‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 62 sur 113 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

1 Or aucuns qui estoyent descendus de Judée, enseignoyent les frères, disans, Si vous n'estes circoncis selon la manière de Moyse, vous ne pouvez

estre sauvez.

2 Et grand débat et dispute estant survenue à Paul et Barnabas à l'encontre d'eux, on ordonna que Paul et Barnabas, et quelques autres d'entr'eux monteroyent en Jérusalem vers les Apostres et Anciens pour ceste question.

3 {ceux donc envoyez de par l'Eglise, traversèrent Phénice et Samarie,

racontans la conversion des Gentils :

frères.

et donnèrent grande joye à tous les

4 Puis estans arrivez en Jérusalem, ils furent receus de l'Eglise, et des Apostres et Anciens, el annoncèrent toutes les choses que Dieu avoit faites

par eux.

Car: XV.

5 Mais aucuns de la secte des Pharisiens qui avoyent creu, se levèrent, disans qu'il les faloit circoncir, et leur commander de garder la Loy de Moyse.

À Or aucuns qui estoyent descendus |

de Judée enseignoyent les frères, disans, St vous, etc. Après que S. Paul et Barnabas se furent vaillamment acquittez en divers combats contre les ennemis manifestes de l'Evangile, sainet Luc commence maintenant à raconter comment ils ont esté esprouvez par une guerre domestique. Ainsi faloit-il que leur doctrine fust approuvée en toutes sortes, et que leur ministère fust au vif examiné, atin qu’on cognust mieux qu’ils estoyent fortifiez de Dieu contre tous les assauts de Satan et du monde. Car leur doctrine est grandement confermée par ce, que combien qu’elle fust esbranlée par tant de coups impétueux, néantmoins elle est demeurée ferme, et son cours n’a peu estre entrerompu par tant d’empeschemens. Pour ceste raison sainct Paul dit magnifiquement qu'il a expérimenté COmbats par dehors, craintes par dedans, 2 Corinth., VIE, 5. Principalement .ceste histoire est digne d’estre notée. Car combien que nous ayons tous en horreur naturellement la croix et toutes sortes de persécutions, nonobstant il y à plus grand danger que les discors domestiques ne nous facent du tout perdre courage, ou pour le moins débilitent.

Quand les tyrans escument leurs rages, la chair craint voirement, et tous ceux qui ne sont garnis de l'esprit de force, ont tout le cœur saisi de tremblement :

mais, à proprement parler, les conscien-

ces ne sont poinf alors atteintes d'aucune tentation : car là on recognoist une condition comme destinée à l'Eglise. Mais quand il advient que les frères se font la guerre entr’eux, et que l'Eglise endure des troubles dedans soy, il ne se peut faire que les esprits infirmes ne soyent troublez, et mesmes qu’ils ne soyent abbatus : et principalement quand il y à combat de la doctrine, laquelle seule est le lien sacré de fraternelle unité. Brief, il n’y à rien qui apporte plus de dommage à l’Evangile que les discors domestiques : d'autant que non-seulement ils esbranlent les consciences débiles, mais

aussi donnent occasion de mesdire aux meschans. Parquoy il faut noter ceste histoire diligemment, à ce que nous sçachions que ce n’est point un exemple nouveau, si nous voyons qu'entre ceux qui font profession d’un mesme Evangile, il advient néantmoins quelque débat et différent de la doctrine, quand les hommes glorieux et pleins de vent ne peuvent autrement acquérir le renom, duquel ils bruslent d’une cupidité insensée, sinon en mettant en avant leurs songes. Vray est qu’il est bien certain que tout ainsi qu'il y a un Dieu seul, aussi n’y a-il qu’une vérité, qui est sa: vérité. Pour ceste cause quand sainct Paul veut exhorter les fidèles à consentement mutuel, il use de cest argument, Il y à un Dieu seulement : il n’y a qu'une fov, il n’y à qu'un seul Baptesme, etc. Ephés., IV, 5.

Mais quand nous voyons lever des hommes meschans, lesquels taschent de desmembrer l'Eglise par factions et tumultes, et corrompre l'Evangile par inventions bastardes et fausses, ou bien le rendre suspect, la finesse et ruse de Satan nous doit estre notoire. Parquoy sainct Paul remonstre ailleurs, que les hérésies vienent en avant, à celle fin que ceux qui sont esprouvez, soyent manifestez, 1 Cor., XI, 49. Et de faict, Dieu baille-la trousse à l’astuce de Satan par un merveilleux conseil, en examinant la foy des siens par telles espreuves, et en ornant sa Parole d’une noble victoire, et fait que sa vérité apparoisse d'autant plus reluisante, que les meschans ont tasché de l’obscurcir. Mais il nous faut bien considérer diligemment toutes les circonstances de ceste histoire, qui sont notées par S. Luc. Qui estoyent descendus, etc. Ceste couverture avoit grande efficace alors pour décevoir, mesme envers les bons. Ce n'estoit point sans :

cause que toutes les Eglises avoyent en grand honneur Jérusalem : car elles la révéroyent et honoroyent comme leur mère, d'autant que l'Evangile avait prins origine de là, et estoit descoulé de ceste fontaine comme par canaux ou ruisseaux.

Car. XV.

Ces abuseurs vienent : ils se couvrent du nom ou authorité des Apostres : ils se vantent qu'ils n’apportent rien. qu’ils n’ayent appris d’iceux : pour le moins ils esblouyssoyent les yeux des ignorans de ceste fumée : les inconstans et malins empoingnent de grand désir ceste belle couleur qui leur est offerte : le troublement de l'Eglise qui estoit comme une tempeste et orage, esbranle ceux qui autrement estoyent bons et modérez, en sorte qu’ils sont contraints de chanceler.

Et pourtant il nous faut noter ceste astuce malicieuse de Satan, qu’il abuse des noms des saincts personnages, pour décevoir et esblouyr les yeux aux simples, lesquels s’amusans à la révérence des hommes, ne s’osent enquérir du faict.

Vray est que S. Luc n’exprime pas de quelle affection ces garnemens ont esté poussez : toutesfois il est vray-semblable qu’un pervers zèle les a induits à s’opposer aux saincts Apostres Paul et Barnabas. Car il y a un tas d’esprits chagrins, qui ne prenent goust sinon à ce qui procède d'eux. Ils avoyent veu garder en Jérusalem la Circoncision et les autres cérémonies de la Loy : en quelque lieu qu’ils vienent, ils ne peuvent rien endurer de nouveau, ou rien qui soit divers de ce qu'ils avoyent veu. Comme si lexemple d’une seule Eglise devoit obliger toutes les autres à certaine loy et reigle.

Or combien que telles gens soyent transportez d’un sot zèle pour esmouvoir des troubles, toutesfois leur ambition et obstination propre les solicite au-dedans.

Cependant Satan ha ce qu’il demande, asçavoir que les esprits des fidèles esblouis des apparences qu’on leur propose, à grand’peine peuvent discerner le noir du blanc, le bon du mauvais. Premièrement donc il nous faut garder de ceste peste, que les uns ne donnent point loy aux autres selon leur façon de faire : que l'exemple d’une seule Eglise ne soit en préjudice à la reigle commune. D’avantage, il nous faut aussi donner garde, que les personnes des hommes n’empeschent l’inquisition du faict et de la cause, ou qu’elles ne l’obscurcissent. Car si Satan se transfigure en Ange de lumière (2 Corinth., XI, 44) et s’il usurpe souvent

SUR LES ACTES

le nom sacré de Dieu par une audace pleine de sacrilége, se faudra-il esbahir si par une mesme impudence il prend les noms des saincts personnages pour décevoir? L'issue à la fin monstrera que les Apostres n’avoyent rien moins au CŒur, que d'imposer le joug de la Loy aux Gentils : toutesfois Satan taschoit de se mettre en avant par ceste fallace. Ainsi en advient-il bien souvent, que ceux qui combatent contre la doctrine du Fils de Dieu, se fourrent dedans sous le titre de serviteurs fidèles d’iceluy. Parquoy voyci le seul et souverain remède pour obvier à ce danger, qu'on viene avec jugemens purs et entiers pour s’enquérir du faict.

Il faut aussi venir au-devant du scandale, afin que nous ne pensions pas que les fidèles serviteurs de Dieu ayent guerre ou débat l’un contre l’autre, pourtant que Satan abuse faussement de leurs noms, pour mettre en combat des vaines ombres, afin qu’il estonne les simples.

2 Et grand débat et dispute estant survenue à Paul et Barnabas. Ce n’estoit point une petite tentation, que sainct Paul et Barnabas ont esté tirez en un combat plein d'esmotion. Desjà il y avoit trop de mal seulement en ce discord :

mais voyci un autre mal beaucoup plus dangereux, quand la contention commence à estre tellement embrasée, qu’ils sont contraints de combatre contre leurs frères Comme ennemis, et d'entrer en ba-

taille contr’eux. Avec ce il y a l’infamie,

de laquelle ils se voyoyent chargez envers les rudes et simples : comme s'ils eussent troublé la paix de l'Eglise par leur obstination. Car il en advient ainsi coustumièrement, qu'après que les fidèles serviteurs de Christ ont esté injustement tourmentez, après toutes les fascheries, ils Soustienent encore toute la haine et malvueillance. Il faut donc qu’ils soyent munis d’une magnanimité invincible, afin qu’ils puissent rejetter et mespriser tous les mauvais bruits qu’on sème d’eux.

Pour ceste cause sainct Paul se glorifie ailleurs, qu’il a passé outre en son ministère par le milieu des séditions, 2 Cor., VI, 5. Au demeurant, il faut que les serviteurs de Christ gardent une telle modération, qu’autant qu'ils pourront ils ayent

en horreur tous discors, et quand Satan suscitera des troubles ét débats, qu’ils taschent de les appaiser : brief, qu’il n’y ait rien qu’ils ne facent pour entretenir unité et concorde. Mais aussi quand ils verront la vérité de Dieu assaillié, qu’ils ne fuyent combat que ce soit pour la défense d’icelle : et ne craignent point de s'opposer hardiment, voire quañd le ciel et la terre se deveroyent brouiller ensemble. Et quant à nous, estans admonestez par cest exemple, toutes fois et quantes que nous voyons advenir des bruits et troubles en l'Eglise, apprenons à prudemment discerner qui sont ceux de qui vient la faute, afin que he condamnions follement et à la volée les fidèles ministres de Christ, desquels nous devons plustost louer la gravité, en ce qu’ils reçoyvent si hardiment les violentes impétuositez de Satan. Outreplus, proposons-nous la providence admirable de nostre bon Dieu, par laquelle il a arresté la rage de Satan, à ce qu'il n'empeschast du tout le cours de la doctrine de sainct Paul. Car s’illuy eust esté permis de nuire autant qu'il vouloit, il est certain que la foy des Gentils eust esté renversée, et l'Evangile que sainct Paul et Barnabas avoyent presché, fust tombé bas, et aussi la porte eust esté fermée à la vocation des Gentils.

Tiercement, apprenons qu'il faut aller de bonne heure au-devant de tous discors, de peur que les estincelles ne montent en grandes et hautes flammes. Car Satan ne prétend par les soufflets des dissensions, sinon d'allumer autant de feux. Mais d'autre part, quand nous voyons que là primitive Eglise a esté troublée de séditions, et que les meilleurs ministres du Fils de Dieu ont esté exercez par tumultes, si le semblable nous advient aujourd’huy, ne nous estonnons point comme dune chose nouvelle et non advenue :

mais demandans bonne issue au Seigneur telle qu’il donna alors: cheminons tousjours d’une mesme constance et foy par le milieu des bruits et esmotions tempestueuses. Si vous n’estes circoncis. Sainct Luc déclaire en brief par Ces paroles, quel estoit le poinct de la question : asçavoir que ces abuseurs vouloyent astraindre les consciences à garder néces-

Car. XV.

sairement la Loy. Vray est qu’il ne fait yéi mention que de la Circoncision : mais il appert facilement par la déduction du texte, que la question qu’ils ont meue, estoit de garder toute la Loy. Au demeurant, pource que la Circoncision estoit comme une entrée solennelle pour venir aux autres cérémonies, pour ceste cause il comprend yei toute la Loy sous une partie. Ces ennemis de sainct Paul ne nioyent point que Christ fust lé Messias :

mais Combien qu’ils feissent profession de son nom, nonobstant ils gardoyent ensemble les cérémonies anciennes dé la Loy. Il pouvoit sembler de prime face, que cest erreur estoit tolérable. Pourquoy donc ne dissimulé sainet Paul, pour le moins un peu de temps, afin qu’il n’esbranslé l'Eglise par débat? La disputation estoit des choses externes, pour lesquelles luy-mesme défend ailleurs de combatre trop aigrement. Mais il y avoit trois causes d'importance qui l'ont contraint d’y contredire. Car si l'observation de la Loy est nécessaire, le salut des hommes est attaché aux œuvres, lequel doit estre fondé en la seule grâce de Christ, si nous voulons que la foy soit en tranquillité et en repos. Sainct Paul donc voyant que le service de la Loy estoit opposé à la foy de la justice gratuite, il né faloit qu’il se teust, sinon qu'il eust voulu trahir Jésus-Christ. Car comme ainsi soit que ces garnemens adversaires niassént qu'aucun peust estre sauvé, qui ne gardast la Loy de Moyse: par ce moyen ils ravisseyent la gloire du salut à Christ, pour la transférer du tout aux œuvres :

et ainsi reuversans l’asseurance de la Foy, ils mettoyent les povres âmes en trouble perpétuel. D'avantage, ce n’estoit pas une chose de petite importance, de despouiller les âmes fidèles de la liberté acquise par le sang de Christ. Combien que la liberté intérieure de l'esprit fust commune aux pères aussi bien qu’à nous, néantmoins nous SÇavons ce qué Sairict Paul dit, (Gal., IV, 4, 3) aSçavoir qu’ils ont esté enclos sous la garde de la Loy comme enfans, en sorte qu’ils n’estoyent guères différens à serviteurs : mais que nous, après la manifestation du Fils de Dieu, sommes délivrez de la pédagogie de

Car. XV.

la Loy, et en plus grande liberté, d’autant que (par manière de dire) le temps de la tutele est fini. Le troisième vice de ceste doctrine estoit, qu’elle mesloit des ténèbres parmi la lumière de l'Evangile, où pour le moins mettoit entre-deux comme des nuées obscures, à ce que le Soleil de justice, asçavoir Christ, ne donnast plene clairté. En somme, c’eust esté bien tost fait de toute la Chrestienté, si sainct Paul n’eust obvié à tels commencemens. Il prend donc querelle, non point pour le prépuce extérieur de la Chair, mais pour le salut gratuit des hommes : d'avantage, il débat pour délivrer les consciences fidèles de la malédiction de la Loy, et de la condamnation de mort éternelle : finalement, afin qu'ayant osté tous empeschemens, il face reluire Ja clairté de la grâce de Christ comme en un ciel beau et serein. Joint que ces garnemens faisoyent grande injure et outrage à la Loy, veu qu'ils corrompoyent meschamment le vray et bon usage d’icelle.

