‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 8 sur 113 · T6 COMMENTAIRES · texte numérisé non relu

T6 COMMENTAIRES

passés ayant espousé la fille du Gouverneur, afin qu’il ne fust moindre que son frère, se feit là Sacrificateur, et par dons attira à soy des apostats en si grand nombre qu’il peut, comme Josèphe le récite au livre onzième des Antiquitez. Au reste ce qui est coustumier à ceux qui se révoltent de la vraye religion, asçavoir de chercher de se couvrir des exemples des Pères, les Samaritains l’ont fait lors, comme on peut recueillir des paroles de ceste femme. Nos pères (dit-elle) ont adoré en ceste montagne. I est certain que ce n’estoit point la cause qui avoit induit les Samaritains à offrir là des sacrifices : mais après qu'ils eurent là dressé un service faux et pervers, lobstination s’ensuyvit, laquelle fut ingénieuse à chercher des fausses couvertures. Je confesse bien que quelques fois les hommes inconstans et inconsidérez, Sont transportez d’un fol zèle, et ne se peuvent non plus arrester que si quelque tahon les avoit picquez : tellement qu'aussi tost qu'ils oyent dire que quelque chose a esté faite par les Saincts, ils l’empongnent tout incontinent pour exemple, sans aucun jugement ne discrétion. Mais lPautre vice est encore plus commun, qu’ils empruntent les faits des Pères pour donner couleur à leurs erreurs : ce qu’on peut veoir facilement en la Papauté. Or pource que ce passage nous est un bel enseignement comment les gens font tout au rebours, quand laissans en arrière le commandement de Dieu, ils se conforment aux exemples et faits des Pères : il faut noter en combien de sortes le monde pèche yci ordinairement. Car il advient souvent que la pluspart des hommes suit et reçoit pour pères sans aucun Chois, ceux qu’on ne doit réputer nullement pour Pères.

Suyvant cela nous voyons aujourd’huy que quand les Papistes crient à plene bouche les Pères, ils ne donnent aucun lieu aux Prophètes et Apostres : mais quand ils en ont nommé quelques-uns qui sont dignes d’estre honorez, ils font un grand amas de gens semblables à eux, ou pour le moins ils descendent aux temps plus corrompus, durant lesquels combien qu'il n’y eust pas encore une barbarie si lourde, la religion toutesfois et la doc-

Car. IV.

trine estoyent fort décheues de leur pureté. I nous faut donc diligemment noter la différence, afin que nous ne tenions pour Pères sinon ceux qu’il nous apperra avoir esté enfans de Dieu : et puis, qui par lexcellence de leur piété, auront mérité ce degré d'honneur. On pèche aussi bien souvent en ce que des faits des Peres on en establit à la volée une loy commune. Car le commun populaire ne pense point faire assez grand honneur aux Pères, $’il ne les met hors du rang des hommes. Ainsi, quand il ne nous souvient plus qu’ils ‘estoyent hommes qui pouvoyent faillir, nous meslons indifféremment les fautes et vices avec les vertus. Et de cela s’ensuit une confusion fort mauvaise en la façon de vivre. Car au lieu que nous devions examiner tous les faits des hommes à la règle de la Loy, nous assujetissons la balance aux choses qu’il faut peser par icelle. Brief, quand on fait si grande estime de l’imitation des Pères, il semble au monde qu’il ne fait point de mal de pécher après eux. Le troisième vice est en une fausse imitation, et mal réglée ou inconsidérée : asçavoir quand de ce que quelqu'un des Pères a fait, nous en faisons une conséquence, et le tirons en exemplesans avoir le mesme Esprit qu'eux, et sans avoir receu un mesme mandement.

Exemple, Comme si quelque homme privé vouloit prendre le glaive en la main pour faire la vengence des outrages faits à ses prochains, pource que Moyse la fait, Exode, Il, 42. Et si quelqu'un venoit tuer les paillars, pource que Phinées l’a fait, Nomb., XXV, 7. De là est venue (comme plusieurs estiment) la rage barbare et cruelle que les pères sacrifioyent leurs propres enfans, d'autant que les Juifs vouloyent estre semblables à leur père Abraham. Voire, comme si cela eust esté un commandement général, quand Dieu dit à Abraham, Sacrifie ton fils Isaac, Gen., XXIF, 2, et non plustost une espreuve particulière d’un homme. Une telle fausse imitation procède volontiers d’orgueil, et de trop grande présomption, quand les hommes s’attribuent plus qu’ils ne doyvent, et que chacun ne se mesure point selon sa mesure. Cependant il wy en à point qui soyent vrais imitateurs des

Cap. IV.

Pères : mais il y en à beaucoup qui se monstrent singes. Ceux qui liront attentivement et prudemment les escrits des anciens, confesseront qu'une bonne partie de la moinerie ancienne est venue de ceste mesme source. Parquoy, si nous ne voulons errer de nostre propre gré, il faut bien aviser quel esprit un chacun à receu, que requiert la vocation d’un chacun, que C’est qui est convenable et bien Séant à un chacun, et que c’est qui est commandé à un chacun. Il y a un autre vice qui est presque semblable à ce troisième, asçavoir la confusion des temps, quand les gens s'amusent aux exemples des Pères qui les ont précédez, et cependant ne pensent point que le Seigneur a depuis ordonné et commandé une autre conduite et manière de faire, laquelle ils ont à suyvre. À ceste ignorance doit estre imputé cest amas infini de cérémonies, desquelles l'Eglise est accablée sous la Papauté. Desjà dés le commencement de l'Eglise Chrestienne on a commencé à faillir en cest endroit, d’autant qu’une folle affectation d’ensuyvre les cérémonies et façons des Juifs à eu plus de lieu

qu'il ne faloit. Les Juifs avoyent leurs’

sacrifices : afin que les Chrestiens ne fussent sans une telle pompe, on a inventé et mis sus la cérémonie de sacrifier Christ.

