con- | bloit estre contraire à toute raison. Car version d’une maison ec famille fut divul- | ils imaginoyent qu'après que les cérémogué entre les frères, procédoit d’esbahis- | nies seroyent abolies, les Gentils ne poursement. Car les Juif; réputoyent comme | royent estre meslez en un mesme corps une chose fort estrznge et monstrueuse, | avec les enfans d'Abraham, que grande que les Gentils leur fussent associez, tout | injure et outrage ne fust fait à la saincte ainsi que s'ils eussent ouy que des hom- | alliance de Dieu. Car à quel propos estoit mes eussent esté formez de pierres. Avec | baïllée la Loy, sinon qu’elle fust comme ce amour excessive de leur nation les | une paroy entre les Juifs et Gentils, pour empeschoit de cognoistre que ce fust une | monstrer la séparation qui estoit enœuvre de Dieu. Car nous voyons que |tr’eux ? Outreplus, pource que toute leur pour ceste ambition et arrogance l'Eglise | vie ils avoyent esté accoustumez à ceste de Dieu a esté troublée, pource qu'ils ne | division, ceste nouveauté nullement atpouvoyent souffrir une égalité qui sem-| tendue les rend tellement estonnez, qu'ils bloit diminuer leurs prérogatives. Et c’est | oublient tout ce qui devoit appaiser ce pourquoy ils ont tant obstinéement com-| grand esbahissement. Brief, ils ne combatu pour assujetir les Gentils sous le! prenent pas du premier coup le secret, joug de la Loy. Mais veu qu’il avoit esté | lequel a esté occulte et caché aux Anges prédit par tant d’oracles de Prophètes, | depuis la création du monde, comme reque lEglise seroit recueillie de toutes | monstre sainct Paul aux Ephésiens, chagens et peuples après l’advénement du | pitre IF, v. 9.

Messias, et que Jésus-Christ avoit donné| 2 Ceux de la Circoncision débamandement aux Apostres de prescher | {oyent, etc. Il advient ordinairement l'Evangile par tout le monde, comment | qu’un erreur n’est point sans obstination. s’est peu faire cela, que la conversion de | C’estoit desjà un vice d’une ignorance quelque petit nombre de personnes en | trop lourde, que les Juifs ne recevoyent esmeuve aucuns, comme une Chose non | point paisiblement en leur giron les Genouye, et que les autres l’ayent comme | tils qui estoyent unis avec eux d’un mesune chose monstrueuse en horreur? Je | me esprit de foy. Mais non-seulement ils respon que tout ce qui estoit prédit de la | se retirent, ains débatent contentieusevocation des Gentils, estoit tellement | ment contre sainct Pierre, et blasment prins des Juifs, comme si les Gentils eus-| ce qu’il avoit fait, qui toutesfois estoit sent deu venir à la Loy de Moyse pour | digne de grande louange. Ils oyent que avoir lieu en l'Eglise. Or le moyen de la|les Gentils avoyent receu la parole de vocation de laquelle ils voyoyent pour | Dieu. Qui les empesche donc de les recelors les commencemens, non-seulement | voir en société comme sous lobéissance

Il L2

PS

d’un mesme Dieu? Y a-il lien de conjonc- | m tion plus sacré, que quand tous adhèrent à Dieu d’un mesme consentement? Et comment ne seroyent unis en un mesme Corps, ceux qui se constituent pour chef le Messias et Oinct de Dieu ? Mais pource qu'ils voyoyent que la forme externe de la Loy estoit violée, il leur sembloit que ce fust mesler le ciel avec la terre, par manière de dire. Or il nous faut noter que quand S. Luc a dit ci-dessus, que les Apostres et frères ont ouy ce bruit, il n’a fait nulle mention du scandale. Mais maintenant il introduit comme une nouvelle secte de gens, qui se sont prins à débatre contre sainct Pierre. Les frères ouyrent, dit-il. Il n’adjouste rien après.

Il s'ensuit, Et quand Pierre fut monté en Jérusalem, ceux de la Circoncision débatoyent contre luy. Certes il faut bien que c’en ait esté. d’autres que les premiers. D’avantage, quand il dit, Ceux de la Circoncision, il ne dénote pas simplement les Juifs, mais des gens qui estoyent trop acharnez aux cérémonies de la Loy. Car il n’y en avoit point pour lors de ceux de Jérusalem au troupeau de Jésus-Christ, qui ne fussent circoncis.

Desquels done séparoit-il ceux-ci? Finalement il ne semble pas vray-semblable, que les Apostres et ceux qui estoyent les plus attrempez et modérez du nombre des fidèles, ayenht entrepris ce débat. Car encore qu'ils eussent esté scandalizez, nonobstant ils pouvoyent prendre sainct Pierre à part, et luy demander la raison de ce faict. Voyei les raisons qui n’esmeuvent à penser qu'ils sont appelez ainsi, asçavoir de la Circoncision, pource qu'ils ayoyent une si grande révérence à la Circoncision, qu'ils ne donnoyent lieu au Royaume de Dieu, sinon à ceux qui auroyent fait profession de la Loy, et qui estans introduits en l'Eglise par ceste saincte cérémonie, seroyent despouillez de leur immondicité.

3 Tu es entré chez les hommes ingirconcis. Ceci n’estoit point défendu par la Loy, ains estoit une observation que les pères ayoyent ordonnée. Et toutesfois sainet Pierre ne réplique point en cest endroit qu’on le presse de trop près, et qu’il n’y à nulle nécessité de Joy hu-

Caar. XI.

