‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 7 sur 113 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

1 Quand donc le Seigneur eut cognu que les Pharisiens avoyent ouy dire que Jésus faisoit et baptizoit plus de disciples que Jehan,

2 (Combien que Jésus ne baptizoit point, mais ses disciples.)

3 Il laissa Judée, et s’en alla derechef en Galiiée.

4 Or il faloit qu'il passast par Samarie.

5 Il veint donc en une ville de Samarie, laquelle est appelée Sichar, près de La possession que Jacob donna à Joseph son fils.

6 Et là estoit une fontaine de Jacob. Jésus donc lassé du chemin, estoit ainsi assis Sur la fontaine : c'estoit environ les six heures.

7 Une femme vient de Samarie pour tirer de l'eau. Jésus luy dit, Donne-moy

à boire.

Cuar. IV.

SUR S. JEHAN

8 Car ses disciples estoyent allez à la ville pour acheter à manger. 9 Ceste femme donc Samarilaine luy dit, Comment toy qui es Juif me demandes-tu à boire, à moy qui suis femme Samarilaine? Car les Juifs n'ont

rien affaire avec les Samaritains.

.À Quand donc le Seigneur eut cognu que les Pharisiens. L'Evangéliste voulant maintenant parler du propos que Christ eut avecques la femme Samaritaine, récite premièrement la cause pourquoy il alla là. Car sçachant que les Pharisiens avoyent une mauvaise affection contre luy, il ne s’est point voulu exposer à leur fureur avant que il en fust temps. Voylà la raison qui le meut de partir de Judée. Ainsi, il signifie que Christ ne veint point en Samarie de propos délibéré pour y habiter, mais pource que c’estoit le chemin pour aller de Judée en Galilée. Car jusques à ce qu’il eust ouvert la porte à l'Evangile par sa résurrection, il faloit que il s’'employast à recueillir les brebis d'Israël, ausquelles il estoit envoyé. Parquoy ce qu'il a fait ce bien aux Samaritains de leur communiquer sa doctrine, a esté une chose extraordinaire, et comme à l’aventure, si ainsi faut parler. Mais pourquoy cherche-il un lieu à l’escart, et les cachetes de Galilée, comme s’il n’eust point voulu estre cognu : ce que toutesfois estoit grandement à désirer? Je respon qu’il sçavoit bien le moyen que il faloit tenir à faire sa charge, et qu'il a tellement usé de l’opportunité du temps, qu’il n’en a laissé passer une seule minute. Il a doncques voulu suyvre sa course par un bon ordre, et la compasser ainsi qu'il estoit convenable. Dont nous sommes aussi admonestez que nous devons avoir les cœurs et esprits tellement disposez, que d’un costé il ne y ait aucune crainte qui nous estonne ou empesche de continuer à faire nostre devoir : et d'autre part aussi que nous ne soyons point hastifs et précipitans à nous jetter dedans les dangers. Or tous ceux qui seront attentifs à suyvre leur vocation, garderont comme il faut ceste modération. Car d’un costé ils suyvront constamment le Seigneur, voire mesme par le milieu des morts horribles : et dautre part ils ne se jetteront point follement ni à la volée

à toutes heures, ains chemineront simplement en leurs voyes. Qu'il nous souviene donc qu’il ne nous faut point passer plus outre que nostre vocation ne requiert. L’Evangéliste ne fait mention que des Pharisiens, qui eussent Christ en haine : non pas que les autres Scribes luy fussent amis, mais pour autant que ceste secte régnoit alors, et qu'ils es

toyent les plus enragez sous ombre d’un sainct zèle. On pourroit demander s'ils ont porté envie à Christ de ce qu’il avoit plus de disciples, pource qu’estans plus affectionnez envers Jehan, ils taschassent de le mettre tousjours de plus en plus en honneur, et luy donner bruit.

