CHAPITRE XX VI
A Adonc Agrippa dit à Paul, Il l'est permis de parler pour toy. Paul donc ayant estendu la main, commenca à rendre raison, disant,
2 Roy Agrippa, je m estime bien-heureux, que je doy respondre aujourd huy devant toy de toutes les choses desquelles je suis accusé par les Juifs :
3 Comme ainsi soit que tu cognois”' très-bien toutes les coustumes et questions qui sont entre les Juifs. Parquoy je te prie que tu m'oyes patiemment.
4 Ainsi donc quant à la vie que j'ay menée dés ma jeunesse, comme elle a esté du commencement entre ma nation en Jérusalem, tous les Juifs la scavent :
5 Ayans par ci-devant cognu (s'ils en veulent rendre tesmoignage) que dés mes ancestres j ay vescu Pharisien selon la secte la plus exquise de nostre
religion.
6 Et maintenant j assiste accusé en jugement pour l'espérance de la pro-
messe qui est faite de Dieu à nos Pères :
7 A laquelle nos douze lignées continuellement servantes à Dieu nuict et jour, espèrent de parvenir. de laquelle espérance, (d Roy Agrippa) je suis
accusé des Juifs.
8 Quoy? tenez-vous pour chose incroyable que Dieu ressuscite les morts?
1) Ou, que je sçay que tu cognois.
À Adonc Agrippa dit à& Paul, Nous avons remonstré à quelle ue S. Paul a esté mené devant ceste belle assemblée : asçavoir afin que Festus eust le conseil et opinion d’Agrippa et des autres, pour en escrire à l'Empereur. Et pourtant il n’use point d’une forme simple de défense, comme on a accoustumé :
mais compasse plus son propos pour enseigner. Il est bien vray que S. Luc met un mot Grec qui signifie Excuser : tant y a toutesfois qu’il ne convient point mal, quand on rend raison de Ja doctrine. Au demeurant, pource que S. Paul avoit desjà bien expérimenté que Festus mesprisoit par orgueil tout ce qui estoil prins de la Loy et des Prophètes, il addresse son propos au Roy Agrippa, duquel il espéroit qu’il se rendroit beaucoup mieux attentif, comme celuy qui n’estoit pas estrange de la religion Judaique. Et pource que jusques à présent il avoit eu affaire à aureilles sourdes : maintenant il s’esjouit d’en avoir trouvé un qui puisse
juger droitement, comme cognoissant et expérimenté. Or Lout ainsi qu’il loue le sçavoir d'Agrippa, en ce qu’il cognoist compétemment les choses desquelles il est question: aussi il luy fait requeste de l’autre costé, qu’il le vueille patiemment ouir. Car quand il n’en, tiendroit conte, et qu’il se desgousteroit, ayant la cognoissance de ces choses il seroït moins excusable. 11 appelle questions, les points de la doctrine, que les Scribes avoyent accoustumé de traitter entr’eux : entre lesquels la religion estoit plus subtilement espluchée. Par le mot de Coustumes, il entend les cérémonies qui estoyent communes à toute la nation. Il veut doncques dire en somme, que le Roy gprippa n’estoit ignorant de la doctrine ne des cérémonies de la Loy. Comme j’ay desjà touché, la conséquence qu'il fait, Parquoy je te prie que tu m'oyes patiemment, signifie que tant plus qu’un chacun a fait de fruit en la cognoissance de lEscriture, tant plus aussi se doit-il rendre attentif,
Cnar. XXVIL.
quand il est question de la religion. Car ce que nous entendons bien nous apporte moins d’ennuy. Or c’est une chose bien raisonnable que nous soyons tellement songneux du service et honneur de Dieu, que ne nous faschions point d’ouir patiemment et bénignement ce qui appartient à la déclaration d’iceluy : et principalement quand nous entendons desjà les fondemens et premières maximes, en sorte qu'il nous est aisé de juger de ce qui est dit, si nous voulons y prendre garde.
4 Ainsi donc quant & la vie que j'ay menée, etc. 1 ne touche pas encore le poinet de la cause : mais pource qu’il avoit esté faussement diffamé, et iniquement chargé de plusieurs blasmes : afin que le Roy Agrippa ne trouve la cause mauvaise par la haine de la personne, il maintient premièrement son innocence.
Car on sçait bien que quand les esprits des hommes sont saisis une fois de quelque souspeçon, tous les sens sont comme ienus fermez, en sorte qu’ils ne peuvent rien recevoir. Sainct Paul donc oste du commencement les nuées de mauvaise Opinion, amassées et espessies de faux rapports : afin qu’il trouve des aureilles bien préparées, et que par ce moyen on luy donne audience. Nous voyons par ceci, que la nécessité de Ja cause à contraint sainct Paul de louer sa vie passée.
Au reste, il ne s’arreste pas longuement en cest endroit, mais se fait incontinent ouverture pour entrer au propos de la résurrection des morts, quand il ramentoit qu’il a esté Pharisien. Et quand il appelle les Pharisiens la secte la plus exquise, selon mon advis il ne dit point cela pour le regard d’une plus saincte vie:
mais pour autant qu’en ceste secte il y avoit une plus grande pureté de doctrine et on y trouvoit plus de sçavoir. Car les Pharisiens se gloritioyent qu’ils avoyent l'intelligence secrète de PEscriture. Et de faict, comme ainsi soit que les Sadduciens se vantassent d'entendre bien la letre, cependant ils avoyent tellement obscure la lumière de l’Escriture, qu’ils estoyent tombez en une vileine et lourde ignorance. Quant aux Esséniens, se contentans de vivre d’une façon austère, ils ne se
SUR LES ACTES
soucioyent pas beaucoup d’estudier. Et à ceci n’est point contraire ce que Jésus- Christ se courrouce principalement contre les Pharisiens, Comme ceux qui corrompoyent plus faussement lEscriture, Matt., XXII, 43. Car comme ainsi soit qu'il s’attribuassent cela de singulier, d'interpréter lEscriture, se disans en avoir le sens mystique et caché : de là est venue l’outrecuidance de changer et innover, contre laquelle le Seigneur se courrouce si asprement. Mais sainct Paul ne touche point à ces inventions, lesquelles ayans forgées à la volée, ils en requéroyent l'observation d’une rigueur tyrannique. Car son intention n’estoit que de parler seulement Ge la résurrection des morts. Car combien qu’ils eussent corrompu et perverti la Loy en beaucoup d’endroits, toutesfois il estoit bien raisonnable qu’on feist plus grand cas de l’authorité de ceste secte-Tà à maintenir la vraye foy, que des autres qui s’estoyent beaucoup plus eslongnées de la pureté naturelle. Joinct que S. Paul parle seulement du jugement qu’en avoit le commun, lequel regardoit à l'apparence d’un sçavoir subtil.
6 Pour l'espérance de la promesse.
Maintenant il entre en la matière: asçavoir qu’il est mis en fascherie pour le principal article de toute la foy. Or jà soit qu’il semble bien avoir parlé généralement de la résurrection des morts : tant y a toutesfois qu’on peut facilement recueillir de la déduction du texte, qu’il a commencé de plus haut, et qu’il a compris les circonstances qui appartenoyent proprement à la foy de l'Evangile. Il se plaind qu’il a esté accusé des Juifs, d’au- {ant qu’il affermoit l’espérance de la promesse faite aux Pères. Ce commencement donc qu’il a prins, et mesme le fondement de sa défense estoit, Que lalliance que Dieu avoit faiteavec les Pères, se rapporte au salut éternel. Parquoy la somme de toute la dispute a esté, que ce n’estoit rien de la religion des Juifs, sinon qu’ils regardassent au ciel, et par conséquent que leurs yeux fussent dressez sur Jésus- Christ autheur de la vie nouvelle. Ils se glorifioyent que de tous les peuples de la terre, ils estoyent seuls qui fussent éleus
par le Seigneur. Mais la vérité est telle, que Padoption ne pouvoit apporter aucune utilité, sinon qu’estans appuyez sur Île Médiateur promis, ils regardassent à l’héritage du Royaume de Dieu. Il faut donc yei concevoir beaucoup plus, que sainct Luc mexprime apertement. Et de faict son récit ne tend à autre but, sinon afin que nous sçachions de quelles choses Sainct Paul à traitté. Mais il ne dit point quoy, ou en quelles paroles. Cependant c’est à nous de recueillir de ceste briefve somme, les choses qui appartienent à ceste dispute, laquelle a esté librement et franchement traittée devant le Roy Agrippa, où sainct Paul avoit moyen de parler paisiblement. j
1 À laquelle nos douxe lignées. 1 se plaind devant Agrippa, que l'estat de PEglise estoit tombé en telle décadence, que les Sacrificateurs combatoyent l’espérance “commune de tous les fidèles :
comme s’il disoit, À quoy souspirent et tendent les désirs de tous ceux de nostre nalion, qui servent songneusement à Dieu, et s’employent jours et nuicts aux exercices de vraye religion, sinon afin que finalement ils parvienent à la vie bien-heureuse et immortelle ? Or est-il ainsi que c’est le mesme but de toute ma doctrine : d'autant que quand on propose la grâce de rédemption, quant et quant la porte des cieux est ouverte. Et quand j'annonce qué l’autheur de salut est ressuscité des morts, j’offre en sa personne les prémices de l’immortalité bien heureuse. Ainsi la confirmation précédente de sa doctrine a esté prinse de la parole de Dieu, quand il mettoit en avant ja promesse faite aux Pères: maintenant en secônd lieu il adjouste le consentement de l'Eglise. Et c’est le vray moyen qu’il faut garder pour maintenir les principaux articles de la foy: asçavoir que l’authorité de Dieu aille devant : puis après qu'il y ait le consentement de l’Eglise. Cependant toutesfois il faut prudemment choisir la vraye Eglise: comme $. Paul nous enseigne yei par son exemple. Car combien qu’il sceust que les Sacrilicateurs proposassent contre luy le titre d'Eglise, néantmoins il maintient constamment, que les vrais et purs serviteurs de Dieu
Car. XXVI.
sont de son parti, et se contente de ce qu’il les ha pour défenseurs de sa cause.
Car quand il parle des douze lignées, il ne met pas pesle-mesle tous ceux, qui estoyent descendus de Jacob selon la chair : mais il entend seulement ceux qui retenoyent une vraye amour de piété.
Car il n’y eust point eu apparence de bailler indifféremment à toute la nation le los de la crainte de Dieu, laquelle ne régnoit qu’en un bien petit nombre. En l’un et l’autre les Papistes font toutau rebours : car ils font tellement valoir les voix des hommes, qu’ils ensevelissent la parole de Dieu : et avec ce sans couleur ni honte ils ornent de titre d’Eglise catholique je ne sçay quélle racaille meslée de gens ignorans ou de vie infime. Orau contraire, à CE QUE NOUS PUISSIORs MOnstrer que nous consentons et accordons avec la vraye Eglise, ‘il nous faut commencer par les Prophètes et Apostres.
Puis après il faut mettre en leur compagnie ceux desquels la piété est cognue et notoire. Si le Pape avec toute sa prestraille est discordant d’avec nous, il ne faut point que nous nous troublions pour cela. Au reste, saimct Paul prouve la vraye affection de religion par la continuation et par la véhémence: qui estoit une vertu singulière principalement en ce temps-là, que les Juifs estoyent afiligez extrêmement.
