‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 61 sur 113 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

A Or àl adveint en Iconie, qu'ils entrèrent ensemble en la Synagogue des Juifs, et parlèrent en telle manière, que grande multitude des Juifs et des

Grecs Creut.

2 Mais les Juifs qui estoyent rebelles, esmeurent et induirent à mal les cou-

rages des Gentils contre les frères.

3 Ainsi donc ils demeurérent assez long temps, se portans hardiment en nostre Seigneur, lequel rendoit tesmoignage à la parole de sa grâce, donnant que signes et merveilles se feissent par leurs mains.

k Mais la multitude de la ville fut partie en deux, et les uns estoyent d'avec les Juifs, et les autres d'avec les Apostres.

1) Mare, XVI, 20.

À Or il adveint en Iconie, qu'ils entrèrent ensemble en la Synagogue, etc.

Sainct Luc a monstré au chapitre précédent, comment sainct Paul et Barnabas commencèrent à exécuter leur ambassade envers les Gentils. Au reste, ce commencement pouvoit sembler mal-heureux, de ce qu'ils furent chassez d’Antioche, et non-seulement cela, mais aussi par la malice obstinée d’aucuns, furent contraints de secouer la poudre de leurs pieds. Toutesfois combien qu'ils eussent esté rudement traittez en un lieu, si ne laissent-ils point de poursuyvre : car ils considèrent que le Seigneur les avoit appelez à ceste condition, que quelque résistance que le monde et le diable feissent, néantmoins ils exerçassent leur office. Nous voyons donc qu'ils veindrent non-seulement prests pour enseigner, mais aussi armez pour combatre, afin qu’au milieu des assaux et des coups, ils poursuyvissent néantmoins de courageusement publier l'Evangile. Et de faict, ce qui a esté dit à Jérémie, chap. [, v. 49, est ordinaire et commun à tous les Prophètes et Ministres de Dieu. Ils batailleront contre toy, mais ils ne te surmonteront point. Or en quelque lieu ou ville qu’ils fuyent, ils apportent tousjours avec eux une mesme hardiesse de courage.

Dont il appert qu'ils estoyent préparez non-seulement pour soustenir un combat, mais pour endurer une guerre continuelle. Ce que sainct Luc poursuit maintenant. Or il récite en premier lieu, qu'ils veindrent en [conie : et quant et

quant il adjouste qu’ils ne cherchèrent point là un lieu de repos pour se reposer sans dire mot, mais qu'ils entrèrent en la congrégation, comme s'ils n’eussent souffert aucune fascherie. Il y a yei un mot Grec, qui signifie Ensemble, ou en un mesme temps : et pourtant il me semble que ceci doit estre rapporté plustost aux Juifs qu’à sainct Paul et Barnabas. Je lexpose done, non pas qu'ils y soyent entrez tous deux ensemble, mais qu'ils ont suyvi la troupe au temps préfix pour faire assemblée solennelle. Dont nous pouvons recueillir qu’ils n’ont point parlé en cachette avec peu de gens, mais en grande assemblée de peuple. En quoy ils tesmoignent leur confiance et zèle prompt et alaigre : tant s’en faut qu’ils craignent d’encourir quelque envie et péril des Juifs. Grande multitude de Juifs, etc.

Tout ainsi que sainct Luce a monstré cidessus la vertu de l'Esprit qui estoit en Paul et Barnabas : aussi loue-il maintenant une autre grâce de Dieu, en l’heureuse issue laquelle ils ont expérimentée.

Car une seule prédication faite par eux :

n’a point esté sans fruit : mais plustost engendra beaucoup d’enfans à Dieu, tant des Juifs que des Gentils. S'il n’y en eust eu qu’un, ou deux, ou bien peu qui eussent creu, c’eust esté desjà un proufit, duquel on ne se devoit mescontenter :

mais le Seigneur les conferme beaucoup mieux, en leur faisant recueillir un si ex:

cellent fruit de leur doctrine en si peu de temps. Car de faict ils sçavoyent bien, que les cœurs de tant d’hommes avoyent

esté convertis à la foy, non tant par leur voix que par la vertu du sainct Esprit.

Dont aussi ils se pouvoyent bien résoudre et asseurer que la main de Dieu estoit estendue pour les défendre : ce qui servoit grandement à les accourager et enhardir.

2 Mais les Juifs qui estoyent rebelles, esmeurent, etc. Voyci derechef une nouvelle persécution qui leur est advenue, voire par les Juifs. Car ils estoyent comme des boute-feux pour enflamber les courages des Gentils. Car il est facile à croire que les Gentils ne se soucioyent pas beaucoup si l'Evangile estoit presché, sinon qu’ils eussent esté allumez par ces soufilets à résister. J’expose le mot Grec qui est yei mis, pour Infecter d’une affection maligne, ou bien esmouvoir et induire à nuire. S. Luc comprend par ce mot de Frères, selon mon jugement, tous les fidèles, asçavoir que tous ceux qui s’estoyent adjoints à l'Evangile ont esté tormentez, comme si quelque secte pernicieuse se fust levée pour semer des dissensions pour troubler la paix de la ville, et pour renverser l’estat public. Toutesfois si on aime mieux le restraindre spécialement à sainct Paul et Barnabas, je n’y répugne pas grandement.

3 Ainsi donc ils demeurérent assez long temps se portans hardiment, etc.

Sainct Luc récite yci, que Sainct Paul et Barnabas ne sortirent point incontinent hors de la ville, ayans veu qu’aucuns leur estoyent contraires. Car quand il dit qu’ils se portèrent kardiment, il signifie qu’ils avoyent bien matière de craindre.

Dont nous recueillons qu’ils demeurèrent fermes et constans, et ont mesme mesprisé par une grandeur de courage singulière, tous périls et dangers, jusques à ce qu'ils ont esté contraints par force de s’en aller ailleurs. Quant à ceste particule au Seigneur, on la peut exposer en diverses sortes : ou qu'ils se sont portez vaillamment en l'affaire du Seigneur, ou bien qu’estans asseurez el appuyez sur la grâce d’iceluy, ils ont pris courage par cela. Jay suyvi ce qui estoit le plus receu : asçavoir qu’ils se sont portez franchement et d’un courage hardi au Seigneur : c’est-à-dire, non point es-

Cnar. XIV.

tans aidez de leurs forces propres, mais par la grâce du Seigneur. Il exprime bien tost après comment ils ont esté hardis et courageux au Seigneur : asçavoir d'autant qu'il approuvoit leur doctrine, et la monstroit estre véritable par signes et miracles. Car comme ainsi soit que par là ils cognussent que Dieu leur assistoit, et que sa main leur estoit prochaine pour leur aider, ils avoyent suffisante occasion de se porter vaillamment. Toutesfois en dénotant une espèce, il n’exclud point les autres. Car le Seigneur leur donne hardiesse et confiance par au-

tres manières : mais il semble que sainct

Luc à parlé nomméement des miracles, pource qu’en iceux Dieu monstroit manifestement sa vertu devant les veux de tout le peuple. Sainct Paul donc et son compagnon Barnabas furent grandement fortifiez, quand le Seigneur maintenoit ainsi leur doctrine qu’elle ne fust mesprisée. Au reste, il faut noter ceste façon de parler, que le Seigneur a rendu tesmoignage à l'Evangile és miracles. Car par cela est monstré quel est le vray usage des miracles. Vray est que la principale fin d’iceux est, qu'ils nous démonstrent la puissance de Dieu, et nous déclarent sa grâce : mais pource que nous avons accoustumé de les tourner taut au rebours, il advient presque tousjours que Dieu ne permet point qu'ils soyent séparez de sa parole, afin qu’ils ne soyent tirez en abus et corruption.

Car si quelque fois quelques miracles ont esté faits sans sa parole, premièrement cela n’est guères souvent advenu :

secondement, on n’a point apperceu grand fruict de cela. Mais le plus souvent Dieu. a fait des miracles, par lesquels le monde le cognust, non point simplement ou en sa majesté nue, ains en sa parole.

Ainsi sainct Luc dit en ce passage, que l'Evangile a esté confermé par miracles, non-seulement afin que les esprits des hommes fussent abbruvez de quelque religion en confus, mais afin que par la conduite de la doctrine de sainct Paul ils fussent amenez au pur service de Dieu.

Et de ceci on peut facilement recueillir quelle folie c’est aux Papistes, quand ils taschent par miracles nuds de destourner

Cuar. XIV.

le monde du service et révérence de Dieu et de son Evangile. Car il faut retenir ce principe, que tous les miracles qui sont

procédez de Dieu, ne tendent à autre but, sinon afin que l'Evangile ait sa plene

et ferme authorité. Or il faut veoir maintenant si l'Evangile nous commande de faire prière aux morts, de donner encens aux idoles, de transférer la grâce de Christ à des saincts par fantasie, d’entreprendre des pèlerinages, de forger des services profanes, desquels mest faite aucune mention en la parole de Dieu :

ains au contraire, il n’y à rien qui soit moins d'accord avec l'Evangile, que de dire que ces superstitions ayent lieu.

