‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 80 sur 113 · CHAPITRE XX VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX VIIL

À Estans venus à sauveté, ils cognurent alors que l'isle estoil appelée Malte.

2 Et les Barbares nous feirent une singulière humanité : car ils allumèrent du feu, et nous receurent tous, pour la pluye qui nous pressoit et pour le froid.

3 Adonc Paul ayant assemblé quelque quantité de sarmens, comme il les eul mis au feu, une vipère sortit hors à cause de la chaleur, et envahit sa

main.

rad Quand les barbares veirent la beste pendante à sa main, ils dirent lun

à l'autre,

Certainement cest homme-ci est meurtrier

lequel après estre

> ma de la mer, la vengence ne permet point vivre.

5 Mais iceluy ayant secoué la beste dedans le feu, n'eut aucun mal.

6 Or cuidoyent-ils qu'il deust s’enfler, ou subitement cheoir tout mort. Mais quand ils eurent longuement attendu, et veu que nul inconvénient ne luy en advenoit, ils changèrent Prop96) disans qu'il estoit Dieu.

1) Ou, Melle,

A Estans venus à sauveté, ils cognurent, elc. Au commencement de ce chapitre sainct Luc récite ce spectacle hideux : quand tant d'hommes mouillez de l'eau de la mer, et souillez des escumes et de la boue, et semblablement roides de froid, se sont traînez à grand’peine et diféculté jusques au bord. Car cela estoit autant, comme si estans tirez hors des gouffres de la mer, ils eussent esté jettez à une autre espèce de mort diverse.

Sainct Luc récite conséquemment que les Barbares les recueillirent bénignement, qu’ils allumèrent du feu pour seicher leurs habillemens et pour desgourdir leurs membres qui estoyent roides de froid : finalement ils furent garentis de la pluye, et mis à couvert. Or combien que la nature commune arrache des nations mesme barbares quelque affection de miséricorde en telle nécessité, tant y a toutesfois qu'il est bien certain que Dieu a fleschi à bénignité les courages des habitans de Malte, à ce que sa promesse fust ferme, laquelle on eust peu penser estre imparfaite, si quelqu'un de ceste troupe fust mort de ce naufrage.

3 Une vipère sortit hors à cause de la chaleur. L'événement avoit desjà monstré que sainct Paul estoit un vray et certain Prophète de Dieu, Alaintenant à celle fin que Dieu lPennoblisse sur la terre, comme il avoit n’aguères fait sur la mer, il conferme les oracles précédens par un nouveau miracle, et par ce moyen il establit son Apostolat entre ces Barbares habitans de Malte. Or combien qu’il n’y en ait pas eu beaucoup qui ayent fait leur proufit de ceci, toutesfois la majesté de l'Evangile a resplendi mesme entre les incrédules : et puis €’a esté aussi à l'endroit de ceux qui avoyent esté au navire une grande confirmation des révélations ausquelles ils n’avoyent pas porté grande révérence. Aussi ceci n’est point advenu par cas fortuit, que la vipère est sortie hors des sarmens : mais le Seigneur l’a addressée par son conseil secret pour mordre sainet Paul, sçachant bien que cela serviroit à magnifier la gloire de son Evangile.

4 Quand les Barbares veirent la beste, Ceste opinion à esté receue de

Car. XX VIII.

tous temps et par tout, que ceux qui enduroyent quelque grand mal, estoyent coulpables de quelque grand crime aussi.

Et de faict, ceste persuasion n’a point esté pour néant conceue : mais plustost elle est procédée d’un bon et droit sentiment de la crainte de Dieu. Car à celle fin que Dieu rendist le monde inexcusable, il a voulu que ceci fust engravé és cœurs de tous, Que les afflictions et adversitez, et principalement les grandes calamitez et inconvéniens notables sont enseignemens de son ire, et de sa vengence juste contre les péchez. Pour ceste raison toutes fois et quantes que quelque calamité mémorable advient, quant et quant il vient en mémoire que Dieu est griefvement offensé : veu qu’il exerce si rigoureusement son jugement, et d’une façon si dure. Et de faïct, limpiété n’est jamais venue jusques à ce poinct, que tous hommes w’ayent retenu ce principe, que Dieu envoyoit des punitions notables aux meschans, afin qu’il se montrast estre le grand Juge du monde. Mais d'autre part cest erreur! a presque tousjours obtenu, que sans exception les hommes ont condamné de forfaict et crime tous ceux qu'ils ont veu estre durement et rigoureusement traittez. Mais combien que Dieu chastie tousjours les offenses et péchez des hommes par adversitez et afflictions, tant y a toutesfois qu’il ne punit pas en ceste vie présente un chacun également, selon qu'il a mé rité. Et quelques fois les afilictions des fidèles ne sont pas tant punitions qu’espreuves de la foy et exercices de patience. Parquoy ceux qui constituent une reigle générale en ceci, qu’ils estiment d’un chacun selon la prospérité ou adversité, s’abusent grandement. Or ça esté le principal poinct de la dispute entre Job et ses amis (Job, IV, 7) d'autant qu’ils débatoyent que celuy qui estoitaffigé de Dieu, estoit un homme réprouvé et hay de Dieu : et luy au contraire ré-

pliquoit, que les fidèles estoyent quelque

fois humiliez par la croix. Afin donc que ne nous abusions en cest endroit, il nous faut donner garde de deux choses. La première est, que ne jugions point hastivement et à la volée des hommes qui

Crar. XX VIT.

nous sont incognus, n’ayans rien devant nos veux que le seul événement. Car d'autant que Dieu afflige les bons et mauvais indifféremment, et qui plus est, espargnant bien souvent les réprouvez, il punit ses fidèles plus griefvement el d’üne façon plus rude : avant que nous puissions bien et droitement juger, il faut commencer par un autre bout que par les peines : asçavoir que nous-nous enquérions des faits et de toute là vie. Si quelque adultère, si quelque blasphémateur, si quelque trompeur, ou parjure, ou meurtrier, ou brigand, ou quelque homme dissolu est puni : Dieu nous monstre alors son jugement comme au doigt. Si nul crime ou forfaict ne nous apparoist, il n’y a rien meilleur que de suspendre nostre jugement quant à la punition. L'autre chose de laquelle nousnous devons garder, c’est que nous ne Soyons trop bouillans, ains que nous attendions la fin. Car quand Dieu commence à frapper, son intention ne nous est pas tout aussi tost manifestée, mais plus- \tost l'issue diverse nous monstre finalement qu'il y a grande distance devant Dieu entre ceux qui devant les yeux du monde semblent bien éstre conjoints ensemble par ressemblance de punitions.