maine quile puisse obliger. Il laisse toute ceste défense, et respond seulement que les autres sont premièrement venus à luy, et luy ont esté présentez comme de la

main de Dieu. Aü surplus, nous voyons yei une singulière modestie de sainct Pierre, què combien qu ‘ayant bonne cause il peust mespriser ces poyres ignorans qui l’accusent à tort, toutesfois (comme il faut faire entre frères) il s'excuse doucement et modestement enyers eux. Vray est que ceste tentation estoit griefve, qu'il estoit injustement accusé, pource qu’il avoit fidèlement obéy à Dieu : mais pource qu’il SÇavoit que ceste condition estoit imposée à toute l'Eglise, qu’un chacun fust prest de rendre raison de sa doctrine et de sa vie, toutes fois et quantes qu’il est requis, et qu’il se souvenoit bien qu’il estoit l’un du troupeau, nonseulement il souffre d’estre appelé à à rendre raison de son faict, mais aussi il se submet au jugement de l'Eglise de son bon gré. Vray est que la doctrine (si elle est de Dieu) est par-dessus tout humain jugement : mais pource que Dieu veut que la prophétie soit jugée, 4 Cor. XIV, 29 et 39, il ne faut point queles serviteurs de Dieu refusent cesté condition, qu’ils se monstrent estre tels qu’ils veulent estre estimez. Au reste, nous orrons tantost ci-après, jusques où doit avoir lieu da défense tant des faits que de la doctrine. Pour ceste heure nous avons seulement à retenir, que, sainct Pierre condescend volontiers à rendre conte quand on réprouve son faict. Que si le Pape est successeur de S. Pierre, pourquoy ne sera-il tenu à une mesme condition? Prenons encore le cas, qu’il se soit Soumis volontairement à cela : toutesfois pourquoy est-ce que son successeur n’énsuit un tel exemple de modestie qui luy est yci monstré? Combien qu’il west point yci besoin d’un long circuit. Car Si ce que les Papes desgorgent en leurs puants et abominables décrets, est vray, sainct Pierre a fait desloyaument, de quitter ainsi les priviléges de son siège : ét par ce moyen il à esté traistre au siége Romain. Car après qu’ils ont fait le Pape juge de tout le monde, qui ne soit aucunement assujeli à jugement quelconque des

Car. XI.

hommes : après qu'ils l'ont eslevé pardessus les nuées, afin qu’estant hors de ceste condition de rendre raison, il mette en avant son plaisir ou appétit pour 10Y, incontinent ils le constituent protecteur et grand défenseur du siége Apostolique, pour maintenir vaillamment les priviléges dudit siége. Ainsi donc, de quelle lascheté seroit digne d’estre blasmé sainct Pierre, s’il a quitté si légèrement, et renoncé si facilement à un droict qui luy à esté donné de Dieu ? Pourquoy ne répliquoit-il pour le moins qu’il n’estoit point Sujet aux loix ? ou qu’il estoit exempt de l’ordre commun? Or est-il qu’il ne proteste rien de tout cela : mais il entre droit en cause. Ainsi quant à nous, r'éduisons en mémoire que rien ne nous doit empescher de mespriser hardiment ceste idole : veu que s’usurpant une tyrannie si deshordée et orgueilleuse, il s’est mis hors du nombre des Evesques et Pasteurs.

4 Adonc Pierre commencant, leur exæpos@, etc. Pource que c’est un mesme récit que celuy que nous avons eu au chapitre précédent, et que ce sont presque les mesmes paroles et mots, s’il y a quelque chose qui ait besoin d’interprétation, les lecteurs auront recours audit chapitre. Or l'intention de sainct Pierre et toute la somme du propos sera cognue par la conclusion. Mais avant que passer outre, il faut noter en brief, qu'il fait la prédication de l'Evangile cause de salut, quand il dit, IE te dira des paroles, par lesquelles tu seras sauvé. Non pas que le salut soit enclos en la voix d’un homme :

mais pource que Dieu nous offrant là son Fils en vie bien heureuse et éternelle, fait quant et quant que jouyssions de luy par foy. Vrayment voyci une bonté admirable de Dieu, que combien que les hommes n’ayent rien en eux que matière de mort, et que non-seulement ils soyent subjets à Ja mort quant à eux, mais aussi ne puissent apporter que mort aux autres, toutesfois il les fait administrateurs de vie. Cependant le monde monstre bien une horrible et plusque vileine ingratitude en ceci, lequel dédaignant et se faschant du vray et certain salut qui luy est proposé devant ses yeux, et le laissant là

SUR LES ACTES

comme foullé aux pieds, imagine divers saluts et frustratoires, et aime beaucoup mieux en les cherchant baailler de faim, que d’estre repeu et suffisamment rassasié de la grâce présente de Dieu.

16 Lors j'eu souvenance de la parole du Seigneur. Nous avons desjà assez amplement monstré au premier chapitre, quand Jésus-Christ proféroit ceste sentence, qu’il n’a fait comparaison de double Baptesme, ains a voulu monstrer quelle différence il y avoit entre luy et Jehan. Or tout ainsi que nous distinguons la figure ou le signe de sa vérité : aussi est-il nécessaire qu’il y ait distinction entre le ministre et l’autheur, afin que les hommes mortels ne tirent à eux ce qui est propre à Dieu. Les hommes ont le signe en la main : il n’y a que Jésus-Christ qui lave et régénère. Car ceci n’est pas de petite importance, à quelle fin ethut les entendemens des hommes soyent dressez, quand il faut chercher les grâces de Dieu: d'autant qu'une goutte seule ne distillera point sur eux hors Jésus- Christ. Il y a donc ceste différence générale entre Jésus-Christ et tous les ministres de l'Eglise: que les ministres ont bien le signe externe pour conférer, mais le Seigneur Jésus baille efficace au signe par la vertu de son Esprit. Il estoit besoin d’advertir derechef les lecteurs de ceci en ce passage: pource que plusieurs recueillent mal de ceci, qu’il y a diversité entre le Baptesme de Jehan et le nostre:

pour autant que Jésus-Christ se réservant le sainct Esprit, et l’attribuant à soy seul, ne laisse rien de reste à Jehan que l’eau. Au reste, si aucun s'appuyant et se faisant fort de ce tesmoignage, vouloit faire du Baptesme un spectacle froid et vuide de toute grâce du sainct Esprit, cestuy-là aussi sera grandement abusé.