Dont il s'ensuit que c’est une grande folie

aux Papistes, de prendre des appuis de l'Evangile, pour en faire des engins pour le combatre. À ce but mesme tend ce que dit sainct Luc, quele Seigneur donna que miracles fussent faits par les mains de ses serviteurs. Par lesquelles paroles il remonstre qu’ils ont esté seulement ministres, qui ont en cela rendu obéissance au Seigneur, puis qu’il en a esté l’'autheur, qui s’est servi de leur main et œuvre. Parquoy à proprement parler, nous ne dirons point que ç’ayent esté les miracles de sainct Paul ne de Barnabas, mais de Dieu seul, lequel besongne en telle sorte par les hommes, que cependant il ne veut point que sa gloire soit obseurcie par leur ministère et service.

D’avantage, il nous faut bien noter le titre.

qui est yci donné à l'Evangile, afin qu’il nous le rende tant plus aimable. Car le nommant Parole de grâce, il nous fait gouster une douce liqueur, pourtant qu’en iceluy le salut est offert au monde par Christ. Et faut suppléer une opposition avec la Loy. en laquelle est seulement proposée malédiction. Souvenons-nous donc que Dieu parle à nous en l'Evangile à cesie fin qu’il nous reçoyve en grâce, et qu’il nous testifie qu’il est appaisé. Et à cela n’est point contraire ce qu’il est

SUR LES ACTES

odeur de mort à mort aux réprouvez, 2 Cor., I, 46: car ils ne changent point sa nature par leur vice. Si on veut veoir plus amplement des signes et miracles, il | faut lire ce que nous en avons traitté au second chapitre.

4 Mais la multitude de la ville fut partie en deux, et les uns, etc. S’ensuit la fin de la procédure qu’ils ont tenue, asçavoir que la ville ait esté divisée en deux bandes: et qu’à la fin sainct Paul et Barnabas estans contraints par le tumulte du peuple, sortent dehors, et s’en vont ailleurs. Si on demande qui a esté la source de ceste dissension, il est certain qu’elle est procédée de l'Evangile: et toutesfois il n’y a rien plus contraire à iceluy que d’engendrer des discors. Mais la perversité et malice des hommes fait que l'Evangile qui devoit estre le lien d’unité, est occasion de troubles, aussi tost qu'il estmis en avant. Parquoy quand quelque schisme s’eslève, il faut prudemment considérer à qui on doit imputer la faute.

Nous oyons yci qu’une ville à esté bandée et divisée par schisme, aussi tost.

qu’une partie a esté amenée à Christ. Le

| sainct Esprit prononce ceci à la louange

de sainct Paul et de Barnabas, et non point à leur déshonneur. Il nous faut aussi aujourd’huy garder une mesme reigle, afin que l'Evangile ne soit chargé de haine sans raison, s’il n’amène point également tous les hommes à Dieu, ains que les meschans eslèvent tumulte à lencontre. Bien est vray que C’est une chose misérable, de veoir une partie des hommes divisée des autres: mais tout ainsi que l'unité qui nous bande contre Dieu et nous sépare tous de Iuy, est maudite, aussi est-il beaucoup meilleur à un petit nombre de gens, de se révolter cent fois de tout le monde, et cependant retourner en grâce avec Dieu, que d’estre en perpétuel discord avec Dieu pour avoir paix avec le monde.

5 Parquoy les Gentils et les Juifs, avec leurs Gouverneurs s'esmouvans pour

leur faire outrage, et pour les lapider.

6 La chose entendue ils s'enfuirent aux villes de Lycaonie, asçavoir Lystre

et Derbe, et aux quartiers d'alentour :

Cnar. XIV.

7 Et là estoyent annonçans F Evangile.

8 Or un homme de Lystre impotent de ses pieds, estoit assis boiteux dés le ventre de sa mère, lequel jamais n'avoit cheminé.

9 Zceluy ouit parler Paul, lequel ayant fiché ses yeux sur luy, voyant qu'il

avoit Joy d'estre quairi,

10 Dit à haute voix, Lève-toy droit sur tes pieds. Et iceluy saillit, et che-

nina.

5 Parquoy les Gentils, et les Juifs, avec leurs gouverneurs, etc. I nous faut bien noter jusques où ces deux vaillans champions de Christ, Paul et Barnabas, ont soustenu le choc. Ils ne s’enfuyent point pour le seul regard et présence de leurs ennemis, mais quand la sédition est bouillante, et quand ils se voyent en danger tout prochain d’estre lapidez, quoy qu’ils en eussent plusieurs qui favorisoyent à leur doctrine, ils ne s’advancent point plus avant, ains se souvenans de la sentence de Christ, par laquelle il admoneste tous ses fidèles qu’ils possèdent leurs âmes en patience !, ils déclinent la fureur de leurs ennemis. Or jà soit qu’ils s’enfuyent à celle fin qu’ils ne se jettent follement en la mort, néantmoins leur hardiesse et constance à prescher l'Evangile déclaire assez qu’ils n’ont point craint le danger. Car sainct Luc adjouste puis après, qu'ils ont annoncé l'Evangile en d’autres lieux. C’est-ci la droite et vraye façon de craindre, quand les serviteurs de Christ ne se présentent point à leurs ennemis de leur propre motif pour estre mis à mort, nonobstant ils ne laissent point de faire leur office: et la crainte ne les garde point d’obéir à Dieu les appelant, et d'exécuter leur charge, quand mesme il feroit mestier de passer par la mort.

8 Or un homme de Lystre impotent de ses pieds estoil assis, etc. Sainct Luc raconte seulement un miracle : et toutesfois il est vray-semblable qu’il y en eut plusieurs, et que cestuy-ci en fut un entre les autres: mais à cause de l’issue mémorable, il a seulement fait mention de cestuy-ci. Car nous verrons tantost après ce qui en est advenu. Sainct Luc récite les circonstances par lesquelles la puissance de Dieu soit beaucoup plus clairement manifestée, quand il dit que

1) Luc, XXI, 19. -

cest homme n’avoit jamais cheminé, mais qu’il avoit esté boiteux dés le ventre de sa mère, et que soudainement il a esté guairi à la seule voix deS. Paul, et ce devant les veux de tous, et que ses genoux et jambes du tout mortes recouvrèrent telle agilité, qu’il sautoit et cheminoit sans aucune difficulté.

9 Zceluy ouit parler Paul, lequel ayant fiché ses yeux sur luy, etc.

L'ouye est mise en premier lieu, afin que nous sçachions que la foy que sainet Luc louera tantost après, a esté conceue de la doctrine de sainct Paul. Ayant donc ouy Paul il conceut espérance qu’il seroit guairi. Mais on peut faire yci une question : asçavoir si ceci luy avoit esté spécialement promis. Car quand Dieu nous offre le salut en l'Evangile, il ne nous commande pas pourtant d'espérer tout ce que nous en voudrions. Je respon que ceci à esté un mouvement singulier et extraordinaire en ce boiteux : comme aussi ç’a esté un mouvement spéeial en sainct Paul, quand il cognut la foy d’iceluy au regard seulement. Il se pourra bien faire qu'il y en aura plusieurs qui receveront l'Evangile, et toutesfois ne seront point guairis des maladies qu’ils endureront: mais comme ainsi soit que Dieu avoit ordonné de monstrer un tesmoignage de sa grâce en cest homme boiteux, il prépara son cœur au paravant, et le rendit capable de cest aceroist qu’il luy vouloit faire, Et pourtant il n’est pas question de faire une reigle commune, de ce que cest homme boiteux a creu qu’il seroit guairi : mais ç’a esté une préparation particulière pour recevoir la grâce et don de guairison. Et aussi ceste espèce de foy est particulière, laquelle donne lieu aux miracles, etil y a plusieurs enfans de Dieu qui ne Pont pas, lesquels toutesfois ont lEsprit d'adoption. Z£

Car. XIV.

voyantqu' il avoit foy d'estre guairi, etc.

Nous sçavons combien le visage de Phomme est une chose douteuse et décevante.

On ne pouvoit donc asseoir certain jugement par cela de la foy, laquelle ha Dieu seul pour tesmoin. Mais, comme j’ay desjà récité, la foy de ce boiteux a esté descouverte à sainct Paul par un instinct secret du sainct Esprit : comme luy seul a esté maistre et guide aux Apostres pour faire les miracles.

10 Dit à haute voix, Lève-toy droit sur tes pieds, etc. Plusieurs vieux exem-— plaires et bien approuvez ont ceci adjousté, Je te di au nom de Jésus-Christ.

Et de faiet, nous voyons combien songneusement les Apostres ont honoré et célébré le nom de Jésus-Christ en leurs

SUR LES ACTES

miracles. Ceste raison me fait penser estre vray-semblable, que sainct Luc a exprimé ce que toutesfois nous n’avons point coustumièrement és livres imprimez.