Si On objecte que ce n’est sans cause qu’il est répété tant de fois en la Loy, que toutes les misères tant particulières que générales sont autant de fléaux de Dieu : je confesse bien cela estre vray :

mais je di aussi que cela n’empesche de rien, que Dieu n’espargne aucuns pour un temps, selon que bon luy semble, combien qu’ils soyent les plus meschans de tous les hommes : et des autres, qu’il n’en face une punition plus grigfve, combien que leur coulpe soit moindre. Cependant nostre devoir est de ne faire point perpétuel ce qui advient ordinairement. Or nous voyons maintenant en quoy ces gens de Malte ont esté abusez :

asçavoir que sans s’enquérir de la vie, ils ont opinion que sainct Paul estoit un homme meschant, et n’ont autre raison que la morsure de la vipère : d’avantage, qu'ils sont trop hastifs à prononcer leur sentence, ne pouvans attendre la fin, Cependant, il nous faut noter que

SUR LES ACTES

ceux qui s'efforcent darracher de leurs cœurs le sentiment du jugement de Dieu, sont des monstres exécrables, veu que ce sentiment est engravé naturellement en nous tous, et mesme és cœurs des hommes Barbares et sauvages. Quant à ce que ces Maltois font plustost sainct Paul eoulpable de meurtre que de quelque autre forfaict, en cela ils suyvent ceste raison, que le meurtre a esté tousjours grandement détestable sur tous autres crimes. La vengence ne permet point vivre. Is concluent qu’il est mes- Chant, d'autant qu'après qu'il est eschappé de la mér, voyci la vengence qui le poursuit. Or ils avoyent une opinion entre eux, qu’il y avoit une déesse de vengence, qui estoit assise auprès du thrône royal de Jupiter. Et vray est que cela esioit une imagination lourde et grossière, Comme auront les gens ignorans de la vraye religion : toutesfois il y avoit là-dessous un sens bien passable, comme s'ils eussent pourtrait Dieu juge du monde. Au reste, par ce mot est discernée l'ire de Dieu d'avec Fortune, et ainsi est maintenue la doctrine du gouvernement et jugement de Dieu, à lencontre de tous ceux qui disent que les choses advienent seulement par accident et par cas fortuit. Car les Maltois entendent que c’est un signe évident de la vengence céleste, que jà soit que sainct Paul eust esté desjà sauvé, néantmoins ne peut demeurer en sauveté.

5 Mais iceluy ayant secoué la beste.

Quand ïl secoue ainsi ce serpent, il monstre bien qu'il avoit l’esprit coy et reposé. Car nous sçavons comment la crainte trouble et débilite les hommes, ce n’est pas à dire toutesfois que sainct Paul fust du tout sans crainte. Car la foy ne nous rend point du tout hébétez et stupides, comme aucuns fantastiques imaginent follement, estans loin des coups et à leur aise. Mais jà soit que la foy n’oste point le sentiment des maux, néantmoins elle l’adoucit, de peur que l’estonnement ne transporte les cœurs des fidèles plus loin qu’il ne faut, et afin que tousjours ils retienent une droite asseurance. Ainsi $. Paul sçachant bien que la vipère est une beste nuisible, toutes-

fois s'appuyant sur la promesse qui luy avoit esté faite, n’a point craint ceste morsure mortelle jusques-là, qu’il en fust troublé : et pource aussi qu’il estoit prest à la mort, si besoin eust esté.

6 {ls changèrent propos, disans, etc.

Ce changement tant admirable et non attendu, devoit toucher à bon escient les cœurs des Maltois, à ce qu’ils donnassent gloire à la bonté et miséricorde de Dieu : comme auparavant ils avoyent fait la vengence. Mais comme la raison humaine est tousjours follement transportée aux extrémitez, tout soudain ils font Paul d’un homme meschant et meurtrier, un Dieu. Mais si l’un ou l’autre devoit avoir lieu, il valoit mieux qu’il fust réputé meurtrier que Dieu. Et à la vé- -rité, S. Paul eust beaucoup mieux désiré, non-seulement estre condamné d’un forfaict ou crime, mais aussi estre tout couvert de toutes sortes de blasmes et vilenies, voire plongé jusques aux enfers, que de tirer à soy la gloire de Dieu. Et ceci estoit assez cognu de tous ceux qui Pavoyent ouy prescher au milieu des orages. Toutesfois il se peut faire que ces gens de Malte après avoir esté enseignez, ayent recognu que Dieu estoit autheur de ce miracle. Or apprenons de ceste histoire, à attendre d’un cœur paisible et posé une issue bien-heureuse après les adversitez, qui Gu commencement semblent bien tendre au désavantage de la gloire de Dieu. Qui est celuy

Caar. XXVIN.

de nous qui n’eust esté grandement estonné d’un tel spectacle, lequel armoit les meschans à dire outrages contre la gloire de l'Evangile et la charger de diffames? Nous voyons toutesfois comment Dieu y a remédié de bonne heure. Ne doutons donc point qu'après qu'il aura permis que ses fidèles soyent offusquez de scandales, il ne convertisse finalement les ténèbres en lumière, en leur apportant un remède commode et opportun.

Cependant souvenons-nous qu’il nous faut bien garder du jugement de la chair. Et pour autant que les hommes s’oublient volontiers, demandons au Seigneur l’esprit de modération, qui nous contiene en une bonne et droite mesure. D’avantage, soyons enseignez par Ceci comment le monde est enclin à superstition. Et qui plus est, c’est une perversité qui prend volontiers naissance avec nous, que nous prenons plaisir à orner les créatures des despouilles du Créateur. Parquoy on ne se doit esbahir si en tout temps nouveaux erreurs ont bourgeonné de fois à autre : veu qu’il n’y a homme qui ne soit ouvrier merveilleux dés le ventre de la mère à faire et forger des idoles. Mais afin que de cela on ne prene couverture d’excuse, ceste histoire rend bon tesmoignage , que la fontaine et source des superstitions est, que les hommes estans ingrats envers Dieu, transfèrent sa gloire ailleurs.

1 Or estoyent en cest endroit-là les possessions du principal de l'Isle, nommé Publius, lequel nous receut, et par trois jours nous logea bénignement.

3 Æt adveint que le père de Publius gisoit détenu de fièvres, et de flux de sang, vers lequel Paul alla. Et quand il eut prié, et mis les mains sur luy, il

le gquairit.

9 Cela faict, tous les autres de l'Isle qui estoyent malades veindrent à luy

el furent quairis.

10 Lesquels aussi nous feirent grand honneur : et au départir nous fourni-

rent de ce qui estoil nécessaire.

A1 Et trois mois aprés nous partismes en un navire d'Alexandrie, qui avoit hyverné en l'Isle, et avoit pour enseigne Castor et Pollux.

A2 Et eslans arrivez à Syracuse, nous demeurasmes là trois jours.

sf

13 De là ayans tournoyé, nous arrivasmes à Rhege. Et un jour après le vent de Midi estant survenu, nous veinsmes le deuxième jour à Puzol.

A4 Auquel lieu ayans trouvé des frères, nous fusmes priez de demeurer avec eux sept jours, Et ainsi veinsmes à Rome.

Car. XXVIIT.