Or le sens de ces mots est autre. Car comme ainsi soit qu'il leur faisoit desjà mal auparavant de ce que Jehan amassoit des disciples, cela leur aigrit encores plus les cœurs, de veoir qu'il en veroit encores plus grand nombre à Christ. Or depuis que Jehan eut protesté qu’il r’estoit que héraut et ambassadeur du Fils de Dieu, lors plus grand nombre commença à se ranger à Christ : et Jehan avoit desjà presque fait et parachevé son ministère. Ainsi, il résigna petit à petit à Christ l'office d'enseigner et de baptizer.

2 Combien que Jésus ne baptizoit point, etc. I] appelle Baptesme de Christ, celuy que Christ conféroit par les mains des autres : afin que nous entendions qu’il ne faut pas estimer le Baptesme par la personne du ministre, mais que sa vertu dépend entièrement de celuy qui en est l’autheur, au nom et par le commandement duquel il est conféré. Et de cela nous revient une singulière Consolation, quand nous sçavons que nostre Baptesme n’ha point moins d’eflicace pour nous laver et renouveler, que s’il nous estoit donné de la main du Fils de Dieu. Et ne faut point douter qu'il s’est expresséement déporté de l’administration externe du signe, tandis que il à conversé en ce monde : afin de laisser

tesmoignage à tous aages que rien n’est diminué de la vertu du Baptesme quand il est offert par un homme mortel. En Ssomme, non-seulement Christ baptize au-dedans par son Esprit, mais aussi nous devons estimer le signe que nous recevons par un homme mortel, comme si Christ luy-mesme desployant sa main de làhaut, l’estendoit jusques sur nous. Que si le Baptesme administré par un homme est Baptesme de Christ, il ne lairra point d’estre Baptesme de Christ, quel que soit le ministre. Et ceci suffit pour réfuter les Apabaptistes, lesquels prétendent que si le ministre est homme vicieux, le Baptesme semblablement sera vicieux, et pour ceste resverie ils troublent l'Eglise:

comme sainct Augustin a fort bien à propos usé de ce mesme argument contre les Donatistes.

5 Laquelle est appelée Sichar, près de La possession que Jacob, etc. Saïnct Hiérome en l’épitaphe de Paule, à pensé qu'il y a yci faute, et qu’il faut plustost dire Sichem. Et de faict, il est certain que le vray et ancien nom de ceste ville estoit Sichem : toutesfois il est aisé à présumer que desjà du temps de l'Evangéliste le mot de Sichar estoit en usage.

Quant au lieu, on S’accorde assez que c’estoit une ville Située au costé de la montagne de Garizim : de laquelle les habitans furent occis en trahison par Siméon et Lévi, et laquelle Abimélech patif du lieu rasa depuis jusques aux fondemens. Mais la commodité du lieu estoit Si grande, que pour la troisième fois on y à basti une ville, laquelle on appeloit Néapolis du temps de sainct Hiérome. Et l’Evangéliste oste tout différent, en adjoustant tant de circon- Stances. Car il appert assez par ce qu’en dit Moyse, où estoit ceste possession que Jacob assigna aux enfans de Joseph.

Et aussi tous confessent que la montagne de Garizim estoit prochaine de Sichem.

Nous dirons tantost ci-après comment il y eüt là un temple basti. Tant y a qu’il n’y a point de doute que Jacob vw’ait là habité long temps avec sa famille.

6 Jésus donc lassé du chemin, etc.

Il n’a point fait semblant d’estre las, mais il l’estoit à la vérité. Car ila receu en sa

CHar. IV.

personne nos infirmitez, afin d’estre plus enclin à avoir pitié et compassion de nous :

comme enseigne l’Apostre aux Hébrieux, chapitreIV, v. 15. À ceci se rapporte là circonstance du temps. Car ce n’est pas merveille s’il ha soif, et si estant las il s’est reposé sur le puis, attendu qu'il estoit environ midi. Car comme ainsi soit que le jour, selon qu’ils contoyent lors, avoit douze heufes depuis le soleil levant jusques au couchant, les six heure $estoyent le midi. Quand il dit qu’il estoit

ainsi assis, il exprime comme la conte-

nance d’un homme lassé.