Car l’Escriture a accoustumé de parler en deux facons des Sacremens, comme il a esté dit ailleurs. Car d'autant que le Fils

‘de Dieu n’est point trompeur en ses pro-

messes, il ne souffre que ce qu’il a ordonné soit vain. Mais quand la saincte Escriture attribue au Baptesme la vertu de laver et régénérer, elle attribue tout cela au Fils de Dieu nostre Seigneur Jésus :

et monstre seulement que c’est qu’icelu y

fait en la vertu de son Esprit par le signe visible et par la main d’un homme. Quand Jésus-Christ est ainsi conjoint avec le ministre, et la grâce et efficace du sainct Esprit avec le signe extérieur, alors on attribue aux Sacremens autant qu’il est de besoin et expédient. Au reste, ceste conjonction ne doit point estre tellement confondue, que les hommes ayans leurs esprits destournez des hommes et de tout ce que les yeux charnels peuvent contempler és élémens du monde, n’apprenent à regarder en la seule vertu du sainct Esprit, et attendre salut du seul Fils de Dieu. Car quiconque se destourne du sainct Esprit pour dresser ses yeux sur les signes, il ne sçauroit si peu faire cela qu’il ne décline du but de la foy : et quiconque ostera tant peu soit de la louange et gloire du Seigneur Jésus pour en orner l’homme, iceluy est sacrilége. Au reste, il nous faut aussi réduire én mémoire que Jésus-Christ a aussi bien dénoté sous ce mot d’'Esprit, toute la grâce de nostre renouvellement et régénération, que le don des langues et autres choses semblables. Mais pource que ces dons estoyent un tesmoignage singulier de la grande puissance de Jésus-Christ, ceste sentence leur convient fort proprement. Je diray ceci plus clairement :

Quand Christ conféroit les grâces visibles du sainct Esprit aux Apostres, il a monstiré ouvertement qu’il avoit le sainct Esprit en sa main. Aïnsi il a rendu tesmoignage par ce moyen qu'il est autheur unique de la pureté et justice, et de toute la régénération. Or sainct Pierre l’accommode à son propos en ceste sorte, Que d’autant que le Fils de Dieu alloit devant, portant avec soy la vertu et effcace du Baptesme, luy devoit suyvre avec l'accessoire, asçavoir le signe externe de l'eau.

AT Qui estoy-je moy qui peusse empescher Dieu? Nous voyons maintenant à quel propos $S. Pierre a fait ceste narration, asçavoir afin qu’il donnast à entendre que Dieu avoit esté guide et autheur de tout l’affaire. Le poinet donc de toute la question gist en l’authorité de Dieu. Sainct Pierre débat qu’il n’a rien fait que par bon ordre, pource qu’il a obéy

Car. XI.

à Dieu. Il monstre qu’il n’a point mal où follement employé la doctrine de V'Evangile, veu qu’il la employée où Jésus- Christ avoit mis les dons et les grâces de son sainct Esprit. Voylà la règle selon laquelle il faut déterminer l’approbation tant de nostre doctrine que de tous nos faits, toutes les fois que les hommes nous en demandent raison. Car quiconque s’appuye sur le commandement de Dieu, il ha assez de défense, et plus qu’il ne lui est de besoin. S'il ne satisfait point aux hommes, il ne faut point qu’il s’arreste plus à leurs pervers jugemens. Et de ceci nous pouvons recueillir que les fidèles ministres de la parole de Dieu peuvent rendre tellement raison de leur doctrine, qu'ils ne diminuent rien de lauthorité et certitude d’icelle, asçavoir s'ils monstrent qu’elle leur a esté divinement enseignée. Que s'ils ont affaire avec gens desraisonnables, lesquels la révérence de Dieu ne puisse contraindre à se rendre, qu’ils les laissent là avec tout leur orgueil et obstination. Il nous faut aussi noter que non-seulement en combatant apertement nous résistons à Dieu, mais aussi en estant paresseux, asçavoir en n’exécutant point ce qui est propre à nostre vocation. Car sainct Pierre dit yci, qu’il n’a peu desnier le Baptesme et la société fraternelle aux Gentils, qu’il ne se monstrast ädversaire de Dieu. Et toutesfois il n’eust rien attenté qui fust ouvertementcontraire à la grâce de Dieu. Gela est bien vray:

mais celuy qui né reçoit ceux que Dieu luy présente, et qui ferme la porte que Dieu avoit ouverte, empesche l’œuvre de Dieu, entant qu’en luy est. Comme nous disons aujourd’huy, que ceux qui taschent de renverser le Baptesme des petis enfans, entreprenent de faict la guerre contre Dieu : pource qu’ils chassent cruellement de l'Eglise ceux que la promesse de Dieu avoit adoptez en l'Eglise, et privent du signe extérieur ceux ausquels Dieu fait cest honneur de les appeler enfans.

Il y a une autre manière de résistance quasi semblable en plusieurs gens addonnez à simulation et feintise, lesquels en lieu qu’estans en estat de Magistrat devoyent pour le regard de leur office aider aux Martyrs de Cbrist, s'efforcent

Cuar. XI.

de leur clorre la bouche, et réprimer leur saincte liberté. Car pource que la vérité est odieuse, ils voudroyent qu’elle fust supprimée.

18 Adonc ces choses ouyes, ils s’appaisèrent. L’issue démonstre bien que ceux qui avoyent esmeu ce débat contre sainct Pierre, n’estoyent point poussez de malice. Car c’est un signe évident de crainte de Dieu, qu’estans faits certains de la volonté de Dieu, tout soudain ils cessent de débatre. Par lequel exemple nous sommes enseignez qu'il ne faut point mespriser ceux qui estans offensez Sans Cause de quelque chose, la reprenent incontinent par un zèle inconsidéré :

mais il faut par la parole de Dieu appaiser leurs consciences qui sont troublées par ignorance ou erreur, et pour le moins jusques-là esprouver leur docilité. Quant à nous, nous apprenons semblablement de ceci, d'où doit dépendre nostre jugement, asçavoir de la seule et simple volonté de Dieu. Car cest honneur luy est deu, que sa volonté nous soit une certaine et souveraine règle d'équité et vérité.

Toutes fois et quantes qu’il est expédient et bon pour nostre salut de sçavoir la cause de chacune chose, Dieu ne la cele point : mais afin qu’il duise et accoustume nostre foy à une vraye obéissance, il prononce quelque fois simplement et préciséement que ceci ou cela luy plaist.

