‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 68 sur 113 · CHAPITRE XVIHL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIHL

À Après ces choses Paul se partant d'Athènes veint à Corinthe.

9 El ayant trouvé un Juif nommé Aquile*,

de la nation de Ponte, qui un

peu au paravant estoit venu d'Italie, et Priscille sa femme (pource que Claude avoit commandé que tous les Juifs se lg de Rome) ü s'adressa

à eux.

3 Et pource qu'il estoit de mesme mestier, il demeura avec eux, et besongnoit. Et leur mestier estoit de faire des tabernacles ?.

1) Rom.,XVI,3. 2) Ou, tentes.

Cuar. XVII.

4 Et disputoit en la synagogue par chasque Sabbath, et induisoit tant les

Juifs que les Grecs.

5 Et quand Silas et Timothée furent venus de Macédone, Paul estant pressé de l'Esprit, testifioit aux Juifs que Jésus estoit le Christ.

À Après ces choses Paul se partant d'Athènes, etc. Ceste histoire est digne de mémoire, voire quand il n’y auroit autre cause, sinon pource qu’elle contient les commencemens de PEglise de Corinthe : laquelle comme elle estoit fort renommée, et à bon droict, tant à cause de la grande multitude de gens qui y habitoyent, que pour les dons excellens desquels ils estoyent ornez : aussi estoitelle entachée de vices lourds et infâmes.

Or sainct Luc démonstre yci avec quels Jabeurs, et dangers, et difficultez sainct Paul à acquis ceste Eglise à nostre Seigneur Jésus. On sçait assez combien ceste ville de Corinthe a esté peuplée, combien elle estoit riche à cause des grandes foires, et combien elle à esté adonnée à délices et voluptez. Et le proverbe ancien, Que tous n’avoyent point eu cest heur d'avoir esté à Corinthe, rend assez suffisant tesmoignage que ça esté une ville somptueuse, et farcie de toutes sortes de dissolutions. Quand sainct Paul y entre, je vous supplie, quelle espérance pouvoit-il concevoir? C’est un povre homme incognu, qui n’ha nulle faconde, ni aucune belle apparence, il ne monstre avoir aucune puissance ne richesses.

Quand nous voyons que ce gouffre si creux n’engloutit point sa fiance et le désir qu’il avoit d’advancer l'Evangile, nous recueillons de cela, qu'il estoit muni d’une merveilleuse vertu de J'Esprit de Dieu, et quant et quant que Dieu a besongné par la main d’iceluy d’une façon du tout céleste, et non point humaine. Parquoy ce n’est point sans cause qu’il se glorifie que les Corinthiens sont le seau de son Apostolat, 4 Corinth., chap.

IX, v. 2. Car ceux qui ne cognoissent point que la gloire de Dieu a plus clairement reluy en une façon de faire tant basse et contemptible, sont doublement aveugles. Et luy-mesme a monstré un tesmoigrage assez évident de sa constance invincible, quand estant agité çà et là des opprobres de tous, comme il estoit con-

temptible aux orgueilleux, toutesfois il s’est reposé sur la seule aide de Dieu.

Mais il est bon que nous observions une chacune circonstance, comme sainct Luc les poursuit par ordre. |

2 Un Juif nommé Aquile, etc. Ce n’a point esté une petite tentation, que sainct Paul ne trouve personne à Corinthe qui l’hébergeast, excepté Aquile un homme deux fois banni. Car comme ainsi soit qu'il fust natif de Ponte, ayant délaissé son pays, il avoit passé la mer pour habiter à Rome. Puis après il fuf contraint de partir de là par l’édict et ordonnance de l'Empereur Claude. Combien (di-je) qu’il y eust de si grandes commoditez en ceste ville de Corinthe, qu’il y eust de si grandes richesses, que la situation fust fort plaisante, qu’il y eust là aussi grande multitude de Juifs : toutesfois sainct Paul n’y trouva hoste plus propre, qu'un homme fugitif de son pays, et banni d’une autre terre estrange. Si avec une entrée si mal plaisante on fait comparaison du fruict excellent qui a esté produit en bien peu de temps de sa prédication, la puissance du sainct Esprit sera beaucoup plus clairement cognue. On peut aussi facilement appercevoir; comment le Seigneur par une singulière providence tourne à sa gloire et au salut de ses fidèles les choses qui semblent bien à la chair estre adversaires et contraires. Il n’y a rien plus misérable selon le sens de la chair, qu'est le bannissement. Maïs cela a beaucoup mieux valu à Aquile, d’avoir esté fait compagnon de Paul, qüe d’avoir esté eslevé en grande authorité ou à Rome ou en Son pays. Ainsi doncques ceste Calamité heureuse d’Aquile nous admoneste que souvent Dieu fait beaucoup mieux pour nous, en nous affligeant rudement, que s’il nous traittoit en grande douceur :

et quand il nous pourmeine çà et là par durs exils et fuites, afin de nous amener au repos céleste. Que tous les Juifs se partissent de Rome, etc. La condition du peuple des Juifs estoit pour lors fort

Car. XVIIL.

dure et griefve à porter, en sorte que c’est merveille que presque tous mont laissé le service de Dieu. Mais c’est encore plus grand merveille, que la religion en laquelle ils avoyent esté nourris, ha eu lieu par-dessus la tyrannie de PEmpereur : et toutesfois quand Jésus-Christ qui est le Soleil de justice, a monstré sa clairté, peu de gens se sont convertis à luy. Nonobstant je ne doute point que le Seigneur n’ait permis tout à propos qu’ils ayent esté çà et là agitez par diverses fascheries, afin qu’ils receussent plus volontiers, voire de plus grand courage, la grâce de rédemption qui leur estoit offerte. Mais comme il advient ordinairement, la- plus grand’part est demeurée assopie en ses maux. Bien peu (comme Aquile et sa femme) se sont rendus dociles et obéissans sous la correction du Seigneur. Toutesfois si ce que Suétone récite est vray, ils ont esté chassez pour la haine du nom Chrestien. Et en ceste sorte la calamité pouvoit tant plus irriter et enaigrir une grande partie d'iceux, se voyans estre accusez comme coulpables, à l’occasion d’une religion, à laquelle ils estoyent ennemis.

3 Et pource qu’il estoit, eic. I est bien monstré par ce passage, qu'avant que Paul veinst à Corinthe, il avoit accoustumé de travailler de ses mains, et non point pour passer le temps, mais afin qu’il gaignast sa vie à la sueur de sa face. On ne sçauroit pas bien dire où il apprint premièrement son mestier. Mais il appert par son tesmoignage mesme, qu’il en a besongné principalement à Corinthe, 4 Cor., IX, 42, 45. Et il exprime la raison, asçavoir pource que les. fauxapostres enseignoyent pour néant et sans gages, afin qu'ils trouvassent plus facilement entrée. Ce sainct Apostre donc a bien voulu monstrer qu’en cest endroict il ne leur estoit inférieur, non plus qu’en tout le reste, afin que l'Evangile de Christ ne fust par luy exposé à opprobre. Au demeurant, on peut facilement recueillir de ce passage, que S. Paul à besongné de son méstier en quelque part qu’il arrivast, jusques à ce qu’il fust occupé à enseigner sans intervalle, à celle fin qu’il gaignast sa vie par ce moyen. Chrysostome dit

SUR LES ACTES

que sainct Paul a esté cordonnier : et en cela il ne dit rien qui soit contraire à ce que dit yci sainct Luc : pource que lors on avoit accoustumé de faire les tabernacles ou tentes de peaux.

4 Et disputoit en la synagogue, etc.

C’est merveille dont est venu ce qui se trouve communéement aux exemplaires de la translation latine ancienne, Que Paul a entrelacé le nom de Christ : sinon peutestre, que quelque lecteur à voulu suppléer le défaut de la sentence générale.

Car sainct Luc met yci distinctement deux choses : asçavoir que Paul a disputé entre les Juifs : puis après, que quand Silas et Timothée furent venus, il a commencé à Lestifier plus clairement de Jésus-Christ.