Voire, comme si Ja condition de l'Eglise chrestienne deust estre pire, quand toutes les ombres eussent cessé, par lesquelles la clarté de Christ pouvoit estre offusquée. Mais depuis, ceste rage furieuse s'est estendue plus loin, et s’est desbordée sans mesure. Afin donc que nous ne faillions en cest endroit, il nous faut tousjours estre attentifs à la règle présente. Jadis les encensemens et luminaires, les sainctes robbes et ornemens des Sacrificateurs, l'autel, les vaisseaux, et telles autres cérémonies plaisoyent à Dieu, asçavoir d'autant qu’il n’y a chose qui luy soit plus agréable, ne de plus grand pris qu’obéissance. Maintenant depuis l’advénement de Christ, c’est autre chose, et la façon est changée. Il nous faut doncques considérer quelle règle il nous donne, et que c’est qu’il commande en l'Evangile, afin de ne suyvre à la volée ce que les Pères ont gardé sous la

SUR S. JEHAN

Loy. Car ce qui estoit alors une observation sainete du service de Dieu, seroit au-

jourd’huy un horrible Sacrilége. C’est ce

qui à abusé les Samaritains, d'autant qu'ils ne considéroyent point en l’exem-— ple de Jacob combien la condition du temps estoit différente. Il avoit esté licite aux Patriarches de dresser des autels par tout, d'autant qu’il n’y avoit point encore de certain lieu ordonné, lequel le Seigneur à depuis éleu : mais depuis que Dieu eust commandé qu’on édifiast le Temple en la montagne de Sion, ceste première liberté qu’avoyent eu ces Pères anciens cessa. Pour ceste raison Moyse disoit, Vous ne ferez point par ci-après un chacun de vous ce qui vous semblera

bon, mais seulement ce que je vous commande, Deut., chap. XII, v. 8. Car de puis que le Seigneur eut donné la Loy, il

attacha son vray service aux décrets et ordonnances d’icelle, au lieu qu’aupara-

vant on en pouvoit user en plus grande liberté. Telle aussi estoit la couverture

de ceux qui adoroyent en Beth-el. Car

Jacob avoit là offert un sacrifice solennel à Dieu :

avoit assigné le lieu en Jérusalem, ce n’estoit plus Beth-el, c’est-à-dire, Maison

mais depuis que le Seigneur

de Dieu, ains Beth-aven, c’est-à-dire Maison d’iniquité. Nous voyons maintenant quel à esté le poinct de la question. Les Samaritains avoyent l’exemple Ges Pères pour règle, les Juifs estoyent fondez sur le commandement de Dieu. Geste femme, combien que jusques alors elle eust gardé la coustume et façon de sa nation, ne s’arreste point toutesfois asseurément en icelle. Par le mot d’Adorer, il ne faut pas yci entendre une adoration commune :

(car on pouvoit faire en tous lieux prières ordinaires) mais à laquelle les sacrifices estoyenf annexez, afin que la profession de la religion fust publique et solennelle.

21 Femme, croy-moy, etc. En la première partie de sa response il abolit en peu de paroles le service cérémonial qui avoit esté ordonné sous la Loy. Car en disant que l’heure est prochaine qu'il n’y aura nul lieu propre et particulier pour adorer: il signifie que ce que Moyse avoit enseigné, mestoit que pour un

temps, et ainsi que le temps estoit venu auquel là paroy devoit estre rompue. Par ce moyen tirant le service de Dieu hors de ses premiers limites estroits, il Pestend plus loin, afin que les Samaritains en soyent faits participans. Quand il dit que l'heure vient, il met un temps présent pour l’advenir, l’heure viendra : le sens toutesfois est, Que maintenant est bien prochain l’abolissement de la Loy, quant

Cuar. IV.

au Temple et à la sacrificature, et autres telles cérémonies extérieures. En nommant Dieu Pere, il semble qu’il l’oppose obliquement aux Pères, desquels la femme avoit fait mention : comme s’il disoit que Dieu sera le Père commun à tous, en sorte qu’il sera maintenant indifféremment adoré sans discrétion de lieux ne de nations.

22 Vous adorez ce que vous ne SEP, nous adorons ce que NOUS SCAvOns :

car le salut est des Juifs.

23 Mais l'heure vient, et est maintenant, que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : car aussi le Père en demande de tels qui l'adorent.

24 Dieu est espril :

vérilé.

et faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et

5 La femme luy dit, Je scay que le Messias (qui est appelé Christ) doit venir : quand donc iceluy sera venu, il nous annoncera toutes choses. 26 Jésus luy dit, Ce suis-je, qui parle à toy.

Il déclare maintenant plus au long ce que il avoit touché en brief de l’abolissement de la Loy: toutesfois il divise la somme de son propos en deux membres.

Au premier, il condamne de superstition et erreur la forme de servir Dieu, de laquelle les Samaritains avoyent usé: mais quant aux duifs, il testifie qu'ils en avoyent la vraye forme et légitime. Et adjouste la cause de la différence, que les Juifs estoyent certains par la parole de Dieu, du service qu’ils luv rendoyent:

mais au contraire, les Samaritains n’avoyent rien de certain de la bouche de Dieu. Au second, il déclare que les cérémonies que les Juifs avoyent gardées jusques alors, prendroyent bien tost fin.

22 Vous adorez ce que vous ne scavez, et nous adorons ce que nous sçavons. Voyci une sentence digne de mémoire, par laquelle nous sommes enseignez qu’il ne faut rien attenter en la religion légèrement ni à l’aventure : pource que s s’il n’y a science, ce n’est plus Dieu qu'on adore, mais plustost un phantosme ou idole. Parquoy toutes les bonnes intentions, qu’on appelle, sont abbatues par ceste sentence, comme d’une foudre.

