‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 63 sur 113 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

À Or arriva-il à Derbe et Lystre : et voyci, un disciple estoit là, nommé Timothée, fils d’une femme Juifve fidèle, mais d'un père Grec. 2 Duquel disciple les frères qui estoyent à Lystre et Iconie rendoyent bon

lesmoignage.

3 Parquoy Paul voulut qu'il allast avec luy : et l'ayant prins, le circoncit à cause des Juifs qui estoyent en ces lieux-là : car lous scavoyent que son père

estoit Grec.

4 Eux donc passans par les villes, les instruisoyent de garder les ordon-

nances décrétées par les Apostres et par les Anciens de Jérusalem. 5 Ainsi les Eglises esloyent confermées en la foy, et croissoit le nombre par

chacun jour.

À Or arriva-il à Derbe, etc. $S. Luc récite maintenant quels avancemens S.

Paul a faits, après que luy et Barnabas se furent séparez. Et premièrement il dit qu'il print Timothée à Lystre pour son adjoint. Mais afin que nous sçachions que S. Paul n’a rien fait à la volée et sans bon advis, S. Luc dit ouvertement que Timothée estoit approuvé par les frères, lesquels rendirent bon tesmoignage de sa foy et crainte de Dieu. Et en ceste sorte sainct Paul observe maintenant le chois qu'il commande ailleurs de bien garder en la vocation et élection des Ministres.

Car il n’est pas vray-semblable que les prophéties, par lesquelles S. Paul tesmoigne ailleurs (4 Tim., I, 48) que le sainct Esprit avoit approuvé Timothée, fussent desjà lors prononcées. Mais il semble qu’il y ait quelque différence en

cela, que S. Luc dit que Timothée à eu bon renom entre les frères : et S. Paul veut que celuy qui est éleu pour Evesque, ait bon renom entre les estrangers. Je respon à cela, qu’il faut principalement considérer le jugement des fidèles, comme de faict ils sont seuls tesmoins idoines, et n’y à qu’eux qui puissent droitement et prudemment discerner, d'autant qu'ils ont l'Esprit de Dieu: et quant aux infidèles, il ne leur faut non plus attribuer qu’à des aveugles. Ainsi donc la saincteté et honnesteté de vie doit estre en estime par l'opinion et le jugement des filèles, en telle sorte que celuy qu'ils auront estimé, soit répulé digne d’estre Evesque. Je confesse toutesfois qu’il est requis en second lieu, que les incrédules soyent contraints de le louer, afin que l'Eglise de Dieu ne soit exposée à leurs

"scie el fie

de. ét”

Cnap. XVI.

opprobres et détractions, si elle s’abandonne au gouyernement de gens de mauvais renom.

3 Et l'ayant prins, le circoncit, etc.

S. Luc déclare expresséement que Timothée n’a point esté circoncis, pour dire qu’il fust nécessaire, ou que la religion du signe de la Circoncision durast encore:

mais Ça esté afin que S. Paul évitast le scandale. Il a donc eu esgard aux hommes, veu que cela estoit en liberté devant Dieu. Pour ceste raison la Circoncision de Timothée n’a point esté un sacrement tel qu’il avoit esté donné à Abraham et à ses successeurs, mais une cérémonie indifférente, laquelle seulement a servi pour garder et entretenir la charité, et non point pour exercice de piété. Sur ceci on fait une question, asçavoir s’il a esté licite à sainct Paul d’user d’un signe vain el inutile, duquel la force et signification estoit desjà abolie. Car il semble bien que c’est une bastellerie, quand on s’eslongne de l'institution et ordonnance de Dieu. Or est-il ainsi que la Circoncision ayoit esté ordonnée de Dieu pour durer seulement jusques à la venue de Christ. Je respon à ceste question, que la Cir- Concision à tellement cessé par la venue de Christ, que toutesfois l'usage d’icelle n’a point esté soudainement du tout aboli: ains a demeuré en liberté, jusques à ce que la lumière de l'Evangile fust plus clairement manifestée, et que par ce moyen tous cognussent que Christ estoit la fin de la Loy. Et sur ceci il nous faut observer trois degrez. Le premier est, que les cérémonies de la Loy ont esté tellement abolies après la manifestation de Christ, qu’elles n’ont plus regardé au service de Dieu, et n’ont plus esté figures de choses spirituelles, et n’estoit nullement nécessaire d’en user. Le second degré est, que l’usage d’icelles a esté en liberté, jusques à ce que la vérité de l’Evangile fust plus clairement manifestée.

Le troisième degré est, qu’il n’a point esté licite aux fidèles de les garder, sinon entant que l'usage d’icelles servist en édification, et que par icelles la superstition ne fust point nourrie. Combien que ceste puissance libre d’en user, de laquelle j'ay parlé, n’est point sans excep-

SUR LES ACTES

tion: d'autant qu'entre les cérémonies il y avoit diverse raison. Car la Circoncision n’estoit point en tel rang que les sacrifices, lesquels estoyent ordonnez pour purger les ordures des péchez. Parquoy il a esté licite à S. Paul de faire ce qu'il a fait, asçavoir de circoncir Timothée :

mais il ne luy eust esté licite d'offrir quelque beste en sacrifice pour les péchez. Vray est que c’est une maxime générale, que tout le service de la Loy a cessé à la venue de Christ, pource qu’il n'estoit ordonné que pour un temps, entant que touche la conscience et la foy.

Mais quant à l'usage, voyci ce qu’il nous en faut juger: que pour bien peu de temps il a esté indifférent et laissé en la liberté des fidèles, entant qu’il n’estoit point contraire à Ja confession de la foy.

Il faut bien noter la briefveté du temps, de laquelle j'ay fait mention, asçavoir jusques à ce que l'Evangile fust clairement manifesté. Car quelques sçavans personnages s’abusent bien lourdement en cest endroit, ausquels il semble que Ja Circoncision a encore lieu entre les Juifs :

veu que $. Paul removstre qu’elle est superflue après que par le Baptesme nous sommes ensevelis en Christ, Coloss., I, 11, 42. Le proverbe ancien à beaucoup mieux dit, asçavoir qu’il faut ensevelir la Synagogue avec honneur. Maintenant il reste que nous déclarions en quelle sorte l'usage de la Circoncision a esté indifférent. Ce qui sera aisé à cognoistre, en considérant la raison de la liberté. Pource que la vocation des Gentils n’estoit encore par tout cognue, il faloit donner aux Juifs quelque peu de prérogative.

Donc jusques à ce qu’il fust mieux cognu que l'adoption estoit espandue sur toutes les gens aussi bien que sur la race d’Abraham, il a esté licite, autant qu’il estoif besoin pour lédification, de retenir Île sione de la discrétion et séparation. Car comme ainsi soit que S. Paul (Gal., Il, 3) n'ait point voulu circoncir Tite, et remonstre qué cela a esté bien fait, il s’ensuit que ceste cérémonie n'a point esté indifféremment en liberté, et qu’il n’ait falu y avoir quelque esgard. Parquoy on devoit regarder à l'édification et à l’utilité publique de l'Eglise, Pource que $. Paul

76% ne pouvoit circoncir Tite sans se monstrer traistre envers la pure doctrine de l'Evangile, et sans s'exposer aux fausses accusations des ennemis, il s’est déporté de l’usage libre de la cérémonie lequel il s’est permis en Timothée, sçachant bien que cela proufiteroit à l'Eglise. Par ceci on peut cognoistre facilement quelle confusion horrible et détestable il y a en la Papauté. Is ont un amas infini de cérémonies : et à quel propos, sinon afin que pour un voile du temple ancien, ils en mettent cent en avant ? Dieu a aboli les cérémonies qu'il avoit ordonnées, afin que la vérité de l'Evangile reluisist plus clairement. Les hommes ont esté si outrecuidez d’en introduire de nouvelles, . voire sans garder mesure quelconque.

Puis après est survenue ceste imagination perverse, qu’en icelles toutes consiste le service de Dieu. Finalement a esté adjoustée la fiance diabolique de mérite.

Maintenant puis qu’on voit clairement que telles cérémonies ne sont ne voiles ne sépulchres, par lesquels Christ soit couvert, mais plustost fientes puantes, par lesquelles la pure religion et la vraye foy est souillée et du tout enterrée : ceux qui mettent l'usage d'icelles indifféremment en liberté, attribuent beaucoup plus au Pape que Dieu n’ottroye à sa Loy. Quant à la messe et autres telles ordures tant puantes, qui contienent idolâtrie manifeste, il n’est besoin d’en parler vci. Car tous scavoyent bien, etc. S. Luc remonstre que l'intention de S. Paul estoit, que Timothée eust entrée aux Juifs, afin qu’ils ne Peussent en desdain et horreur, comme un homme profane. Tous scavoyent bien, dit-il, que son père estoit Grec. Pourautant donc que les mères n’avoyent nulle puissance sur les enfans, ils estoyent assez persuadez que Timothée n'avoit point esté circoncis. Les lecteurs doyvent yci noter en passant, COmMbien estoit lors misérable la servitude du peuple de Dieu. Eunice mère de Timothée estoit du petit résidu que les Juifs mesmes estimoyent comme une chose monstrueuse: et toutesfois elle ayant espousé un homme infidèle, n’osoit consacrer ses enfans à Dieu: pour le moins pour leur donner le signe extérieur de la grâce. Et

Car. XVL.

nonobstant elle n’a point laissé pour cela d’instruire son fils dés son enfance en la crainte de Dieu, et au pur service d’iceluy. Voyci certes un exemple que les femmes doyvent bien ensuyvre, lesquelles les maris estonnent par domination tyrannique, à ce qu’elles n’entretienent leurs enfans et familles en la vraye crainte de Dieu. Ce mot de Grec, est yci prins pour Gentil, selon la coustume de l'Escriture.

4 Les instruisoyent de garder les ordonnances décrétées par les Apostres, etc. Sainct Luc signifie par ces paroles, combien S. Paul à aimé la paix.

C’estoit lors un fort bon lien pour entretenir concorde entre les Eglises, que de garder ce qui avoit esté arresté entre les Apostres. Comme ainsi soit que S. Paul fust diligent en cela, aussi se donne-il bien garde que quelque trouble n’adviene pas sa faute. Cependant réduisons en mémoire que cela a esté seulement pour un temps. Car quand il voie que le danger du scandale cesse, il descharge du tout les Eglises, et sans avoir esgard à l’ordonnance, il met en liberté ce que les Apostres avoyent là défendu. Toutesfois par un tel anéantissement il ne rescinde et ne viole point ce que les Apostres avoyent ordonné, et ne mesprise point ceux qui avoyent fait une telle ordonpance. Car ce n’avoit point esté leur intention d’establir une ordonnance perpétuelle, mais seulement d’adoucir et appaiser pour un bien peu de temps ce qui pouvoit offenser les consciences infirmes :

comme on a peu veoir plus amplement cidessus au chapitre précédent. On peut facilement cognoistre par ceci la folie des Papistes, quand ils nous accusent griefvement, qu’il s’en faut beaucoup que nous ressemblions à S. Paul: d'autant que mesprisans les ordonnances et statuts de l'Eglise, ainsi qu’ils diseñt, nous voulons que les consciences des fidèles soyent seulement gouvernées par la parole de Dieu, et non point qu’elles soyent assujeties à l’appétit des hommes. Maïs, comme j’ay desjà dit, S. Paul n’a rien moins voulu que d'imposer nécessité aux Consciences. Car il n’est point contraire à soy-mesme, quand il dit ailleurs, Toutes

Caar. XVI.

choses sont nettes aux nets, Tit., [, 45.