Or combien qu'il est vray-semblable qu’il ait tenu propos de Christ desjà dés le commencement, pouree qu’il ne pouvoit omettre le principal poinct de la doctrine céleste : tant y a toutesfois que cela n’empesche point qu’il w’ait tenu une diverse façon de disputer. Je pren doncques le mot Grec Pithrin, duquel l’Apostre a usé, pour Induire peu à peu. Car (selon mon jugement) sainct Luc signifie que Paul voyant que les Juifs traittoyent la Loy froidement et sottement, a parlé de la nature de l’homme perdue et corrompue: de la nécessité de la grâce du Rédempteur promis : du moyen pour obtenir salut, afin qu’il les resveillast. Car c’est une préparation fort propre pour amener les gens à Christ. Après cela, quand il adjouste que Paul fut pressé de l'Esprit, pour testifier que Fésus est le Christ : le sens est, qu’il a esté poussé d’une plus grande véhémence, afin qu’il parlast franchement et ouvertement de Christ. Ainsi, nous voyons que sainct Paul n’a pas dit toutes choses à la fois, ni en une mesme heure: mais a compassé sa doctrine selon que loccasion s’y adonnoit. Or pource qu’une telle modération est utile encore aujourd’huy, il faut que les fidèles docteurs advisent prudemment par où ils commenceront, de peur qu'une façon de procéder mal conduite et confuse n’empesche que leur doctrine prene accroissemens. Au reste, combien que sainct Paul eust assez de Courage, tant y a que ce n’est pas chose estrange, que luy estant

survenu nouveau secours, il ait esté courageux d'avantage : non pas qu'il ait esté fortifié par honte, ou pour Ja hardiesse de ses Compagnons: mais d'autant qu’il considéroit que ce secours luy avoit esté comme transmis du ciel. Au demeurant, quand il est yci dit que l'Esprit a pressé sainct Paul, on ne le doit prendre pour une impulsion violente, comme les sorcières et les fantastiques devins estoyent transportez de fureur diabolique: mais avec ce qu’il y avoit desjà un instinct ordinaire de l'Esprit de Dieu en sainet Paul voyci un zèle plus fervent qui est embrasé en luy, en sorte qu’il a esté poussé par une nouvelle vertu de Dieu, et cependant toutesfois a de son bon gré suyvi le sainct Esprit quile conduisoit. Quant à ce que

Car: -XVIIL.

sainct Paul a testifié que Jésus est le Christ, je l’interprète ainsi, Que comme ainsi soit qu'il eust trèsbien remonstré aux Juifs quel estoit l'office du Rédempteur, il a déclaré apertement par tesmoignages de l’Escriture, que c’estoit cestuy-là qu’il faloit attendre: pource que tout ce que la Loy et les Prophètes attribuent au Messias ou Rédempteur, compète à Jésus. Il n’a doncques point simplement affermé, mais comme adjoustant une protestation solennelle, il a ouvertement monstré que Jésus fils de Marie est ce Christ et Oinct, qui devoit estre Médiateur entre Dieu et les hommes, afin qu’il retirast le monde de mort pour le remettre en vie.

6 Et comme ils s’opposoyent et blasphémoyent, il secoua ses vestemens , et leur dit, Vostre sang soit sur vostre teste, j'en suis nel : dés maintenant je

m'en iray aux Gentils.

1 Adonc estant parti de là, il entra en la maison d’un nommé Juste, servant à Dieu : duquel la maison tenoit à la synagogue.

8 Et Crispe-principal de la synagogue creut au Seigneur avec toute sa maison. Plusieurs autres aussi des Corinthiens l'ayant ouy, creurent, et furent

baplizez.

9 Lors le Seigneur dit de nuict par vision à Paul, Ne crain point : mais

parle, et ne te Lay point :

10 Car je suis avec loy, et nul ne mettra les mains sur toy pour te mal-faire : car j'ay un grand peuple en ceste ville.

11 Parquoy il demeura là un an et six, mois, enseignant entr'eux la parole ‘

de Dieu.

1) Matth., X, 14. Act., XIII, 51.

6 Et comme ils s'opposoyent, eic. Les Juifs avoyent supporté sainet Paul aucunement, jusques à ce qu’il veint à parler manifestement de Jésus-Christ. Mais lors leur rage se descouvrit. Et faut noter ce qui est yci dit, que non-seulementils contredisent, mais ils vienent aussi jusqu'aux blasphèmes. Car il en advient ainsi ordinairement, quand les hommes se permettent une telle licence, que de degré en degré le diable les enflambe à une plus grande rage et forcénerie. D'autant plus donc songneusement nous-nous devons garder qu’il n’y ait quelque appétit pervers qui nous solicite à batailler contre la vérité. Et sur tout, soyons estonnez de ce jugement horrible, duquel le S. Es-

prit foudroye contre tous les rebelles et obstinez par la bouche de S. Paul. Car ce que sainct Paul a monstré un signe de détestation en secouant ses vestemeps, n’a point esté un despit humain, ou une indignation privée : mais plustost ça esté un zèle que Dieu a allumé en son cœur:

ei pour mieux dire, Dieu l'a suscité pour dénonciateur de sa vengence, pour donner à entendre aux ennemis de sa Parole, qu'ils ne demeureront impunis de leur obstination. Il a esté desjà traitté de ce signe d’exécration ci-dessus au chap. XII et on le peut recueillir de là. En somme, il veut signifier que Dieu est plus grief= vement offensé par le mespris de sa Parole, que par autres forfaits quelconques.

Caar. XVI.

Et à la vérité, les hommes sont du tout désespérez, quand ils foullent aux pieds le remède unique de tous maux, ou le rejettent au loin. Or tout ainsi que Dieu ne peut aucunement souffrir la rébellion contre sa Parole, aussi en devons-nous estre vivement picquez et navrez. J’enten que quand les meschans entrent en combat contre Dieu de malice obstinée, et propos délibéré, et par manière de dire, s'arment pour résister, lors nous sommes comme par une trompette céleste resveillez à guerroyer. Car il n’y a rien plus vilein que de nous taire et ne sonner un seul mot, cependant que les meschans . dressent leurs cornes publiquement contre Dieu, voire jusques à desgorger leurs iujures et blasphèmes. Z’osire sang soit sur vostre teste, elc. Il leur dénonce la vengence de Dieu, d'autant qu’ils sont inexcusables. Car ils ne peuvent remettre aucune partie de la coulpe sur autruy, puis que d’eux-mesmes mesprisans la vocation et semonce de Dieu, ils se sont efforcez d’esteindre la lumière de vie. Puis donc qu'ils ont en eux la coulpe de leur ruine, il afferme aussi qu'ils en porteront la peine. Et en disant qu’il en est net, il proteste qu’il s’est acquitté de son office. Le commandement que Dieu fait à tous ses Ministres en Ezéchiel (chap. HE, y. 48) est tout notoire, quand il dit, Situ ne dénonces au meschant qu’il se convertisse, je requerray de ta main le sang d’iceluy. Pour autant donc qu’il n'avoit tenu à. sainct Paul que les Juifs ne se repentissent, il dit franchement qu'il n’est point coulpable. Or les ministres et docteurs sont admonestez par ces paroles, que s’ils ne veulent estre coulpables du sang des autres devant Dieu, il faut qu’ils taschent de tout leur pouvoir de reduire au bon chemin les poyres errans, et ne permettent point qu'aucun périsse par ignorance et faute de sçavoir. Je m'en iray aux Gentils, etc. Quand encore il y eust eu une grande docilité és Juifs, toutesfois S.

