‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau TestamentChapitre 14 sur 99 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

1 Je di vérité en Christ, je ne men point, ma conscience me rendant tes-

moignage par le sainct Esprit.

2 Que j'ay grande tristesse, et continuel torment en mon cœur. 3 Car je désireroye moy-mesme estre séparé de Christ pour mes frères,

ui sont mes parens selon la chair, q

x Lesquels sont Israéliles, desquels est l'adoption, et la gloire, et les pactions !, ef l'ordonnance de la Loy, et le service Divin, et les promesses.

5 Desquels sont les Pères, et desquels Christ est descendu selon la chair qui est Dieu sur toutes choses bénit éternellement. Amen.

1) Ou, alliances.

En ce chapitre il commence à prévenir les scandales qui pouvoyent destourner de Christ les cœurs des hommes : pource que les Juifs ausquels il estoit destiné par

la promesse de la Loy, non-seulement le

rejettoyent ou avoyent en mespris, Mais

pour la plus grand’part l’avovent en exécration. Car de là il sembloit s’ensuyvre

de deux choses l’une: ou que la promesse de Dieu n’avoit point son vray accomplissement: ou que Jésus lequel sainct Paul preschoit, n’estoit pas le Christ du Seigneur, qui avoit esté spécialement promis aux Juifs. Es propos qui s’ensuyvent, sainct Paul desmesle et résout très-bien ces deux difficultez : toutesfois il traitte tellement ce poinct, qu’il s’abstient de toute parole picquante contre les Juifs, afin de n’aigrir leurs cœurs : et ce néantmoins, sans leur accorder tant peu que ce soit au désavantage de l'Evangile. Car il leur attribue tellement leurs prérogatives, et titres desquels ils estoyent ornez, que cependant il ne laisse rien perdre du droict de Christ. Au reste, il entre en ce propos tout d’un flot, comme on dit, en sorte qu’on n’apperçoit aucune suite ou continuation de propos : et toutesfois il entame ceste matière nouvelle , tout ainsi comme si desjà au paravant il leust touchée. Or il le fait, pource qu’après avoir entièrement traitté la doctrine, se tournant à penser aux Juifs, estant estonné de leur incrédulité, comme d’une chose monstreuse , il vient incontinent à faire une protestation, ne plus ne moins que s’il traittoit d’une chose qu’il eust touchée au paravant : d'autant qu’il n’y avoit celuy à qui ceste pensée ne veinst incontinent en l’entendement : Si ceste doctrine est de la Loy et des Prophètes, comment se fait donc cela que les Juifs la rejettent tant obstinéement ? Joint que c’estoit une chose tout communéement notoire, que tout ce qu’il a traitté jusques yci de la Loy de Moyse et de la grâce de Christ, estoit si fort odieux aux Juifs, qu’il ne faloit pas s'attendre que par leur consentement ils aidasserit à la foy des Gentils.

Parquoy il estoit nécessaire d’oster ce scandale, afin qu’il n’empeschast le cours de l'Evangile,

1 Je di vérité en Christ. Pource que plusieurs estoyent préoccupez de ceste opinion, que S. Paul estoit quasi ennemi mortel de sa nation, tellement qu’il en estoit aucunement suspect, mesmes aux domestiques de Ja foy, comme s’il eust enseigné un révoltement de Moyse : avant qu’entrer à traitter le poinct de la matière, il use d’une préface pour addoucir en-

Cuar. IX.

vers soy les cœurs des lecteurs, en laquelle il se purge du faux bruit qu’on luy donnoit de porter mauvaise affection aux Juifs. Et pource que la chose méritoit bien d’estre acertenée par serment, et qu’aussi il prévoyoit bien que sans cela son dire simple ne serviroit' guères, et qu’à grand’peine il seroit creu à l’encontre de ceste mauvaise opinion de luy, dont les esprits de plusieurs estoyent desjà préoccupez, il afferme par serment que il dit vérité. Par lequel exemple et les semblables (comme j’ay remonstré au premier chapitre) il nous fautapprendre quels sermens sont légitimes, asçavoir ceux qui servent à confermer une vérité, de laquelle la cognoissance est utile, et laquelle autrement ne seroit point creue.