7 Une femme vient de Samarie, etc.

Quand il demande de l’eau à ceste femme, il ne le fait pas simplement à l’intention de prendre là-dessus occasion d’enseigner : Cdr la soif le pressoit, en Sorte qu’il désiroit de boire. Mais cela ne le peut empescher que trouvant occasion d'enseigner, il ne l’employé, autant qu’il préfère le salut de ceste femme à sa nécessité propre. Ainsi donc, oubliant sa soif, comme s’il eust eu le loisir et la commodité de deviser pour l’instruire en la vraye crainte de Dieu, il déduit une similitude de l’eau visible à l’eau Spirituelle : ét arrouse de doctrine Céleste le cœur de celle qui luy avoit refusé de l’eau à boire.

9 Comment toy qui es Juif, me demandes-lu à boire, ete. C’est une reproche par laquelle elle luy rend le change de ce que les Juifs avoyent communéement sa nation en mespris. On sçait assez que les Samaritains estoyent un peuple ramassé d’autres peuples estranges.

Pourcé qu’ils avoyent corrompu le Sérvice de Dieu, et introduit plusieurs cérémonies perverses et bastardes, les Juifs avoyént juste raison de les desdaigher et bayr. Cependant toutesfois il he faut point douter que les Juifs pour la plus grand’part ne couvrissent d’un zèle de la Loy leur haine charnelle, Cär plusieuts estoyent plustost menez d’ambition et envie, ét de ce qu’il leur faisoit mal que les Samaritains occupoyent le pays qui leur avoit esté destiné, qu’ils n’estoyent faschiez et desplaisars de ce que le service de Dieu estoit corrompu. Îl y 4vüit ioutesfois juste cause de tel divorce,

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Car, IV. SUR $.

moyennant que leurs affections eussent ésté pures et bien réglées. Pour ceste vause quahd Christ envoye la première fois les Apostres pour publier l'Evangile, il léur défend d'aller au pays des Samaritäins. Mais ceste femme fait une chose qui est naturelle presque à tous. Car d'autant que nous voulons estre en estime, nous tie pouvons porter qu’on nous mesprise. Et ceste maladie est tellement naturelle aux hommes, qu’un cliacun veut que ses vices plaisent aux autres. Que S'il y à quelqu'un qui nous rejette, et qui réprouve ce que nous disons ou faisons,

incontinent nous-nous courrouçons Sans |

aucune discrétion. Qu'un chacun $’espluche, et il trouvera ceste semence d’orgueil en son Cœur, jusqu'à ce que l'Esprit de Dieu l'ait ärrachée. Pour autant donc que ceste femme sçavoit bien que les Juifs réprouvoyent et condamnoyent les superstitions de Sa nation, elle les brocarde maintenant en la personne de Christ.

Quant à ce qui est adjousté incontinent

après, asçavoir que les Juifs n'ont rien à

Jaire avec les Samaritains, je pense que

c'est ceste femme qui dit cela. Les autres sont d'opinion que l’Evangéliste Pa adjousté par forme de déclaration. Et de faict, lequel des deux qu'on choisisse, cela n’est pas de grande importance. Mais il m'est advis qu’il convient très bien de dire qüe ceste femme se mocque de Christ en parlant ainsi, comme si elle disoit, Quoy? T’est-il licite de me demander à boire, veu que vous autres nous réputez si profanes? Si quelqu'un l’aime mieux autrement, je n’y contredi point. Au reste, il se peut bien faire que les Juifs ayent eu outre mesure les Samaritains en horreur. Car comme ils abusoyent d’une fausse couverture de zèle (ainsi que nous avons dit) aussi leur estoit-il facile d’excéder mesure : comme il advient coustumièrement à tous Ceux qui laschent la bride à leurs affections perverses.

10 Jésus respondit, et luy dit, Si tu scavois le don dé Dieu, et qui est celuy qui te dit, Donne-moy à boire, ti luy en eusses demandé, et il l’eust donné de

l'eau vive.