Or ce que sainct Luc adjouste puis après, asçavoir que cest homme boiteux saillit, non-seulement sert à monstrer et louer la vertu de Dieu, mais une si prompte et alaigre obéissance a esté un tesmoignage, que ce boiteux avoit esté deuement préparé par le Seigneur : en sorte que desjà il cheminoit de cœur, lors que ses pieds estoyent encore morts. Combien que ce qu’il a esté léger à se lever, a tant mieux déclaré la vertu de Dieu, et pour ce regard aussi S. Paul a eslevé sa voix, afin que la mutation soudaine touchast la troupe plus vivement.

11 Et les troupes ayans veu ce que Paul avoit fait, eslevèrent leurs voix, disans en lanque Lycaonique, Les dieux s’estans faits semblables aux hommes,

sont descendus vers nous.

19 Et appeloyent Barnabas Jupiter, et Paul Mercure, pource qu’il portoit

la parole.

13 Aussi le Sacrificateur de Jupiter qui estoit devant leur ville, ayant amené des taureaux couronnez jusques & l'entrée de la porte, vouloit sacrifier avec

la foule.

11 Et les troupes ayans veu ce que Paul avoit fait, eslevérent leurs, etc.

Ceste histoire rend bon et suffisant tesmoignage, combien les hommes sont enclins à vanité. Sainet Paul n’avoit point commencé par ce mot Lève-toy, ne proféré iceluy sans autre préparatif : mais ayant fait au paravant un sermon de Christ, il avoit adjousté ceci pour la conclusion :

nonobstant ce peuple donne la louange du miracle à ses idoles: comme sil n’eust ouy un seul mot de Christ. Vray est que ce n’est pas de merveilles, que ces hommes barbares soyent tombez en superstition au seul regard du miracle, en laquelle ils avoyent esté nourris dés leur enfance :

mais ce vice est par trop commun par tout, et mesme il nous est naturel, asçavoir que nous interprétons les œuvres de Dieu du tout au rebours. Voylà d’où procèdent les resveries de superstitions si lourdes en la Papauté, asçavoir d'autant qu’ils empoingnent à la voléeles miracles,

et ne. se soucient point de la doctrine. Ce qui nous doit rendre d'autant plus attentifs et sobres, afin qu’il ne nous adviene ce à quoy nous sommes tant enclins, asçavoir de corrompre par nostre sens charnel la vertu de Dieu, laquelle se monstre à nous en salut. Et ne se faut point esbahir si le Seigneur a voulu que bien peu de miracles fussent faits, et pour un bier peu de temps seulement, afin que par la povreté de l’esprit humain qui ne se peut tenir à la droite reigle, ils ne fussent tirez à une fin du tout contraire. Car il n’est point raisonnable qu’il assujetisse son nom à la mocquerie du monde. Ce qui advient nécessairement, quand on transfère aux idoles ce qui luy appartient proprement : ou quand les incrédules corrompent ses œuvres, afin qu’ils forgent des services vicieux, quand laissans en arrière la Parole, ils appréhendent quelque divinité forgée à leur plaisir. Les dieux s'estans faits semblables. C’estoit

une opinion prinse des fables anciennes, lesquelles toutesfois avoyent pris leur origine de la vérité. Les livres des Poëtes sont remplis de telles fables, que les dieux avoyent esté souvent veus en terre sous forme d'hommes. Et toutesfois il est croyable que cela n’a point esté forgé de néant : mais plustost que les hommes profanes avoyent fait des fables de ce que les saincts Pères avoyent jadis enseigné des Anges. Et il se peut bien faire que Satan ayant des hommes estourdis d’entendement, les ait déceus par diverses illusions et enchanteries. IL est bien certain que tout ce qui estoit de Dieu, a esté corrompu par les inventions perverses des infidèles, quand il est venu entre leurs mains. Autant en est-il des sacrifices, ausquels Dieu a exercé ses fidèles dés le commencement, à ce qu’ils eussent des signes externes de la vraye religion et du service Divin. Mais depuis que les incrédules se sont forgé des dieux estranges, ils ont abusé des sacrifices pour confermer leurs services abominables. Les Lycaoniens voyans une vertu non accoustumée en la guairison de ce boiteux concluent que c’est une œuvre de Dieu. Il n’y à que bien en cela. Mais voyci où ils font mal, quand ils se forgent des dieux nouveaux en Paul et Barnabas, selon leur erreur accoustumé. Car quelle raison ont-ils de préférer Barnabas à Paul, sinon qu’ils suyvent ceste fable puérile, que Mercure est le messager des dieux, de laquelle ils estoyent desjà abbruvez? Nous sommes admonestez par cest exemple, quel grand mal c’est d’a-

Cuar. XIV.

voir esté accoustumé aux erreurs dés son enfance : lesquels tant s’en faut qu'il soit facile d’arracher des cœurs, que mesme les œuvres de Dieu les endurcissent d'avantage, au lieu qu’ils se devoyent corriger par icelles.

13 Aussi le sacrificateur de Jupiter, qui estoit devant leur ville, etc. Combien que sainct Luc n’exprime point de quelle affection ce sacrificateur a esté si diligent, toutesfois il est probable que luy estant présentée espérance de grand gain, avarice l’a induit à cela. Car il avoit espérance pour le temps advenir de gaigner beaucoup, si le bruit eust esté semé par tout, que le grand Jupiter fust là apparu. .

Car ce bruit eust tout incontinent donné opinion que Jupiter prenoit plaisir au temple de Lystre beaucoup plus qu’en nul autre. Or depuis que les espris des hommes sont une fois remplis dune telle superstition, on n’espargne frais quelconques pour offrir des dons. Vray est que le monde est de son gré propre enclin à cela : mais puis après les sacrificateurs survienent qui servent de soufilets. Aussi il ne faut point douter que tout le peuple p’ait esté poussé d’une folle ambition, qui leur a fait présenter des sacrifices d’un si grand courage à Paul sous le nom de Jupiter : à celle fin que le bruit et la noblesse de leur ville fust plus divulguée.

Voylà d’où Satan prend tant de licence de tromper, quand les sacrificateurs tendent leurs filets pour attrapper quelque gain, et que le peuple se délecte à estre confermé en erreur,

1% Mais quand les Apostres Barnabas et Paul eurent entendu cela , ils deschirèrent leurs vestemens, et saillirent au milieu de la troupe, crians,

15 Et disans, Hommes, pourquoy faites-vous ces choses? Nous sommes aussi hommes, subjets à mesmes passions que vous, vous annoncans que de telles choses vaines vous-vous convertissiez au Dieu vivant, qui a fait le ciel et la terre, la mer, el toutes les choses qui y sont.

16 Lequel és temps passez a laissé tous les Gentils cheminer en leurs

voyes.

17 Nonobstant qu'il ne s'est point laissé sans tesmoignage Lien-faisant, nous donnant pluyes du ciel, et saisons fertiles : et remplissant nos cœurs de vian-

des et de joye.

18 Et en disant ces choses, à peine appaisèrent ils les troupes qu'elles ne

leur sacrifiassent.

Cuar. XIV.

14 Mais quand les Apostres Barnabas et Paul eurent entendu cela, etc.

Quant à ce que Barnabas et Paul en deschirant leurs vestemens, se jettent au milieu de la presse, on voit clairement par cela, de quel zèle ardent ils estoyent enflambez pour maintenir la gloire et honneur de Dieu. Ne se contentans point des paroles, ils font ce qu’ils peuvent pour troubler toute ceste feste, et empescher tout ce bel appareil de sacrifice.

Il adviendra bien quelque fois, que les hypocrites mesmes refuseront quelque honneur qui excédera mesure : nonob- Stant en contrefaisant les modestes, ils invitent d'autant plus les simples à leur faire honneur. Or on ne voit rien de semblable en ces deux Apostres, Paul et Barnabas. Car ils monstrent ouvertement tant par paroles que par les gestes de leurs corps, que tant s’en faut qu’ils prenent plaisir en cest honneur et service que les Lystriens leur présentoyent, que plustost ils l’ont en grande exécration.

C’est-ci un bon et sainct courroux, duquel il faut que les serviteurs de Dieu bruslent, toutes fois et quantes qu’ils voyent que la gloire et honneur d’iceluy est violé et corrompu par les sacriléges des hommes. Et de faict, nul ne servira autrement à Dieu en pure et bonne conscience, s’il n’a vestu ceste affection de jalousie, de laquelle parle sainet Paul en la 2e aux Corinthiens, chapitre XI, v. 2, que ceux ausquels le Seigneur a donné charge de son Eglise, soyent aussi courageux et diligens à maintenir la gloire de leur Maistre, que le mari veille songneusement pour la chasteté et honnesteté de sa femme. Il nous faut donc bien garder de souffrir qu’on nous face quelque honneur qui obscurcisse la gloire de Dieu.