Ce mot En Christ : vaut autant comme, Selon Christ. Quant à ce qu’il adjouste, Je ne mens point : par cela il signifie qu'il parle sans feintise et fard aucun.

Da conscience me rendant tesmoignage. Par ces mots il appelle sa conscience devant le jugement de Dieu, d'autant qu’il fait le sainct Esprit tesmoin du sentiment d’icelle. Car c’est à ceste intention qu’il a yci usé du nom de l’Esprit : asçavoir afin de mieux donner à cognoistre et faire entendre, qu’estant vuide et pur de toute envie et affection perverse, et ayant lV’Esprit de Dieu pour son conducteur et gouverneur, il maintient la cause de Christ.

IL advient souvent qu’un homme aveuglé d’une affection de la chair (combien qu’il Wait point ceste intention de mentir et abuser les gens) obscurcira la lumière de vérité. Au reste, cela est proprement jurer par le nom de Dieu : asçavoir de Pap-

peler à tesmoin pour confermer les choses

douteuses, et quant et quant nous obliger à estre punis par son jugement, en Cas que nous mentions.

2 Que j'ay grand'douleur. Ce n’est pas sans artifice qu’il a ainsi coupé son propos, n’exprimant point encore dequoy c’est qu’il parle. Car l’endroit n’estoit pas encore propre, pour exprimer apertement Ja ruine de la nation des Juifs. Joint que cela aussi sert aucunement à monstrer tant mieux la douleur véhémente quil sent en son cœur. Car les propos d’un homme passionné et esmeu, le plus sou-

es ur û ce is Dé

CHar. IX. SUR L'ÉPISTRE

vent sont imparfaits. Tantost après il déclarera la cause de sa douleur, mais qu’il ait protesté et prouvé assez amplement qu'il parle en syneérité et rondeur de conscience. Au reste, quant à ce que la perdition des Juifs a tant contristé et tormenté sainet Paul, laquelle il sçavoit estre advenue par la volonté et détermination de Dieu : nous sommes par cela enseignez que l’obéissance que nous portons à la providence de Dieu, n’empesche point que nous ne gémissions de la ruine des meschans et réprouvez, à laquelle toutesfois nous sçaurons bien qu’ils sont destinez par un juste jugement de Dieu. Car un mesme cœur peut recevoir ces deux affections : asçavoir que regardant en Dieu, il ne sera point marri que ceux-là périssent, lesquels Dieu a déterminé de destruire : et que d'autre partse tournant à considérer les hommes, il ait compassion de leurs maux. Ceux-là donc s’abusent bien, qui requièrent que les fidèles, afin de ne contrevenir à l'ordonnance de Dieu, soyent despouillez de toute affection de compassion et douleur.

3 Car je désireroye moy-mesme. Il ne pouvoit exprimer plus grande véhémence d'amour, que par ceste protestation. Car c’est vrayement une amour parfaite, quand on ne refusera point pour le salut de son ami mesme de mourir. Mais ci il y à encore plus : c’est, que le moi qu’il adjouste monstre qu’il ne parle point d’une ruine temporelle, ains de la mort éternelle. Et en adijoustant de Christ : il a fait une allusion sur le mot Grec 4nathème, lequel on traduit yei Séparé :

car il vient d’un verbe qui signifie Séparer. Or qwest-ce estre séparé de Christ, sinon estre forclos de toute attente de salut? C’estoit donc certain signe d’une charité trèsardente en sainct Paul, de venir jusqu'à ce poinct, de désirer sur soy la damnation de laquelle il voyoit les Juifs estre menacez, afin de les en délivrer. Et à cela ne répugne point ce qu’il sçavoit que son salut estoit fondé en l’élection de Dieu, laquelle ne peut décheoir aucunement. Car ces affections ardentes, comme elles sont soudaines et précipitées, ainsi elles ne regardent et ne considèrent autre chose, sinon le but auquel elles