114 La femme luy dit, Seigneur, tu n'as en quoy tirer, et le puis est profond :

d'où as-tu donc ceste eau vive ?

12 Es-tu plus grand que nostre père Jacob, qui nous a donné le puis, et luymesme en a beu, et ses enfans, et ses bestes? 13 Jésus respondit, et luy dit, Quiconque boit de ceste eau, aura encore soif : 14 Mais qui boira de l’eau que je luy donneray, n'aura jamais soif : mais Peau que je luy donneray, sera faite en luy une fontaine d'eau saillante en vie

éternelle.

15 La femme luy dit, Seigneur, donne-moy de ceste eau, afin que je n'aye plus soif : et que je ne viene plus yci tirer.

10 Jésus respondit, et luy dit, Si tu, etc. Maintenant Christ prenant occasion,

— COMmMeENCe à prescher de la grâce et vertu

de son Esprit, et ce à une femme qui estoit du tout indigne qu'il ouvrist la bouche pour luy dire un seul mot. Ce qui est certes un merveilleux exemple de sa bonté. Car qu'y avoit-il en ceste misérable femme, pourquoy d’une paillarde elle deveinst soudain disciple et escholière du Fils de Dieu? Combien qu’il a monstré en nous tous aussi un mesme tesmoignage de miséricorde. Vray est

que toutes les femmes ne sont point paillardes, ne tous les hommes notez de quelque meschanceté : mais quelle excellence pourra pas un de nous mettre en avant, pour laquelle il nous ait daigné faire cest honneur de nous donner la doctrine céleste, et nous adopter pour siens? Et ce qu’il a devisé avec une telle personne, n’est point advenu par cas fortuit. Car le Seigneur nous monstre comme en un patron, que ceux qu'il élit pour leur communiquer la doctrine de salut, il ne les élit point pour leur dignité. Et

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à la vérité de prime face on voit yci un conseil bien admirable, que Christ ait laissé en Judée tant de grans personnages, et cependant il se soit arresté à deviser familièrement avec ceste femme.

Mais il faloit qu’en la personne d’icelle nous fust ouvertement monstré combien est véritable ce que dit le Prophète Isaie, chapitre LXV, v. 4, J’ay esté trouvé de ceux qui ne me cherchoyent point, et me suis manifesté à ceux qui ne s’enquéroyent point de moy : j'ay dit à ceux qui ne me demandoyent point, Me voyci. 54 tu scavois le don de Dieu, etc. Je li tellement ces deux membres distinctement, Si tu scavois le don de Dieu : Et quiest celuy qui parle à toy : que le dernier toutesfois soit comme une interprétation du premier. Car c’estoit un singulier bénéfice de Dieu, d’avoir Christ présent, qui apportoit avec soy la vie éternelle. Le sens sera plus clair si en lieu de Et, nous mettons Asçavoir, ou quelque autre mot semblable : en ceste sorte, Si tu sçavois le don de Dieu, asçavoir qui est celuy qui parle à toy. Au reste, par ces paroles nous sommes enseignez, que lors nous | sçavons qui est Christ, quand nous entendons ce que le Père nous a donné en Juy, et quels biens il nous apporte. Or :ceste cognoissance commence par le senitiment de nostre povreté. Car avant qu’aucun puisse aspirer au remède, il faut nécessairement qu'il soit touché de ses maux. Et pourtant le Seigneur n’invite point ceux qui ont à boire à leur souhait, mais ceux qui ont soif : ne ceux qui sont saouls, et remplis, ains les povres affamez : afin qu'ils boyvent et mangent. Et à quel propos nous seroit envoyé Christ avec la plénitude de son Esprit, sinon que nous fussions vuides”? Au surplus, comme cestuy-là à grandement proufité, lequel sentant son défaut, recognoist desjà combien il ha grand besoin de laide d’autruy : ainsi ne sufliroit-il point de gémir et ahanner sous ses maux, si quant et quant il n’y avoit espérance de secours prompt et appareillé. Car par ce moyen nous ne pourrions sinon assécher de tristesse : ou bien il nous adviendroit comme aux Papistes, qu’en trottant çà et là