Paul deyoit s’employer pour enseigner les Gentils, ausquels il estoit député, et ordonné pour Apostre et ministre. Mais il exprime yei un département, par le-

quel il se retiroit du tout des Juifs rebel-

les et obstinez. Car il a tenu ceste façon

SUR LES ACTES

d'enseigner, qu'ayant commencé par les Juifs, il a voulu joindre les Gentils en société de foy : à celle fin que par ce moyen de ces deux peuples il en feist un corps d'Eglise. Quand l'espérance de proufter entre les Juifs luy a esté ostée, il ne restoit plus que les Gentils. Le sens doncques est, que les Juifs devoyent estre despouillez et privez de leur propre héritage, afin qu’il fust transféré aux Gentils: et qu’il faloit qu'ils fussent ainsi navrez, en partie afin qu’estans touchez de crainte, voire confus et honteux, ils retournassent à leur bonsens: en partie aussi afin qu’estans jaloux des Gentils, ils fussent incitez à se repentir à bon escient.

Mais pource qu’ils estoyent incorrigibles, leur opprobre et ignominie n’a de ‘rien proufité, sinon à les faire tomber en désespoir.

7 Adonc estant parti de là, il entra, etc. Sainct Paul n’a point changé du logis où il estoit avec Aquile et Priscille, pour dire qu’il fust ennuyé de leur compagnie: mais ça esté afin qu'il s’insinuast plus facilement envers les Gentils. Car ce Juste, duquel il est yci parlé, estoit plustost Gentil que Juif, selon mon advis. Il est bien yray que sa maison joignoit à la synagogue : mais cela n’y fait rien : car les Juifs estoyent espanchez çà et là, en telle façon qu'on ne leur donnoit certain quartier en la ville pour habiter. Et qui plus est, il semble advis que sainct Paul a choisi tout à propos ceste maison qui touchoit à la synagogue, à celle fin qu’il poignist plus vivement les Juifs. Ceste sentence est bien confermée par le titre qui est donné à Juste, asçavoir qu’il honoroit et craignoit Dieu. Car combien que la pure religion n’eust pas grand vigueur entre les Juifs, néantmoins pour autant qu’ils faisoyent tous profession du service de Dieu, il pouvoit sembler que la religion avoit communéement lieu en toute leur nation. Mais pource que c’estoit une chose bien clair semée entre les Gentils, que de servir Dieu: si quelqu'un approchoït près de la yraye religion, ce tesmoignage singulier Juy éstoit attribué, lequel est opposé à idolâtrie. Et quant aux Corinthiens, desquels S. Luc fait mention incontinent après, je pense aussi

qu'ils eSstoyent des Gentils. Toutesfois afin que nous ne pensions que le labeur de sainct Paul ait esté du tout inutile envers les Juifs, sainct Luc en récite deux qui ont creu, asçavoir Crispe et Sosthènes, desquels sainct Paul aussi parle au chap. I de la 47e aux Corinthiens, v. 44.

Car en la salutation il adjoint avec soy Sosthènes : puis après il dit que Crispe a esté baptizé par luy. Quand il lPappelle principal de la synagogue, c’est-à-dire l'un des principaux, et non point qu’il fust là seul président :- car il donnera bien tost après un semblable titre à Sosthènes.

9 Lors le Seigneur dit de nuict par vision à Paul, etc. Combien qu'à bon droict sainct Paul pouvoit estre encouragé par le fruict de sa doctrine à persévérer constamment, veu que tous les jours il en gaignoit aucuns à Jésus-Christ :

toutesfois pour le confermer, il y a avec cela une révélation céleste. Dont nous pouvons facilement recueillir que grans combats luy ont esté proposez, et qu’il a esté griefvement agité en diverses sortes.

Car Dieu n’a jamais jetté ses oracles à l'aventure : et d'autre part, ce n’a point esté une chose ordinaire à sainct Paul d'avoir des visions. Mais Dieu s’est bien voulu servir de ceste sorte de remède, quand la nécessité le requéroit : et la chose en soy démonstre que ce saint personnage a esté opprimé d’une multitude d'affaires, qui non-seulement l’eussent fait suer jusques au bout, mais Peussent du tout lassé, et rendu recreu, si quelque secours nouveau ne leust redressé et remis en vigueur. Et aussi ce n’est pas sans cause qu’il dit que son entrée vers eux n’a point esté en grande apparence, ains contemptible, et qu’il a conversé entr’eux avec crainte et tremblement. Tant y a que ma résolution est, que l’efficace du S. Esprit admirable, de laquelle S. Paul estoit desjà muni, a esté aidée par vision. Or comme ainsi soit que l’Escriture distingue les visions des songes, comme il appert par le chapitre XITF, v. 6 des Nombres. S. Luc signifie par ce mot de Vision, que S. Paul estant ravi en ecstase, une certaine apparence luy fut proposée, par laquelle il recognust la pré-

Car. XVII.

sence de Dieu. Car il n’y a doute que Dieu ne luy apparut en quelque signe.

Ne crain point. Ceste exhortation démonstre que S. Paul a eu cause de craindre. Car quand les affaires sont en paix, ce seroit chose superflue d’exhorter à ne craindre point : et principalement en un homme si volontaire et dispost à faire son office. Or puis que le Seigneur commence par là, qu’il veut oster la crainte à son serviteur, afin qu’il exécute son office et fidèlement et constamment, nous recueillons de cela, qu’il ny a rien plus contraire à la pure et franche prédication de l'Evangile, qu’une crainte excessive.

Et de faict, lexpérience monstre bien que nul de ceux qui sont empeschez par ce vice, ne peut estre fidèle ne courageux ministre de la Parole : mais seulement ceux qui ont ce don, de pouvoir surmonter toutes difficultez par une force de courage, sont droitement disposez pour enseigner. Et pourtant il escrit à Timothée, que les Ministres de l'Evangile n’ont point receu un esprit de crainte, ains de vertu, de dilection et sobriété, 2 Tim. I, 7. I nous faut donc noter ceste conjonction de mots, Ne crain point, mais parle. C’est autant comme sil estoit dit, Que la crainte ne te ferme la bouche, et ne t’empesche de parler. Au reste, pource que la timidité ne nous rend pas du ‘tout muets, ains nous tient serrez, en telle façon que nous ne pouvons parler purement et franchement ce qui est besoin, Jésus-Christ touche yci l’un et l’autre en brief. Parle, dit-il, et ne te tay point : c’est-à-dire, ne parle point à demi-bouche, comme il est dit au proverbe.

Et par ces paroles est donnée une reigle commune aux Ministres de la Parole, qu'ils proposent simplement et sans fard ou simulation tout ce que le Seigneur veut que son Eglise cognoisse : et mesme qu'ils ne desguisent rien de ce qui sert à l'édification ou proufit de la foy.

10 Car je suis avec toy. C’est la première raison pourquoy S. Paul doit, os- {ant toute crainte, parachever sa charge constamment et hardiment, asçavoir qu'il ha Dieu de son costé. À quoy respond bien à propos l’esjouissance et gloire de David, Quand ores je chemineroye par

Cuae. XVII.

la vallée d'ombre de mort, si ne craindroye-je nul mal : car tu es avee moy, Pseaume XXII, 4. Item, Quand un ost me viendroit assiéger, etc. Ps. XX VIH, 3.

On pourroit demander, $il n’avoit point senti aussi ailleurs la présence de Dieu.

