CHAPITRE VIL
A Ne scavez-vous pas, frères (car je parle à ceux qui cognoissent la Loy) que la Loy ha domination sur l’homme, tout le temps qu’il vit?
2 Car la femme mariée, tant que son mari vit, luy est obligée par la Loy : mais si son mari meurt, elle est délivrée de la loy du mari.
3 Le mari donc vivant, elle sera appelée adultère, si elle se joint à un autre mari: mais si son mari meurt, elle est délivrée de la loy, tellement qu’elle ne sera point adultère, si elle est jointe à un autre mari.
k Ainsi mes frères, vous estes aussi morts à la Loy par le corps de Christ : afin que soyez à un autre, asçavoir & celuy qui est ressuscité des morts, à celle
fin que fructifions à Dieu.
1) 1 Cor; VII, 39.
Combien qu'il eust suffisamment résolu la question touchant l’abrogation de la Loy, selon la briefveté qu’il y a tenue :
toutesfois, et pource qu’elle est difficile en soy, et aussi qu’elle en pouvoit engendrer plusieurs autres, il reprend encore le propos, et recommence à déduire plus
amplement en quelle sorte la Loy nous ést abolie : puis après il monstre comment cela nous revient à bien grand proufit : pource que la Loy nous tenant obligez à s0y hors de Christ, ne peut autre chose que nous damner. Et afin que sur cela personne ne prene occasion de blas-
mer la Loy, il propose les objections de Ja chair, et les réfute : où il traitte avec grande grâce une matière fort notable de l'usage de la Loy.
À Ne scavez-vous pas. Voyci une proposition générale que sainct Paul met, Que la Loy n’est à autre fin donnée aux hommes, sinon pour régler et gouverner la vie présente, et qu’envers les morts elle n’ha aucun lieu. Après cela il en adjoustera une autre spéciale, asçavoir, Que nous sommes morts à la Loy par le corps de Christ. Les autres entendent qu’en ce commencement S. Paul vueille dire, Que tandis que l’usage de la Loy est en vigueur, aussi la domination d’icelle demeure pour nous tenir enserrez.
Mais pource que ceste sentence est plus obscure, et ne convient point si proprement à lapplication et proposition spéciale qui s’ensuyvra après, j'aime mieux suyvre ceux qui entendent ceci estre dit de la vie de la Loy, et non pas de celle de l’homme. Au reste, l'interrogation qu’il fait yci, est bien de plus grand poids pour establir la certitude de ce qu’il dit, que s’il eust couché le propos simplement : car elle monstre que la chose n’est incognue ne nouvelle à aucun d’eux, mais que tous également sont d’accord en cela. Car je parle, etc. Ceste parenthèse se doit rapporter au mesme regard que la première proposition : comme s’il disoit, Qu'il sçait bien qu’ils ne sont point si ignorans ou mal exercez en la Loy, que de douter de cela. Au reste, combien qu’en ces deux propos où le mot de Loy est exprimé, nous pourrions entendre toutes loix ensemble, toutesfois il vaut mieux le prendre pour la Loy de Dieu, de laquelle aussi maintenant est la dispute. Quant à ce qu’aucuns pensent que S. Paul attribue aux Romains cognoissance de Ja Loy, pource qu'ils gouvernoyent une grande partie du monde sous eux, et par leurs loix : c’est une conjecture puérile et mal à propos. Car ceux ausquels il parle, estoyent en partie Juifs ou autres estrangers, em partie gens du commun populaire et de basse condition.
Et mesmes il ha esgard principalement aux Juifs, avec lesquels il avoit à débatre touchant l’abrogation de Ja Loy. Et afin
Cuar. VII.
qu’il ne leur semble qu'il les vueille surprendre finement par propos qu’ils n’entendent point, il monstre qu’il prend une maxime toute commune, et COgnue à un chacun, laquelle ils ne pouvoyent ignorer, ayans esté dès leur enfance nourris en la doctrine de la Loy.
à Car la femme, etc. Il amène une similitude pour prouver que nous sommes tellement délivrez de la Loy, qu’elle n’ha plus aucune domination sur nous proprement et de droict qu’il Iuy appartiene.
Or combien qu’il peust bien prouver cela par d’autres raisons, toutesfois pource que l’exemple du mariage venoit fort bien à poinct pour esclarcir et enrichir ce propos, pour confirmation il a vyei entrelacé une similitude prinse de là. Au reste, afin que personne ne se trouble de ce que les membres entre lesquels il fait comparaison, ne se rencontrent pas droitement à l’opposite l’un de l'autre, il faut que nous soyons advertis que l’Apostre a voulu de propos délibéré, en faisant un petit changement, éviter un terme qui eust esté quelque peu odieux. Pour continuer l’ordre de la similitude il devoit dire, La femme après la mort de son mari est délivrée du lien de mariage : la Loy qui tient lieu de mari envers nous, est.morte quant à nous. Il s’ensuit donc que nous sommes délivrez et affranchis de la puissance d’icelle. Mais de peur d’oflenser les Juifs, en usant d’un mot qui eust semblé un peu rude, s’il eust dit que la Loy est morte : il la un petit tourné autrement, disant que nous sommes morts à la Loy. Il est vray que l'opinion d’aucuns est, qu’il fait un argument de la chose moindre à celle qui est plus grande : toutesfois pouree que je crains que cela ne soit quelque peu trop contraint, j'aime mieux suyyre le premier sens , qui est plus simple.
Nous dresserons donc tout l'argument par ordre en ceste sorte : La fem-® me, du vivant de son mari, luy est sujete par la Loy, en sorte qu’elle ne peut s’accointer d’un autre : mais après la mort de son mari, elle est délivrée du lien de ceste loy, en sorte qu'il luy est libre de se marier à qui elle voudra. |
CHar. VIL SUR L'ÉPISTRE Puis après s'ensuit l'application.
La Loy a esté comme nostre mari, sous
le joug de laquelle nous estions détenus
jusques à ce qu’elle nous a esté morte.
Or après la mort de la Loy, Christ nous a retirez : c’est-à-dire, nous ayant délivrez de la Loy, il nous a conjoints à SOY.
Il s'ensuit done qu’estans conjoints à Christ, qui est ressuscité des morts, à luy seul nous devons adhérer et nous tepir. Et comme depuis la résurrection, la vie de Christ est éternelle, ainsi il n’y aura plus de divorce ci-après entre nous et Juy. Au reste, le mot de Loy en ce passage n’est pas partout prins en mesme sens. : mais aucunesfois il signifie le droict qui est mutuellement de l’une des parties à l’autre en mariage : aucunesfois la puissance du mari : ef en un autre endroit la doctrine de Moyse. D’avantage, il nous faut aussi entendre, que $S. Paul touche yci seulement ceste partie de la Loy qui est propre et péculière au ministère de Moyse. Car entant que Dieu a comprins en dix Commandemens ce qui est droit et bon à faire, et a réglé nostre vie, il ne nous faut point songer en cela aucune abrogation de la Loy, d'autant que la volonté de Dieu doit demeurer tousjours en vigueur. Ainsi donc, qu'il nous souviene bien que ce n’est point yci une délivrance ou exemption de Ja justice qui nous est enseignée en Ja Loy, mais de l’exaction rigoureuse d’icelle, et de la malédiction qui s’en ensuit. La règle donc de bien vivre que la Loy nous prescèit, n’est point abolie, mais bien ceste qualité qui est à Popposite de la liberté acquise par Christ : asçavoir quand élle requiert une perfection entière : et d'autant que nous ne lapportons pas, elle nous astreint sous la condamnation de mort éternelle. Cependant, pource que ce m’estoit pas yei son intention de traitter et décider du droict de mariage, il ne s’est pas soucié de réciter par ordre toutes les causes qui mettent la femme en liberté, et la séparent d'avec son mari. Et pourtant ce seroit folie d’en chercher yci doctrine et résolution certaine.
à Par le corps de Christ. Premièrement, Christ en dressant la croix pour
ul
mémorial de sa victoire, a triomphé sur le péché : et afin que ce fust fait, il a falu que obligation laquelle nous tenoit liez, fust mise en pièces, Col., IF, 44. Or ceste obligation c’est la Loy, laquelle cependant qu’elle exerce sa vertu, nous rend obligez ef redevables à péché : et pourtant elle est appelée Vertu de péché.