7 Or estoyent en cest endroit-là les possessions. Pource que ce nom de Publius est un nom Romain, je pense que cestuy-ci duquel sainct Luc fait yci mention, estoit plustost citoyen Romain, que natif de ceste Isle. Car ce n’estoit la coustume des Grecs ne des autres estrangers, sinon que ce fussent gens de basse condition, d'emprunter des noms des Latins. Or il se peut bien faire que quelqu'un des principaux de Rome estoit là pour ceste heure, visitant ses possessions : et qu’il est appelé le principal de l'Isle, non pas pourtant que ce fust là son habitation : mais pource qu’il n’y en avoit point là qui eust de si grandes richesses et si amples possessions. Or à grand’peine est-il vray-semblable, que toute ceste compagnie de Grecs ait esté là traittée libéralement par l’espace de trois jours. Je pense plustost qu’en recevant le Centenier en sa maison, il à aussi fait cest honneur à S. Paul et à ses compagnons, d'autant qu'estant adverti par le miracle, il croyoit que S. Paul estoit un homme agréable à Dieu. Toutesfois quelque chose qu'il y ait, son hospitalité n’a point esté sans récompense. Car bientost après le Seigneur à retiré le père de Publius d’une forte et dangereuse maladie, luy donnant guairison par la main de sainct Paul: et a voulu donner à cognoistre par cela, quel plaisir il prend à telle humanité qui est faite aux povres et souffreteux. Jà soit que bien souvent ceux qui ont receu quelque secours, soyent ingrats des bénéfices qu'ils ont receus, et les mettent en oubli, ou bien n’ayent point la puissance de rendre la pareille : tant y à toutesfois que Dieu luy-mesme récompensera abondamment le bien qu’on aura fait aux hommes par son commandement.

Mais encore il advient quelque fois, qu'à ceux qui sont bénins et exercent hospitalité, il addresse aucuns de ses serviteurs, qui apportent bénédiction avec eux. C’estoit desjà un grand honneur, qu’en la personne de Paul, Publius avoit receu pour hoste le Seigneur Jésus. Mais voyei pour fournir au comble, que sainct Paul est venu garni du don de guairison, par lequel non-seulement il peust

SUR LES ACTES

rendre la pareille, mais aussi donner beaucoup plus qu'il n’avoit receu. On ne sçait si puis après le père de Publius receut les rudimens de la foy, comme il advient volontiers que les miracles disposent les ignorans ct incrédules à docilité et obéissance. Sainet Luc dénote l’espèce de la maladie, pour mieux magnifier la grâce de Dieu. Car comme ainsi soit qu'il est bien difficile de guairir un flux de sang, et Que la guairison en est fort tardive, principalement quand la fièvre est meslée parmi : la santé n’a point esté rendue à cest homme ancien si soudainement sans une vertu manifeste de Dieu, attendu que pour toute application il n’y a eu que l’imposition des mains et la prière.

8 Et mis les mains sur luy. Sainct Paul en faisant ceste prière, déclaire qu'il n’est point autheur du miracle, ains seulement ministre : afin que Dieu ne soit frustré de sa gloire. Il conferme cela mesme par signe extérieur. Car comme on à peu veoir ci-dessus en d’autres passages, l'imposition des mains n’a esté autre chose qu’une cérémonie ordinaire d’oblation. Parquoy sainct Paul offrant de ses mains un homme à Dieu, a monstré qu'il luy demandoit la vie d'iceluy humblement. Par lequel exemple non-seulement sont admonestez ceux qui ont des grâces excellentes de Dieu, de se garder qu’en s’eslevant par orgueil ils n’obscurcissent la gloire de Dieu :

mais aussi en général nous sommes tous enseignez qu’il faut sçavoir tellement gré aux Ministres de la grâce de Dieu, que cependant tôute la gloire demeure par devers luy seul. Vray est qu’il est dit que $. Paul guairit cest homme qui avoit le flux de sang : mais par les circonstances adioustées il est exprimé bien apertement, que ce fut Dieu qui luy feit ce bien par le ministère de Paul. Quant à ce que S. Luc récite puis après, que les antres malades de ceste Isle aussi ont esté guairis, il ne lestend point à tous, mais il entend seulement que la vertu de Dieu, qui desjà estoit apparue assez ouvertement, a esté approuvée par plusieurs tesmoignages, à celle fin que l’Apostolat de S, Paul fust d'autant plus confermé.

Or il ne faut point douter que $. Paul ne se soit employé aussi bien à guairir les âmes que les corps. Toutesfois sainct Luc ne récite point quel proufit s’en est ensuyvi : sinon que les gens de l'Isle à son département le fournirent, tant luy que sa compagnie, des choses qui estoyent nécessaires pour le voyage. Cependant ceci doit estre bien observé, que combien que S. Paul eust plusieurs moyens en main pour eschapper, toutesfois la volonté de Dieu luy a servi (par manière de dire) de ceps volontaires : d'autant qu’il avoit esté adjourné souvent par oracle céleste, à estre tesmoin de Dieu devant le siége judicial de Néro. D’avantage, il sçavoit bien que s’il se rendoit fugitif, le chemin luy seroit désormais fermé à publier l'Evangile, tellement qu’il demeureroit toute sa vie inutile en quelque coin.

A1 Nous partismes en un navire dAlexandrie. Sainet Luc signifie par ces paroles, ou que le premier navire fut enfoncé, ou qu’il estoit tellement rompu et brisé, qu'il n’a peu servir depuis, Et par cela peut-on mieux cognoistre combien le naufrage a esté grief et pesant.

Or il raconte expressément que ce navire d'Alexandrie, qui les conduisoit jusqu’à Rome, avoit pour enseigne Castor et Pollux : afin que nous sçachions que le chois n’a point esté baïllé à S. Paul de naviguer avec ses semblables : mais à esté contraint d'entrer en navire dédié à deux idoles. Or la fiction des Poëtes anciens est telle, que Castor et Pollux ont esté engendrez de Jupiter et de Eéda :

dont aussi en Grec ils sont nommez Dioscuri : duquel mot S. Lut a yci usé, comme.si on disoit, les fils de Jupiter.

D’evantage, ils ont forgé que ce sont les signes au Zodiaque, qu'on appelle Gémini. Aussi entre les mariniers il y à eu une superstition, que les exhalations de feu, lesquelles on apperçoit au temps des tempestes, sont Ceux-ci mesmes. Et pourtant on a creu que c’estoyent les dieux de la mer, et les a-on invoquez pour tels : comme on fait aujourd'huy S. Clément et S. Nicolas, et autres semblables.

Et mesme, comme on n’a fait seulement que changer les noms en la Papauté, et

on a retenu les erreurs anciens : aujour- |

Cuar. XXVIII.

d’huy ils adorent ces exhalations sous le nom de S. Hermes, ou de ’sainct Erme.