Comme de faict il avoit souvent expérimenté l’aide d’iceluy en divers lieux. Car c’est une promesse générale et perpétuelle, Je suis avec vous jusques à la fin du monde, Mat., XX VIII, 20. Et ne faut point que nous nous desfions, toutes fois et quantes que nous obéissons à sa vocation, qu’il ne nous assiste. Mais nostre Seigneur fait assez souvent ceci, qw’il accommode en spécial, quand la chose le requiert, ce qu’il a promis en général de faire en tous affaires. Et nous sçavons que quand la chose nous touche de près, que lors l’assistance de Dieu que nous avons désirée, nous esmeut beaucoup plus. Joint que ces deux membres sont liez ensemble, Je suis avec toy, et, Nul ne te nutra. Car il adviendra bien quelque fois, que Dieu nous aidera : néantmoins il permettra que nous Soyons 0pprimez selon l'apparence : comme Paul n’a point, esté abandonné de lIuy, non pas en la mort mesme. Mais yci il promet une protection spéciale, par laquelle il puisse soustenir la violence furieuse de ses ennemis. Mais on fait yei une question, asçavoir-mon si une telle confirmation a esté nécessaire à Paul, veu qu’il faloit qu’il fust prompt et volontaire à s’exposer à tous dangers. Car qu’eust-ce esté s’il luy eust falu mourir? Devoit-il pour cela défaillir sous la crainte? Je respon à cela, que si quelque fois Dieu prononce que ses serviteurs seront en seureté et sauveté pour quelque temps, cela n’empesche point qu'ils ne se doyvent disposer à endurer la mort d’un grand courage et constance. Mais tout ainsi que nous faisons distinction entre ce qui est utile, et ce qui est nécessaire :

aussi faut-il que nous notions qu'il y a quelques promesses, lesquelles si les fidèles n’avoyent, il faut nécessairement qu'ils défaillent du tout : mais aussi il y en a d’autres qui sont adjoustées pardessus, quand il est ainsi besoin et expédient, lesquelles pourront bien estre

SUR LES ACTES

ostées : nonobstant pource que la grâce de Dieu demeure ferme, la foy des fidèles ne tombe point bas. En ceste sorte il est dit à Paul qu’il ne craigne point : d’autant que ses ennemis viendront jusques à luy pour luy faire mal. Que s’il eust esté lors opprimé par leur outrage et violence, encore la crainte ne luy eust nullement fait quitter la place. Mais Dieu a voulu que par cela la force et le courage luy creust, asçavoir qu’il devoit estre hors de danger. Si quelque fois Dieu nous espargne en ceste façon, il ne faut point que nous mesprisions un tel soulagement de nostre foiblesse et infirmité.

Cependant, que ceci seul nous suffise pour fouiller aux pieds toutes les craintes vicieuses de la chair, que tandis que nous bataillerons sous luy, nous ne pourrons estre abandonnez de luy. Au reste, quand il est dit, Nul ne metira la main sur toy pour te nuire, le Seigneur n’entend pas qu’il soit exempt de toute violence et tumulte, veu que les Juifs l’ont depuis assailli d’une haine mortelle : mais le sens est, que les efforts de ses ennemis viendront à néant, d'autant que Dieu avoit ordonné de le tirer de leurs mains sain et sauf. Afin donc que nous puissions jouyr de la victoire, il nous convient batailler alaigrement. Car j'ay un grand peuple en ceste ville. C’est la seconde raison de son asseurance, que Dieu vouloit là susciter une g’ande Eglise et peuplée. Combien qu'il y a doute, asçavoir si ce membre dépend du précédent : car le fil du texte coulera bien proprement en ceste sorte, que d'autant que Dieu avoit ordonné de recueillir une grande Eglise par le moyen et ministère de Paul, il ne souffrira point que ses ennemis et adversaires rompent son entreprise, comme s’il eust dit, Je t’assisteray, à celle fin que tu ne défailles à mon peuple, auquel je Lay député et ordonné pour Ministre. De moy, je reçoy volontiers ceste exposition, que ce ne sont pas yci raisons diverses mises en avant, Îesquelles on doyve lire à part : mais qu’elles sont tellement distinctes, qu'il y a une conjonction entr’elles. Au surplus, le Seigneur nomme vyci sien, celuy qui combien que pour lors deust estre réputé

à bon droict estranger, toutesfois pource qu’il estoit escrit au rolle de vie, et devoit estre bien tost après adopté et receu en la famille de Dieu, est proprement orné de ce titre. Car nous sçavons que pour quelque temps plusieurs brebis sont errantes hors du troupeau : comme il y a plusieurs loups meslez parmi les brebis. Le Seigneur donc advoue entre son peuple ceux qu’il a ordonné d’acquérir bien tost après à soy, et ce au regard de leur foy à-venir. Mais souvenons-nous que ceux-là vienent à estre entez au Corps de Christ, lesquels appartienent à iceluy par l'adoption éternelle de Dieu :

comme il est escrit Jeh., XVIF, 6, Ils estoyent tiens, et tu me les as donnez,

11 Parquoy il demeura là un an et six mois. Nous ne lisons point en autre passage, que sainct Paul ait demeuré ailleurs de son bon gré si long temps :

Car. XVIII.

et toutesfois il appert par ses deux épistres, que non-seulement-il luy a falu endurer plusieurs ennuis et fascheries, mais qu’il a souffert beaucoup d’indignité par l’orgueil et ingratitude du peuple.

Ainsi nous voyons qu’il n’y à éu un seul poinet de la guerre, auquel le Seigneur ne l'ait merveilleusement exercé. Nous recueillons aussi combien il y à affaire à édifier une Eglise, quel labeur et difficulté il y faut employer : veu que pour mettre seulement les premiers. fondemens d’une seule Eglise, ce maistre maçon tant excellent y a employé tant de temps. Car il ne se vante point d’avoir mis à fin toute l’œuvre : mais d’autres ont esté envoyez après luy pour bastir sur son fondement : comme il dit puis après, que luy a bien planté, mais Apollos a -arrousé, À Cor., IE, 6

12 Mais du temps que Gallion estoit P roconsul d’Achaïe, les Juifs tous d'an accord s'eslevèrent contre Paul, et l’amenèrent au siége judicial,

13 Disans, Cestuy-ci induit les gens 14 Et comme Paul vouloit ouvrir sa

de servir à Dieu contre la Loy. | bouche, Gallion dit aux Juifs, O Juifs,

si c'estoit quelque outrage ou maléfice, je vous soustiendroye autant que le

droict le veut :

15 Mais s’il est question de paroles,

et de mots, et de vostre Loy, vous y re-

garderez vous-mesmes : car je ne veux point estre juge de ces choses:

16 Æt les chassa du siége judicial.

17 Lors tous les Grecs empoiñgnèrent Sosthènes principal de la synagogue,

et le battoyent devant le siège judicial,

412 Mais du temps que Gallion, etc.

Ou il faut bien dire que le changement du Proconsul donna plus grand courage et hardiesse aux Juifs de se monstrer insolens, comme les meschans et orgueilleux ont accoustumé &’abuser des changemens à esmouvoir séditions : ou bien se fians que Gallion leur seroit juge favorable, ont rompu en un moment la paix et repos de Paul, qui avoit duré un an tout entier.

accusation est, que Paul s’efforceoit d’introduire un pervers êt faux service de Dieu contre la Loy. Mais c’est à deriander s'ils dénotent la Loy de Moyse, ou les cérémonies usitées sous Pempire Romain. Pource que le dernier de ces deux me semble contraint et froid, je reçoy

Or la somme de leur fausse |

et n'en chaloit rien à Gallion.

volontiers le premier : qu’ils ont imposé ce blasme à Paul, qu’il violoit le service que Dieu avoit ordonné en la Loy : ce qu'ils ont fait pour expresséement le : blasmer de nouveauté. Et certes S. Paul | devoit estre condamné à bon droict, s’il |eust attenté quelque chose semblable:

| Mais comme il est bien certain qu’ils ont meschamment et iniquement calomnié ce | bon et sainct personnage, ils ontitasché de couvrir leur mauvaise caüse’ de quel que couleur hôonneste, Nous sçavons comment Dieu commande estroitement en sa Loy, de quelle façon il veut estre servi des siens. Ce seroit donc un Ssacrilége horrible de se destourner de ceste reigle: Mais comme ainsi soit que sainet Paul n'ait jamais pensé de rien adjouster à la

Cnar. XVII.