Nous avons donc esté délivrez par le cancellement de ceste obligation, lequel a esté fait au corps de Christ, quand il fut attaché à la croix. Mais l’Apostre passe encore plus avant, asçavoir, Que le lien de la Loy a esté rompu, non pas afin que nous vivions à nostre plaisir, comme la femme vefve est en sa liberté, tant qwelle demeure en son vefvage : mais que nous sommes desjà liez à un autre mari : et mesme que de main en main sortans de là puissance de la Loy, nous avons esté rendus à Christ. Cependant il addoucit à rudessé de ce propos, en disant que Christ nous a délivrez du joug de la Loy, afin de nous conjoindre à son corps. Car combien que Christ se soit pour un temps volontairement assujeti à la Loy, ce n’est pas toutesfois raison que la Loy ait domination sur luy. Or la liberté qui lui est propre, il la communique aussi à ses membres. Et pourtant, ce n’est pas merveille s’il exempte du joug de la Loy ceux lesquels il conjoint à soy d’un lien sacré, afin qu'ils soyent un corps avec luy. 4 celuy, etc. Nous avons desjà dit que Christ succède au lieu de la Loy, afin qu'on n’imagine point de liberté hors iceluy, ou qu'aucun ne présume de faire divorce avec la Loy, n’estant point encore mort à soy-mesme.
Or il a usé de ceste circonlocution, pour dénoter l'éternité de vie, laquelle Christ ha depuis sa résurection: afin que les Chrestiens sçachent que ceste conjonction sera perpétuelle. Au reste, du mariage spirituel de Christ avec l'Eglise, il en parle plus clairement aux Ephésiens, chap. V. 4 celle fin que, etc. Tousjours il adjouste la cause finale, afin que personne ne lasche la bride à sa chair et à ses concupiscences sous Couleur de ce que Christ nous a affranchis de la servitude de la Loy. Car il nous à avec soy offerts en sacrifice au Père, et à ceste fin
il nous régénère, asçavoir à ce que nous fructifions à Dieu en nouveauté de vie.
Or nous sçavons quels fruits le Père céleste requiert de nous, c’est asçavoir de saincteté et justice. Et ne faut pas penser que de servir à Dieu, ce soit une chose qui dérogue à nostre liberté. Mais qui plus est, si nous voulons jouir de ce hé-
Case. VII.
néfice tant excellent de Christ, il ne nous est plus d’oresenavant licite de penser à autre chose, que d’avancer Ja gloire de Dieu : qui est cela pour quoy Christ nous | a prins à S0y : et sans cela nous demeu-
rons serfs, non-seulement de la Loy,
| mais aussi de péché et de mort.
5 Car quand nous estions en la chair, les affections des péchez (lesquelles
estoyent par la Loy) avoyent vigueur mort.
en nos membres, pour fructifier à la
6 Mais maintenant nous sommes délivrez de la Loy, estans morts à celle en laquelle nous estions retenus! : afin que nous servions en nouveauté d'Esprit,
et non point en ancienneté de letre.
1) Ou, estant mort à celuy en qui nous estions retenus.
5 Car quand nous estions. Par Île contraire il monstre encore plus clairement comment ceux qui se vantoyent d’estre zélateurs de Ja Loy, faisoyent mal de vouloir encore détenir les fidèles sous la domination d’icelle. Car tant que la doctrine litérale de la Loy domine, et desploye sa vigueur sans l'Esprit de Christ, les affections désordonnées de la chair ne sont point réprimées par cela, mais plustost s’eschauffent d'avantage pour jetter tant plus fort leurs bouillons.
Dont s'ensuit que le règne de justice ne vient point à estre establi, sinon quand Christ nous affranchit de la domination de la Loy. Quant et quantS. Paul nous admoneste quelles œuvres nous sont séantes depuis que nous sommes délivrez de la Loy. Tandis donc que l’homme est détenu sous le joug de la Lov, il ne peut autre chose faire qu'acquérir la mort en péchant continuellement. Si la servitude de la Loy v’engendre que péché, l’affranchissement donc d’icelle qui est le contraire, doit tendre à justice. Si la première mène à la mort, l’autre donc a la vie. Mais espluchons les propres mots de S. Paul. Quand il veut descrire nostre condition, du temps que nous estions sous la domination de la Lovy, il dit que nous estions En la chair. Dont nous entendons que {ous Ceux qui sont sous la Loy, n’en ont autre chose, sinon que les oreilles sont batues du son extérieur d’icelle, sans fruit et efficace : pource
qu’au dedans ils sont destituez de l’Es-
prit de Dieu : et pourtant il faut néces-
sairement qu’ils demeurent du tout corrompus et vicieux, jusques à ce qu'un autre meilleur remède soit appliqué pour guérir le mal. Et notons ceste formule ou façon de parler dont l’Escriture use communéement, Æstre en la chair :
pour, Estre seulement doué des grâces de nature, sans ceste grâce singulière laquelle Dieu despartit à ses éleus. Or si tout cest estat de vie consiste en vice, par cela il appert qu'il n’y a naturellement aucune partie de nostreé âme, entière : et que toute la vertu de nostre libéral arbitre, n’est sinon de jetter de tous costez comme dards, des affections perverses. Les affections, etc. C’est-àdire, La Loy suscitoit en nous des affections perverses, lesquelles desployoyent leur efficace en toutes les parties de
nous. Car il n’y avoit pas une seule par- .
tie qui ne servist à affections perverses.
Voylà donc l’opération de la Loy, et ce qu’elle peut faire en nous, si le maistre intérieur, qui est le S. Esprit, n’y besongne : asçavoir d’embraser nos cœurs pour y faire bouillonner telles cupiditez.
Mais il faut observer, que c’est avec la nature de l’homme vicieuse que la Loy est yei comparée : de laquelle nature la perversité et les appétis désordonnez, tant plus que la règle de justice est audevant pour les réfréner, tant plus ils se desbordent furieusement. 11 adjouste
CT Pl “4
Cuar. VIT. SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS. 115
derechef, que tant que les affections de | absous de la rigueur et malédiction d’ila chair sous la Loy dominoyent, elles | celle, nous arrouse de son sainct Esprit, ont fructifié à la mort : atin qu’il mons- | afin que nous cheminions en ses voyes. tre que la Loy de soy-mesme n’apporte | Estans morts à celle en laquelle nous que damnation. Dont s’ensuit que ceux- | estions retenus. En ces mots il amène là sont bien hors du sens, qui appetent | la raison, ou plustost il monstre le moyen tant une servitude si pernicieuse et mor- | selon lequel nous sommes délivrez : astelle. çavoir quand la Loy nous est abolie,
6 Mais maintenant nous sommes dé- | pour ce regard que nous ne soyons plus livrez. T1 poursuit son argument fondé | oppressez du fardeau insupportable d’isur la nature des choses contraires : Si celle, ou que la rigueur ’icelle, qui ne tant s’en faloit que le lien de la Loy ser-| fléchit jamais, ne nous accable de malévist aucunement pour tenir en bride la | diction. Æn nouveauté d'esprit. Il met Chair, que plustost c’estoit un aiguillon | PEsprit à l’opposite de La letre : pource pour inciter à pécher : il faut nécessai- | que devant que nostre volonté soit forrement dire quand nous en sommes dé-| mée à la volonté de Dieu par le sainct livrez, que c’est afin que nous cessions | Esprit, nous n’avons en Ja Loy que la de pécher. Si c’est à ceste fin que nous | letre externe : qui met bien une bride à sommes délivrez de la servitude de la! nos opérations externes, mais n’arreste Loy, asçavoir à ce que nous servions à | point la fureur de nostre concupiscence. Dieu : ceux-là font mal qui de là prenent | Or il attribue à l'esprit Nouveauté, pourlicence de pécher. Ceux-là aussi parlent | ce qu’il succède en la place du vieil hommal, qui enseignent que par ce moyen la | me : comme au contraire la letre est apbride est laschée aux concupiscences. | pelée Ancienne, pource qu’elle vient à Notons donc que lors nous sommes dé- | estre abolie par la régénération de l’eslivrez de la Loy, quand Dieu nous ayant | prit.
7 Que dirons-nous donc? La Loy est-elle péché? Ainsi n'adviene. Aincois je n'ay point cognu que c’estoit de péché, sinon par la Loy : car je n'eusse point cognu que c’estoit de concupiscence, si la Loy n’eust dit, Tu ne convoiteras point t.