Car nous avons, Que les hommes ne peuvent qu'’errer quand ils sont gouvernez par leur propre opinion sans Ja parole ou

commandement de Dieu. Car Christ prenant la personne et la cause de sa nation, prononce qu'il y a grande différence entre les Juifs et les Samaritains. Pourquoy cela? Car le salut est des Juifs, dit-il: par lesquels mots il signifie qu’ils sont plus excellens en cela seul, que Dieu avoit fait l’alliance du salut éternel avec eux. Aucuns restraignent ceci à Christ, qui est descendu des Juifs. Et de faict, puis que toutes les promesses de Dieu sont fermes et ratifiées en luy (2 Corinthiens, chap. LE, v. 20) n’y a salut sinon en luy. Mais pource qu’il n’y à nulle doute que Christ ne préfère les Juifs, d'autant qu'ils n'a orept point quelque unique, qui $ »est Pau. à EUX, et les a adoptez pour son peuple : il faut entendre par le mot de Salut, la manifestation salutaire qu'ils avoyent par la doctrine céleste. Mais pourquoy dit-il que Le salut est des Juifs, veu que plustost il leur estoit baillé et: mis par devers eux, afin qu’ils en jouissent seuls ? Selon mon jusement, il fait allusion à ce qui avoit esté prédit par les Prophètes, Que la Loy sortiroit de Sion, Isaïe, Il, 3. Car ils estoyent séparez pour un temps des autres peuples, à ceste condition, que finalement la pure cognoissance de Dieu descouleroit

PNR À :

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Car. IV. SUR S$.

d'eux par tout le monde. Toutesfois la somme revient là, que Dieu n’est point droitement servi sinon par la certitude de la foy, laquelle ne peut venir que par la Parole. Dont il s'ensuit que tous ceux qui se reculent de la Parole, tombent en idolätrie. Car Christ testifie clairement que quand les hommes ignorent le vray Dieu, c’est mettre en lieu de Dieu une idole ou une imagination de leur cerveau. Or il condamne d’ignorance tous ceux ausquels Dieu luy-mesme ne s’est pas manifesté.

Car aussi Lost que nous sommes destituez de la lumière de sa Parole, ténèbres et aveuglement y règnent. Or il nous faut noter que comme ainsi soit que les Juifs ont aboli par leur desloyauté lalliance de la vie éternelle, establie avec leurs Pères, ils sont privez de ce thrésor, lequel ils avoyent encores pour lors. Car ils n’estoyent point encores retranchez de l'Eglise de Dieu. Maintenant, puis qu’ils ere ayouent le Fils, ils n’ont rien de commun avec le Père, 4 Jehan, II, 23. Autant en . faut-il dire de tous ceux qui se sont révoltez de la pure foy de l'Evangile, pour courir après leurs inventions et traditions humaines. Quoy que ceux qui adorent Dieu selon leur sens ou selon les ordonnances des hommes, se flattent et se plaisent en Jeur obstination : ceste seule voix tonnant du ciel est suflisante pour foudroyer et renverser {out ce qu’ils pensent avoir de Divin et de sainct, c’est, Vous adorez ce que vous ne sçavez. Si done nous voulons que nostre religion soit approuvée de Dieu, il faut nécessairement qu’elle soit fondée sur une science et certitude conceue par sa Parole.

93 Mais l'heure vient, etc. S’ensuit le second membre touchant labolition du service de la Loy, c’est-à-dire des cérémonies. Quand ii dit gue l'heure vient, ou viendra : il monstre que l’ordre donné par Moyse ne sera point perpétuel. Quand il dit que l'heure est maintenant, il met {in aux cérémonies, et par ce moyen donne à entendre que le temps de correction est accompli, duquel parle lApostre, Hébr., IX, 10. Cependant, entant que touche lusage du temps passé, il approuve le Temple et la sacrificature, et

JEHAN. 79 toutes les cérémonies qui y estoyent annexées. Au reste, pour monstrer que Dieu ne veut estre adorén’en Jérusalem, n'en la montagne de Garizim, il prend :

un principe plus haut et une maxime, as-" çavoir que la yraye adoration de Dieu gist en Esprit. Car il s'ensuit de cela, qu’on peut le servir deuement et adorer en tous lieux. Toutesfois il est question en premier lieu, pourquoy et en quel sens le service de Dieu est appelé spirituel. Or pour entendre ceci, il nous faut noter l'opposition qui est entre l'esprit et les figures externes, comme entre la vérité et les ombres. Ainsi donc il dit que le service de Dieu gist en esprit, pource que ce n’est autre chose qu'une foy intérieure du cœur, laquelle engendre l’invocation :

et puis une pureté de conscience, et renoncement de nous-mesmes, afin qu’estans dédiez à l’obéissance de Dieu, nous luy soyons comme oblations sacrées. De ceci survient encores une autre question, Asçavoir si les Pères n’ont point adoré Dieu spirituellement sous la Loy. Je respon, que veu que Dieu est tousjours semblable à soy-mesme, il n’a approuvé dés le commencement du monde autre service que spirituel, qui est convenable à sa nature. Et de cela Moyse mesme est assez suilisant tesmoin, lequel en beaucoup de passages déclare que la fin de la‘Loy ne tend à autre but, sinon que le peuple adhère à Dieu par foy et pure conscience.

Mais les Prophètes l’expriment encore plus clairement, quand üs se courroucent asprement contre lhypocrisie du peuple, d'autant qu’ils pensoit avoir satisfait à Dieu, quand il s’estoit acquitté des sacrifices et de la pompe extérieure.

Il n’est jà besoin d’amener yci beaucoup de tesmoignages qui se rencontrent parci par-là : toutesfois ceux-ci sont notables entre les autres, Pseaume L. Isaie, chap. [, LV, LXVI. Michée, chap. Ÿ.

Amos, Chap. VIL. Mais le service de Dieu a esté tellement spirituel sous la Loy, que toutesfois estant enveloppé de tant de cérémonies externes, il sentoit en apparence quelque chose de charnel et terrien.

Pour ceste cause sainct Paul, Galat., IV, 9, appelle les cérémonies Chair, et Elémens infirmes du monde, Semblablement

Pautheur de PEpistre aux Hébrieux, au chap. IX, v. 4, dit que le sanctuaire ancien avec ses dépendances, estoit terrien.

Ainsi donc nous pourrons bien dire que "le service de la Loy en sa substance a esté spirituel: mais quant à la forme, qu’il estoit aucunement charnel et terrien.