Celuy qui se lasche la bride de s’enquérir plus outre, que fait-il sinon se précipiter d’un orgueil et audace diabolique? Or sainct Luc ne dit pas seulement que ceuxci se sont teus, mais avec cela qu’ils ont donné gloire à Dieu. Il yen a aucuns qui sont contraints de honte de se taire, lesquels toutesfois tienent serré en leurs cœurs ce qu'ils n’osent proférer. Cela est plustost un faux semblant d’humilité ou

SUR LES ACTES

modestie, que docilité. Mais ceux-ci se submettent tellement du tout à Dieu, et acquiescent à sa Parole, qu'ils n’ont point de honte de se desdire promptement de ce qu'ils avoyent dit. Dieu donc a aussi donné, etc. Sainct Luc monstre en brief par ces paroles ce que contient l'Evangile, et à quel but il tend: asçavoir afin que Dieu renouvelant les hommes par son Esprit, les réconcilie à soy. Vray est qu’il y a yei seulement le mot de Repentance exprimé : mais quand il est adjousté, Pour avoir vie, il est monstré assez ouvertement, que la repentance n’est pas

séparée de la foy. Si on veut donc droi-

tement proufiter en l'Evangile, il faut despouiller le vieil homme, et méditer la nouveauté de vie, Eph., IV, 22: puis après il nous faut estre asseurez que nous ne sommes point en vain appelez à repentance, mais que le salut nous est préparé en Jésus-Christ. Ainsi il adviendra que la fiance de salut ne se reposera que sur la bonté et miséricorde gratuite de Dieu: et toutesfois cependant la rémission des péchez ne sera point cause d’une nonchalance ou asseurance oisive. Ce mot, Donner repentance, peut estre exposé en deux sortes : ou que Dieu a donné aux Gentils loisir de se repeniir, quand il a voulu que son Evangile leur fust publié et annoncé: ou bien qu’il à circonci leurs cœurs par son Esprit, comme dit Moyse, Deut., XXX, 6 : et que de :

cœurs de pierre il en a fait des cœurs de chair, comme dit Ezéchiel, If, 9. Car c’est une œuvre propre à Dieu de réformer les hommes, et les régénérer, afin qu'ils commencent à devenir nouvelles créatures. Et ce second sens convient mieux, et est moins contraint, et plus accordant au style de PEscriture.

19 Ceux aussi qui avoyent esté espars par l'oppression advenue sous Estiene!, allèrent jusques en Phénice et Cypre et Antioche, sans annoncer à personne la Parole, sinon aux Juifs seulement.

20 Or y avoit-il aucuns d'entr'eux Cypriens et Cyréniens, lesquels estans entrez en Antioche, parloyent aux Grecs, annonçans le Seigneur Jésus.

21 Et la main du Seigneur estoit avec eux, tellement qu'un grand nombr

ayant creu fut converti au Seigneur.

1) Ou, à cause d’Estiene.

Cuar. XI.

22 Dont le bruit en veint jusques aux aureilles de l'Eglisé qui estoit en Jérusalem. À raison de quoy ils envoyèrent Barnabas pour aller jusques en

Antioche.

23 Lequel estant arrivé, et ayant veu la grâce de Dieu, fut joyeuæ, et les exhortoit tous de persévérer d'une fermeté de cœur avec le Seigneur.

94 Car il estoit homme de bien, et plein du sainct Esprit et de foy. Et grande multitude fut adjointe au Seigneur.

19 Ceux aussi qui avoyent esté espars, etc. Saïnct Luc retourne maintenant au fil de l’histoire précédente. Car il avoit touché céct ci-dessus, qu'après la mort de $S. Estiene la cruauté et rage des meéschans creut, et pourtant plusieurs s’enfuirent éstonnez de crainte, -en sorte qu'il n’y eut quasi que les Apostres qui demeurèrent en Jérusalem. Lors que le corps de l'Eglise estoit deschiré par ce moyen, ét qu'il Sembloit que les fugitifs deussent avoir là bouche close à cause de la timidité qu'ils pouvoyent concevoir, où du mespris auquel ils pouvoyent éstre en lieu estranges : il monstre qu'une issue s’en est ensuyvie, qu'on h’eust jamais aftendue, Car tout ainsi qu’on espard la semence, afin qu’elle ap-

porte fruict : aussi est-il advenu par la |

suite êt dissipation d’iceux, que l’Evangile a esté espars jusques à dés régions fort lointaines, lequel estoit au paravant enfermé dedans les murailles d’une ville,

comme en un grenier. Voylà comment

s’est fait, que le nom du Seigneur Jésus a traversé les mers et hautes montagnes, et est parvenu jusques aux derniers bouts du monde. Ainsi suyvant la prophétie d’Isaïe, chap. X, v, 22, la con- Somption a abondé en justice. Si tant de fidèles et Chrestiens n’eussent esté chassez hors de la ville de Jérusalem, Cypre et Phénice n’eussent rien ouy de Jésus- Christ : et mesme Italie et Héspagne, qui estoyent encore plus loin. Mais le Seigneur a fait, que d’aucuns membres deschirez, plusieurs corps en ont esté formez. Car dont est venu qu'il y à eu Eglise assemblée tant à Rome qu’à Puteoles, sinon pour autant que quelque petit nombre de gens fugitifs et bannis avoyent là apporté avec eux l'Evangile ?

Or tout ainsi que Dieu renversa pour lors miraculeusement les efforts de Satan :

aussi ne faut-il point douter qu'il ne se

dresse et prépare des triomphes encores aujourd’huy de la croix et persécution, en sorte que la dispersion fera que lEglise soit beaucoup mieux unie: Phénice est contiguë de Syrie, et voisine dé Galilée. Antioche est Ja ville la plus renommée de Syrie, du costé qu’elle touche la Silice. Sans annoncer à personne, etc.

Paraventure que la seule crainte de la

persécution ne les empeschoït pas de par-

ler mesme aux Gentils, mais aussi ce SOt

scrupule qu'ils avoyent de penser qu'en ce faisant on jettoit le pain des enfans

aux chiens : comme ainsi soit toutésfois

que Jésus-Christ eust commandé depuis |sa résurrection, que l'Evangile füst in- | différemment presché à tout le monde,

Marc, XVL 18.