Item, Celuy qui est ferme, mange de toutes choses. Rom., XIV, 2. Item, Le royaume de Dieu ne consiste en bruvage ne viande, Rom., XIV, 47. Item, La viande ne nous rend point plus agréables à Dieu, A Cor., VIIE, 8. Item, Mangez de tout ce qui sera mis devant vous, ne vous enquérans de rien pour la conscience, 4 Cor., X, 25. Mais il accorde en un mot ce qui autrement pouvoit sembler estre discordant, quand il commande qu’on s’abstiene de manger des viandes offertes aux idoles, et ce pour la conscience d’autruy. Il se donne bien garde cependant d’astraindre les consciences fidèles aux ordonnances des hommes. Ainsi donc nous n’attentons rien aujourd’huy qui soit discordant à sainct Paul. Au reste, les Papistes se mocquent bien trop apertement, quand ils font comparaison de leurs loix avec les ordonnances des Apostres.

Les Apostres n’avoyent point forgé aucun nouveau service de Dieu: ils n’avoyent dressé aucun nouveau gouvernement spirituel: mais pour le désir qu’ils avoyent de garder et entretenir la paix, ils avoyent exhorté les Gentils de quitter quelque chose aux Juifs. Avant que le Pape excuse ses statuts et ordonnances sous ceste belle couverture, il faudra qu’elles soyent premièrement du tout changées. Mais quant à nous, d'autant que les Papistes constituent le service spirituel de Dieu és traditions des hommes, et transfèrent le droict et authorité de Dieu vivant aux hommes, lesquels ayent domination sur les âmes, nous sommes contraints de résister fort et ferme, sinon que par un desloyal silence nous vueillions trahir la grâce acquise par le sang du Fils de Dieu. Et puis, quelle similitude peut avoir avec trois ordonnances qui auront esté faites pour soulager les infirmes, un si grand amas de statuts, lequel non-seulement opprime les povres âmes de sa pesanteur, mais aussi engloutit la foy? On sçait assez quelle est la complainte que sainct Augus-

SUR LES ACTES

tin fait à Januarius , que desjà l'Eglise estoit chargée de trop pesant fardeau de tra ditions. Asçavoir-mon s’il endureroit aujourd’huy la servitude qui est en l'Eglise, laquelle est cent fois plus dure que celle de son temps.

5 Ainsi les Eglises estoyent confermées en la foy, et croissoil, etc. Nous recueillons de ceci, que ce que S. Luc a touché des statuts et ordonnances des Apostres, a esié comme un accessoire.

Car il magnitie bien un autre fruit qui sortit de la doctrine de S. Paul, quand il dit que les Eglises furent confermées en la foy. Sainct Paul donc a tellement mis ordre és choses extérieures, qu'il a esté principalement attentif au royaume de Dieu, lequel consiste en la doctrine de l'Evangile, et est plus haut et plus excellent que l’ordre extérieur. Parquoy il est parlé de ces ordonnances, entant que cela servoit à la concorde : afin que nous sçachions que ce sainct personnage l’avoit pour recommandée : mais cependant la religion est mise en plus haut degré, de laquelle le seul fondement est la foy : et la foy aussi regarde et s’arreste à la seule parole de Dieu, et ne dépend des ordonnances et constitutions humaines. Or maintenant S. Luc nous incite par cest exemple à nous avancer continuellement en la foy : de peur que dés le commencement une nonchalance ne nous surprene, et que nous ne tenions pas grand conte de proufiter. Il exprime aussi par quel moyen la foy est augmentée, asçavoir quand le Seigneur nous Solicite et resveille par le ministère de ses serviteurs: comme lors il s’est servi du moyen de $S. Paul et de ses compagnons. Quand il adjouste incontinent après, que mesme le nombre a esté augmenté, il est bien vray qu’il monstre un autre fruict de la prédication : toutesfois il signifie avec cela, que selon que ceux qui ont esté les premiers appelez proufitent en la foy, ils en amènent plus grand nombre à Christ: comme si à la façon des provins, la foy s’estendoit au long et au large jusques aux autres.

6 Puis ayans traversé la Phrygie et la contrée de Galatie, leur fut défendu par le sainct Esprit d'annoncer la Parole en Asie.

Crar, XVI.

7 Eslans donc venus en Mysie, ils essayoyent d'aller en Bithynie : mais

l'Esprit ne leur permit point.

8 Parquoy ayans passé Mysie, ils descendirent en Troas. | 9 Or une vision apparut de nuict à Paul, c’est que un homme Macédonien se présenta devant luy, le priant et disant, Passe en Macédone, et nous aide. 10 Quand il eut veu la vision, incontinent nous taschasmes d'aller en Macédone, nous asseurans par cela que le Seigneur nous avoit appelez pour leur

évangélizer. j

6 Puis ayans traversé, etc. S. Luc | donnant un signe, pour luy fairé entendre

.récite ei combien S. Paul et ses compagnons ont esté diligens à enseigner. Car il dit qu’ils ont passé par diverses contrées d'Asie la mineur, pour semer l’Evangile, Mais il récite une chose qui est principalement digne de mémoire, qu'il leur à esté défendu par le S. Esprit de parler de Christ en aucuns lieux. Ce qui - sert grandement à orner l’Apostolat de S. Paul : comme il ne faut point douter qu'il nait esté tant plus encouragé de persévérer, quand il cognoissoit que le S. Esprit estoit conducteur et guide de ses entreprinses. Et quant à ce que sans aucune différence ils se préparoyent à enseigner, en quelque lieu qu’ils arrivassent, ils le faisoyent selon leur vocation, ét par le commandement de Dieu. Car ils estoyent envoyez pour publier sans exception l'Evangile entre les Gentils. Mais le Seigneur a manifesté tousjours au besoin son conseil en la conduite de leur course, lequel estoit caché auparavant.

Toutesfois on fait yei une question, Si S.

Paul na enseigné nulle part, sinon que V'Esprit Pait conduit par là main : quelle certitude auront aujourd’huy les Ministres de l'Eglise de leur vocation, lesquels ne sont point rendus certains par oracles ni aucunes révélations, quand il est besoin qu’ils parlent, ou qu’ils se taisent?

Je respon, que veu que la charge de S.

Paul avoit si longue estendue, il à eu besoin d’une singulière guide et adresse du S. Esprit. Il n’avoit point esté ordonné Apostre seulement pour un lieu, ne pour un petit nombre de villes, mais il avoit commandement exprès de publier lVEvangilé par l'Asie et l'Europe : ce qui estoit nager en la baute mer, ainsi qu'on dit. Et pourtant il ne nous faut point esbahir de ce qu’en ceste longue et confuse estendue Dieu luy a tendu la main, luy

à quel but il vouloit qu’il tendist, et jusques où il allast. Maïs encore s’engendre une autre question beaucoup plus difficile, pourquoy le Seigneur a défendu à Paul de parler en Asie, et n’a point permis qu’il allast en Bithynie. Car si on respond que ces nations-là ont esté indignes de la doctrine de salut, on pourra derechef répliquer, Pourquoy estoit Macédone plus digne ? AucunsS voulans trop sçavoir, assignent les causes de céste différence és hommes, asçavoir que le Seigneur fait ce bien à un chacun, de le.

faire participant de son Evangilé, selon qu’il voit les hommes prompts et enclins à l’obéissance de la foy. Mais luy-mesmé en prononce bien autrement: asçavoir qu'il s’est apertement manifesté à ceux qui ne le cherchoyent pas, et qu’il a parlé à CEUX qui ne s’enquéroyent point de Iuy, Isaie, LXV, 4. Car d’où vient la docilité et la promptitude d’obéir, sinon de l’Esprit de Dieu ? Parquoy ilest bien certain que le mérite ne fait point que Iles uns soyent préférez aux autres, veu qué {ous sont destournez de la foy naturellement, autant ies uns que les autres. Ainsi il n'y a rien meilleur que de laisser à Dieu sa plene puissance, pour en faire Selon son bon plaisir, et conférer sa grâce à ceux que bon luy semblera, et en priver ceux qu'il voudra. Et de faict, tout ainsi que son élection éternelle est gratuite, aussi faut-il penser que la vocation est gra-:

tuite, laquelle descoule de son élection, et n’est nullement fondée és hommes, puis qu’il n’est obligé à personne. Sçachons donc que l'Evangile nou$ vient de la seule source de pure grâce. Et toutes

fois Dieu n’est point despourveu de juste raison, pourquoy il offre son Evangile à certains personnages, et laisse là les autres : mais je di que ceste raison est ca-

Cuar. XVI.

chée en son conseil estroit. Cepéndant, que les fidèles sçachent qu'ils ont esté appelez par grâce, afin qu’ils ne tirent à eux ce qui appartient à la seule bonté et miséricordé de Dieu. Et quant aux autres qui sont rejettez de Dieu, sans qu'il y ait aucune cause apparente, que les fidèles apprenetit à avoir en admiration le profond abysme de son jugement, duquel il n’est licite de s’enquérir. Au surplus, le mot d'Asie est yci pris pour la partie qui ést ainsi proprement et spécialement appelée. Or quand sainct Luc dit que sainct Paul et ses compagnons ont essayé d’aller en Bithynie, jusques à ce qu’ils ont esté repoussez par le sainct Esprit, il monstre qu'ils n’ont point esté guidez par révélation Divine, sinon quand il en à esté besoin: conïme on peut cognoistre par expérience, que le Seigneur assiste à ses fidèles és choses douteuses.

9 Or une vision apparut de nuict à Paul, c'est qu'un homme, etc. Le Seigneur ne voulut point que Paul demeurast long temps en Asie : d'autant qu’il le vouloit tirer en Macédone. Et la façon de.le tirer est exprimée par sainet Luc :

asçavoir qu'il eut une vision de nuict, en laquelle un homme Macédonien s’apparut à luy. Sur quoy il faut noter que Dieu à pas tousjours gardé une mesme façon de révélation : pource que diverses sortes convienent beaucoup mieux pour confermer. Or il n’est pas dit que ceste révélation ait esté faite par songe, ains seulement qu’elle a esté faite de nuict.

Car il y à des visions de nuict qui apparoissent bien aussi à ceux qui veilleront.

Et nous aide. Ceste façon de parler est pour la louange du ministère qui estoit enjoint à sainct Paul. Car comme ainsi soit que l'Evangile est la puissance de Dieu en salut à tous fidèles, Rom., [, 16, il est dit que les ministres d’iceluy aident à ceux qui s’en alloyent périssans :

à ce que les délivrans de la mort, ils les amènent au bien-heureux héritage de la vie éternelle. Et ceci doit bien servir d’un bon aiguillon aux docteurs fidèles, pour les inciter à brusler de désir, quand ils oyent dire qu’ils retirent les povres âmes hors de perdition, et ‘qu'ils aident ceux qui autrement estoyent perdus, à

SUR LES ACTES

ce qu’ils Ssoyent sauvez. D’autrepart, tous les peuples où lPEvangile-est parvenu, Sont enseignez de recevoir en révérence les Ministres d’iceluy, et les embrasser dé saincte et bonne affection comme leurs libérateurs : sinon qu'ils vueillent rejetter malicieusement la grâce de Dieu et sa bonté. Nonobstant ce titreci n’est point tellement transféré aux hommes, que Dieu soit despouillé de la moindre partie de son honneur et louange. Car combien qu’il confère le salut par ses fidèles Ministres, néantmoins il est seul autheur d'iceluy, comme s’il estendoit Ses mains pour secourir et aider.