8 Mais le péché ayant prins occasion par le commandement, à engendré en noy toute concupiscence *.
1) Exode, XX, 17. Deut., V,21. 2) Où, a engendré en moy toute concupiscence par le commandement,
7 Que dirons-nous donc ? Pource [ sance de la justice de Dieu, laquelle nous qu'il a esté dit, qu'il faut que nous|est déclarée en la Loy. I ne faut pas soyons délivrez de la Loy, afin que nous | toutesfois entendre que sans la Loy on servions à Dieu en nouveauté d’Esprit : | ne puisse mettre du tout aucune difféil sembloit avis que la Loy eust ce vice | rence entre ce qui est droit ou inique : de nous inciter à pécher. Or d'autant | mais ou que nous avons les yeux de l’enqué cela est une chose par trop absurde, | tendement par trop esblouis, en matière à bon droict l’Apostre a vyci entreprins! de veoir nostre perversité : où qu’en dé la réfuter. Quand il demande si la | nous flattant nous-mesmes, nous y de- Loy est péché : il entend, asçavoir si elle | venons du tout stupides : comme aussi engendre tellement le péché, que lalil S’ensuit ci-après. Car je n'eusse. faute luy en doyve estre imputée. 4in-| Cest donc yci une déclaration du propos cois je n’ay point, Le péché donc réside | précédent, en laquelle il monstre que la en nous, et non pas en la Loy : veu que | mescognoissance de péché, de laquelle il la concupiscence perverse de nostre Chair | avoit parlé, consistoit en cela, qu’il n’apen est la cause. Mais nous venons à avoir percevoir point sa concupiscence. Or il la cognoissance d’iceluy, par la cognois- 1 insiste tout exprès en une espèce en la-
quelle hypocrisie règne bien fort, qui est tousjours accompagnée dune licence et asseurance procédante de stupidité.
Car les hommes ne sont jamais tellement despourveus de jugement, qu’ils ne jugent tousjours des œuvres externes. Et qui plus est, ils sont contrains de condamner mesmement les délibérations meschantes et semblables entreprises :
comme certes ils ne peuvent tant faire, qu’à une bonne volonté ils v’attribuent la louange qui luy appartient. Mais le vice de concupiscence est plus occulte et caché au fond du cœur : ce qui fait que jamais il ne vient en conte, tandis que les-hommes jugent selon leur sens. Cependant il ne faut pas prendre ceci comme si S. Paul se vantoit d’avoir esté exempt de ce vice : mais il dit qu’il se flattoit tellement qu’il n’appercevoit point ce vice-là caché en son cœur. Car comme ainsi soit que pour un temps il se fust abusé, en pensant que la concupiscence n’empeschast point l'homme destre juste : adonc il s’est cognu estre pécheur, quand il à veu que la Loy défendoit la concupiscence, de laquelle il n’y à homme qui se trouve pur. Sainct Augustin dit qu'en ce mot S. Paul a compris toute la Loy : ce qui est vray, pourveu qu’il soit bien entendu. Car Moyse après avoir monstré de quelles choses nous avons à nous garder, afin de. n’offenser nostre prochain, il met pour le dernier le Commandement qui défend la concupiscence, lequel il faut rapporter à tous les autres précédens. Il n’y à point de doute que par iceux il avoit desjà condamné toutes les affections perverses que nos cœurs conçoyvent ; mais il y a grande différence entre une volonté délibérée, et les appétis desquels nous sommes chatouillez. Par ce dernier Commandement donc, Dieu requiert de nous une si parfaite intégrité, qu’il n’y ait en nous aucune Cupidité vicieuse qui nous solicite à mal, voire encore que nous n’y donnions point de consentement. À ceste cause j’ay dit que S. Paul monte yci plus haut que la commune portée des hommes ne peut atteindre. Car quant aux loix politiques, bien est vray qu’elles disent haut et clair qu’elles punissent
CHar. VIE
les délibérations, et non pas l’exécution ou événement d’icelles. Les philosophes aussi en parlent éncore plus subtilement, mettans le cœur pour le siége tant des vices que des verius : mais Dieu en ce Commandement sonde profondément jusqu'à la concupiscence, laquelle est encore plus cachée et secrète que la volonté, et pourtant n’est point estimée communément estre vice. Et non-seulement les Philosophes l'ont laissée passer sans la taxer, mais encores aujourd’huy les Papistes débatent fort et ferme qu’elle n’est point péché és régénérez.
Si est-ce toutesfois que S. Paul dit qu’il a apperceu par ce mal caché, comment il estoit coulpable et damnable. Dont s’ensuit que tous ceux qui en sont entachez, ne sont aucunement excusables, sinon entant que Dieu leur pardonne Ja faute.
Cependant il nous faut retenir ceste distinction entre les affections perverses qui vienent jusqu’à consentement, et la concupiscence, qui chatouille et esmeut: tellement les cœurs, qu’elle demeure en chemin, et ne pousse point l’homme jusqu’à le faire accorder.
8 Mais le péché ayant prins occasion. Tout le mal donc vient du péché et de la corruption de la chair : en la Loy est seulement l’occasion. Or combien qu'il pourroit sembler qu’il parle seulement de l'incitation, asçavoir quand nostre cupidité est sollicitée par la Loy, en sorte qu’elle vient à jetter ses bouillons d'une plus grande rage : toutesfois je rapporte ceci principalement à la cognoissance : comme s’il estoit dit, Elle a descouvert en moy toute concupiscence, de laquelle, cependant qu’elle estoit cachée, il sembloit, par manière de dire, qu'il n’y en eust point du tout. Je ne nie pas toutesfois que par la Loy la chair ne viene à estre plus vivement aicuillonnée à convoiter : et que mesme par ce moyen aussi la concupiscence ne viene à estre mise en lumière : ce qui a peu aussi advenir à S. Paul. Mais ce que Jay dit touchant la manifestation de Ja concupiscence, semble mieux convenir à la déduction du texte: car il adjouste incontinent après,
CLRWETA:
Cuar. VIL.
Car sans la Loy le péché est mort.
SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS
9 Car jadis que j'estoye sans la Loy, je vivoye : mais quand de commandement est venu, le péché a commencé à revivre : 10 Et moy je suis devenu mort : et le Commandement, qui m'estoit ordonné
à vie, a esté trouvé me tourner à mort.
11 Car péché prenant occasion par le Commandement, m'a destourné de la
voye : el par iceluy! m'a occis.
12 La Loy donc est saincte, et le Commandement est sainct, juste et bon?.
Fe 1) Ou, m'a séduit par le Commandement : et par iceluy, etc.
Car sans la Loy le péché est mort.
Il exprime maintenant bien ciairementen quel sens doyvent estre prinses les choses susdites. Car C’est autant comme s’il disoit, que sans la Loy la cognoissance de péché est ensevelie. Et c’est une sentence générale, à laquelle il accommode puis après l'exemple qu’il amène de sa personne. Et pourtant, je m’esbahi à quoy ont songé les expositeurs, de la prendre en un temps passé, comme s’il y avoit, Le péché estoit mort : et que sainct Paul parlast de soy-mesme comme ainsi soit qu’il est bien facile à veoir qu'il a voulu commencer par une proposition universelle, et puis après par son exemple déclarer la chose.
9 Car jadis que j'estoye sans la Loi.
Il veut dire qu’un temps à esté qu’à luy ou en sa personne le péché estoit mort.