tendent. Aïnsi donc sainct Paul en parlant ainsi, ne conjoingnoit point l'élection de Dieu avec son souhait : mais oubliant la considération d’icelle, estoit transporté en un désir du salut des Juifs, et ne pensoit qu’à cela. Au reste, quant à ce que plusieurs doutent, asçavoir-mon si le désir de S. Paul à esté licite ou non, la difficulté se peut ainsi résoudre, Que c’est une borne que doit tousjours avoir nostre charité et dilection, de s’estendre selon Dieu, et non plus. Or si nous aimons en Dieu, et non point hors de Dieu, jamais nostre amour ne sera excessive.

Et telle a esté celle de sainct Paul en cest endroit. Car voyant sa nation que Dieu avoit douée de tant de bénéfices et priviléges, il embrassoit les grâces de Dieu en icelle, et icelle à cause des grâces de Dieu : et par mesme moyen prenoit à grand desplaisir de veoir ces grâces ainsi se perdre : ce qui estoil cause que comme d’un esprit tout transporté il venoit à mettre hors ce désir si extrême. Ainsi je ne reçoy point l’opinion de ceux qui pensent que sainct Paul ait ainsi parlé ayant esgard à Dieu seulement, et non point aux hommes. Aussi au contraire, je n’accorde point avec les autres, qui disent que sans aucune considération de Dieu, l'amour qu'il portoit aux hommes la mené jusques-là : mais je conjoin les deux ensemble, asçavoir la charité envers les hommes, avec le désir de la gloire de Dieu. Je n’ay pas toutesfois encore déclaré ce qui estoit le principal, Qu’yci il considère les Juifs ornez de leurs marques et enseignes d'excellence, lesquelles faisoyent la distinction entre eux et le reste du genre humain. Car Dieu par son alliance les avoit tellement eslevez en haut degré d'honneur, qu'eux venans à tresbucher, il faloit que la foy aussi et la vérité de Dieu veinst à décliner et défaillir au monde : veu que de là s’ensuyvoit un anéantissement de lalliance, de laquelle il estoit dit que la fermeté seroit pardurable tant que le soleil et la lune luiroyent au ciel, Pseaume LXXIH, 5 : tellement que c’estoit une plus grande absurdité, que ceste alliance fust abolie, que non pas de dire que tout le monde seroit renversé ce que dessus dessous par une con-

fusion pitoyable et horrible. Parquoy ce west point yci une comparaison pue et simple des hommes entre eux. Car combien qu’il fust plus éxpédient qu’un membre périst, que tout le corps : tüitesfois le regard par lequel sainct Paul estime tant les Juifs, C’est qu'il les Considère avec ceste qualité (comme On dit) de peuple éleu, et comme revestus de ce titre hu norable, Ce qui appert aussi encore mieux par la suYte du texte, ainsi que nous verrons tantost, mais que nous soyions à rendroit. Ces mots, Qui sont mes parens selon la chäir : combien qu'ils ne signifient rien de nouveau, emportent -toutesfois poids pour amplifier de beau- CURE le propos. Car prernièrement afin qu’on ne pense qu’il Soit bien coftent et prene plaisir de trouver quelque occasion de quereler contre les Juifs, il donne à entendre qu'il n’a point tellement despouillé les affections naturelles, ét humanité, qu’il ne sente grande douleur, et soit fort eSmeu de ceste pèrdition horrible de ceux qui sont comnie sa chair.

D'avantage, G’autant qu’il estoit nécessaire que l'Evangile duquel il estoit héraut, découlast de Sion au reste du nonde, ce n’est pas Sans cause qu "il insiste à descrire par plusieurs et divers termes les louanges de Sa nation. Car ceste exception, Selon la chair : ne me semble adioustéé comme par mespris, pour faire la chose de moindre importance (ainsi qu’on la trouve prinse ailleurs) mais plustost pour démonstrer une asseurance.

Car combien que les Juifs eussent renoncé et désavoué sainct Paul des leurs, toutesfois il ne se feint point de dire qu’il est issu de ceste nation de laquelle l’élection vivoit encore en la racine, combien que les branches fussent devenues sèches.