10 Nous asseurans par cela que le Seigneur ne nous avoit, etc. Nous recueillons de ceci que ce n’a point esté une Simple vision, mais qu’elle à esté confermée par le tesmoignage du S. Esprit. Car Satan bien souvent abusé de ses visions et phantosmes pour donner lieu à ses finesses, et pour décevoir les incrédules. Ainsi il advient qu’une vision nue laisse l’entendement de l’homme en suspens. Mais le sainct Esprit marque d’une certaine impréssion celles qui Sont vrayement de Dieu : à celle fin que ceux que Dieu veut estre addonnez à son service ne chancellent point ou ne soyent en doute. Un esprit malin apparut à Brutus, linvitant à ceste bataille malheureuse qu’il donna aux champs Philippiens : asçavoir au lieu mesme où S. Paul fut depuis appelé. Mais comme Ja cause estoit bien autre, aussi le Seigneur a besongné tout autrement avec son serviteur, afin qu’il luy ostast tout scrupule, et ne le laissast en estonnement et frayeur. Au reste, en Paul et ses compagnons le dé-

Sir d'obéir à suyvi tout soudain là certi-

tude. Car Si tost qu’ils sont asseurez qu’ils sont appelez du Seigneur, ils se mettent en chemin. La terminaison du participe Grec qui est yci mis, est active.

Or comme ainsi soit qu’il signifie plusieurs choses, je ne doute point que sainet Luc n’entende en ce passage, que Paul et les autres, après avoir conjoint ceste vision avec les oracles précédens, se sont persuadez qu’ils estoyent appéléz de Dieu pour aller en Macédone,

Cuar, XVI.

14 Nous donc esians départis de Troas, allasmes droit en Samothrace et le

lendemain à Néapolis,

19 Et de là à Philippes, qui est la première ville du quartier de Macédone,

et est Colonie, et séjournasmes quelque temps en la ville. 13 Et au jour du Sabbath, nous sortismes hors la ville auprès du Jleuve, où l’on souloit faire oraison : et nous assismes parlans aux femmes qui estoyent

là assemblées.

14 Adonc une femme nommée Lydie, marchande de pourpre, de la ville de

Thyatire, servant à Dieu, nous ouit :

de laquelle le Seigneur ouvrit le cœur,

pour entendre aux choses que Paul disoit.

15 Et quand elle eust esté baptizée, el sa famille, elle nous pria, disant, Si vous m'avez estimée estre fidèle au Seigneur, entrez en ma maison, et y de-

meurez. Et nous contraignil.

11 Nous donc estans partis de Troas, allasmes droit en, etc. Ceste histoire monstre comme en un miroir, comment le Seigneur a exercé au vif la foy et patience de ses serviteurs, leur mettant au-devant de si grandes difficultez, qu’elles ne pouvoyent estre surmontées sinon avec une magnanimité et Constance singulière. Car on oit yei réciter une telle entrée de sainet Paul en Macédone, qu'il pouvoit estre du tout dessousté d’adjouster foy à la vision. Ces bons et saincts personnages laissent l'œuvre qu’ils avoyent en main, et passent hastivement la mer, comme si toute la gent des Macédoniens deust venir audevant d'eux de grande affection pour demander secours. Maintenant tant s’en faut que l’issue responde à l’espérance, que presque toutes ouvertures de parler leur sont fermées. Estans entrez en la première ville, ils ne trouvent personne pour qui ils se puissent employer. Ils sont done contraints de sortir aux champs, et se retirer à l’escart pour parler. Et là mesme il n’y à pas un homme seul qu’ils puissent recouvrer, qui preste l'aureille à leur doctrine : seulement ils trouvent une femme laquelle ils gaignent à Christ, encore estoit-elle estrangère.

Qui est-ce qui n’eust dit que ce voyage avoit esté malheureusement et follement entreprins, veu que toutes choses venoyent si mal à propos ? Mais voylà comment le Seigneur parachève ses œuvres sous une apparence infirme et débile, à celle fin que les hommes cognoissent à la longue plus clairement sa puissance.

Et principalement il faloit que les com-

mencemens du Royaume de Christ fussent tellement disposez, qu'ils se sentissent de l’abjection de la croix. Cependant, il nous faut noter la constance de sainct Paul et Ge ses compagnons, lesquels voyans des commencemens si contraires, ne laissent point pourtant d'essayer si quelque occasion, tant petite puisse-elle estre, se présente contre tout espoir. Et de faict, les serviteurs de Christ doyvent combatre contre tous empeschemens, et ne laisser pour toutes difficultez de continuer le lendemain, quand ils n’apperceveroyent aujourd’'huy fruict quelconque de leur labeur. Car ils n’ont nulle raison de demander d’estre plus heureux que sainct Paul. Quand S. Luc récite qu’ils ont demeuré en ceste ville-là, aucuns aiment mieux le tourner ainsi : qu ‘ils ont conféré ensemble, ou bien qu’ils ont disputé. Mais l’autre translation est plus simple, et le fil du texte nous meine là.

Car S. Luc monsirera bien tost après, que Lydie a esté les prémices de l'Eglise.

Et on peut facilement conjecturer, que les Aposires sont sortis hors, d'autant que nulle porte ne leur estoit ouverte en la ville.

13 Et au jour du Sabbath, nous sortismes hors la ville, etc. I n’y a point de doute que les Juifs n’ayent cherché quelque retraitte, quand ils vouloyent faire oraison : pource que leur religion estoit lors par tout en grande haïne. Cependant Dieu nous a voulu enseigner par leur exemple, combien nous devons estimer la profession de la Foy : asçavoir afin que nous ne la laissions de faire pour crainte de péril ou de la mauvaise

Cuar. XVI.

grâce des hommes. Il est bien vray qu'il y avoit des Synagogues pour Îles Juifs en beaucoup de lieux : mais il ne leur estoit licite de faire des assemblées publiques en Philippes, qui estoit une Colonie Romaine. Ils se retirent donc en un lieu à l’escart, à celle fin qu’ils prient Dieu sans estre apperceus. Toutesfois ceci estoit odieux aussi, et leur pouvoit engendrer quelque mauvaise grâce, et les mettre en danger : mais ils préfèrent le service et honneur de Dieu à leur repos et commodité. Au demeurant, on peut recueillir du mot de Sabbath, que sainct Luc parle des Juifs. D’avantage,

puis qu’il loue Lydie dece qu’elle servoit

à Dieu, il faut dire qu’elle estoit Juifve.

Et n’est besoin d’en disputer longuement,

veu que nous sçavons que les Grecs el

Romains estimoyent comme chose digne de mort, de célébrer le Sabbath, ou d’user des cérémonies Judaiïques.

esté par superstition ou folle dévotion, que les Juifs avoyent choisi le rivage du fleuve pour faire oraison :

fuy toute compagnie. Si quelqu'un objecte, pourquey c’est qu'un chacun en son privé ne faisoit oraison en sa maison : la response est facile, que ç’a esté une façon ordinaire de prier, pour rendre tesmoignage de leur religion : et afin qu’estans retirez des superstitions des Gentils, ils s’exhortassent l’un l’autre à rendre service et obéissance au Dieu seul et souverain, et entreteinssent entr’eux la religion qu’ils avoyent receue de leurs Pères. Quant à sdinct Paul et ses compagnons qui estoyent nouvellement venus, on peut facilement penser qu’ils ne veindrent là tant pour faire oraison, que pource qu'ils espéroyent de faire quelque fruict. Car c’estoit un lieu propre pour enseigner, loin de bruit, et faloit que ceux qui estoyent là assemblez pour faire oraison, fussent attentifs à la parole de Dieu.

Parlans aux femmes qui estoyent là.

Ou ce lieu-là estoit seulement ordonné

our l'assemblée des femmes, ou la reli- P )

gion estoit refroidie entre les hommes, en sorte que pour le moins ils y venoyent bien tard. Mais quelque chose

Or nous entendons maintenant que ce n'a point

mais ils n’ont point voulu estre veus des hommes, et ont

qu'il y ait, nous voyons que ces sainc{s personnages ne laissent passer occasion quelconque, d'autant qu’ils ne se faschent point d'offrir l'Evangile à des femmes seulement. Au reste, d'autant qu’il me semble estre vray- semblable que les prières se faisovent là en commun entre les hommes et les femmes, je pense que sainct Luc n’a point fait mention des hommes, à cause qu'ils n’ont pas daigné ouir, Où qu’en oyant ils n’ont rien proufité.

14 Adoncune femme nommée Lydie, marchande de pourpre, etc. S'ils eussent esté ouys de peu de femmes, encore cela estoit entrer par une fente bien estroite. Mais maintenant quand il n'y a qu’une seule femme qui les oit, ne pouvoit-il pas sembler que lentrée estoit fermée entièrement à Christ? Toutesfois de ce bien petit surgeon est sortie depuis une Eglise excellente, laquelle sainct Paul loue grandement en ses épistres.

Toutesfois il se peut bien faire que Lydie eust aussi des compagnes, desquelles il n’est point fait mention, à cause qu'elle les surpassoit. Or sainet Luc n’assigne point la cause pourquoy ceste seule femme s’est rendue docile, pource qu’elle ait eu l’entendement plus subtil que les autres, ou qu’elle ait eu quelque préparation ou disposition de soy-mesme :

mais il dit que son cœur a esté ouvert par le Seigneur, aïin qu’elle se rendist attentive à ce qui estoit dit par sainct Paul. Il avoit n’aguères louée de ce qu'elle honoroit et craignoit Dieu : et toutesfois il monstre qu’elle n’avoit peu comprendre la doctrine de PEvangile sinon par l’illumination du sainct Esprit. Parquoy nous voyons que non-seulement la foy, mais aussi toute l'intelligence des choses spirituelles est une grâce spéciale, et un don particulier de Dieu, et que les ministres ne proufitent de rien par leur parler, sinon que la vocation intérieure de Dieu y soit quant et quant conjointe. L’Escriture entend quelque fois par ce mot de Cœur, l’entendement : comme quand Moyse dit, Jusques à présent le Seigneur ne ta point donné un cœur pour te faire entendre, Deut., XXIX, 4. Ainsi en ce passage sainct Luc ne signifie pas seulement que Lydie

ait esté attirée par inspiration du sainct Esprit, à recevoir l'Evangile d'affection de cœur : mais que son entendement à esté illuminé pour bien entendre. Apprenons de ceci que la stupidité et aveuglement des hommes est si grand, qu’en voyant ils ne voyent point, et qu’en oyant ils n’oyent point, jusques à ce que Dieu leur forme des yeux nouveaux, et des aureilles nouvelles. Au surplus, il nous faut noter ceste façon de parler, que le cœur de Lydie a esté ouvert, afin qu’elle fust ententive à la parole extérieure de celuy qui enseignoit. Car tout ainsi que la prédication seule n’est autre chose qu’une letre morte : aussi d'autre part il se faut bien donner garde que quelque fausse imagination, où quelque apparence dillumination sesrète ne nous destourne de la Parole, de laquelle la foy dépend, et en laquelle elle se repose. Car il y en a plusieurs, lesquels pour amplifier la grâce du S- Esprit, se forgent je ne sçay quelles révélations, en sorte qu’ils ne laissent -aucun usage de reste à la parole externe.