Or pource que c’est un mauvais présage, quand on w’apperçoit qu’une exhalation toute seule : mais quand il y en a deux, c’est signe que le voyage sera heureux et proufitable, comme dit Pline : afin que ces mariniers d'Alexandrie eussent Castor et Pollux favorables, ils avoyent mis l'enseigne de tous deux en leur navire:

Ainsi quant à eux, le navire estoit pollué d’un malheur sacrilége : mais pource que sainct Paul ne l’avoit pas choisi de son bon gré, il n’en tire aucune pollution sur soy. Et certes, veu que l’idole west rien, elle ne peut infecter les. créatures de Dieu, ne faire que les fidèles n’en puissent user purement et licitement. Et en général il faut avoir pour résolu que toutes les ordures desquelles Satan tasche de souiller les créatures de Dieu par ses enchantemens, ne peuvent estre lavées que par une pure conscience : VEU que les infidèles au contraire polluent par leur attouchement immonde les choses qui elles sont pures et nettes. Brief, l'entrée de ce navire n’a non plus souillé sainct Paul, que le regard des autels en la ville Athènes : d'autant qu’estant pur et exempt de toute superstition, il'sça= voit assez que tous les services divins des Gentils et Payens n’estoyent que pures illusions. Outreplus, il ne pouvoit tomber en aucun souspeçon envers les hommes, qu’il consentist aucunement à cest erreur profane. Car s'il luyteust falu faire quelque semblant de présenter quelque honneur et service à Castor.et Pollux, il eust mieux aimé beaucoup endurer la mort cent fois. Pour autant done qu’il r’estoit à craindre qu'aucun se scan-!

dalizast de luy en cela, il entra au navire hardiment. Néantmoins il n’y a nulle doute que ce n’ait esté avec gémissement et tristesse, pource qu’il voyoit l'honneur de Dieu estre attribué à des idoles mortes, et vaines inventions. Parquoy il faut entre ses exércices conter aussi cestuyci, qu’il a eu pour guides et conducteurs de son chemin des gens qui pensoyent:

estre gouvernez par les idoles, et qui.

avoyent mis le navire en la garde et pro:

tection &iceux.

Caar. XX VII.

12 Et estans arrivez à Syracuse.

Sainct Luc poursuit le reste de la navigation, asçayoir, qu'ils arrivèrent premièrement en Sicile. Puis après à cause de l’impétuosité de la mer ils tournoyèrent pour venir en Italie. Or tout ainsi que ce port duquel sainct Luc fait yei mention, est renommé entre les ports de Sicile : aussi est-il plus loin du havre dItalie, que n’est le pori de Messène, à l’opposite duquel la ville de Rhège est située, de laquelle il parle yci. Ce Rhège est en la contrée des Brutiens, comme Puzol est une ville de Campanie. Au reste, comme ainsi soit que sainct Paul ait esté retenu par les frères à Puzol l’espace

SUR LES ACTES

de sept jours, nous pouvons bien recueillir de cela, comment le Centenier l’a traitté bénignement et humainement, Et de ma part, je pense bien que ce sainet serviteur de Dieu luy avoit promis de se trouver tousjours prest à l’heure assignée. Et aussi le Centenier avoit telle persuasion de la preud’hommie et fidélité de sainct Paul, qu’il ne craignoit point qu’il luy feist quelque mauvais tour. Cependant nous pouvons bien recueillir de ce passage, que lors la semence de V'Evangile estoit bien esparse : comme ainsi soit qu’à Puzol mesme il ÿ avoit quelque corps d'Eglise.

15 Et quand les frères de là eurent ouy nouvelles de nous, its veindrent audevant de nous jusques au marché d'Apius et aux trois boutiques: lesquels Paul voyant, rendit grâces à Dieu, et print courage.

16 Quand donc nous fusmes venus à Rome, le Centenier livra les prisonniers au Capitaine général: mais il fut permis à Paul de demeurer à part

soy avec un gend arme qui le gardoil.

17 Le troisième jour après, Paul appela les principaux des Juifs : et quand ils furent venus, il leur dit, Hommes frères, combien que je n'aye rien commis contre le peuple, ne contre les coustumes des Pères : toutesfois estant emprisonné dés Jérusalem, j'ay esté livré és mains des Romains :

18 Lesquels après avoir examiné, m'ont voulu lascher pource qu'il n'y avoit

aucune cause de mort en moy.

19 Mais les Juifs contredisans, j'ay esté contraint d'appeler à César : non point que j'aye de quoy accuser ma nation.

20 Pour ceste cause donc je vous ay appelez, pour vous veoir et parler à vous. Car je suis environné de ceste chaine pour l'espérance d'Israël.

1) Ou, tavernes.

15 Et quand les frères de là eurent ouy, etc. Par ceste venue des frères Dieu accouragea encore son serviteur, afin qu’il allast plus alaigrement à main.

tenir et défendre l'Evangile. Or la saincte solicitude et le zèle des frères se monstre en cela, qu'ils s'enquièrent de la venue de sainct Paul, et sortent pour aller audevant de luy. Car lors ce n’estoit pas seulement une chose odieuse de faire profession de la foy Chrestienne, mais c’estoit aussi pour les mettre en danger de perdre la vie. Et n’estoit question seulement d’un petit nombre de gens, qui se méissent en quelque danger particulier: car la haine en tomboit sur toute l'Eglise. Mais ils n’ont rien en si grande

recommandation que de faire ce devoir d'humanité, duquel ils ne se pouvoyent déporter qu’ils ne se monstrassent lasches et ingrats. C’eust esté une barbarie et cruauté de mespriser un si excellent Apostre du Fils de Dieu, veu mesmes qu’il estoit en telles fascheries pour le proufit commun de tous. Et puis, veu qu’il leur avoit desjà escrit au paravant, et s’estoit le premier offert à s’employer pour eux, c’eust esté une grande lascheté aux autres de ne luy monstrer mutuellement une bénévolence fraternelle. Ainsi donc les frères ont monstré par une telle humanité la crainte et religion qu'ils avoyent au Seigneur Jésus : et le zèle de sainct Paul à esté plus enflammé, d’au-

tant qu’il voyoit devant ses yeux du fruict qu’apporteroit sa constance et persévérance. Car combien qu'il fust muni d’une force invincible, en telle façon qu'il ne dépendoit point des secours des hommes :

néantmoins Dieu qui a accoustumé de fortifier les siens par moyens qui sont prins des hommes, luy a donné en ceste façon une vigueur nouvelle. Puis après quand il fut délaissé de tous estant en prison, comme il se plaind luy-mesme ailleurs!: il n’a point toutesfois perdu courage : mais il a guerroyé vaillamment sous l'enseigne de Christ, autant hardiment et courageusement, que s’il eust mené de fortes et grandes armées sous soy en bataille. Mais encore lors mesme la mémoire de ceste rencontre servit à l'inciter, quand il venoit à penser en soymesme, qu'il y avoit plusieurs bons frères à Rome, mais infirmes, ausquels il estoit envoyé pour les fortifier. Pour le présent il ne faut point que nous-nous esbahissions si sainct Paul a prins courage après avoir veu les frères: et ce d'autant qu’il espéroit bien qu’il y auroit grand fruit en la confession de sa foy. Car toutes fois et quantes que Dieu monstre à ses serviteurs quelque fruit de leur labeur, par manière de dire il leur donne un aiguillon pour les inciter, à ce qu’ils continuent en son œuvre de plus grand courage.