Il ne faut pas toutesfois entendre qu’il ait esté pour quelque temps homme sans Loy : mais ce mot Je vivoye: ha un regard spécial, d'autant que l'absence de la Loy faisoit qu'il vivoit: c’est-à-dire, qw’estant enflé d’une fiance de sa justice, il s’attribuoit une vie à soy-mesme, combien que cependant il fust mort. Afin que la sentence soit plus claire, il nous la faut ainsi résoudre, Jadis que j’estoye sans la Loy, je vivoye. Or j’ay dit que ce mot emportoit quelque poids, pource que sainct Paul en se faisant lors à croire qu'il estoit juste, s’attribuoit aussi une vie à soy. Le sens donc est tel, Quand je péchoye sans penser aucunement à la Loy, le péché, d'autant que je n’y prenoye pas garde, estoit tellement enseveli, qu'il sembloit quasi estre mort: et moy au contraire, pource qu’il ne me sembloit pas que je fusse pécheur, je me conten-
2) 1 Tim. 1,8.
toye de ma personne, pensant bien avoir une vie en moy-mesme, et comme chez moy. Car la mort de péché, selon que sainct Paul parle yci, c’est la vie de l’homme : au contraire la vie de péché, c’est la mort de l’homme. Mais on pourroit demander en quel temps estoit cela, que sainct Paul avec asseurance et présomption s’attribuoit une vie, à cause de lPabsence de la Loy, comme il dit, c’est-àdire par faute d’avoir vraye cognoissance de la Loy. Car il est certain que dès son enfance il avoit esté instruit en la doctrine de la Loy. Mais cela n’estoit qu’une Théologie litérale, et qui r’avoit que l’escorce, comme on dit, laquelle n’ha point ceste efficace d’humilier ses escholiers, et ceux qui la suyvent. Car comme il dit en un autre passage (2 Cor., IE, 44.) que les Juifs ont un voile au devant de leurs yeux, qui les empesche de contempler en la Loy la lumière de vie : aussi quant à luy, cependant qu’estant desnué de l'Esprit de Christ, il avoit les yeux bandez, il se plaisoit en une apparence externe de justice, qui n’estoit qu'une ombre ouune masque. Il appelle donc la Loy absente, au temps auquel combien qu'il l’eust devant les yeux, toutesfois elle ne le pressoit point à bon escient d’un vif sentiment du jugement du Seigneur. Et de fairt, les hypocrites ont les yeux tellement bandez, qu’ils ne voyent point jusques où va ce Commandement, par lequel il nous est défendu de convoiter, et combien grande perfection il requiert de nous. Mais quand le Commandement. Ainsi maintenant tout à l'opposite il dit que la Loy est venue, quand elle a commencé d’estre entendue à bon escient et prinse en sa vertu. Alors donc
elle a, par manière de dire, ressuscité des morts le péché, pource qu’elle a descou vert à sainct Paul de combien grande perversité son cœur estoit plein au dedans, et quant et quant elle Va mis à mort. Cependant il nous doit tousjours souvenir qu'il parle d’une asseurance semblable à la stupidité des yvrongnes, en laquelle croupissent les hypocrites, quand il se flattent, pource qu'ils ferment les yeux pour ne point veoir leurs péchez.
10 Et le Commandement. I dit vci deux choses, asçavoir que Je Commandement nous démonstre la voye de vie en la justice de Dieu: et qu’il nous a esté donné à ceste fin, qu’observans la Loy du Seigneur, nous obtenions vie éternelle :
ce qui adviendroit aussi, si ce n’estoit que la perversité qui est en nous tous, y met empeschement. Mais pource qu’il n’y en a pas un de nous qui obtempère à la Loy, ains tout au contraire nous nous esgarons de tout nostre pouvoir, et sommes transportez comme estourdis au chemin qu’elle nous défend, elle ne nous peut apporter que mort. Voylà comment il nous faut distinguer entre la nature de la Loy et nostre vie. Dont s'ensuit que ce que la Loy nous navre d’une playe mortelle, cela est une chose accidentale, comme on dit, c’est-à-dire qui survient d’ailleurs, et n’est point du propre de la Loy. Tout ainsi comme si une maladie incurable venoit à augmenter et erpirer quand on y aura applicqué un bon remède et salutaire. Vray est que je confesse bien que c’est un accident inséparable de la Loy: et que pourtant en un autre passage la Loy est appelée Ministère de mort au regard de l'Evangile, 2 Cor., HI, 7. Mais tant y a toutesfois que c’est un poinct arresté, que ce n’est pas de sa nature qu’elle nous est à mort, ains d’autant que nostre corruption provoque et attire sur nous la malédiction d’icelle.
A1 Ma destourné. I est bien vray qu’encore que nous Soyons ignorans de la volonté de Dieu, et qu’il n’y ait aucune doctrine qui nous esclaire, néantmoins que toute la vie des hommes est esgarée
Car. VIL
et plene de fourvoyemens : et mesme qui plus est, jusqu'à ce que la Loy nous monstre le droit chemin de bien vivre, nous ne pouvons que nousesgarer à travers Champs, comme on dit. Mais pource qu’adonc nous commençons à sentir nostre fourvoyement, quand le Seigneur nous rédargue à haute voix, à bon droits.
Paul dit, Quand la Loy descouvre le péché, que nous venons à estre destournez de la voye. Ainsi donc, ce mot Estre destourné de la voye : ne se rapporte pas # la chose, mais à la cognoissance. d’icelle :
asçavoir pource que par la Loy est mis en évidence combien nous avons estéeslongnez du droit chemin. Pour ceste cause il nous a falu traduire le mot Grec, Destourner de la voye, combien qu’il siguifie aucunesfois Séduire, comme aussi aucuns l’ont ei prins : pource que les pécheurs, qui auparavant passoyent outre tout asseurez et sans souci aucun, entrent par Ce moyen en un ennuy et desplaisance d’eux-mesmes, quand la vilenie du péché estant descouverte par la Loy, ils vienent à veoir comment ils n’ont fait autre chose que courir en poste à la mort. Au reste, il répète derechef le mot d'occasion, alin que nous sachions: que la Loy d’elle-mesme n’est pas cause de mort, mais que cela vient d’ailleurs, et est comme une chose survenue, et qui n'est pas naturelle à la Loy.
12 La Loy donc est saincte, et le
Commandement est sainct, et juste, et :
bon. Aucuns pensent de ces mots, Loy et Commandemens, que c’est une répétition, ausquels je m'accorde tellement, que toutesfois je veux dire que ces deux termes mis ensemble emportent quelque expression plus grande : c’est-à-dire, La Loy en soy, et tout ce qui est commandé par la Loy, tout cela est sainct, et par conséquent digne d’estre receu avec honneur: juste, et pourtant tel qu’il ne le faut blasmer d'aucune injustice : bon, et pourtant pur et exempt de tout vice.
Ainsi il défend et maintient la Loy contre tout blasme, afin que personne ne présume d’imposer à icelle, chose qui ne s'accorde avec bonté, justice et saincteté.
et M tn à
Car. VIE
SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS
13 Donc ce qui est bon, mest-il tourné à mort? Ainsi n'adviene : mais le péché, afin qu'il apparust péché, ma engendré la mort par le bien, à ce que le péché fust fait excessivement péchant par le Commandement.
43 Donc ce qui est bon. Jusques yci il! la nature de la Loy, mais à la fausse opi-
a tellement défendu la Loy de toutes calomnies, que toutesfois cela demeuroit encore en doute, asçavoir-mon si elle est cause de mort. Et mesme l’entendement humain se trouve là perplex, comment il se peut faire que d’un bien excellent, et singulier bénéfice de Dieu, nous n’en rapportions que perdition. El respond donc maintenant à ceste objection, en niant que de la Loy procède la mort, combien qu’à Poccasion de la Loy, péché nous apporte la mort. Or jà soit qu’il semble en apparence que ceste response soit contraire à ce qu'il a dit au paravant, asçavoir qu'il a trouvé et apperceu que le Commandement, qui estoit donné pour amener à "vie, luy tournoit à mort, il n’y à point toutesfois de contradiction. Car au paravant il entendoit que cela se fait par nostre malice, que nous abusons de la Loy, la tournans à nostre condamnation, au contraire de cé que porte la nature d’icelle: mais yci il nie qu’elle soit matière de mort, pour dire que la mort luy doyve estre imputée et attribuée. En la 2° aux Cor., IL, 7, il parle de la Loy en termes plus avantageux, lappelant administration de mort : maïs il le fait comme on a
nion qu’en avovent les adversaires. Mais le péché, etc. Sauf la grâce des autres, je pense qu’il faut lire ce passage comme je lay yci mis, et ainsi que le sens en est tel: Le péché, jusqu’à ce qu’il viene à estre descouvert par la Loy, est aucunement justifié : mais quand à lPoccasion de la Loy il est révélé, alors il prend vrayement le nom @e Péché: et pource que renversant la bonté de Ia £ov, il la convertit à nostre ruine, d'autant plus apparoist-il lors meschant et peccatoire, si ainsi faut parler, c’est-à-dire plein du venin de péché. Car il faut bien dire que ce soit une chose merveilleusement pernicieuse, veu qu’elle fait que ce qui autrement de sa nature est proufitable et salutaire, nous tourne à dommage et nuisance. Le sens est, qu’il a falu que la grandeur outrageuse de péché fust descouverte par la Loy: pource que si le péché ne sortoit en évidence d’une roideur excessive et estrange, où énorme, comme on dit, il ne seroit point recognu à bon escient péché. Or ceste roideur excessive se désborde de tant plus grande impétuosité, quand il nous convertit la vie en mort. Et pourtant toute excuse est
accoustumé de faire en débat et conten-! lors ostée.
tion de dispute, ayant esgard non pas à
44 Car nous scavons bien que la Loy est spirituelle : mais je suis charnel,
vendu sous péché.