Mais l’Escriture ne permet point qu’on face une telle séparation, quand elle conjoint le ministère des hommes avec Pillumination $secrète du S. Esprit. Si le cœur et entendement de Lydie n’eust esté ouvert, ia prédication de $. Paul ne pouvoit estre que litérale : toutesfois Dieu ne luy inspire seulement des révélations nues, mais avec ce il l'amène à la révérence de sa Parole : afin que la voix d’un homme, laquelle sans cela se fust esvanouye en l'air, entre dedans son entendement doué de lumière céleste. Que donc un tas d'esprits resveurs et fantastiques se taisent, lesquels sous ombre du S. Esprit rejettent et ont en desdain toute doctrine extérieure. Car il nous faut garder ceste modération que sainct Luc met yei : que nous ne pouvons rien Obtenir par la seule ouye de la parole de Dieu sans la grâce de son S. Esprit : et que l'Espritqui nous est donné, n’est point un esprit qui engendre un mespris de Ja Parole en desdain : mais plustost qui mette en nos entendémens la foy d’icelle, et l’escrive en nos cœurs. Si maintenant on demande la cause pourquoy c’est que Dieu a ouvert le cœur à une femme seulement,

Cnar. XVI.

il faut retourner à ce principe, que tous ceux qui ont esté prédestinez à la vie, croyeht, Act. XIII, 48. Car la crainte ét la révérence de Dieu qui avoit précédé la claire cognoissance de Christ en ceste femme Lydie, estoit aussi un fruict de l'élection gratuite. Quant à la ville de Thyatire, les Géographes disent que c’est une ville de Lydie, assise sur le bord du fleuve Hermus : et qu’autrefois elle éstoit nommée Pélopie : aucuns toutesfois disent qu’elle est en Phrygie : les autres en Mysie.

15 Et quand elle eut esté baptizée, etsa famille, ete. On cognoist bien par ceci, de quelle efficace’ Dieu en peu de temps a besongné en ceste femme Lydie.

Car il ne faut douter qu’elle n'ait receu en vérité la foy de Christ, et qu’elle n’ait fait profession d’icelle, avant que S. Paul la receust au Baptesme. C’est un tesmoignage d’une promptitude singulière, et de zèlé sainet avec une vraye piété, en ce qu’elle consacre avec s0y sa famille au Seigneur. Et à la vérité tous fidèles doyvent avoir ce zèle commun, qu'ils ayent pour compagnons en la foy ceux sur qui ils ont superintendance. Car quiconque veut dominer sur sa femme, sur ses erifans, sur ses serviteurs et servantes, et ne donne ordre cependant que Christ ait authorité par-dessus tous, il n’est point digne d’estre réputé entre les enfans de Dieu. Un chacun fidèle donc se doit tellement estudier à instituer sa maison et famille, qu’elle soit comme une image de l’Église, Je confesse bien que Lydie n’a point eu en sa puissance les cœurs de tous ses familiers et domestiques, en sôtte qu’elle convertist au Seigneur selon sa fantasie tous ceux qu’elle eust voulu :

mais le Seigneur a béneit en telle sorte son sainct désir et affection, que ses domestiques luy ont esté obéissans. Il est bien vray, comme j'ay desjà dit, que tous fidèles se doyvent employer à ce que toutes sortes de superstitions soyent chassées de leurs maisons et familles : puis après, que ceux qu’ils ont en leurs maisons ne soyent gens profanes, mais qu’ils les tienent sous la crainte du Seigneur, Ainsi commandement a esté fait à Abraham le père des fidèles, de circoncir avec

Cuar. XVI.

Soy tous ses serviteurs, Genèse, XVII, 12. Il est aussi loué du soin qu’il prenoit

SUR LES ACTES

pendant il ne faut point douter que le Seigneur ne luy ait donné un tel zèle et

à instruire sa famille, Gen. XVIIE, 19. Or | affection, afin que sainct Paul eust plus

Si cela est requis d’un père de famille, il Sera beaucoup plustost requis d’un Prince, qu’il ne souffre entant qu’en Iuy est, que le nom de Dieu soit profané sous sa jurisdiction. £llenous pria, etc. Ce qu’elle dit, Si vous m'avez réputée fidèle, est comme une manière d’adjuration : comme si elle disoit, Je vous supplie par la foy, laquelle a esté confermée de vous par le seau du Baptesme, que vous ne refusiez mon logis. Au reste, Lydie a bien monstré par ce désir si ardent, comment à bon escient elle aimoit l'Evangile. Ce-

grand courage de bien persévérer : non point tant pource qu’il voyoit le recueil bénin et libéral d’icelle, que d’autant que par cela il pouvoit bien juger quel proufit sa doctrine avoit fait. Ceste semonce done a esté plustost de Dieu que de la femme, à ce que sainct Paul et ses compagnons fussent retenus. À quoy aussi appartient ce qui est récité puis après : asçavoir qu’ils ont esté contraints par ceste femme Lydie, comme si Dieu en la personne d’icelle les eust retenus.

16 Or adveint comme nous allions à la prière, qu'une chambrière ayant l'esprit de Python, veint au devant de nous laquelle qaignoit beaucoup à ses

maistres par deviner.

17 Icelle Suyvant Paul et nous, crioîit, disant, Ces hommes sont serviteurs du Dieu souverain, lesquels nous annoncent la voye de salut.

A8 Æt feit cela par plusieurs jours. Mais Paul en estant fasché, et se retournant, dit à l'esprit, Je te commande au nom de Jésus-Christ, que tu sortes hors d'elle. Et à sortit au mesme instant.

19 Adonc les maistres d’icelle voyans que l'espérance de leur gain estoit perdue, empoingnèrent Paul'et Silas, et les tirèrent en la place du marché

aux magistrats :

20 Æt les présenterent- aux gouverneurs, disans, Ces gens-ci estans Juifs,

troublent toute nostre ville :

21 Et annoncent des ordonnances, lesquelles il ne nous est point loisible de recevoir ne de garder : veu que nous sommes Romains.

29 Aussi le populaire se leva ensemble contr'eux : et les gouverneurs leur deschirans leurs robbes, commandéèrent qu'ils fussent fouettez.

16 Or adveint comme nous allions à la prière, etc. Sainct Luc monstre quels ont esté les accroissemens de l'Eglise.

Car combien qu’il n’exprime pas cela tout incontinent de parole, néantmoins on peut recueillir facilement de la déduction du texte, que plusieurs ont esté amenez à la foy, ou pour le moins que l’Eglise a esté augmentée de quelque nombre. Et certes sainct Paul ne fréquentoit point en vain les assemblées au temps de la prière. Cependant toutesfois sainct Luc récite que ce cours a esté rompu par Satan : asçavoir d'autant que les Apostres ont esté finalement contraints de sortir hors de la ville, après qu’ils eurent esté batus de verges et mis en prison. Néantmoins quelque cho-

se que Satan ait peu machiner, nous ver

rons en la fin du chapitre, que quelque corps d’'Eglise a esté amassé avant qu’ils partissent. Qu'une chambrière ayant l'esprit de Python, veint, etc. Les Poëtes ont forgé qu’il y avoit un serpent nommé Python, lequel fut tué des flesches de Phébus. De ceste fable est venue une autre, qu'ils ont dit que les gens transportez estoyent menez de l'esprit de Python. Et paraventure aussi que les Phébades, c’est-à-dire devineresses, ont esté ainsi appelées en l’honneur d’Apolo.

Et sainct Luc suit la commune façon qui estoit receue : car il monstre quel estoit l'erreur du peuple, et non point par quel instinct ceste chambrière devinoïit. Car

il est certain que sous la masque d’Apolo le diable à déceu les hommes, comme aussi c’est en sa boutique que toutes idolâtries et tromperies ont esté forgées.

Mais quelqu'un se pourroit esbahir comment le diable (par l’impulsion duquel ceste chambrière crioit) à esté autheur d’une louange si excellente, de laquelle elle ornoit Paul et Silas et autres. Car veu qu’il est le père de mensonge, comment est-il possible que la vérité soit sortie de luy? D’avantage, comment s’est fait cela, que de son bon gré il ait donné place à ces serviteurs fidèles de Christ, par lesquels son royaume tomboit en ruine ? Comment s’accordera cela, qu’il ait préparé les cœurs du peuple à ouir l'Evangile, lequel il haïit mortellement, et -ha en si grande détestation ? Certes il n’y a rien qui luy soit tant propre que de destourner le monde de la parole de Dieu à laquelle maintenant il fait donner audience. D’où “procède un si soudain changement ou mouvement non accoustumé ? Entendons donc que le diable est tellement père de mensonge, qu’il se couvre d’une fausse couverture de la vérité, Jehan, VITE, 44. Il a donc par une ruse merveilleuse joué un autre personnage que sa nature ne porte : à celle fin qu’il puisist d'avantage en se fourrant secrètement. Il ne faut donc prendre ce qu'il est appelé père de mensonge, comme s'il mentoit tousjours apertement, et sans fard : ains il se faut plustost garder de ses embusches secrètes. et finesses obliques : de peur qu’en proposant quelque couleur de vérité, il ne nous déçoyve par une vaine et fausse apparence. Nous voyons aussi comment il use tous les jours de telles ruses et piperies. Car pourroit-on proposer de plus beaux titres que ceux du Pape ? par lesquels tant s’en faut qu'il se dise estre adversaire de Christ, que plustost il se glorifie d’estre son vicaire. Y a-il chose plus plaisante et favorable que ceste préface accousiumée, Au nom du Seigneur, Amen? Toutesfois nous sçavons que quand la vérité est ainsi prétendue par les faussaires supposts et ministres de Satan, elle est corrompue et empoisonnée d’un venin mortel. Le diable ayant deux moyens

Car. XVI.

pour combatre l'Evangile, asçavoir que quelque fois il entre de rage ouverte, quelque fois aussi il se fourre dedans par mensonges occultes : use aussi de deux sortes de mensonge : ou quand par fausses doctrines et lourdes superstitions il pervertit et renverse la parole de Dieu, ou quand faisant semblant de favoriser à la Parole par cautelles subtiles, il trouve façon de s’insinuer comme par-dessous terre. Et qui plus est, il n’est jamais ennemi plus dangereux que quand il se transfigure en Ange de lumière, 2 Cor., XI, 44. Nous entendons maintenant à quoy prétendoit ceste louange si excellente, de laquelle il à orné S. Paul et ses compagnons : C’est que pource qu’il ne luy estoit pas si aisé de faire guerre ouverte à l'Evangile, il essaya de renverser la foy d’iceluy par ruses occultes. Car si Paul eust receu ce tesmoignage, il n’y eust plus eu de différence entre la doctrine salutaire de Christ, et les tromperies et finesses de Satan : la lueur de lEvangile eust esté enveloppée et obscurcie des ténèbres de mensonge, et par ce moyen facilement esteinte. Mais on fait une question, pourquoy c’est que Dieu permet une si grande licence à Satan, que mesme par vrayes devinations il abuse et ensorcelle les povres hommes.