8 Quoy? tenez-vous pour chose incroyable. I ne faut point douter qu'il nait maintenu et prouvé par raisons et tesmoignages de l'Escriture, ce qu'il enseignoit de la résurrection et de Ja vie céleste. Maïs il renvoye à bon droict à la puissance de Dieu ceux ausquels il parle,
afin qu’ils ne jugentpoint de larésurrection
selon la petite Capacité de leur sens humain. Car il n’y a rien plus difficile à persuader, que la restauration qui doit estre faite des corps, après qu'ils auront esté réduits à néant. Pource donc que c’est un mystère qui surmonte de beaucoup lentendément humain, que les fidèles se souvienent qu’il faut yci considérer combien s’estend au long et au large la vertu infinie de Dieu, et non point que c’est qu'ils peuvent comprendre : comme sainct Paul aussi Iuy-mesme remonsire
re M ti Ti
Car. XXVI.
aux Philip., chap, HE, v, 24.
avoir dit que nostre corps vil sera transfiguré au corps glorieux de Jésus-Christ, incontinent après il adjouste, Selon ceste efficace, par laquelle il peut mesme assujetir toutes choses à soy. Or toutesfois coustumièrement les hommes sont outrageux et ingrats envers Dieu, qui ne veulent point que son bras s’estende plus loin que ne peut atteindre leur sens. Ainsi ils voudroyent entant qu’en eux est, res-
SUR LES ACTES
Car après | traindre la grandeur de ses œuvres qu!
surmonte le ciel et la terre, dedans les bornes estroites de leur sens, Au contraire, sainct Paul nous admoneste de considérer ce que Dieu peut : afin qu’estans haut eslevez par-dessus le monde, nous apprenions à concevoir Ja foy de la résurrection, nôn point par la capacité imbécille et foible de nostre entendement, ains par sa puissance infinie.
9 Certainement quant à moy, il me semble qu'il faloit que je feisse grande répugnance contre le nom de Jésus de Nazareth.
10 Ce qu'aussi j ay fait en Jérusalem : et ay enclos plusieurs saincts és prisons, ayant r'eçeu pouvoir des principaux Sacrificateurs : et quand on les met:
toit à mort, j en bailloye ma sentence.
A1 Et souvent par toutes les Synagogques, en les punissant, je les contrai-
gnoye à blasphémer :
cutoye jusqu'aux villes estranges.
et estant forcené contr'eux outre mesure, je les persé-
12 En quoy Jaisant comme j alloye aussi en Damas avec pouvoir et commis-
sion des principaux Sacr ificateurs,
13 Je vei(ô Roy) en chemin à Midi une lumière du ciel plus grande que la splendeur du soleil, resplendir à l’entour de moy, et de ceux qui cheminayent
avec moy.
14 Et nous tous estans cheus en terre, j'ouy une voix parlant à moy, et disant en langue Hébraïque, Saul, Saul, pourquoy me persécutes-tu? Il t'est dur
de regimber contre les aiquillons.
15 Lors je di, Qui es-tu Seigneur ? Et il respondit, Je suis Jésus, lequel tu
persécutes.
16 Mais lève-loy, et te tien sur tes pieds :
car pour cesle cause te suis-je
apparu pour le constituer ministre el tesmoin des choses que lu as veuës, et
de celles esquelles je t'apparoistray :
17 Te délivrant du peuple et des Gentils, ausquels maintenant je Éenvoye,
18 Pour ouvrir leurs yeux : afin qu'ils soyent convertis de ténèbres à lumière, et de la puissance de Salan à Dieu, pour recevoir rémission de leurs péchez, el part entre ceux qui sont sanctifiez, par la foy qui est en moy.
9 Certainement quant à moy, il m'a semblé. Si S. Paul n’eust ait plus de choses que $. Luc n’a récitées jusques à présent, ce seroit un propos rompu, Dont nous pouvons recueillir ce que j’ay dit ci-dessus, qu'ayant fait mention de Valliance de Dieu, il a traitté de l'office et grace de Jésus-Christ, comme la chose le requéroit. Or la raison pourquoy il répète l’histoire de sa conversion, c’est nonseulement afin qu'il monstre qu’on ne le doît rédarguer de légèreté, mais aussi afin qu'il testilie qu'il a esté divinement appelé, el mesme contraint par CoMmman-
dement céleste. Car ce que contre toute sa délibération il a esté soudainement changé de loup en brebis, une si violente mutation sert grandement à faire adjouster foy à sa orne. Pour ceste raison il amplifie l’ardeur de nuire, de laquelle il estoit furieusement transporté contre les membres de Jésus-Christ, et lobstinatiou à laquelle il estoit du tout addonné. Si dès sa première jeunesse il eust esté instruit en la foy de Christ, ou bien qu’estant enseigné par quelque homme, il l’eust embrassée de son bon gré et sais AUCUNE répugnance, vray est que en
son particulier il eust ésté bien certain de sa vocation, mais elle n’eust pas esté si bien cognue des autres. Mais maintenant comme ainsi soit que bruslant d’une fureur obstinée, et qu’on ne pouvoit fleschir, il a changé de propos sans estre induit par occasion quelconque, ne persuadé par quelque homme mortel, ne voit-on pas bien qu’il a esté domté de la main de Dieu? Ceste antithèse donc ou Opposition emporte grand poids, quand il récite qu’il a esté eslevé d’une perverse outrecuidance, tellement qu’il a pensé de pouvoir vaincre et venir à bout de Jésus- Christ : par laquelle opposition il a voulu monstrer que ce qu’il a esté fait disciple du Fils de Dieu, ce n’a point esté par ce qu’il en eust quelque goust ou sentiment en son esprit. Le nom de Jésus de Nazareth est yci pris pour toute la profession de l'Evangile, laquelle sainct Paul avoit délibéré d’esteindre totalement, entreprenant la guerre contre Dieu par ce moyen sans y penser.
…. 40 Ce qu'aussi j ai fait en Jérusalem, etc. 1] prouve par les faits mesmes, de quelle impétuosité de zèle il a esté transporté pour combatre Jésus-Christ, jusques à tant qu’il à esté retiré d’une violence et force plus grande, qui l'a fait tourner tout au rebours. Or il avoit ses adversaires pour tesmoins de ceste véhémence, tellement que c’estoit une chose bien certaine qu’il avoit esté bien soudainement changé. Et certes les Sacrificateurs ne luy eussent point baillé ceste commission s'il ne se fust porté vaillamment à exercer cruauté. Et il faloit bien qu’il fust fort courageux, de pouvoir satisfaire à leur rage. Cependant il faut noter que sainct Paul n’a point eu honte de confesser combien il avoit péché griefvement contre Dieu moyennant que cela tournast à la gloire du Seigneur Jésus. À la vérité ce luy estoit un grand opprobre, qu’estant ainsi furieusement transporté d’un zèle aveugle, il avoit contraint à prononcer des horribles blasphèmes ceux qui désiroyent servir à Dieu, fait beaucoup de fascheries aux bons et simples, baïllé sa sentence qu’on devoit espandre le sang innocent : brief, avoir dressé ses cornes contre le cie),
Cuar, XXVI.
jusqu'à ce qu’il ait esté renversé par terre. Mais il n’espargne point sa réputation, qu’il ne produise volontiers son opprobre, moyennant que par cela la miséricorde de Dieu soit plus ouvertement manifestée. Parquoy on ne pouvoit trouver aucun mauvais souspeçon en son propos : veu que n’ayant nul esgard à Soy, il s’impute de son bon gré à blasme et crime les choses par lesquelles il avoit obtenu louange et applaudissement envers le peuple. Et pourtant il condamne de forcénerie son zèle, lequel les autres honoroyent. Dont il appert combien est sotte l’ambition de ceux qui ont honte de confesser simplement la faute qu’ils auront faite par ignorance et erreur.
Car combien qu’ils ne l’excusent point du tout : néantmoins ils taschent d’amoindrir ou farder les choses par lesquelles ils devoyent demander pardon en toute humilité, et avec larmes et grande amertume de cœur. Au contraire, sainct Paul, comme ainsi soit qu’il peust garder le renom d'homme sage et discret, testifie qu’il a esté insensé et forcené. Car c’est ce que signifie le mot Grec duquel sainet Luc use yci, quant à ce qu’il en a contraint plusieurs à blasphémer. Par ceci nous recognoissons qu’il y avoit mesmes és prémices des croyans, c’est-à-dire en la première Eglise, beaucoup de gens de petite valeur, veu qu'après avoir fait profession d’estre des escholiers de Jésus-Christ, ayans depuis perdu courage ou de crainte ou par batures, ils ont non-seulement renié et désavoué le Fils de Dieu, mais aussi blasphémé son sainct nom : combien que desjà le renoncement de soy contient un blasphème horrible.
13 O Roy, je vey en chemin à midi.
Ce récit tend à ce but, que le Roy Agrippa entende que ce n’a point esté un fantosme ou vaine illusion, ni ure telle ecstase, qui luy ostast l’entendement et jugement. Car combien qu’estant effrayé il soit cheut par terre, toutesfois il ouit une voix distincte : il interrogue qui est celuy qui parle à luy :
et finalement il entend bien la response qui luy est faite : toutes lesquelles choses sont signes d’un esprit arresté. Il s’en-
Car. XXVI.
suit de cela, qu’il n’a point changé à la volée, mais qu’il a simplement et humblement obéy à l’oracle céleste, afin qu’il ne continuast point à estre rebelle à Dieu à son escient.
16 Mais léve-toy, et le tien sur pieds.
Jésus-Christ à abbatu Paul par terre, afin qu'il l’humiliast : maintenant il le redresse, et veut qu’il prene bon courage. Et nous aussi sommes tous les jours abbatus par sa voix à ceste mesme fin, asçavoir que nous apprenions à estre modestes et humbles : mais ceux qu’il a abbatus, sont soudain relevez par luy en bénignité et douceur. Et c’est une consolation singulière, quand Jésus-Christ prononce qu’il luy est apparu, non point comme voulant faire punition de luy, et prendre vengence de sa forcénerie insensée, de ce qu’il avoit injustement et cruellement tormenté et battu les innocens, ne de ses sentences meurtrières prononcées contre les fidèles, ne de Ja fascherie qu’il avoit faite aux saincts :
mais comme Seigneur propice et favorable, qui se veut servir de son labeur, et luy fait mesme ce bien de l'appeler à un estat et ministère honorable. Car il le constitue tesmoin des choses qu'il à veues, et qu'il verra puis après. C’estoit desjà une vision bien digne de mémoire que celle-ci, de laquelle il avoit apprins que Jésus-Christ règne au ciel, afin qu’il ne le mesprisast plus d’une façon orgueilleuse : mais le recognust le Fils de Dieu, et le Rédempteur promis. Il a eu depuis d’autres révélations, comme on peut veoir par ce que luy-mesme récite, 2 Cor., XII.
17 Te délivrant du peuple et des Gentils. Ce propos tend à armer Paul contre toutes craintes qui luy devoyent advenir, et quant et quant à le préparer à porter la croix. Toutesfois veu qu’il adjouste tantost après, que Paul viendra pour illuminer les yeux des aveugles, pour réconcilier à Dieu ceux qui avoyent esté aliénez de luy, et pour mettre en estat de salut ceux qui estoyent perdus :
on se pourroit esbahir pourquoy il ne promet aussi, que tous ceux ausquels Paul communiquera de si excellens biens,
luy feront de leur costé un recueil!