15 Car je n'approuve point ce que je fay : veu que je ne fay point ce que je
vueil : mais je Jay ce que je hay.
16 Or si je Jay ce que je ne vueil point, je consens à la Loy qu’elle est
bonne.
17 Maintenant donc ce n'est plus moy qui fay cela, mais c'est Le péché habi-
tant en moy.
14 Car nous scavons. Il commence maintenant à faire comparaison de plus près entre la Loy et la nature de l’homme, afin qu'on entende plus clairement d’où procède le vice de mort. Puis après, il propose l’exemple de l’homme régéné-
ré, auquel les reliques de la chair discordent tellement de la Loy du Seigneur, que lesprit luy obtempère volontiers.
Mais pour le commencement (comme jay dit) il propose la comparaison simple entre la nature de l’homme etla Loy. Com-
me ainsi soit qu'il n’est pas possible de veoir en ce monde un plus grand discord que celuy qui est entre l'esprit et la chair: la Loy est spirituelle, l’homme est charnel. Quelle convenance donc y a-il de la nature de l’homme avec la Loy?
Certes autant qu’il y à entre la lumière et les ténèbres. Au reste, quand il appelle la Loy spirituelle, par cela il ne signifie pas seulement qu’elle requiert des affections intérieures procédantes du Cœur, ainsi qu’aucuns lPexposent: mais selon que porte la nature des choses opposites, Ce mot Spirituelle, ha yci une signification du tout contraire à ce mot Charnel. Ces premiers desquels j’ay parlé, lPexposent ainsi, La Loy est spirituelle, c’est-à-dire ne lie pas seulement les pieds et les mains quant aux œuvres externes, mais elle est ordonnée sur les affections du cœur, etrequiert une vraye Crainte de Dieu qui soit sans feintise. Mais il y a yci une antithèse qui est touchée expressément entre la chair et esprit. Or il apparoistra suffisamment par la suite du texte, et aussi desjà auparavant il a esté aucunement monstré que sous ce mot de Chair est compris tout ce que les hommes apportent du ventre de la mère. Les hommes tels qu’ils naissent, et tant qu'ils retienent leur naturel, sont appelez Chair, pource que comme ils sont vicieux et corrompus, ainsi rien ne procède d'eux que grossier et terrestre. Au contraire la restauration de la nature corrompue, asçavoir quand Dieu nous reïorme à son image, est nommée Esprit. Et la raison de ceste façon de parler, est, pource que la nouveauté en laquelle nous sommes remis, est un don de l'Esprit. Ainsi done, l'intégrité et la droiture de la doctrine de la Loy est yci opposée à la nature de l’homme vicieuse et corrompue. Parquoy le sens est tel, La Loy requiert une justice qui soit comme céleste et Angélique, en laquelle on ne voye aucune tache, et en la pureté de laquelle il n’y ait que redire. Mais moy estant homme charnel, je ne puis autre chose faire que luy résister etaller à Pencontre.
Au reste l’exposition d'Origène, laquelle toutesfois devant nostre temps a esté
CHar. VIL
agréable à plusieurs, est indigne d’estre réfutée. Il dit que S. Paul a nommé la Loy, spirituelle, pource que lEscriture
ne doit pas estre prinse ou entendue se-
lon la letre. Et comment cela viendroit-il à propos de ce qui est yci traitté? ’endu sous péché. Par ce mot il déclare que c’est de la chair en soy, et quelle excellence elle peut avoir. Car l’homme de sa nature n’est point moins serf de péché, que les esclaves qu'on achète, et desquels on fait marchandise, desquels aussi ceux qui les ont abusent à leur plaisir, ne plus
ne moins que de bœufs ou d’asnes. Nous :
sommes tellement du tout gouvernez et conduits par la domination de péché, que tout nostre entendement, tout nostre cœur, et toutes nos opérations s’enclinent et addonnent à péché !. J’excepte tousjours contrainte : car nous 'péchons volontairement : d'autant que ce ne seroit point péché, s’il n’estoit volontaire. Mais
nous sommes tellement attachez à péché, :
que nous ne pouvons rien faire volontairement que pécher : pource que malice qui domine en nous, nous trausporte là.
Parquoy ceste similitude ne signifie pas une sujétion à laquelle nous soyons astreints par contrainte, Comme on dit, mais une obéissance volontaire, à laquelle la servitude qui nous est naturelle, nous assujétit.
15 Car je n'approuve point ce que. je Jay. Maintenant il descend à un exemple plus particulier, asçavoir de Phomme qui est desjà régénéré: auquel appert plus clairement l’un et l’autre poinct qu’il prétend : asçavoir combien il y a grand discord entre la Loy de Dieu et la nature de l’homme : et comment la Loy de soy n’engendre point la mort. Car comme ainsi soit que l'homme charnel de toute l’inclination et affection de son cœur se jette à suyvre le désir de péché, il semble
qu’il pèche tellement par une élection li-°
bre, qu’il seroit bien en sa puissance de se retenir et s’en garder. Comme aussi ceste opinion très dangereuse et malheureuse a eu la vogue, et a esté receuë quasi de tous, Que l’homme par sa faculté paturelle, sans laide de la grâce de Dieu, peut élire et choisir lequel des deux il
1) Voyez l’Institution, chapitre I, section, T6.
Cuar. VII.
voudra, c’est asçavoir, ou le bien ou Île mal. Mais quand la volonté de l’homme fidèle est par l'Esprit de Dieu conduite à bien faire, là se monstre ouvertement la perversité de la nature de l’homme, laquelle résiste obstinéement et fait ses efforts tout au contraire. Et pourtant, l'exemple est fort propre en l’homme régénéré, pour cognoistre combien est grand le discord de nostre nature avec la justice de la Loy. De ce mesme exemple aussi on prendra plus proprement la démonstrance et déclaration de l’autre
membre que nous avons dit, que non pas’
si On considéroit simplement la nature humaine en soy sans la grâce de régénération. Car pource que la Loy en l’homme du tout charnel n’engendre que mort, il est plus aisé là de prendre occasion de Ja blasmer : pource qu’on ne voit pas clairement d’où procède la faute. Mais en l’homme régénéré elle produit bons fruits et salutaires : dont appert qu’il ne tient qu’ à la chair, que la Loy ne vivifie:
tant s’en faut que de soy-mesme elle engendre ia mort. Ainsi done, afin que nous ayons meilleure et plus asseurée intelligence de toute ceste matière, il faut noter que ce combat duquel l’Apostre parle, n’est jamais en l’homme, jusques à ce qu’il soit sanctifié par l'Esprit de Dieu :
veu que l’homme délaissé en sa nature suit entièrement ses concupiscences sans y résister en sorte que ce soit. Car combien que les infidèles ayent des picqueures et aiguillons qui les poignent en leur coriscience, et ne se peuvent tellement flatter en leurs vices, qu’ils ne sentent quelque goust d’amertume : si est-ce toutesfois qu’on ne pourroit pas recueillir de cela, qu’ils hayssent le mal, ou qw’ils aiment le bien. Seulement le Seigneur permet qu'ils soyent ainsi tormentez, afin de leur monstrer en quelque sorte son jugement : mais non pas pour les toucher au dedans, ou d’une amour de justice, ou d’une haine de péché. Il y a donc cela de différence entr’eux et les fidèles: c’est que les s premiers, asçavoir les infidèles,
ne sont jamais tellement aveuglez ou endurcis en leurs cœurs, qu’ils ne condamnent leurs forfaits par le propre jugement de leur conscience, estans sommez d’en
SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS. 121
respondre. Car toute intelligence n’est pas entièrement esteinte en eux, que tousjours ils ne mettent quelque différence entre droiture et iniquité. Et quelques fois mesmes ils vienent jusques-là d’estre effrayez et tormentez de destresse pour le sentiment de leur mal et forfait, tellement que desjà en ceste vie ils soustienent une manière de dampation : mais néantmoins de tout leur cœur ils prenent plaisir à péché: et pourtant ils s’y addonnent, sans qu’en leur affection il y ait une vraye résistance. Car ces aiguillons de conscience desquels ils sont picquez, procèdent plustost d’une contradiction de leur jugement , qui condamne ce qu'ils font, que non pas d’une affection contraire en leur volonté. Au contraire, les fidèles esquels la régénération de Dieu est commencée, ont une telle division chacun en soy, que du principal désir de leur cœur ils souspirent à Dieu, ils souhaittent de parvenir à la justice céleste, et hayssent péché : mais d'autre part, ils ont les reliques de leur chair qui les retienent en terre. Et pourtant, estans ainsi bandez en eux-mesmes de diverses affections, ils font viclence à leur pature, et sentent bien aussi qu’elle leur en fait. Et ce qu’ils condamnent leurs péchez, ce n’est point seulement d'autant que le jugement de raison les y contraint, mais pource que d’une vraye affection de cœur ils les ont en abomination, et se desplaisent en iceux. C’est là le combat des Chrestiens, duquel sainet Paul parle aux Galatiens, qui est entre la chair et l'esprit. Parquoy, nous avons bien parlé en disant que l’homme charnel s’addonne à péché du consentement de tout son cœur, et comme si tout ce qui est en luy avoit fait un complot de courir après: el que la division commence lors seulement, quand il vient à estre appelé du Seigneur, et sanctifié de l'Esprit. Car en ceste vie la régénération se commence seulement:
le résidu de la chair qui demeure, suit tousjours ses affections corrompues , el ainsi fait la guerre contre Pesprit. Les gens ignorans et mal exercez és Escritures, qui ne considèrent pas sur quel propos l’Apostre est ici, et quelle procédure il y tient, pensent que ce soit une descrip-
tion de la nature de l’homme. Et de faict, les Philosophes descrivent ainsi le naturel de l’homme. Mais l'Escriture philosophe bien plus avant, et d’une façon plus haute , d'autant qu’elle voit qu’il n’est rien demeuré au cœur de l’homme, que perversité, depuis qu'Adam à perdu Pimage de Dieu, et en a esté despouillé. Les Sophistes aussi voulans donner la définition du franc arbitre , ou déterminer la faculté et le pouvoir de la nature de l’homme , insistent fort sur ce passage, comme s’il faisoit pour eux. Mais, comme j'ay desjà dit, sainct Paul ne propose pas yci la nature de l’homme nue et simple, * ains descrit sous sa personne, quelle et combien grande est l’infirmité des fidèles.