Car laissant là les disputations subtiles, tesquelles aucuns esmeuvent touchant la subtilité d’iceluy, je pren pour une chose toute résolue, que le diable ne devine point des choses occultes ou à-venir, que par la permission de Dieu. Or il semble advis que par ce moyen Dieu expose aux fallaces d’iceluy les hommes qui desjà sont assez mal advisez, en sorte qu’ils ne s’en puissent garder. Car comme ainsi soit que le don de prédire des choses àvenir sente une vertu divine, il faut que toutes fois et quantes qu’il est mis en avant, les cœurs des hommes soyent quant et quant touchez de révérence, sinon qu’ils ayent Dieu en mespris. Je respon, que Dieu ne donne jamais un si grand abandon à Satan, sinon afin que le monde soit puni de son ingratitude, lequel appète le mensonge d’un si grand désir, qu'il aime mieux estre trompé à son escient, qu’obéir à la vérité. Car ce

Car. XVI.

mal duquel sainct Paul se plaind (Rom. 1) est universel : asçavoir que combien que les hommes cognoissent Dieu naturellement par le grand ouvrage du monde, toutesfois ils ne ie glorifient point, ains suppriment meiicieusement sa vérité.

Voyci donc une juste récompense d’une ingratitude si vileine : asçavoir que la bride est laschée à Satan, afin que par divers enchantemens et fausses illusions il précipite en ruine ceux qui se destournent malicieusement de la lumière de Dieu. Toutes fois et quantes donc que nous oyons parler des divinations de Satan, eslevons nos yeux à la juste vengence de Dieu. Or maintenant si Dieu fait une vengence si horrible du mespris de sa lumière és gens profanes, qui pour tout enseignement n'ont que le regard du ciel et de la terre : quelle punition plus griefve et horrible au pris méritent ceux qui estouffent de leur bon gré et malice délibérée la pure doctrine de salut, qui leur à esté ouvertement manifestée en la Loy et l'Evangile ? Parquoy on ne se doit esbahir si Satan a eu si grand abandon, que par si long temps il ait ensorcelé les hommes par ses fallaces, depuis que meschamment ils ont mesprisé la vérité de l'Evangile, laquelle leur avoit esté manifestée tant clairement. Mais on fait encore yci une autre seconde objection, que quand les fausses divinations volent ainsi, il n’y à homme quelconque qui soit hors de danger. Car depuis que la vérité est ainsi brouillée il semble que les bons soyent subjets aux fallaces et déceptions de Satan, aussi bien que les meschans. La response est facile, Que combien que ce rusé ennemi tende les lacs indifféremment à tous bommes, nonobstant les fidèles sont préservez par la grèce de Dieu, à celle fin qu’ils ne soyent pris dedans les filets avec les autres. Il y à aussi une plus claire distinction donnée en lEscriture : que Dieu par ce moyen esprouve la foy et religion de ses serviteurs, mais aveugle les réprouvez, afin qu’ils périssent, comme ils ont bien

mérité. Et pour ceste cause sainct Paul en la 2me aux Thes., IT, 41,412, exprime ouvertement que leflicace d'erreur ou

SUR LES ACTES

Pepe 13

abusion n’est point baïllée à Satan, sinon envers ceux qui refusent de rendre obéissance à Dieu, et de recevoir la vérité. Par cela aussi on peut facilement convaincre l’impiété perverse de ceux qui sous ombre de ceci excusent le mespris profane de toute doctrine. De quel costé nous tournerons-nous, disent-ils, veu que Satan ha tant de ruses et finesses pour tromper ? Il vaut donc mieux que nous vivions sans religion, que d'attirer la ruine sur nous en voulant proufiter et avancer en la religion. Et certes ils ne prétendent point ceste crainte à bon escient : mais d'autant qu'ils ne désirent rien mieux, que comme bestes vaguer à travers champs sans souci et sans aucune crainte et révérence de Dieu, il n’y a eschappatoire qui ne leur soit bon : pourveu qu'aucune religion ne les tiene astraints et obligez. Je confesse bien que Satan abuse en plusieurs façons du nom de Dieu, et finement et impudemment :

et que ce beau proverbe qui est venu de

la Papauté, n’est que trop véritable : as-

çavoir, Au nom du Seigneur commence tout mal. Mais veu que le Seigneur prononce qu’il est docteur et maistre des humbles, et qu’il a promis qu’il sera près de tous ceux qui ont le cœur droit : veu que sainct Paul enseigne que la parole de Dieu.est le glaive de l'Esprit, Ephés., VI, 417, veu qu’il rend tesmoignage que

tous ceux qui sont bien fondez en la foy

de l'Evangile, ne sont plus sujets aux tromperies et fallaces des hommes : veu que S. Pierre appele l’Escriture une lampe ardente et luisante en un lieu ténébreux et obscur ! : veu que ceste semonce bénigne de Christ ne nous peut frustrer ne décevoir, quand il dit, Cherchez, et vous trouverez : frappez à la porte et on vous ouvrira? : quelque chose que Satan face et machine, et quelques ténèbres que les faux-prophètes et faux docteurs taschent de mettre en avant, il ne faut craindre que ce bon Seigneur nous laisse desprouveus esprit de prudence et. de discrétion : veu qu’il réprime Satan ainsi qu’il luy semble bon, et nous fait triompher sur luy par la foy de sa Parole.

1) 2 Pierre, 1,19. 2) Matth., VII, 7.

Les

18 Mais Paul en estant fasché, etc. I se peut bien faire que du commencement sainct Paul n’ait pas tenu ‘grand conte du cri de ceste fille, pource qu’il espéroit qu'on n’en tiendroit conte, et eust bien voulu que cela fust esvanouy de s0ymesme. Mais voyant qu’elle y retournoit trop souvent, il se fasche : d'autant qu’il ne pouvoit plus dissimuler, que luy se taisant, le diable n’en deveinst plus arrogant et outrageux. D’avantage, il ne devoit point follement ni à la volée entrer en ceste défense, laquelle il a faite au diable, jusques à ce qu’il se sentist certainement estre muni de la vertu de Dieu.

Car le commandement que fait vci S. Paul eust esté vain et frivole, sinon qu'avec ce il y eust le commandement de Dieu conjoint. Et ceci est bien digne d’estre noté, afin que nul ne présume de condamner Paul de trop grande hastiveté, de ce qu'il est venu assaillif ce malin esprit d’une ferveur si grande, car il n’a‘point esté fasché, sinon d'autant qu’il voyoit l'astuce de Satan l'emporter, s’il n'eust remédié de bonne heure : et n’a rien attenté que par le mouvement du $S. Esprit, et n’est point entré au combat, que quant et quant il ne fust armé de vertu divine.

Toutesfois il semble bien qu'il fait au contraire de ce que luy-mesme dit ailleurs, qu’il se resjouit par quelqué occasion qu'il voye l'Evangile estre avancé, voire quand ce seroit par les meschans, et qui de propos délibéré s’efforceoyent de le rendre odieux, Phil., {, 48. Je respon à cela, qu’il y avoit yci une autre raison diverse, pource que tous eussent pensé qu'il y eust eu collusion entres.

Paul et le diable de ceste fille. En ceste sorte non-seulement la doctrine de lEvangile eust esté suspecte, mais elle fust tombée en pure mocquerie et opprobre.

À ceste fin aussi Christ commanda au diable de se taire, Marc, I, 25, et Luc, IV, 35, et néantmoins il a souffert quelque fois, que son nom fust célébré par gens indignes. Je te commande au nom de Jésus-Christ. I nous faut diligemment noter ceste façon de parler. Car tout ainsi que ce miracle devoit apporter double utilité, asçavoir que d’un costé la vertu de Christ fust manifestée, et

Cuar. XVI:

d'autre part qu’on cognust qu’il m’avoit rien de commun avec les enchantemens de Satan : aussi S. Paul attribuant le com mandement et puissance à Christ seul,

déclare qu’il n’est que ministre. D’avan-.

tage, il oppose manifestement Christ au diable, afin que par ceste guerre qui est entr’eux, tous aussi cognoissent qu'ils ont une haine mortelle l’un contre l’autre.

Car il a esté utile que plusieurs qui avoyent esté addonnez à ceste tromperie si lourde fussent resveillez, afin qu’estans bien purgez ils se destournassent devers la vraye et saine Foy.

19 Adonc les maistres d'icelle voyans

que, etc, Ce mesme diable qui n’aguères

par ses allèchemens taschoiït de gaigner Paul par la bouche de la fille, luy-mesme enflamme maintenant à rage les maistres d’icelle, à ce qu’ils le facent: mourir.

Voylà comment prenant un nouveau personnage, il joue une tragédie furieuse, d'autant que le premier jeu n’estoit pas venu à propos selon sa fantasie. Or combien que l’ardeur du zèle duquel S. Paul s’estoit eschauffé en courroux, ait suscité persécution, si est-ce toutesfois qw’il ne le faut blasmer : et sainct Paul mesme ne s’est point repenti d’avoir fait ce miracle, et n’a désiré que ce qui avoit esté fait fust encores à faire, pource qu'il sçavoit bien certainement de quel mouvement il avoit chassé le diable de ceste fille. Dont nous sommes admonestez de ne condamner témérairement les choses bien faites, et ce qui est entreprins par le commandement de Dieu, encores qu’il en adviene issue mauvaise. Car lors Dieu examine la constance des siens, jusques à ce que la fin plus joyeuse et bien-heureuse chasse toute tristesse. Quant aux hommes, S. Luc exprime la cause pourquoy ils ont esté ainsi enragez Contre S.

Paul : asçavoir d'autant que l'espérance de leur gain déshonneste estoit perdue.

Or combien que l’avarice seule face en eux qu’ils ont en haine l'Evangile et les ministres d’iceluy, néantmoins ils se couvrent d’une belle couleur, qu'ils sont marris que l’estat public est renversé, que les loix receues sont violées, et que la paix est troublée. Ainsi, combien que les ennemis de Christ se monstrent impu-

Cuar. XVI.

dens et meschans, ils inventent tousjours quelques causes de pécher. Et mesme quand leur cupidité perverse est manifestement apperceue, si est-ce qu’ils monstrent un front d’airin, mettans tousjours quelque chose en avant pour couvrir leur turpitude. Ainsi aujourd’huy tous ceux qui entre les Papistes sont les plus vaillans défenseurs et les plus grans zélateurs de leur loy, n’ont toutesfois rien en l’esprit que leur gain déshonneste, ou leur domination tyrannique. Qu'ils facent tant d’exécrations qu’ils voudront, qu’ils sont menez de bonne et saincte affection :

tant y à que le faict démonstre que leur zèle n’est embrasé que de la froideur de la cuisine : et l’ambition luy sert de soufflet pour l’allumer. Car ce sont des chiens affamez qui tousjours ont la gueule ouverte, ou des lions qui ne desgorgent que toute cruauté.

20 Et les présentèrent aux gouverneurs, disans, Ces gens, etc. Is ont finement forgé ce blasme, pour grever ces serviteurs de Christ. Car d'un costé ils se couvrent du nom Romain, qui estoit la chose la plus favorable qu’ils eussent peu trouver. D'autre part, comme le nom de Juif estoit infame, aussi le mettent-ils en avant, pour rendre les Apostres plus odieux. Car quant à la religion, les Romains avoyent plus de société avec toutes les autres nations, quelles qu’elles fussent, qu’ils n’avoyent avec les Juifs.