Car toute ceste façon-là ancienne, de laquelle la vérité apparoist maintenant ouvertement, consistoit en ombres. Nous voyons maintenant que c’est que les Juifs ont eu de commun avec nous, et aussi quelle diversité il y à. En tout temps Dieu à voulu estre servi par foy, prières et action de grâces, pureté de cœur et innocence de vie: et n’a jamais prins plaisir à autres sacrifices. Mais il y avoit diverses additions sous la Loy, en sorte que l'esprit et la vérité estoyent comme couverts et enveloppez de beaucoup d’ombres et figures : maintenant il n’y à rien caché ni obscur, depuis que le voile du Temple est rompu. Je confesse bien que nous avons encore aujourd’huy quelques exercices externes de piété, desquels nostre rudesse et imbécillité ha nécessairement besoin: mais la mesure et sobriété est telle, que la vérité nue de Christ n’en est point obscurcie. Brief, ce qui a esté proposé aux Pères en figures et ombrages, nous est ouvertement desployé.

Orceste différence non-seulement est confondue en la Papauté, ains du tout renversée. Car là il y a une aussi grosse espesseur d’ombrages et obscuritez, qu’il y avoit anciennement sous la religion judaïque. On ne peut nier que Christ ne mette yci une différence manifeste entre les Juifs et nous. Que les Papistes taschent d’eschapper par quelques cavillations qu’ils voudront, si est-ce qu’il appert que nous ne différons des Pères qu’en la forme externe seulement, d’autant qu'eux adorans Dieu en esprit, estoyent astraints aux cérémonies, lesquelles ont esté abolies par la venue de Christ. Tous ceux donc qui grèvent et chargent l'Eglise de trop grande multitude de cérémonies, la despouillent entant qu’en eux est de la présence de Christ. Et je ne m’arreste point à ces vaines couleurs ef maigres excuses qu’aucuns allèguent : Asçavoirqu'il y en #

Cap. IV.

a plusieurs aujourd’huy entre le peuple qui n’ont pas moins besoin de telles aides que les Juifs avoyent anciennement. Car il faut tousjours considérer par quel ordre Dieu a voulu que l'Eglise fust gouvernée: d'autant que luy seul cognoist très bien ce qui nous est expédient. Or il est bien certain qu’il n’y a rien plus contraire à la façon ordonnée de Dieu, que ceste pompe grossière et plus que charnelle qui règne en la Papauté. Il est bien vray queles ombres de la Loy couvroyent l'esprit, mais ces masques de la Papauté le desfigurent du tout. Parquoy il ne faut point fermer les veux à tant de vileines et exécrables corruptions. Quoy qu’au- Cuns fins et rusez, ou par trop timides à corriger les vices, allèguent que ce sont choses moyennes, et que pourtant on les doit tenir pour indifférentes: si est-ce toutesfois que ce n’est point chose tolérable, que la règle que Dieu a baillée et limitée, soit violée. Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Il semble que Christ taxe yci en passant l’obstination de plusieurs, laquelle s’est depuis monstrée. Car nous sçavons combien les Juifs après la manifestation de PEvangile ont esté grans disputeurs et contentieux à maintenir les cérémonies, esquelles ils estoyent accoustumez, combien que ceste sentence s’estend bien plus loin. Car d'autant qu’il sçavoit bien que le monde ne seroit jamais du tout repurgé de superstitions, pour ceste raison il sépare les vrais et fidèles adorateurs davec les faux et hypocrites. Duquel tesmoignage estans armez, ne craignons point de condamner les Papistes en toutes leurs inventions, et de mespriser hardiment toutes leurs injures et calomnies. Car de quoy devons-nous avoir peur, quand nous oyons que Dieu ha pour agréable ce service simple et nud, lequel les Papistes ont en desdain, d'autant que il ne rebondit point d’un grand amas de cérémonies? Et de quoy leur proufite ceste vaine splendeur de la chair, par laquelle Christ testifie que l'Esprit est esteint? Il appert clairement des choses

susdites, que c’est de servir Dieu en es-

prit el vérité : asçavoir retenir simplement ce qui est spirituel au service de

Cuar. IV.

Dieu, ostant les enveloppemens des cérémonies anciennes: car la vérité du service Divin consiste en esprit, et les cérémonies estoyent comme une chose adjoustée d’ailleurs. Et yci derechef il faut noter que la vérité n’est pas mise pour en faire comparaison avec mensonge, mais avec l'accessoire extérieur des figures de la Loy: en sorte que cest la pure et simple substance du service spirituel.

24 Dieu est esprit, et faut que ceux qui l'adorent, etc. C’est une confirmation prise de la nature de Dieu. Veu que les hommes sont chair, il ne se faut point esbahir si les choses qui sont correspondantes à leur naturel, leur plaisent. De là advient qu’ils forgent et inventent beaucoup de choses au service de Dieu, lesquelles estans plenes de grande ostentation, n’ont nulle fermeté. Mais ils devoyent sur toutes choses considérer qu'ils ont affaire à Dieu, lequel s'accorde aussi peu avec la chair, que le feu avec l’eau. Ceste seule pensée, quand il est question du service de Dieu, devoit suffire pour refréner la légèreté frétillante de nostre nature: asçavoir que tant s’en faut que Dieu soit semblable à nous, que les choses qui nous plaisent le plus, luy vienent à contrecœur et despit. Que si les hypocrites sont tellement aveuglez de leur propre orgueil, qu’ils ne craignent point d’assujetir Dieu à leur avis, ou plustost à leur appétit désordonné : sçachons toutesfois que ceste modestie ne doit estre mise la dernière au vray service de Dieu, Que nous ayons pour suspect ce qui plaist selon la chair. Au reste, pource que nous ne pouvons monter jusques à sa hautesse, qu’il nous souviene qu’il faut prendre la règle en sa Parole, par laquelle nous y soyons gouvernez et conduits. Les Docteurs anciens allèguent souvent ce passage contre les Arriens, pour prouver la Divinité du sainct Esprit : mais ils s’abusent en le tirant à cela. Car Christ prononce yci simplement, que son Père est d’une nature spirituelle : et que pourtant il ne prend point plaisir à choses frivoles, comme ont accoustumé les hommes selon qu’ils sont légers et inconstans.