Loy; ou d’y rien diminuer, c’est à grand tort qu’on luy impose ce blasme. Dont nous recueillons que quelque chose que les fidèles se portent innocemment et sans aucune répréhension, tant y à toutesfois. qu’ils n’évitent point les faux diffaies, jusques à ce qu’ils ayent esté admis à se purger. Or sainct Paul non- Seulement à esté meschamment diffamé, et iniquement blasmé par mensonges de ses adversairés, mais ainsi qu’il vouloit repousser leur impudence, ét se purger des calomnies et faux opprobres qu’ils luy metioyent sus, le Proconsul Gallion luy a rompu son propos. Ainsi il a esté contraint de sortir de devant le siége judicial sans se pouvoir aucunement défendre. Quant à ce que Gallion refuse de cognoistre de la cause, ce nest point pour aucune haine qu’il porte à S. Paul, mais pource que cela p’estoit de l'office du Gouverneur, de cognoistre et rendre droict touchant la religion de chacune province. Car comme ainsi soit que les Romains ne peussent contraindre les peuples qui leur estoyent sujets, à observer leurs cérémonies, toutesfois afin q’il ne semblast qu'ils approuvassent ce qu’ils enduroyent, ils défendoyent à leurs Magistrats de toucher à ceste partie de jurisdiction. Nous voyons bien par ceci, que peut faire l’ignorance de la vraye piété et religion, quand il est question d’ordonner l’estat de chacune république où royaume. Tous confessent bien que c’est le principal, qué la religion florisse et soit en vigueur. Or quand on est venu à cela, que leS hommes ont cognoissance du vray Dieu, et qu’ils tienent une reigle Certaine de le servir, il n’ÿ a rien plus raisonnable que ce qui est ordonné en la Loy, asçavoir que ceux qui ont l’administration avec puissance, après avoir aboli les superstitions contraires, maintienent le pur service de Dieu. Mais d’autant que les Romains observoyent leurs cérémonies Seulement par orgueil et obstination, et qu'ils n’avoyent aucune certitude, veu qu'il n’y avoit aucune vérité, ils ont pensé que c’estoit leur plus court, s'ils permettoyent à ceux qui habitoyent en leurs provinces, de vivre en liberté.

Au contraire, il n’y a plus grande absur-

SUR LES ACTES

dité, que de permettre le service de Dieu à l’appétit des hommes. Parquoy ce n’est point sans Cause que Dieu à commandé par Moyse, que le Roy feist écrire pour soy un livre de la Loy, Deut., XVIF, 48 :

asçavoir afin qu’estant bien instruit et rendu certain de sa foy, il entreprinst de plus grand courage à maintenir ce qu’il cognoissoit asseuréement éstre justé ét droit.

15 Mais s'il est question de paroles et de mots. C’est un amas de paroles mal digéré : mais Gallion parle ainsi par mespris de la Loy de Dieu, comme si la religion des Juifs consistoit seulement en paroles et questions superflues. Et de faict, comme c’estoit un peuple rioteux, il ne faut doüter que plusieurs ne se troublassent eux-mesmes et les autres de resveries superflues. Et mesme nous oyons ce que sainct Paul leur reproche en plusieurs lieux, et principalement eñ l’épistre à Tite, chap. [, v. 44, et IE, 9.

Toutesfois Gallion n’est point excusable, qui mesle la Loy sacrée de Dieu avec la curiosité des Juifs, et se mocque autant de l’une que de lautre. Car tout ainsi qu’il faloit couper broche aux combats de paroles inutiles et frivoles : aussi d'autre part, quand il est question du service de Dieu, il faut entendre que ce west plus un combat de paroles, ains qu'on traitte d’une chose qui est de grande importance sur toutes les autres.

A7 Lors tous les Grècs empoingnérent, etc. Ce Sosthènes est celuy que sainct Paul S'adjoint pour compagnon au commencement de la première épistre aux Corinthiens. Or combien que mention n’ait esté faite de luy auparavant entre les fidèles, néantmoips il est vray-semblable qu’il estoit pour lors un des compagnons et défenseurs de Paul.

Mais quelle rage à esmeu les Grecs, que tous se sont jettez sur luy d’une impétuosité furieuse, sinon que ceci est destiné aux enfans dé Dieu, d’estre hays du monde, et de lavoir pour adversaire sans cognoissance de cause ? Parquoy il ne faut point que nous soyons aujourd’huy troublez quand nous verrons une telle iniquité, que de tous costéz on

l donne tant dassauts à la povre Eglise.

Avec ce la perversité de l'esprit humain nous est ici proposée devant les yeux comme en un tableau. Prenons le cas que ç’ait esté à bon droict que les Juifs ont esté hays par tout : toutesfois pourquoy est-ce que les Grecs deschargent plustost leur cholère contre Sosthènes, qui estoit homme modeste et bénin, que contre ceux qui estoyent autheurs de ce tumulte et bruit, lesquels outrageoyent Paul sans cause? Certes la raison est, que quand les hommes ne sont point conduits et gouvernez par l'Esprit de Dieu, ils sont transportiez à mal faire, comme par un instinct secret de nature.

Toutesfois il se peut bien faire qu’ils croyoyent que Sosthènes logeoit quelques meschantes gens pour esmouvoir sédition, dont ils luy estoyent si fort ennemis. Æt n’en chaloit rien à Gallion. Ge que le Proconsul se déporte de remédier à cest outrage, ne doit point tant estre imputé à sa nonchalance, qu’à la haine qu’on portoit à la religion Judaïque. Les Romains eussent bien voulu que la mémoire du vray Dieu eust esté du tout ensevelie. En telle sorte qu’estant loisible entr’eux de faire et rendre des vœux à toutes les idoles d'Asie et de Grèce, toutesfois c’estoit un crime mortel de sacrifier et faire oblation au Dieu d'Israël. Brief, en ceste licence commune

Cuar. XVII.

de toutes superstitions, la vraye religion estoit seule exceptée. C’est la cause pourquoy Gallion ferme les yeux à loutrage qui est fait à Sosthènes. Il avoit protesté un peu auparavant, qu'il puniroit toutes les injures et outrages : maintenant il souffre que devant son siége judicial un homme innocent soit batu.

D'où vient ceste souffrance, sinon qu’il eust bien voulu que les Juifs se fussent entretuez l’un lautre, et que par ce moyen la religion eust esté esteinte.

Mais comme ainsi soit que le sainct Esprit condamne la nonchalance de Gallion par la bouche de S. Luc, d'autant que suyvant son office il ne subvient point à un homme iniquement affligé, que nos gouverneurs et magistrats sçachent qu’ils seront moins excusables, s'ils ont les yeux fermez aux injures, violences, tors et outrages, s’ils ne répriment l’insolence des meschans, et s'ils ne tendent la main aux oppressez. Que si une juste damnation est préparée aux lasches et paresseux, je vous prie, quel jugement horrible doyvent atiendre au pris les desloyaux et malins, qui comme s'ils avoyent dressé l'enseigne de mal faire sans répréhension, servent de soufilets pour allumer l’audace à tout mal et nuisance ?

EL

18 Mais quand Paul eut encores esté là assez long temps, print congé des frères, et naviga en Syrie (et avec luy Priscille et Aquile) après qu'il se fut Jail raire la teste en Cenchrée!: car il l'avoit de vœu.

419 Puis arriva en Ephèse, el les laissa là. mais luy estant entré en la syna-

gogue, disputoit avec les Juifs.

20 Lesquels le prians qu'il demeurast plus long temps avec eux, ne s'y voulut accorder, ains print congé d'eux, disant,

21 Ilime faut nécessairement faire la feste prochaine en Jérusalem : mais je relourneray encore vers vous, S'ùl plaist à Dieu. Et désancra d'Ephèse.

22 Et quand il fut descendu en Césarée, il monta en Jérusalem, et après avoir salué l'Eglise, descendit en Antioche.

23 Puis ayant séjourné là quelque temps, il s’en alla traversant tout d'un train la contrée de Galatie et Phrygie, confermant tous les disciples.

1) Nomb., VI, 18. Act., XXI, 2%.