Le vray office de la Loy c’estoit de mener par la main comme ut pédagogue les enfans à Christ. Parquoy on ne la pouvoit pirement abastardir, que quand sous ombre d’icelle on diminuoit la vertu et grâce de Christ. En ceste sorte il faut considérer les sources de toutes questions, de peur que nous ne soyons traistres à la vérité de Dieu en nous taisant, toutes fois et quantes que nous la voyons estre assaillie par les embusches de Satan. Et ne fleschissons point pour quelques dangers qui se présentent devant nos yeux :

et que nos cœurs ne deviennent lasches pour quelque opprobre et blasme qu’on nous mette sus: Car il nous faut constamment maintenir la pure religion, voire quand le ciel deveroit estre meslé avec la terre. Il est bien vray qu’il ne faut point que les serviteurs de Christ soyent quereleux : et pour ceste Cause si quelque contention survient, ils doyvent plustost tascher à l’appaiser par leur modération, que de se mettre à débatre là-dessus:

d'avantage, ils se doyvent bien garder de tous débats superflus et inutiles, et d'esmouvoir différens pour choses qui ne sont pas d'importance. Mais quand ils verront que Satan lèvera tellement les

SUR LES ACTES

cornes, que la religion ne pourra demeurer en son entier si On ne vient au-devant, il est nécessaire qu’ils prenent courage, et soyent hardis, et-qu'ils se lèvent pour résister. Vray est que le nom de paix est favorable et plaisant : mais maudite est la paix qui est achetée avec si grande perte, que par icelle nous perdions la doctrine de Christ, par laquelle seule nous sommes unis en Ssaincte unité. Les Papistes nous rendent aujourd’huy grandément odieux, comme si nous avions suscité des tumultes mortels, par lesquels le monde est esbranlé : mais il nous est bien facile de nous défendre: que les blasphèmes contre Dieu que nous avons tasché de rédarguer, estoyent si exécrables, que nous ne nous pouvions et ne devions nous taire: et que pourtant on n’ha nulle raison de nous blasmer, d’autant que nous avons entrepris la guerre contre les hommes pour une cause, pour laquelle nous deverions batailler mesme contre les Anges. Que les Papistes crient tant haut qu'ils voudront, nous-nous contentons de l'exemple de Paul et Barnabas, à ce que nous ne soyons froids à maintenir la doctrine de vraye religion, quand les ministres de Satan la corrompent entant qu’en eux est. Car leur esmotion forcenée ne doit surmonter la constance des serviteurs de Dieu. VoyciS. Paul s'oppose ardemment aux faux-apostres :

de ce combat il y eut sédition esmeue : et toutesfois le S. Esprit ne le blasme point pourtant, mais plustost loue à bon droict la magnanimité et hardiesse qu’il avoit donnée à son serviteur. On ordonna que Paul et Barrabas, etc. L'Esprit de Dieu leur suggéra ce remède pour faire cesser ce tumulte, qui pouvoit sans cela S’estendre plus loin avec grand esclandre, Dont aussi nous sommes enseignez que tousjours il faut chercher des moyens propres pour appaiser les discors. Pource que Dieu recommande si songneusement la paix, que les fidèles monstrent par effect qu’il ne tient point à eux que l'Eglise ne soit en repos. Bien est vray qu’il faut que la vérité ait tousjours le premier lieü envers eux, et pour la maintenir il ne leur faut craindre aucuns tumultes : toutesfois ils doyvent tellement modérer leur fer-

veur, qu'ils ne refusent point un moyen de bonne concorde: et qui plus est, ils doyvent inventer d’eux-mesmes toutes les voyes et moyens qu’ils pourront, et estre ingénieux à les chercher. Nous devons done garder ceste médiocrité, qu’estans transportez de véhémence excessive de quelque fol zèle et inconsidéré, nous ne sortions hors des limites. Car il faut que nous soyons courageux en la défense de la vraye doctrine, et non obstinez ne téméraires. Apprenons donc à conjoindre ces deux belles vertus que le S. Esprit loue en S. Paul. Quand il est tiré par les meschans au Combat, il ne fait difficulté de se présenter de bon cœur: mais recevant paisiblement le remède offert, il monstre combien il s’en faut qu’il désire de combatre. Autrement il se pouvoit vanter qu'il ne se soucioit des, Apostres, et insister obstinéement sur ceste défense, Mais l’amour de paix ne luy à point permis de fuir et rejetter le jugement d'iceux. Joint que quelque mauvaise et fausse opinion eust peu destourner les rudes et infirmes, s’ils eussent veu deux hommes se séparer précisément de tous les serviteurs de Christ. Or les fidèles Docteurs ne doyvent nullement mespriser ce moyen d'entretenir la foy, asçavoir qu'ils monstrent qu’ils consentent avec l'Eglise. Il est bien vray que S. Paul ne dépendoit point de la volonté des Apostres pour changer d’opinion, s’il les eust trouvez contraires à luy: comme mesme il n’eust point accordé le contraire aux Anges, comme il se glorifie au chap. Ier des Gal., v. 8. Mais afin que les meschans ne le calomniassent point, luy imposant ce blasme, qu’il fust un homme trop addonné à soy-mesme et orgueilleux, et se plaisant en mesprisant fièrement les autres, il s’est présenté de son propre gré à rendre raison de sa doctrine, comme il estoit raisonnable et grandement utile à toute l'Eglise. D’avantage, il se présentoit pour se trouver devant les Apostres, ayant certaine confiance qu’il obtiendroit la victoire d’autant qu'il sçavoit bien quelle devoit estre leur opinion et jugement : comme ainsi soit qu'ils fussent conduits et gouvernez d’un mesme Esprit. Toutesfois on peut yci demander à

Cnar. XV.

quelle intention ceux d’Antioche ont envoyé S. Paul et Barnabas aux autres Apostres. Car s'ils avoyent en si grande révérence ces garnemens qui estoyenf venus de nouveau de Jérusalem et estimoyent tant leur authorité qu’ils demeurassent en doute, jusques à ce que l’Eglise de Jérusalem en eust prononcé ou d’un costé ou d’autre, leur foy avoit esté vaine et du tout nulle jusqu’à ceste heure-là. Mais la response est facile, asçavoir qu’ils estoyent bien asseurez de l’issue: veu qu'ils sçavoyent que tous les Apostres estoyent pareïllement envoyez par un mesmé Christ, avec semblables charges et mandemens, et qu’ils avoyent receu tous un mesme Esprit. Et ne faut point douter que ce conseil nait esté baillé par gens de bien et sages, qui estoyent bien asseurez que ces garnemens prétendoyent faussement le nom de Pierre et de Jaques. Parquoy ils ne cherchoyent autre chose sinon que les Apostres main teinssent la bonté de ceste cause en donnant leurs voix. Tous les saincts Conciles ont esté du commencement assemblez à ceste fin : et ce afin que les hommes graves et deuement exercez en la parole de Dieu, jugeassent et appointassent les différens, non point à leur appétit, mais par l’authorité de Dieu. Il est besoin de poter ces choses, à celle fin que les Papistes n’esbranlent personne par leurs érieries plenes de vent, lesquels nous mettent en avant leurs Conciles pour 0pprimer et ensevelir Christ avec son Evangile, et pour esteindre toute la lumière de la vraye religion : comme si toutes les définitions et arrests des hommes devoyent estre réputez pour oracles célestes. Mais si les saincts Pères faisoyent aujourd’huy leurs Conciles, ils crieroyent tous d’une mesme voix, que rien ne leur a esté moins licite, ou mesme qu’ils n’ont rien eu moins en fantasie, que d’enseigner quelque chose, smon que Christ eust auparavant dicté les paroles, lequel leur a esté précepteur unique, comme aussi il est à nous. Je laisse à parler que les Papistes s’appuyent seulement sur des Conciles avortez, esquels on ne peut veoir sinon une ignorance lourde et barbarie estrange. Mais il faut nécessairement que les

Car. XV.

meilleurs Conciles et les plus exquis soyent rangez à cest ordre, qu’ils soyent submis à la parole de Dieu. On trouve par escrit une complainte bien dure et aspre de Grégoire Nazanzénien, que d'aucun Concile on n’eut jamais bonne ài heureuse issue. On ne peut nier ceci, que tout ce qu’il y à eu d'excellence en l'Eglise, n’ait commencé cent ans après à tomber en décadence. Si donc ce sainct personnage estoit encore vivant, de quelle ardeur repousseroit-il les badinages des Papistes, lesquels sans honte quelconque mettent en avant des masques et tours de passepasse en lieu de vrais et légitimes Conciles : et mesme à ceste fin que la parole de Dieu soit chassée aussi tost qu’une petite poingnée de gens du tout lourds et badaux, aura décrété quelque chose à son appétit ?

3 Iceux donc envoyez de par l'Eglise, traversèrent Phénice, etc. De ce que gens ont esté donnez pour Compagnie à Paul et Barnabas au nom de toute l’Eglise, et pour les conduire, nous pouvons recueillir que tous les fidèles tenoyent leur parti, et qu'ils n’avoyent fait autre conclusion, sinon qu'ils avoyent une Cause commune avec eux. Parquoy ils ont eu un mesme regard à envoyer Paul et Barnabas, pour lequel ceux-ci ont accordé de faire le voyage, asçavoir pour réprimer ces esprits troubleurs, lesquels se vantoyent faussement d’avoir les Apostres pour eux. Ce qu’il adjouste tantost après, qu'en passant ils contèrent aux frères de la conversion admirable des Gentils, nous est un tesmoignage qu'ils ne veindrent point en crainte en Jérusalem : mais qu’aussi lors ils confessèrent hardiment ce qu'ils avoyent enseigné auparavant. Ils ne vienent donc point comme pour défendre leur cause devant des juges : mais afin que ce qui avoit esté Divinement ordonné dabolir les cérémonies, fust approuvé par sentence commune tant d’un costé que d'autre. Car combien qu’ils ne mesprisassent point le jugement des Apostres, toutesfois il n’estoit pas raisonnable qu’ils comparussent comme coulpables et criminels : car ils sçavoyent que ni eux ni les Apostres ne pouvoyent autrement prononcer ni juger

SUR LES ACTES

de cest affaire. Voylà pourquoy ils ’esjouissent asseurément de ce qu’ils avoyent fait. Avec cela il y a la joye des fidèles, par laquelle ils déclairent qu'ils souscrivent à la doctrine de Paul et à la vocation des Gentils.

4 Puis estans arrivez en Jérusalem, ls furent receus de l'Eglise, etc. Par ce mot d'Eglise, il entend le peuple et tout le corps. Puis après il assigne un lieu particulier aux Apostres et Anciens, desquels principalement Paul et Barnabas ont esté recueillis. Au reste, pource que les Apostres n’avoyent point demeure arrestée en Jérusalem, mais alloyent souvent de lieu en autre, en quelque part que l’occasion les appeloit, ceste Eglise- 1à avoit ses Prestres ou Anciens, ausquels estoit commis le gouvernement ordinaire de Eglise. Nous avons déclairé ailleurs quelle différence il y a entre l’une et l’autre charge. Or il appert quelle fraternelle humanité il y avoit és Apostres et Anciens, que non-seulement ils font un recueil gracieux à Paul et Barnabas, mais après avoir ouy le rapport de la bonne issue de leur labeur, ils magnifient la grâce de Dieu. S. Luc répète yci derechef ceste forme de parler quenousavons veue au chapitre précédent, quand il dit qu’ils racontèrent toutes les choses que Dieu avoit faites avec eux, ou par eux. En laquelle il nous faut réduire en mémoire ce que j’ay remonstré ci-dessus, que Dieu n’est point yci proposé, comme faisant une partie de l’œuvre avec eux : mais

“toute la louange de l’œuvre luy est attri-

buée. Quand donc il est dit qu'il a fait avec Paul et Barnabas, c’est-à-dire qu’il a fait par eux : Comme il est dit, qu’il fait miséricorde avec nous, quand il nous aide et assiste en nos nécessitez.

5 Mais aucuns de la secte des Pharisiens, qui avoyent creu, etc. Ce n’est point sans cause que S. Luc nomme une sorte de gens, qui se sont aussi efforcez de troubler sainct Paul en Jérusalem. Or il est vray-semblable que le mal est procédé de ceste fontaine, et que S. Luc exprime maintenant plus clairement, que de la mesme secte dont estoyent venus les autheurs de ceste perverse dissension, maintenant aussi il en sort des soufflets

Ori

pour allumer ceste contention. Car combien qu’ils eussent fait profession d’estre des disciples de Christ, toutesfois il y avoit encore en eux des reliques de leur premier naturel. Or nous sçavons quel orgueil, quelle arrogance enflée il y avoit és “Pharisiens : toutes lesquelles choses ils eussent mises en oubli, s’ils eussent vrayement vestu Christ : comme sainct Paul n’avoit rien de reste de la religion Pharisaïque. Mais la plus grand’part avoit tiré une habitude de la longue coustume, laquelle il n’estoit pas facile d’oster tout incontinent. Comme ainsi soit que l’hypocrisie régnast principalement entr’eux, ils estoyent trop addonnez aux cérémonies extérieures, lesquelles servent de

Caar. XV.

couverture à tous les autres vices. L’orgueil aussi les rendoit enflez, en sorte que par une façon de faire tyrannique ils vouloyent assujetir tous les autres à leurs déterminations. On sçait bien combien les moines sont malades de ces deux maladies. Cela est aussi cause qu'ils sont plus cruels que tous autres à opprimer l'Eglise : il n’y en a point qui soyent si impudens, ou si fiers à mespriser la parole de Dieu. D’avantage on en voit plusieurs qui estans sortis decescreux pleins de factions et monopoles, combien qu'ils ayent jetté le froc et la coqueluche de moine, toutesfois ne désapprenent jamais les meschantes mœurs, desquelles ils ont esté là abbruvez.

6 Adonc les Apostres et Anciens s'assemblèrent pour regarder à cest affaire.

1 Et après grande dispute, Pierre se leva, et leur dit, Hommes frères, vous scavez que dés long temps Dieu a éleu d'entre- -nous que lee Gentils ouissent par ma bouche la parole de l'Evangile, et creussent.

8 At Dieu qui cognoisl les cœurs, leur en a rendu tesmoignage, leur donnant

le sainct Esprit comme à nous.

9 £tn'a point fait de différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœwrs

par foy.

10 Mainienant donc pourquoy tentez-vous Dieu, pour mettre un joug sur le col des disciples, lequel ne nos Pères, ne nous n'avons peu porter? A1 Ains nous croyons que serons sauvez par la grâce du Seigneur Jésus-

Christ, comme eux aussi.

6 Adonc les Apostres et Anciens s’assemblèrent, pour regarder, etc.

Sainct Luc ne dit point que toute l'Eglise fust assemblée : mais seulement ceux qui avoyent sçavoir et jugement, et qui à raison de leur office estoyent juges compétens de ceste cause. I se peut bien faire qu’ils ayent disputé de la cause devant le peuple : mais afin que nul ne pensast que le peuple eust esté indifféremment admis pour traitter la matière, sainct Luc exprime nomméement les Apostres et Anciens, Comme aussi ils estoyent les plus idoines et suflisans pour en cognoistre.

Au demeurant, sçachons qu'yci est limitée de Dieu la forme et l’ordre qu’il faut tenir pour assembler des Conciles, quand il y à quelque différent, lequel sans cela ne pourroit estre appaisé. Car comme ainsi soit que plusieurs s’esievassent tous les jours contre sainct Paul, ceste seule

disputation laquelle tiroit un danger pro-

chain d’une grande ruine, et estoit desià -

montée jusques à combats d’inimitié, le feit aller en Jérusalem.

. 1 Et après grande dispute, Pierre se leva, et leur dit, etc. Combien qu'il y eust de gens graves éleus, voire des Bocteurs publiques de l'Eglise, nonobstant ils n’ont peu estre d'accord du premier

coup entr’eux. On voit bien par cela com-

ment desjà lors Dieu a exercé son Eglise par Pinfirmité des hommes, afis qu’elle apprinst à estre humblement ‘sage. doint qu'en ceste assemblée où äl présidoit, ül a permis que le principal article de toute la doctrine Chrestienne fust diversement débatu, afin que ne nous esbahissions, si quelque fois il advient que ceux qui au demeurant seront gens de bien et sçavans, tombent en erreur par ignorance.

Car il y en avoit aucuns qui n’estoyent

rss ini miets

Cuar. XV.

point tant aigus, qu’ils peussent bien juger la grandeur de la matière. Ainsi quand ils jugent qu'il faut observer la Loy, estans {ransportez de zèle inconsidéré de la Loy, ils ne yoyent point en quel profond et horrible labyrinthe ils jettent tant les âmes des autres, que les leurs. Ils pensoyent que la Circoncision fust un signe inviolable et éternel de l’alliance de Dieu : ils avoyent aussi une semblable opinion de toute la Loy. Parquoy sainct Pierre s’arreste principalement à cela, qu’il veut monstrer le nœud de toute la question, qui estoit incognu à beaucoup d’entr’eux. Or son propos contient deux membres. Car il s’'arme premièrement de authorité de Dieu, pour débatre qu’il ne faut contraindre les Gentils à garder la Loy. En second lieu, il remonstre que tout le salut des hommes est du tout renversé, si on jette ce lags sur les povres consciences. La première partie donc en laquelle il récite qu’il a esté envoyé et ordonné de Dieu pour enseigner les Gentils, et que le sainct Esprit est descendu sur eux, tend à ce but, que ce n’a point esté à la volée que les cérémonies de la Loy ont esté abolies par les hommes :

mais que Dieu est autheur d’un tel abolissement. Or quand il a mis en avant l’authorité de Dieu, toute doute est ostée.