25 Je scay que le Messias, etc. Com-

bien que la religion entre les Samaritains fust corrompue et confuse de plusieurs erreurs, ils avoyent toutesfois quelques principes prins de la Loy, imprimez en leurs esprits, comme estoit cestuy-ci du Messias. Or il est vray-semblable que d'autant que ceste femme recueilloit du propos de Christ qu'il y auroit bien tost un changement non accoustumé en l'Eglise de Dieu, il luy est incontinent souvenu du Christ, sous lequel ils espéroyent une plene restauration de toutes choses. Quand elle dit que le Messias doit venir, i semble que elle parle d’un temps bien prochain. Et de faict, il appert assez par beaucoup d’argumens, qu'ils avoyent tous lors communément les cœurs dressez en l'attente du Messias, qui devoit remettre en bon ordre les choses qui estoyent povrement décheues, voire perdues. Pour le moins c’est une chose hors de doute, que ceste femme préfère le Christ à Moyse et à tous les Prophètes, en l’office d’enseigner. Car elle comprend trois choses en peu de paroles. Premièrement, que la doctrine de la Loy n’estoit point entièrement parfaite, mais qu’il n’y avoit là que des :rudimens et petis commencemens. Car s’il neust point falu passer plus outre, elle ne diroit pas que le Messias annoncera toutes choses. Car ceste façon de parler contient tacitement une opposition entre luy et les Prophètes : asçavoir que son office est d'amener ses disciples jusques à la perfection du but, en lieu que les Prophètes les avoyent seulement enseignez és commencemens, et comme introduits en la lice. Secondement, ceste femme déclare qu’elle espère un tel Christ, qu'il sera comme l’ambassadeur du Père, pour annoncer sa-volonté, et le Docteur et Maistre de tous fidèles. Finalement, elle signifie qu’il ne faut rien attendre ni appéter de meilleur ou plus parfait que la doctrine d’iceluy, ains au contraire, que c’est le dernier but de sapience, et qu’il n’est licite de passer plus outre. Or à la miene volonté que ceux qui se vantent maintenant d’estre les piliers de l'Eglise Chrestienne, fussent pour le moins si bien avisez que d’ensuyvre ceste povre lemme,

afin qu’ils se contentassent plustost de la simple doctrine de Christ, que de s’usurper: je ne sçay quelle maistrise pour faire valoir et mettre en avant leurs inventions. Car d’où à esté ramassée la religion tant du Pape que de Mahommet, sinon de fausses et perverses additions, par lesquelles ils ont imaginé qu’ils rendoyent parfaite la déctrine de l'Evangile ?

Comme si ‘elle estoit imparfaite sans telles resveries. Mais quiconque sera bien apprins en l’eschole de Christ, mira point chercher d’autres maistres, ‘et mésmes né les recevera point:

26 Jésus luy dit, Ce suis-je qui parle, etc. Quand il confesse à ceste femme qu’il est le Messias, il ne faut point douter qu'il ne se présente pour lenseigner, afin de respondre à l’espérance qu’elle avoit conceue. Et pourtant je trouve vray-semblable qu'il adjousta puis après plus ample doctrine, pour estancher la soif d’icelle. Or il a voulu monstrer un tel tesmoignage de sa grâce en ceste

Crar. IV

povre femme, afin de donner à cognoistre à tous, qu’il ne faut Jämäis à faire Son office, quañd' on désiré dé l'avoir pour Docteur. Il ne faut done ‘point crairidre qu'il abuse pas un de tous Ceux qu'il rencontrera prests' à estre Ses disciplés!

Mais ceux qui se faschent ‘de ‘8e ‘sou mettre à luy, comme nous ‘en voyons plusieurs orgueilleux et gens profanés, où qui attendent d’ailleurs une sagesse plus parfaite, comme les Turcs et 16$ Papistes : tels sont dignes d’estre pourmenez et traînez par infinis abus et enchantemens, et finalement plongez en‘ün abysme d'erreurs. Au réste, par ces Dai roles, Moy qui parle, je suis le Messias":

le’ Fils de Dieu propose le nom de Messias comme un cachet pour seeller ét ratifier la doctrine de son Evangile. Car il faut arrester qu'il a esté oinct du Père, et que l'Esprit de Dieu à reposé en Ty, afin qu’il nous apportast l’ambässade de salut : comme Isaie tesmoigne au” char

pitre LXI, v. 4.

27 Et sur ce, ses disciples veindrent, et s'esmerveillèrent de ce qu'il parloit à une femme : totülesfois : nul ne dit, Que demandes-tu? ou, “Pourquoy parles-ti

avec elle ?

28 La femme donc laissa sa cruche, et s'en alla en la ville, et dit aux gens, 29 J'enez, voyez un home qui ma dit tout ce que ÿ ay A n ‘est-il point |

Christ?

30 ls sortirent donc de la ville, et veindrent à luy.

31 Or cependant les disciples le prioyent, disans,

Maistre, mange.

32 Mais il leur dit, Pay à manger d'une viande que vous ne scavez point. 33 Les disciples donc disoyent entr'eux, Quelqu'un luy auroit-il apporté (

manger ?

34 Jésus leur dit, Ma viande est, que je face la volonté de celuy qui m'a

envoyé, et parface son œuvre.