Mais plustost tout soudain que quelque profanation de la gloire de Dieu apparoist, , que ceste ferveur soit bouillante en nous, de laquelle nous avons yci exemple en Barnabas et Paul. Or combien que les Docteurs de l'Eglise doyvent estre sur tous autres principalement garnis d’un tel zèle, toutesfois il n’y a pas un seul fidèle, qui ne se doyve aigrement et à bon escient courroucer, quand il voit polluer le service de Dieu, ou le transfé-

SUR LES ACTES

rer ailleurs. Car il est escrit de tous fidèles, Le zèle de ta maison m'a rongé, et les vitupères et opprobres de ceux qui te blasmoyent sont cheuts sur moy, Pseaume LXIX, 9. Que si les bons et saincts personnages estans enCores environnez de leur chair, ont eu lidolâtrie en si grande abomination, pensons un peu de quel zèle ils sont menez aujourd’huy, estans despouillez de toute affection humaine et charnelle. Quand le monde abuse de leurs noms et personnes pour establir sa superstition, il se persuade qu'il leur offre un service agréable, et auquel ils prenent plaisir : mais ils s’abusent grandement. Car ils s’eslè- .veront les premiers contre ceux qui les honorent ainsi : et monstreront par effet qu’ils n’ont jamais rien eu en plus grande recommandation que ceci, que l'honneur et service deu à Dieu lui fust réservé entier, sans que quelque portion en fust transférée ailleurs. Joint qu'on ne leur sçauroit faire plus grande injure et outrage, que quand l'honneur qui est deu à Dieu luy est ravi pour leur donner. Ce que vrayement on fait quand on leur attribue quelque Divinité. Quant à ce que sainct Luc récite que Paul et Barnabas ont deschiré leurs vestemens, on peut bien facilement cognoistre par d’autres passages de l’Escriture, que les Orien- {aux usoyent coustumièrement de ceste façon, toutes les fois qu’ils vouloyent exprimer par gestes extérieurs, ou une fort grande tristesse, ou une détestation.

Quand sainct Luc appelle Barnabas Apostre aussi bien que sainct Paul, il estend la signification du mot plus loin qu’à l’ordre premier que Jésus-Christ a institué en son Eglise. Sainct Paul en fait autant, quand il nomme Apostres excellens Andronique et Junie, Rom. XVI, 7. Car, à proprement parler, ils estoyent Evangélistes, et non point Apostres : sinon que paraventure pource que Barnabas fut adjoint pour Compagnon à $S. Paul, nous les mettons tous deux en office et degré pareil. Ainsi le titre d'Apostre compétera vrayement à Barnabas.

A5 Et disans, Hommes, pourquoy faites-vous ces choses ? nous sommes, |'etc. Ils commencent par répréhension et

courroux, comme à la vérité le faict le requéroit : puis après ils monstrent à quelle fin ils ont esté envoyez. Conséquemment ils preschent du vray.et seul Dieu, et remonstrent qu’il a esté incognu au monde. Finalement, pour tant mieux arracher de leurs cœurs les fallaces de Satan, ils enseignent que ceste ignorance est iñexcusable. La première partie donc de leur prédication est une répréhension véhémente, par laquelle les habitans de Lystre sont condamnez, de ce qu’ils font tout au rebours en adorant des hommes mortels au lieu de Dieu. Combien que la raison qu'ils amènent semble estre maigre. Car on pourroit facHement recueillir d’icelle, que le service faict à ceux qui ont esté délivrez par mort des misères préserites et calamitez humaines, n’est point illicite. Par ce moyen les superstitions de tous les Gentils et Payens demeureroyent en leur entier : lesquels ne contoyent point au nombre de leurs dieux, sinon ceux qui estoyent passez hors de ce monde. Les Papistes aussi ont fardé leur idolâtrie de ceste belle couleur mesme, quand ils adorent plustost les vestemens et os des morts, le bois et les pierres et choses mortes, que les hommes vivans et respirans. Je respon à cela, que Paul et Barnabas ont pris cest argument du faict présent : Nous sommes hommes et povyres créatures : vous faites donc faussement et follement de forger que nous sommes dieux, et faites mal de nous adorer et honorer pour dieux. Si on vouloit traitter de l’idolâtrie en général, la raison perpétuelle pour la condamaer, et qui sera seule assez suffisan te, est, que le service et honneufr de religion est deu à Dieu seul : et pourtant il est profané aussi tost que les hommes en attribuent tant petite portion que ce soit aux créatures, soyent Anges, ou hommes, ou estoilles. Xais bien souvent l’occasion s’addonnera, que plusieurs choses seront récitées contre une seule espèce d’idolâtrie, qui ne conviendront point aux autres, et toutesfois serviront grandement à la circonstance présente :

comme Paul et Barnabas en confessant qu’ils sont hommes, sujets à infirmitez et misères, avoyent raison propre pour ré-

Craie. XI.

darguer la fureur du peuple. J’ous annoncans que de telles choses vaines vous-vous convertissiez, etc. C’est un argument pris des choses répugnantes.

Car ils monstrent yci que leur. venue tendoit à une fin toute contrairé : asçavoir à ce qu’ils ostassent les superstitions qui avoyent eu la vogue jusqu’à ceste heure-là. Car c’est autant comme s’ils eussent dit, Le miracle vous rend tout esbahis et esmeus : adjoustez donc foy à nos paroles. Or la somme de nostre ambassade est, que toutes divinitez fausses et feintes, par lesquelles le monde a esté abusé par ci-devant, soyent abolies et anéaniies entièrement. Or c’est une doctrine générale, par laquelle non-seulement ils répriment ceste présente fureur, mais aussi reprenent toutes sortes de superstitions, et généralement tout ce qui estoit contraire à la vraye règle de piété. Car il est certain qu'ils appellent chose vaine, tout ce que les hommes s’estoyent forgé de leur propre sens. Et il faut bien que nous reteunions ceste définition, que toute religion qui destourne les hommes, et les fait forligner de la pure et simple parole de Dieu, est fausse et vaine. Vray est qu’il n’est pas yci fail mention de la parole expressément, d'autant que leur propos s’adressoit. à des Payens et Gentils. Mais pourcé que Dieu nest point deuement adoré ni honoré, sinon que ce soit selon son commandement et sa saincte ordonnance :

il s'ensuit des paroles de S- Paul, qu'aussi tost que les hommes se destournent du service que Dieu commande et approuve, ils pe font que se travailler en vain. Car la religion n’ha nulle vérité ne fermeté, sinon qu’en icelle Dieu soit seul éminent. Et de à est advenu que la pure et entière piété n’a jamais eu sa vigueur en la plus grande partie du monde. Car on a seulement travaillé à ceque la vieille idolâtrie fust ostée : mais cependant on n’a tenu conte de l’autre poinct : asçavoir que les hommes se retirassent vers un seul Dieu, après avoir laissé les idoles. Bien est vray que quelque fois ils ont changé le nom d’Idole au nom de Dieu : cependant toutesfois ils entretenoyent sous ceste couverture les

Car. XIV.

erreurs anciens, au lieu qu’ils devoyent travailler et mettre ordre qu’ils fussent corrigez. Ainsi en la Gaule les Sacrificateurs de la grande Cybèle ont introduit la superstition de vivre sans se marier :

les nonnains où moinesses ont esté substituées en la place des Vestales : le temple, ou la feste de Toussaincts à succédé au templé de tous les dieux : en lieu des cérémonies anciennes on en à introduit d’autres bien fort approchantes des premières : finalement, on à introduit une grande troupe de dieux, et a-on pensé qu'ils seroyent légitimes, s'ils estoyent masqués de ces beaux titres de Saincts. Par ce moyen les corruptions ne sont point repurgées, et les estables profanes pleines de vilenies et ordures, ne sont pas par cela converties en temples de Dieu : mais on mesle le nom de Dieu avec des souilleures profanes, et loge-0n Dieu mesme en une estable puante. Parquoy souvenons-nous que les Apostres Paul et Barnabas non-seulement ont tendu à cé but, de renverser l’idolâtrie qui avoit eu Cours aux temps précédens, mais que quant et quant en déchassant tous vices, ils mettoyent ordre pour l’advenir, à ce que la vraye religion eust son règne et empiré. Qui a fait le ciel et la terre.

Nous sçavons que l’ordre d’enseigner porte cela, qu’on commence par les choses qui sont plus cognues. Comme ainsi soit que S. Paul et Barnabas adressassent leur parole à des hommes Payens et Gentils, ils n’eussent rien proufité de les amener du premier coup à Jésus- Christ. I faloit donc qu’ils commençassent par un autre poinct, qui ne fust point trop eslongné du sens Commun, afin qu'après avoir tiré la confession d’iceluy, ils veinssent puis après à Jésus- Christ. Or les esprits des Lystriens estoyent préoccupez de cest erreur, qu'il y avoit plusieurs dieux. Au contraire, voyci S. Paul et Barnabas, qui monstrent qu’il n'y à qu'un seul Créateur du monde.

Après avoir osté ceste multitude fausse et grand nombre controuvé de dieux, ils avoyent desjà entrée et ouverture au Second membre : asçavoir qu’ils pouvoyent enseigner et remonstrer qui estoit ce Dieu Créateur du ciel et de la terre.