nous ne ferions que nous lasser sans | renouvellement

Cuar. IV:

fruit ne proufit. Mais quand Christ apparoist, nous ne sommes plus en danger de vaguer en vain en demandant remède Où il n’y en a point, mais nous allons droit à luy. Alors donc nous aurons une vraye et utile cognoissance de la grâce de Dieu, quand nous sçaurons qu'elle nous est proposée et desployée en Christ, et que c’est par sa main qu’elle nous est donnée. Par mesme moyen Christ nous admoneste de quelle efficace est Ja Cognoisguillonne et incite à les désirer, et y tion nos cœurs. Si tu sçavois (dit-il) tu demanderois. Or le but de ces mots n’est point'obscur. Car il a voulu aiguiser le désir de ceste femme, afin qu’elle ne rejettast par mespris la vie quand il la luy offroit. Zt il l’eust donné de l'eau vive. Christ testifie par ces paroles, que si nous iuy adressons nos prières, elles ne seront point vaines. Et de faict, sans ceste asseurance l’affection de demander seroit du tout refroidie. Mais puis que Christ vient au-devant de ceux qui vont à luy, et est prest de rassasier tous, il n’est plus question d’estre paresseux, ou tarder à y venir. Et il n’y a personne de nous qui ne sentist que ceci est dit à tous, si nostre incrédulité ne nous empeschoit. Au reste, combien qu'il ait transféré le nom d'Eau au sainct Esprit, suyvant l’occasion qui s’en présentoit, toutesfois ceste métaphore et similitude est assez fréquente en PEscriture, et ha une très bonne raison. Car nous sommes comme une terre sèche et stérile : il ny.

a ne suc ne vigueur en nous, jusques à ce que le Seigneur nous arrouse de son Esprit. L'Esprit est appelé aussi Eau nette, Hébrieux, X, 22, mais c'est en un autre sens : asçavoir pource qu’il purge et nettoye toutes les ordures desquelles nous sommes remplis et couverts. Mais en ce lieu et autres semblables il est parlé de Ja force et vigueur secrète. par laquelle il restaure la: “e en nous, il la maintient et parfait. Il y en à aucuns qui exposent ceci de la doctrine de l'Evangile“ à laquelle je confesse que ce nom d'Eau convient fort bien : mais je pense que Christ comprend yci toute la grâce de nostre : Car nous sçavons quil

Cnae. IV. SUR S.

est envoyé afin de nous apporter une nouvelle vie. Ainsi donc, selon mon jugement, il a voulu opposer l’eau à ceste nécessité et indigence de toutes sortes

de biens, de laquelle ahanne et est pressé tout le genre humain. Au reste, il n’appelle pas ceste eau Vive seulement à raison de son effet, comme vivifiante : mais il fait allusion aux diverses espèces d'eaux. Elle est done appelée vive, pource qu’elle procède d’une source vive.

(h Seigneur, tu n'as en quoy lirer, et le puis est profond, etc. Tout ainsi que les Juifs mesprisoyent les Samari- {ains, aussi les Samaritains ne faisoyent conte des Juifs. Et pourtant ceste femme desdaigne du commencement Christ : et qui plus est, elle se mocque de luy, et le brocarde. Elle entendoit bien que Christ parloit par figure, mais elle luy jette un lardon par une autre figure contraire :

comme si elle disoit qu’il promet beaucoup plus qu’il ne peut accomplir. D’avantage , elle l’'accuse d’arrogance, de ce qu’il se préfère au sainct Patriarche Jacob. Jacob (dit-elle) s’est contenté de ce puis pour son usage et de toute sa famille : est-il possible que tu ayes une eau plus excellente? On voit assez combien ceste comparaison est vicieuse, par ce qu’elle oppose le serviteur à son seigneur, et un homme mort au Dieu vivant, et toutesfois combien en voyons-nous tous les jours qui tombent en ce mesme vice ? Et pourtant nous nous devons d’autant plus garder d'eslever tellement les personnes des hommes, qu’elles obscurcissent la gloire de Dieu. Vray est qu’il nous faut recognoistre avec révérence les dons de Dieu par tout où ils apparoissent.