Car c’est toute nostre sagesse d’acquiescer au commandement de Dieu, et beaucoup plus estimer sa volonté que toutes les raisons des hommes. Maintenant il nous faut considérer les paroles de Pierre, par lesquelles il prouve que ceci est donné de Dieu aux Gentils, qu’ils sont affranchis du joug de la Loy. Hommes frères, vous scuvez, etc. Il les appelle pour tesmoins, afin que nul ne pense qu’il doyve tenir propos d’une chose obscure ou ambiguë. L'histoire estoit notoire à tous. Quant au reste, il monstre qu’ils sont aveugles en plene lumière, d'autant qu'ils ne considèrent point l’œuvre de Dieu comme il appartient : mesme dautant qu’ils n’avoyent apprins dés long temps ce qui avoit esté monstré ouvertement. Or il appelle long temps, le commencement de Ja prédication de l'Evangile : comme s’il disoit, dés long temps,

comme dés la première origine de lEgli-

SUR LES ACTES

se, depuis que Christ a commencé de recueillir un peuple à soy. Dieu a éleu d'entre vous, etc. Ce verbe a éleu, emporte autant comme, il a décrété ou ordonné. Combien que sainct Pierre comprend aussi tant Pélection gratuite de Dieu que le choïis, par lequel il adoptoit les Gentils pour estre son peuple. I a donc éleu, c’est-à-dire, faisant le chois il a voulu que les Gentils ouïssent par ma bouche la doctrine de l'Evangile, atin qu’il monstrast en eux un exemple de l’adoption gratuite. Quand il dit, d’entre nous, ceste particule vaut autant que devant nos yeux, ou nous estans tesmoins, Où au milieu de nous. Car il signifie qu’il ne récite rien qui ne leur fust familièrement Cognu : Comme une chose qui avoit esté faite présentement devant leurs yeux.

C’est une manière de parler assez usitée, tant entre les Grecs qu'entre les Hébrieux : sinon qu’on aime mieux résoudre comme font aucuns, Il m’a éleu de ceste nostre compagnie. Æ{ creussent.

Ceci a esté un seau pour confermer la vocation des Gentils. L'office d'enseigner estoit enjoint par oracle et révélation à Pierre : mais le fruit qui provient de la doctrine, anoblit son ministère, et le rend authentique. Car comme ainsi soit que les éleus soyent illuminez en Ia foy par une grâce particulière du sainct Esprit, la doctrine ne proufitera de rien, sinon entant que le Seigneur démonstrera sa vertu és Ministres, en enseignant au dedans les entendemens de ceux qui Îles oyent, et en tirant leurs cœurs. Quand doncques Dieu commandoit que la doctrine de l'Evangile parveinst jusques aux Gentils, il les à consacrez à soy, à ce qu’ils ne fussent plus profanes. Mais lors la consécration solennelle fut parfaite en tout et par tout, quand ïil engrava en leurs cœurs la marque d'adoption par la foy. La sentence qui suit incontinent après, doit estre prinse pour plus ample déclaration. Car sainct Pierre annexe avec la foy les grâces visibles du sainct Esprit, desquelles il fait mention : comme de faict elles n’estoyent rien qu’un accessoire de la foy. Comme ainsi soit donc que les Gentils fussent entez au peuple de Dieu sans la Circoncision et les autres

cérémonies, sainct Pierre recueille que c’estoit mal fait de leur imposer nécessité de garder la Loy. Toutesfois cest argument de l’élection ne semble point estre assez ferme : que le sainct Esprit est descendu sur eux. Car les grâces estoyent telles, qu’on ne pouvoit déduire argument d’icelles, qu’ils fussent réputez du rang des fidèles. Car il n’y a que l’Esprit de régénération qui discerne les enfans de Dieu des estrangers. Je respon à cela, que combien qu’aucuns, qui au demeurant estoyent gens vains, fussent douez du don des langues, toutesfois sainct Pierre prend ceci pour une chose toute arrestée, comme de faict elle estoit notoire : asçavoir que Dieu avoit seellé en Corneille et ses parens son adoption gratuite, par une grâce visible du sainct Esprit, tout ainsi que s’il eust monstré au doigt qu’ils sont ses enfans. £t Dieu qui cognoist les cœurs. Il attribue ce titre à Dieu pour le regard et circonstance de la présente matière : et faut aussi suppléer yci une antithèse ou opposition tacite, asçavoir que les hommes sont plus addonnez à la pureté externe, pour autant qu'ils jugent selon leur sens lourd et terrien : mais Dieu regarde les cœurs.

Pierre doncques remonstre que Cest faire tout au rebours, d’asseoir jugement sur ceste matière selon le sens et raison humaine : veu qu’yci il faut seulement estimer la pureté intérieure des cœurs, laquelle nous est cachée. Par ce moyen il bride et réprime nostre folle témérité, à ce que ne nous attribuans plus qu’il n’est de besoin, nous ne murmurions contre le jugement de Dieu : comme s’il disoit, Si la raison du tesmoignage lequel Dieu leur a rendu, ne t’appert point, pense combien grande différence il y à entre toy et luy. Car selon ton naturel lourd et entendement grossier, tu es retenu par une splendeur externe, laquelle n’ha point de lieu quand on vient au tribunal céleste, là où il est spirituellement cognu des cœurs, Au demeurant, il nous faut retenir ceste doctrine générale, que les yeux du Seigneur ne regardent point les pompes fardées des œuvres, mais la pureté du cœur, comme il est dit, Jérémie, V, 3, Quand on traduit, Qui cognoist

Car. XV.

les cœurs, ce que sainct Luc dit en Grec n’est pas assez exprimé : car il y à mot à mot, Dieu cognoisseur des cœurs, ou juge des cœurs : et il opposé Dieu aux hommes, qui jugent plustost par l’apparence extérieure.

9 Et n'a point fail de différence entre nous, etc. Il est bien vray qu'il y avoit quelque différence, veu que les Gentils avoyent esté soudainement receus du prépuce en l'alliance de la vie éternelle, au lieu que la Circoncision avoit préparé les Juifs à la foy. Mais sainet Pierre entend que Dieu avoit attiré les uns et les autres à l’espérance d’un mesme héritage, et qu'ils avoyent esté éleus à un pareil degré de dignité et honneur, à ce qu’ils fussent enfans de Dieu, membres de Christ : brief, semence d’Abraham, et lignée sacerdotale, et sacrificature royale. Dont il s’ensuit que cela ne se pouvoit faire sans sacrilége, qu'ils fussent estimez immondes et profanes, depuis que Dieu les avoit choisis pour son héritage, et dédiez pour estre vaisseaux sacrez de son temple. Car ayant rompu la paroy qui mettoit division entr’eux, il a conjoint les Gentils avec les Juifs, afin qu'ils fussent unis en un mesme corps : et (par manière de dire) il a meslé la Circoncision avec le prépuce, afin que tant les domestiques que les estrangers soyent un en Christ, et facent une mesme Eglise : et qu’il n’y ait plus ne Grec ni Juif, Ephés’., II, 14. 4yant purifié leurs cœurs par foy. Ce membre respond à ce qu'il a dit ci-dessus, que Dieu cognoist bien les cœurs des hommes. Comme s’il disait, que Dieu qui coonoist les cœurs, a purifié les Gentils au dedans, quand il leur à fait cest honneur de les adopter, afin qu’ils eussent une netteté spirituelle. Mais il adjouste outreplus, que ceste pureté consiste en foy.

Premièrement donc il remonstre que sans les cérémonies les Gentils ont la vraye saincteté, laquelle est suffisante devant le siége judicial de Dieu. D’avantage, il remonsire que ceste saincteté est obtenue par foy, et qu’elle procède d’icelle. Or sainct Paul recueille en ceste sorte, que le prépuce ne garde point l’homme d’estre réputé juste et sainct

Car. XV.

devant Dieu, pourautant qu’en la personne d'Abraham la Circoncision a suyvi la justice, et selon l’ordre du temps elle a esté la dernière, Rom., IV, 40. Mais on à fait yCi une question, asçavoir si la pu- reté des Pères anciens a esté diverse de celle que Dieu à maintenant conférée aux Gentils. Car il semble que sainct Pierre vueille séparer expresséement Îles Gentils d’avec les Juifs par ceste marque, qu’ils n’ont nul besoin d'aucune aide de la Loy, ayans assez de la seule mondicité du cœur. Je respon qu'ils ne sont différens les uns des autres que de la forme, et non point de la substance : car Dieu à tousjours regardé la pureté intérieure du cœur. Les cérémonies ont esté baillées au peuple ancien seulement à ceste fin qu’elles aidassent la foy d’iceluy. Aïnsi la pureté quant aux figures et exercices à esté temporelle, jusques à la venue de Christ : laquelle n’ha plus maintenant de lieu entre nous. Comme le vray service de Dieu demeure tousjours un et semblable, depuis le commencement du monde jusques à la fin, asçavoir spirituel : toutesfois il y a grande différence en Ja forme visible. Nous voyons donc maintenant que les Pères n’ont point obtenu justice par cérémonies, et n’ont point esté purs par icelles devant Dieu, mais par la netteté du cœur. Car les cérémonies d'elles-mesmes ne servoyent de rien à les justifier : mais c’estoyent seulement aides, lesquelles purifioyent seulement par accident, comme on dit, en sorte toutesfois qu’il y avoit la mesme vérité entre les Pères anciens que nous avons aujourd’huy. Or tout ce qui estoit des ombres et comme survenant d’ailleurs, est maintenant esvanouy par la venue de Christ. Ainsi les ombres estans chassées, il ne reste plus sinon la simple pureté du cœur. On peut par ce moyen facilement soudre la difficulté que les Juifs pensent estre impossible à soudre.

La Circoncision est appelée alliance éternelle. Gen., XVII, 13 : ils disent donc qu’elle ne devoit estre abolie. Si on réplique que ceci ne se rapporte point au signe ou à la figure visible, mais plustost à la chose figurée ou signifiée, ce sera bien respondu : mais il y à une autre

SUR LES ACTES

solution que j'ay dite, que veu que le Royaume de Christ a esté comme une restauration ou renouvellement du monde, il n’y a point dabsurdité sil à mis fin à toutes les ombres de la Loy : car la perpétuité de la Loy est fondée en Christ. Je vien maintenant au second membre, où sainct Pierre constitue la purification des Gentils en la foy. Pourquoy ne dit-il en une perfection de vertus, ou bien en saincteté de vie, sinon d'autant que la justice est donnée d’ailleurs aux hommes, et ne vient point d’eux-mesmes? Car si ainsi estoit que les hommes acquissent justice en vivant droitement et justement ou qu'ils fussent purs de nature devant Dieu, ceste sentence de sainct Pierre tomberoit bas. Le sainct Esprit donc prononce ouvertement par ces paroles, que généralement tout le genre humain est pollu et souillé d'ordures : davantage, que les souilleures d’iceluy ne peuvent estre autrement nettoyées que par la grâce de Christ. Car puis que la foy nous est un remède par lequel Dieu nous subvient gratuitement, elle est opposée tant à la nature commune de tous, qu'aux propres mérites et bienfaits d’un chacun. Or quand je di yci, que tout le genre humain est condamné de pollution, j’enten que nous n’apportons rien du ventre de nos mères que vrayes ordures, et qu’il n’y a nulle droiture en nostre nature qui nous face trouver grâce devant Dieu. Vray est que l'âme de l’homme a esté ornée de dons excellens en sa première origine : mais toutes les parties d’icelle sont tellement corrompues par le péché, qu'il n’y à plus une seule goutte de pureté résidente en icelle. Il faut donc que nous cherchions la pureté hors de nous. Car si on réplique qu’elle peut estre recouvrée par les mérites des œuvres : il n’y a rien plus absurde que d'attribuer à la nature corrompue une faculté de mériter. Il reste donc que les hommes cherchent ailleurs ce qu'ils ne trouveront jamais en eux. Et de faict, l'office de la foy c’est de transférer en nous ce que le Fils de Dieu ha de propre, et le faire nostre par communication gratuite. Ainsi il y a relation et correspondance mutuelle entre

la foy et la grâce de Christ. Car la foy ne nous purifie point comme une vertu ou quelque qualité infuse en nos esprits :

mais pource qu’elle reçoit la pureté offerte en Christ. Îl faut aussi noter ceste façon de parler, que Dieu a purifié les cœurs : par laquelle sainct Luc fait Dieu authéur de la foy, et monstre que la pureté est ur bénéfice d’iceluy. En somme, il signifie que ce que les hommes ne se peuvent donner à eux-mesmes, leur est conféré par la grâcé de Dieu. Mais veu qu’il a esté dit ci-dessus, que la foy prend de Christ pour transférer en nous, il nous faut veoir maintenant comment nous sommes purifiez par la grâce de Christ, à ce que nous soyons agréables à Dieu. Il y à deux manières de purger.

Premièrement, Jésus-Christ en effaçant tous les jours nos péchez, lesquels il a purgez une fois par son sang, nous présente purs et justes devant la face de son Père. D'avantage, mortifiant les cupiditez rebelles de la chair par son sainct Esprit, il nous réforme en saincteté de vie. Je Compren volontiers toutes ces deux façons sous ces paroles, d'autant que sainct Luc ne touche pas seulement une espèce de purgation, mais il enseigne que toute sa perfection consiste sans les cérémonies de la Loy.

10 Maintenant donc pourquoy tenlez-vous Dieu, pour mettre un joug, elc. C’est l’autre partie de la prédication de sainct Pierre, par laquelle il démonstre combien est pernicieuse ceste doctrine, laquelle les ennemis de sainct Paul vouloyent mettre en avant : asçavoir d’autant qu’elle mettoit en désespoir les esprits de tous fidèles. Vray est que du premier membre il infère et conclud que c’est tenter Dieu, si les Gentils sont contraints à ceste nécessité de garder la Loy : mais il monte plus haut et entre jusques à la source de la cause. Car jusques yci il a déduit par raisons, qu'on fait injure et outrage aux Gentils, si on requiert d’eux plus que Dieu ne veut : et comme ainsi soit qu'il les ait égalez au peuple sainct, et leur ait. fait cest honneur de les adopter pour siens, que ce séroit une chose mal séante et fort absurde qu’ils fussent rejettez, et que par ce moyen la libéralité

Car. XV.

de Dieu fust restrainte et amoindrie.

Brief, que ce leur est assez qu'ils ont la foy, combien qu’ils n’ayent point les cérémonies de la Loy. Or maintenant il prend un plus haut principe : que ceux qui attachent le salut des hommes aux œuvres de la Loy, ne leur laissent aucune bonne espérance de reste : mais plustost que tout le monde est jetté en une horrible ruine, s’il ne peut autrement obtenir salut, sinon en gardant la Loy.

Nous verrons tantost ci-après par quels argumens il prouve cela. Quant aux mots, comme ainsi soit que l'Escriture remonstre que Dieu est tenté en diverses sortes, S. Pierre signifie en ce passage, que Dieu (par manière de dire) est provoqué de propos délibéré, quand on impose plus pesante charge aux hommes qu’ils ne peuvent porter, et que cest limiter et restraindre sa puissance, quand on serre le joug lequel luy-mesme lasche, Ce qui n’est autre chose que contrefaire les Géans, et bâtailler contre nature.

Pour mettre un joug, etc. Le simple sens des paroles est, que Dieu est tenté, quand on impose plus grande charge sur les consciences, qu’elles ne peuvent porter. Et de faict, par cela desjà le salut des âmes reçoit un mauvais coup et est fort endommagé : d'autant que par ce moyen il faut nécessairement qu’elles vienent à estre accablées de désespoir, ce qui amène quant et quant la perdition d'icelles. Mais l’injure qu’on fait à Dieu n’est pas moins insupportable, asçavoir quand on luy oste sôn droict, et que les hommes ne peuvent souffrir qu'il ait la liberté de nous affranchir. Au reste, Ja chose mesme en soy monstre qu'il ne parle point seulement des cérémonies. Je confesse bien que la servitude de la pédagogie ancienne estoit rigoureuse et pénible : mais ce seroit une chose trop absurde, de l'appeler un joug importable : .

et nous sçavons que non-seulement les fidèles, mais beaucoup dhypocrites se sont deuement et plenement acquittez de l'observation extérieure des cérémonies.