SUR LES ACTES

C’est aujourd’huy autre chose entre nous et les Papistes. Ils confessent qu’il :

n'y à qu’un Dieu, et admettent l’Escriture. Il reste donc que nous leur prouvions par l’Escriture, qui est Dieu, et comment il veut estre servi et adoré des hommes.

A6 Lequel és temps passez a laissé tous les Gentils, etc. Pource que les habitans de Lystre pouvoyent faire une objection, que ce Dieu-là avoit esté incognu jusques alors : voyci sainct Paul et Barnabas prévienent, et confessent que tout le monde à erré en ténèbres, et que tout le genre humain a esté frappé d’aveuglement : ils nient toutesfois que la perverse ignorance des hommes doyve faire aucun préjudice. Il y avoit deux grans empeschemens qui tenoyent la main forte aux incrédules : asçavoir la longue ancienneté du temps, et le consentement presque de toutes nations. Sainct Paul et Barnabas mettent yci-bas tous ces deux empeschernens : Si on a failli par longues et plusieurs années (disentils) et si le monde s’est fourvoyé sans raison et jugement, n’estimez point moins pour cela la vérité de Dieu, quand elle se présente à vous. Car veu qu’elle est éternelle, et qu’elle ne change point, il n’est point raisonnable qu'on luy oppose une longue prescription dé temps.

Ils débatent qu’il n’y a non plus grande défense en la multitude et grand nombre des hommes : Il né faut point (disentils) que la conspiration ou complot de tout le monde vous destourne du droit chemin. L'aveuglement a demeuré sur tous peuples : mais maintenant Dieu vous esclaire, et pourtant il faut que vous ouvriez les yeux, et ne croupissiez plus en ténèbres, quoy que tous peuples ayent esté par ci-devant plongez en icelles.

Cheminer en leurs voyes, etc. S'il eust dit que les hommes avoyent erré jusques à ce temps-là par la permission de Dieu, on éust peu desjà facilement recueillir de cela, que les hommes ne peuvent rien que faillit et errer, tandis que Dieu ne Jes conduit et ne les gouverne point. Mais encore parle-il beaucoup plus expresséeent, quand il appelle les erreurs, voyes des hommes. Car nous sommes claire-

ment enseignez par cela, que vaut la prudence mondaine et le sens de l'entendement et raison humaine à tenir le chemin de salut. Toutes nations, dit-il, ont cheminé en leurs voyes : c’est-à-dire, ils ont erré en ténèbres et en la mort. C’est autant comme s’il estoit dit, qu’il ne reste une seule estincelle de vraye raison en tout le monde. Il n’y a donc qu'une seule règle de vraye piété : c’est que les fidèles rejettent toute fiance de leur entendement humain, et s’assujetissent totalement à Dieu. Car les voyes des hommes ne sont point autres maintenant qu’elles estoyent jadis : et les exemples de tous temps monstrent combien misérablement sont aveuglez ceux qui ne sont point esclairez par la parole de Dieu, quoy qu'ils estiment qu'ils voyent plus clair que tous les autres. Desjà dés le commencement du monde; la plus grande partie est tombée en diverses superstitions et services faux et corrompus. Dont est advenu cela, sinon qu’il leur a semblé bon de suyvre leurs propres imaginations P Il pouvoit sembler qu'avec le déluge le monde eust esté repurgé : mais tout incontinent il est retombé en mesmes vices.

Il n’y a rien donc plus pernicieux, que de nous appuyer sur nostre propre prudence. Au surplus, Paul et Barnabas ne rendent point yci la raison pourquoy Dieu a souffert le monde errer si longuement. Et certes nous ne devons pas autrement prendre la seule volonté de Dieu, que comme la loy souveraine de toute équité. Il est vray que Dieu ha tousjours bonne raison de faire ce qu'il fait : mais pource que la cause de ses faits nous est bien souvent cachée, c’est à nous d’avoir en admiration et révérence ses conseils secrets. Il faut bien confesser que le monde estoit digne d’une telle perdition :

mais pour monstrer la raison pourquoy il à plustost eu pitié d’un siècle que des autres, on n’en pourroit amener, sinon qu'il luy a semblé bon de faire ainsi.

Pour ceste cause S. Paul appelle le temps que Dieu avoit déterminé à prescher l'Evangile, Temps de plénitude! afin qu’on ne pense point qu'il y ait eu temps plus opportun de ce faire. Aussi il nous doit 1) Gaï., IV, b.

Cuar. XIV.

souvenir de ce qui a esté dit au premier chapitre, v. 7, que ce n’est point à nous de cognoistre les temps ou les saisons que le Père a mises en sa puissance.

Ainsi pouvons-nous repousser la cavillation frivole des Papistes, quand ils insistent qu’il ne se peut faire que Dieu ait souffert que son Eglise errast si longuement. Car je vous prie, d’où sont sortis les Payens sinon de l'arche de Noé, où il y avoit une pureté singulière d’Eglise?

Mesme la postérité du sainet personnage Sem s’est abastardie ensemble avec les autres : et qui plus est, Israël qui estoit le peuple éleu, et péculier héritage de Dieu, à esté mesme délaissé pour long temps. Il ne se faut donc esbahir si Dieu a pris vengence, et puni d’un mesme aveuglement le mespris de sa Parole, sous le règne de son Fils, qu'il a fait anciennement.

17 Nonobstant qu'il ne s'est point laissé, etc. Paul et Barnabas ostent yci toute couverture d'ignorance aux Gentils.

Car quoy que les hommes se plaisent en ce qu'ils ont controuvé, si est-ce foutesfois que finalement se sentans convaincus d'erreur, ils vienent à ce refuge, qu’il ne leur faut imputer aucune coulpe : mais plustost que Dieu a esté cruel, qui na point daigné seulement siffler pour retirer de péril et ruine ceux qu’il voyoit périr. Paul et Barnabas prévienent ceste objection frivole, quand ils monstrent que Dieu s’est tellement caché, que cependant il à rendu tesmoignage de soy et de sa divinité. Or toutesfois il nous faut veoir comment ces deux choses s’accordent ensemble. Car si Dieu a donné tesmoignage de soy, il n’a point Jaissé le monde errer, entant qu’en luy estoit. À cela je respon que ceste espèce de tesmoignage, de laquelle mention est yci faite, a esté telle, qu’elle ostoit toute couverture d’excuse aux hommes, et non pas qu’elle fust suffisante à salut. Car ce qui est dit Hébr., XE, v. 3, est véritable, que par foy on entend que les siècles ont esté ordonnez par la parole de Dieu.

Or est-il ainsi, que la foy ne se conçoit pas du seul regard du ciel et de la terre et de leur ornement, mais par l’ouye de

Cuar. XIV.

la Parole. Dont il s’ensuit que les hommes ne peuvent estre aménez à une salutaire cognoissance de Dieu, sinon par la conduite de la Parole. Et toutesfois cela n’empesche point que mesme sans la Parole ils ne soyent rendus inexcusables, veu que combien que naturellement ils soyent privez de lumière, toutesfois c’est par leur propre malice qu’ils sont aveugles, comme sainct Paul enseigne au chapitre I des Romains, v. 20. Et nous donnant pluyes du ciel, etc. C’est une chose bien certaine, que Dieu s’est manifesté dés le commencement à tout le genre humain par sa Parole : mais yci Sainct Paul et Barnabas démonstrent qu’il n’y à eu aage, à qui Dieu n’ait fait sentir ses bénéfices, qui pouvoyent tesmoigner que le monde est gouverné par son commandement et sous son bon plaisir. Or pource que la lumière de la doctrine avoit esté obscurcie, voire ensevelie par plusieurs siècles, à ceste cause ils disent seulement que Dieu a esté monstré par argumens naturels. Au reste, il est vray-semblable qu'ils ont orné la magnificence des œuvres de Dieu de tels titres qu’il. faloit :

mais sainct Luc s’est contenté de toucher les choses en brief. Toutesfois je n’enten point qu’ils ayent disputé d’une façon subtile et philosophale des secrets de nature : car ils parloyent à un peuple ignorant : et pourtant ils n’avoyent besoin que de proposer simplement ce qu’un chacun ignorant et rude eust peu Cognoistre. Toutesfois ils prenent ce principe, qu'il y a une certaine et claire manifestation de Dieu en cest ordre de nature : que la terre est arrousée de pluyes :

qu’elle reçoit. vigueur par la chaleur du soleil : que si grande abondance de blés et de fruits naist tous les ans. De là peuton certainement recueillir, qu’il y a quelque Dieu qui gouverne toutes choses.