Ainsi il est bien raisonnable que nous portions honneur aux personnages excellens en la crainte de Dieu, et douez d’autres grâces singulières : mais que ce soit à telle condition, que tousjours Dieu demeure éminent par-dessus tous, et que Christ avec son Evangile demeure triomphant et en son honneur. Car il faut que toute la splendeur du monde luy face place. 1] faut aussi noter que les Samaritains se vantoyent et glorifioyent à fausses enseignes d’estre la lignée des saincts Pères. Ainsi aujourd'huy les Papistes,

combien qu’ils soyent une semence bastarde, avec un orgueil intolérable se glorifient des Pères , et desdaignent avec mocqueries et outrages les vrais enfans de Dieu. Encore que les Samaritains fussent descendus de Jacob selon la chair, toutesfois pource qu’ils estoyent du tout abastardis, et eslongnez de la vraye religion, c’eust esté sottement fait à eux de se glorifier ainsi. Or maintenant estans issus des Cutthéens, ou pour le moins recueillis des Gentils et nations profanes, ils ne laissent point toutesfois de prétendre faussement le nom du sainct Patriarche : mais il ne leur proufite de rien.

Ainsi faut-il nécessairement qu’il en adviene à tous ceux qui s’esgayent d’une mauvaise sorte en la lumière des hommes : qu’ils soyent privez tte la lumière de Dieu, et n’ayent rien de commun avec les saincts Pères, du titre desquels ils ont abusé.

13 Mais qui boira de l'eau que je luy donneray, etc. Quoy que Christ voye qu'il ne proufite pas beaucoup, et mesme qu’on se mocque de sa doctrine, il persévère toutesfois à exposer plus clairement ce qu’il avoit dit. Car il discerne lusage des deux eaux, asçavoir que l’une sert au corps, et seulement pour un temps : la vertu de l’autre donne vigueur perpétuelle à l’âme. Car tout ainsi que le corps est sujet à corruption, aussi faut-il que les aides desquelles il est entretenu, soyent caduques et transitoires. Ce qui vivifie l'âme, ne peut estre sinon éternel. Au reste, ce que les fidèles jusques à la fin de leur vie bruslent de désir de grâce plus abondante, ne répugne point aux paroles de Christ. Car il ne signifie pas que desjà du premier jour nous en beuvions jusques à plene suflisance : mais il veut seulement dire que le S. Esprit est une source qui tousjours “coule ét jette eau : et que par ainsi il ne faut point craindre que ceux qui sont renouvelez de la grâce spirituelle vienent à sécher.

Combien donc que nous ayons soif tout le temps de nostre vie, toutesfois il est certain que nous n’avons pas receu le S.

Esprit seulement pour un jour, ou pour quelque brief temps : mais afin qu’estant comme une source qui jette tousjours

nouvelle eau, jamais re nous défaille.

Ainsi les fidèles ont soif toute leur vie, voire et bien ardente : et cependant touteSfois ils abondent en suc vivifiant :

pource que quelque peu qu’ils ayent receu de grâce, cela leur donne assiduelle vigueur, tellement qu’ils ne dessèchent jamais du tout. Et pourtant, Rassasieent n’est point opposé à Désir, mais Seulement à Sécheresse. Ce qui est plus clairement exprimé par ce qui s'ensuit, Sera faite en luy une fontaine d'eau saillante en vie éternelle. Car cela dénote un arrousement continue), qui entretient en eux une éternité céleste, durant qu’ils sont en ceste vie caduque et mortelle. Ainsi done la grâce de Christ ne descoule point sur nous pour un peu de

Cuar. IV.

temps, mais s’espand jusques à l'inmortalité bien heureuse. Car elle ne cesse de descouler, jusques à ce que la vie incorruptible laquelle est commencée en nous, soit accomplie de toutes parts.