20 Or y avoit-il aücüns d'entr'eux,

Letc. Finalement saïnct Luc récite Qu'au- |cuns d’entr’eux ont porté Ce thrésor jus-

ques aux Gentils. Aucuns exposent iy

Iles Grecs, ceux qui estoyent sortis des

Juifs, mais habitoyent en Grèce. Ce qué je ne recoy aucunement. Car veu que les Juifs, desquels il a un peu au paravant fait mention, éstoyent en partié Cypriens,

il faudroiït nécessairement qu'ils fussent

mis en ce nombre, d'autant que les Jüifs méttent Cypre pour une partie dé Grèce.

Mais sainet Luc sépare et discérne d'eux, ceux qu'il appelle Grecs puis après. D’avanfage, après avoir dit que la Parole avoit esté Seulement annoncée aux Jüifs du commencement, entendant par cèla ceux qui estans hors de leur pays habitoyent en Cypre et Phénice : comme voulant corriger ceste exception, il dit que les Grecs ont esté enseignez par aucuns d’entr’eux. Certes ceste opposition nous contraint de l’exposer des Gentils. Car sainct Luc signifie qû’il y en eut quelque petit nombre qui semèrent plus librement la doctrine de l'Evangile, d'autant que la vocation des Gentils né leur éstoit point

Crar. XI.

incognue. Au demeurant, la grande constance de tous ne mérite point peu de louange, d'autant qu’estans presque tirez du milieu de la mort, toutesfois ils ne font difficulté de rendre leur devoir à Dieu, voire avec grand danger, Dont nous rebucillons à à quelle fin et jusques où il est licite aux Chrestiens de fuir la persécution : asçavoir afin qu'ils employent à bon escient le reste de leur vie à avancer la gloire de Dieu. Si on demande d’où venoit une si grande hardiesse à ces nouveaux venus, el qui pouyoyent estre suspects, et hays de tous les Juifs, pource qu ‘is avoyent esté chassez de Jérüsal em :

je respon que ceci à esté fait par un singulier mouvement de Dieu, et qu ils ont pris soudain conseil de l occasion qui leur a esté offerte. Car aussi ceste délibération ne procède point de la chair et du sang.

21 Et la main du Seigneur, etc.

Sainct Luc monstre par l'issue, que l’Evangile n’a point esté offert aux Gentils aussi à la volée, et inconsidéréement par les frères Cypriens et Cyréniens, d'autant que leur labeur a esté utile et fructueux.

Or un tel proufit ne s’en fust jamais ensuyvi, sinon que Dieu y eust favorisé et leust ordonné. Il s’ensuit done qu’il a pleu à Dieu que les Gentils fussent appelez. Quant à ce mot de Main, il est assez notoire qu’il signifie vertu et puissance. S. Luc donc veut dire que Dieu par son assistance et faveur présente à donné à entendre que les Gentils ont esté appelez par sa conduite ensemble avec les Juifs, pour participer à la grâce du Seigneur Jésus. Et ceste bénédiction de Dieu a servi grandement à confermer les cœurs de tous. Au reste, il nous est remonstré par ce passage, que tout le labeur et estude que les Ministres de Dieu employent à enseigner, sera vain et inutile, si Dieu ne bénit leur travail du ciel.

Car c’est à nous de planter et arrouser, comme sainct Paul enseigne, 4 Corinth., chap. I, v. 7 : mais l’accroissement vient de Dieu seul, en la main duquel sont les cœurs des hommes, pour les dresser et former selon son bon plaisir. Toutes fois et quantes donc qu’il est question de la foy, réduisons en mémoire ceste façon

SUR LES ACTES

de parler, Que Dieu a besongné par ses Ministres, et par sa main, c’est-à- -dire, qu’il a baïllé efficace à la doctrine par inspiration secrète de Son Esprit. Parquoy que le Ministre n’attente rien se fiant à son entendement ou à son industrie: ains qu'il recommande son labeur au Seigneur, de la grâce duquel dépend tout l'événement. Et quand la doctrine aura fructifié, que ceux qui auront creu apprenent de faire à Dieu hommage et recognoissance de leur foy. d'avantage, il nous faut observer ce que sainct LA dit que plusieurs furent convertis à Dieu par la foy. Car il exprime trèsbien quelle est la vertu et la nature de la foy : asçavoir que ce n’est point une cognoissance froide, ni oisive, mais telle qu’elle remet sous l’obéissance de Dieu et unit à sa justice les hommes qui estoyent au paravant destournez de luy.

29 Dont le bruit en veint jusques aux aureilles de l'Eglise qui estoit en Jérusalem, etc. Si ce bruit fust venu devant l’excuse de sainct Pierre, plusieurs eussent repris aigrement ces bons personnages, desquels toutesfois Dieu avoit seellé le ministère par la grâce de son Esprit : mais ils avoyent desjà osté ceste superstition de leurs esprits, après que Dieu avoit monstré ouvertement par signes, que nulle nation ne devoit estre réputée profane. Et pourtant ils ne disputent plus, et n’arguent point de témé- :

rité ce qu’aucuns AvOyent OSé proposer Jésus-Christ aux Gentils : mais envoyans secours ils testifient qu’ils approuvent ce qui avoit esté fait par eux. Or voyci la cause pourquoy ils ont envoyé Barnabas. Pour lors les Apostres soustenoyent tout le fardeau du Royaume de Christ :

et pourtant leur office estoit de dresser et former des Eglises par tout : d’entretenir tous les fdèles en un pur ef sainct consentement de la foy, en quelque part qu’ils fussent : et là où il y auroit quelque nombre de fidèles, d'y constituer des Pasteurs et Ministres. On sçait bien quelle est la ruse de Satan. Aussi tost qu’il voit que la porte est ouverte à VEvangile, il tasche en toutes sortes de corrompre ce qui est pur: Par ce moyen est advenu que beaucoup et diverses héré-

sies se sont levées avec la doctrine du Fils de Dieu. Parquoy tant plus que chacune Eglise est douée de grâces excellentes tant plus doit-elle estre songneuse que Satan ne brouille ou mesle quelque chose entre les rudes et ceux qui ne sont encore bien confermez en la droite foy. Car il n’y a rien plus facile à faire que de corrompre le blé en la première herbe. En somme, Barnabas a esté envoyé pour eslever plus haut les commencemens de la foy, pour mettre les affaires en quelque bon ordre, pour donner forme au bastiment qui estoit commencé, afin qu’il y eust un droit estat d’Eglise.