Qui plus est, il ne seroit pas trop difiicile de satisfaire à la loy morale, si elle se fust seulement contentée d’une obéissance corporelle, et n’eust point requis

Cuar. XV.

une justice spirituelle. Car il est donné à plusieurs de pouvoir réprimer leurs pieds et leurs mains : mais de modérer tellement toutes ses affections et pensées, qu’il y ait une parfaite abstinence et pureté tant en l’âme qu’au corps, c’est bien une chose plus que difficile. Et pourtant ceux-là sont ridicules qui restraignent aux cérémonies les paroles de sainct Pierre, lesquelles expriment combien les hommes sont foibles à accomplir la justice du cœur, laquelle non-seulement surmonte de beaucoup toute leur puissance et force mais aussi est du tout contraire à leur nature, Mais ce qui à fait ainsi parler ceux qui tienent ceste opinion, c’est qu'ils se sont abusez à une raison, asçavoir que la question n’avoit esté esmeue que des cérémonies : mais ils ne se Sont point souvenus que sainct Pierre a plus attentivement et prudemment considéré, comme il estoit convenable, quel labyrinthe cest erreur qui sembloit bien estre léger, tiroit avec soy. Les fauxapostres disoyent que nul homme ne pouvoit obtenir salut, s’il ne gardoit les cérémonies. Or si le salut des hommes est attaché aux œuvres, il ne Sera plus fondé sur la grâce de Jésus-Christ : et par ce moyen la réconciliation gratuite tombera bas. D'autre part, puisque les forces des hommes ne sont pas assez suffisantes pour garder la Loy, il n’y en a pas un qui puisse éviter la malédiction, laquelle Dieu dénonce là aux transgresseurs : et ainsi ils ne peuvent tous attendre que désespoir, veu qu'ils voyent que la Loy les condamne comme coulpables de mort éternelle, Possible est que les faux apostres supprimoyent malicieusement ces conséquences, et n’en disoyent mot. Mais sainct Pierre vient jusques à la source, afin de descouvrir la poison mortelle de ceste doctrine. C’est ainsi qu’il nous faut faire, toutesfois et quantes que Satan sème obliquement des erreurs meschans et pernicieux. Il y en a aucuns aujourd’'huy qui nous estiment trop contentieux, quand nous débatons si fort qu'il ne faut point prier pour les trespassez. Car c’est une Coustume fort ancienne, et semble bien qu’il n’y a pas grand danger, quand encore les prières

SUR LES ACTES

ne proufiteroyent de rien. Voire, et qui plus est c’est un article favorable, d’autant qu'il ha une belle couleur de compassion humaine. Tel est le jugement des ignorans , pource qu'ils ne cherchent point la sourée. Car si nous admettons ceste doctrine, qu’on doit faire oraisons pour les trespassez, Il faudra quant et quant recevoir ceci, que maintenant en endurant ils s’acquittent envers le jugement de Dieu, d'autant qu’ils n’ont point satisfait pour leurs péchez en ceste vie mortelle. Mais quoy? par ce moyen la vertu de la purgation parfaite par Christ est transférée aux œuvres des hommes.

D’avantage, la reïigle de bien prier est renversée, si ainsi est qu'il soit licite aux hommes de prier à laventure sans parole de Dieu. En quoy il y a aussi une si grande absurdité qu’on ne la doit laisser passer. Brief, on ne jugera jamais droitement d'aucune question, si on n’espluche diligemment la source pour déduire toutes les conséquences, que la doctrine qui est mise en différent tire avec soy. Pourtant il ne se faut point esbahir si sainct Pierre pour tirer les faux-apostres hors de leurs cachettes, dispute généralement de toute la Loy. Car il ne fait sinon descouvrir aux simples la chose qui estoit occulte, afin que tous voyent combien est pernicieuse la doctrine laquelle esteint la gràce de Christ, et plonge les âmes en un horrible abysme de désespoir. Lequel ne nous ne nos Pères n'avons peu porter.

Sainct Pierre ne débat point seulement que c'est que les hommes ont accompli de faict, mais ce qu’ils ont peu accomplir:

et ne parle point du commun populaire seulement, ains des sainets Pères. Or puis qu’il dit que ceux-ci mesmes n’ont peu porter le joug de la Loy, on voit clairement par cela, qu’il est impossible aux hommes de garder la Loy. Je sçay qu’on a receu communéement la sentence de sainct Hiérome, et qu’on en a fait comme une maxime indubitable : asçavoir, si quelqu'un dit qu’il soit du tout impossible de garder la Loy, qu’il soit en exécration. Maïs il ne faut ouïr aucune parole d'homme, quand elle est répugnante à la sentence de l'Esprit de

7h COMMENTAIRES

Dieu. Nous oyons ce que l'Esprit prononce yci par la bouche de sainct Pierre, non point de la volonté et des œuvres des hommes, mais de leur faculté et puissance. Sainct Paul y consent aussi, affermant qu’il a esté impossible à la Loy de nous bailler la vie, entant qu’elle estoit foible en la chair. Certes si quelqu'un pouvoit accomplir la Loy, il y trouveroit la vie promise. Mais puis que sainct Paul dit qu'on ne peut obtenir la vie par la Loy, il s'ensuit que à est requise une justice plus haute, que celle que l’homme peut accomplir. Je confesse bien que sainct Hiérome n’attribue pas entièrement aux forces de nature la faculté d'accomplir la Loy, mais en partie à la grâce de Dieu aussi : comme il s’expose puis après, que l’homme fidèle peut accomplir la Loy, mais c’est quand il est aidé par la grâce du sainct Esprit. Mais encore cest adoucissement n’est point véritable. Car si nous considérons seulement les forces de nature, non-seulement les hommes ne seront pas assez forts pour porter le joug de la Lov, mais ne pourront seulement bouger le petit doigt pour accomplir la moindre partie de la Loy. Et de faict, si ceci est véritable, Que toutes les pensées du cœur de l’homme sont perverses dés l'enfance, (Gen.

VIH, 21) Que toutes les affections de la chair sont ennemies de Dieu, (Rom., VIIL, 7) Qu'il n’y en a pas un qui cherche Dieu, (Ps. XIV; 3) et autres semblables sentences, lesquelles on rencontre tant de fois en l'Escriture, et principalement celles que $S. Paul amène au chap. HT des Romains non-seulement la faculté et puissance de l’homme sera foible et imparfaite à accomplir la Loy, mais aussi du tout nulle à la commencer. Il faut donc résoudre que les fidèles mesmes, après qu’estans régénérez par l'Esprit de Dieu, ils S ’addonnent et s'efforcent à suyyre la justice de la Loy, n’accomplissent que la moitié, ou bien quelque petite portion d’icelle, et non point le tout. Car S.

Pierre ne parle pas vei ou d’Epicurus, ou de quelques hommes profanes, mais d'Abraham, de Moyse, et des autres saincts Pères, autant qu’il y en eut jamais au monde, voire les plus parfaits.

Cuar. XV.

Et nonobstant il dit que ceux-ci ont succombé sous le joug de la Loy : d'autant que leurs forces en estoyent accablées.

Pour rendre ceste doctrine odieuse, on objecte que c’est faire injure au sainct Esprif, quand on oste à sa grâce et aide la faculté d'accomplir et garder la Loy.

Mais la solution est bien facile : asçavoir que nous ne traittons point quelle vertu ha la grâce du sainct Esprit, mais combien est grande la mesure de la grâce que Dieu départit à un chacun de ses fidèles en ceste vie. Car il faut tousjours considérer que c’est que Dieu protnt qu’il fera. Et ne nous enquérons point

à la volée si une chose se peut faire, pl luy-mesme testifie qu’elle ne se trouvera jamais, et qu’il ne veut point qu’elle soit. Il promet aux fidèles la grace et assistance de l'Esprit, par laquelle ils résistent aux Concupiscences de la chair, et les puissent donter : nonobstant il ne promet pas qu'ils les puissent abolir du tout.

I promet la grâce laquelle les face cheminer en nouveauté de vie, non pas toutesfois courir en telle promptitude que la Loy le requiert. Car il veut les avoir redevables tout.le temps de leur vie, à ce qu'ils ayent leur recours à demander pardon.

S'il n’est point licite de séparer le conseil de Dieu et l’ordre qu’il a institué d’avec sa vertu, C’est une cavillation folle et frivole, de laquelle nos adversaires s’efforcent de nous charger, quand ils crient que nous diminnons la puissance de Dieu:

plustost eux-mesmes transforment Dieu, quand ïls débatent que son conseil peut estre changé. Les Pélagiens aussi pressoyentS.Augustin d’une mesme calomnie:

ausquels il respond, que quand encore il seroit possible d'accomplir la Loy, nonobstant ce luy est assez que l’Escriture teslifie qu’il n’y eut jamais homme qui Vait accomplie, et n’y en aura point jusques à la fin du monde. Par lesquelles paroles il se desveloppe de leur subtilité importune. Mais il n’y avoit nulle difiiculté qu’il ne veinst à accorder franchement et ouvertement, ce qu'il pouvoit dire suyvant lauthorité du sainct Esprit.

Car il faut limiter la grâce de l'Esprit, en sorte qu’elle conviene avec les promesses.

Or nous avons desjà monstré ci-dessus,

Cnar. XV.

jusques où les promesses s’estendent.

Certes il n’y a personne qui mette ceci en débat, asçavoir si Dieu peut rendre les hommes parfaits, si son bon plaisir est tel : mais tous ceux qui séparent sa puissance d'avec son conseil, duquel ils ont tesmoignage évident en PEscriture, resvent malheureusement. Dieu démonstre plus de cent fois et ouvertement ce qu’il veut et ce qu'il a délibéré de faire : de passer plus outre c’est un sacrilége. Il y a eu une raison philosophale, qui a esmeu sainct Hiérome de foudroyer son excommupication contre sainct Pierre et sainct Paul: c’est que les loix devoyent estre modérées selon la puissance et faculté de ceux ausquels elles sont données. Or je confesse bien que ceste raison doit avoir lieu és loix et ordonnances humaines :

mais cependant je nie qu’elle soit vallable quant à la Loy de Dieu: laquelle quand elle requiert que nous soyons justes, ne regarde point ce que l’homme peut, mais ce qu’il doit. Mais il y a une autre question plus difficile qui se présente : asçavoir-mon si la Loy n’a pas esté donnée à ceste fin de contraindre Îles hommes à obéir à Dieu? Or cela se feroit en vain, si les fidèles n’estoyent dressez par l'Esprit de Dieu à la garder. Et outre plus, ceste protestation solennelle de Moyse oste tout scrupule, quand il remonstre qu’il donne des commandemens aux Juifs, non point pour lire, mais pour "accomplir de faict, Deut., XXX, 12. Dont on peut recueillir, que quand la Loy a esté donnée aux Juifs, un fardeau leur a esté imposé, par lequel ils fussent subjets de rendre obéissance à Dieu, afin qu’ils ne vesquissent point à leur appétit. Je respon à cela, que la Loy est réputée un joug en deux sortes. Car entant qu’elle bride les concupiscences charnelles, et

qu'elle donne une reigle de bien et sainctement vivre, il est bien raisonnable que les fidèles et enfans de Dieu ployent le col sous ce joug. Mais entant qu’elle commande estroitement ce que nous devons et sommes obligez de rendre à Dieu, et qu’elle ne promet la vie sinon sous condition d’une obéissance parfaite: au contraire elle dénonce malédiction, si on a failli en quelque partie que ce soit :

SUR LES ACTES

c’est un joug du tout impossible à porter.

Je diray ceci un peu plus clairement, La simple doctrine de bien vivre par laquelle Dieu nous invite à s0y, est un joug auquel il nous faut tous submettre volontairement et de bon gré. Car il n’y a rien tant absurde, que de dire que Dieu ne gouverne et ne conduise point la vie des hommes: mais que sans bride ils se desbordent où leur appétit les meine. Il ne faut donc refuser le joug de la Loy, sion considère la simple doctrine d’icelle, Mais il y a d’autres sentences qui qualifient la Loy d'une autre façon, asçavoir, Qui aura fait ces choses vivra en icelles, Lévit., XVII, 5. Item, Maudit est quiconque ne sera point permanent en toutes les choses qui sont escrites, Deut., XXVIF, 26: en sorte qu’elle commence à estre un joug importable. Car tandis que salut n’est point promis sinon à une observation entière de la Loy, et que toute transgression est appelée en jugement, c’est fait entièrement du genre humain. Selon ce regard sainct Pierre afferme que Dieu est tenté, quand le fardeau de la Loy est imposé sur les consciences, par l’arrogance et audace des hommes. Car il ne veut pas nier que les hommes ne doyvent estre conduits et gouvernez par la doctrine de la Loy, et ainsi il accorde qu’ils sont sous le joug: mais pource que c’est l’office de la Loy. non-seulement d’enseigner, mais aussi de proposer aux hommes la condamnation de mort éternelle pour les humilier, considérant ceste qualité estre conjointe à%a doctrine, il débat que les âmes des fidèles ne doyvent point estre liées sous le joug de la Loy : pource que par ce moyen il faudroit nécessairement qu’elles fussent plongées en ruine éternelle. Au reste, quand non-seulement la grâce du $S. Esprit est présentée pour nous gouverner, mais aussi la rémission gratuite des péchez pour nous racheter et absoudre de la malédiction de la Loy, lors est accompli ce que dit Moyse, que le commandement n’est point par-dessus nous, Deut., XXX, 41 : et lors aussi nous sentons combien le joug de Christ est doux et gratieux, et combien sa charge est légère, Mat., XE, 30. Car d'autant que nous sçavons que ce qui défaut en nous

par l’infirmité et grande foiblesse de nostre chair, nous est remis par la clémence et bonté de Dieu, nous recevons alaigrement et sans aucune fascherie ce qu'il nous enjoint. Parquoy, moyennant que la rigueur de la Loy soit ostée, la doctrine de la Loy ne sera point scrupuleusement tolérable, mais aussi joyeuse et douce. Et ne nous faudra point refuser la bride laquelle nous conduit et gouverne paisiblement, et ne nous presse point plus rudement qu’il est expédient.

A1 ÆAins nous croyons que serons sauvez par la grâce du Seigneur, etc.

Sainct Pierre fait comparaison de ces deux choses, comme de deux opposites et contraires l’un à l’autre : asçavoir d’avoir espérance de salut en la grâce de Christ et d’estre sous le joug dela Loy. Laquelle Comparaison donne grand lustre à la justification qui est par Christ. Car nous recuellons de cela, que ceux-là sont justifiez par foy, lesquels estans délivrez du joug de la Loy cherchent salut en la grâce de Christ. Or j'ay dit ci-dessus, que le joug de la Loy est lié de deux chordes.

La première est, Qui aura fait ces choses, vivra en icelles, Lévitiq., XVII, 5. La seconde, Maudit est quiconque ne sera point permanent en tous ces commandemens, Deutér., XXVII, 26. Maintenant retournons au membre contraire. Si nous ne pouvohs autrement obtenir salut par la grace de Christ que quand le joug de la Loy est osté, il s'ensuit que nostre salut ne consiste point en l’observation de la Loy : et d’antre part, que ceux qui croyent en Christ, ne sont point subjets à la malédiction de la Loy. Car si celuy qui est encore empestré du joug de la Loy, pouvoit estre sauvé par grâce, l'argument de sainct Pierre ne seroit pas bien concluant, lequel on voit bien estre déduit des choses répugnantes, en ce sens, Nous espérons salut par la grâce de Christ: nous ne sommes donc point subjets au joug de la Loy. Sinon qu’il y eust discord entre la grâce de Christ et le joug de la Loy, sainet Pierre auroit fait un argument de Sopbhiste. Parquoy il faut nécessairement que tous ceux qui cherchent vie en Christ, se reculent de la justice de la Loy. Car ceste répugnance ne se rapporte pas à la

Cuar. XV,

doctrine, mais à la cause de justifier. En quoy aussi est réfutée la glose de ccux qui exposent que nous sommes justifiez par la grâce de Christ, d'autant que nous régénérant par son Esprit, il nous donne force pour accomplir la Loy. Ceux qui ont une telle imagination, combien qu’il semble qu’ils laschent un bien peu le joug de la Loy, toutesfois ils tienent les povres

âmes attachées des deux chordes d'icelle.

Car ceste promesse aura tousjours sa vigueur, Qui fera ces choses, vivra en icelles. De l’autre part, la malédiction est sur la teste de ceux qui n'auront point parfaitement accompli la Loy. Parquoy, il nous faut bien donner une autre définition de la grâce de Christ, sur laquelle repose la fiance de salut, que ceux-ci ne font: asçavoir que c’est une réconciliation gratuite acquise par le sacrifice de sa mort, ou bien que c’est une rémission gra-

tuite des péchez (qui est une mesme cho

se) laquelle appaisant Dieu fait que d’ennemi ou juge sévère il nous est rendu Père propice. Je confesse bien que nous sommes régénérez par la grâce de Christ en nouveauté de vie: mais quand on parle de la fiance du salut, nous-nous devons seulement souvenir de Padoption gratuite, laquelle est conjointe avec Ja purgation et pardon des péchez. Car si les œuvres vienent en conte, et si elles rous confèrent justice pour le moins en partie, le joug de la: Loy ne sera point rompu. Et par ce moyen ceste opposition que fait yci sainct Pierre tombera bas.