15 Donne-moy de ceste eau, afin que je n'aye plus soif, etc. I n’y à point de doute que ceste fernme ne coghoisse bien que Christ parle de l’eau Spirituelle :

mais pource qu’elle le mesprise, elle n’estime rien toutes ses promesses. Car cependant que celuy qui parle nha point d’authorité envers nous, la doctrine n’y a point d'entrée. Ceste femime donc picque obliquement Christ : comme si elle disoit, Tu te vantes beaücoup, mais je ne voy rien : monstre-le par effet Si tu peux.

16 Jésus luy dit, Va, appelle ton mari, ét vien yci. 17 La femme respondit, et luy dit, Je n'ay point de mari. Jésus luy dit, Tu

as bien dit, Je n'ay point de mari :

18 Car tu as eu cinq maris, et celuy que tu as maintenant, n’est point ton

mari, en cela tu as dit la vérité.

19 La femme luy dit, Seigneur, je voy que tu es Prophète. 20 Nos Pères ont adoré en ceste montagne : et vous dites, qu'en Jérusalem

est le lieu où il faut adorer.

21 Jésus luy dit, Femme, croy-moy, que l'heure vient que vous n'adorerez le Père, n'en ceste montagne, n’en Jérusalem.

16 Appelle ton mari, et vien yci. Il semble que ceci ne sert de rien à propos :

mesmes on pourroit penser que Christ fasché et honteux du babil affeté de céste

femme, change de propos. Mais ce n’est pas cela. Car voyant qu’elle ne faisoit que jetter des brocars, et se mocquer de tout ce qu'il luy disoit, il a applicqué un remède propre à ceste maladie, en estonnant la conscience de ceste femme du sentiment de son péché. Et c’est derechef un tésmoignage excellent de miséricorde, que ceste femme ne voulant pas approcher de son bon gré, il la tire comme par force. Mais il faut principalement noter.

ce que j’ay desjà touché, asçavoir que quand les gens sont si asseurez qu’ils ne se soucient de rien, et sont presque stupides, il est besoin de les navrer vivement du sentiment de leur péché : car tels n’estimeront la doctrine de Christ que comme une fable, jusques à ce qu’estans

adjournez devant le siége judicial de Dieu, ils soyent contraints de craindre comme juge, celuy qu’ils mesprisoyent auparavant. Voylà comment il faut traitter tous ceux qui ne font point de difficulté de s’eslever contre la doctrine dé Christ par leur babil affeté et mots de gaudisseriés, afin qu’ils sentent qu’ils ne demeureront point impunis. Il Y a aussi en plusieurs une telle obstination, qu’ils né donneront jamais audience à ceste doctrine, s’ils ne sont dontez et mattez à grans Coups.

Toutes fois et quantes donc que nous voyons que les gens ne trouvent point de saveur en l’huile de Christ, il y faut mesler du vinaigre, afin qu’elle ne leur soit plus fade. Mais qui plus est, ceci nous est nécessaire à tous : car quand Christ parle, nous ne sommes jamais esmeus à bon escient, smon que nous SOYONS resveillez par repentance. Ainsi donc, afin qu'un homme proutite en l’eschole de

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Cuar. IV. SUR S.

Christ comme il appartient, il faut nécessairement que sa dureté soit mattée par là démonstrance de sa propre misère, tout ainsi que la terre pour apporter fruit, sera menuisée et amollie par le Soc de la charrue. Car ceste seule cognoissance nous fait bien oublier toutes les flatteries desquelles nous-nous mignardons : afin que nous ne Soyons plus si hardis de nous mocquer de Dieu. Parquoy s’il advient quelque fois que nous venions à mespriser la parole de Dieu, ii n’y à point de remède plus propre, Sinon qu'un chacun de nous se Solicite à penser à ses péchez, afin qu’il se fasche en soy-mesme, et estant espovanté du jugement de Dieu, soit humilié pour rendre obéissance à celuy lequel auparavant il mesprisoit en se jouant et comme pour son plaisir.