SUR LES ACTES
joyeux et favorable. Mais yci est notée l’ingratitude du monde : car il rend une récompense du tout contraire à ceux qui leur administrenit la vie éternelle : comme les phrénétiques se jettent de furie sur leurs médecins pour leur mal-faire. Et Paul est admonesté qu’en quelque part qu’il aille, une grand’partie de ceux ausquels il taschera de proufiter le hayront, en sorte qu'ils machineront sa mort et ruine. Or il récite expresséement, qu’il est destiné et ordonné pour tesmoin tant aux Gentils qu'aux Juifs, à celle fin qu'on ne luy impute à vice, ce qu'il a indifféremment fait l'Evangile commun tant aux uns qu'aux autres. Car c’estoit à raison de cela que les Juifs avoyent conceu contre luy une haine si envenimée, pour autant qu'ils estoyent marris que les Gentils estoyent mis en pareil degré qu'eux. Et combien qu’ils feissent semblant de faire cela de zèle, de peur que lalliance que Dieu avoit faite avec la postérité d'Abraham, ne fust profanée, quand elle seroit transférée aux estrangiers : tant y a toutesfois que ce n’estoit qu'une pure ambition qui les poussoit furieusement à cela : d'autant qu’ils vouloyent estre tous seuls haut eslevez, et ranger tous les autres dessous eux. Au reste, en la personne d’un seul homme, tous fidèles docteurs sont exhortez à faire leur office, afin que la malice des hommes ne les empesche de continuer à offrir la miséricorde de Dieu aux povres et misérables pécheurs, quelques indignes qu'ils soyent.
18 Pour ouvrir les yeux. I semble que sainct Paul s’attribuant ce qui est propre à Dieu seul, s’eslève trop haut.
Car nous sçavons qu'il n’y a que le sainct Esprit qui illumine les yeux de l’entendement. Nous sçavons qu’il n’y a autre libérateur et rédempteur que Jésus- Christ, qui nous délivre de la tyrannie du diable. Nous sçavons qu’il n’y a que Dieu seul qui oste et efface nos péchez, et nous adopte en la portion et héritage des saincits. Mais c’est un usage assez commun en l’Escriture, que Dieu transfère aux ministres l’honneur qui est deu à luy seul, non point pour oster ou diminuer quelque chose du sien, mais afin
qu'il face valoir l’efficace de son Esprit, laquelle il desploye en eux.'Car il ne les envoye point en l’œuvre pour estre instrumens oisifs et morts, Ou pour estre
comme joueurs de farce : mais afin qu’il:
besongne puissamment par leur main. Et ce que leur prédication est fructueuse, cela dépend de la vertu secrète de Dieu, qui fait tout en tous, et donne accroissement luy seul. Les docteurs donc sont envoyez ou mis en besongne non point pour jetter en vain des paroles en l'air, Où pour battre seulement les aureilles d’un son inutile, mais pour apporter lumière vivitiante et salutaire aux aveugles, pour réformer les cœurs des hommes en yraye obéissance de la justice de Dicu, et pour ratifier la grâce de salut acquise par la mort du Scigneur Jésus, Mais ils ne font rien de tout cela, sinon entant que Dieu besongne par eux, à ce que leur labeur ne soit inutile : en sorte que toute la louange demeure par devers luy, comme aussi l’effect vient de luy. Parquoy il nous faut noter que toutes fois et quantes que PEscriture eslève le ministère externe r° :onorablement, il ne le faut séparer du $&, Esprit, lequel le vivifie, ne plus ne moins que l'âme vivifie le corps.
Car il remonstre en d’autres passages, combien il s’en faut que l’industrie des hommes face quelque chose de soy : et mesme combien elle est inutile de soy.
Car c’est bien à eux de planter et arrouser : mais quant à bailler l'accroissement, il n'appartient qu’à Dieu seul, 4 Cor. IIE, 6. Au reste, pource que plusieurs sont empeschez par leur ignorance ou mali-
gnité de recevoir de l'Evangile telle uti-:
lité et fruict qu’ils devoyent, ceste description est bien @igne d’estre observée, laquelle desploye briefvement et clairement devant les yeux ce thrésor inestimable. Ainsi donc voyci le but de l'Evangile, qu'estans délivrez de laxeuglement
de l’entendement, nous soyons faits par-|
ticipans de la lumière céleste : qu’estans rachetez de la domination cruelle de Satan, nous soyons convertis au Seigneur :
qu'ayans obtenu la rémission gratuite des péchez, nous ayons part à l'héritage éternel entre les saincts. Il faut que nous ayons là tous nos sens fichez, si nous
Cuar. XXVI,
voulons faire fruict en l'Evangile comme il appartient. Car quel proufit nous apportera la prédication continuelle d’iceluy, de laquelle nous ne sçaurons pas le vray usage? Et quant et quant le moyen parfait de nostre salut nous est yci descrit. Tous disent bien qu’ils désirent d’estre sauvez : cependant toutesfois il y en à bien peu qui advisent comment c’est que Dieu les veut sauver. Ce passage doncques lequel comprend fort proprement le moyen, est comme une clef pour ouvrir la porte des cieux. D’avantage, il faut entendre que tout le genre humain est naturellement destitué et despourveu de ces biens que le Seigneur Jésus testifie que nous obtenons par la foy de son Evangile. Ainsi il s'ensuit que tous hommes sont aveugles, d'autant qu'ils sont illuminez par foy : que tous sont esclaves de Satan, d'autant que par foy ils sont affranchis de sa tyrannie : que tous sont ennemis de Dieu, et coulpables de la mort éternelle, d'autant que par foy ils obtienent la rémission des péchez.
Ainsi quand nous sommes hors de Jésus- Christ et de sa foy, il nya rien si misérable que nous. On peut aussi cognoistre par cela, combien il s’en faut qu'il y ait quelque chose de reste pour le francarbitre et les mérites des hommes.
Quant à une chacune partie, l’illumination se rapporte à la cognoissance de Dieu, d'autant que toute nostre subtilité n’est que pure vanité et ténèbres espesses, jusques à ce que Dieu nous esclaire etillumine les yeux par sa vérité. Ce qui s'ensuit puis après s’estend bien plus loin, asçavoir, Æstre converti des ténébres à lumière. Car cela se fait, quand nous sommes renouvelez de l'esprit de nostre entendement. Et pourtant, selon mon avis, ce membre et l’autre suyvant sont conjoints ensemble, quand il est dit, E£stre converti à Dieu de la puissance de Satan. Car ce renouvellement lequel sainct Paul déclaire plus amplement Ephés. If, 40, et. IV, 23, est exprimé par diverses formes de parler.
S’ensuit après, la rémission des péchez, par laquelle Dieu nous réconcilie à soy gratuitement : afin que nous ne doutions point qu’il sera appaisé envers nous, el
Cnar. XXVI.
se monstrera favorable. Finalement, l’accomplissement du total est mis en dernier lieu, asçavoir l'héritage de la vie éternelle. Quand il dit, Par la foy, cela ne se rapporte point à ce mot, Sanctifiez (Comme aucuns lexposent mal) car il s’estend à toute la clause. Le sens donc est, Que par foy nous entrons en posses-
SUR LES ACTES
sion des biens qui sont offerts par l’Evangile, Or la foy proprement ha ses yeux dressez sur Jésus-Christ, Car toutes les parties de nostre salut sont encloses en luy : et l'Evangile ne nous monstre point de les chercher ailleurs qu’en iceluy.
19 Parquoy (6 Roy Agrippa) je ne fu point désobéissant à la vision céleste :
20 Ains premièrement j ay annoncé à ceux qui estoyent en Damas el en Jérusalem, et par toute la contrée de Judée, et aux Gentils, qu'ils se repentissent, el se convertissent à Dieu, en faisant œuvres dignes de repeniance.
21 Pour ceste cause Les Juifs m ayans prins dans le temple, ont tasché de
me tuer.
22 Mais estant secouru par l'aide de Dieu, je suis vivant jusqu à ce jourd'huy, rendant tesmoignage à petit et à grand, ne disant rien fors les choses que les Prophètes et Moyse ont prédites devoir advenir,
23 Asçavoir qu'il faloit que Christ souffrist, et qu'il fust le premier de la résurrection des morts, qui devoit annoncer la lumière au peuple ét aux
Gentils.
19 Parquoy (6 Roy Agrippa), etc.
Il remonstre en brief maintenant à quelle intention il a raconté l’histoire de sa conversion : asçavoir afin qu’il donnast à entendre à Agrippa et aux autres assistans, qu'il avoit Dieu pour autheur de toutes les choses que les Juifs condamnoyent de sacrilége et apostasie. Il s’addresse. nomméement à Agrippa, d'autant qu'il sçavoit bien que Festus et les Romains n’entendoyent point que vouloit dire vision céleste. Au reste, quant à la somme de la doctrine que sainct Paul dit avoir preschée, il appert bien qu’il n’y a rien qui soit discordant ou eslongné de la Loy et des Prophètes.
Ce qui conferme aussi tant plus la certitude de ceste vision, par laquelle il n’a esté enjoint à Paul d'enseigner sinon choses bien accordantes à lEscriture.
La conversion à Dieu est conjointe avec la repentance : non pas que ce soyent choses diverses : mais afin que nous enterdions que c’est se repentir : comme aussi au contraire la corruption et perversité des hommes n’est autre chose qu'un estrangement de Dieu. Or pource que repentance est une chose intérieure, et qui gist en l'affection du cœur, sainct
qui rendent tesmoignage d’icelle : suyvant l’exhortation de Jehan Baptiste, Faites fruits dignes de repentance, Matthieu, I, 8. Or comme ainsi soit que l'Evangile de Jésus-Christ appelle tous à repentance, il s'ensuit que tous homines naturellement sont vicieux et COFrompus, et ont besoin de changement. Outreplus, ce passage nous enseigne que Ceux qui séparent la grâce de Jésus-Christ d'avec la repentance, ne sçavent qu’ils disent, et pervertissent l'Evangile bien sottement.
91 Ont tasché de me tuer, etc. HN se plaind yci de liniquité outrageuse de ses ennemis, afin que par cela on cognoisse qu’ils soustienent une mauvaise cause d’une mauvaise conscience. Car si sainct Paul eust offensé, ils pouvoyent poursuyvre par justice. Et en cela leur condition eust esté encore meilleure que la siene, veu qu'ils avoyent beaucoup plus de crédit et authorité. La rage donc qui les transporte rend tesmoignage qu’ils n’ont pas la raison pour eux. Quant à ce que sainct Paul dit qu’il a esté préservé par l’aide de Dieu, cela sert pour confermer sa doctrine. Car d’où vient cela que Dieu luy tend la main, sinon d'autant qu'il l’'advoue pour son Ministre, et approu-
Paul requiert en second lieu les œuvres, 1 vant sa cause la veut maintenir? Joïnct
que le secoûrs de Dieu luy devoit donner courage, à celle fin que tant plus constamment il continuast à faire son office.
Car c’eust esté à faire à un homme ingrat, s’il se fust reculé de celuy qui luy tendoit les bras pour le secourir. Par lequel exemple nous sommes aussi enseignez, que toutes les fois que nous sommes délivrez des dangers, ce n’est pas à dire que le Seigneur nous prolonge la vie, afin que puis après nous-nous abastardissions par lascheté et paresse :
mais afin que faisans nostre office alaigrement, nous soyons prests de mourir à toutes heures pour la gloire de celuy qui nous a réservez pour s0y. Nonobstant sainct Paul n’avoit mis en oubli combien il estoit tenu au Capitaine : mais il magnifie yei l’aide de Dieu, afin qu’il monstre qu'il ne devoit autrement faire, sinon d'employer tout le reste de sa vie au service de celuy, par lequel il avoit esté recoux : Combien que cela eust esté fait par la main d'un homme.