18 Mais quand Paul eut encores esté | firmes et rudes ne fussent troublez s'ils

là. La constance de sainct Paul se démonstre en cela, que lestonnement ne le chassa point : afin que les disciples in-

l’eussent veu soudainement partir, et plustost que de besoin. Nous lisons en plusieurs autres passages, que quand les

Cuar. XVII.

persécutions estoyent embrasées contre luy, il s’en est tout soudain fuy. Comment donc s'est fait cela, qu’il s’est arresté à CorintheP C’est que quand il voyoit que par sa présence les ennemis estoyent enflammez à persécuter l’Eglise, il n’a point fait difficulté de fuyr, afin que par son département les fidèles peussent recouvrer relasche et paix. Mais maintenant quand il voit que leur malice est bridée, en sorte qu’ils ne peuvent nuire au troupeau de Dieu, il aime beaucoup mieux les irriter, que de leur donner nouvelle occasion d'exercer leur cruauté, en leur quittant la place. Au reste, voyci le troisième voyage entreprins par sainct Paul pour aller en Jérusalem. Car estant parti de la ville de Damas, il y alla une fois pour se donner à cognoistre aux Apostres, Galat., I, 18. Puis il y fut envoyé avec Barnabas pour accorder le différent lequel on avoit esmeu des cérémonies. Maintenant sainct Luc ne récite point pour quelle cause il a fait un si long chemin et de si grand travail, veu qu’il avoit délibéré de s’en retourner bien tost. Æprès qu'il se fut fait raire la teste. On ne sçauroit bien acertener si sainct Luc dit ceci d’Aquile, ou de Paul ; et cela n’est pas de grande conséquence.

Toutesfois je l’interprète volontiers de Paul : pource que je trouve vray-semblable qu’il a fait cela pour Pamour des Juifs, vers lesquels il devoit venir. Tant y a que je tien pour certain que ce n’a point esté un vœu cérémonial, qu’il ait fait pour soy en particulier, par une . manière de service de Dieu: et de ma part, j’ay cela pour tout résolu. Il sçavoit bien que ce que le Seigneur avoit anciennement ordonné au peuple sous la Loy, n’estoit que pour un temps. Et nous sçavons aussi combien songneusement il enseigne que le royaume de Dieu ne consiste point en ces élémens externes, et combien il s'efforce de monstrer qu'ils sont abolis. Ce Iuy eust esté une chose fort mal convenable, qu’il se fust lié sa conscience d’un scrupule duquel il deslioit tous les autres. Ainsi donc ce qu’il s’est fait raire la teste, ce n’a esté à autre intention, sinon afin qu'il s’accommodast aux Juifs qui estoyent. encore

SUR LES ACTES

rudes, et assez mal instraits. Car, comme luy-mesme testifie, afin qu’il gaignast ceux qui estoyent sous Ja Loy, il a accepté une sujétion volontaire de la Loy, de laquelle il estoit affranchi, 4 Corinth., IX, 20. Or si quelqu'un objecte qu'il ne luy estoit licite de faire semblant de vouer, veu qu'il n’avoit fait ce vœu en son cœur et à bon escient : la response est facile, qu’il n’a rien fait par feintise quant à la substance de Ja purification : et quant à la cérémonie qui estoit encore en liberté, qu’il l’a appliquée : non point que Dieu requist un tel service, mais afin qu’il feist quelque chose pour la rudesse des infirmes. Et pourtant les Papistes se monstrent bien ridicules, quand ils tirent d’yci un exemple de faire vœus. Il n’y a religion quelconque qui ait induit sainct Paul à faire vœu : ceux-ci au contraire constituent un service de Dieu és vœus.

La condition du temps contraignoit sainct Paul à garder les cérémonies de la Loy :

ceux-ci ne proufitent autre chose sinon d'embrouiller l'Eglise Chrestienne de superstition, laquelle ha desjà sa liberté dés long temps. Car il y a bien grande différence entre remettre en usage les cérémonies desjà abolies, et les endurer estans encore er estre, jusques à Ce que peu à peu elles perdent leur usage. Je laisse là ce que les Papistes comparent sottement et sans cause leur tonsure cléricale avec le signe de la purification, lequel estoit approuvé de Dieu en la Loy.

Mais pource qu’il n’est point nécessaire d’en faire plus longue réfutation, contentons-nous de ceci seulement, que sainct Paul, afin qu’il amenast les intirmes à Christ, pour le moins afin qu’il ne les scandalizast point, s’est obligé à un vœu lequel il sçavoit bien n’estre de nulle importance devant Dieu.

19 Mais luy estant entré en la synagogue. Touchant ce que sainct Paul avoit secoué ses vestemens à Corinthe en signe de détestation, ce passage monstre bien qu’il ne le feit pas pour dire qu'il rejettast toute la nation, mais seulement ceux qu’il avoit desjà cognus estre désespérément obstinez. Maintenant il retourne derechef aux Ephésiens, pour essayer s’il trouveroit plus d’obéissance

entr’eux. Or c’est merveille, que combien qu’en ceste synagogue il a esté ouy plus paisiblement, que jamais on ne l’avoit ouy en quelque lieu que ce fust, comme récite yei sainct Luc, et mesme qu'il a esté prié de demeurer, toutesfois il n’a point voulu consentir à leur prière.

On peut facilement conjecturer par ceci ce que j'ay dit ci-dessus, qu'il y avoit quelque cause urgente, qui le faisoit monter en Jérusalem. Et luy-mesme monstre qu’il avoit besoin de partir bien tost, quand il dit, Z! me faut nécessairement Jaire la feste prochaine en Jérusalem.

Et n’y a point de doute qu'ayant mis là bon ordre en toutes choses, il ne se soit départi avec leur bonne grâce et par leur congé : et mesme on peut recueillir des paroles de S. Luc, que son excuse fut receue, et qu’ils ne furent offensez de son refus, Au demeurant, il nous faut yei observer que nous sommes tirez COMme par la main de Dieu à d’autres afiaires, quand quelque espérance de proufiter meilleure que de coustume nous est offerte : afin que nous apprenions à nous laisser gouverner au bon plaisir de Dieu.

21 La feste prochaine. Ce que j'ay n’aguères touché du vœu, appartient aussi au jour de feste. Car ce n’estoit point l'intention de sainet Paul de s’acquitter de quelque devoir de dévotion envers Dieu : mais de se trouver en plus grande assemblée, où il pouvoit plus proufiter, qu’il n’eust pas fait és autres temps ou saisons de l’année. Et la seule épistre aux Galatiens rendra assez bon tesmoignage, combien peu il estimoit la différence des jours, Galaf., IV, 40.

Or il faut aussi noter qu’il ne promet point: de retourner, sinon en mettant ceste exception, s’il plaist au Seigneur.

Nous confessons bien tous, que nous ne pouvons pas mesme remuer le petit doigt sans sa saincte conduite : mais pource que presque en tous hommes il y à une si grande arrogance, que laissans Dieu derrière ils osent bien délibérer de toutes choses, non-seulement pour quelques temps à venir, mais aussi

Cuar. XVIIL.

pour plusieurs années : nous devons à toutes heures penser à ceste sobriété et modestie, afin que nous apprenions à submettre nos conseils et entreprinses à la providence et au bon plaisir de Dieu :

afin que si nous délibérons ainsi que font ceux ausquels il semble qu’ils portent fortune en leur manche, nous ne soufirions la peine que mérite nostre témérité. Car encores qu'il n’y ait point un tel scrupule de conscience aux paroles, qu’il ne nous soit libre de dire, Je feray ceci, ou cela : tant y a néantmoins qu’il est proufitable de nous accoustumer aux façons de parler, lesqueiles nous advertissent que tous nos pas sont addressez de Dieu.

22 Et quand il fut descendu en Césarée. Combien que sainct Lue récite seulement en un mot, que sainct Paul salua l'Eglise en Jérusalem, toutesfois il est bien certain qu’il y à esté tiré par quelque grande nécessité. Et néantmoims on peut recueillir par la déduction du texte, qu'il ne feit pas grand séjour en Jérusalem : paraventure pource que l'événement des choses qu'il démenoit ma point esté correspondant à son espoir et désir. Au reste, il est yei déclairé que son chemin n’a esté sans fruict au retour, quand il est dit qu’il conferma tous les disciples : non certes sans grande faschérie : car il a esté contraint de tournoyer par plusieurs détours. Car le mot Grec qui est yci mis, signifie un train continuel. Au reste, nous avons desjà rendu raison ailleurs, pourquoy c’est que ceux qui avoyent receu Christ, et avoyent fait profession de la foy de PEvangile, estoyent appelez Disciples : asçavoir, pource qu'il n’y a point de légitime et vraye piété sans instruction. Vray'est qu'ils avoyent leurs pasteurs, sous lesquels ils pouvoyent proufiter : mais d’'autant que sainct Paul avoit plus grande authorité, et qu’il estoit doué €e plus excellent esprit, il a aussi grandement confermé en passant : et principalement veu qu’il avoit esté le principal ouvrier à fonder toutes ces Eglises.