91 Ses disciples veindrent et $sesmerveillèrént de ce qu'il parloit à une femme, etc. Quant à ce que l'Evangéliste récite que les ‘disciples se sont esmerveillez, il y peut avoir double raison :

asçavoir, ou qu’ils estoyent offensez de la condition vile de la personne de ceste femme, ou qu’ils pensoyent que les Juifs se polluoyent en parlant avee des Samaritains. Or combien que lun et l’autre procédast d'une saincte révérence qu’ils portoyent à leur Maistre, toutesfois ils

font mal s'ils s’esmerveillent, comme d’une chose mal convenable, de ce qu'il daignoit bien faire tel honneur à ‘une femme du tout abjecté. Car pourquoy ne regardent-ils plustost à eux-mesmés? HIS y eussent trouvé à la vérité bien autant de matière de s’esbahir, commèé eux qui estoyent povres gens de nulle éstime, ét comme la racaille du peuplé, ‘ävoyent esté eslevez à un degré Si'honorable. Et toutesfois il est utile d'observer ce qué lPEvangéliste dit, qu'ils n'osèrent pas

Cap. IV. SUR S.

l'intérroguer. Car nous sommes enseionéz par léur exemple, que s’il advient que rious trouvions quelque chose és œuvres ou és paroles dé Dieu et de Christ, qui soit mal accordant à nostre sens, il ñe faut point que nous-nous laschions là bride à prendre la hardiesse de murmurer : Mais plustost que nous-nous taisions modestement, jusques à ce que ce qui nous est caché, nous soit manifésté du ciel. Or le fondement de ceste modestie est en la crainte de Dieu et révérence de Christ.

28 La femme donc laissa sa cruche, et s'en alla en la ville, etc. L’'Evangéliste récite ceci pour exprimer l’ardente affection de ceste femme. Car ce qu’elle s’en retourne en la ville laissant sa cru- . che, est un signe de hastiveté. Et: c’est la nature de la foy, qu’estans faits participans de la vie éternelle, nous désirions d’attraire les autres pour estre associez avec nous. Et n’est pas possible que la cognoissance de Dieu demeure ensevelie eL'oisive en nos cœurs, sans se déclarer envers les hommes. Car il faut que ce mot demeure véritable, J'ay creu, et pourtant je parleray, Pséaume CXVI, 10.

Et d'autant plus diligemment devonsnous observer la véliément. e et promplitude de ceste femme, pource que seulement une bien petite ‘estincelle de foy à allumé ces déux vertus en elle. Car à grand’peine avoit-elle gousté Christ, quand elle annonce la renommée d’iceluy par toute la ville. Ce sera donc une grande honte à ceux qui auront desjà moyennement proultité en l’eschole d’iceluy, de se monStrer lasches et endormis.

Mais il semble que ceci soit plustost digne de répréhension, quand estant encores rude et n'ayant pas instruction trop ferme elle outrepasse les limites de sa foy.e respon qu’elle eust fait inconsidéréement, Si elle se fust usurpé l'office d'enseigner : mais maintenant, puis qu’elle ne veut sinon resveiller les gens de sa ville à ouir parler Christ, nous ne dirons pas que S’estant oubliée elle passe plus avant qu’il ne faloit. Seulement elle fait l’office d’une trompette ou d’une cloche, pour faire venir les autres à Christ.

29 F'oyez un homme qui ma dit tout ce que j'ay fait. Pource qu’elle parle yei en doute, il pourroit sembler qu’elle n’a fas ésté grandement esmeue de l’authorité de Christ. À cela je respon, que pource qu’elle n’estoit Suffisante à traitter de si hauts et excellens mystères, elle s'efforce Selon sa petite capacité de faire que les gens de sa ville souffrent d’estre enseignez par Christ. Or ceci estoit un aiguillon fort propre pour les resveiller, quand elle cognoissoit par un signe non ambigu ne douteux, qu'il êstoit Prophète, Car pource qu’ils ne pouvoyent pas faire jugement par la doctrine d’iceluy, ceste préparation plus basse leur estoit utile et propre. Oyañs donc qu’il avoit descouvert à ceste femme des choses cachées, ils recueillent de cela que c’est un Prophète de Dieu. Lequel poinct ayans résolu, ils commencent à se rendre atténtifs à sa doctrine, Combien que la femme passé outre : car elle les éxhorte de considérer s'il west point le Messias, se contentant qu'à son instigation ils cherchent en Christ ce qu’elle y avoit desjà trouvé : car elle Sçavoit bien qu'ils y trouvéroyent plus qu’elle ne bromettoit. Mais pourquoy ment-elle, en disant que Christ luy avoit dit tout?

J’ay desià remonstré ci-dessus, que Christ ne l’avoit pas réprinse d’une paillardise Seulement, mais qu’il Iuy avoit proposé en peu de parolés plusieurs péchez de toute sa vie. Car l’Evangélisté n’a pas récité tous les propos par le menu : mais a monstré sommairement que Christ a mis en avant à ceste femme sa vie passée.

et présente, afin de Iuy rabbaisser son caquet. Cependant nous voyons que Ja povre femme embrasée d’un sainet zèle, ne s'espargne point ne Sa réputation, afin de magnifier le nom de Christ : car

elle ne fait point de difficulté de raconter les povretez et taches de sa vie.

32 Jay à manger d'une viande que vous ne scavez point. C’est merveilles qu'il refuse de manger, veu qu’il estoit las et avoit faim. Car si on dit qu’il le fait afin de nous apprendre par son exemple à endurer la faim : pourquoy est-ce doncques qu'il ne l’a tousjours fait? Mais son

[intention tendoit ailleurs que de mons-

trer qu’il faloit simplement refuser la viande. Car il faut observer ceste circonstance, Que le soin du présent affaire le presse si fort, et saisit tellement tout son cœur, qu'il ne luy est point fascheux de mespriser la viande. Et toutesfois il ne dit point qu'il soit tellement attentif à exécuter les mandemens de son Père, qu'il ne mange ne boyve : seulement il monstre ce qu’il ha principalement à faire, et avant toutes choses, et ce qu’il doit réserver en second lieu. Et ainsi il nous enseigne à son exemple, que nous devons préférer le Royaume de Dieu à toutes commoditez corporelles. Il est bien vray que Dieu nous permet de boire et de manger, moyennant que nous ne Soyons distraits de ce qui est le principal : c’està-dire qu’un chacun serve à sa vocation.