Car le ciel et la terre ne sont point conduits de leur propre mouvement, encore moins à l'aventure ou par cas fortuit. Il reste donc que cest ouvrage admirable de nature, monstre ouvertement la providence de Dieu. Et faut bien dire que ceux qui ont dit que le monde est éternel, n’ont point parlé selon qu’ils le sentoyent en leur Cœur : mais ils ont tasché

SUR LES ACTES

par une ingratitude barbare et maligne d’ensevelir la gloire de Dieu : en quoy ils ont descouvert leur impudence. £t remplissant nos cœurs, etc. En ceci limpiété des hommes est d’autant plus convaincue, S'ils ne cognoissent point Dieu : asçavoir que non-seulement il présente devant leurs yeux des tesmoignages de sa gloire en ses œuvres, mais aussi il ordonne et destine toutes choses pour.

leurs usages. Car pourquoy est-ce que le soleil, la lune et les estoilles luisent au ciel, sinon pour faire service aux hommes ? Pourquoy est-ce que la pluye tombe du ciel? Pourquoy est-ce que la terre produit ses fruits, sinon pour bailler vivres aux hommes, desquels ils soyent nourris ? Dieu donc n’a point mis l’homme au monde, afin qu’il soit là comme un spectateur oisif de ses œuvres sur un

eschaffaut : mais afin que jouissant de

toutes les richesses tant du ciel que de la terre, il s'exerce à magnifier la largesse de Dieu. Maintenant ne seroit-ce pas une perversité plus que vileine, s'il n’estoit point esmeu d’une si grande bonté de Dieu? Remplir les cœurs de viandes, n’est autre chose, sinon bailler des vivres qui puissent contenter et satisfaire au désir des hommes. Par ce mot de Joye, sainct Paul et Barnabas signifieut que Dieu selon sa clémence paternelle et bonté infinie donne plus aux hommes que leur nécessité ne requiert.

Comme s’il estoit dit que les viandes sont données aux hommes, non-seulement pour les rendre forts et vigoureux, mais aussi pour resjouir leurs cœurs. Si quelqu'un fait une objection, qu’il advient bien souvent que les hommes sont affamez, et que pour cela ils gémissent, plustost que de dire qu’ils soyent rassasiez, et pour cela se resjouissent : je respon que cela se fait outre l’ordre de nature : asçavoir quand Dieu restraint sa main à cause des péchez des hommes.

Car la libéralité de Dieu descouleroit jusques à nous sans cesse, et auroit tousjours son cours, sa libéralité, di-je, telle que Paul et Barnabas annoncent yci, si nos péchez n’estoyent comme barres pour la repousser. Et toutesfois il n’y eut jamais si grande stérilité, qu’on ait

veu du tout tairir la bonté de Dieu quant à nourrir les hommes. Vray est que le Prophète a fort bien dit (Pseaume LXXXI, 10) Ouvre ta bouche, et je la rempliray :

afin que nous sçachions que c’est par nostre propre faute que nous sommes pressez de faim, asçavoir que nous ne donnons point lieu à la libéralité de Dieu qui se présente à nous. Mais quoy que nous Soyons resserrez en nous-mesmes par nostre infidélité, tant y a que la bonté paternelle de Dieu ne laisse pas de se faire ouverture comme par force pour se monstrer sur nous. Et principalement la compagnie des hommes et ce monde univers tesmoignent bien que jamais les bénéfices de Dieu, par lesquels il se déclare Père pour nous nourrir, ne cessent.

18 Et en disant ces choses, à peine, etc. Saïnct Luc avoit dit au paravant, que

Cuar. XIV.

non-seulement Paul et Barnabas avoyent usé de paroles, mais aussi s’estoyent jettez au milieu de la presse avec violence :

maintenant il adjouste, qu'à grand’peine peurent-ils par ceste véhémence réprimer la fureur du peuple. Dont il appert de quelle forcénerie et rage le monde brusle après l'idolâtrie. Car si ces gens eroyent que Paul et Barnabas soyent dieux, pourquoy n’adjoustent-ils foy à leur parole, par laquelle ils rejettent le faux honneur qu’on leur faisoit ? Mais voylà la maladie des idolâtres, que tousjours ïls sont prests à quitter le joug de Dieu, sinon qu’on face de la religion à leur appétit.

Parquoy il ne se faut point esbahir si bien souvent les Prophètes récitent que les hommes sont bouillans en leurs affections après les superstitions, ne plus ne moins que les bestes sont transportées après leurs appétis désordonnez.

19 Adonc aucuns des Juifs surveindrent d'Antioche et d'Iconie, lesquels gaignèrent le peuple, et ayans lapidé Paul, ils le traïinèrent hors la ville,

cuidans qu'il fust mort.

20 Mais les disciples estans assemblez à l’entour de luy, il se leva, et entra en la ville, et le lendemain s’en alla avec Barnabas en Derbe.

21 Et après qu'ils eurent annoncé l'Evangile en ceste ville-là, et enseigné plusieurs, ils retournèrent à Lystre, en Iconie et Antioche,

22 Confermans les courages des discinles, et les exhortans de demeurer en la foy, et disans que par plusieurs oppressions il nous faut entrer au Royaume

de Dieu.

19 Adonc aucuns des Juifs surveindrent d'Antioche et d’Iconie, etc. I] est bien difficile à Paul et Barnabas d’empescher ce peuple, et le garder de sacrifier :

et voyci des garnemens au contraire, qui sans grande difficulté persuadent incontinent au peuple, que Paul, lequel ils faisoyent Dieu n’aguères, soit lapidé. On voit clairement par cela, combien le monde est beaucoup plus enclin à superstition, qu’il n’est pas à rendre une vraye obéissance à Dieu, et combien est orgueilleuse et arrogante la superstition, laquelle veut tousjours dominer quand il est question de dresser le service de Dieu.

Les serviteurs de Dieu ne demandent qu'amener les hommes à lobéissance d'iceluy, qui est le seul moyen de les

sauver et rendre bien-heureux. Ils ne s’attribuent aucune domination : ils ne pourchassent gain quelconque, et toutesfois le monde ne les peut souffrir. Car presque tous murmurent : avec cela plusieurs tumultes s’eslèvent. Ceux qui sont si rebelles contre Dieu, croyent de léger et facilement aux abuseurs, et s’assujetissent à leur tyrannie. Ainsi a-on permis au Pape de tromper à son appétit, et non-seulement d’opprimer les povres âmes d’une façon servile, mais aussi les tourmenter cruellement. Tout ce qu’il a commandé, il a esté receu en obéissance: et aujourd’huy quelques loix dures et impossibles qu’il establisse, toutesfois il n’y a personne qui soit si hardi d'ouvrir la bouche, Cependant il y en a bien peu,

Car. XIV, qui reçoyvent le joug gracieux du Seigneur Jésus '. Nous avons donc en ceste présente histoire une peinture vive de la perversité du monde. Paul pouvoit réener sous le titre de Mercure avec l’applaudissement de tous. Il ne veut point estre dieu : pource qu’il sert fidèlement au Fils de Dieu, il est lapidé. Or sa constance est louée, à celle fin que nous l’ensuyvions. Il est vray que le Seigneur la gardé et sauvé d’une façon miraculeuse :

mais quant à Sa personne, il a souffert une cruelle espèce de mort. Et pourtant il faut autant estimer ceste lapidation (de laquelle il fait aussi mention en la 2€ Epistre aux Corinth., XI, 25) comme si pour lors il eust esté mis à mort. Au Surplus, il ne faut point douter que le populaire ne se soit eslevé par tumulte à l'encontre de luy. Ainsi, quelque violence que les meschans facent aux serviteurs fidèles de Christ, on n’en fait point toutesfois aucunes informations: mais les gens de justice sont muets : les loix ont la bouche close: le Magistrat ne fait point son oflice : tout secours et support est refusé.

20 Mais les disciples, etc. Combien que nul ne défendist S. Paul, toutesfois S. Luc monstre que les fidèles furent songneux de sa vie: mais Ça esté en telle sorte, qu’ils se sont contenus et modérez, afin de ne rien attenter qui apportast quelque grand danger, et peu de proufit, d'autant qu’ils ne luy pouvoyent aider que secrètement. Et de faict, il nous faut tousjours regarder ce que le Seigneur nous aura donné en main. S'il y à quelqu'un de nous assis sur le bord de la rivière, et qu’il voye quelque autre au milieu des vagues, qui sera prest d’estre noyé, et ne luy puisse tendre la main pour le délivrer du danger, que pourra-il faire lors, sinon de recommander à Dieu ce poyre homme qui se noye ? mais s’il y a quelque espérance de luy pouvoir aider il faut à ceste heure-là se mettre en danger. Nous ne dirons donc pas que les disciples ayent abandonné S. Paul par lascheté, veu qu’ils n’avoyent aide ne secours entre leurs mains pour luy donner: mais ils rendent tesmoignage de

1) Matth,, XI, 30.