Car il estoit licite à un homme Romain «le faire service divin fust en Asie ou en Grèce et autres pays, où les idoles et superstitions avoyent la vogue, comme Satan consentoit facilement avec soy-mesme, jà soit qu'il se transfigurast en diverses formes. Mais la seule religion yraye qui estoit au monde, estoit détesiable aux Romains. Ils brassent puis après la troisième calomnie du crime de sédition : Car ils mettent en avant que Paul et ses compagnons troubloyent la paix publique. Ainsi a esté blasmé Christ par haine, Luc, XXIIE 5 : et maintenant pour nous rendre odieux, les Papistes n’ont point plus belle couleur que de crier à haute voix, que toute nostre doctrine ne tend à autre fin qu'à brouiller tout, et à mettre toutes choses en confus, et à ee

SUR LES ACTES

qu’il y ait finalement un désordre horrible en toutes choses. Mais il nous faut constamment mespriser un tel faux diffame, à exemple de Christ et de sainct Paul, jusques à ce que Dieu mette en évidence la malice de nos ennemis, et repousse leur impudence.

21 Et annoncent des ordonnances, lesquelles il ne, etc. Ns se fondent sur l'opinion que tous en avoyent, afin que la cause ne soit débatue : comme aussi les Papistesfont aujourd’huy envers nous, quand ils disent, Il a esté ainsi ordonné au Concile général : ceste opinion est si bien receue, qu’il n’est plus licite d’en douter : ceci a esté approuvé par long usage : ceci est establi par commun consentement il y a plus de mille ans. Mais à quelle fin tend tout ceci, sinon afin qu’ils ne laissent aucune authorité à la parole de Dieu? Voyei, on met en avant les ordonnances des hommes, etcependant les loix et ordonnances de Dieu ne sont point receues, non pas mesme mises au dernier lieu. Mais on peut résoudre de ce présent passage, jusques où tels préjudices et opinions receues du commun doyvent avoir lieu. Les loix Romaïnes estoyent excellentes : cependant la religion ne dépend d’ailleurs que de la seule parole de Dieu. Parquoy on doit tousjours diligemment adviser en ceste cause, que les hommes soyent rangez, en sorte que la seule authorité de Dieu ait lieu, et assujettisse de soy tout ce qui est excellent au monde.

29 Aussi le populaire s'esleva ensemble contre eux, etc. Quand sainct Luc récite que le peuple accourut soudain, que quelques garnemens ont esmeu bruit, lesquels faisoyent traffique d’enchanterie, estans assez Cognus pour leurs ordures et meschancetez, il nous admoneste de quelle rage furieuse le monde est transporté contre Christ. Il est bien vray que ce vice est commun à {ous peuples, et est presque perpétuel, que les hommes sont fols et inconstans : mais en ceci on aperçoit une merveilleuse violence en Satan, qu'il y en aura de tels qui seront modestes et paisibles és autres causes : mais quand il Sera question de combatre la vérité de Dieu, ils sont bouil-

lans tout soudain et pour un rien, et s’adjoignent à toutes manières de gens, quelques belistres et meschans qu'ils soyent: Il n’y a point eu plus grande modération és juges mesmes : si nous Considérons bien quel estoit leur office. Car ils devoyent par leur gravité appaiser la fureur du peuple, et s'opposer constamment et rudement à ceste violence. Ils devoyent couvrir sous leur protection les innocens : mais ils les empoignent à l’estourdie sans forme de procédure de justice, et après avoir deschiré leurs vestemens, sans les ouir, ils commandent qu'ils soyent batus de verges. A la vérité on doit bien déplorer la perversité des hommes, par laquelle il est advenu que presque tous les siéges judiciaux du monde, qui devoyent estre comme temples sacrez de justice, ont esté pollus d’une meschante et malheureuse résistance contre l'Evangile. Toutesfois on peut faire yei une question, pourquoy c’est qu’ils ont esté mis en prison, veu qu'ils avoyent desjà esté punis : car la prison est ordonnée pour garder les malfaiteursjusqu’à ce qu’on les punisse. Mais c’est que ces juges ont usé de ceste forme de correction, jusques à ce qu'ils veinssent à cognoistre plus amplement de ce faict. Et ainsi nous voyons que les serviteurs de Christ sont plus inhumainement. traittez, que les adultères, brigans, et autres malfaiteurs exécrables. Dont on apperçoit plus clairement la force que Satan ha à esmouvoir les cœurs des hommes, en sorte qu’ils ne tienent aucune forme de jugement en persécutant VEvangile. Or combien que la condition des fidèles soit plus dure en maintenant la vérité de Christ, que celle des meschans en leurs forfaits : néantmoins c’est un grand heur aux fidèles serviteurs de Dieu, qu’en toutes les injures qu'ils endurent ils triomphent magnifiquement devant Dieu et ses Anges. Ils souffrent des opprobres et ignominiés : mais pour autant qu'ils sçavent que les flestrisseures et marques de Christ sont plus précieuses, et ont

Cuar. XVI.

plus grande dignité au ciel, que les vaipes pompes et bravades de la terre, tant plus que le monde les tormente outrageusement, tant plus ont-ils ample matière de se glorifier. Car si les autheurs profanes ont fait un si grand honneur à Thémistocles, qu’ils ont préféré sa prison au siége et à la cour des Juges : combien au pris plus honorable opinion devons-nous avoir du Fils de Dieu, duquel la cause est débatue, toutes fois et quantes que les fidèles endurent persécution à-cause de l'Evangile ? Jà soit donc que le Seigneur ait permis que Paul et Silas ayent esté batns de verges par le commandement de ces juges iniques, néantmoins il n’a point souffert qu'aucun déshonneur leur soit demeuré, qui ne leur tournast en plus grande gloire. Car comme ainsi soit que toutes les persécutions qu’il nous faut endurer pour le tesmoignage de l'Evangile, sont le résidu des passions de Christ, Col., TI, 24 : tout ainsi que nostre Roy et Prince à converti en char triomphant la croix qui estoit maudite, ainsi aussi ornera-il les prisons et gibbets de ses fidèles : en sorte que là ils triompheront de Satan et de tous les bourreaux et tyrans. Leur deschirans leurs, etc. L'ancien translateur avoit bien translaté ceci, mais Erasme l’a mal changé, disant que les Magistrats ont deschiré leurs propres robbes. Car sainct Luc a voulu seulement :signifier que. ces bons et saincts personnages ont esté batus par tumulte, sans qu’il y eust ordre légitime de jugement, et qu’on leur jetta si asprement les mains dessus, que leurs robbes furent deschirées. Aussi c’eust esté une chose trop contraire à la façon que tenoyent les Romains, que les juges eussent devant tous deschiré leurs vestemens en plain plaidoyer : principalement puis qu’il estoit seulement question d’une religion incognue, de laquelle ils ne se soucioyent pas grandement. Mais je me déporte de débatre plus longuement d’une chose du tout certaine.

23 Et après leur avoir fait plusieurs playes, ils les meirent en prison, commandans au geôlier qu'il les gardast seurement.

Cuar. XVI.

SUR LES ACTES

k Lequel ayant receu tel commandement, les meit au fond de la prison, et

leur enserra les pieds aux ceps.

25 Or à minuict Paul et Silas prioyent et louoyent Dieu, tellement que les

prisonniers les oyoyent.

26 Et soudainement fut fait un grand tremblement de terre, de sorte que

les fondemiens de la prison crouloyent :

et froonient tous les huis Jurent ou-

verts : et les liens de tous furent laschez.

27 Adonc le geülier estant esveillé, et voyant les his de la prison ouverts, desgaina son glaive, et se vouloil tuer, pensant que les prisonniers s'en fus-

sent fuis.

28 Mais Paul cria à haute voix, “id Ne te fay point de mal, car nous

sommes tous yci.

23 Qu'il les gardast songneusement.

Quant à ce que les Magistrats commandent que Paul et Silas soyent si songneusement gardez, ils l'ont fait à ceste intention qu'ils cognussent plus amplement de la cause. Car ce qu'ils les avoyent fait batre de verges, c’estoit ‘pour appaiser Pesmotion. Et c’est ce que j'ay n’aguères dit, que le monde est transporté d’une si despite et furieuse impétuosité contre les ministres de l'Evangile, qu’il ne garde aucune mesure de sévérité. Au reste, tout ainsi qu'il proufite grandement pour exemple, de cognoistre combien les tesmoins du Fils de Dieu ont esté jadis inhumainement traitez : aussi nous sera-il autant proufitable de cognoistre ce que sainct Luc adjouste tout incontinent de leur force et patience. Car jà soit qu'ils fussent liez et enserrez aux ceps, toutesfois il dit qu'en priant ils ont loué Dieu.

Dont il appert que les injures et outrages qui leur avoyent esté faits, ne les playes qui leur cuisoyent, ne la puanteur de la prison profonde, ne le danger de la mort qu’ils voyent devant les yeux, ne les ont peu empescher de rendre grâces au Seigneur d’un cœur joyeux et alaigre. Il est vray qu’il faut retenir ceste reigle générale, que nous ne pouvons prier comme il appartient, que quant et quant Dieu ne soit loué par nous. Car combien que le désir de prier soit engendré du sentiment de nostre indigence, ou des maux que nous endurons, et pour ceste cause un tel désir est volontiers conjoint avec douleur et angoisse d'esprit : tant y a toutesfois que les fidèles doyvent tellement modérer leurs affections, qu’ils ne murmurent point contre Dieu. Ainsi la façon

légitime de prier conjoint deux affections qui sont contraires en apparence : asçavoir la fascherie et la tristesse qui provient du sentiment de Ja nécessité qui nous presse, et la joye qui procède de l'obéissance, par laquelle nous-nous assujetissons à Dieu, et de l'espérance laquelle nous resjouit au milieu des plus grans périls, nous faisant appercevoir le port estre prochain pour nous. Sainct Paul nous baïlle une telle forme, Philippe, IV, 6, disant : Que par oraison et supplication avec action de grâces vos requestes soyent faites notoires @envers Dieu. Mais il nous faut noter les circonstances en ceste histoire. Car combien que la douleur des playes leur fust griefve, combien que la prison leur fust ennuyeuse, combien que le danger fust grand : quand Paul et Silas ne cessent de louer Dieu, nous recueillons de cela, quel grand courage ils ont eu à endurer la croix. Ainsi au chapitre V, v. 41, sainct Luc dit que les Apostres se sont esjouis, d'autant qu'ils avoyent receu cest honneur, que d’endurer outrage pour le nom du Seigneur. Tellement que les prisonniers les oyoyent, etc. 11 nous faut entendre que Paul et Silas ont prié à haute voix : afin qu’ils donnassent à entendre aux autres qui estoyent enfermez en la mesme prison, l’asseurance de leur bonpé conscience. Car ils pouvoyent bien prier mesme en gémissant Seulement en leurs cœurs, ou bien faire requeste au Seigneur parlans tout bas. Pourquoy donc haussent-ils leur voix? Il est certain qu’ils ne le font point par ambition : mais afin qu'ils donnent à cognoistre qu'ils ont bonne cause, et que rien ne les empesche

de s’adresser hardiment à Dieu. Ainsi donc leurs prières emportoyent quant et quant confession de foy, laquelle servoit pour un exemple commun : et si a disposé les criminels et toute la maison du geôlier à mieux considérer le miracle.