Comme eux aussi. Sainct Pierre testifie yei,que combien que la servitude de la Loy fust imposée aux Pères, quant à l’apparence extérieure, toutésfois leurs con-

sciences estoyent libres et affranchies. En

quoy est repoussée l’absurdité, laquelle autrement pouvoit grandement troubler les esprits fidèles. Car comme ainsi soit que l'alliance de vie que Dieu à faite avec ses serviteurs soit éternelle, et telle qu’il l’a faite dés le commencement il la gardera jusques à la fin du monde, ce serait une chose absurde et nullement tolérable, qu'on nous proposast aujourd’huy une autre façon diverse pour obtenir salut, que celle que les Pères anciens avoyent.

Sainct Pierre donc afferme que nous

Cuar. XV.

avons un fort bon accord avec les Pères, d'autant qu'eux ont mis aussi bien l’espérance de leur salut en la grâce de Christ, que nous faisons aujourd'huy. Et ainsi accordans la Loy avec l'Evangile quant à la fin de la doctrine, il oste aux Juifs tout le scandale qu’ils se forgeoyent à cause du discord. Dont il appert que la Loy n’a este baillée aux Pères pour chercher salut en icelle : et que les cérémonies n’y ont point esté adjoustées, afin qu’ils acquissent justice en les observant : mais que la seule fih de toute la Loy estoit, qu'en rejettant toute la fiance des œuvres, ils meisserit tout leur espoir en la grâce

de Christ. Par lequel poinct aussi est.

manifestement réfutée la resverie de ceux qui pensent que le peuple ancien se contentant des biens terriens, n’a point eu

l'esprit dressé à la vie et héritage céleste. Mais sainct Pierre met les Pères en mesme société de foy avec nous, et assigne un salut commun à eux et à nous. Et toutesfois encores Ÿ en a-il, ausquels cest insensé et phrénétique Servet est agréable, avec ses sacriléges si puants et détestables. D’avantage, il nous faut noter que sainet Pierre remonstre que la foy dés Pères anciens a esté tousjours fondée en Christ, veu que la vie n’a peu jamais estre trouvée ailleurs, et qu’il n’y à point eu d'autre moyen, par dequel les hommes parveinssent à Dieu. Ce passage donc convient avec ce que dit l’Apostre aux Hébrieux, chap. XIII, v. 8, Jésus-Christ qui estoit hier, et qui est aujourd’huy, est aussi le mesme éternellement.

- 42 Lors toute la multitude se teut, et escoutoyent Barnabas et Paul racontans quels signes et merveilles Dieu avoit faites par eux entre les Gentils. 43 Et après qu'ils se furent teus, Jaques respondit, disant, Hommes frères,

oyez-moy

14 Siméon à raconté comme Dieu a premièrement visité! les Gentils pour

en prendre un, peuple en son nom ?.

15 Et à cela s'accordent les paroles des Prophètes, ainsi qu’il est escrit, * 16 Après ceci je retourneray, et réédifieray le tabernacle de David, qui est cheut, et réédifieray ses ruines, et le redresseray *.

17 Afin que le résidu des hommes requière le Seigneur, et tous les Gentils sur lesquels est invoqué mon nom, dit le Seigneur qui fait toutes ces choses.

18 De tous temps Dieu cognoist toutes ses œuvres.

1) Ou, regardé. 2) Qu, à son nom.

12 Lors toute la mullitude se teut, etc. Sainct Luc signifie par ces paroles, que l'Esprit de Dieu régnoit tellement en ceste assemblée, qu’ils s’accordèrent tout incontinent à la raison. Au paravant il y avoit entre eux une disputation bouillante : maintenant après que sainet Pierre a exposé le conseil de Dieu, et qu'il a traitté la question selon la doctrine de l'Escriture, voylà, tout le bruit est appaisé, et se taisent ceux qui inconsidéréement maintenoyent un erreur au paravant. Or c’est-ci la vive image d’un concile légitime : auquel aussi tost que la seule vérité de Dieu a esté mise en avant, elle a mis fin à tous différens. Et de faict, elle ha assez d’efficace pour appaiser tous discors, quand l'Esprit de Dieu préside,

3) Amos, IX, 11.

attendu derechef que luy seul est gouverneur idoine tant pour conduire et gouverner les langues de ceux qui doivent parler par-dessus les autres, qu’à ranger les autres en obéissance, à celle fin qu’ils ne Soyent trop addonnez à eux-mesmes, mais qu’ostans toute opiniastreté ils s’assujetissent à Dieu. Et ne faut point douter que ceux-là n’ayent esté quelque petit nombre de gens estourdis et obstinez, comme il advient ordinairement en une grande troupe. Toutesfois la vérité &e Dieu a surmonté, en sorte que le silence (duquel sainct Luc fait mention) à esté un tesmoignage évident d’une commune obéissance. Or sainct Pierre avoit usé en ceci d’une modération singulière :

qu'ayant souffert qu'un Chacun meist en

avant ce qu’il avoit, il a différé son opinion jusques à tant que la cause ait esté débatue d’un costé et d'autre, afin qu’il n’ostast à aucun Ja liberté de parler. Et escoutoyent Barnabas et Paul. On peut facilement recueillir de ces paroles, que paravant ils ne furent point ouys avec silence. Car comme ainsi soit que la plus grande partie eust ceste persuasion, qu’ils avoyent mal fait d'admettre en l'Eglise les Gentils qui estoyent profanes au regard des Juifs, ils n’eussent rien ouy patiemment de tout ce qu’iceux eussent dit, sinon que ceste fausse opinion eust esté premièrement corrigée : mais tout eust esté tiré en mauvaise part. Nous voyons quelle poison c’est, quand les hommes ont conceu sans propos une aliénation, laquelle occupe tellement leurs esprits, qu'elle ferme tous les passages à la vérité. [l nous faut apprendre de ceci, combien ceste sentence est véritable, Toutes choses sont saines aux sains, Tic., f, 45.

Car il n’y a rien si salutaire, que les affections vicieuses ne convertissent en dommage. Au reste, le récit de Paul et Barnabas tend à cela, qu'ils démonstrent que leur Apostolat entre les Gentils a esté approuvé de Dieu : veu qu’il avoit esté confermé et establi par miracles, qui sont comme les seaux d’iceluy.

13 Jaques respondit, disant, etc. Plusieurs des anciens Docteurs de l'Eglise pensent que ce Jaques estoit l’un des disciples, lequel estoit surnommé le Juste, et Oblias : la mort inhumaine duquel est récitée par Josèphe au livre XX des Antiquitez, Mais à la mienne volonté que les anciens Docteurs se fussent plus amusez à cognoistre le personnage, qu'à célébrer la saincteté d’un homme incognu par louanges controuvées et fabuleuses.

C’est un conte puérile, qu’ils disent que luy seul pouvoit entrer aux Saincts des Sainets. Car si en ceste entrée il y avoit quelque religion, il eust fait contre la Loy de Dieu, veu qu’il n’estoit point souverain Sacrificateur. D’avantage, c’estoit superstition d'entretenir en ceste sorte un service du temple, selon les ombres et figures anciennes. Je laisse là telles autres resveries. Or ils s’abusent grandement en ceci, qu’ils disent que ce Ja-

Cuar. XV.

ques n’estoit point l’un des douze Apostres. Car ils sont contraints de confesser que c’est celuy à qui sainet Paul fait cest honneur de le nommer le premier entre les trois colonnes de l'Eglise, Gal., I, 9.

Il est certain que quelqu'un qui eust esté d’un, ordre inférieur n’eust point esté ainsi excellent par-dessus Tes Apostres.

Car sainct Paul luy donne le titre d’Apostre. Et ce que sainet Hiérome amène, n’est point digne d’estre récité, asçavoir que le nom d’Apostre est là prins en général : veu qu’il est là traitté expresséement de la dignité de l’ordre Apostolique, entant que Christ a préféré les Apostres aux autres Docteurs de l'Eglise.

Avec ce on peut facilement recueillir de ce passage, que ce Jaques n’estoit point en petite estime : attendu qu’il conferme tellement les paroles de Pierre par sa voix, que tous les autres ‘suyvent son opinion. Et nous verrons derechef cidessous chap. XXI, 148, quelle authorité il avoit en la ville de Jérusalem. Les anciens pensent que cela s’est fait, pource qu’il estoit Evesque du lieu. Maïs il n’est point vray-semblable que les fidèles ayent changé à leur appétit l’ordre que Christ avoit mis. Parquoy je ne doute point que ce ne fust le fils d’Alphée, et le cousin de Christ: en ce sens aussi il est appelé son frère. S’il a esté Evesque de Jérusalem ou non, je n’en détermine rien : et de faict, cela ne sert pas grandement au propos, sinon que par cela on peut facilement repousser l’impudence du Pape, d'autant que le secret de ce Concile est arresté plustost par l’authorité de sainct Jaques, que de sainct Pierre. Et certes Eusèbe au commencement du second livre ne fait point de difticulté d'appeler ce Jaques (quiconque il soit) l’Evesque des Apostres. Que les Romanisques facent maintenant leurs parades, et qu'ils se vantent que leur Pape est le chef de l'Eglise universelle, d'autant qu’il est successeur de sainct Pierre, qui a souffert qu’un autre présidast sur luy, si on adjouste foy à Eusèbe. Hommes frères, oyez-moy, elc. Le propos de sainet Jaques contient principalement deux membres. Car en premier lieu, il conferme la vocation des Gentils par le tesmoignage

Car. XV.

du Prophète Amos. Secondement, il remonstre ce qui est utile de faire pour entretenir la paix et concorde entre les fidèles : en sorte toutesfois que la liberté demeure sauve aux Gentils, et que la grâce de Christ ne soit point obscurcie.

Quant à ce que Pierre est yci appelé Siméon il se peut bien faire que ce nom ait esté lors prononcé en diverses sortes.

Et touchant ce qu’il dit que Dieu a visité pour prendre un peuple des Gentils, cela se rapporte à la miséricorde de Dieu, par laquelle il a daigné recevoir des estrangers en sa famille. Vray est que la manière de parler est rude: mais elle contient une doctrine utile, d'autant qu’il fait Dieu autheur de la vocation des Gentils : et prononce que c’est de sa grâce et bonté qu'ils ont commencé à estre réputez de son peuple, quand il dit, qu’il les à prins. Mais il passe plus outre, disant qu’il les à visitez pour les prendre.

Car le sens est, que du temps que les Gentils estoyvent destournez de Dieu, il les a regardez d’un œil bénin. Car nous ne pouvons sinon nous reculer tousjours tant plus loin de luy, jusques à ce qu’il nous préviene le premier par son regard paternel. Son nom. Le translateür Latin ancien a traduit, À Son nom, ce qui signifie presque autant: combien qu’on pouvoit encore traduire autrement, asçavoir, Pour l’amour de son nom, ou sur son nom. Et le sens ne conviendra pas mal ainsi, que le salut des Gentils est fondé au nom, ou en la vertu de Dieu: et que Dieu en les appelant n’a regardé à autre chose qu’à la gloire de son nom. Toutesfois j'ay retenu ce qui estoit le plus receu et usité : asçavoir que mettant les Gentils du nombre de son peuple, il les a appelez de son nom, et acceptez des siens :

comme il sera dit bien tost après, que son nom est invoqué sur tous Ceux qui sont recueillis en son Eglise. Le mot aussi Premièrement, peut estre exposé en deux sortes : ou que Corneille et ses cousins ont esté comme les prémices, par lesquelles Dieu a commencé la vocation des Gentils : ou on le peut aussi prendre par comparaison, que desjà un exemple de l'adoption des Gentils avoit esté mons-

tré en Corneille et les siens, avant que

SUR LES ACTES

Barnabas et Paul eussent publié l'Evangile aux Gentils. Et ce second sens me semble le meilleur.

15 Et à cela s'accordent les paroles des Prophètes, ainsi qu'il, etc. Nous oyons yci que les Apostres n’ont rien dit de leur authorité : mais ont suyvi en humilité et révérence ce qui estoit décrété et ordonné par la Parole de Dieu, et n’ont point desdaigné, ou estimé n’estre convenable à leur dignité, de s’advouer disciples de l'Escriture. Il nous faut aussi noter de ce passage, que l’usage de ja doctrine des Prophètes est encore en vigueur, laquelle aucuns phrénétiques voudroyent exterminer de PEglise. Il allègue seulement un Prophète, et toutesiois il dit Prophètes en nombre pluriel :

signifiant par cela qu'entre tous les Prophètes il y à un tel consentement, que ce que lun à dit, est un tesmoignage commun de tous, pource que tous parlent d’un accord : et par manière de dire, un chacun à part parle en la personne de tous. Joint que toutes les Prophéties et oracles des Prophètes estoyent tellement recueillis ensemble, qu'ils faisoyent un mesme corps ou volume. Parquoy, on pouvoit à bon droict et proprement attribuer en commun aux Prophètes, ce qui estoit pris de quelque endroit de toui le volume.

A6 Aprés ceci je retourneray, et réédifieray le tabernacle de David, etc. Pource que sainct Jaques n’allègue point de mot à mot le passage qui est en Amos, il faut veoir en quoy il est différent :

combien qu’il west besoin d’esplucher curieusement quelle différence ou diversité il yaés mots, pourveu qu’il nous apparoisse que la Prophétie convient proprement à la présente matière. Après que Dieu a promis de restaurer le tabernacle de David, il adjouste aussi qu’il fera que les Juifs posséderont le résidu d'Edom.

En tout le contenu de ce texte rien n’apparoist encore dont on puisse recueillir la vocation des Gentils. Mais ce qui s’ensuit incontinent après au texte du Prophète du résidu des Gentils, sur lequel sera invoqué le nom de Dieu, monstre apertement qu’il y aura une mesme Eglise composée des Juifs et des Gentils. Car

ce qui estoit lors particulier seulement aux Juifs, est donné aussi bien aux Gentils. Car Dieu met en un mesme degré d'honneur les Gentils avec les Juifs, quand il veut que son nom soil invoqué sur eux. Anciennement du temps du règne de David, les Iduméens et les peuples voisins estoyent subiets aux Juifs : mais combien qu’ils fussent tributaires au peuple de Dieu, toutesfois ils estoyent hors de l'Eglise. Ceci donc est une chose nouvelle et non accoustumée, que Dieu les répute du sainet peuple, en sorte qu'il est appelé également Dieu des Gentils aussi bien que des Juifs. Car il est certain qu’en ceste sorte ils sonf égallez en un mesme degré d'honneur. Dont il appert clairement que le tesmoignage du Prophète convient fort bien au présent propos. Car Dieu fait promesse qu’il réparera le tabernacle qui estoit tombé bas, et qu’en ceste restauration les Gentils rendront obéissance au Royaume de David, nonseulement pour iuy faire hommage, et estre tributaires, ou pour prendre les armes au commandement du Roy : mais afin qu’ils ayent un Dieu commun, et que les Gentils et les Juifs soyent une mesme famille de Dieu. Toutesfois on pourroit faire une question, pourquoy il a mieux aimé alléguer ceste prophétie que beaucoup d’autres, qui contienent plus claire probation de la matière, de laquelle est “yei faite mention : comme sainct Paul en allègue plusieurs de ceste façon, Rom.

XV, 9, 10, A1. Je respon premièrement, que les Apostres n’ont point voulu par ambition entasser les passages de l’Escriture: mais ils ont simplement regardé à ceci, qui leur estoit plus que suffisant, asçavoir, de prouver que leur doctrine estoit prinse et tirée de la parole de Dieu.

D'avantage, je di que cest oracle d’Amos est plus évident qu’on ne pense coustumièrement. Il est question de la réparation de la maison royale, qui estoit ruinée. Le Prophète descrit la misérable ruine d’icelle. La promesse donc qui est adjoustée incontinent après, asçavoir qu’il y aura derechef un thrône dressé, auquel seront assis des Rois de la postérité de David, lesquels domineront sur les Gentils, appartient proprement à Jésus-Christ.

Ainsi le Royaume de Christ estant dressé, s’ensuit nécessairement ce qui est aussi dit par le Prophète, que le nom de Dieu sera réclamé sur les Gentils. Nous voyons donc maintenant, que S. Jaques n’a point choisi ce passage à la volée. Car si le Royaume de Christ ne peut estre autrement establi, sinon que Dieu soit invoqué par tout le monde, sinon aussi que les Gentils soyent unis avec son peuple sainct :

ce seroit une absurdité qu’ils fussent exclus de l'espérance de salut. Et faut que la paroy qui estoit entre deux, et qui séparoit les uns des autres sous la Loy, tombe bas, Ephés., IE, 44. Car les cérémonies avoyent ce but entre les autres, qu’elles discernoyent le sainct peuple de Dieu des autres nations et gens profanes.

Maintenant que la différence est ostée, aussi faut-il que les cérémonies soyent abolies. Ce mot Je retourneray, n’est point en Amos : maïs le changement d’es-

tat qu’il dénonce, est fort bien exprimé ,

par cela. Le tabernacte de David, etc.