Quelqu'un dira, Qu'il ne se peut faire autrement que le manger et boire ne soyent distractions qui nous font perdre quelque partie du temps que nous pourrions employer à meilleures estudes. Je confesse que cela est vray : mais pource que le Seigneur, selon sa bénignité et douceur nous permet d’avoir soin de nostre chair autant que la nécessité le requiert, celuy qui s’employe à entretenir son corps sobrement et modéréement, ne laisse pas pour cela de préférer l’obéissance de Dieu, comme il appartient.

Combien qu’il nous faut quant et quant bien donner garde d’estre tellement addonnez à nos heures, que nous ne soyons prests de nous priver de nostre manger, toutes fois et quantes que Dieu nous présentant quelque occasion, nous assigne l'heure présente et précise, ainsi qu’on dit. Christ voyant maintenant qu’il ha en main une telle opportunité qui luy pouvoit escouler, il embrasse comme allant au-devant les bras estendus, et tient ferme. Pour autant donc que l'affaire qui luy estoit enjointe de son Père le presse en telle sorte, qu’il luy faut nécessairement laisser toutes autres choses, il ne fait point de difficulté de postposer la viande à ce qui estoit le principal. Et de faict, c’eust esté une Chose absurde et mal convenable, que ceste femme laissast sa Cruche pour se haster d'avantage d’al-

ler appeler le peuple, et qu’en Christ on |

Cuar. IV.

veist moins d’ardeur. Brief, si nous-nous proposons ce but, de ne perdre point pour la vie les causes de vivre, il ne nous sera pas mal-aisé de garder un bon moyen.

Car celuy qui se proposera ceste fin en sa vie, de servir au Seigneur, duquel il ne nous soit nullement loisible de nous destourner, mesmes quand nous verrons les dangers de mort tout présens devant nos yeux, certainement il estimera plus cela que le boire et le manger. La métaphore et similitude qu’il prend du boire et du manger, ha d'autant plus de grâce, pource qu’elle est tirée de ce présent devis fort bien à propos.

34 Ma viande est, que je face la volonté de celuy qui m'a envoyé, etc. Il signifie que non-seulement il ha ceci en fort grande estime, mais aussi qu’il n’y a rien en quoy il prene plus grand plaisir, | ou en quoy il s'exerce plus volontiers, et de plus grande affection. Comme David voulant louer la Loy de Dieu, ne dit pas seulement qu’elle luy a esté précieuse, mais aussi plus douce que miel, Pseaume XIX, 11. Si donc nous voulons ensuyvre Christ, il faut que non-seulement nousnous employons songneusement au service de Dieu, mais aussi que nous soyons tellement volontaires à nous acquitter de la charge qu’il nous à enjointe, qu’un tel labeur ne nous soit point ennuyeux ne fascheux. Au reste, quand Christ adjouste, Afin que je parface sa volonté : il déclare assez quelle est la volonté de son Père, à laquelle il estoit ententif : asçavoir qu’il accomplist la commission qui luy estoit enjointe. Ainsi faut-il qu'un chacun de nous regarde quelle est sa vocation, afin que personne ne viene mettre en conte à Dieu ce qu’il aura légèrement entrepris à son appétit. Au reste, on sçait assez quel a esté l'office de.

Christ, asçavoir d'avancer le Royaume de Dieu, de remettre en vie bien-heureuse les àmes perdues, d’espandre la lumière de l'Evangile : brief, d'apporter salut au monde. L’excellence de ces choses a fait que luy qui estoit las et affamé, oublia le manger et boire. Toutesfois ilnous revient de cela une singulière consolation, quand nous oyons que Christ a esté si songneux du salut des hommes, que ce luy a esté

Cap. IV,

SUR S. JEHAN

un plaisir souverain de le procurer. Car [core aujourd’huy esmeu envers nous il ne faut point douter qu’il ne soit en- | d’une telle affection.

35 Ne dites-vous pas qu'il y a encore quatre mois, et la moisson viendra? voyci, je vous di, levez vos yeux, et regardez les régions : car elles sont jà blan-

ches pour moissonner !.

36 Or celuy qui moissonne recoit salaire, et assemble le fruit en vie éternelle : afin que celuy qui sème, ait ensemble joye, et celuy qui moissonne.

37 Car en cela ce dire est véritable, Qu'un sème ct l’autre moissonne.

38 Je vous ay envoyé moissonner ce en quoy vous n'avez point travaillé : autres ont travaillé, et vous estes entrez en leur travail.

1) Matth., IX, 37. Luc, X, 2.

35 Ne dites-vous pas qu'il y a encore quatre mois, etc. I poursuit la sentence précédente. Car d'autant qu’il avoit dit qu’il n’avoit rien en si singulière recommandation, que de parfaire l’œuvre de son Père : il monstre maintenant combien est meure et en sa droite saison ce qu’il fait, prenant une comparaison sur la moisson. Car tout ainsi que quand le blé est meur, la moisson ne peut porter qu’on retarde, pource qu’autrement les grains tomberoyent en terre et se perdroyent : aussi maintenant, quand le blé spirituel est meur, il dit qu'il ne faut point tarder, pource que le retardement apporteroit dommage. Nous voyons à quel propos il.a amené ceste similitude, asçavoir pour exprimer la cause pourquoy il se haste de faire la besongne. Par ce mot, Ne diles-vous pas, il a voulu noter obliquement combien les esprits des hommes sont beaucoup plus attentifs aux choses terriennes qu'aux célestes. Car ils bruslent d’un tel désir de la moisson, qu’ils content songneusement les mois et les jours : cependant c’est merveilles combien ils sont oisifs et endormis à recueillir le froment céleste. Et l’expérience ordinaire monstre assez que non-seulement ceste perversité nous est naturelle, mais aussi qu'à grand’peine la peut-on arracher de nos cœurs. Car comme ainsi soit que tous pourvoyent de bien loin pour la vie terrienne, combien sommesnous paresseux à penser des choses célestes? Suyvant cela Christ dit ailleurs, Hypocrites, vous jugez par l'apparence du ciel s’il fera beau temps le lendemain,

ou non : et vous ne recognoissez point le temps de ma visitation, Matth. XVE, 3.