26 Et soudainement fut fait, etc.

Quand Dieu a monstré ce signe visible, premièrement il a voulu pourvoir à ses serviteurs, afin qu’ils cognussent plus clairement, que leurs prières avoyent esté exaucées : toutesfois il a eu aussi esgard aux autres. Îl pouvoit bien sans ce tremblement de terre, tirer Paul et Silas hors de leurs ceps, et ouvrir les portes sans faire bruit: mais ceci qui est advenu de surplus, a grandement servi à les fortifier d'avantage, asçavoir que pour l’amour * d’eux, Dieu à fait trembler l’air et Ia terre. D’avantage, il faloit que le geôlier et les autres sentissent la présence de Dieu, à celle fin qu’ils ne pensassent que ce fust un miracle advenu par cas fortuit. Et certes il n’y a point de doute que Dieu n’ait monstré ouvertement alors un tesmoignage de sa vertu, lequel proufitast à tous siècles, à celle fin que les fidèles se tienen bien asseurez que Dieu sera près d’eux toutes et quantes fois qu’ils auront à soustenir les combats et dangers pour la défense de l'Evangile. Cependant il ne continue pas tousjours d’une mesme façon, en sorte qu’il donne à cognoistre sa présence par signes manifestes: et d'autre part, il ne luy faut pas imposer loy. Car aussi la raison pourquoy lors il aida à ses serviteurs par miracles manifestes, c’est afin qu'aujourd’huy nous-nous contentions de sa grâce occulte. Mais il a esté parlé de ceci plus amplement ci-dessus au second chapitre.

27 Adonc le geôlier estant, etc. Ce povre geôlier se vouloit tuer, afin que par ce moyen il préveinst le supplice. Car ce luy eust esté une défense frivole, de dire que les portes se fussent ouvertes d’ellesmesmes. Mais on pourroit faire une question, Puis que sainct Paul voyoit une espérance de pouvoir s'enfuir, si ce geûlier se fust tué, pourquoy la-il empesché ?

Car il semble par.ce moyen, qu’il refuse la délivrance qui luy estoit présentée de Dieu: et qui plus est, il semble que ç’ait

Cnar. XVI,

esté une pure mocquerie, que Dieu ait voulu que le geôlier se soit resveillé, afin que le miracle n’eust point de lieu, A cela je respon qu’il faut yci considérer quelle a esté son intention. Car il n’a pas deslié Paul et Silas et les autres de leurs ceps, et n’a point ouvert les portes, à celle fin qu'il les envoyast tout incontinent hors :

mais afin qu'en manifestant la vertu et puissance de son bras, il confermast la foy de Paul et Silas: et quant aux autres, qu’il magnifiast le nom de Jésus-Christ envers eux. Ainsi donc il acquiesce tellementaux prières de Paul et Silas, qu’il se démonsire assez puissant pour les délivrer, toutes fois et quantes qu’il luy semblera bon: et que rien ne le peut empescher qu’il n’entre non-seulement dedans les prisons, mais aussi jusques dedans les sépulchres, pour délivrer ses serviteurs de la mort. 11 à ouvert les portes de la prison à Pierre à une autre fin, comme on à peu veoir ci-dessus au chapitre XII.

Mais maintenant, veu qu’il avoit un autre moyen entre mains pour sauver et mettre hors de danger Paul et Silas, il les a plustost voulu fortifier pour ladvenir, que les mettre hors pour ceste heure-là par miracle. D’avantage, il faut réduire en mémoire ce que j'ay n’aguères dit, que Pouverture de la prison s’addressoit aux autres, afin qu’il y eust plusieurs tesmoins, qui cognussent que Dieu favorisoit à la doctrine de Paul, laquelle estoit jà chargée de faux et inique jugement. Il est certain que Paul à bien cognu cela : et pourtant combien qu’il fust deslié, nonobstant il n’a point bougé du lieu où il estoit. Il estoit en sa liberté de s'enfuir : pourquoy s’arreste-il? Est-ce qu’il mesprise la grâce de Dieu? Ou bien veut-il rendre le miracle inutile par sa nonchalance ? I] n’y a rien de tout cela qui soit vray-semblable. Dont nous recueillons qu’il a esté retenu par le Seigneur, comme le Seigneur a accoustumé de conduire les cœurs de ses fidèles és choses perplexes, à ce qu'ils suyvent ce qui est besoin de faire, et n’outrepassent point leurs bornes : et ce quelques fois de leur sceu, quelques fois eux n’y pensans point.

Car. XVI.

SUR LES ACTES

29 Lors iceluy ayant demandé de la lumière, saillit dedans : et tremblant, il se jetta aux pieds de Paul et de Silas.

30 Æt les ayant menez hors leur dit, Seigneurs, que me faut-il faire pour

estre sauvé ?

31 Ls luy dirent, Croy au Seigneur Jésus-Christ, et tu seras sauvé, toy et

ta maison.

32 Et luy annoncèrent la parole du Seigneur, et à tous ceux qui estoyent

en sa Maison.

33 Après cela, les prenant en ceste mesme heure de la nuict, il lava leurs playes : puis incontinent il fut baptizé, et tous ses domestiques.

34 Et les ayant menez en sa maison, il leur meit la table, et s'esjouit, pource qu'avec toute sa maison il avoit creu en Dieu.

29 Lors iceluy ayant demandé de la lumière, etc. Ce geûlier n’a pas esté moins abbatu de crainte pour rendre obéissance à Dieu, qu’il a esté préparé par miracle. Dont il appert combien il est proufitable aux hommes, qu’ils soyent abbatus par terre, et déjettez de leur orgueli, à ce qu'ils apprenent à se submettre à Dieu. Ce geûlier estoit endurci en ses superstitions : il eust doncques mesprisé orgueilleusement tout ce que Paul et Silas eussent peu dire, lesquels mesme il avoit enserrez aux plus estroits cachots de la prison : maintenant la crainte le rend docile et débonnaire. Toutes fois et quantes donc que le Seigneur nous abbatra de frayeur, Ou nous touchera de quelque estonnement, Sçachons qu’il fait cela afin

qu’il nous humilie, et nous déjette de trop

grande hauteur, pour nous ranger. Wais c’est merveilles, qu’il n’est répris de ce qu'il s’est jetté à leurs pieds. Car comment se fait cela, que Paul dissimule ce que sainct Luc à ci-dessus récité (X. 26) que Pierre ne l’a point souffert en Corneille ? Je respon que Paul espargne le geôlier, d'autant qu'il sçait bien qu’il s’est ainsi humilié, non point par superstition, ains de frayeur du jugement de Dieu. C’estoit unie espèce de faire Ja révérence fort commune: et principalement quand les Romains vouloyent requérir pardon, ou faire quelque humble supplication, ils faisoyent ceci coustumièrement, qu'ils se jettoyent aux genoux de ceux qu'ils supplioyent. Il n’y avoit doncques point de raison, pourquoy Paul se deust courroucer, ou tancer ce geôlier, que Dieu avoit

ainsi humilié. Car si en ceci il y eust eu quelque chose faite contre la gloire de Dieu, il n’avoit oublié ce zèle, lequel il avoit monstré au paravant entre les Ly- Caoniens. Parquoy, de ce que Paul ne dit mot, nous pouvons recueillir qu’en ceste espèce d’adoration et agenouillement n'a esté rien fait qui fust contraire à la vraye religion, ou qui dérogast à la gloire de ieu.

30 Leur dit, Seigneurs,que me faut-il Jaire pour estre sauvé? Il demande tellementconseil, que quant et quant il proteste de rendre obéissance. Nous cognoissons par ceci, qu’il a esté touché à bon escient, pour estre prest à recevoir les commandemens de ceux lesquels bien peu d’heures au paravant il avoit garrotté inhumainement, Il advient souvent que quand les meschans et orgueilleux auront veu quelques miracles, combien que pour bien peu de temps ils soyent estonnez, néantmoins ils devienent plus obstinez tout incontinent, comme il en est advenu à Phara0,Exode, chap. VII, 15, et IX, 34: pour le moins ils ne sont point tellement dontez, qu’ils se rangent sous la volonté de Dieu. Mais nous voyons que ce geolier, après avoir coguu la puissance de Dieu, n’a pas esté estonné seulement pour un peu de temps pour retourner tantost après à sa première rudesse farouche : mais aussi il se monstre doeile et obéissant, et désirant la pure doctrine.

Il s’enquiert comment il obtiendra salut:

et par cela il appert plus clairement, qu’il : p’a point esté seulement frappé soudain d’une crainte et frayeur esvanouissante :

mais il à esté vrayement abbatu et humilié, en sorte qu’il se présente aux ministres de Dieu pour ouir leur doctrine, et se rendre leur disciple. Il sçavoit bien qu’ils n’avoyent esté Constituez prisonniers pour autre raison, sinon d’autant qu'ils troubloyent lPestat commun de la religion. Maintenant il est prest de se rendre attentif et obéissant à leur doctrine, laquelle il avoit au paravant mesprisée.

31 Croy au Seigneur Jésus-Christ, el tu seras sauvé, etc. Voyei une briefve définition du salut, et bien froide, ce semble, asçavoir qu’on croye en Jésus- Christ: mais cependant elle est pleine et entière. Car Christ seul ha toutes les parties de béatitude et de la vie éternelle encloses en soy, lesquelles il nous offre par l'Evangile: et de nostre part, nous les recevons par foy, comme j'ay déclairé cidessus au chap. XV,9. Or il nous faut yci noter deux choses: premièrement, que Jésus-Christ est le seul but de la foy : et pourtant les esprits humains ne peuvent faire autrement que vaguer, quand ils se destournent de luy. On ne se doit donc esbahir si toute la théologie des Papistes est une confusion espovantable, et un labyrinthe horrible : d’autant que laissans Jésus-Christ, ils se laschent la bride après des spéculations vaines et pleines de vent.

Outreplus, il nous faut noter qu'après que nous avons receu Jésus-Christ par foy, cela seul suffit pour nous faire obtenir salut. Mais le dernier membre que sainct Luc adjouste bien tost après, exprime encore mieux la nature de lafoy. Paul et Silas commandent au geôlier de croire au Fils de Dieu. S’arrestent-ils préciséement en ce mot? Mais il y a bien plus en la déduction du texte, asçavoir qu’ils annoncérent Ja parole du Seigneur. Nous voyons doncques, comment la foy n’est point une légère ou stérile opinion de choses incognues, mais une Cognoissance claire et distincte de Jésus-Christ, conceue de lEvangile. Derechef, que la prédication de l'Evangile soit ostée, il n’y aura plus de foy. En somme, sainct Luc conjoint la foy avec la prédication et la doctrine. Et après qu’il a parlé en brief de la foy, il monstre puis après par forme d’amplia-

Car. XVI.

tion, qui est la vraye et légitime façon de croire. Et pourtant au lieu de ceste invention diabolique de la foy implicite, c’està-dire enveloppée, de laquelle les Papistes babillent, retenons la foy enveloppée en Ja parole de Dieu, par laquelle la vertu du Fils de Dieu nous soit desployée.