Ce n’est point sans cause que le Prophète Amos propose devant les yeux ce dégast difforme et ceste ruine horrible de la maison royale. Car si les fidèles n’eussent eu ceste persuasion, qu'après que le Royaume de David auroit esté réduit à néant, le Christ toutesfois ne laisseroit pas de venir, qui non-seulement remettroit les choses ruinées en leur premier ordre, mais aussi eslèveroit jusqu'aux cieux la gloire de ce royaume par une prospérité admirable, ils fussent cent fois tombez en désespoir. Après le retour de Ja captivité de Babylon, ils avoyent soustenu tant de desconfitures, qu’il ne s’en faloït pas beaucoup qu’ils ne fussent du tout ruinez. Puis après, ce qui estoit de reste a esté peu à peu consumé par dissensions domestiques. Qui plus est, quand Dieu les relevoit de ces misères extrêmes, la façon de l’aide qu’il donnoit, estoit comme une matière de désespoir. Car la domination que les Machabées prindrent, fut lors ostée à la lignée de Judas. Pour ces causes le sainct Esprit répète souvent par le Prophète, que le Christ ne viendroit point que premièrement le Royaume de David ne fust mis bas, afin qu’ils ne désespérassent de leur

Car. XV.“

Crar. XV.

salut au milieu de si grandes et extrèêmes calamitez. Ainsi dit Isaie, chap. XE, v. 4, qu'un jetton sortira d’un tronc vil et contemptible. Et nous aussi mettons devant nos yeux que Dieu use de ce moyen admirable quand il veut restaurer son Eglise, qu’il la bastit de ruines et démolissemens. Outreplus, ce passage nous monstre quel est le vray et bon establissement de l'Eglise : asçavoir, quand le thrône de David est haut eslevé, et quand Christ est seul éminent, à ce que tous soyent assemblez pour luy faire homma-

ge et rendre obéissance. Combien que le:

Pape ait opprimé l'Eglise par sa tyrannie pleine de sacrilége, néantmoiïns il se vante orgueilleusement du titre de l'Eglise.

Et qui pis est, sous ceste ombre vaine du titre de l'Eglise, il déçoit et abuse les simples gens pour esteindre la lumière de la pure doctrine. Mais si on vient à considérer la Chose comme il appartient,

il sera bien facile de repousser une moc- |

querie si lourde. Car ayant osté Jésus- Christ hors de son thrône royal, lui seul puis après occupe la domination. Il confesse bien de parole qu’il est vicaire ou lieutenant de Christ : mais en effect banuissant honnestement le Fils de Dieu, et le renvoyant aux cieux, il tire à SOY tou-

te la puissance d’iceluy. Car Jésus-Christ

ne règne point autrement que par la doctrine de son Evangile, laquelle est vileinement foullée aux pieds par ceste idole horrible et exécrable. Mais quant à nous, souvenons-nous qu’il y aura un estat Iégitime de l'Eglise entre nous, si nous obéissons tous jusqu'à un au Roy souverain Jésus-Christ : afin qu'il n’y ait qu'une bergerie et un berger, Jehan, X, 416.

47 Afin que le résidu des hommes requière, etc. Ce mot de Requérir, n’est point au texte du Prophète : mais sainct Jaques l’a adjousté pour plus ample déclaration : et toutesfois il n’est pot superflu. Car pour estre réputez du peuple de Dieu, et afin qu'il nous recognoisse pour siens, il faut que de nostre costé nous soyons affectionnez à le chercher.

Et il est vray-semblable que sainct Luc a compris en brief, les choses que S. Jaques à traittées entre les Juifs en leur

SUR LES ACTES

langage naturel : dont il est advenu que l'exposition de la matière a esté adjoustée avec les paroles du Prophète. Au lieu que le Prophète met, Le résidu des Gentils, S. Luc suyvant la translation Grecque qui estoit plus familière, a mis, Le résidu des hommes : mais c’est en mesme sens :

asçavoir qu'il faut que le retranchement précède pour purger les ordures du monde : comme aussi il en est advenu. Il nous faut aussi appliquer ceste doctrine à nostre temps. Car d'autant que le monde est si corrompu, qu’il ne pourroit estre tout rangé en l’obéissance du Fils de Dieu, il jette au vent les ordures et mauvaises herbes envoyant diverses calamitez, afin qu'il recueille finalement à soy ce qui demeurera de reste.

18 De tous temps Dieu cognoist toutes, etc. A prévient, à ce que la chose ne soit odieuse à cause de la nouveauté.

Car un soudain changement pouvoit estre suspect : et troubloit par ceste occasion les esprits des infirmes. Sainct Jaques donc vient au-devant, remonstrant que ceci n’a point esté une chose nouvelle à Dieu, combien qu’elle soit soudainement advepue contre toute opinion des hommes. Car Dieu avoit préveu devant la création du monde ce qu’il devoit faire :

et dés le commencement la vocation des Gentils estoit cachée en son conseil estroit. Dont il s’ensuit qu'il ne la faut estimer selon le sens humain. Or $S. Jaques regarde aux paroles du Prophète, quand il afferme que Dieu luy-mesme, qui devoit faire toutes ces choses, est autheur aussi de la prophétie. Le sens dons est, Que veu que Dieu parle par son Prophète, il est Certain qu’il à préveu dés lors, voire de toute éternité, qu'il n’y auroit ni prépuce, ni autre chose quelconque, qui le peust empescher d'adopter les Geniils en sa famille, El y a cependant yci une exhortation générale : asçavoir que les hommes ne mesurent point selon leur petite capacité les œuvres de Dieu, desquelles il n’y a bien souvent que luy seul qui en cognoisse la raison : mais plustost qu'ils S’escrient avec admiration, que ses voyes sont impossibles à trouver, et que ses jugemens Sont un abysme trop profond, Rom. XI, 33.

Car. XV.

19 Parquoy je suis d'advis, de ne fascher ceux des Gentils qui se convertis-

sent à Dieu :

20 Mais de leur escrire qu'ils s’abslienent des souilleures des idoles, et de paillardise, et de chose estouffée, et de sang. |

21 Car Moyse d'ancienneté ha des gens par chasque ville qui le preschent, veu qu'és Synagogques il est leu par chasque Sabbath.

19 Parquoy je suis d'advis, de ne fascher, etc. I dit que les Gentils ne doyvent point estre exclus de l'Eglise pour le discord des cérémonies, veu qu'ils y estoyent divinement receus. Toutesfois il semble qu’il répugne à soy-mesme, quand il dit qu’il ne les faut point troubler : et toutesfois il leur ordonne quelques chservations. La solution est facile, laquelle je poursuyvray plus amplement ci-après. Premièrement, il ne requiert rien d'eux, qu’ils ne fussent tenus de gar- - der pour entretenir entr’eux amitié fraternelle. D’avantage, ces commandemens ne pouvoyent apporter aucun trouble ni inquiétude à leurs consciences, veu qu’ils sçavoyent bien qu'ils estoyent affranchis devant Dieu : et ceste fausse et perverse religion, laquelle les faux-apostres avoyent tasché d'introduire, estoit ostée.

On fait yci une question, pourquoy c’est que sainct Jaques enjoint seulement ces quatre choses aux Gentils. Aucuns disent que cela avoit esté pris de la coustume ancienne des Pères, lesquels n’avoyent accoustumé de faire alliance avec aucun peuple, lequel ils peussent contraindre à obéissance, sinon sous cest accord. Mais pource qu’on ne produit point aucun autheur idoine de ce faict, de moy je laisse cela en doute et en suspens. Au reste, on peut veoir évidemment une raison probabie, pourquoy ils ont fait ceste ordonnance spéciale des choses dédiées aux idoles, du sang et de chose estouffée.

Vray est que c’estoyent choses indifférentes : toutesfois elles avoyent quelque chose de particulier outre les autres cérémonies de la Loy. Nous sçavons comment Dieu commande estroitement de fuir les choses qui sont répugnantes à la profession externe de la foy, et esquelles il y à quelque apparence ou-souspeçon d’idolâtrie. Afin donc qu’il ne demeurast

aucune macule de superstition és Gentils, et que les Juifs n’apperceussent en eux chose qui ne fust point accordante avec le pur service de Dieu, il ne se faut point esbabhir s’il leur est ordonné de s’abstenir des choses consacrées aux idoles pour éviter scandale. Le mot Grec duquel use sainct Luc, asçavoir, Alisgima, signifie toutes sortes de profanation : et pourtant je n’ay poini changé la translation commune Latine : mais il est pris quelque fois pour les sacrifices. Et paraventure le sens ne conviendroit point mal à propos à l'intention de sainct Jaques : et peut estre que le sens seroit plus simple et plus naturel en prenant le mot en ceste signification au présent passage. Car quand sainct Luc répétera bien tost ciaprès ceste mesme détermination des Apostres, il mettra Idolothita, qui signifie choses offertes aux idoles. Quant au sang et la chose estouffée, non-seulement il estoit défendu aux Juifs par la Loy de Moyse d’en user, Deutér., XII, 23 : mais tout incontinent après le déluge, loy en avoit esté donnée à'‘tout le monde, Genèse, IX, 4. Dont il est advenu que ceux qui n’estoyent point du tout abastardis, avoyent le sang en horreur. Je ne parle point seulement des Juifs, mais.de plusieurs d’entre les Gentils. Je confesse bien que ce commandement aussi a esté temporel : toutesfois il estoit tel, qu’il s’estendoit plus loin qu’à un seul peuple.

il ne se faut donc esbahir si plus grand scandale pouvoit estre engendré de cela, auquel il à semblé bon aux Apostres de remédier. Mais quant à la paillardise, il en survient une question plus difficile :

d'autant qu'il semble advis que saïinct Jaques la met entreles choses indifférentes, desquelles il se fale garder seulement pour le regard du scandale. Mais il y avoit une autre cause, pourquoy il amis la pail-

Car. XV.

lardise au rang des choses qui n’estoyent illicites d’elles-mesmes. On sçait plus qu’il ne seroit de besoin, comment par tout il y a eu un desbordement de paillardise : principalement entre les Orientaux ceste maladie estoit trop egracinée, comme de faict ils sont plus enclins à paillardise. Il est certain qu'il ny à région, là où on ait moins sainctement gàrdé la chasteté et foy de mariage. D’avantage, il n’est point yei parlé (selon mon opinion) de toutes paillardises indifféremment : comme sont les adultères et les paillardises desbordées, par lesquelles toute honnesteté et chasteté est publiquement violée et corrompue : mais je pense qu’il dénote le concubinage, lequel les Gentils avoyent si bien tiré en coustume, qu’ils en avoyent fait presque une loy. Quant à ce donc que sainct Jaques met une corruption vulgaire avec des choses qui ne sont point vicieuses d’elles-mesmes, il n’y a point d’inconvénient : pourveu que nous sçachions bien que ce n’a point esté son intention de mettre en un mesme ordre des choses distantes si loin l’une de l’autre. Car ce que les hommes infàmes cherchent yci couverture de leurs vileines ordures et paillardises, est facile à repousser. Sainct Jaques (disent-ils) couple ces deux choses, manger le sang et paillarder. Mais les compare-il ensemble comme choses semblables, ou pour le moins comme choses là où il n’y ait point de diversité? Mais plustost, seulement il regarde la coustume perverse et la façon corrompue des hommes, qui s’estoit eslongnée de la première loy de nature et ordre que Dieu avoit institué. Touchant le jugement de Dieu, il en faut chercher la cognoissance en la doctrine de J’Escriture, qui tousjours doit avoir lieu. Or ce que l’Ecscriture en prononce est tout notoire : asçavoir que la paillardise est maudite devant Dieu : et par icelle l’âme et le corps de l’homme sont souillez, le sainct temple de Dieu est pollué, et Jésus-Christ mis par pièces : et que Dieu prend vengence tous les jours des paillars, et que quelque jour

SUR LES ACTES

il en fera une merveilleuse et horrible punition. Les procureurs et advocats de la paillardise, tant faconds et ingénieux soyent-ils, ne pourront jamais par leurs douces et belles paroles couvrir la turpitude de ceste ordure tant griefvement condamnée par le Juge céleste.

21 Car Moyse d'ancienneté ha des gens par chasque ville, etc. Selon mon opinion ce passage a esté mal exposé, et tiré en un sens tout opposite et contraire. Car les expositeurs cuident que ceci a esté adjousté par S. Jaques, d'autant que c’estoit une chose superflue de bailler quelque ordonnance aux Juifs, veu que la doctrine de la Loy leur estoit familière, et estoit leue par chacun Sabbath. Et voyci le sens lequel ils en tirent, Nous-nous contentons d'exiger ces deux ou trois poincts des Gentils, lesquels ne sont point accoustumez à porter le joug de la Loy. Quant aux Juifs, ils ont Moyse, duquel ils en peuvent apprendre d’avantage. Aucuns aussi recueillent de ce lieu, qu’il faut aujourd’huy mesme que les Juifs gardent la Circoncision avec ses dépendances. Mais c’est sottement argumenté : voire quand ceste interprétation que j’ay récitée, seroit vraye. Mais S. Jaques tend bien à un autre but tout divers: c’est asçavoir qu'il remonstre qu’il ne se peut faire que les cérémonies soyent abolies si soudainement et comme d’une secousse, d'autant que desjà dés long temps les Juifs estoyent aceoustumez à la doctrine de la Loy: et que Moyse avoit ses prescheurs : et pourtant il faloit racheter la concorde jusqu’à bien peu de temps, auquel la liberté acquise par Christ seroit peu à peu plus clairement cognue.

C’est ce que vulgairement on dit, qu'il faloit queles cérémonies anciennes fussent ensevelies avec honneur. Ceux qui sont sçavans en la langue Grecque, recognoistront en la translation, que je n’ay point traduit sans cause ce dernier membre ainsi, eu qu'és synagogues il est leu par chasque Sabbaih: asçavoir pour éviter toute ambiguïté et sens double.

22 Lors il pleut aux Apostres et aux Anciens avec toute l'Eglise, d'envoyer gens éleus d'entr'eux en Antioche avec Paul et Barnabas, asçavoir

LS

Cuar: XV.

Judas qui estoit surnommé Barsabas, ét Silas, hommes principaux entre les

Jrères :

23 En escrivant par eux ce qui s'ensuit : Les Apostres, et les Anciens et les frères, aux frères qui sont des Gentils, en Antioche et en Syrie èt en Cülice,

salut".

94 Pourcé que nous avons entendu qu'aucuns partis d'entre nous vous ont troublez par aucuns propos, renversans vos âmes en vous commandant d’estre circoncis et de garder la Loy, ausquels n'en avions point donné charge :

25 Nous avons esté d'advis, estans assemblez d'un accord, de vous envoyer des personnages qu'avons éleus avec nos trèschers Barnabas et Paul,

26 Hommes qui ont abandonné leurs vies pour le nom de nostre Seigneur

Jésus-Christ.

27 Nous avons donc envoyé Judas et Silas, lesquels aussi vous raconteront le

mesme de bouche.

28 Car il a semblé bon au sainct Esprit et à nous, de ne mettre plus aucune charge sur vous, que ces choses nécessaires.

29 C’est que vous-vous absteniez des choses sacrifiées aux idoles, et de sang, ’

et de chose estouffée, et de paillardise.

vous ferez bien. Bien vous soil.

1) Où, joye.

29 Lors il pleut aux Apostres, et aux, etc. Ceste tempeste n’a point esté appaisée sans une singulière grâce de Dieu, en softe qu'après la cause bien espluchée, tous d'un mesme accord ayent consenti à la vrave doctrine. On peut aussi recueillir de ceci, quelle a esté la modestie du peuple, er ce qu’après avoir déféré le jugement aux Apostres et autres docteurs, maintenant aussi il. souscrit à leur décret et arrest. D'autre part aussi, les Apostres ont monstré leur modestie, en ce qu'ils n’ont rien résolu de la cause commuñe des fidèles, Sinon que le peuple y fust admis. Car de faict, ceste tyrannie est procédée de l’orgueil des Pasteurs, que les choses qui appartienent à l’estat commun de toute l'Eglise, sont submises à l’appétit, voire au plaisir desbordé de quelque petit nombre de gens sans y appeler le peuple. Or les Apostres et les añciens se sont prudemment advisez d’envoyer Judas et Silas, afin que la chose ne fust point suspecte. Nous sçavons combien il est difficile de réprimer les caiomnies des meschans, de satisfaire à plusieurs qui sont trop sévères et chagrins, d’arrester ceux qui Sont inconstans et ignorans, d’oster de l'esprit des gens les erreurs qu’ils ont conceus, guairir les âmes, appaiser les débats, et d’abolir les faux bruits. Paraventure les ennemis de

Desquelles choses si vous-vous gardez,

Paul et Barnabas eussent dit que ces letres eussent esté impétrées par flatteries, ou eussent inventé quelque nouvelle cavillation : les ignorans et infirmes eussent esté soudainement troublez. Mais quand avec les letres il ÿ à geñs d’authôrité pour traitter de tout l’affaire gravément et en présence, tout mauvais SOUSpeçon est osté.