4 Lesquels sont Israélites. Yci maintenant il rend apertement là raison pourquoy la ruine de ce peuple le tormentoit tant, qu’il estoit prest de la racheter par la damnation de sà propre personne : Àsçcavoir pourte qu'ils estoyent Isräélites.

Car ce mot Lesquels est mis én lieu de, Pource que. De semblable angoisse estoit aussi tormenté Moyse, quand il désiroit d’estre effacé du livre de vie, Exode, XXXII, 32 : Asçavoir, que ceste

CHapr. IX.

race d'Abraham sacrée et éleue ne veinst à estre réduite à néant. Ainsi donc outre l'affection humaine, il récite encore d’autres raisons, voire et de plus grañde importance, lesquelles devoyent luy faire aimer les Juifs : Asçavoir que le Seigneur les avoit tellement eslevez comme par une prérogative, qu'ils estoyent, Séparez du rang commun des homes. Et ces titres

PHOHHEUT qu'il leur attribue sont tes-

moignages d'amour envers eux. Car nous né parlons pas volontiers en térmes si honorables, sinon de ceux que nous aimons. Et Combien que les Juifs par leur

ingratitude Se rendissent indighés d’estre

relomimez par ces dons de Dieu, il ne laisse pas toutesfois de les avoir en estime par là. En quoy il nous enseigne que les meschans ne peuvent point teHement

soüiller ou polluer les bonnes choses où .

graces excellentes de Dieu, qu'elles ne

soyeñt tousjours à bon droict louables et hohorables : combien qu'à ceux qui en abusent il n’en reviene rien que plus grande honte et confusion. Or comme il nous faut donner garde qu’én haine des reschans nous ne mesprisions les dons de Dieu qui sont en eux : ainsi il faut au contraire user de prudence, et aviser qu’en les estimant trop, et parlant d’eux honorablement, nous ne les enflions, et encore plus que nos louanges ne tireit sur quelque façon de flatterie. Mais ensuyvons sainct Paul, qui accorde tellement aux Juifs leurs ornemens et titres dé louange, que puis après il déclare que sans Christ le tout n’est rien. Aù reste, ce nest pas Sans cause qu'entre leurs louanges il met ce poinct, QWils éstoyent

Israélites. Car Jacob avoit par prièrés de-

mandé et requis céla pour une grande bénédiction, Que son Nom fust invoqué sur eux, Geñièse XLVIIT, 16. Desquels est l'adoption, Voyÿci le but auquel se rapporte tout le propos de Sainct Paul, Quoy que les Juifs par leur révoltement ayent fait un vilein divorce, Së Séparans d'avec Dieu, que toutesfois la lumière de la grâce de Dieu n’est pas du tout éstéñi:

té en eux, comme aussi au chapitre II, v. 3, il à dit, Combien qu'ils fussent incrédules et violateurs de l’alliance, que toutesfois leur desloyauté ne pouvoit point

at: “on eu ins Dr. dé

CHar. IX. SUR L’ÉPISTRE faire que la vérité de la promesse de Dieu fust aänéantie : non-seulement pource que de toute la multitude il s’est réservé quelque semence de résidu, mais aussi pource que le nom d’Eglise demeuroit encore par devers eux, comme le droict héréditaire. Et combien qu'ils se fussent desjà despouillez de tous ces ofnemens, tellement qu'il ne leur proufitoit de rien d’estre nommez enfans d'Abraham : toutesfois pource qu'il y avoit danger que par leur faute la majesté de l'Evangile ne

veinst à estre en mespris entre les Gentils, S. Päul ne considère point Ce que les Juifs Ont mérité, mais il met plusieurs