$S. Augustin a pour un temps en ceci suyvi l’erreur commun que j’ay dit : mais après avoir considéré le passage de plus près, non-seulement il a rétracté ce qu’il avoit mal enseigné, mais aussi au premier livre intitulé à Boniface, a débatu par plusieurs raisons urgentes, que le passage ne peut estre autrement exposé que de ceux qui sont régénérez. Et de mon costé, je mettray peine de faire que les lecteurs cognoissent à l’œil qu’ainsi est.
Je n'approuve point ce que je fay. H signifie que les œuvres qu’il commet par infirmité de la chair, il ne les recognoist point pour sienes, d'autant qu’il les ha en détestation. Dont nous recueillons, que Ja doctrine de la Loy est si bien accordante avec le droit jugement, que les fidèles rejettent la gransgression d’icelle comme une chose brutale. Or pource qu’il sembleque $. Paul confesse qu’il vive autrement que la Loy ne commande, beaucoup d’expositeurs se sont abusez, en pensant qu’il parlast en la personne d’autruy: et de là est venu cest erreur commun, qu’en tout ce chapitre c’estoit la description du naturel de l’homme non régénéré. Mais sainet Paul en ce passage par la transgression de la Loy, entend toutes les cheutes et fautes des fidèles, lesquelles n’effacent point de leurs cœurs, ne la crainte de Dieu, ne Paffection de bienfaire. Il dit donc, qu’il ne fait pas ce que la Loy requiert, pource qu'il ne Paccomplit pas de tous points, mais en s’effor-
çant de parvenir à ceste perfection, il
Car. Vi.
abanne, et par manière de dire, demeure en chemin. feu que je ne fay point. Ne pensons pas que ceci ait tousjours esté en luy, en sorte que jamais il m’ait peu rien faire de bien: mais seulement il se plaind qu’il ne peut venir à bout de faire ce qu’il voudroit bien, c’est asçavoir de s’addonner à bien, d’une telle alaigreté qu'il faut, pource qu’il est comme tenu lié: et au contraire, qu'il défaut. où il voudroit ne faillir point, pource qu’il cloche par imbécillité de la chair. Le cœur fidèle donc ne fait pas le bien qu’il veut, pource qu’il ne pousse pas d’un effort si courageux qu’il seroit besoin: et fait le mal qu’il ne veut pas, pource qu’il désire de demeurer debout et ferme, et toutesfois il tombe, ou pour le moins chancelle. Au reste, quant à ces mots, Je vueil, et Je ne vueil point : il les faut rapporter à l'esprit, qui doit emporter le dessus és fidèles. Vrav est que la chair aussi ha sa volonté : mais sainct Paul appelle yei sa propre volonté, ce à quoy tendoit la principale affection de son cœur : et ce qui répugnoit à cela, il l’appelle contraire à sa volonté. Or de ceci on peut bien mesme recueillir ce que nous avons dit, asçavoir que sainct Paul parle yeci des fidèles, esquels la grâce de l'Esprit ha quelque vigueur, en sorte qu’elle monstre quasi à l'œil, l'accord que lentendement bien réglé ha avec la justice de la Loy : car haine de péché ne se trouve point en la chair.
16 Or si je fay, etc. C'est-à-dire, Quand mon cœur s’arreste à la Loy, et prend plaisir à la justice d’icelle (ce qui est certes quand il ha en haine transgression) en cela.il sent , confesse et recognoist que la Loy est bonne : en sorte que quand il n’y auroit que ce que l’expérience nous monstre, nous sommes suffisamment convaincus qu’il ne faut imputer aucun mal à la Loy: et mesme au contraire , qu’elle seroit salutaire aux hommes, si elle rencontroit des cœurs droits et purs. Or il ne faut pas ÿci entendre un consentement, tel comme celuy qu’on voit és iniques, ainsi que mesme des autheurs Payens les ont descrits, parlans ainsi , Je voy bien choses meilleures, et les approuve : mais j’ensuy
Cuar. VII.
les pires, et derechef, Je suyvray les choses nuisibles , et fuiray celles que je cognoistray estre proufitables. Car quand telles gens parlent ainsi, approuvans par leur consentement la justice de Dieu, de laquelle autrement leur volonté est du tout destournée, ce n’est que par contrainte :
mais le fidèle y consent bien autrement, asçavoir d’un vray désir de son cœur et alaigre: car il n’y a rien qu’il aimast mieux que de voler au ciel.
17 Maintenant donc. Ce n’est point yci le propos d’un homme qui s'excuse, comme mayant Commis aucune faute :
ainsi qu'il y à plusieurs de ces resveurs qui pensent avoir trouvé une bonne défense pour couvrir leurs forfaits, en rejettant la faute sur la chair. Mais c’est ure protestation que fait lApostre, par laquelle il déclare combien en son affection spirituelle il est discordant de sa chair.
Car les fidèles sont poussez d’une si
SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS
grande ardeur à l’obéissance de Dieu, qu’ils en renoncent leur chair. Au reste, ce passage monstre si évidemment, qu'il est impossible d’y contredire, que S. Paul pe parle que des fidèles qui sont desjà régénérez. Car tant que l’homme demeure en son naturel, et semblable à soymesme, Comme On dit, tant grand et excellent qu’on le face, à bon &roict il est dit qu’il est entièrement et en tout et partout vicieux et corrompu. Or toutesfois S. Paul parlant yci au nom de chacun fidèle, nie que péché saisisse toute sa personne, et mesmes il s'exempte de la cervitude d’iceluy : comme s’il disoit, Que péché ne réside seulement qu’en quelque partie de son âme: veu. que d’une vraye et vive aflection de son cœur, il tasche et s'efforce de parvenir à la justice de Dieu :
et monstre par effet qu’il porte la Loy de Dieu là dedans engravée.
18 Car je scay qu'en moy (c'est-à-dire en ma chair) n habite point de bien. Car le vouloir est bien en moy, mais je ne trouve point le moyen de parfaire
le bien.
LS
19 Car je ne fay point le bien que je vueil, ains je fay le mal que je ne vueil
point.
20 Que si je fay ce que je ne vueil point, ce n’est plus moy qui le fay, mais
le péché qui habite en moy.