24 Pource que nous avons entendu, eic. Nous voyons comment cés saincts personnages n’ont nulle acception des personnes, laquelle corrompt tousjours les sains et droits jugemens. Ils confessent que ces garnemehs estoyént de leur troupeaü: et nonobstant ils rie les espargnent pas, etla faveur perversene les fait point encliner à couvrir leur érréur :

ains qui plus est, en les condamnant fran chement, ils ne s’espargnent point etixmesmes. Et en premier lieu ils leur arrachent ceste masque, de laquelle ils avoyent abusé pour tromper. Ils se vañtoyent de bien cognoistre l'intention des Apostres : les Apostres les rédarguent de mensonge en ceste fausse couverture, disans qu’ils ne leur en avoyent baïllé attcune charge. D’avantage, ils les accusent encore plus rigoureusement et rudement, de ce qu'ils ont troublé l'Eglise, qu’ils ont subverti les povres âmes. Car par ce moyen ils les rendent odieux et détesta-

Cuir. XV.

bles à tous fidèles, d'autant qu'ils ne peuvent estre receus en compagnie, que quant et quant ils n’apportent ruine. Au reste, il est dit que les faux docteurs renversent les âmes, pource que c’est la vérité qui les édifie. Par ce moyen ceste façon de parler contient une doctrine générale. Si nous ne voulons de nostre propre gré que nos àmes soyent trainées à pérdition pour n’estre plus temples du sainct Esprit, et si nous ne désirons leur ruine, il nous faut diligemment garder de ceux qui taschent à nous destourner de la pureté de l'Evangile. Quant à ce qu’ils disent de garder la Loy, cela n’appartient sinon aux cérémonies. Toutesfois il faut tousjours réduire en mémoire, qu’il a esté tellement traitté des cérémonies, que cependant la justice et le salut des hommes dépendoit de ce poinct-là. Car les faux apostres commandoyent de les garder, comme si la Loy eust conféré justice, et comme si le salut eust dépendu des œuvres.

25 Qu'avons éleus avec nos trèschers, etc. IIS opposent ces louanges aux calômnies que les faux apostres avoyent taSché de mettre sus à Paul et Barnabas.

Et premièrement, pour oster {oute opinion de dissension, de laquelle plusieurs estoyent préoccupez en leurs esprits, ils testifient qu’ils Sont de bon accord ensemble. Puis après ils louent Paul et Barnabas pour l’ardeur de leur zèle et leur magnanimité excellente, en cé qu’ils n’ont point craint d'exposer leurs vies pour Christ. Or c’est-ci une vertu excellente en un ministre de l'Evangile, et laquelle mérite grande louange, quand non-seulement il Sera diligent à exécuter l'office d'enseigner, mais aussi quandil sera prest de mettre sa vie au danger présent pour maintenir la doctrine qu’il annonce, Tout ainsi que le Seigneur esprouve la foy de ses fidèles et leur constance par tels tesmoignages : aussi, par manière de dire, il les anoblit des marques de vertu, à ce qu'ils soyent excellens en son Eglise. Pour ceste cause S.

Paul produit les flestrissures de Jésus- Christ, (Galat., VI, 47) lesquelles il portoit en son corps, comme un bouclier pour repousser les garnemens qui em-

SUR LES ACTES

peschoyent et troubloyent sa doctrine. Or

combien que plusieurs vaillans et coura-

geux docteurs de l'Eglise ne vienent point

jusques à ce but, qu’ils combatent jus-

ques au danger de leur vie pour mainte-

nir l'Evangile, pource que la nécessité ne

le requiert point : nonobstant cela n’em-

pesche point que toutes fois et quantes que Christ produit ses martyrs à des combats dignes de mémoire, Ce ne soit pour lés authoriser. Cependant ceux Qui n’ont nulle nécessité de combatre, qu’ils ne laissent pas pourtant d’estre prests d’espandre leur sang, toutes fois et quantes que le bon plaisir de Dieu sera tel. Au reste, les Apostres ne louent point la constance et force de Paul et Barnabas, sinon en bonne et juste cause. Car si cela suffisoit de se fourrer hardiment dedans les dangers, les Martyrs du Fils de Dieu ne différeroyent en rien des phrénétiques et estourdis, ne des escrimeurs, qui pour donner passe-temps aux autres se mettent en danger de mort. Voyci donc pourquoy Paul et Barnabas sont louez, non pas que simplement ils se Soyent exposez aux dangers, mais pource qu’ils n’ont point fait de difficulté de mourir pour le nom de Christ. Possible est aussi que l'intention des Apostres a ésté de taxer obliquement ces garnemens, qui n’avoyent jamais soufiert pour Christ, et qui sortans de leurs nids où ils avoyent tousjours vescu à leur aise, estoyent venus pour troubler les Eglises, lesquelles avoyent cousté si chèrement aux vaillans champions de Christ.

28 Car il a semblé bon au sainct Espril et à nous de ne mettre, etc.

Quant à ce que les Aposires et les Anciens s’adjoignent pour compagnons au sainct Esprit, ils ne s’attribuent rien à part en cela, mais ceste façon de parler vaut autant comme S'ils disoyent que le sainct Esprit les a guidez et conduits : et qu’estans inspirez par luy, ils ont ordonné ce qu'ils escrivent. Car telle manière de parler est assez fréquente en l'Escriture, asçavoir qu’elle met en second lieu les Ministres, après avoir premièrement exprimé le nom de Dieu. Quand il est dit que le peuple a creu à Dieu et à Moyse son serviteur (Exod.,

XIV, 31) la foy n’est point deschirée par cela, en sorte qu’elle se soit assujetie en partie à Dieu, en partie à un homme mortel. Quoy donc? Comme ainsi soit que le peuple eust Dieu pour seul autheur de sa foy, il a adjousté foy aussi à son serviteur Moyse, duquel il estoit inséparable. Et certes il ne pouvoit autrement croire à Dieu qu’en recevant la doctrine proposée par Moyse : comme auparavant en rejettant et mesprisant Moyse, ils avoyent rejetté le joug de Dieu. Et par cela est repoussée l’impudence de ceux qui se vantans de la foy à pleines bouches, mesprisent cependant le ministère de l’Église avec une impiété orgueilleuse.

Car tout ainsi que ce seroit un partage sacrilége, si la foy dépendoit à part d'un homme, voire au moindre poinet que ce fust : aussi ceux qui ne tenans conte des Ministres, par lesquels Dieu parle, font semblant de le recevoir pour maistre, se mocquent apertement de luy. Les Apostres donc nient qu’ils ayent forgé de leur cerveau ceste ordonnance qu'ils donnent aux Gentils, mais seulement ont esté Ministres du sainct Esprit : et ce afin d’authoriser de l’authorité de Dieu ce qu’ils ont receu de luy, et donnent de main en main. Ainsi quand S. Paul fait mention de son Evangile, il ne met point en avant un nouveau Evangile, lequel il ait forgé de soy-mesme, mais il presche ce mesme Evangile qui luy a esté commis par Christ. Or les Papistes se monstrent ridicules, quand ils veulent prouver par ces paroles, que l’Eglise ha par devers s0y quelque propre authorité : et qui plus est, ils se Contredisent à eux-mesmes.

Car quelle couleur ont-ils pour débatre que l’Eglise ne peut errer, sinon d'autant qu'elle est immédiatement gouvernée par le sainct Esprit? Pour ceste cause ils se vantent à hauts cris, que leurs inventions, pour lesquelles nous les rédarguons, sont oracles du sainct Esprit.

C’est donc grande folie à eux de mettre en avant ce mot, Il nous a semblé bon.

Car si les Apostres ont sans le sainct Esprit à part ordonné quelque chose, ceste première maxime tombera incontinent bas, Que rien n’est décrété par les Conciles, qui ne soit ordonné et dicté par le

Car. XV.

sainct Esprit. Que ces choses nécessaires. Sous couleur de ce mot les Papistes triomphent orgueilleusement , pensans avoir gaigné la victoire, comme s’il estoit licite aux hommes de faire des loix et ordonnances, par lesquelles nécessité soit imposée aux consciences.

Voyci qu’ils disent, Sous peine de péché mortel il faut garder tout ce que l'Eglise commande et ordonne, pourautant que tout ce que les Apostres concluent et ordonnent, ils prononcent qu’il le faut garder nécessairement. Mais il est bien facile de repousser une si sotte cavillation.

Car ceste nécessité n’a point eu de vigueur plus de temps que le danger y estoit que l’unité fust rompue. Ainsi, à proprement parler, ceste nécessité a esté accidentale, ou venant d’ailleurs, asçavoir telle qu’elle ne consistoit au faict, mais seulement en ce qu’on se gardast de donner scandale. Ce qui appert par ce que ceste ordonnance a esté quelque temps après abolie. Car quand il est question de choses qui sont nécessaires d’elles-mesmes, il faut que les loïx soyent perpétuelles. Or nous sçavons qu'aussi tost que ce débat et tumulte cessa, S.

Paul meit à néant ceste ordonnance, asçavoir quand il enseigne que rien n’est immonde (Rom., XIV, 14) et baille liberté de manger de toutes viandes, mesme de celles qui ont esté sacrifiées aux idoles, A Cor., X, 25. Parquoy les Papistes ne gaignent rien de prendre ce mot pour lier les consciences, veu que Ja nécessité, de laquelle il est ycei question, ra regardé qu'aux hommes en l’usage extérieur, afin qu'il n’en adveinst aucun scandale : et cependant la liberté devoit demeurer en son entier devant Dieu.

C’est en vain aussi qu’ils taschent de tirer ceste résolution de tout ce passage, que puissance est donnée à l'Eglise, d’ordonner et décréter aucune chose outre la parole de Dieu. Le Pape a fait à son appétit des ordonnances outre la parole de Dieu, par lesquelles il gouvernast l'Eglise : et n’en a point fait seulement dix, ou vingt, ou trente, ains il en a fait un amas infini : en sorte que non-seulement elles oppriment les povres âmes par une façon barbare et tyrannique, mais aussi

Cuar. XV.

SUR LES ACTES

sont tourmens cruels et horribles pour | tres, est contenu en la parole de Dieu.

les mettre en désespoir. Et voyci les criars du Pape, pour excuser une telle cruauté, allèguent que les Apostres mesmes ont défendu aux Gentils ce qui n’estoit point défendu par la parole de Dieu.

Mais je nie que les Apostres ayent rien adjousté à la parole de Dieu. Ce qu’on pourra facilement cognoistre, pourveu qu'on vueille regarder de bien près quelle a esté leur intention. J’ay n’aguères remonstré qu’ils ne pensoyent rien moins que d’establir une ordonnance perpétuelle, par laquelle ils teinssent les fidèles ôbligez. Quoy donc? C’est qu'ils appliquent un remède bon et propre pour entretenir paix et concorde fraternelle entre les Eglises : à ce que pour quelque temps les Gentils s’accommodent aux Juifs. Or s’il y a chose qui soit de la Parole, il est bien certain que ceste-ci en est : asçavoir que la charité doit régner entre nous és choses indifférentes : c’est-àdire, que l’usage extérieur des choses qui d’elles-mesmes sont en liberté, soit rapporté à la reigle de charité. En somme, si la charité est le lien de perfection, et la fin de la Loy : si le commandement de Dieu est, que les fidèles s’estudient à estre bien unis ensemble, et qu’un chacun serve à ses prochains en édification, il n’y a homme si ignorant qui ne voye bien que ce qui est ordonné yci par les Apos-

Seulement ils accommodent à leur temps une reigle générale. Souvenons-nous aussi de ce que j'ay n’aguères touché, que ç’a esté une loy politique, qui n’estoit point pour lier ni obliger les consciences, ne pour intronduire aucun service bastard de Dieu : lesquels deux vices l’'Escriture condamne et réprouve par tout és traditions humaines. Et encores prenons le cas (ce que toutesfois n’est point) que ce qui à esté arresté et ordonné en ce Concile, n’est point de la parole de Dieu :

nonobstant cela ne favorise nullement aux Papistes, Qu'il soit licite aux Conciles de décréter et establir quelque chose par la révélation du sainct Esprit outre la parole de Dieu expresse. Certes on ne devera attribuer céste authorité sinon aux Conciles légitimes. Or donc qu'ils prouvent que les Conciles ausquels ils nous veulent obliger et assujetir, ayent esté saincts et Chrestiens. Mais je ne poursuyvray point plus longuement ce poinet, pource qu'il a esté traitté au commencement du chapitre. Ceci suffira pour maintenant, que les lecteurs entendent que les Apostres ne sortent point hors des limites de la parole de Dieu, quand ils ordonnent une loy externe, selon que le temps le requéroit, par laquelle ils puissent entretenir les Eglises en concorde fraternelle.

30 Zceux donc ayans prins congé, veindrent en Antlioche : et ayans assemblé

La compagnie, baillèrent les letres.

31 Lesquelles estans leuës, ils furent resjouis de la consolation.

32 Pareillement Judas et Silas, lesquels estoyent aussi Prophètes, exhortérent les frères par plusieurs paroles, et les confermérent.

33 Et quand ils eurent demeuré la quelque espace de temps, is F4 renvoyez en paix par les frères vers les Apostres.

34 Toutesfois il sembla bon à Silas de demeurer là.

35 Et Paul et Barnabas demeurèrent en Antioche, enseignans el annoncans avec plusieurs autres la parole du Seigneur.

1) Ou, consolèrent.

30 ceux donc ayans prins congé, veindrent en Antioche : et ayans, etc.

Is feirent en ceci comme ils devoyent, qu’ils appelèrent tout le peuple pour ouyr la lecture des letres. Car si quelque fois il advient qu’il y ait quelque

différent touchant la doctrine de la foy, il est bien raisonnable voirement, que le jugement soit déféré à gens sçavans et exercez en l’Escriture, et principalement aux Pasteurs qui ont esté deuement ordonnez : toutesfois pource qu’il appar-

tient à tous ensemble de cognoistre certainement ce qu’il faut tenir, les Docteurs et Pasteurs doyvent communiquer avec toute l'Eglise ce qu'ils auront ordonné par la parole de Dieu. Car il n’y a rien plusmal séant et convenable à un ordre sainct et Chrestien, que de rejetter de Ja doctrine commune le corps du peuple, comme si c’estoit un troupeau de pourceaux : comme on voit sous la tyrannie du Pape. Car d’autant que l’Antechrist Romain et ses Evesques cornus n’espéroyent point que le peuple fust jamais assez obéissant, jusques à ce qu'il fust amené à une grosse et lourde ignorance, ils ont forgé que c’estoit un bon abbrégé de la foy et bien expédient, que le peuple fust du tout ignorant, et s’arrestast à leurs ordonnances entièrement. Au contraire, il faut garder en ceci une modération, asçavoir que les superintendances légitimes demeurent inviolables, et que mutuellement le peuple obtiene sa liberté, à ce qu’il ne soit opprimé servilement.

31 Lesquelles estans leuës, etc. Veu que ces letres sont si briefves, et ne contienent sinon un simple récit, quelle consolation pouvoit revenir de cela aux fidèles? Or il faut noter qu’en cela il y avoit assez ample matière de consolation, qu'après avoir cognu le consentement des Apostres, d’un costé un chacun à esté appaisé : d'autre part, au lieu qu'il y avoit discord, tous se réconcilièrent ensemble. Car ce faux bruit estant semé, quetousles Apostres estoyent contraires à Barnabas et Paul, aucuns qui croyoyent trop facilement, furent esbranlez de ce bruit : et plusieurs flottoyent en doute : les meschans prenoyent occasion de là de mesdire, les autres estoyent chatouillez de curiosité et amour de nouveauté : aucuns aussi s’estoyent séparez des autres : maintenant quand ils vovent que le jugement de la principale Eglise s'accorde avec la doctrine de Paul et Barnabas, ils ont ce que tous les enfans de Dieu doyvent désirer grandement, asçavoir qu'ils soyent de bon accord entre eux, et leurs cœurs soyent saisis d’une droite foy, et vivent en paix les uns avec les autres.