16 Le Centenier livra les prisonniers.

Sainet Luc signifie que plus grande grâce aesté faite à sainct Paul qu'aux autres.

Car il a eu une condition diverse et particulière. Car il luy fut permis de faire sa demeure en une maison privée: ayant avec s0oy un gend’arme pour le garder:

et les autres furent mis en prison publique. Car le Capitaine général cognut par le rapport de Festus, que $ainct Paul n’estoit coulpable de forfait quelconque.

Et le Centenier (comme on peut bien penser) rapporta fidèlement ce qui pouvoit servir à luy faire trouver grâce. Toutesfois sçachons que Dieu a addouci les liens de son serviteur : non-seulement à celle fin qu'il allégeast ses fascheries, mais aussi afin que les fidèles eussent plus facile accès vers luy. Car il n’a point

1) 2 Tim., 1V,16.

Cuar. XXVHL.

voulu que le thrésor de la foy de son serviteur fust tenu enserré dedans l’enclos de la prison : mais qu’il fust publiquement desployé, à celle fin que plusieurs en fussent enrichis et çà et là. Au reste, sainct Paul ne fut pas tenu si librement, qu'il ne fust tousjours enchaîné,

17 Le troisième jour après. Certes voyCci une mansuétude admirable en sainct Paul : que combien que ceux de sa nation l’eussent griefvement tormenté et fait de terribles outrages, toutesfois il tasche bénignement d’appaiser les Juifs qui estoyent à Rome, et s’excuse envers eux, afin que la cause ne leur soit odieuse, pourtant qu’ils oyent que les Sacrificateurs luy estoyent contraires. Il est certain qu’il n’avoit point faute de raisonnable excuse envers les hommes, quand il se fust retiré vers les Gentils, laissant là les Juifs. Car combien que par plusieurs années il eust fait tout son effort en plusieurs lieux pour les amener au Seigneur Jésus, néantmoins ils s’en estoyent aigris d'autant plus : et cependant ni en Asie, ni aussi en Grèce, non pas mesme en Jérusalem, il n’avoit rien omis de toutes les choses qui pouvoyent appaiser leur fureur. Ainsi donc tous luy eussent peu pardonner à bon droict, s’il eust quitté et laissé là ceux qu’il avoit expérimentez tant de fois estre désespéréement obstinez. Mais pource qu’il sçavoit que son Maistre estoit ordonné par le Père céleste pour estre ministre aux Juifs, à celle fin que les promesses fussent accomplies, par lesquelles Dieu avoit adopté la semence d'Abraham pour son héritage et peuple, Rom., XV, 8, il ne se lasse jamais, ayant les yeux dressez sur ceste vocation de Dieu. Il voyoit bien qu'il luy faloit demeurer à Rome : et d’autant qu’on luy donnoit liberté d'enseigner, il ne vouloit pas qu’ils fussent privez du fruict de son labeur. D’avantage, il ne vouloit point qu’en haine de sa cause ils fussent poussez à troubler l'Eglise: d’autant qu’une bien petite occasion eust apporté un grand dommage à lEglise. Il s’est donc bien voulu garder de leur donner matière d'allumer un feu pernicieux selon leur rage accoustumée. Æ/ommes

Car. XX VIII.

frères, combien que je n'aye, etc. H y avoit deux choses qui le pouvoyent rendre odieux envers les Juifs: asçavoir s'ils eussent conceu opinion de luy, ou qu’il eust porté dommage au bien public de sa nation, comme aucuns apostats accroissoyent par leur révolte la servitude qui n’estoit desjà que trop aspre: ou qu’il eust violé le service de Dieu. Car combien que les, Juifs fussent forlignez de leurs Pères, et que la religion fust souillée et corrompue de beaucoup d’erreurs et superstitions entr’eux: tant y à toutesfois que le nom seul de la Loy et le service du temple estoyent en grande révérence. Or sainct Paul ne nie pas qu’il n'ait franchement omis les cérémonies, esquelles les Juifs estoyent superstitieusement attachez: mais il rejette de soy le blasme et crime d’apostasie, duquel il pouvoit estre suspect. Pour ceste cause il faut que nous entendions qu’il appelle Coustumes des Pères, par lesquelles il a falu que les enfans d'Abraham et les disciples de Moyse selon leur foy, fussent distinguez des autres peuples et nations.

Et de faict, en adhérant d’une façon si saincte et sacrée à Jésus-Christ, lequel est l’âme et la perfection de la Loy, tant s’en faut qu’il ait rien dérogué aux coustumes des Pères, qu’il n’y en avoit point qui les observast si entièrement que luy.

19 J'ay esté contraint d'appeler à César. Ceste appellation estoit plenement odieuse, pource qu’il sembloit bien que cela estoit pour opprimer plus fort la prérogative et liberté du peuple des Juifs, qui eussent bien désiré de vivre selon leurs loix. Et outreplus, d'autant qu’en

SUR LES ACTES

défendant cest appel, il sembloit bien que cela fust au déshonneur et dommage de tout le peuple. Il vient donc au-devant de ceste objection, disant que la dure obstination de ses ennemis l’avoit contraint de recourir à ceste franchise. Car ceste nécessité l’excuse, pource que nul autre moyen d'éviter la mort ne luy estoit demeuré de reste. Or ayant donné excuse du temps passé, il promet aussi pour Padvenir de défendre tellement sa cause, qw’il ne fera point contre les Juifs.

20 Pour l'espérance d'Israël. I nous faut beaucoup plus entendre sous ce seul mot, que sainct Luc n’exprime : comme on peut aussi recueillir par la response, où les Juifs font mention de Ja secte : asçavoir réitérans son propos, duquelsainct Luc ne fait mention. Sainct Paul donc a traitté de Christ : afin qu’il donnast bien à entendre, que sans luy les Juifs ne peuvent rien avoir qui leur proufite, ne le temple, ne la Loy : et la raison est, pource que l'alliance d'adoption est fondée en luy, et la promesse de salut ratifiée. Et aussi ils ne doutoyent point que la plene restauration du Royaume ne dépendist de l’advénement du Messias : et lors l’estat des choses perdu et désespéré augmentoit le désir et espérance que le peuple avoit de sa venue. Parquoy S. Paul dit à bon droict qu’il est enchaîné pour l'espérance d'Israël. Nous sommes aussi enseignez par ceci, que nul ne peut bien espérer et comme il appartient, sinon qu’il dresse les yeux sur Jésus-Christ et sur son Royaume spirituel. Car certes constituant l’espérance des fidèles en Christ, il exclud toutes autres espérances.

21 Eux luy dirent, Nous n'avons point receu letres de Judée touchant toy : et personne des frères n'est venu, qui ait annoncé ou dit quelque mal de toy.

99 Mais nous voulons bien ouir de toy ce que tu sens. Car quant à ceste secte, il nous est notoire qu'on luy contredit par tout.