17 Je n'ay point de mari, etc. Onne voit point encore le fruit de Padmonition, par laquelle Christ avoit voulu poindre le cœur de ceste femme, pour l’amener à repentance. Et de faict, nous sommes tant enyvrez de l’amour de nous-mesmes, ou plustost hébétez, que les premières pointes ne nous peuvent resveiller. Mais Christ applique encore fort bon remède à ceste tardiveté, en pressant l’ulcère plus vivement. Car il luÿ reproche apertement sa meschanceté. Combien que je pense bien qu’il ne dénote pas yci une paillardise seule. Car quand il dit qu’elle «& eu cinq maris, il est croyable que cela est advehu, d'autant qu’estant femme revésche et désobéissante, elle avoit contraint ses Maris à faire divorce. Voyci donc comment j'interprète ces paroles, Comme ainsi soit que Dieu l’eust conjointe avec des maris légitimes, tu n’as cessé de pécher, jusques à ce que l’estant rendue infâme par plusieurs divorces, tu l'es prostituée à paillardise:

19 Seigneur, je voy que lu es, etc.

Maïntenant se monstre le fruit de la répréhension : car non-seulement la femme recognoist Sa faute en humilité, mais estant volontaire et prompte à ouir la doctrine de Christ, qu’elle rejettoit auparavant, elle la désire et demande à ceste heure d’elle-mesme. Ainsi donc (comme j’ay desjà dit) la repentance est ün commencément de vraye docilité, ét l'ouverture

de la porte pour entrer en l’eschole de Christ. Au reste, ceste femme nous admonéste par Son exemple, que quand nous rencontrerons quelque Docteur, il nous faut user de ceste occasion, afin de n’estre ingrats à Dieu, lequel ne nous adresse jamais des Prophètes, que quant et quant il ne nous invite à SOy, comme nous tendant la main. Or il nous faut retenir ce que säihct Paul enseigne, Romains, X, 15, que quand nous avons gens qui ont la grace de bien enseigner, ils nous sont envoyez de Dieu. |

20 Nos Pères ont adoré en ceste monlagne, et vous, elc. Ceux qui pensent que céste femme change de propos par astuce, pource que la répréhension luy estoit fascheuse et odieuse, s’abusent.

Plustost c’est que d’une espèce elle vient à la généralité : et estant advertie de son péché, elle veut estre généralement instruite au pur service de Dieu. Or elle fait bien et deuement de demander conseil à un Prophète, afin de ne faillir point au service de Dieu : c’est autant que Si elle s’enquéroit de Dieu mesme, comment il veut eStre servi et adoré. Car il n’y à rien plus contre raison, que de forger à hostre appétit divers services, sans la parole de Dieu. Au reste, on sçait assez qu’il y à eu perpétuel combat entre Îles Juifs et Samaritains touchant la vraye règle d’adorer Dieu. Car combien que les Cutthéens et les autres estrangers, lesquels, les dix Lignées ayans esté emmenées en captivité, furent transportez en Samarie, estans contraints par les playes ét punitions de Dieu, eussent receu les cérémonies de la Loy, et feissent profes- Sion d’adorer le Dieu d'Israël (comme nous lisons au second livre des Rois, chap.

XVIE, v. 27) néantmoins la religion qu'ils avoyent estoit imparfaite, et corrompue én diverses sortes : ce que les Juifs ne pouvoyent nullement endurer. Mais la contention avoit esté beaucoup plus embrasée, après que Manassés fils de Jehan le grand Sacrilicateur, et frère de Jaddus, éust édifié et basti le Temple en la montagne de Garizim, au temps que Darius dernier Roy dés Perses, tenoit le pays de Judée, ayant mis là pour son Licutenant et Gouvérneur, Sanabalat. Car Ma-

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