93 Lequelestant arrivé, et ayant veu la grâce de Dieu, fut joyeux, etc. En premier lieu sainct Luc monstre par ces paroles, que ce qu’ils ont receu estoit le vray Evangile : après cela il déclare que Barnabas n’a cherché autre chose que la gloire du Seigneur Jésus. Caz quand il récite qu'il veit la grâce de Lieu, et les exhorta tous de persévérer, nous recueillons de cela, qu’ils avoyent eñté droitement enseignez. Or sa joye +st un tesmoignage de la syncérité et pur zèle de Dieu qui estoit en luy. L’arabition est tousjours envieuse et maligne, Ainsi nous en voyons plusieurs, lesquels veulent estre honorez et louez en reprenant les autres, d'autant qu’ils sont beaucoup plus convoiteux de leur propre gloire que de la gloire du Seigneur Jésus. Mais il faut qu'à l'exemple de Barnabas les fidèles serviteurs de Christ soyent joyeux quand ils voyent l’avancement ou fruict de VEvangile, par quelques gens que Dieu ait voulu glorifier son Nom. Et ce faict, ceux qui employent leur labeur ou industrie pour le proufit commun, er telle sorte qu’ils recognoissent que tout le fruict qui en procède est œuvre de Dieu, ne seront jamais envieux l’un de l’autre, et ne chercheront point des occasions de reprendre : mais glorifieront Dieu, et célébreront sa vertu tous d’une mesme bouche et d’un mesme courage, Derechef, il est bien à noter que sainct Luce attribue yei à la grâce de Dieu la foy de ceux d’Antioche, et tout ce qui estoit là digne de louange. Il pouvoit raconter par le menu les vertus qui y estoyent, ce qui

Caar. XI.

eust servi à la louange des hommes :

mais il comprend sous ce seul mot de Grâce, tout ce qui estoit excellent en ceste Eglise-là. Finalement notons lexhortation de Barnabas. Nous avons desjà remonstré ci-dessus, que Barnabas approuvoit la première doctrine qu’iceux avoyent receue. Mais afin que la doctrine ne s’escoule et perde, il faut nécessairement qu’elle soit vivement engravée dedans les cœurs des fidèles par continuelles exhortations. Car veu que nous ayons à batailler continuellement contre tant et si puissans ennemis, et que nos esprits sont si glissans, si un chacun ne s’arme songneusement, il tombera bas tout incontinent. Et combien y en a-il tous les jours qui monstrent par leur révoltement cela estre par trop véritable? Quant au moyen de persévérer ainsi qu’il le détermine, asçavoir qu’ils ayent une fermeté de cœur, nous sommes enseignez par cela, que la foy a pris lors fortes et vives racines, quand elle ha son siége au cœur, Parquoy il ne se faut nullement esbahir, si à grand’peine il y a de dix lun de ceux qui se disent avoir la foy, qui persévère fermement jusques à la fin en sa profession. Car à la vérité il y en a bien peu qui cognoissent que c’est d'affection et fermeté de cœur.

24 Car ilestoit homme de bien, etc.

Vray est que Barnabas est loué par le tesmoignage du sainct Esprit : nonobstant il nous faut entendre que ceci n’est point dit tant pour luy que pour nous. Car tous ceux qui sont envieux et bruslent de despit quand ils voyent que les labeurs des autres apportent fruict, sont yci condamnez comme malicieux et meschans. Il nous faut aussi noter la description que met yci sainct Luc d’un homme de bien : asçavoir qu’il estoit plein du sainct Esprit et de foy. Car .

après l’avoir nommé homme de bien et entier, il monstre la source d'où procédoit ceste bonté, asçavoir d'autant qu’ayant renoncé aux affections de la chair, il embrassoit de tout son cœur la piété et s’y adonnoit. Mais pourquoy sépare-il la foy d'avec le sainct Esprit, veu que la foy est un don d’iceluy ? Je respon qu’elle n’est point nommée à part comme une

Cuar. XI.

chose diverse, mais plustost qu’elle est proposée expresséement comme le principal tesmoignage, par lequel on pouvoit cognoistre que Barnabas estoit plein du sainct Esprit. Et grande multitude fut adjointe au Seigneur. Combien que desjà il y eust grand nombre de fidèles, toutesfois sainct Luc dit qu’il creut en-

core par la venue de Barnabas. Voylà comment le bastiment de l'Eglise s’advance, quand les uns aident aux autres par consentement mutuel, et que ce qui a esté commencé par lun, l’autre l'approuve franchement et d’une bonne affection.

25 Puis Barnabas S'en alla en Tharse pour chercher Saul :

26 Et l'ayant trouvé, il l’amena en Antioche. Et il adveint que l'an tout entier ils conversèrent! en l'Eglise, et enseignèrent grand peuple : tellement qu'en Antioche les disciples furent premièrement nommez Chrestiens,

1) Ou, s’assemblèrent.

25 Puis Barnabas s’en alla, etc. La simplicité de Barnabas nous est derechef louée, en ce que combien qu’il peust obtenir le premier lieu en Antioche, toutesfois il s’en alla en Cilice, afin que de là il feist venir Paul, lequel il sçavoit luy devoir estre préféré. Nous voyons donc que s’oubliant soy-mesme il ne regarde à autre chose, sinon que Jésus-Christ soit seul éminent, qu’il n’ha rien devant ses yeux que l’édification de l'Eglise, et se contente pourveu que l'Evangile avance tousjours de mieux en mieux. Donc Barnabas ne craint point que la venue de Paul luy diminue rien, moyennant que Christ en soit glorifié. Or il adjouste puis après, qu'un si sainct accord a esté béneit du ciel. Car ce n’estoit point un petit honneur, que de là est sorti le sacré nom des Chrestiens pour estre espandu par tout le monde. Combien que les Apostres eussent si longuement enseigné en Jérusalerh, nonobstant Dieu n’avoit fait encore cest honneur à l'Eglise qui estoit là, de l’orner du titre de son Fils, soit pource qu’en Antioche grand peuple tant des Juifs que des Gentils estoit assemblé-en un corps, ou pource que les choses y estant paisibles il avoit esté plus aisé de mieux ordonner et dresser une Eglise : ou pource qu'ils ont esté plus hardis à faire franche confession de leur foy. Vray est qu’il y avoit au paravant des Chrestiens de faict tant en Jérusalem qu’en Samarie : et nous sçavons que Jérusalem a esté la vrave source et fontaine, de laquelle la religion Chrestienne