23 Et quand ils luy eurent assigné jour, plusieurs veindrent à luy au logis: ausquels it proposoit par tesmoignages le Royaume de Dieu, et leur monstroil ce qui est de Jésus, tant par la Loy que par les Prophetes, depuis le matin

jusques au vespre.

94 Et aucuns furent persuadez par les choses qu'il disoit : et les autres ne

croyoyent point.

29 Nous n'avcns point receu lettres. |toyent point teus, pource qu’ils fussen' Les Sacrificateurs et les Scribes ne s’es-l'aucunement addoucis envers Paul, o:

La

qu'ils léspargnassent : mais plustost cela avoit esté fait où par mépris, ou par désespoir : d'autant qu'ils n’avoyent point bien le moyen de l’opprimer si loin : et d'autre part, ce qu’il avoit esté mené en Italie, leur pouvoit sembler comme si on l’eust jetté en un sépulchre. Car ils dominoyent fièrement et sans souci

pourveu qu'aucun ne leur feist fascherie sur leur fumier. Au reste, les Juifs, jà soit qu'ils fe vienent pas du tout nets pour l’ouir, monstrent toutesfois quelque affection d'apprendre, quand ils ne refusent point d’ouir la défense de sa doctrine, à laquelle on contredisoit par tout. Car plusieurs ayans conceu auparavant quelque opinion, se ferment Île chemin à eux-mesmes, pource qu'ils ne “peuvent ouir ce qui est rejetté par le jugement du commun, mais vienent à Consentir à l'opinion des autres, pour rejetter et condamner une doctrine qui leur est incognue. Cependant, comme Jj'ay dit, cela estoit desjà mauvais, qu’ils luy objectent la contradiction, pour luy mettre la rage sus, ou pour le moins le charger de quelque mauvais souspeçon :

comme s’il n’avoit pas esté prédit par Isaïe que Dieu seroit pierre d’achoppement à tout lé peuple. Or au jour assigné on ne sçauroit pas bien dire si sainct Paul à continuellement parlé, ou bien s'ils ont disputé d’un costé et d'autre :

sinon qu’on peut bien conjecturer par la circonstance du temps, que sainct Paul pa pas tousjours parlé tout d'une suite. Car à grand'peine pouvoit-il continuer ses propos depuis le matin jusques au soir. Parquoy je ne doute point qu'après que sainct Paul à eu exposé la somme de l'Evangile en brief, il n’ait aussi donné lieu aux auditeurs de s’enquérir ou disputer de leur costé, et qu’il nait respondu aux objections et questions qui luy estoyent proposées. Au reste, il faut noter le principal poinct de toute la dispute, lequel sainct Luc divise en deux.

Car en premier lieu sainet Paul a monstré quel estoit le Royaume de Dieu entr’eux : et principalement quelle estoit la souveraine félicité, et la gloire qui leur éstoit promise, laquelle est si hautement célébrée par tout és Prophètes. Car

Car. XX VIH.

comme il y en avoit plusieurs d’entr’eux qui imaginoyent un eéstat caduqué du Royaume de Dieu en ce monde, et que faussement ils le constituoyent en délices, en aises et en abondance des biens présens : il faloit bien qu'une vrayé définition fust donnée, pour leur donner bien à entendre que le Royaume de Dieu est spirituel : et que le commencement d’iceluy gist en nouveauté de vie : et la fin est la gloire céleste, et limmortalité éternelle et bien-heureuse. Secondement, sainct Paul les a exhortez à recevoir le Seigneur Jésus-Christ conime autheur de Ja félicité promise. Et de rechef ce poinct ést divisé en deux membres. Car il ne pouvoit estre traitté pleinement et avec fruict, qu’il ne déclarast quant et quant office du Rédempteur promis : et d’avantage qu'il ne monstrast ouvertement qu’il estoit desjà manifesté, et que le Fils de Marie est celuy auquel les Pères avoyent espéré. Bien est vray que céste maxime estoit receue entre tous les Juifs, que le Messias devoit venir, qui remettroit en bon ordre toutes choses :

mais sainct Paul s’est arresté Sur l'autre partie, laquelle n’estoit pas si bien cognue : asçavoir qu'un Messias avoit esté promis qui deust effacér les péchéz du monde par le sacrifice et oblation de sa mort, qui deust appaiser Dieu envers les Hommes, qui deust acquérir la justice éternelle, qui deust former les hommes à l’image de Dieu, en les régénérant par son Esprit : et finalement qui deust faire ses fidèles, héritiers avec soy de la Vie céleste : et que toutes ces choses avoyent esté accomplies 6n là personne de Jésus- Christ crucifié. Or il ne pouvoit traitter de ces choses, qu’il ne retirast les Juifs de leurs imaginations lourdes et terrestres, afin qu’il les eslevast au ciel, et quant et quant ostast le scandale de la croix, en remonstrant qu'ilm y avoit point d'autre moyen pour nous réconcilier à Dieu. Or cependant 1 nous faut noter que tout ce que sainct Paul enseigne de Jésus-Christ, il l’a prins de la Loy et des Prophètes. Car en ceci consiste la différence de la vraye religion d’avec toutes les autres fausses êt controuvées, qu’elle ha la seule parole de Dieu pour règle. En

Cüxe. XXVIL.

ceci aussi consiste la différence de l’'Eglise de Dieu, d'avec toutes les sectes profanes, qu’elle n’oit parler autre que Dieu, et se laisse gouverner par luy. Au reste par ceci on voit l'accord qu'il y a éntre le vieil et nouveau Testament pour establir la foy en Christ, et avec ce la double utilité de lEscriture, de laquelle mesme sainet Paul fait si grande estime autre part : asçavoir qu'elle est suflisante tant pour instrüire les dociles, que pour répousser l’obstination de ceux qui s’0pposent à la vérité, Tit. I, 9. Ceux donc qui désirent estré sages à sobriété, et qui veulent bien et droitement enseigner les autres, qu'ils se limitent ces bornes, de ne rien mettre en avant qui ne soit tiré de la pure fontame de l’Escriture.

Les Philosophes procèdent autrement, d'autant qu'ils ne combatent que par rai- Sons, pource qu'ils n’ont entr’eux aucune authorité ferme. Et les Papistes les ensuyvent trop sottement en ce que rejettans la vérité de Dieu, ils se reposent seulement sur ce qui aura esté forgé au cervéau de l’homme, c’est-à-dire sur des pures folies.

9% Et aucuns furent persuadez, etc.