33 1l lava leurs playes, puis incontinent fut baptizé, et tous ses domestiques, etc. Sainct Luc loue derechef le sainct zèle de ce geôlier, en ce qu'il a consacré toute sa famille au Seigneur.

En quoy aussi reluit la grâce de Dieu, lequel à fleschi soudainement toute sa famille à un si sainet consentement. Cependant il nous faut noter ceste mutation excellente. N’aguères il se vouloit occir, d'autant qu’il pensoit que Paul et tous les autres s’en fussent fuis : maintenant ayant osté toute crainte, il les amène de son bon gré en sa maison. Ainsi nous voyons comment la foy besongne puissamment, et fait faire des actes vertueux à ceux qui n’avoyent point de Cœur au paravant. Et de faict, puis que c’est la crainte et doute qui nous rend nonchalans, il n’y à point de meilleure matière de confiance, que quand on peut jetter toutes ses solicitudes au sein de Dieu, en sorte qu'il ny ait aucun danger qui nous destourne de faire nostre office, quand nous espérons de Dieu lissue telle que luy-mesme aura préveu estre proufitable. :

34 El s’esjouit, pource qu'avec toute sa maison il avoit creu en Dieu. Cidessus la prédication externe de la foy a esté louée en ce geôlier : maintenant sainct Luc descrit le fruict intérieur de la foy. Quand il a recueilli les Apostres en sa maison, et la crainte de la peine ne l’a peu empescher qu’il ne les traittast bénignement en sa maison, au Contraire de ce qui luy avoit esté ordonné et enjoint par les Magistrats : il a monstré que sa foy n’estoit point oisive. Or la joye de laquelle sainet Luc fait yei mention, est un bien singulier, qu’un chacun fidèle reçoit de sa foy. Il n’y à point de plus grief tourment ne plus horrible, qu'une mauvaise conscience. Car combien que les hypocrites et incrédules taschent en toutes sortes de se rendre

Cnar. XVI.

stupides : toutesfois pource qu’ils n’ont point paix avec Dieu, il faut nécessairement qu'ils tremblent. Que s'ils ne sentent les tourmens présens, et qui pis est, s'ils se desbordent d’une licence forcenée, néantmoins ils ne sont jamais en repos, et ne peuvent jouir d’une vraye joye.

La joye doncques pure et ferme ne peut venir d’ailleurs que de la foy, quand nous

avons Dieu propice et favorable. Pour

ceste raison, Zacharie dit, chap. IX, v. 9, Esjoui-toy, fille de Zion, et sois

en liesse : voyci, ton Roy vient. Et qui plus est, on trouvera par tout en l’Escriture, que cest effect est attribué à la foy, qu’elle resjouit les âmes. Sçachons donc que la foy n’est point une imagination vaine ne morte: mais un vif sentiment de la grâce de Dieu, lequel apporte une joye ferme de la certitude de salut: de laquelle sont privez à bon droict les meschaps, lesquels se destournent du Dieu de ‘paix, et troublent toute justice.

38 Et le jour venu, les gouverneurs y envoyérent des sergeans, disans,

Baille congé à ces gens-là.

36 Adonc le geôlier annonça ces paroles à Paul, disant, Les gouverneurs ont envoyé dire, qu'on vous baillast congé. Maintenant donc sortez, et vous en

allez en paix.

37 Mais Paul leur dit, Après nous avoir fouettez publiquement sans forme de jugement, nous qui sommes Romains, il nous ont mis en prison : el maintenant nous mettent-ils hors secrètement? Il n’en sera point ainsi: mais qu'ils vienent eux-mesmes, et qu’ils nous mettent hors.

38 El les sergeans rapportèrent ces paroles aux gouverneurs, lesquels craignirent, ayans ouy qu'ils estoyent Romains.

39 Parquoy ils veindrent, et les prièrent, et les ayans mis hors, les requi-

rent de partir de la ville.

40 Adonc estans sortis de la prison, ils entrèrent chez Lydie : et ayans veu les frères, ils les consolèrent, et se partirent.

35 Et le jour venu, etc. On peut demander yci, dont vient que ces juges ont si soudainement changé de conseil. Le jour précédent ils avoyent commandé que Paul et Silas fussent garrottez et liez aux ceps, comme s'ils les eussent deu punir griefvement : maintenant ils les laissent aller, sans en faire punition. Pour le moins s'ils les eussent ouïs, la cognoissance de cause les eust peu réduire à mansuétude et sain jugement. Mais comme ainsi soit que la cause fust encore en un mesme estat, il appert clairement que d’eux-mesmes ils se sont repentis de ce qu’ils avoyent fait. À cela je respon que rien n’est icy récité, que ce qui advient presque ordinairement, quand une sédition et mutinerie est une fois esmeue.

Car non-seulement le populaire ha le cœur bouillant, mais les gouverneurs aussi sont transportez : ce qui se fait tout à rebours : car ce que dit Virgile est tout notoire :

Quand en un peuple grand quelque trouble s’esmeut, Le populaire adone prompt à se mutiner,

De fureur transporté s’arme de ce qu’il peut,

Et pierres et tisons fait rejaillir en l'air.

Mais s’il advient qu’il voye ou entende parler Quelque homme vertueux et prudent personnage Ayant entr’eux acquis bon bruit et tesmoignage,

On voit soudain cesser toute ceste marmaille,

Qui ayant appaisé les bouillons ds sa rage

Se lient quoye, et d’accord audience luy baille,

Il n’y à rien donc moins convenable aux juges, que d’estre enflambez de courroux avec le peuple au milieu des troubles et mutineries : mais voylà comment il en advient coustumièrement. Ainsi ces gouverneurs voyans l’esmotion du peuple, pensèrent qu’il y avoit assez suflisante cause, pourquoy ils devoyent fouetter les Apostres. Et maintenant ils sont contraints avec honte et note d’infamie de porter la peine de leur légèreté. Peutestre aussi que faisans enqueste de l’origine de ce trouble, ils ont trouvé que ces basteleurs estoyent coulpables : parquoy ayans cognu l'innocence de Paul et de Silas, ils les absoulent trop tard. Or

tous ceux qui sont en office pour gouverner, Sont admonestez par cest exemple,

de quel soin ils doyvent fuir trop grande

hastiveté. D’autrepart, nous voyons comment les Magistrats se pardonnent aiséement et sans souci ce qu’ils ont mal fait :

dequoy toutesfois ils se sentent assez coulpables : et principalement quand ils ont affaire avec gens incognus et de bas estat. Quand ceux-ci donnent congé à Paul et Silas de s’en aller en liberté, ils n'ignorent point qu’on ne leur ait fait outrage au paravant : toutesfois ils pensent qu’il suffit, pourveu qu’ils ne continuent plus d’user d’injustice et cruauté jusques au bout envers eux. Les sergeans sont yei nommez en Grec Rabdouchoi, pour raison des baguettes qu'ils por- -toyent, en lieu que les enseignes de ceux qu’on appeloit Lictores, qui estoyent exécuteurs, estoyent des hasches ausquelles y avoit des verges attachées.

37 Mais Paul leur dit, etc. 1 ya déux poinets en ceste défense : asçavoir qu’on a inhumainement traitté un homme Romain : puis après, que cela a esté fait contre tout ordre de justice. Quant à ce que sainet Paul estoit homme Romain, nous le verrons ci-après. Or ceci estoit establi et ordonné par la loy Portia, et les loix de Sempronius, et puis par plusieurs autres fort estroitement, que nul autre que le peuple Romain eust puissance de vie et de mort sur un citoyen Romain. On se pourroit esbahir toutesfois de ce que S. Paul n’a point maintenu son droict, avant qu’il fust batu de verges : Car son silence pouvoit donner honneste couleur aux juges pour s’excuser.

Mais on peut facilement conjecturer, que la mutinerie estoit si grande et si bouillante, qu’il n’a peu estre ouy. Si on réplique qu’il cherche maintenant un remède trop tard : et qui plus est, que c’est folie à luy de pourchasser ce soulagement qui ne luy pouvoit de rien proufiter, asçavoir quand il requiert que les Magistrats et gouverneurs eux-mesmes vienent : la response aussi est bien facile à donner à ceci. Vray est que la condition de sainct Paul ne pouvoit estre meilleure pour celà : mais il nous faut noter qu’il n’avoit rien moins délibéré, que de procurer son

Car. XVI.

proufit particulier : ains il prétendoit de donner à l’advenir quelque allégement à

tous fidèles : à ce que les Magistrats ne

se donnassent licence si desbordée contre les bons frères et innocens. D’autant qu’il les tenoit desjà obligez à soy, il transféra son droict pour aider aux frères, à ce qu’ils fussent espargnez. C’estci la cause de ce que sainct Paul s’est plaint. Et par ainsi il a usé prudemment de l’occasion qui luy estoit offerte : comme il ne faut rien omettre de ce qui peut servir pour brider les ennemis, afin qu'ils ne prenent grande licence à tourmenter

et ruiner les innocens, puis que ainsi est

que ce n’est pour néant que Dieu nous baille telles aides en main. Toutestois souvenons-nous que si nous avons esté offensez en quelque sorte, il ne faut point rendre injure pour injure, ni outrage pour outrage : mais seulement nous devons tascher de brider le fol appétit de ceux qui nous offensent : afin qu'ils ne facent dommage aux autres.

38 Aux gouverneurs, lesquels, etc.

Ils ne sont pas esmeüs de l’autre poinct, asçavoir que sans cognoissance de cause ils avoyent inhumainement traitté des hommes innocens : et toutesfois ceste reproche estoit de plus grand poids. Mais pource qu’én cela ils ne craignoyent homme qui en feist la vengence, ils ne se soucioyent pas beaucoup du jugement de Dieu : et par ce moyen ils laissent hardiment passer ce qui iéur avoit esté mis en avant de l’injustice : ils craignent seulement la punition du peuple Romain, à cause qu’ils avoyent enfreint la liberté en la personne d’un citoyen Romain. IIS sçavoyent bien que c’estoit un cas mortel aux souverains présidens : qu'en pouvoit-il doncques advenir à des gouverneurs d’une ville? Voylà quelle est la

crainte des meschans, d'autant qu’ils ont ?

la conscience stupide devant Dieu, ils se laschent hardiment la bride à tous péchez, jusques à ce qu'ils voyent le danger éminent par la justice des hommes.

Et ayans veu les frères, ils les consolérent, et se partirent. Hs avoyent esté priez de partir bien tost: mais il faloit avoir esgard aux frères : afin que la semence de l'Evangile, qui estoit encore

Cuar. XVII.

tendre, ne périst point. Et ne faut point douter qu’ils n’eussent là demeuré plus long-temps, s’il leur eust esté permis :

mais ces prières des Magistrats emportoyent commandement, dont ils sont contraints de rendre obéissance. Cependant ils ne laissent pas ce qui estoit le principal de leur office, asçavoir d’exhorter les frères à constance. Quant à ce qu’ils sont

SUR LES ACTES

allez tout droit chez Lydie, c’est signe qu’encores que l'Eglise fust accreue, que toutesfois ceste femme-là à esté la principale en ce grand nombre, touchant la diligence en tous devoirs de piété : ce qui est éncores plus aisé à recueillir, de ce que tous les fidèles se sont assemblez en sa maison.

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