est premièrement découlée. Et de faict, estre disciple de Jésus-Christ, qu'est-ce autre chose sinon estre Chrestien ? Mais quand ils ont commencé à estre manifestement appelez ce qu’ils estoyent, l’usage du nom a grandement servi à magnifier la gloire du Seigneur Jésus : car par ce moyen toute la religion estoit rapportée à Jésus-Christ seul. Et pourtant ç’a esté un grand honneur à la ville d’Antioche, que de là le Fils de Dieu Jésus-Christ a desployé son Nom comme une bannière, afin qu’il fust notoire à tout le monde qu'il y avoit un peuple, duquel Jésus- Christ estoit capitaine et gouverneur, et lequel se glorifioit du nom et titre d’iceluy. Or si Rome avoit une telle occasion de s’eslever, qui pourroit porter les arrogantes vanteries du Pape et de toute sa bande? Alors ils auroyent couleur pour desgorger à pleine bouche, que Rome est la mère et le chef de toutes les Eglises.

Mais cela va bien, que combien qu’il n’y ait rien qu'ils ne s’attribuent, nonobstant quand ce vient au faict, on trouve qu’ils sont du tout vuides. Au surplus, Antioche mesme nous est un trop clair enseignement, combien il s’en faut qu’un lieu dure tousjours en une mesme condition. Encore que nous accordions aux Romains ces titres favorables, Autre fois nous avons esté ceci et cela : néantmoins $’0seront-ils usurper la moitié de ce qui compète à AntiocheP La dignité d’Antioche est-elle plus grande aujourd’huy, pource que les Chrestiens ont tiré leur nom de là? Mais plustost elle nous est un miroir

clair et évident de la vengence horrible de Dieu. Car veu qu’on n’apperçoit rien en icelle qu'une dissipation horrible et difforme, que reste-il sinon que nous apprenions à nous humilier sous la main

Crar. XL.

puissante de Dieu, et sçachions que Dieu ne dissimule pas jisques-là l'ingratitude des hommes, qu’ils puissent persévérer à se mocquer de luy sans en recevoir puis après juste punition ?

27 En ces jours-là descendirent aucuns Prophètes de Jérusalem en Anñtioche. 98 Et un d'eux nommé Agabus se leva, et signifia par l'Esprit que grande Jamine devoit advenir par tout le monde, laquelle aussi adveint sous l'Empes

reur Claude.

29 Et les disciples chacun selon Son pouvoir proposèrent d'eñvoyér quelque chose pour administrer aux frères demeurans en Judée. 30 Ce qu'ils feirent aussi, l'envoyans aux anciens par la main de Barnabas

el de Saul.

1) Ou, subvenir.

21 En ces jours-là, etc. Sainct Luc loue yci la foy de ceux d’Antioche par le fruict, en ce qu'ils se sont efforcez de subvenir de leur abondance à Ia nécessité de PEglise, de laquelle ils avoyent receu l'Evangile : et ont fait cela sans avoir esté requis. Une telle solicitude pour leurs frères nécessiteux monstre bien de quelle vraye affection ils honoroyent Jésus- Christ le chef de tous. Or sainct Luc signifie que ceste Eglise d’Antioche estoit fort renommée, quand il dif qu'aucuns excellens personnages descendirent là, venans de Jérusalem. Au demeurant, comme ainsi soit que le nom de Prophète est pris diversement au nouveau Testament, comme on le peut recueillir de la Are aux Corinthiens : yci il appelle Prophètes ceux qui avoyent le don de prédire les choses à-venir : comme aussi les quatre filles de Philippe seront ci-après appelées de ce mesme nom. Or quant à ce qu’il attribue à Agabus seul qu’il à prédit la famine, nous pouvons recueillir de cela, que ceste grâce de cognoistre les choses à-venir avoit esté donnée à chacun par certaine mesure.

28 Et signifia par l'Esprit, elc.

Sainct Luc exprime ouvertement, que V'Esprit de Dieu a esté autheur de ceste prophétie, afin que nous sçachions que ce n’a point esté une conjecture prise des astres ne des autres causes naturelles :

brief, qu'Agabus n’a point humainement philosophé, mais qu’il a proféré par une secrète inspiration du $S. Esprit ce que

| Dieu avoit délibéré de faire. Il est bien vray qu'on peut quelquesfois prédire la stérilité par la situation des astres : mais il n’y a rien certain en telles prognostications, tant à cause des concurrences opposites , que principalement d'autant que Dieu gouverne selon son bon plaisir les choses terriennes bien d’une autre façon qu’on n'a peu conjecturer par les astres : et ce afin que les hommes soyent destournez d’abuser des astres, et y regarder autrement qu’il ne faut. Au reste, jà soit que telles prophéties ou prognostications ayent leur degré, toutesfois les prophéties et oïacles du S. Esprit sont bien par-dessus. Mais il semble que

ceste prophétie de li famine ne fut guè-

res désirable, comme apportant quelque mal-heur. Car quel besoin estoit-il qu’en prédisant un événement triste et mal-heureux, les hommes fussent rendus misérables devant le temps ? Je respon qu'il y a plusieurs causes pourquoy les hommes doyvent estre admonestez de bonne heure des jugemens de Dieu et des punitions deues pour les offenses, quand tels jugemens Sont prochains. Je laisse les autres causes, lesquelles on trouve, par tout és Prophètes, asçavoir que loisir est donné aux hommes de se repentir, afin que ceux qui ont provoqué l’ire de Dieu contr’eux, prévienent son jugement : que les fidèles sont instruits de bonne heure pour se préparer à patience : que la malice perverse et obstinée des meschans est convaincue : que par ce moyen tant les bons