Sainct Luc récite que l'issue de la dis-

SUR LES ACTES. 947

pute à esté telle finalement, que tous n’ont pas également proufité en la doctine qui leur fut proposée à tous ensemble. Nous sçavons que ce S. Apostre estoit doué d’une telle grâce du $. Esprit, que c’estoit pour amolir les pierres. Cependant toutesfois en parlant à eux par plusieurs heures, et continuant grans propos, voire mesh ne leur testifiant, ina peu obtenir ceci, qu’il les gaignast tous à Jésus-Christ. Parquoy ne nous esbahissons point si plusieurs aujourd’huy résistent par leur incrédulité obstinée à la doctrine de l'Evangile si claire et manifeste : et si plusieurs demeurent endurcs, ausquels la vérité du Fils de Dieu n'a point esté moins manifestée, que le soleil reluit en plein midi. Joint que ceux-ci qui estoyent venus à sainct Paul d'eux-mesmes, comme ayans affection d'apprendre, s’en retournent aveugles et stupides. Si ainsi est qu’il y ait eu une telle obstination en des gens qui estoyent auditeurs volontaires, nous esbahironsnous si ceux qui fuyent la lumière de propos délibéré, estans pleins de présomption et amertume rejettent le Seigneur Jésus d’un cœur envenimé ?

95 Parquoy estans en discord l'un avec l'autre, Us se partirent après que Paul leur eut dit un mot, aseaxoir, Le suinct Esprit a parlé à nos Pères par

Isaïe le Prophète.

26 Disant, Va à ce peuple, et di, Vous orrez de l'aureille, et n’entendrez point, el en regardant vous verrez, et n apperceverez point.

97 Car le cœur de ce peuple est engraissé, et ont ouy dur des aureilles, et ont fermé les yeux, afin qu'ils ne voyent des yeux, et qu'ils n'oyent des dures les, et qu'ils n’entendent de cœur, et se convertissent, el que je les gquairisse.

28 Qu'il vous soil donc notoir é que ce salut de Dieu est envoyé aux Genlils,

et ils l’orront.

99 Quand il eut dit ces choses, les Juifs se partirent d'avec luy, ayans

grande dispute entr'eux.

30 Mais Paul démeura deux ans entiers en son logis qu'il avoit loué :

recevoit tous ceux qui venoyent à luy.

et

34 Preschant le Royaume de Dieu, et enseignant les choses qui sont du Seigneur Jésus, avec toute hardiesse de parler, sans empeschement.

1)1s., VI, 9.

95 Parquoy estans en discord, etc.

La malice et perversité des infidèles fait que Christ qui est nostre paix et le seul lien de saincte unité, soit occasion de dis-

toyent amis au paravant. Car voyci, Juifs qui s’assemblent pour ouïr sainct

les

Paul, sont tous d’une mesme opinion, ils ont tous une mesme voix, ils protestent

cord, et mette en combat ceux qui es- tous de recevoir la Loy de Moyse. Incon-

tinent après qu’ils ont ouy la doctrine de réconciliation ,discord se lève entre eux, en sorte qu'ils sont divisez en diverses bandes. Tant y a toutesfois qu’il ne faut point penser que le discord commence de la prédication de l'Evangile : mais c’est que la rancune qui estoit au paravant cachée dedans les cœurs malins, se descouvre adonc : tout ainsi que la lueur du soleil ne fait point de nouvelles couleurs :

mais elle descouvre à plein Ia différence qui n'apparoissoit point en ténèbres. Comme ainsi soit donc que Dieu n'’illumine que ses éleus, et que la foy n’est point commune à {ous, SOuvenons-nous qu'il ne se peut autrement faire, que quand Jésus-Christ sera mis en avant, les uns ne se retirent d'avec les autres, et qu'il ne se face des divisions. Mais réduisons lors en mémoire, que ce que Siméon a prédit de Iuy (Luc, IF, v. 34, 35) s'accomplit : qu’il est le but de contradiction, afin que les pensées soyent descouvertes de plusieurs cœurs : et que lPincrédulité qui est rebelle à Dieu, est aussi la mère de discors. Après que Paul leur eut dit un mot, etc. Au commencement il a tasché de les attraire paisiblement et bénignement : maintenant après avoir cognu leur obstination, il se monstre plus aigre, et leur dénonce avec rigueur le jugement de Dieu. Car voylà comment les obstinez et rebelles doyvent estre traittez : l’arrogance desquels ne peut estre dontée par une simple doctrine. C’est aussi le moyen que nous devons tenir, que nous gouvernions les dociles et débonnaires en toute mansuétude et bénignité : mais quant aux obstinez et endurcis, il les faut adjourner devant le siége judicial de Dieu. Or quant à ce qu'il introduit le sainct Esprit parlant, plustost que le Prophète, cela sert pour plus grande certitude de la prophétie. Car veu que Dieu requiert d’estre seul ouy, la doctrine ne peut autrement avoir telle authorité et révérence qu’il Iuy appartient, sinon que nous sçachions bien qu’elle est procédée de luy, et qw'elle n’a point esté forgée au cerveau des hommes.

D’avantage , il donne à entendre tacitement que là il n’est point parlé de Pobstination d’un siècle seulement, mais que

Cuar. XXVIII.

c’est une Prophétie du sainct Esprit, laquelle s’estend à l’advenir. 7'a à ce peuble, et di, etc. Ce passage est fort commun : Comme il est allégué au nouveau Testament six fois, Math., XIIL, 44, et Marc, IV, 12, et Luc, VIIL, 40, Jehan, XIT, 40, Rom., XI, 8. Mais pource qu'il est ailleurs amené à une autre fin, il faut entendre à quelle intention sainct Paul l’accommode au présent propos. Cest qu’il a voulu, par manière de dire, rompre à grans coups de marteau, la dure obstination des meschans : et quant aux fidèles qui estoyent encore tendres et débiles, il leur a voulu donner courage, de peur qu’ils ne fussent troublez ou destournez par l’incrédulité des autres. Il veut donc dire en somme, que ce qui avoit esté prédit par le Prophète, s’accomplit : et que pourtant il ne faut point que les meschans se plaisent, ou que les fidèles s’estonnent comme d’une chose nouvelle et non accoustumée. Or combien que ce soit une chose toute certaine, que l’aveuglement, duquel le Prophète Isaïe fait mention, ait commencé desjà de son temps : nonobstant sainct Jehan remonstre qu’il appartenoit au Royaume de Christ proprement. Et pourtant @est bien à propos que sainct Paul l’applique à ce mespris de l'Evangile qu’il voyoit : comme s’il eust dit, Rien n’advient, que le sainct Esprit n’ait prédit par la bouche du Prophète Isaïe dès le temps passé. Or quant à Ce que ce passage est accommodé en diverses façons, non-seulement par les Evangélistes, mais aussi par sainct Paul mesme, On peut donner facile response à la répugnance qui y semble estre. Sainet Matthieu, sainct Marc et saïinet Luc disent que ceste Prophétie a esté accomplie , quand Jésus-Christ à parié au peuple en paraboles obscures, et ne leur à point manifesté les mystères du Royaume céleste. Car lors la voix de Dieu a batu les aureilles des infidèles, de laquelle il ne devoit pas advenir qu’ils feissent leur proufit. S. Jehan (XII, 37) ne se recule pas beaucoup de ce sens, disant que combien que Jésus-Christ feist plusieurs miracles, toutesfois les Juifs n’avoyent peu estre induits à croire, afin que ce tesmoignage d’Isaie fust accompli. Les