22 Rendant tesmoignage à petit et & grand, etc. On a peu veoir ailleurs, que Testifier ou Rendre tesmoignage, est plus qu’Enseigner : comme si une adjuration solennelle estoit faite entre Dieu et les hommes, afin que PEvangile ait telle majesté qu’il luy appartient. Or il dit qu’il a rendu tesmoignage et aux petis et aux grans, afin que le Roy Agrippa sente que ceci luy appartient aussi : et que quand la doctrine de salut est offerte aux plus petis mesmes, cela n’empesche point qu’elle ne monte aussi jusques à la hautesse des grans Rois. Car Jésus- Christ recueille en son sein gracieux tous hommes d’un mesme embrassement, afin que ceux qui gisoyent auparavant en la fienite, estans eslevez en un si grand honneur, s’esjouissent et se glorifient en Sa bonté gratuite : et que ceux qui sont Colloqnez en degré haut et honorable, s’abaissent de leur bon gré, et ne se faschent d'avoir des frères du plus bas rang et contemptible, à ce qu'eux aussi soyent faits enfans de Dieu. Ainsi Rom. I, 44, il dit qu’il est debteur aux fols et aux sages : afin que les Romains ne soyent empeschez par la folle confiance de leur sagesse, de se submettre à sa doctrine,
Cuar. XXVI
Apprenons par ceci que ce n’est point à faire à un docteur, de choisir des auditeurs à sa poste et fantasie : et que ceux qui restraignent leur labeur et ministère aux grans, font tort à Dieu, aussi bien qu’ils défraudent les hommes de ce qui leur appartient : veu que Dieu met en ceci les grans pour compagnons avec les petis. De restraindre aux aages ces mots de Petit et Grand, ce seroit une exposition maigre. Parquoy je ne doute point qu’ils ne soyent mis pour oster l’exception qu’on eust peu faire des nobles ou des petis et contemptibles : et signifier que sainct Paul n’a point craint la grandeur des premiers, ne desdaigné la petitesse des autres, qu’il ne feist office de fidèle docteur indifféremment envers les uns et les autres. Ne disent rien fors les choses, etc. Ceci est bien digne d’estre noté en premier lieu, que sainct Paul pour avoir des tesmoins idoines de sa doctrine, ne les prend point des hommes : mais allègue Moyse et les Prophètes, ausquels Dieu avoit donné une authorité indubitable. Et de faict, c’est la seule et vraye maxime pour enseigner une doctrine ferme, de ne mettre rien en avant, sinon ce qui est certain estre procédé de la bouche de Dieu. D’avantage, il nous faut noter que les principaux points de toute la dispute, ont esté ceux que sainct Luc récite maintenant : Que ç’a esté le propre office de Jésus-Christ de satisfaire pour les péchez du monde par sa mort, d'acquérir justice et vie bien-heureuse aux hommes par sa résurrection : et que le fruict de sa résurrection et de sa mort est commun tant aux Juifs qu'aux Gentils. Or comme ainsi soit qu’il n’y ait nul tesmoignage clair ou selon la letre, de sa mort ou résurrection en toute la Loy, il ne faut point douter qu’ils n’ayent eu une doctrine qu’ils tenoyent de main en main des Pères, par laquelle ils apprinssent de rapporter toutes les figures au Seigneur Jésus. Et quant aux Prophètes qui ont plus ouvertement prophétizé de Jésus-Christ, tout ainsi qu’ils ne puisoyent que de ceste source-là, aussi ont-ils donné à cognoistre aux gens de leur temps, qu’ils n’enseignoyent rien qui fust nouveau, ou dis-
Cuar. XX VI.
cordant de Moyse. Au reste, il faut bien dire, ou que sainct Paul n’a pas parachevé son excuse, ou bien qu’il a recueilli des tesmoignages plus clairs de toutes les choses, esquelles il avoit protesté que Moyse et les Prophètes estoyent ses garents et autheurs. Et qu’il fust le premier de la résurrection. Vray est qu'il y en à eu d’autres qui sont ressuscitez au paravant, voire si nous accordons que les saincts desquels il est fait mention és Evangélistes, sortirent des sépulchres avant Christ, Matth. XX VITE, 52 : ce qu’il faut bien dire d'Enoch et Elie qui furent emportez, Gen. V, 24, et 2 Rois, IF, 41 :
mais il appelle Jésus-Christ, Le premier de la résurrection, en tel sens qu’il Pappelle ailleurs, les prémices de ceux qui ressuscitent, 4 Corinth. XV, 23. Par ainsi ce mot dénote plustost la cause que l'ordre du temps : d'autant que Christ ressuscitant est sorti victorieux sur la
mort, et Prince de la vie, afin qu'il ré- |
SUR LES ACTES
gnast perpétuellement, et qu’il feist ses fidèles participans à jamais de son immortalité bien-heureuse..Par ce mot de Lumière, est Compris tout ce qui appartient à la pleine et entière félicité : comme par les ténèbres l’Escriture signifie en plusieurs passages la mort, et toutes sortes de misères. Et je ne doute point que sainct Paul n'ait fait allusion aux sentences des Prophètes, Le peuple qui cheminoit en ténèbres a veu une grande lumière, Isaïe, IX, 2. Item, Voyci les ténèbres couvriront la terre, et obscurité les peuples : mais le Seigneur sera veu sur toy, Isaie, LX, 2. Item, Voyci la Jumière se lèvera sur ceux qui sont en ténèbres, Isaie, XELIT, 16. Item, Je t’ay ordonné pour la lumière des Gentils, Isaie, XLIT, 6, et XLIX, 6. Or que de Judée la lumière de vie devoit estre espandue jusques aux Gentils, il appert par plusieurs Prophéties.
24 Et comme il usoit de ceste défense, Festus dit à haute voix, Tu es insensé, Paul, le grand scavoir és letres te met hors du sens.
25 Paul dit, Je ne suis point insensé,
paroles de vérité et de sens rassis.
Ô tréspuissant Festus : mais je profère
26 Car le Roy cognoist ces choses, auquel aussi je parle franchement, pource que j'estime qu'il n'ignore rien de ces choses : car cela aussi n'a point esté fait
en quelque coin.
27 O Roy Agrippa, crois-lu aux Prophètes? Je scay que tu y crois. 28 Et Agrippa dit à Paul, Tu me persuades en peu de temps! d'estre
Chrestien.
29 Lors Paul dit, Je désireroye envers Dieu, que non-seulement toy, mais aussi tous ceux qui moyent aujourd huy, el à peu près et bien avant fussent
faits tels que je suis, hors mis ces liens.
30 Quand il eut dit ces choses, le Roy se leva, et le Gouverneur, et Bernice,
et ceux qui estoyent assis avec eux.
31 Et quand ils se furent retirez à part, ils devisèrent entr'eux, disans, C'est homme ne fait rien digne de mort ou de prison. 32 Et Agrippa dit à Festus, Cest homme pouvoit estre lasché, S'il n’eust
appelé à César.
1) Ou, à peu près.
24 Festus dit à haute voix. Ceste exclamation de Festus monstre bien combien la vérité de Dieu proufite envers les réprouvez : asçavoir enfant que quoy qu’elle soit claire ei bien testifiée, ils ne laissent point toutesfois de la mespriser et fouller aux pieds par leur orgueil. Car
combien que tout ce que sainct Paul avoit traitté, prins de la Loy et des Prophètes, ne conteinst rien qui approchast de resverie, ains plustost fust fondé sur trèsbonne raison : néantmoins Festus l’attribue à esgarement de sens : non point qu'il voye en cela quelque absurdité où
chose mal convenable : mais d’autant qu'il rejette avec mespris tout ce qu’il n'entend pas. I n’y avoit rien plus sot ou plus fade que les superstitions des Gentils, en sorte que les plus grans prélats mesmes avoyent honte de descouvrir leurs mystères : et à bon droict, d'autant que ce n’estoyent que badinages tant et plus ridicules. Festus recognoist és propos de sainct Paul un sçavoir profond:
cependant toutesfois pource que l'Evangile est une chose cachée aux incrédules, ausquels Satan à aveuglé l’entendement, (2 Corinth., IV, 3) il pense que ce soit un fantastique, qui entortille des propos ambigus et perplex. Par ce moyen, jà soit qu’il n’ose rire ne mespriser apertement, tant y à néantmoins que tant s’en faut qu’il soit esmeu, qu’il répute sainct Paul comme un homme transporté de son sens, et follement curieux. Cela fait aussi qu’il ne daigne point y appliquer son esprit, de peur qu’il ne s’enveloppe en une mesme folie. Comme il v en a plusieurs aujourd’huy, qui se retirent de la parole de Dieu, de peur de se plonger en un labyrinthe: et pensent que nous soyons des insensez, qui en faisant des questions de choses secrètes et cachées, nous rompons la teste, et sommes ennuyeux aux autres. Parquoy estans admonestez par cest exemple, demandons à nostre bon Dieu, qu’en nous manifestant la lumière de sa doctrine, il nous la face aussi gouster à bon escient: afin qu’elle ne nous soit rendue fade par son obscurité, et que finalement le desdain orgueilleux que nous en Conceverions, ne s’esclatte jusques à blasphème.
25 Je ne suis point insensé, elc.
Sainct Paul ne se courrouce point, et ne reprend point asprement la parole de Festus, laquelle contenoit blasphème :
mais il parle à luy honorablement. Car il n’estoit pas question d’user là de quelque rude répréhension : et puis il faloit supporter l'ignorance du personnage: veu qu'il ne s’eslevoit pas contre Dieu de propos délibéré. Sainct Paul avoit aussi esgard à la personne : car Combien qu’il fust indigne d'honneur, néantmoins il présidoit là avec authorité. Or toutesfois en ce faisant si ne donne-il point lieu au
Cnar. XX VI.
blasphème, qu’il ne maintiene à la parole
de Dieu la gloire qu’elle mérite. Dont
aussi nous cognoissons qu’il n’a regardé à SOy-mesme, ains à esté sculèement songneux de la doctrine. Car il ne se vante point de sa subtilité, il ne débat point, et ne se tourmente pour magnifiér Sa pru dence : mais se contente de ceste seule défense, qu’il n’enseigne rien qui né soit vray, et de sens rassis. Or la vérité est yci opposée à toutes tromperies et fallaces: et le sens rassis aux spéculations frivoles, où aux subtilitez entortillées, qui ne sont autre chose que semences de contentions. Vray est que S. Paul vient au-devant de l'erreur de Festus: mais cependant on peut recueillir de ceci, quelle est la bonne façon d'enseigner: asçavoir celle qui non-seulement est nette de toutes fallaces, mais aussi ha cela, qu’elle n’enyvre point les esprits des hommes de vaines questions, et ne lasche point la bride à une sotte curiosité, et n’entretient point un désir immodéré de sçavoir plus que de raison : mais est attrempée à édification ferme et solide.