Cas. XL que les mauvais apprenent que les esclandres et afflictions n’advienent point par cas fortuit, mais Dieu les envoye pour punir Îles péchez du monde : qu’en ceste sorte ceux qui se plaisoyent trop en leurs ordures ét vices, sont resveillez de leur stupidité. On voit clairement par la déduction du texte l'utilité et fruict de ceste présente prophétie : d'autant qu'elle a servi d'aiguillon à ceux d’Antioche pour les inciter à secourir à la nécessité des povres frères. Laquelle aussi adveint sous l'empereur Claude. Suétone aussi fait mention de céste famine : lequel récite qu’on jetta des croustes contre la teste de l’empeteur Claude en plein marché : dont il eut si belle peur d’estre lapidé, qu'après cela il eut tout Le temps de Sa vie un soin singulier de donner ordre sur les vivres communs. Et Josèphe au quinzième livre des Antiquitez, raconte que le pays de Judée fut grandement affigé de faute de vivres à cause des seicheresses continuelles. Mais on fait yci une question, Veu que ce mal estoit commun à tous, pourquoy a-il falu qu’un peuple ait esté secouru plüstost que les autres ? Je respon, comme ainsi soit que la Judée eust esté grandement molestée par guerres, et eust soustenu d’autres grans maux, ce n’a point esté sans cause que les Antiocheniens ont esté plus esmeus de la misère des frères qui estoyent là : d'avantage, tant plus que les ennemis exerçoyent grande cruauté en Judée, tant plus la condition des frères qui y estoyent, estoit dure et difficile à porter.

Finalement, sainct Paul démonstre assez clairement en l’épistre aux Galatiens, qu’il y avoit des nécessitez particulières en Judée, auxquelles non sans cause les autres ont eu esgard. Or ceste recognoissance a esté digne de grande louange, que ceux d'Antioche ont estimé que © estoit bien raison qu’ils secourussent leurs povres frères, desquels ils avoyent receu l'Evangile. Car aussi il est bien raisonnable que ceux qui ont semé entre nous des biens spirituels, en recueillent des nostres terriens. Selon que chacun n’est que trop attentif à donner ordre à ses propres affaires, un chacun d’eux pouvoit répliquer, Pourquoy est-ce que je ne re-

SUR LES ACTES

garderay À MOY, que je n’aye faute, plustost que de regarder aux autres ? Mais quand ils réduisent en mémoire ce qu'ils devoyent à leurs frères, ils laissent là ce souci excessif, et s'appliquent à secourir leurs povres frères. En somme, ceste aumosne tendoit à double fin. Car d’un costé ceux d’Antioche ont monstré un devoir de charité envers leurs poyres frères : et d'autre part ils ont rendu tesmoignage par ceste collecte et contribution, combien ils prisoyent l'Evangile, quand ils ont honoré le lieu d’où l'Évangile estoit procédé.

29 Chacun selon son pouvoir, etc.

On voit yci que ceux d’Antioche gardent le moyen que sainct Paul ordonne aux Corinthiens : (2 Cor., VII, 3, 7) soit qu'ils ayent fait cela de leur bon gré, soit qu’ils eussent esté instruits par Son commandement. Ainsi il ne faut point douter qu’il n’ait tousjours tenu son propos ferme en tous les deux lieux. Voyci donc la reigle qu’il nous faut garder, qu’un chacun Considérant combien il a receu de Dieu, comme ayant à rendre conte, en distribue bénignement à ses frères nécessiteux. Ainsi celuy qui n'aura pas beaucoup de biens, aura toutesfois un cœur libéral, et une petite aumosne sera réputée comme un sacrifice gras et Opulent. Par ce mot de Proposer, S. Luc signifie que ça esté une oblation volontaire qu'ils ont faite. Ce que nous devons faire aussi, Comme S. Paul nous remonstre que nous tendions la main aux povres, non point à regret, ne comme contraints par nécessité, 2 Cor., IX, 7. Quand il dit Chacun, c'est autant comme s’il disoit, que les uns n’ont point imposé 10y aux autres, ne grevé les autres par leurexemple, mais qu'un chacun s’est estendu et a usé de libéralité comme il IuY a pleu. Il faut aussi noter le mot d’'Administrer, par lequel nous sommes enseignez que les riches ont receu plus grande abondance, à ceste condition qu S Soyent ministres des povres, en dispensant les biens qui leur ont esté mis entre mains par la bonté de Dieu. Finalement sainct Luc enseigne que ceste bénédiction n’a point esté envoyée à toute la nation des Juifs, ains seulement aux domestiques

de la foy : non pas que les incrédules ne se doyvent jamais sentir de nostre bénéficence et humanité, veu que la charité se doit estendre à tout le genre humain :

mais pource que nous devons préférer ceux que Dieu nous a conjoints de plus près et d’un lien plus sacré.

30 Envoyans aux Anciens. Nous devons yci ébserver deux choses : asçavoir que ceux d’Antioche ont choisi des gens fidèles et d’une preud’hommie approuvée pour porter leur aumosne : et puis qu’ils l'ont envoyée aux Anciens pour la distribuer fidèlement et prudemment. Car si on jette une aumosne entre le commun populaire, ou si on la met là au milieu, un chacun la voudra ravir à soy tout incontinent, comme une chose exposée en proye ou en butin : et ainsi tousjours le plus hardi frustrera les povres : et mesme par sa convoitise insatiable coupera

la gorge à ceux qui desjà meurent de

Crar. XII.

faim. Nous devons donc bien noter ces passages, lesquels nous remonstrent que non-seulement nous devons procéder en rondeur et bonne foy, mais aussi,qu’un certain ordre y est requis et prudence, tant à choisir les personnes, qu’en toute l'administration. Il appelle Anciens ceux qui avoyent le gouvernement de l'Eglise :

entre lesquels les Apostres obtenoyent le premier lieu. Ceux d’Antioche ont soumis au jugement de ceux-là l’argent sacré qu'ils avoyent destiné et ordonné pour les povres. Si quelqu'un objecte, que cest office avoit esté enjoint aux Diacres, quand les Apostres remonstrèrent qu’ils ne pouvoyent pas Suflire pour servir aux tables, et administrer la Parole : la respouse est facile, Que les Diacres estoyent ordonnez tellement pour servir aux tables, que toutesfois ils estoyent sous les Anciens, et ne faisoyent rien que par l’authorité d’iceux.

Page 1