SUR LES ACTES

leur amour et solicitude, quand ils l’environnent, le Voyans traîné hors. Æt le lendemain, etc. Il appert clairement par ceci, que Ce n’a point esté Sans grand miracle, que S. Paul a esté préservé, en ce que le jour après qu’il avoit esté traîné hors, et réputé pour mort, comme s'il eust esté frais, sain et bien dispos, il se met en chemin. Dont aussi nous pouvons recueillir combien son cœur estoit ferme et constant contre toutes fascheries et adversitez. Car il ne cherche point quelque lieu de retraitte, où il Soit à son aise comme un gend’arme cassé, mais il retourne aux mesmes lieux, ausquels il avoit esté mal traitté et rudement recueilli un peu au paravant, Toutesfois S. Luc raconte en premier lieu, qu’il y eut une Eglise plantée entre les habitans de Derbe: puis après il adjouste, que S. Paul et Barnabas retournèrent aux Eglises qu'ils avoyent instituées, à celle fin qu'ils confermassent les disciples. Par cela il signifie que l'usage de la Parole ne consiste point en doctrine simple, mais qu’il sert aussi pour fortifier la foy en admonestant, en exhortant et rédarguant. Et de faict, Christ n’a pas seulement ordonné à ses ministres qu'ils enseignassent, mais aussi qu’ils feissent des remonstrances et exhortations. Et S. Paul dit (2 Tim., HE, 16) que l’Escriture est utile, non-seulement pour enseigner, mais aussi pour remonstrer et exhorter. Parquoy, que les Pasteurs ne pensent point s’estre acquittez, quand îls auront bien enseigné le peuple en droite science de Dieu, sinon que quant et quant ils S’employent en cest endroit. D'autre part, que les fidèles ne mesprisent point la parole de Dieu, comme si la lecture ou prédication d’icelle estoit une chose superflæe : car il n’y a personne qui n’ait besoin d’estre assiduellement confermé.

29 El les exhortans de demeurer, etc.

Ceci a esté le principal moyen de les fortifier et confermer, qu'en exhortant ils incitent à persévérance les disciples, lesquelles avoyent receu l'Evangile, et qui en faisoyent profession. Car il s’en faut beaucoup que nous soyons prompts et diligens à faire nostre devoir comme

nous deverions. Et pourtant nostre paresse ha besoin d’aiguillons, et faut nécessairement que nostre froidure soit eschauffée. Au reste, pource que Dieu veut que ses fidèles soyent exercez par divers combats, sainet Paul et Barnabas admonestent les disciples de se préparer à endurer fascheries et oppressions. Car ceste admonition est grandement nécessaire, qu’il nous faut guerroyer en ce monde, à celle fin que nous vivions purement et sainctement. Si la chair ne nous faisoit point de fascherie, si Satan ne nous dressoit des machinations et embusches, si les meschans ne nous mettoyent point des scandales au-devant pour nous troubler, il ne nous seroit point si grief de persévérer: car cela seroit cheminer doucement par une voye plaisante et gracieuse.

Mais pource qu’infinis assauts se lèvent de toutes parts et à toutes heures, qui nous solicitent à quitter tout, de là vient la difficulté : et pourtant la constance est une vertu bien clair semée. Si donc nous voulons persévérer jusques à la fin, il faut que nous soyons préparez à guerroyer. Au reste, non-seulement mention est yci faite des persécutions que nous dressent nos ennemis par feux allumez et glaives desgainez, mais sous ce mot d’'Oppressions, sainct Luc comprend toutes les fascheries ausquelles la vie des fidèles est sujete. Non pas que les fidèles soyent seuls misérables : car ceste condition est commune tant aux bons qu'aux mauvais, dont est venu ce proverbe fort renommé entre les anciens, C’est une très bonne chose, que de ne naïstre point:

et la meilleure après, c’est de mourir bien tost. Mais comme ainsi soit que Dieu espargne bien souvent les meschans, et qu’il les engraisse de grandes prospéritez, il est plus austère et rude envers ses enfans. Car outre les fascheries communes, ils sont particulièrement pressez de plusieurs incommoditez : et Dieu les humilie par tels exercices, tenant leur chair sous la verge, afin qu’elle ne s’escarmouche outre mesure : et les resveille afin qu'ils ne demeurent assopis en terre et s’anonchalissent. Avec ce il y a les opprobres et outrages des meschans : car il faut qu’ils soyent comme les ballieures

Cuar. XIV.

du monde. On se mocque de leur simplicité : sur tout ils sont picquez extrêmement des mocqueries meschantes lesquelles les contempteurs jettent contre Dieu.

Finalement, l’insolence des meschans se crève, et se convertit en violence ouverte. Ainsi ils ont nécessairement à batailler contre beaucoup de tribulations : et ne se peut faire qe toute leur vie ne soit pleine de grandes inquiétudes, et environnée de beaucoup d’ennuis au milieu de tant d’adversaires. Mais voyci une très bonne et singulière consolation, et assez suffisante pour confermer les cœurs, asçavoir que nous avons entrée et ouverture au Royaume de Dieu par ceste voye, combien qu’elle soit fort aspre et diflicile. Car nous recueillons de ceci, que les misères des fidèles sont plus heureuses que toutes les délices de ce monde. Parquoy réduisons en mémoire en premier lieu, que ceste condition nous est imposée, que nous endurions beaucoup d’ennuis et fascheries : mais aussi il y faut adjous-. ter ceci pour adoucir amertume, que par.

icelles nous sommes conduits au royaume de Dieu, Au demeurant, nous pouvons rejetter le fol babil de ceux qui recueillent de ceci, que la patience est une œuvre méritoire du salut éternel : veu qu’il n’est point yci disputé de la cause du salut, mais comment Dieu a accoustumé de traitter les siens en ce monde. Et la consolation qui est yciadjoustée, n’est point pour magnifier ou faire valoir la dignité ou mérite des œuvres, mais seulement pour redresser les esprits des fidèles, afin qu’ils ne défaillent sous le fardeau de la croix. Comme il à desjà esté dit, tout le genre humain est indifféremment sujet à plusieurs maux. Mais les afilictions ne sont autre chose aux réprouvez, sinon une entrée aux enfers : et au contraire, elles tournent à bien et à une fin joyeuse et heureuse aux fidèles : et mesme leur servent d'aides à salut : pource qu’ils communiquent avec Christ, Il nous faut noter que S. Paul et S. Luc ne se contentent point de dire Oppressions au nombre pluriel : mais ils expriment notamment ce mot de Plusieurs, afin que nous ne pensions pas estre quittes, quand nous en aurons enduré une ou deux, ou

Caar. XIV.

en quelque autre petit nombre, et puis après que nous venions à quitter tout.

Que les fidèle$ donc ayent ceci pour résolu, qu'il faut qu’ils cheminent par continuelles fascheries : d'avantage, qu'ils se préparent non-seulement à une sorte

SUR LES ACTES. 729

de persécution, mais à diverses espèces.

Car combien que Dieu en traitte aucuns plus doucement, nonobstant il n’y à personne de tous ses fidèles qu’il espargne tellement, qu’il soit du tout exempt de tribulations.

23 Et après que par l'advis des Assemblées ils eurent créé des Anciens par chacune Eglise, ayans prié avec jeusnes, ils les recommandèrent au Seigneur,

auquel ils avoyent creu.

24 Puis ayans traversé Pisidie, ils veindrent en Pamphilie.

25 Et quand ils eurent annoncé la Parole en Perge, descendirent en Attalie.

26 Et de là navigèrent en Antioche, dont ils avoyent esté recommandez à la grâce de Dieu, pour l'œuvre qu'ils avoyent accomplie.

271 Et quand ils furent venus, et eurent assemblé l'Eglise, is racontèrent toutes les choses que Dieu avoit faites par eux, et qu’il avoit ouvert aux Gen-

tils l’'huis de la foy.

28 Et demeurérent là long temps avec les disciples

23 Et après que par l'advis des assemblées ils eurent créé des Anciens, etc. Il appert par ceci qu’il ne suffit pas que les hommes soyent une fois bien in- Stituez en la doctrine de vraye religion, et tienent la somme de la foy Chrestienne, sinon qu'ils s’advancent continuellement. Pour ceste cause Christ non-seulement a envoyé des Apostres pour semer l'Evangile, mais aussi a commandé qu’il y eust des Pasteurs ordonnez, afin que la prédication de l'Evangile fust perpétuelle et en usage continuel. Paul et Barnabas observent cest ordre institué par Christ, quand ils assignent des Pasteurs à chacune Eglise, à celle fin que la doctrine ne cesse point après leur département. Parquoy ce passage nous monstre que.l'Eglise ne se peut passer de ministère ordinaire : et que Dieu n’advoue pour Chrestiens, sinon ceux qui persistent tout le cours de leur vie à luy estre disciples. J’expose yci ce mot de Prestres, pour ceux qui avoyent la charge d’enseigner : car il appert par les escrits de sainct Paul (4 Timoth. V, 17) qu’il y en avoit aucuns qui estoyent seulement députez pour la correction des mœurs. Or quand sainct Luc dit qu’il y eut des Ministres députez et ordonnez par chacune Eglise, on peut recueillir de ceci, quelle différence il y avoit entre leur charge et

la charge des Apostres, Car les Apostres

n'avoyent nul lieu certain député, mais ils alloyent de lieu en lieu pour fonder des nouvelles Eglises : mais les Pasteurs estoyent députez et ordonnez à certaines Eglises, et comme colloquezen garnison.