32 Pareillement Judas et Silas, les-

COMMENTATRES

Cuar. XV.

quels estoyent aussi Prophètes, etc. La cause pourquoy ces deux frères ayoyent esté envoyéz, c’estoit afin qu'eux aussi ratifiassent les letres par le tesmoignage de leurs voix. Autrement les Apostres n’eussent escrit des letres si courtes, et eussent touché quelque cas des mystères de la foy, et les eussent exhortez bien au Jong à l’estude de la vraye religion. Maintenant il est récité par sainct Luc.

que ces deux-ci Judas et Silas ont fait quelque chose d'avantage : asçavoir qu’ayans le don de prophétie, ils ont édifié l'Eglise en général. Comme s’il disoit qu'ils ont fait fidèlement leur office, nonseulement en ceste présente cause, mais aussi en enseignant et exhortant les frères, ont apporté grand proufit à l’Eglise.

Cependant il nous faut bien noter qu'il dit qu'ils ont exhorté l'Eglise, pource qu’ils estoyent Prophètes. Car cela n’est pas donné à tous, de se mesler d’une si excellente charge. Pour ceste raison il se faut bien garder qu'aucun n’outrepasse follement ses bornes et limites, comme S. Paul admoneste 4 Cor., VIF,20, et Eph., IV, 1, qu'un chacun se contiene dedans la mesure de la grâce qu’il aura receue.

Parquoy ce n’est pas sans cause que sainct

Luc récite que le don d'enseigner est un

don particulier, afin qu'aucun désirant se Amonstrer ou par ambition, quand la puissance et faculté luy défaut, ou par un zèle inconsidéré, ou par quelque autre folle cupidité, ne viene à troubler Pordre de l'Eglise. Lesquels estoyent aussi Prophètes. Comme ainsi soit que ce mot Prophète, ait diverses significations, il ne signifie pas yci ceux qui avoyent le don de prédire les choses à-venir : car ce titre eust esté entrelacé mal à propos, puis qu’il est question d'autre matière : mais sainct Luc entend que Judas et Silas avoyent une grande et excellente intelligence des mystères de Dieu, en sorte qu'ils estoyent fidèles messagers de Dieu.

Comme quand sainct Paul (4 Cor., XIV) parle de la prophétie, et la préfère à tous les autres dons, il ne propose point les révélations des choses à-venir : mais il la Joue et recommande par ce fruit, gwelle édifie l’Eglise par doctrine, exhortation et consolation. En ceste sorte sainet Luc.

Cuar. XV.

assigne l’exhortation aux Prophètes, comme Ja principale partie de leur office.

33 Et quand ils eurent demeuré là quelque espace de temps, ils furent, etc.

C'est-à-dire, que quand ils se départirent, les frères prenans congé d'eux, les recommandèrent à Dieu, comme les amis ont aecoustumé de faire les uns envers les autres. Or en parlant des deux, il ne comprend que lun : car il n’y en eut qu’un qui s’en retourna en Jérusalem. Et bien tost après il y a une correction adjoustée en la suite du texte : qu’il sembla bon à Silas de demeurer là. Mais quand sainct Luc les conjoint tous deux ensemble, il veut seulement monstrer que l’Eglise fut remise en paix, avant que Judas et Silas eussent pensé à s’en retourner.

SUR LES ACTES

feirent rien qu'enseigner et remonstrer :

cependant toutesfois ils donnèrent lieu à plusieurs pour faire le semblable. Dont on peut facilement recueillir qu’il y avoit une mesme affection en {ous sans envie :

et que chacun à mis en avant ce qu’il pouyoit faire pour proufiter à l'Eglise.

Toutesfois il semble bien qu’il face mention de plusieurs autres tout à propos, à celle fin qu’on ne pense pas que ceste Eglise ait esté délaissée par le département de Paul et Barnahas : comme ainsi soit qu'il y eust abondance de bons Docteurs. D’avantage, ceci tend à magnifier derechef la bénédiction de Dieu, laquelle a incontinent recommencé à monstrer sa vigueur en ceste Eglise, où un peu auparayant Satan avoit taséhé de mettre

Finalement il adjouste que tant que Paul ! une dissipation pitoyable et horrible.

et Barnabas furent en Antioche,

ils ne |.

36 Quelques jours après Paul dit à Barnabas, Retournons, el visitons nos frères par toutes les villes esquelles nous avons annoncé la parole du Seigneur,

pour veoir comme ils se portent.

37 Et Barnabas conseilloit de prendre avec eux Than qu'on appeloit Marc. 38 Mais il ne sembloit pas raisonnable à Paul, que celuy qui s’estoit départi d'avec eux dés Pamphilie, et n’estoil point allé avec eux en ceste œuvre-là,

leur fust adjoint.

39 Il y eut donc telle aigreur qu'ils se séparèrent l'un de l'autre, et que Barnabas prenant Marc, navigea en Cypre :

40 Mais Paul ayant éleu Silas, se partit estant recommandé à la grâce de

Dieu par les frères.

41 Et traversa Syrie et Cilice, confermant les Eglises.

36 Quelques jours après Paul dit à Barnabas, Retournons, etc. En ceste histoire il faut premièrement noter combien S. Paul est songneux des Eglises qu'il avoit instituées. Vray est que son labeur n’est point inutile en Antioche :

mais pource qu’il se souvient qu'il a esté Divinement ordonné Apostre, et non point Pasteur d'un seu] lieu, il garde le cours de sa vocation. D’avantage, tout ainsi qu’il n’estoit nullement convenable qu'il fust attaché à un certain lieu : aussi il pense qu’il est obligé à tous ceux qu'il a engendrez au Seigneur : et pourtant il ne les veut point frauder de son labeur.

Joint qu’il ne pouvoit licitement mespriser ceste œuvre qu’il avoit commencée en ces lieux-là, qu’elle ne s’escoulast bien tost

après. Néantmoiïns on peut facilement recueillir que saint Paul a demeuré en l’Eglise d’Antioche jusques à ce qu’il eust veu qu'il y eust un estat bien reiglé en icelle, et une bonne concorde establie.

Car nous expérimentons quelle importance ont les principales Eglises pour retenir les autres qui sont moindres. Si en quelque village, qui ne sera guères renommé, il y survient quelque bruit et tumulte, ou quelque scandale s’y lève, le bruit n’est pas espandu fort loin, et les voisins n’en sont pas beaucoup esmeus.

Mais si quelque ruine advient à un lieu de grand renom, cela ne se pourra faire que la cheute n’en soit grandement dommageable, ou pour le moins que les autres petis bastimens qui sont à l’entour,

n’en soyent estonnez. Sainct Paul donc demeurant pour quelque temps en Antioche, à pourveu aussi aux autres Eglises.

Et ainsi en cest exemple il ne nous faut pas moins observer sa prudence que sa diligence : pource qu’il advient souvent qu’une ardeur excessive de vouloir avancer les choses, ne nuit pas moins que la paresse et oisiveté des Pasteurs. Comme ils se portent. Sainct Paul cognoissoit bien quelle est la légèreté des hommes, et que leur naturel est enclin à vices, et aussi que si quelque chose est droitement ordonnée entr’eux, elle ne dure pas volontiers longuement, et principalement que les Eglises déchéent ou s’abastardissent facilement si elles ne sont assiduellement cultivées. Cela est bien vray, qu’il ny à chose sous le ciel laquelle

deust estre si ferme que l’édifice spiri-

tuel de la foy, veu que la fermeté en est fondée au ciel : cependant toutesfois il y en à bien peu, és cœurs desquels la parole de Dieu ait prins vive et forte racine : et pourtant il n’y à guères d'hommes qui ayent fermeté. D’avantage, ceux mesmes qui ont leur anchre attachée et bieu fichée en la vérité de Dieu, ne laissent pas pourtant d’estre sujets à diverses agitations : par lesquelles combien que leur foy ne soit du tout renversée, si est-ce néantmoins qu’elle ha besoin de confirmation. Avec ce nous voyons quelles artilleries applique Satan pour livrer lPassaut, et de quelles ruses il s’efforce secrètement, tantost de démolir des Eglises entières, tantost de renverser un chacun fidèle en particulier. Ce n’est donc point sans bonne cause que sainct Paul a eu une crainte songneuse de ses disciples, qu’ils ne se mainteinssent autrement qu’il estoit de raison : et pourtant il désire d’obvier de bonne heure au mal, si aucun en est advenu : ce qui ne se peut faire sans visitation.

37 Et Barnabas conseilloit de prendre, etc. Sainct Luc récite yei un fascheux discord, et tel qu’il doit à bon droict estonner tous les fidèles. La société laquelle estoit entre sainct Paul et Barnabas, estoit consacrée par oracle céleste. Ils avoyent long temps travaillé sous ce joug, auquel le Seigneur les avoit couplez, et

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ce sans avoir dissension, et avoyent en beaucoup de sortes ensemble expérimenté une faveur excellente de Dieu. Et qui plus est, ceste issue tant heureuse et admirable, de laquelle sainct Luc à ci-dessus fait mention, estoit une singulière bénédiction de Dieu. Lors qu'ils avoyent esté tant de fois presque accablez de tant de tempestes et orages de persécutions, et que tant d’ennemis les pressoyent souvent de bien près : lors aussi qu’il y eut une sédition domestique par tout esmeue contr’eux, tant s’en faut que pour tout cela ils se fussent séparez, que lors mesme leur consentement a esté plus fort esprouvé : maintenant pour une cause légère et de bien petite conséquence, et laquelle on pouvoit appointer sans grande difliculté, ils rompent ce lien sacré de leur vocation Divine. Certainement cela ne s’est peu nullement faire, que tous les fidèles n’ayent esté grandement troublez.

Or veu qu’il y a eu une si violente impétuosité de contention entre ces deux tant saincts personnages, qui S’estoyent par beaucoup d'années accoustumez à endurer toutes choses, que nous peut-il advenir, à nous qui n'avons pas encore nos affections ainsi dontées et assujeties à l’obéissance de Dieu, ains se desbordent outre mesure souventesfois ? Veu qu’une srpetite et légère occasion a départi ceux qui s'estoyent entretenus en saincte et bonne unité entre tant de tentations terribles, combien aura facile entrée Satan à séparer ceux qui n’ont nulle ou bien froide affection à entretenir la paix entr’eux ? Quelle fierté a-ce esté à Barnabas de rejetter opiniastrement le conseil de sainct Paul, envers lequel il se devoit porter en telle modestie, que l'enfant envers son père, et estimer qu’il ne luy pouvoit advenir chose plus honorable que d’estre son compagnon? Peut-estre aussi qu’aucuns pourroyent désirer en saint Paul une plus grande humanité, pource qu’il ne pardonne pas à son coadjuteur fidèle une si légère faute. Ainsi nous sommes admonestez par cest exemple, que si les fidèles serviteurs de Christ ne sont songneux et bien attentifs à se donner garde, plusieurs fentes sont ouvertes au diable, par lesquelles il pourra entrer

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pour troubler le bon accord qui est entr’eux. Mais voyons quelle cause il y avoit entre Paul et Barnabas de se séparer ainsi. Car il y en a aucuns qui attribuent la faute à la rigueur immodérée de sainct Paul : et les raisons qu'ils ameinent, ont quelque apparence de prime face. Jehan Marc est yci rejetté, pource qu’il s’estoit retiré de la compagnie de sainct Paul.

Mais quoy ? il ne s’estoit pas pourtant révolté de Christ. C’estoit un jeune homme, qui n’estoit pas encore bien accoustumé à porter la croix : et bien, il avoit laissé Paul en chemin, et sen estoit retourné en sa maison. Il faloit excuser son aage. C’estoit un nouveau apprenti, qui au commencement estoit succombé sous les ennuis et fascheries : ce n’estoit pas à dire que pour cela il deust estre couard gend’arme pour le temps de la vie. Or maintenant veu qu’il est retourné à Paul, et que par cela il monstroit un tesmoignage excellent de repentance, ce n’est point humanité (ce semble) de le rejetter ainsi. Car ceux qui de leur propre gré se punissent eux-mesmes de leurs offenses, doyvent estre traittez plus bénignement.

Il yavoit aussi d’autres causes qui devoyent fleschir Paul à clémence. La maison de Jehan Marc estoit comme le logis ordinaire de l'Eglise. Sa mère au milieu d’une bien griefve persécution avoit recueilli les fidèles. Lors qu'Hérode estoit embrasé de cruauté, et que tout le peuple estoit esmeu de rage, là se faisoyent les sainctes assemblées, comme on a veu cidessus, chap. XII, v. 42. Pour le moins il faloit bien faire quelque chose pour ceste femme tant saincte et vertueuse, afin qu’on ne l’estrangeast par quelque rigueur excessive, Elle désiroit que son fils fust du tout adonné à prescher l'Evangile : maintenant combien ceci luy

pouvoit-il estre grief, voyant que le la-

beur de son fils estoit rejetté pour une faute légère? Maintenant veu que Jehan Mare non-seulement, veut que son offense luy soit pardonnée, mais aussi la corrige de faict, Barnabas ha belle couleur pourquoy on luy doyve pardonner: Néantmoins on peut facilement recueillir de la déduction du texte, que le conseil de S.

Paul à esté approuvé par l’Eglise. Car

Barnabas s’en sépare incontinent, et se met sur mer pour aller en Cypre avec son compagnon. Il n’est point là fait mention des frères : comme s'il s’en estoit allé sans prendre congé d'eux. Mais les frères par leurs prières recommandent Paul à la grâce de Dieu : dont il appert que l’Eglise tenoit son parti. D’avantage, quant à ce que puis après Dieu desploye ouvertement la vertu de son Esprit en bénissant Paul, et qu’il donne issue heureuse à ses labeurs, et les bénit par sa grâce, et qu’il laisse Barnabas comme enseveli :

on peut de cela prendre une conjecture vray-semblable, qu’il a pleu à Dieu qu’un tel exemple de sévérité fust monstré. Et à la vérité l’offense de Jehan Marc estoit plus griefve qu’on ne pensoit coustumierement. Vray est qu’il ne s’estoit pas révolté de la foy de Jésus-Christ : toutesfois il avoit laissé sa vocation comme apostat.

Le faict donc estoit de très mauvais exemple, si tout incontinent il eust esté receu à sa vocation, de laquelle il s’estoit retiré. Il avoit destiné son labeur à Christ sous ceste condition, qu’il n’estoit plus en sa liberté. Il ne luy estoit non plus licite de fausser sa foy en cest endroit, qu’à un mari de quitter sa femme, ou à un enfant d'abandonner son père. Et l’infirmité n’excuse point la desloyauté, par laquelle la saincteté de la vocation avoit esté violée. Et il nous faut bien noter que S. Paul ne l’a pas du tout rejetté. Il le réputoit pour frère, moyennant qu'il se contentast d’estre du rang et ordre commun du populaire. Il ne le vouloit admettre à l’oflice public d'enseigner, duquel il estoit vileinement décheu par sa propre faute. Or il y a grande différence entre ne vouloir aucunement pardonner à aucun, et refuser seulement de l’admettre à quelque honneur ou office public. Toutesfois il se peut faire que Paul et Barnabas ayent tous deux excédé mesure :

comme il advient bien souvent que les accidens pervertissent et corrompent une cause qui autrement est bonne. S. Paul fait bien en ceci, et selon que requéroit la discipline, qu’il ne veut recevoir pour compagnon ou adjoint celuy duquel il avoit expérimenté l’inconstance une fois.

Mais aussi quand il voyoit que Barnabas

le requéroit de grand désir, et poursuyvoit la réception de Jehan Marc si instamment, il pouvoit acquiescer à son désir.

Il est certain que nous devons beaucoup plus estimer la vérité de Dieu que la grâce et faveur de tout le monde : si est-ce toutesfois qu’il faut adviser avec bonne prudence, de quelle importance est cest affaire duquel il est yci question. Car si quelqu'un faisoit monstre de sa constance en une chose de néant et de nulle édifi-

cation, et s’il s’aiguise au combat, et ne

cesse de poursuyvre jusques au bout ce qui iuy aura une fois semblé bon, ce sera une obstination sotte et perverse. Il y pouvoit bien aussi avoir quelque moyen entre deux, que Paul eust accordé quel-

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que chose pour l’importunité de son compagnon Barnabas : et pour cela il ne se fust point destourné de la vérité. I ne devoit pas voirement flatter Jehan Mare, ne dissimuler son offense : mais il n’y avoit scrupule de conscience qui le deust empescher, qu'après avoir dit franchement ce qui luy sembloit bon, toutesfois il ne souffrist d’estre vaincu en ceste cause, laquelle ne tiroit point ayec s0y aucun dommage ne de la pure doctrine, ne du salut des hommes. Je remonstre ceci à celle fin que nous apprenions de modérer nostre affection, mesmes és causes justes et honnes, à ce qu’elle ne yiene à estre trop bouillante.

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