Cuar. XVII.

SUR LES ACTES

24 Mais un Juif nommé Apollos, Alexandrin de nation, homme éloquent et

puissant és Escritures, veint en Ephèse.

25 Lequel estoit aucunement instruit en la voye du Seigneur : et en ferveur de l'Esprit parloit, et enseignoit diligemment les choses qui sont du Seigneur, cognoissant seulement le Baptesme de Jehan.

26 Il commença donc à parler franchement en la synagogue. Et quand Priscille et Aquile l'eurent ouy, ils Le prindrent avec eux, et luy déclairèrent

plus avant la voye de Dieu.

27 Et comme il s’en vouloit passer en Achaïe, les frères l'exhortans, escrivirent aux disciples qu'ils le receussent. Lequel estant arrivé là, proufita beau- COUP à ceux qui par grâce avoyent creu.

28 Car il convainquoit publiquement les Juifs en grande véhémence, monstrant par les Escritures que Jésus estoit le Christ.

24 Mais un Juif nommé Apollos.

Ceci doit estre à bon droict attribué à la providence de Dieu, que quand sainct Paul a esté contraint de partir d'Ephèse, Apollos a esté substitué en sa place, pour réparer la perte de l’absence d’iceluy.

Or il est bon que nous entendions quel a esté le commencement de-cest hommeci : veu qu'il à esté successeur de sainct Paul mesme entre les Corinthiens, et s’est porté si excellemment, et s’est tant fidèlement et vaillamment employé, que S. Paul luy fait honneur comme à son compagnon singulier : J’ay planté, dit-il, Apollos à arrousé. Item, Jay transféré ces choses par figure en moy et en Apollos, 4 Cor., IE, 6, et IV, 6. Or en premier lieu sainct Luc l’orne de deux beaux titres : asçavoir qu’il estoit bien parlant, et puissant és Escritures. Puis après il parlera de sa constance, de son zèle, et de sa fidélité. Or combien que $S. Paul dise, et à bon droict, que le Royaume de Dieu ne gist point en parole, et que luy n’ait point eu ceste grâce de bien parler :

toutesfois la dextérité de bien parler, telle que S. Luc la loue yei, n’est à mespriser : et principalement quand on ne cherche point quelque vaine ostentation, ou parade ambitieuse de léloquence :

mais plustost quand on se contente de monstrer clairement, sans fard et ambition, sans parade de mots retentissans, et sans artifice curieux, la chose qu'on ha à traitter. Sainct Paul n’a point eu ce don de bien parler : c'est que Dieu a voulu que ce grand et excellent Apostre

n’eust point ceste vertu, afin que l’effcace du $S. Esprit se démonstrast d'autant plus clairement en la parole rude et mal polie de son serviteur. Et toutesfois il estoit pourveu de telle grâce de bien parler, que besoin estoit pour orner le nom de Christ, et pour affermer et maintenir la doctrine de salut. Au demeurant, comme le S. Esprit distribue ses dons en diverses sortes, la petite faculté que S. Paul avoit à bien parler, n’a pas empesché que Dieu n'ait choisi pour soy des ministres bien parlans. Or afin que nul ne pensast que le beau parler d’Apollos fust profane et inutile, et comme un babil frivole, S. Luc dit que ceste grâce a esté conjointe avec une autre plus grande vertu : asçavoir qu’il estoit puissant és Escritures. Par ce mot j’enten que non-seulement il estoit fort bien exercé és Escritures, mais aussi qu’il a entendu la vertu et efficace d’icelles, tellement qu’estant armé d’icelles, il surmontast et demeurast victorieux en toutes disputes. Et selon mon advis, &’est-ci plustost une louange d@e lPEscriture que de l'homme, entant qu’elle est assez et plus que suffisante, tant pour maintenir la vérité, que pour repousser les astuces de Satan.

25 Lequel estoil aucunement instruit. Ce que S. Luc adjouste bien tost après, qu’Apollos cognoissoit tant seulement le Baptesme de Jehan, ne semble guères estre convenable avec ce tesmoignage qui luy est yci donné. Mais le second membre est adjousté par forme de

correction. Cependant ces deux choses s'accordent fort bien: asçavoir qu'il a entendu la doctrine de l'Evangile, pource qu'il sçavoit que le Rédempteur avoit esté manifesté au monde, et estoit bien et purement instruit en la grâce de réconciliation : et toutesfois il n’avoit encore apprins que les rudimens de lEvangile, entant que portoit l'institution de Jehan Baptiste. Car nous sçavons que Jehan Baptiste a esté comme moyen entre les Prophètes et Christ: et quant à son office, son père Zacharie d’un costé en parle en son Cantique, Luc, F, 76: et d’autrepart, l’Ange en traitte aussi selon la prophétie de Malachie, Luc, F, 46, et 47. Malach., III, 4, Et certes, veu qu'il a porté le flambeau devant Christ, et qu’il a déclairé la vertu d’'iceluy d’une façon magnifique, c’est à bon droict qu’il est dit que ses disciples ont eu cognoissance de Christ. D’avantage, ceste façon de parler est bien digne d’estre observée: asçavoir qu'il cognoissoit . le Baptesme de Jehan. Car nous recueillons de cela, quel est le vray usage des Sacremens : asçavoir qu'ils nous servent de protestation et profession de quelque certaine doctrine : ou qu’ils conferment la foy, laquelle nous avons une fois receue.

Tant y a que test une profanation horrible, quand on les sépare de la doctrine. Parquoy à ce que les Sacremens soyent deuement administrez, il faut que la voix de la doctrine céleste soit là ouye.

Car qu'est-ce que du Baptesme de Jehan ?

Sainct Luc comprend tout le ministère et office d’iceluy par ce mot, non-seulement pource que la doctrine est annexée avec le Baptesme, mais aussi pource quelle est le fondement du Baptesme, sans laquelle il ne seroit qu’une cérémonie vaine et morte. Et en ferveur de l'Esprit parloit et enseignoit. S. Luc orne yci Apollos d’une autre louange : asçavoir qu’il brusloit d’un sainct zèle à enseigner. La doctrine sans affection et zèle est comme un glaive en Ja main d’un homme furieux: ou bien elle est froide et sans fruict, ou elle sert à une ostentation perverse. Car nous voyons bien que d’entre les hommes sçavans les uns demeurent oisifs sans rien faire ; les autres (qui est

Car. XVII.

le pis) sont menez d’ambition : les autres troublent l'Eglise par contentions et débats, qui est encore le plus grand mal de tous. La doctrine donc où il n’y aura point de zèle, sera fade et sans goust.

Au demeurant, réduisons en mémoire que sainct Luc met en premier lieu la science de l’Escriture, comme celle qui doit estre Ja modération du zèle. Car nous sçavons qu'il y en a plusieurs qui bouillent sans considération : comme les Juifs par une affection mal conduite qu’ils portoyent à la Loy, estoyent transportez de rage contre l'Evangile. Et encore aujourd’huy nous voyons bien de quelle rage impétueuse sont embrasez les Papistes, estans incitez par une opinion qu’ils ont conceue à la volée et inconsidérément. I] faut done qu’il y ait science pour modérer et gouverner le zèle. Or il est dit yei que la ferveur a esté cause de la diligence, d'autant qu’Apollos s’est employé diligemment à enseigner. Que si un tel homme qui n’estoit encore parfaitement instruit en l'Evangile, a si franchement et diligemment annoncé Christ, quelle excuse pensent avoir ceux qui ont plene et claire cognoissance de ce qui estoit encore caché à Apollos, sinon qu'ils taschent de tout leur pouvoir à avancer le Royaume de Christ? La raison pourquoy S. Luc attribue la ferveur au S. Esprit, œest pource que c’est une grâce spéciale et un don bien rare. Car je n’enten pas qu’Apollos ait esté incité par l’instinet de son esprit, ains par la grâce du sainct Esprit.