18 Je scay certainement. I dit qu’en luy n’habite rien de bien quant à sa nature. Ceste façon de parler donc vaut autant comme s’il eust dit, £n moy, Entant que de moy. Car en la première partie du propos il s'accuse de perversité en toute sa personne entièrement, veu qu’il confesse qu’en luy n’habite rien de bien.
Puis après il adjouste une correction, afin de ne faire tort à la grâce de Dieu, laquelle aussi habitoit en Iuy, mais n’estoit pas une partie de la chair. Et yci derechef il donne bien à entendre asseuréement, que son propos n’est pas de tout homme indifféremment, mais seulement du fidèle, qui est divisé et bandé en soymesme à cause de la grâce de l'Esprit qu’il a receue, et du résidu de la chair, qui demeure encore en Iuy. Car à quel - propos mettroit-il Ceste correction, sinon qu’il eust en soy quelque partie exempte
de vice, et pourtart non charnelle? Par le mot de Chair, il comprend tousjours toutes les vertus et excellences de la nature de l’homme, et généralement tout ce qui peut estre en l’homme, excepté la sanctification de PEsprit. Comme aussi par ce mot d’Esprit, qu’il a accoustumé d’opposer à la chair, il signifie Ceste partie de l’âme , laquelle Esprit de Dieu ayant repurgée de malice, a tellement re-
formée et comme créée de nouveau, qu’en
icelle l’image de Dieu reluit. Ainsi donc, tous ces deux mots, asçavoir de la Chair et de l'Esprit s’'addressent à l’âme, et luy competent : mais l’un pour le regard de la partie d’icelle qui est régénérée : l’autre pour le regard de l’affection naturelle, c’est-à-dire de la corruption qui y est encore demeurée. Car le vouloir, etc. Il n'entend pas qu’il n’y ait rien en luy qu’un désir sans effet : mais que Peflicace de
124% son œuvre n’est point correspondante à la volonté, d'autant que la chair le retarde de faire en perfection ce qu’il fait.
Il faut aussi prendre en la mesme sorte ce qui s'ensuit, Qu'il fait le mal qu'il ne veut point : bource que les fidèles ont leur chair, qui non-seulement les empesche de courir vistement, mais leur met aussi beaucoup de destourbiers pour les faire heurter et achopper. Ils ne font done pas le bien, pource qu’ils ne Paccomplissent pas d’une telle alaigreté qu’il seroit à désire. Ainsi ce ’ouloir duquel il fait mention, c’est la promptitude de la I0y, quand le S. Esprit duit et dresse les fidèles, à ce qu’ils soyent disposez à suyvre, et désirent de présenter leurs membres pour rendre obéissance à Dieu. Mais pource qu’ils n’ont pas la puissance suffisante et correspondante, S. Paul dit qu'il ne trouve point en soy ce qui seroit à désirer, asçavoir leffet et entier accomplissement du bon désir. Au mesme poinct tend la confession qui S’ensuit incontinent après, Qu'il ne fait point le bien qu’il désire, mais plustost le mal qu’il ne veut point : Asçavoir pource que les fidèles, quelque bonne affection de
Cuar. VII
cœur qu'ils ayent, et tant bien accouragez qu’ils puissent estre, toutesfois sen- {ans en eux-mesmes leur propre infirmité, n’estiment point qu'aucune œuvre procède d’eux, du tout pure et sans vice.
Car comme ainsi soit que S. Paul ne traitte pas yci de quelque petit nombre de fautes que les fidèles commettent, mais touche en général tout le cours de leur vie : de cela nous recueillons que les meilleures et plus parfaites de leurs œuvres sont tousjours souillées de quelque tache de vice: tellement qu’il n’en faut attendre aucun loyer, sinon entant que le Seigneur les supporte et leur pardonne.
Finalement , il répète ceste sentence, Qu’entant qu'il est gouverné de la lumière céleste, il est bon tesmoin et vray approbateur de la justice de la Loy. Dont s'ensuit, que si nous estions demeurez en la pure intégrité de nature, la Loy ne nous seroit point mortelle : et de faict, qu’en soy-mesmes elle nest point contraire à l’homme, qui ayant l’entendement droit et sain, ha en horreur le péché :
mais ceste droiture et santé procède du médecin céleste.
24 Je trouve donc ceste loy en moy, quand je vueil faire le bien, asçavoir que
le mal gist en moy.
22 Car je pren plaisir à la Loy de Dieu quant à l'homme de dedans : 23 Mais je voy une autre loy en mes membres, bataillant contre la Loy de mon entendement, et me rendant captif à la loy de péché, qui est en mes
membres.
1) Ou, quant à la loy qu’en voulant faire bien, le mal gist en moy.
S. Paul met yci quatre loix. Première-| Car aussi les ordonnances des Tyrans,
ment la Loy de Dieu, à laquelle seule proprement appartient le nom de Loy, pource qu’elle est la règle de justice, par laquelle nostre vie est droitement formée. À icelle il conjoint la loy de l’entendement: nommant ainsi l’inclination de l'âme fidèle à l’obéissance de la Loy de Dieu , pource que c’est comme une conformité ou accord de nous à la Loy de Dieu. De l’autre part et à l’opposite, il met la loy d'injustice: nommant ainsi par une manière dallusion , l'empire et la domination qu'iniquité ha tant en l’homme qui n’est pas encore régénéré.
quoy qu’elles soyent très-iniques , ne laissent pas toutesfois d’estre nommées loix par une façon de parler impropre et abusive. A ceste loy de péché, il met pour correspondante, et accordante la loy des membres, c’est-à-dire la concupiscence qui ha son siége és membres: et ce à cause de la convenance et intelligence qu’elle ha avec iniquité. Quant au premier membre de tout ce propos, plusieurs expositeurs prenans là le mot de Loy en sa propre signification, y suppléent ce mot Par: et ainsi a mis Erasme en sa translation, Je trouve donc par la loy:
Se bon ies ice CE ten À 5 At dot ES
Car. VIL SUR L'ÉPISTRE
comme si S. Paul eust dit, qu'ayant la conduite et addresse de la Loy de Dieu, il apperçoit que vice et mal laccompagnent naturellement. Mais encore que nous ne suppléons rien, le propos ne laissera pas d’estre clair et bien coulant :
asçavoir que les fidèles, quand ils s’efforcent de bien faire, trouvent en eux une je ne sçay quelle loy tyrannique, pource qu’il y a une corruption enracinée en leurs moelles et os, contraire et batail- Jante contre la Loy de Dieu.
22 Car je pren plaisir a la loy de Dieu. Nous voyons donc yei quelle division il y a és cœurs des fidèles, de laquelle procède ce combat entre lesprit et Ja chair, lequel sainct Augustin en quelque endroit nomme fort proprement La luicte Chrestienne. La Loy &e Dieu appelle l’homme à la droiture de justice :
iniquité, qui est comme une |0y tyrannique de Satan, l’incite à meschanceté.
L'esprit le mene et dresse à lobéissance de justice : la chair le retire tout au contraire. Or l’homme estant ainsi tiré Ça et là par diverses volontez, est alors comme double : mais pource que l'esprit doit dominer et emporter le dessus , il s’estime et renomme principalement de ce costélà. Pour ceste cause sainct Paul dit que sa Chair le tient captif: pource que ce qu'il est encore chatouillé et démené de mauvaises concupiscences, cela est une contrainte au regard du désir spirituel, qui résiste totalement au mal. Au reste, il faut diligemment noter la signitication en laquelle il prend ces mots, l’ Homme de dedans, et les Membres : pource que plusieurs les prenans mal, ont choppé en ce passage. Ainsi donc, l’omme de dedans ne signifie pas simplement l’âme, mais la partie spirituelle d’icelle qui est régénérée de Dieu. Le mot. de Membres signifie l’autre partie qui reste, Car comme
en l’homme l’âme est la partie plus excellente , et le corps est la partie inférieure ou moins excellente : ainsi l’espritest pardessus la chair. Suyvant ceste raison donc, pource que l'esprit tient le lieu de l'âme en l’homme: et au contraire la chair, c’est-à-dire la partie de l’âme qui est encore entachée de vice et corruption, tient le lieu du corps : pour ceste cause l'esprit est nommé L'homme intérieur : et la chair est nommée Les membres. Vray est qu’en la 2e aux Corinth., chapitre IV, v. 46, il est parlé de l’homme extérieur en un autre sens: mais la circonstance du présent passage requiert nécessairement l'interprétation que j'ay amenée. Or il est nommé intérieur, par honneur, et à cause de son excellence,
| pource qu’il possède le cœur et les affec-
tions secrètes, en lieu qu'au contraire les appétis de la chair sont vaguans de çà et de là, et par manière de dire, sont hors de l’homme. Ou bien, c’est autant comme qui feroit comparaison du ciel à la terre. Car par une façon de mespris et desdain S. Paul a choisi le mot de Membres, pour signifier tout ce qui apparoist en l’homme : afin de mieux monstrer que le renouvellement secret et intérieur que Dieu fait és siens par son Esprit, est caché et incognu à nos sens, sinon entant que par foy nous le recevons et comprenons. Cependant comme ainsi soit que sans doute, La loy de l’entendement signifie l'affection du cœur bien dressée et réglée : il appert que c’est tirer ce passage hors de propos, de Pappliquer aux hommes qui ne sont point encore régé-
nérez. Car sainct Paul, aux Ephésiens,
IV, v. 47, 18, nous enseigne que telles gens sont despourveus d’entendement et intelligence, pource que leur âme est fourvoyée du train de raison.