26 Car le Roy cognoist, etc. H s’adresse au Roy Agrippa, auquel il y'avoit plus d'espérance. Et premièrement il dit que l’histoire de ces choses luy ést bien cognue : mais il le renvoye incontinent à la Loy et aux Prophètes. Car il ne luy eust pas beaucoup proufité de sçavoir ce qui avoit esté fait, s’il n’eust aussi bien sceu, que les choses qui avoyent esté prédites de Christ, estoyent accomplies en la personne de Jésus crucifié. Au reste, quant à ce que sainct Paul ne doute point de la foy d’Agrippa, il ne le fait point tant pour le louer que pour exempter l’Escriture de tout contredit, à ce qu'il ne soit contraint de s’arrester és premiers rudimens. Le sens donc est, que l’Escriture est hors de toute doute :
en sorte qu’il n’est licite à un homme Juif de diminuer rien de son authorité, voire tant peu que ce soit. Cepéndant toutesfois ce n’est pas que sainct Paul le flatte, Car combien qu’il ne portast une telle révérence à l’Escriture comme devoit un vray fidèle, tant y a toutesfois qu'il avoit appris ce rudiment dès sa première jeunesse, qu’il estoit persuadé que rien
Car. XXVE.
westoit là contenu, que purs oracles et révélations de Dieu. Tout ainsi que combien que le commun des hommes ne se soucie pas beaucoup de la parole de Dieu, nonobstant il recognoist en général et en confus, que c’est la parole de Dieu, en sorte que pour le moins il fait conscience de la rejetter ou mespriser.
28 Et Agrippa dit à Paul, etc. Pour le moins Paul à gaigné cela, qu’il a arraché une confession non volontaire du Roy Agrippa: comme ceux qui ne peuvent plus résister à la vérité, ont accoustumé de faire signe, ou pour le moins de donner quelque semblant de consentement. Vray est que le Roy Agrippa signifie bien qu'il ne seroit point volontiers Chrestien, voire qu’il ne le voudroit point estre : cependant toutesfois qu'il ne peut y résister, ains qu'il est aucunement tiré maugré soy. Dont appert combien est grande l’obstination de l’esprit humain, jusques à ce qu’il soit rangé par Esprit de Dieu en vraye obéissance. Quant à ce qui est dit, En peu de temps tu me veux faire Chrestien, on l’a exposé en diversès sortes. Laurent Valle a pensé qu’il faloit ainsi traduire, Il ne s’en faut guëres que tu ne me faces Chrestien. Erasme l'a ainsi tourné, En une petite partie.
L'ancien translateur l’a tourné plus simplement, en ceste sorte, En peu : d'autant que pour le moins le translatant de mot à mot, il a laissé les lecteurs en leur liberté. Et de faict, il se peut bien commodéement rapporter au temps, Comme si Agrippa eust dit, Tu me feras incontinent Chrestien, ou en peu de temps. Si quelqu'un réplique, que là response de saint Paul ne convient point à cela: la solution est facile à donner: car d’autant qu’il y avoit ambiguïté en ceste façon de parler d'Agrippa, S. Paul à proprement et de bonne grâce tiré à la chose ce qui avoit esté dit du temps. Comme ainsi soit donc que le Roy Agrippa entendist qu'il avoit esté presque fait Chrestien en bien peu detemps, S. Paul a respondu qu'il désireroit que tant luy que tous ceux qui estoyent là, de ces petis commencemens montassent à avancemens plus grans.
Toutesfois je ne trouve pas mauvais qu’on lexpose, À peu près. Or ceste response
SUR LES ACTES
À 927 rend tesmoignage combien le cœur de ce bon et sainct serviteur de Dieu estoit embrasé d’une ardeur de zèle à estendre de
tous costez la gloire du Seigneur Jésus,
quand portant patiemment les liens esquels le Gouverneur le détenoit, il désire qu'iceluy sorte des liens mortels de Satan, et d’avoir tant [y que les autres pour compagnons et participans de Ja grâce de salut qu’il leur preschoit, se contentant cependant de sa condition fascheuse et ignominieuse. Il nous faut bien noter qu'il ne désire point simplement ceci, mais que ce fust la bonne volonté de Dieu: comme c’est à luy à faire de nous tirer au Fils : d'autant que la doctrine extérieure sera tousjours froide et sans fruict, sinon que le sainct Esprit enseigne au dedans. Hors mis ces liens, etc. Il est certain que sainct Paul ne s’est point tant fasché de ses liens, esquels il se glorifie bien souvent, et lesquels il met en avant par honneur, comme les ornemens et armoiries de son ambassade, Galat., VI, 47: mais il ha esgard à ceux pour lesquels il prie qu’ils soyent fidèles sans croix et aucune fascherie. Car eux qui ne croyoyent point encore en Jésus- :
Christ, estoyent encore bien loin de ceste ‘ affection, d’estre prests de batailler pour l'Evangile. Et de faict, il est convenable que tous fidèles ayent ceste mansuétude, qu’ils portent paisiblement leurs fascheries : et quant aux autres, qu’ils leur désirent paix et repos, et qu'ils s’estudient entant qu’en eux est, de les relever de tout ennuy: et ne leur portent point d'envie de leur aise et repos. Or ceste humanité et modération est bien loin du chagrin et de l’aigreur de ceux qui cherchent de s’alléger de leurs maux en les désirant aux autres.
31 1S devisèrent entr'eux. Ceci a tourné à grand honneur à l'Evangile, que sainct Paul a esté absous par la commune opinion Ge tous. Et Festus s’accordant avec les autres, se condamne soi-mesme, veu qu’en estant inique et desraisonnable, il avoit réduit et contraint Paul à ceste extrémité : c’est asçavoir en exposant la vie d’iceluy aux embusches de ses adversaires, sous couleur de le faire changer de lieu. Or combien que l’appel semble
estre dommageable à ce fidèle serviteur de Dieu :
autre remède pour éviter la mort, il de-
meure paisible, et ne se tourmente point pour se démesler de ce laqgs : non-seule-
néaptmoins pource qu’il n’avoit
Cuar. XX VII.
ment pource que la chose n’estoit plus en son entier , mais pource qu'il avoit esté admonesté en la vision que Dieu l’appeloit à Rome aussi.
: CHAPITRE XXVIR
4 Or après qu'il fut délibéré que nous naviquerions en Italie, ils baïllèrent Paul avec aucuns autres prisonniers à un Centenier nommé Jule, de la bande
appelée Auguste.
à Et estans montez en un navire d'Adramytte,
nous partlismes pour tirer
vers les quartiers d'Asie, estant avec nous Aristarque de Macédone Thessa-
lonicien.
3 Et le jour suyvant nous arrivasmes à Sidon :
et Jule traittant humaine-
ment Paul, permit qu'il allast vers ses amis, et qu’ils eussent soin de luy.
4 Puis estans partis de là, nous teinsmes la route d'au-dessus de Cypre, pource que les vens esloyent contraires,
5 Et veinsmes à Myra ville de Lycie, après avoir passé la mer qui est à
l'endroit de Cilice et de Pamphilie.
6 La où le Centenier trouva un navire d Alexandrie tirant en Italie, auquel
il nous meilt.
7 Et comme par plusieurs jours nous naviquions pesamment, à grand'peine estans parvenus à l'endroit de Gnide, pource que le vent ne nous poussoit point, nous passasmes au-dessous de Crète à l'endroit de Salmone.
8 Laquelle costoyans avec grand'peine,
nous veinsmes en un lieu que est
appelé RATE près duquel estoit la ville de Lasée.
1 Or aprés qu'il fut délibéré, etc.
Sainct Luc nous raconte la navigation de sainct Paul, principalement à ceste fin que nous sçachions qu’il a esté miraculeusement conduit à Rome de la main de Dieu :
et que mesme en chemin la gloire de Dieu a'esté ouvertement manifestée en plusieurs sortes tant en ses faits qu’en ses dits : par laquelle son Apostolat fust de plus en plus confermé. Vray est qu’il est livré pour estre mené avec d’autres prisonniers : mais le Seigneur le discerne puis après bien loin des meschans et malfaiteurs, avec lesquels il avoit ceste condition commune, d’estre prisonnier. Et qui plus est, nous verrons bien tost après, comment le Centenier le relasche, et le tient comme en liberté entre les prisonniers. Or quant à la bande que sainct Luc appelle d’Auguste, je ne sçay pas bien qui est ceste bande, si ce n’est celle que devant la monarchie des Césars on souloit appeler Prétorienne. Au reste, sainet Luc dit nomméement qu’ils furent mis sur un
navire d’Adramyite, pource qu'ils devoyent costoyer Asie : car Adramytté est une ville d’'Eolie. Et on ne sçauroit pas bien dire de quel port ils départirent. Car la droite navigation n’eust pas esté vers Sidon , si les cartes de la description du monde que nous avons aujourd’huy sont bonnes. Il y a une conjecture vray-semblable, qu’ils furent là transportez, ou pource qu’on ne trouvoit point de navire ailleurs , ou pource que de ceste contréelà on devoit prendre les prisonniers, desquels mention a esté faite.
2 Estant avec nous Aristarque de Macédone. Yei il semble bien que S. Luc loue tellement la constance d’un homme, qu il blasme et taxe les autres. Car plusieurs l’avoyent sayvi et fait compagnie de Jérusalem, desquels nous n’en voyons de reste maintenant que deux. Mais pource qu'il se peut bien faire que les autres ayent eu justes causes qui les ont empeschez, ou que S. Paul ait refusé le plaisir qu'ils luy vouloyent faire, je n’afferme
Cuar. XXVIT.
rien ne d’une part ne d'autre. Et il n’y a nul inconvénient qu’il n’y ait eu quelque raison spéciale, pour quoy $. Luc a loué cestuy-ci par-dessus les autres, combien qu’il y en eust plusieurs avec luy. Et certes on peut bien penser qu'il estoit homme riche, veu que laissant sa maison il a peu porter les frais de trois ans. Car nous avons peu veoir ci-dessus, au Chapitre XVII, v. 44, que plusieurs Thessaloniciens des plus grandes et nobles familles avoyent receu Christ. Mais S. Luc a raconté au chap. XX, v. 4, qu’Aristarque et Second veindrent en Asie avec sainct Paul par honneur. Contentons-nous donc de retenir ceci qui est certain, et utile à cognoistre , qu'yci nous est proposé un exemple de saincte patience, en ce que ce bon Aristarque n’est nullement lassé d’ennuy quelconque ne fascherie, qu’il ne se submette volontairement à une mesme condition avec S. Paul : et qu’après avoir esté attaché à la prison de S. Paul par l’espace de deux ans, maintenant aussi il ne passe la mer pour luy administrer aussi à Rome: ce qu’il ne pouvoit faire sans se mettre en diffame envers plusieurs , outre la perte que son mesnage en souffroit, et les grans frais et incommoditez.
3 Permit qu'il allast vers ses amis,
SUR LES ACTES
etc. Paul pouvoit bien trouver des cachettes en ceste ville si ample, et assise sur le bord de la mer: mais il estoit tenu lié et garroté par la révélation divine, pour ne se point soustraire de Ja vocation de Dieu. D’avantage, pource que le Centenier l'avoit si humainement traitté, qu’il permettoit à ses amis d’avoir le soin de luy, au lieu qu’il le pouvoit laisser en Ja puanteur du navire, il ne devoit et ne pouvoit sans une vileine desloyauté, mettre le Centenier en danger pour sauver sa vie. Et aussi il nous faut donner garde que par nostre faute celuy qui nous aura fait quelque doux traittement ne souffre dommage pour avoir esté humain envers nous. Quant au fil de la navigation qui est yci récitée par sainct Luc, les lecteurs le peuvent veoir par les Géographes. Seulement je les veux admonester que tout ce qui est yci dit, tend à ce que nous sçachions que la navigation fut difficile et tempestueuse, depuis qu'ils partirent du portde Sidon, jusques à ce qu’ils veindrent près de Malte. Outreplus, que les mariniers combatirent long temps contre les vents contraires, jusques à ce que la tourmente deveint plus forte, l'issue de laquelle a esté ce naufrage, duquel il sera parlé tantost.