26 Et quand Priscille et Aquile L'eurent ouy. On voit bien par ceci qu’Aquile et Priscille ne sont point addonnez à euxmesmes, ni envieux de la vertu d’autruy :

asçavoir en ce que familièrement et en particulier ils communiquent à un homme bien parlant ce qu’il faloit que puis après il annonçast en public..Ils n’estoyent douez de si grande grâce qu'estoit Apollos : et possible est qu’ils eussent esté mesprisez parlans à l'assemblée.

Mais ils aident de bon cœur et franche volonté celuy qu'ils voyent garni de plus grande éloquence, et mieux exercé en l’Escriture, en sorte qu'eux se taisent, et luy seul est ouy. D’autrepart, Apollos a

Cuar. XVII. SUR LES ACTES. 825

monstré en ceci une modestie singulière, en ce qu'il a souffert d’estre enseigné, poli et façonné non-seulement par un homme de mestier méchanique, mais aussi par une femme. Il estoit puissant en l’Escriture, et plus avancé qu'ils n’estoyent: mais quant à l’accomplissement du Royaume de Christ, ils achèvent de l'enseigner plus parfaitement : voire eux qui pouvoyent sembler n’estre pas sufiisans ministres. Nous voyons aussi qu’en ee temps-là les femmes n’ont point esté si fort reculées de Ja parole de Dieu, que les Papistes les en veulent faire esloingner : veu que nous voyons que l’un des premiers docteurs de l'Eglise a esté instruit par une femme. Toutesfois il nous faut souvenir de ce que j'ay dit, que Priscille a donné ceste instruction en privé et dedans la maison : afin de n’enfreindre point l’ordre institué de Dieu, et que nature mesme nous enseigne.

27 Et comme il vouloit passer en Achaïe. Sainct Luce n’exprime point à quelle intention Apollos a voulu aller en Achaïe, Néantmoins nous pouvons recueillir par la déduction du texte, qu’il n’a point esté alléché pour aucune commodité particulière : mais pourautant que plus ample fruict se monstroit là pour estendre les bornes de l'Evangile : pource que les frères l'ont incité ‘par leur exhortation, et luy ont donné plus grand courage. Ce qu'ils n’eussent point fait, s’ils n’eussent cognu que cela estoit pour le bien commun de l'Eglise. Car si on n’eust apperceu quelque bonne récompense de son absence, c’eust esté sottement fait de prier et soliciter un tel homme de s’en aller, veu qu’ils avoyent senti grand proufit de son labeur fidèle, et sçavoyent bien que pour le temps à-venir ils en auroyent besoin. Or j’enten par ceci, que les frères d’'Ephèse ont escrit aux frères d’Achaïe, non-seulement qu’ils feissent bon recueil à Apollos, mais aussi qu'ils l’admissent à la charge et office d'enseigner. Voylà une recommandation vrayement saincte et bonne, quand nous taschons d'eslever par nostre tesmoignage et rapport ceux qui ont la crainte de Dieu : afin que les grâces et dons du sainct Esprit, lesquels il a mis en dépost

vers un chacun pour l'édification de VEglise, ne demeurent ensevelis. Lequel estant arrivé. Les frères qui avoyent desjà fait l'expérience, avoyent bien préveu ceci, quand ils l’ont exhorté à ce qu’il se meist en train de faire le chemin qu’il avoit conceu en son esprit. Or quant à ce qui est dit, qu'il proufita beaucoup aux fidèles, cela se peut entendre en deux sortes : asçavoir qu’il leur a secouru, d'autant qu’ils n’estoyent guères bien munis, et les a aidez à rompre la dure obstination des ennemis. Car ce n’estoit pas une chose aisée de trouver homme qui eust bien à main les armes, c’est-à-dire les argumens et passages de lEscriture, pour entrer en combat contre des adversaires rusez de longue main, et qui jamais ne se fussent rendus, s’ils n’eussent esté fort pressez. Ou bien qu’il les à secourus, à ce que leur foy estant esbranlée par la contradiction des ennemis, ne tombast bas : ce qui advient coustumièrement aux infirmes. De ma part, je l’expose qu’ils ont esté aidez en toutes les deux sortes : astavoir en premier lieu, afin qu’ils fussent les plus forts au combat, ayans un capitaine bien duict et exercé : secondement, que leur foy fust establie d’un nouveau appuy, en sorte qu’elle fust hors de danger de tomber bas. D'avantage, il semble que sainct Luc vueille noter que les frères ont esté secourus par sa proesse et constance, quand il récite qu’il a publiquement disputé contre les Juifs. Car c’estoit un certain signe de bonne asseurance, et de ferveur de zèle, de ne fuir point la lumière et de venir en place marchande, conime on dit. Ce qui est dit en la fin de la sentence, par grâce, se conjoint avec le mot 4{voyent creu : ou doit estre rapporté au secours et aide, 'lequel il à donné aux frères. La première exposition n’ha point de difficulté. Car le sens sera, que les fidèles ont esté illuminez par la grâce de Dieu, à ce qu’ils creussent : comme s’il eust dit, Les frères, qui estoyvent desjà appelez à l'Evangile, ont proufité de bien en mieux. Toutesfois il semble bien que l’autre sens est plus convenable, qu’Apollos à aidé les frères, en leur communiquant la gràce qui luy estoit

donnée. Et en ce sens, par grâce, emportera autant que, Selon la mesure de la grace receue.

28 Car il convainquoit publiquement les Juifs. On peut bien cognoistre par ceci, à quel but tendoit ceste faculté, qu’Apollos estoit puissant és Escritures :

asçavoir d'autant qu'il avoit probation suffisante et d’efficace pour convaincre ses ennemis. Semblablement le nœud de la dispute est briefvement exposé : asçavoir que Jésus est le Christ. Car ceci estoit sans difliculié entre les Juifs, que le Rédempteur, qui est Christ, estoit promis : mais on ne leur pouvoit facilement persuader, que Jésus fils de Marie fust ce Christ ou Rédempteur, par lequel le salut fust donné. Parquoy il a

falu qu'Apollos disputast tellement de office de Christ, qu’il monstrast ouvertement que les tesmoignages de l'Escriture avoyent esté accomplis en Jésus fils de Marie : et que de là il recueillist que c'estoit le Christ. D'avantage, ce passage rend tesmoignage que l’Escriture est utile, non-seulement pour enseigner, mais aussi pour rompre la dure obstination de ceux qui ne veulent point suyvre de leur gré. Car nostre foy ne seroit pas assez ferme, sinon qu’il y eust en icelle

Cuar. XIX.

une claire démonstration des choses lesquelles on doit nécessairement cognoistre à salut. Et certes si la Loy et les Prophètes avoyent tant de lumière, que de là Apollos ait clairement prouvé que Jésus est le Christ, comme sil eust monstré la chose au doigt: pour le moins quand l'Evangile y est adjousté, il doit bien faire que de toute l’Escriture on cherche la plene cognoissance de Christ. Parquoy c’est un outrage détestable faict à Dieu, quand les Papistes accusent l’Escriture d’estre obscure et ambiguë, Car à quel propos Dieu auroit-il parlé, si la vérité claire et invincible ne se monstroit en ses paroles? Et quant à ce qu'ils infèrent de cela, qu’il se faut arrester à l’authorité de l'Eglise, et qu'il ne faut disputer par lPEscriture contre les hérétiques : ceste cavillation est suffisamment réfutée par sainct Luc. Gar comme ainsi soit qu'il n’y eut jamais bommes plus obstinez que les Juifs, it ne faut point craindre que les armes par lesquelles Apollos les à convaincus, ne nous soyent suffisantes contre tous "hérétiques : veu mesme qu’elles nous font obtenir la vietoire contre le diable, le prince de tous erreurs.

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