Caap. XX VITE.

quatre Evangélistes done s'accordent en ceci, qu'il est advenu par juste jugement de Dieu, que les réprouvez en oyant n’oyoyent point, et qu'en ayant des veux ils ne voyoyent point. Maintenant S. Paul réduit en mémoire ce que le Prophète a testifié des Juifs, afin que nul ne s’esbahisse de leur aveuglement. Au reste, le mesme sainct Paul au chapitre XI des Romains monte bien plus haut, disant que la cause de l’aveuglement est, d’autant que-le Seigneur donne la lumière de la foy au résidu seulement, lequel il a éleu de sa pure bonté et grâce. Et de faict, il est bien certain que ce que les réprouvez rejettent la doctrine de salut, cela se fait par leur propre malice: et pourtant la coulpe réside en eux. Mais ceste cause prochaine n’empesche de rien, que l'élection secrète de Dieu ne discerne entre les hommes, en sorte que ceux qui sont prédestinez à vie, crovent, et que les autres demeurent stupides. Or quant aux paroles du Prophète, je ne m'y arresteray pas longuement, pource que je les ay exposées: ailleurs. Au reste, sainct Paul n’a point curieusement récité ce qui est escrit en Isaïie: mais plustost il a accommodé les paroles d’iceluy pour les faire servir à son propos. Et pourtant il impute à leur malice l’aveuglement que le Prophète attribue au jugement occulte de Dieu. Car il est commandé au Prophète de fermer les yeux à ses auditeurs :

yei S. Paul accuse les obstinez et incrédules de son temps, de ce qu’ils se sont fermé les yeux : combien qu’il met tous les deux distinctement, Que c’est Dieu qui par sa juste vengence les met en cest aveuglement, et que toutesfois eux-mesmes se ferment les veux, et prenent plaisir à estre aveugles: comme aussi ce sont deux poincts qui s'accordent fort bien , ainsi que nous avons déclaré ailleurs. Au dernier membre, où il est dit, Afin qu'ils n'oyent des aureilles, et qu'ils ne voyent des yeux, et qu'ils n'entendent de cœur : Dieu monstre combien sa doctrine est facile et claire, veu qu’elle suffit abondamment pour illuminer tous les sens, sinon en tant que les hommes se rendent eux-mesmes aveugles par leur propre obstination et malice :

SUR LES ACTES

comme sainct Paul enseigne aussi ailleurs, 2 Cor. IV, v. 3, que son Evangile est clair, tellement qu’il n’y a personne qui ne voye clair en la lumière d’iceluy, sinon ceux qui sont destinez à perdition, ausquels Satan à crevé les yeux. Æ# se convertissent, et que je les, quairisse, etc. On peut recueillir de ceci, que la parole de Dieu n’est pas proposée à tous, à ce qu'ils se retournent à amendement :

mais que la voix externe retentit és aureilles de plusieurs sans aucune efficace du sainct Esprit, seulement afin qu'ils soyent rendus inexcusables. Or lPorgueil de la chair ne gaigne rien de murmurer ou contester yei contre Dieu, comme nous en voyons beaucoup qui plaident contre luy, disans que c’est une chose vaine, et mesme absurde d'appeler les hommes s’ils n’ont par devers eux la faculté d’obéir. Car combien que la raison nous soit cachée pourquoy c'est que Dieu se monstre aux aveugles, et parle aux sourds :, néantmoins sa seule volonté, qui est la règle de toute justice, nous doit estre autant que mille raisons. En ce qui est dit en la fin, il nous faut observer qui est l’effect salutaire de la paroiïe de Dieu, asçavoir la conversion des hommes:

laquelle est non-seulement un commencement de santé et guairison, mais comme une résurrection de mort à vie.

28 Qu'il vous soit donc notoire, etc.

Afin que les Juifs doresenavant ne laccusent d’apostasie, d'autant que laissant la saincte lignée d'Abraham, il se retire aux Gentils et nations profanes : il dénonce ce que tant de fois les Prophètes avoyent testifié: asçavoir que le salut duquel ils estoyent les propres, ou pour le moins les principaux héritiers, seroit transféré aux Gentils. Toutesfois quand il dit que le salut de Dieu a esté envoyé aux Gentils, il entend qu’il a esté envoyé en second lieu : asçavoir après que les Juifs l’ont rejetté: comme nous avons traitté ci-dessus plus amplement. Le sens donc est, qu’il ne faut point que les Juifs se plaignent de ce que les Gentils sont admis en possession de l'héritage , après qu'eux s’en seront démis. Cependant aussi quand il dit que les Gentils orront, il ne fait pas la foy commune à tous sans

exception, Car il avoit assez expérimenté, comment il y en avoit plusieurs mesme d’entre les Gentils qui résistoyent meschamment à Dieu. Mais il oppose aux Juifs incrédules autant qu'il y avoit de Gentils croyans , afin qu’il provoque les Juifs à jalousie, comme il est dit au Cantique de Moyse, Deutéron., XXXIT, 21.

Cependant il signifie que la doctrine qui est rejettée par eux, sera offerte à d’autres, où elle ne sera point inutile,

29 Ayans grande dispute entr'eux, eic. Il n’y a point de doute que la Prophétie qu'il a produite contre les meschans, ne les ait aigris d'autant plus. Car tant s’en faut qu'ils soyent adoucis par répréhensions, qu'ils s’en enflambent plus fort en une rage. C’est la raison pourquoy estans partis d'avec sainet Paul, ils ont eu ceste grande dispute entre eux, d'autant que la plus grande partie ne vouloit point acquiescer. Mais veu qu’il a esté disputé d'un costé et d'autre, il appert qu’il y en a eu aucuns qui ont tellement receu ce que sainct Paul avoit dit, qu'ils n’ont fait dificulté de maintenir fort et ferme ce qu’ils avoyent creu. Au demeurant, si quelqu'un là-dessus objecte, que l’Evangile du Fils de Dieu est une semence de contentions , ce sera en vain : car il est certain, qu’elles ne provienent que de la dure obstination des hommes. Et de faict, c’est un poinct tout résolu, que pour avoir paix avec Dieu, il nous faut bien nécessairement faire la guerre aux Contempteurs de sa majesté.

30 Et recevoit tous ceux qui venoyent à luy, etc. Le sainct Apostre a monsiré en ceci un singulier tesmoignage de constance, quand il s’est offert tant simplement et franchement à tous ceux qui désiroyent de louir. Il est certain qu’il sçavoit bien comment il se rendoit odieux : et que c’eust esté le plus expédient, qu’en se taisant il eust appaisé le mauvais vouloir de ses parties adverses.

Car ce n’est pas ainsi qu’en eust deu faire un homme prouvoyable, qui eust voulu regarder seulement à soy. Mais pource qu'il se souvenoit qu'il estoit Apostre du Fils de Dieu, et annonciateur de son Evangile aussi bien en la prison ,

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