9 Et d'autant que beaucoup de temps s’estoit passé, et que desjà la navigation estoit dangereuse, pource que desjà mesme le jeusne estoit passé, Paul
les admonesta,
40 Leur disant, Hommes, je voy que la navigation sera avec danger et grand dommage non-seulement de la charge et du navire, mais aussi de
nos vies.
A1 Mais le Centenier croyoil plus au gouverneur et patron du navire, qu'à
ce que disoil Paul.
12 El d'autant que le port n’estoit point en bonne assiette pour hyverner, la pluspart furent d’advis de partir de là pour veoir si on pourroit aborder à
Phénix, pour y passer l'hyver :
de Libs et de Corus.
qui est un port de Crète, regardant le vent
13 Adonc le vent de Midi commencant à souffler doucement, cuidans estre au-dessus de leur intention, estans departis, ils costoyerent Crèle de plus près. 14 Mais tantost après un vent tempestueux, quon appelle Euroclydon, se
leva du costé d’icelle.
15 Et le navire estant emporté du vent, tellement qu'il ne pouvoit aller contre, nous fusmes emportez, ayans abandonné le navire au vent.
16 Et ayans passé au-dessous d'une petite isle appelée Clauda, à granc’peine peusmes-nous estre maistres de l'esquif.
Car. XXVII.
17 Lequel ayans attiré, les nautonniers cherchoyent tous remèdes, ceignans le navire par-dessous : et craignans de tomber en Syrte, après avoir abbatu
la sartie, estoyent ainsi portez.
18 Le jour suyvant pource que nous estions agilez de grande tempeste, àls
Jfeirent ject.
19 Puis le troisième jour nous jettasmes de nos propres mains l'équippage!
du navire.
20 Et comme ainsi fust que par plusieurs jours il ne nous apparust ne soleil ni estoilles, et que grande tempeste nous poussoit de près, toute espérance de nous pouvoir sauver à l'advenir fut ostée.
1) Ou, le fourniment.
9 Et d'autant que beaucoup de temps, etc. Non-seulement il entend que les vents estoyent contraires, mais aussi que le temps de l’année estoit incommode. Ce qu’il exprime puis après plus ouvertement, disant, gue le jeusne estoit passé. Car selon mon opinion ceste partieule est adjoustée pour plus ample déclaration pour noter la fin d'Automne.
Et en cela n’est point à considérer que ce temps solennel du jeusne que sainct Luc marque, estoit incognu au Centenier, aux mariniers €t autres qui estoyent au navire. Car il dénote les parties et saisons de l’an selon la coustume du peupie Judaïque. Au reste, il n’y a point de doute que ce ne fust le jeusne d’Automne. Toutesfois je ne suis point de l'opipion de ceux qui pensent que c’estoit lun des quatre jeusnes, lesquels les Juifs avoyent instituez pour eux, après le retour de la captivité de Babylon. Gar $.
Luc n’eust point mis simplement le troisième, qui estoit du septième mois, veu qu’il n’estoit point renommé au pris des autres, comme estant ordonné à cause de la mort de Godolias, et pour la desconfiture du résidu du peuple : mais il y eust adjousté quelque marque de distinction. D’avantage, je ne sçay si ceste coustume a esté retenue par le peuple après le retour. Il est plus probable que par ceci est entendue la feste des réconciliations, en laquelle le Seigneur commandoit qu’ils affligeassent leurs âmes par l’espace de sept jours, Lévit., XVI, 29, ét XXII, 27. Et cela commençoit depuis le dixième jour du septième mois :
auquel maintenant est correspondant en partie Septembre, et en partie Octobre.
Estans donc desjà entrez en Octobre, ce
n’est point sans cause qu'il est dit que la navigation estoit alors périlleuse. Que si on veut rapporter ceci à la faim, comme font aucuns, je ne voy point quel sens on pourroit tirer de cela. Car il y avoit encore abondance de blé au navire, en sorte qu’ils ne pouvoyent point mourir de faim par nécessité, Et puis, pourquoy diroit-il que le temps du jeusne volontaire estoit accompli? D’avantage, on.
pourra bien cognoistre ci-après par la déduction du texte, qu’ils ont esté admonestez par sainct Paul de s’arrester, d'autant que l’hyver estoit prochain, et que l’aspreté d’iceluy a accoustumé de fermer la mer. Car combien qu'il considérast que Dieu guideroit et adresseroit leur navire, il ne vouloit pas toutesfois qu’on le tentast en se hastant à la volée.
11 Mais le Centenier croyoit plus.
Le Centenier n’est point reprins de ce qu’il a plustost creu le patron et gouverneur, que sainct Paul. Car qu’eust-il fait?
Car encore qu’il eust er grande estime le conseil de S. Paul, en d’autres choses, nonobstant il sçavoit bien qu’il n’entendoit pas l’art de naviguer. Il se laisse donc gouverner par ceux qui estoyent duits et expers : qui est le faict d'un homme prudent et modeste. Et la nécessité mesme le contraignoit presqu’à cela :
car le port n’estoit pas propre pour hyverner. Et aussi le patron ne donnoit pas conseil qu’on se meist en la haute mer, Mais qu'ils abordassent un port prochain, qui estoit quasi devant leurs yeux. Ainsi en supportant un peu de fascherie, ils eussent eu commodité de passer l’hyver à leur aise. Tant.y a toutesfois que sainet Luc ne récite point ceci sans Cause : mais C’est afin que nous
Cap. XX VIT.
sçachions que sainct Paul estoit muni de la grâce et présence du sainct Esprit desjà. dés le commencement, en sorte qu’il voyoit les choses qui estoyent utiles, mieux que ne faisoyent les maistres bien expers. Au reste, on ne sçait s’il donna ce conseil estant adverti par révélation de Dieu, ou si ce fut par une inspiration secrète. Il est bien certain que cela servit depuis pour luy donner authorité. Cependant veu qu'il dit qu’ils costoyèrent la Crète jusqu'à ce qu’un vent les poussa tout au contraire : à bon droict nostre frère Théodore de Besze reprend erreur des expositeurs, qui du mot Grec Asson, lequel signifie De plus près, ont faict yci le nom d’une ville nommée ASs0s.
15 Et le navire estant emporté du vent, Sainct Luc récite vci estre advenu ce qui advient coustumièrement en un grand danger et extrême, asçavoir qu’ils se sont abandonnez aux vents, et alloyent à l'aventure. Comme ainsi soit qu’auparayant les nautonniers ayans aucunement avancé et despesché chemin, pensassent que-leur cas alloit bien, il ne faut point douter. qu’ils ne se soyent mocquez de l’'advertissement de S. Paul : comme ont accoustumé les hommes téméraires de se glorifier, toutes fois et quantes que quelque prospérité leur advient, Estans maintenant surprins, is commencent à sentir sur le tard la punition de leur audace outrecuidée : et qui plus est, estans arrivez près de l’isle, ils ne craignent pas moins de s’aheurter contre quelque rochier, qu’ils craignoyent auparavant que le navire renversast. Et $S. Luc touche songneusement toutes les choses desquelles on peut recueillir que la tourmente a esté si cruelle et horrible, et a duré d’une façon si obstinée, qu’à tous propos on ne voyoit que nouvelles morts.
Il déclaire aussi qu'ils ont diligemment usé de tous remèdes, par lesquels on
SUR LES ACTES
peut obvier au danger de naufrage, et qu’ils n’ont espargné la marchandise, ne l’équippage mesme du navire. Dont nous pouvons bien cognoistre qu’ils ont esté touchez à bon escient d’un sentiment du danger, qui les a contraints jusques à toute extrémité. Et sainct Luc adjouste qu'à la fin, après avoir essayé toutes choses, ils ont désespéré de leur vie. Et de faict, l'obscurité du ciel leur estoit comme un sépulchre. Et ne faut point douter que le Seigneur a voulu plus clairement donner à cognoistre, et rendre notable par ce moyen la grâce de la délivrance qui s’est ensuyvie puis après.
Cependant il a permis que son serviteur fust en peine aussi bien que les autres, voire jusques à se penser estre en danger certain de la mort. Car il ne luy est point apparu par son Ange, que premièrement il ne semblast que ce fust du tout fait de sa vie. Parquoy non-seulement son Corps a esté agité au milieu des orages, mais aussi son âme a esté en grand branle par tentations dures et violentes.
Toutesfois l’issue a bien monstré que la foy la soustenu qu’il ne perdist du tout courage. Vray est que sainct Luc ne fait aucune mention de ses prières : mais pour autant qu’il récite puis après qu’il veit l’Ange de Dieu, auquet il servoit, il est bien vray-semblable que cependant que les autres maudissoyent ciel et terre, il a adressé ses prières là-haut, et ainsi s’est tenu coy, et d'un esprit posé a attendu ce qu’il plairoit à Dieu envoyer.
Or quant à ce que sainct Luc dit que l'espoir de se sauver leur a esté osté, cela ne se doit rapporter au sentiment qu’en eust sainct Paul, mais seulement aux moyens humains : comme si S. Luc eust dit que les choses estoyent si fort confuses, qu'il ne restoit aucun moyen de se sauver, selon le jugement des hommes.
91 Mais après qu'ils eurent esté long temps sans manger, Paul estant au milieu d'eux, dit, O hommes, certes il faloit me croire, et ne partir point de
Crète, et gaigner ce dommage ei perte.
22 Mais maintenant je vous enhorte que preniez bon courage. Car ü n'y aura nulle perte entre vous quant à la vie, mais seulement du navire.
Car. XXVII.
23 Car l’Ange de Dieu à qui je suis, et auquel je sers, s’est présenté devant
moy cesle nuict,
24 Disant, Paul, ne crain point : ül faut que tu sois présenté à César : et voyci, Dieu l'a donné tous ceux qui naviquent avec toy. 25 Parquoy, 0 hommes, ayez bon courage : car je croy à Dieu qu'il sera
ainsi comme il m'a esté dit.
26 Mais il faut que soyons jeltez en quelque isle. 27 Quand donc la quatorzième nuict fut venue, comme nous estions portez cà el là en la mer Adriatique, environ minuict les mariniers jugèrent que
quelque contrée leur approchoil.
28 El jettans la sonde" en bas,
trouvèrent vingt brasses, puis estans un
petit reculez de là, et ayans derechef sondé, ils trouvèrent quinze brasses.
29 Et craignans qu'il ne tombassent en quelque escueil?, jetlèrent quatre anchres de la pouppe du navire, désirans que le jour veinst.
30 Et comme les mariniers cherchoyent à s'enfuir du navire, ayans avallé l'esquif en la mer, comme S'ils eussent voulu lascher les anchres du costé de
La proué,
31 Paul dil au Centenier et aux gend'armes, Si ceux-ci ne demeurent dedans le navire, vous ne pouvez vous sauver.
32 Adonc les gend'armes coupèrent les chordes de l'esquif, et le laissèrent
cheoir à bas.