24 Las moy homme misérable! qui me délivrera de ce corps de mort? 25 Je rend grâces à Dieu par Jésus-Christ nostre Seigneur. Moy-mesme donc sers de l'entendement à la Loy de Dieu: mais de la chair à la loy de
péché.
1) Ou, du corps de ceste mort?
2 Las moy homme misérable! qui|conclud toute ceste dispute par une exme délivrera de ce corps de mort? I Iclamation plene de véhémence, par la-
quelle il monstre que non-seulement nous avons à batailler contre nostre Chair, mais aussi qu’il nous faut par un gémissement continuel pleurer en nous-mesmes et devant Dieu nostre infélicité et misère. Or il ne demande pas qui le délivrera, comme doutant, ainsi que les incrédules, qui ne sont point résolus en eux-mesmes qu’il y a un seul libérateur : mais c’est la parole d’un homme qui ahanne et demeure quasi accablé sous le fardeau, pource qu'il ne voit point l’aide luy venir si grande qu'il seroit besoin pour surmonter entièrement le mal qu'il sent. Et pourtant il a usé d’un mot qui signifie oster ou délivrer, pour mieux exprimer, qu'à ceste délivrance est requise une puissance de Dieu qui n’est point petite et d’une façon commune. Il appelle corps de mort, ceste masse ou amas de péché, duquel Phomme tout entièrement est rempli : sinon qu’en luy en demeuroyent seulement quelques reliques, és liens desquelles il estoit détenu captif. Ces mots sont tellement couchez au Grec, qu’on peut traduire la sentence en deux sortes : asçavoir, Du corps de ceste mort, ou De ce corps de mort :
laquelle dernière lecture j’ay suyvie après Erasme : toutesfois l’autre aussi convient bien : et le sens sera tousjours quasi semblable. Car sainct Paul a voulu enseigner que les enfans de Dieu ontles veux ouvers, en sorte qu'ils discernent prudemment d’avec la Loy de Dieu, la corruption de leur nature, et la mort qui procède de là. Au reste, ce mot de corps ha yci mesme signification que ces mots, L'homme extérieur : et, Les membres.
Car sainct Paul par cela peut donner à entendre que l’origine et la source du mal est que l’homme a délaissé la loy et condition dé sa création, et par ce moyen est devenu de chair et terrestre. Car combien qu’il surpasse encore les bestes brutes, toutesfois la vraye excellence Iuy à esté ostée, et ce qui luy est demeuré de reste, est rempli de corruptions et immondicitez sans nombre : tellement qu’à bon droict on peut dire que son âme, entant qu’elle est abbastardie, a changé de condition, et est devenue Corps. Pour ceste cause aussi Dieu en Moyse dit, Mon Esprit ne débatra plus avec l’homme, pour
Car. VII.
autant qu’il est aussi bien chair, Gen. VI, 3 : auquel lieu il compare par ignominie l’homme aux bestes brutes, le despouillant de l’excellence spirituelle. Or’ voyci un passage de sainct Paul fort beau et notable, pour abbatre et mettre sous les pieds toute la gloire de la chair. Car il monstre que les plus parfaits, tant qu'ils habitent en leur chair, sont accompagnez de misère, veu qu'is sont sujets à la mort : et qui plus est, que quand ils entrent en eux-mesmes pour s'examiner à bon escient, ils ne trouvent rien en leur nature que misère. Et afin qu’ils ne 5’anonchallissent et endorment en leur mal, S. Paul les incite par son exemple à gémissemens pour le regret qu'ils doyvent avoir de ne pouvoir plus alaigrement obéir à Dieu : et veut que tant que durera leur pèlerinage en ce monde, ils ap-
petent la mort, comme le remède unique :
de leur mal. Et cela est une droite fin, pour laquelle on peut désirer la mort. Car bien souvent un désespoir poussera les hommes profanes à faire un Semblable souhait que sainct Paul “ait yci : mais telles gens n’appetent pas la mort comme il faut. Car c’est plustost par un chagrin et despit de la vie présente, que d’une vraye douleur de leur iniquité. Joint que
les fidèles, combien qu’en faisant un tel
souhait ils visent droit au vray but, ne sont point toutesfois poussez d’une impétuosité desréglée à désirer la mort, mais se soumettent au bon plaisir de Dieu, auquel il nous convient vivre et mourir. Et pourtant ils ne frémissent pas dun despit contre Dieu, maïs luy faïsans leurs requestes en toute humilité, deschargent leurs destresses comme en son sein, et s’en remettent à Iuy : pour ce qu'ils ne s’arrestent pas tellement en la considération de leur misère, qu'ils ne pensent à la grâce qu'ils ont desjà receue, de laquelle la souvenance fait que leur douleur est entremeslée d’une vraye joye spirituelle : comme aussi en ce passage il s'ensuit.
25 Je rend grâces. Wa donc adjousté ceste action de grâces incontinent après, afin qu’on ne pensast qu’en sa complainteil se rebecque contre Dieu avec contumace et obStination. Car nous sçavons, quand
* j'ésicnts
Caar. VIIL SUR L’ÉPISTRE
nous concevons quelque douleur, encore qu’elle soit juste et fondée en bonne considération, combien néantmoins nous céclinons aiséement en quelque murmure et impatience. Combien donc que S. Paul dépleurant sa condition, demande la mort avec souspirs et gémissemens, toutesfois il confesse quant et quant qu’il acquiesce et prend son contentement en la grâce de Dieu. Et de faict, aussi, il ne faut pas que les Saïincts, en examinant leurs défauts et povretez, oublient cependant ce qu’ils ont desjà receu de Dieu. Or ceste seule considération leur suffit pour réprimer toute impatience, et les entretenir en une tranquillité paisible : asçavoir quand ils vienent à penser que Dieu les à receus en sa garde, afin que jamais ils ne périssent : et que desjà il leur à donné les prémices de l'Esprit, qui leur rendent certain tesmoignage, et les asseurent de l'héritage éternel. Et combien qu’ils ne jouissent pas encore de la gloire des cieux à eux promise, toutesfois d’au- {ant qu'ils se contentent de la mesure qw’ils ont obtenue, jamais matière de joye
ne leur défaut. Moy-mesme donc sers.
C’est la conclusion en peu de paroles, par laquelle il monstre que les fidèles ne parvienent jamais au but et à la perfection de justice, tant qu’ils habitent en leur chair : mais qu’ils Sont tousjours en la course, jusques à ce qu'ils vienent à estre despouiliez de leur corps. Derechef il appelle l’'Entendement, nôn pas ceste partie de l’âme qui est le siége de raison, et de laquelle les Philosophes font si grand cas :
mais celle qui est illuminée de l'Esprit de Dieu, pour entendre et vouloir ce qui est bon et droict. Car il n’est pas yci parlé de lintelligence seulement, mais la vraye et vive affection du cœur est conjointe quant et quant. Au reste par ceste exception il confesse qu’il est tellement addonné à Dieu, que cependant rempant yci en terre, il ne laisse pas d’estre entaché de beaucoup d’ordures. Voyci un passage singulier pour rembarrer la maudite et malheureuse doctrine des Cathares !, laquelle certains esprits fantastiques taschent encore aujourd’huy de ressusciter, et mettre derechef en avant.
1) Voyez l’Institulion, au chapitre VIT, section 14 et 148.