Par l'advis des assemblées ils eurent créé, etc. Le mot Grec signifie décerner quelque chose en ayant les mains levées, comme on a accoustumé de faire quand il y a assemblée de peuple. Toutesfois ceux qui ont escrit de nostre religion, prenent en un autre sens le nom qui vient de ce mot, asçavoir pour une cérémonie solennelle de mettre quelqu'un en office” en l’Eglise, laquelle cérémonie est appelée en l’Escriture, Imposition des mains.

Au reste, par ceste forme de parler est trèsbien exprimée la façon légitime de créer et ordonner des Pasteurs. IT est dit que Paul et Barnabas élisent des Ministres. Asçavoir si eux deux seuls font cela de leur office privé? Mais plustost ils permettent l'affaire aux voix de tous. Ainsi doné le peuple a eu élection libre en Pélection des Ministres. Mais afin que rien ne se feist par tumulte, Paul et Barnabas y président comme conducteurs pour adresser. Ainsi doit estre entendu le décret du Concile de Laodicée, lequel défend que l’élection soit permise au peuple.

Ayans prié avec jeusnes. Leur prière tendoit à double fin et raison. La première, que Dieu leur donnast esprit de

prudence et discrétion, à ce qu’ils fussent conduits à élire les plus gens de bien et les plus idoines. Car ils ne cognoissent point qu'ils fussent garnis de si grande prudence, qu'ils ne peussent estre trompez : et ne se fioyent pas tellement à leur diligence, qu’ils ne sçeussent bien que le principal gisoit en la bénédiction de Dieu. Comme nous voyons ordinairement advenir, que les hommes faillent en leurs jugemens, et que tous leurs labeurs vienent à néant, quand la main de Dieu y défaut. Voylà les vrayes adresses et préparatifs des fidèles, d’invoquer l'Esprit de Dieu, à ce qu’il préside comme gouverneur et conducteur de leurs conseils. Que si ainsi est qu’il fale tenir ceste reigle en tous affaires, toutes fois et quantes qu’on traitte du gouvernement de lPEglise, qui dépend entièrement de la volonté d’iceluy, il nous faut songneusement garder de ne rien attenter sinon sous la saincte conduite et heureux gouvernement. La seconde fin de leur prière estoit, que le Seigneur garnist de dons nécessaires ceux qui seroyent éleus Pasteurs. Car exercer fidèlement un tel office comme il est besoin, est une chose si haute et difficile, que toutes les forces humaines ne sont suftisantes pour y satisfaire, En cest endroit done aussi par le conseil de Paul et Barpabas ils implorent l’aide de Dieu. Avec ce, les jeusnes y sont adjoustez comme aides, pour enflammer le zèle de prier.

Car autrement nous sçavons combien ‘nous y sommes froids. Non pas qu’il soit tousjours nécessaire que nous jeusnions quand il nous faut prier, veu que Dieu invite aussi ceux qui sont rassasiez à luy rendre grâces : mais quand quelque nécessité nous presse, pour nous faire prier de plus grande ardeur que nous n’avons accoustumé, ceste incitation nous est bonne et grandement utile. Or nous avons desjà déclaré combien c’est une chose de grande importance que l’élection des Pasteurs et Ministres, puis qu’en icelle il est question de la conservation de l’'Eglise. Parquoy il ne se faut esbahir si sainct Luc dit qu’il y eut des prières et oraisons extraordinaires. Et il est grandement besoin que nous observions cest

Cuar. XIV.

usage, et les autres usages du jeusne, afin que nous ne forgions que ce soit une œuvre méritoire, comme font les Papistes : ou que nous constituyons en iceluy aucun service de Dieu, veu qu'il n’est rien de soy, et qu’il n’est de nulle importance devant Dieu, sinon entant qu’il estrapporté ailleurs. Z{s les recommandèrent au Seigneur. Nous recueillons premièrement de ceci, quelle solicitude Paul et Barnabas avoyent du salut de ceux qui par leur peine et travail avoyent esté convertis au Seigneur, D’avantage, ils testifient que les hommes en ceste infirmité charnelle sont sujets à tant et si grans dangers, que leur foy ne peut demeurer ferme par leur propre force et vertu : et que pourtant la seule force est, que le Seigneur garde perpétuellement ceux qu’il a une fois receus. Au surplus, quand sainct Luc dit qu’ils ont esté recommandez à Dieu, auquel ils avoyent creu, il nous revient de cela une grande asseurance, d'autant qu’il assigne ce propre office à Dieu, de garder et maintenir (ous ceux qui ont receu sa parole en vraye foy.

24 Puis ayant traversé Pisidie, ils veindrent en Pamphilie. Nous avons desjà dit que Paul et Barnabas estoyent venus en Antioche de Pisidie : maintenant voulans retourner en Antioche de Syrie, d’où ils avoyent esté envoyez, ils passent par Pamphilie,, qui estoit une région entre deux, tirant vers la montagne de Taurus. Or Perge et Attalie ce sont deux villes voisines. Mais quant à ce que sainct Luc récite qu’ils annoncèrent la Parole seulement en l’une des deux, on peut conjecturer par cela, qu’occasion ne leur a esté offerte d'enseigner par tout, veu qu’ils n’avoyent accoustumé de loublier et laisser escouler où qu'ils en trouvassen£.

26 Dont ils avoyent esté recommandez à la grâce de Dieu pour l'œuvre, etc. S. Luc pouvoit äire que là ils avoyent esté ordonnez Apostres des Gentils : mais par circuit de paroles il exprime mieux qu’ils n’ont point esté envoyez par les hommes, ni aussi ont entreprins aucune chose sous confiance de leur propre vertu, mais que tout ce

Car. XV.

voyage avec l’événement a esté recommandé à Dieu qui en estoit l’autheur.

Leur prédication donc n’a point esté une œuvre humaine, mais de la grâce de Dieu.

Quant au mot de Grâce, il se rapporte tant à la vertu et efficace du S. Esprit, qu’à tous les autres signes de la faveur et assistance de Dieu : car tout ce de dons que le Seigneur fait aux siens est gratuit. Or on peut ainsi résoudre ceste sentence, Qu'ils avoyent prié Dieu qu'il desployast sa grâce pour avancer et faire fructifier les labeurs de ses serviteurs.

217 El quand ils furent venus, et eurent assemblé l'Eglise, ils racontèrent toutes, etc. Tout ainsi que ceux qui retournent de quelque ambassade ou commission, ont accoustumé de rendre conte de ce qu’ils ont fait : aussi Paul et Barnabas racontent à l'Eglise toute la somme de leur voyage : afin qu’on cognoisse par cela comment ils ont exercé fidèlement leur office. Quant et quant ils exhortent les fidèles à rendre grâces à Dieu, comme le faict leur en donnoit assez ample matière. Pour ceste cause sainct Luc ne dit pas qu'ils ayent loué leurs beaux faits, mais toutes les choses que le Seigneur avoit faites par eux. Il y a de mot à mot, Avec eux : mais selon la manière de parler des Hébrieux, cela signifie tout autant que s’il estoit dit, En eux, OU par eux : ou simplement, À eux.

Ce que je di, afin que quelqu'un par faute d'entendre la propriété du mot, attribue une partie de la louange à Paul et Barnabas, comme s'ils avoyent esté compa-

SUR LES ACTES

gnons à Dieu en ceste œuvre : veu que plustost ils le font autheur seul de tout ce qu’ils avoyent tant heureusement accompli. Sainct Luc adjouste incontinent après, que le Seigneur avoit ouvert l'huis de la foy aux Gentils. Car combien qu'ils fussent envoyez aux Gentils, toutesfois la nouveauté du faict n’estoit point sans admiration. Et non-seulement la mutation soudaine rendoit les Juifs estonnez, mais pource que ce leur estoit une chose monstrueuse, que des hommes immondes et estranges du Royaume de Dieu fussent meslez avec la saincte semence d'Abraham, pour constituer ensemble une Eglise de Dieu. Maintenant ils sont enseignez par l’événement, que ce n’a point esté sans cause que des Apostres leur ont esté donnez. Or il est dit que l’huis de la foy à esté ouvert aux Gentils, non-seulement pource que l'Evangile leur a esté presché par voix externe, mais pource qu'estans illuminez par le sainct Esprit, ils ont esté appelez à la foy avec efficace. Vray est que le Royaume des cieux nous est ouvert par Ja prédication externe de l'Evangile ; mais nul n’y entre sinon ceux à qui Dieu tend la main : nul n’en approche s’il n’est tiré au dedans par le sainct Esprit. Ainsi done, Paul et Barnabas démonstrent par l'effect, que leur vocation estoit ratifiée et approuvée de Dieu : pour autant que la foy des Gentils estoit comme un seau gravé de la main de Dieu, pour la confirmation d'icelle : comme sainct Paul parle, Rom., XVI, 25, et 2 Cor., IE, 7.

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