1) Ou, le plomb. 2) Ou, banc.
21 Après qu'ils eurent esté long temps, etc. Combien que sainet Luc n'exprime pas ouvertement comment les gendarmes et les nautonniers se sont portez : toutesfois il discerne assez clairement sainct Paul d’avec eux, disant qu'il s'est tenu au milieu d'eux, pour les exhorter à prendre bon courage, et les redresser de la peur qu’ils avoyent.
Car celuy qui veut donner bon courage aux au{res, ne Sera pas propre pour ce faire, sinon qu'il propose en soy un exemple de constance et force. Au surplus, sainct Paul à différé de faire ceste remonsirance jusques à ce que tous fussent quasi comme morts. On peut recueillir de la façon commune des infidèles, que ceux-ci ont fait de grans bruits entre les commencemens, et tempesté outre mesure et sans aucune modération.
Entre ces cris et bruits on n’eust jamais ouy un propos rassis. Après qu’ils ont bien tracassé, et qu’estans las de se lamenter, ils sont là gisans comme du tout esperdus, sainct Paul parle à eux. I] faloit donc qu’ils languissent comme demimorts, jusqu'à Ce qu’estans un peu appaisez, paisiblement aussi ils ouïssent et en silence celuy qui les admonestoit pour leur proufit. Tant y a toutesfois qu’il
semble que sainct Paul y procède sans propos de les rédarguer de folie, de ce que quand les affaires se portoyent bien encore, ils n’avoyent voulu croire son conseil : veu qu’ils sçavoyent bien qu'il n’entendoit pas le faict de la navigation, comme aussi luy-mesme recognoissoit bien cela en soy. Mais si nous considérons bien combien difficilement les hommes. se laissent manier et amener à quelque bon sens, et à recognoistre leur faute, ce chastiement de sainct Paul leur a esté fort utile. Il n’y avoit point d'authorité en sainct Paul pour esmouvoir, Sinon qu'il leur fust donné à cognoistre qu’ils s’estoyent mal trouvez de n'avoir tenu conte auparavant de ce qu’il avoit dit. Bien est vray que la répréhension qui n'apporte aucun soulagement, sera cruelle. Mais si elle est assaisonnée de remède, qui y sera adjousté, ellemesme sera une partie de la médecine.
Ainsi après que sainct Paul les a rendu attentifs, et par l'événement leur a monstré qu’il lui faloit adjouster foy, il les exhorte à ce qu’ils prenent bon courage, et leur promet qu’ils eschapperont. Or c’est un signe d’une confiance et bardiesse singulière, quand il dit qu’ils le devoyent croire. Ainsi il testifie par ces
Cuar. XX VIT.
paroles qu’il n’avoit rien mis en avant à la volée, mais qu’il leur avoit déclairé ce qui luy estoit ordonné de Dieu. Car jà soit qu’on ne lise point qu'aucune révélation luy fust donnée alors : néantmoins il sentoit bien en soy un secret gouvernement du S. Esprit, en sorte qu’il pouvoit hardiment entreprendre de faire l’office d’exhortateur, veu qu’il avoit un bon conducteur qui alloit devant, et qui le guidoit, asçavoir l'Esprit de Dieu. Dont appert encore mieux ce que j'ay n’aguères touché, que Paul en faisant une telle préface resveille ceux qui estoyent au navire, afin qu'ils oyent plus attentivement ce qu’il veut dire. Autrement c’eust esté une mocquerie, de dire qu’un homme qui estoit en danger d’estre noyé, promist sauveté à ceux qui estoyent en mesme danger.
23 Car l’Ange de Dieu, à qui je suis, etc. Afin qu’il ne puisse estre rédargué de témérité, d'autant que si hardiment il promet sauveté à tous ceux qui sont au navire, il amène Dieu pour tesmoin et garent. Et n’y a point de doute qu’il n’ait esté bien asseuré de la vision, en sorte qu’il ne craignoit point les fallaces et illusions de Satan. Car d'autant que ce père de mensonge bien souvent déçoit les hommes sous espèce de révélations ou visions, Dieu n’est jamais apparu à ses serviteurs ou par soy-mesme ou par ses Anges, que quant et quant il ne leur ait osté tout scrupule de doutes par certaines marques et enseignes : outreplus, qu’il ne les ait munis d'esprit de discrétion, afin que les fallaces n’eussent point de lieu. Au reste, sainct Paul célèbre haut et clair le nom de son Dieu entre gens profanes : non-seulement afin qu’ils aprenent qu’en Judée le vray Dieu est honoré et adoré, mais aussi qu'ils cognoissent que Paul est son serviteur.
Tous sçavoyent bien pour quelle raison on lavoit constitué prisonnier : maintenant puis que les Anges descendent du ciel pour venir à luy, on peut recueillir facilement que sa cause est approuvée de Dieu. Ainsi donc il y a tacitement en ces paroles une louange de l'Evangile.
Cependant on peut bien veoir comment sainct Paul triomphe en ses Jiens : veu
SUR LES ACTES
qu'il est ministre de sauveté à tant de gens, et messager de Dieu.
24 Paul, ne crain point. Xl insiste songneusement sur ce poinct, d'attribuer à Dieu seul la gloire @e ceste délivrance :
à celle fin que les superstitieux ne Ja transfèrent faussement à leurs idoles :
et par ce moyen il les invite à la vraye et droite foy. Mais il appert par ceci quelle est la perversité des hommes, en ce qu'ils ferment les aureilles aux bons conseils et proulitables qu’on leur donne, et tout incontinent mettent en oubli la grâce de Dieu, quoy qu’elle leur ait esté manifestée familièrement : mesme, qui pis est, quand elle est devant leurs yeux présente, ils ne la voyent ne sentent.
Mais combien que la pluspart de ceux-ci ayent esté ingrats : tant y a toutesfois que ceste vision n’a point esté manifestée sans fruit : et mesme elle a proufité en ce que ces gens ont esté rendus inexcusables, qui se plaisoyent par trop en tromperies et abus. Or quant à ce qu'il luy a esté dit qu’il faloit qu'il fust présenté à César, cela tendoit à ce but, que sa confession confermast d'avantage les cœurs des fidèles, après qu’ils auroyent esté advertis qu’il venoil ordonné pour certain de Dieu pour luy estre tesmoin, et pour maintenir la doctrine de l'Evangile, et qu’il estoit gardé en sauveté à ceste fin. El voicy, Dieu l’a donné tous ceux. I semble bien que S. Luc vueille dire que sainet Paul a prié nonseulement pour SOy, mais aussi pour les autres, que Dieu les préservast tous d’estre noyez. Et de faict, il est vraysemblable que voyant le danger commun, il n’a point esté tellement songneux de sa propre vie, que cependant il ne se souciast point des autres, veu qu'il les voyoit tous avec soy enveléppez en mesme danger. Il se peut bien faire toutesfois que Dieu ait prévenu ses prières de sa libéralité. Et ce n’est point une chose nouvelle, que sa bénédiction soit estendue jusques à ceux qui en sont indignes, lesquels sont conjoints de quelque lien de société avec les fidèles. Ainsi eust-il espargné Sodome, si dix hommes de bien seulement eussent esté là trouvez.
Gen., XVIII, 32. Sur ceci on peut faire
ceste question, Jusques à quel but proufite l'intégrité des fidèles aux meschans.
Pour respondre à ceci, il faut en premier lieu oster la superstition des Papistes, lesquels aussi tost qu’ils oyent dire que Dieu fait bien aux meschans à cause des fidèles, ils songent que les fidèles sont médiateurs, qui par leurs mérites impètrent salut pour le monde. Mais ils se monstrent doublement sots, en ce qu'ils tirent aux morts ce qui est dict des vivans : et n’espèrent point que Dieu leur soit propice sinon au regard diceux, et pour ceste cause ils les prenent pour patrons et advocats. Je laisse à dire, qu’en faisant valoir les mérites des saincts, is obscurcissent la bonté gratuite de Dieu. Maintenant pour donner solution à la question qui à esté proposée, voyci ce qu'il nous en faut résoudre, Que quand avec les bons il y a des meschans meslez, les adversitez et prospéritez advienent indifféremment aux uns et aux autres : néantmoins il advient quelque fois que Dieu en espargnant les siens, supporte les meschans avec eux pour quelque temps : en après qu’il y a plusieurs causes pourquoy il fait bien aux meschans et réprouvez pour l'amour des fidèles. Le Seigneur à bénit la maison de Putiphar pour l’amour de Joseph (Gen., XXXIX, 3) pour fleschir son cœur à ce qu'il se mônstrast humain envers ce sainct personnage. Il à rendu tesmoignage de la faveur qu’il portoit à sainet Paul, en sauvant la vie à un grand nombre de gens : afin qu’il monstrast quelle estoit sa religion et saincteté, et que par ce moyen la majesté de l’Evangile fust apparente. Au demeurant, il faut entendre que tous les bénéfices que Dieu confère aux infidèles, leur tournent finalement à ruine : comme au contraire les peines sont utiles aux fidèles, lesquelles ils endurent avec les meschans.
Cependant c’est un gage singulier de Pamour de Dieu envers ses fidèles, que d’iceux il fait découler sur les autres quelques gouttes de sa bénéficence.
25 Car je croy à Dieu. Sainct Paul répète derechef d’où luy vient une si grande hardiesse, qu'au milieu de tant de gouffres de la mer, il afferme si con-
COMMENTATRES
Car. XXVIL
stamment que tous les hommes qui estoyent aû navire, parviendront en sauveté au port, asçavoir d'autant que Dieu Javoit ainsi promis. Par lesquels mots est exprimée la nature de la foy, entant qu’ils contienent une relation mutuelle entre la parole de Dieu et la foy, afin qu’elle face subsister fermes les cœurs contre les assauts des tentations. Au surplus, non-seulement il exhorte par son exemple ceux qui estoyent: au navire, à ce qu’ils croyent : mais (par manière de dire) il fait office d'un pleige, pour authoriser la certitude de là révélation. Quant à ce qu’il adjouste tout incontinent après, de l'isle, c’est un second signe, par lequel après l'issue on puisse plus clairement cognoistre que ceste navigation n’estoit point incertaine et conduite par fortune. Autrement il ne servoit de rien à ceux qui estoyent au navire, de sçavoir le moyen par lequel ils eschapperoyent. Nous voyons donc comment Dieu donne des marques notables à la délivrance qu’il avoit promise, afin qu’il ne semble que cela soit advenu par fortune. Cependant il faut noter que Dieu
les tient en suspens, en partie afin que
la foy de son serviteur soit exercée : en partie aussi afin que tous cognoissent que Paul a apprins du sainct Esprit ce que le sens humain ne pouvoit entore comprendre. Toutesfois en la déduction du texte sainct Luc enseigne qu’encore pour cela on n’a point creu à ses paroles.
Car ce que les mariniers pensoyent que quelque région ou contrée de terre ferme leur approchoit, n’estoit pas accordant avec la promesse d'aborder en quelque isle. Nous voyons donc qu'ils n’ont peu entendre que S. Paul eust dit vray, Sinon après que finalement ils ont esté contraints à grande difficulté par expérience.