36 Or celuy qui moissonne recoil salaire, etc. Il prouve par un autre argument combien nous-nous devons diligemment employer en l’œuvre de Dieu :

asçavoir pource qu’un grand salaire et excellent nous est réservé pour nostre labeur. Car il promet un fruit, voire qui n’est corruptible ne caduque. Combien que ce qu'il adjouste du fruit, se peut exposer en deux sortes : Où que ce Soit la déclaration du salaire (et en ceste sorte il diroit deux fois une mesme chose en diverses paroles) ou bien qu’il loue le labeur de ceux qui enrichissent le Royaume de Dieu : comme il le redira au chapitre XV, v.16, Je vous ay éleus, afin que vous alliez, et apportiez fruit, et que vostre fruit demeure. Et de faict, l’un et l’autre doit donner grand courage aux Ministres de la Parole, afin que jamais ils ne défaillent sous le labeur, quand ils oyent que la couronne de gloire leur est préparée au ciel : et sçavent que le fruit de leur moisson ne sera pointseulement précieux devant Dieu, mais aussi éternel.

C’est à ceste fin que l’Escriture fait parci par-là mention du loyer : et non point afin qu’on estime par cela les mérites des œuvres. Car qui est celuy, si on vient en conte, qui ne sera trouvé plustost digne d’estre puni de sa paresse, que d’estre récompensé de sa diligence ? Parquoy il ne restera rien mesmes aux meilleurs ouvriers, sinon d’avoir leur recours à demander pardon de leurs fautes à Dieu en toute humilité. Mais le Seigneur qui pro-

cède envers nous d’une bonté paternelle, pour corriger nostre paresse ef nous donner meilleur courage, qui autrement ne sommes guères avisez, nous fait ce bien de nous rendre. une récompense gratuite.

Or tant s’en faut que ceci renverse la justice de la foy, que plustost il l’establit. Car d’où vient cela que Dieu trouve en nous chose qu’il viene à récompenser, sinon d'autant qu'il nous a donné son sainct Esprit? Or nous sçavons que l’Esprit est le gage et arre de nostre adoption. Secondement, d’où vient cela que Dieu fait tel honneur à des œuvres imparfaites et vicieuses, sinon d’autant qu'après nous avoir réconciliez à soy gratuitement, il ha nos œuvres pour agréables sans aucun regard de mérite, en ne nous imputant point les vices qui y sont attachez? La somme de ce passage est, Que le labeur que les Apostres .employent à enseigner, ne leur doit point estre grief ne fascheux, veu qu’ils sçavent qu’il leur esttant utile, et de sigrand fruit à Christ et à son Eglise. {fin que celuy qui sème ait ensemble joye, et celuy qui moissonne. Christ remonstre par ces paroles, que ce que les Apostres recueilleront le fruit du labourage d’autruy, se fera sans que personne s’en plaigne.

Et ceste amplification est bien digne d’estre notée. Car si en ce monde les gémissemens de ceux qui se plaignent que le fruit de leur labeur est transporté ailleurs, n'empeschent point que le nouveau possesseur ne moissonne volontiers le blé qu’un autre aura semé : combien au pris doyvent les moissonneurs estre alaigres, quand il y a consentement mutuel, joye et caresse.mutuelle des deux costez?

Mais, afin que ce passage soit bien entendu, il nous faut entendre l'antithèse qui est entre les semailles et la moisson.

La doctrine de la Loy et des Prophètes avoit esté comme les semailles : car lors là semence jettée en terre demeuroit comme en herbe : mais la doctrine de PEvangile, pource qu’elle amène les hommes à une vraye maturité, est à bon droict et bien proprement comparée à la moisson.

Car la Loy estoit bien loin de la perfection qui à esté finalement manifestée en Christ. On sçait bien aussi la comparai-

son entre l'enfance et l’aage d'homme, laquelle sainct Paul amène en l’Epistre aux Galatiens, chapitre IV, v. 1, quitend à un mesme but. Brief, puis que la venue de Cbrist a apporté avec soy le salut. présent et asseuré, ce n’est pas merveille si PEvangile qui nous ouvre la porte du Royaume des cieux, est appelé la moisson de la doctrine des Prophètes. Et toutesfois ceci n’empesche point que les Pères sous la Loy"‘n’ayent esté recueillis comme bonne moisson au grenier de Dieu : mais il faut rapporter ceste similitude à la forme d’enseigner. Car comme enfance de l'Eglise a duré jusqu’à la fin de la Loy, mais quand l'Evangile a esté presché, elle est comme sortie hors d’enfance, et venue en plus grand aage :

ainsi lors le salut commença à meurir, duquel les Prophètes n’avoyent fait que les semailles. Mais veu que Christ a tenu ce propos en Samarie, il semble qu’il.estende les semailles plus loin qu’à la Loy et aux Prophètes. Et de faict, il y en a aucuns qui exposent ces choses indifféremment tant des Gentils que des Juifs.

Or je confesse bien qu’il y a eu tousjours quelques grains de piété semez par tout le monde, et n’y a point de, doute que, par manière de dire, Dieu n’ait comme semé par la main des Philosophes et autheurs profanes, ces belles sentences et excellentes qu’on trouve en leurs Jivres.

Mais veu que ceste semence à esté abastardie depuis le pied et le plus bas de la racine, que le fruit qui a peu provenir de là, combien qu’il ne fust ne bon, ne naturel a esté estouffé d’un amas infini d’erreurs, ce seroit une chose absurde de comparer à des semailles une corruption tant nuisible. D’avantage, ce, quiest yei dit du consentement. de joye, ne peut convenir aux Philosophes ou à leurs semblables. Toutesfois la difficulté. n’est pas encore bien solue, d'autant que:Christ dénote spécialement les Samaritains. Je respon, que combien qu'entre eux. toutes choses fussent infectées de corruptions, toutesfois il y avoit encores quelque:semence de piété cachée. Car; d’où.vient cela, qu'aussi tost qu'ils ont ouy unmot de Christ ils sout si prompts à le chercher, sinon qu'ils avoyent apprins de la

Crar. IV.

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