30 Et comme les mariniers cherchoyent. La grâce du sainct Esprit s’est aussi en cest endroit monstrée en ‘Sainet Paul : asçavoir qu'il a prudemment adverti qu'il faloit garder les nautoñniers de s'enfuir. Car pourquoy est-ce que le Centenier ou quelqu’autre de la' troupe ne Ss'apperçoit plustost de la fraude, sinon afin que sainct Paul soit ministre de ceste délivrance jusques à l’extrémité P
Cnar. XX VIT.
Mais c’est merveille qu’il dit que les autres qui sont au navire, ne pourront estre sauvez, si les nautonniers ne sont retenus : comme s’il eust esté en leur puissance d’anéantir la promesse de Dieu.
Je respon à cela, que sainct Paul ne dispute point yci préciséement de la puissance de Dieu, en sorte qu’il la sépare de la volonté d’iceluy et des moyens.
Et de faict, quand Dieu propose sa vertu aux fidèles, ce n’est pas afin que laissans les movens, ils s’adonnent à nonchalance et Soyent: sans soin, où qu'ils se jettent à l'estourdi, quand il y à certain moyen
SUR LES ACTES
de se garder. Dieu avoit promis au roy Ezéchias que la ville de Jérusalem qui estoit assiégée, seroit délivrée, Isaïe, XXXVII, 6, 35. Là-dessus s’il eust ouvert les portes aux ennemis, Isaïe n’eustil pas incontinent crié à haute voix, Tu te ruines toy-mesme et la ville ? Toutesfois il ne s'ensuit pas pourtant que la main de Dieu soit attachée aux moyens et aides. Mais quand le Seigneur ordonne ce moyen de faire où cestuy-là, il retient les sens des hommes, à ce qu'ils n’outrepassent point les limites qu’il leur a baïllez.
33 Et pendant que le jour devoit venir, Paul les exhorta tous de prendre à manger, disant, Aujourd'huy est le quatorzième jour, qu'en attendant vous estes demeurez à jeun, et n'avez rien prins.
34 Parquoy je vous exhorte que preniez à manger, attendu qu’il est expédient pour vostre sauveté : car ilne cherra de nul de vous un cheveu de la teste. 35 Et quand à eut dit ces choses, el prins du pain, il rendit grâces à Dieu devant tous : et l'ayant rompu, commenca à manger.
36 Adonc lous ayans prins bon courage, se prindrent aussi à manger.
37 Or estlions-nous au navire en tout 38 Et quand ils furent rassasiez de le blé en la mer.
deux cens septante six personnes.
viande, ils allégèrent le navire, jettans
39 Æt le jour venu, ils ne cognurent point le pays, mais apperceurent un golphe ayant rivage, auquel ils délibéroyent jetter le navire, s'ils eussent peu. 40 Parquoy ayans retiré les anchres, ils l'abandonnèrent à la mer, laschans quant et quant les attaches des gouvernaux, et l'artimon levé au vent, tirèrent
vers le rivage.
41 Mais estans cheus en un lieu où deux courans se rencontroyent, is y heurtèrent le navire : et la prouë estant fichée demeuroit ferme, et la pouppe
se rompit par la violence des ondes.
42 Adonc le conseil des gend'armes fut de tuer les prisonniers de peur que quelqu'un s'estant sauvé à nage, ne s'enfuist.
43 Mais le Centenier voulant sauver Paul, les empescha de ce conseil: et commanda que ceux qui pourroyent nager, se jeltassent hors les premiers, el
se sauvassent en terre.
44 Et le reste, les uns sur des ais,
et les autres sur quelques pièces du na-
vire : et ainsi il adveint que tous se sauvérent en terre.
33 Et pendant que le jour devoit venir. Quoy que jugent les mariniers par leur conjecture, la foy de sainct Paul ne chancelle point, mais il se repose constamment sur la promesse qui luy à esté faite. Car il n’exhorte pas seulement les autres à manger, comme on lit de quelqu’un, qui en guerre voyant les affaires en désespoir, dit à ses soldats, Disnez
mes amis, car nous souperons en enfer: |
| mais persévérant en ce qu’il avoit prédit, il les admoneste de prendre bon courage.
La vertu de la foy se monstre en cela, quand elle nous arme à patience, et reçoit hardiment, voire repousse les assauts contraires, par lesquels Satan s’efforce de la renverser du tout. Mais ceci pourroit sembler estre fort absurde, quand il dit qu’ils demeurèrent à jeun l’espace de quatorze jours. Il s’en pourra trouver
paraventure quelqu'un qui endurera la faim une longue espace de temps : mais d’une si grande multitude de gens cela n’est pas facile à croire. La response est facile, que le jeusne est yci improprement prins pour une abstinence extraordinaire et non accoustumée : d'autant que durant tout ce temps-là ils n'avoyent fait un seul bon repas : comme ceux qui sont angoissez de tristesse, sont presque desgoustez de Ja viande: Or pource que le désespoir estoit cause d’un tel desgoustement, il afferme derechef que la vie leur sera sauvée, moyennant qu’ils reprenent courage. Car un fidèle Ministre de la Parole doit non-seulement mettre en avant les promesses, mais aussi quant et quant adjouster bon conseil, que les hommes suyvent Dieu qui les appelle, et ne demeurent
point oisifs et hébétez. Au demeurant,
le sens des paroles est, Dieu a ordonné de vous sauver : ceste confiance vous doit donner bon courage, et vous rendre alaigres, afin que faciez ce qui est en vous.
35 Et prins du pain, il rendit gràces. Afin qu'à son exemple ils soyent mieux encouragez, il prend du pain et en mange. Sainct Luc récite qu’il a rendu grâces, non-seulement selon la façon ordinaire, mais pource que cela servoit grandement à rendre tesmoignage de son asseurance. Vray est qu’il ne faut point douter que S. Paul en prenant la viande, n'ait songneusement prattiqué ce qu'il commande aux autres: mais maintenant non-seulement il rend tesmoignage qu’il n’est point ingrat envers Dieu qui le nourrit, et ne demande point seulement que Dieu bénisse et sanctifie la viande qu’il doit prendre, ains avec hardiesse il invoque Dieu comme autheur de’vie, afin que ces povres gens qui estoyent serrez de tristesse, conceussent quelque bonne espérance. Aussi pour le moins ceci a apporté ce proultit, qu’ils ont reprins courage, et puis après, qu’ils ont mangé, en lieu qu'auparavant la crainte leur avoit fait mettre en oubli tout soin de leur vie.
37 Or estions-nous au navire. Le nombre des hommes est yci récité, preièrement afin qu’on sçache plus certainement qu’il n’en est péri un seul de la troupe. Car sainct Luc ne raconte point
Cnar. XXVII.
combien de personnes sont parvenues au bord à nage ou autrement, mais combien pour lors il y en avoit au navire. Secondement, afin que le miracle soit plus renommé et évident. Car à grand’peine cela pouvoit advenir selon les hommes, que deux cens septante et six fussent eschappez d’un si grand danger pour venir:tous à nage en sauveté, sans qu’il y en eust à dire pas un. Car on peut bien penser qu’outre les mariniers il n’y en avoit pas beaucoup qui sceussent nager. Et combien qu'après avoir. beu et mangé ils fussent un peu renforcis, toutesfois la longue fascherie et la grande tristesse les avoyent tellement mis bas, que c’est merveilles comment ils ont esté agiles à remuer les bras, Aussi il faut considérer quel bruitils ont là fait, veu qu'à grand’peine advient-il que vingt ou trente personnes nagent tellement en un danger, que les uns ne heurtent les autres, ou les facent enfoncer. Dieu donc a desployé manifestement son bras, veu que sans exception on a peu conter au rivage tous ceux qui estoyent jettez en la mer.
38 Et quand ils furent rassasiez de viande. I] est bien monstré par ceste circonstance, que finalement ils ont esté esmeus par la parole de sainct Paul. Le jour n’estoit encore apparu, en sorte qu'ils peussent sçavoir s'il y avoit là quelque port prochain. Toutesfois ils jettent en la mer le blé qu’ils ont de reste pour alléger leur navire. Ils n’eussent point fait cela, si sainct Paul n’eust eu plus d’authorité envers eux qu’il n’avoit eu auparavant. Mais comme tous les incrédules sont inconstans, ceste persuasion s’escoula facilement de leurs cœurs bien tost après.
Al Ils y hceurtèrent le navire. Lors certes il pouvoit sembler que Dieu s’estoit mesme mocqué de sainct Paule et d'autre part, que luy n’avoit fait que gazouiller et entretenir les autres en une vaine espérance. Mais Dieu en donnant meilleure issue a prévenu qu’ils - n’entrassent en ceste opinion. Et il faloit qu’ainsi adveinst, et que le navire es{ant rompu et brisé, ils veinssent à perdre courage: afin que le désespoir de l'affaire augmentast l'excellence du miracle, et luy donnast
Car. XXVII.
lustre. Car Dieu à accoustumé de tellement conduire ses œuvres, ‘que plusieurs destourbiers se présentans, il nous monstre apparence de difficulté. En ceste sorte il aiguise nos sens, à ce que nous soyons plus attentifs, afin que finalement nous apprenions que la victoire demeurera par devers luy, et qu’il ne pourra estre empesché, quelque résistance que tout le monde luy face. C’est la raison pourquoy il a mieux aimé tirer hors du danger Paul et les autres, après que le navire a esté rompu, que de faire venir à bord le navire entier.
42 Adonc le conseil des gend'armes Jut. Ça esté une ingratitude trop cruelle, que combien que ces gend’armes deussent leur vie à sainct Paul par deux ou trois fois, nonobstant ils prenent conseil de le tuer : en lieu que c’eust esté bien raison que pour l’amour de luy ils eussent espargné les autres. La vie leur avoit esté sauvée par luy, comme si un Ange de Dieu fust venu à eux pour les sauver : ils avoyent ouy de sa bouche un conseil salutaire: ce mesme jour comme ils estoyent. demi morts, il les avoit remis en vigueur. Maintenant ils ne font point de difficulté de le vouloir occir cruellement, luy par lequel ils avoyent esté tant de fois et en tant de sortes délivrez. Parquoy si quelque fois il advient qu’on nous rende un meschant guerdon pour nos bienfaits, il ne faut point que la vileine ingratitude des hommes nous
trouble : qui est une maladie plusque commune. Aù reste, non-seulement ils sont ingrats envers sainct Paul qui est ministre de leur vie, mais aussi une vileine incrédulité et oubliance malheureuse de la grâce de Dieu se monstre en eux.
I n’y avoit pas long temps qu'ils avoyent accepté ceste révélation, que leurs vies estoyent données à sainct Paul: maintenant quand ils veulent se sauver en le faisant mourir, que taschent-ils de faire sinon résister à Dieu, à ce que contre sa volonté ils se délivrent de la mort euxmesmes? Ainsi la grâce laquelle au dernier désespoir ils avoyent esté contraints de gouster, leur est escoulée maintenant et ne leur sent plus rien depuis qu'ils apperçoyvent un port prochain. Or quant à nous, il faut que nous considérions le conseil admirable de Dieu, tant à garder sainct Paul, qu’à accomplir sa promesse, quand il amène jusques en terre ceux mesmes ausquels il n’avoit point tenu que sa promesse ne fust rendue vaine.
Ainsi bien souvent sa bonté a accoustumé de combatre contre la malice des hommes. Toutesfois il est tellement miséricordieux envers les meschans, que différant leur punition au temps qu’il cognoistra opportun, il les laisse tousjours en leur condamnation : et mesme finalement par la pesanteur de la punition il récompense le long terme qu’il les a supportez en patience.