choses au-devant pour couvrir leur vilenie et déshonneur, jusques à ce que les Gentils soyent bien persuadez, que de la source céleste, du sanctuaire de Dieu, de la Sent éleue, l'Evangile est descoulé jusques à eux. Car le Seigneur laissant arrière toutes autres nations, avoit pris ceux-là pour Son héritage péculier, et les avoit adoptez pour ses enfans : comme souvent il tesmoigne en Moyse et és Prophètes. Et non content de les nommer simplement ses enfans, il les appelle maintenant ses Premier-nais, maintenant ses mignars, Exode, IV, 22, Ainsi dit le Seigneur, Israël est mon fils, mon premiernaY : laisse aller mon fils, afin qu’il me serve, Jérémie, au chapitre XXXI, v. 9, Je Suis pour Père à Israël, et Ephraïm est mon premier-nay. Item, au mesme chapitre, v. 20, Ephraim ne nest-il pas fils honorable, et enfant de plaisir? pour- {ant es entrailles se sont esmeuës sur IüY, et auray encore pitié de luy. Par lesquels mots il ne veut pas seulement magnifier son traittement gracieux envers Israël, mais plustost démonstre la vertu et eflicace de l'adoption, sous laquelle est comprise la promesse de l'héritage céleste. Le mot de Gloire, signifie l'excellence à laquelle le Seigneur avoit eslevé ce peuple par-dessus tous autres peuples : et ce tant en plusieurs et diverses manières, que mesmement en ce qu’il habitoit au milieu d’iceluy. Car outre plusieurs signes de sa présence, il monstroit un singulier tesmoignage d’icelle en l’arche : de 1aquelle aussi il rendoit response et exauçoit Son peuple, en sorte qu'il desployoit

sa puissance à leur aide. Pour laquelle raison aussi ceste arche estoit appelée, La gloire de Dieu : comme on peut veoir 1 Samuel, IV, 22. Au reste, pource qu'il a yei fait distinction entre les pactions et les promesses, notons la différence en ceste sorte : Agçav oir que Pactioh est un accord qui est contracté en termes exprès

et solennels, et ha Stipulalion mutuelle d’un costé et d'autre, aSçadVoir l’alliance faite avêc Abraham : mais le mot de Promesses comprend toutes celles que nous trouvons par-ci par-là és Escritures. Car dépuis que Dieu eut une fois contracté alliance avec le peuple ancien, il n’a cessé de fois à autre de leur offrir sa grâce par nouvelles promesses. Dont s'ensuit que les promesses se rapportent à la Paction, comme au chef et fondement unique : ainsi que les aides Spéciales de Diet, par lesquelles il rend tesmoignage de sa faveur envers les fidèles, découlent de la source unique de l'élection. Or pource que la Loy n’a esté autre chose qu’un renouvellement d’icelle alliance, pour mieux establir la mémoire d’icelle, il semble que le mot Ordonnance de la Loy se doyve spécialement restreindre aux jügemens.

Et cela aussi n’estoit pas un petit honneur au peuple des Juifs, d’avoir Dieu pour son Législateur. Car si les autres nations se glorilient des leurs, comme les L'atédémonens de leur Lycurg us, et les Athéniens de leur Solon : combien plus grande occasion y a-il de se glorifier du Seigneur? de qüoy aussi il est fait mention au Deutér., IV, 39: Par le Service Divin il entend ceste partie de la Loy 14quelle prescrit lë moyen légitime de servir Dieu : comme sont les Cérémonies et semblables observations. Car elles devoyent estre estimées légitimes à cause de la règle de Dieu : hors laquelle tout ce que les hommes entreprenent, est une pure profanation de la religion.

5 Desquels sont les Pères. Car cela mesme est aussi d'importancé, d’estre issu des saincts personnages el aimez de Dieu, veu que Dieu à promis aux Pères fidèles d’estendre sa miséricorde sur leurs enfans, jusques en mille générations: et mesmement en termes exprès à Abraham, Isaac, et Jacob, Gen., X VIE, 4,

et ailleurs. Et ne faut point s'arrester à ce, que cela, quand il est séparé de la crainte de Dieu et saincteté de vie, est une chose en soy vaine et inutile: car nous en voyons bien autant touchant deux autres points nommez ci-dessus, asçavoir le service Divin, et la gloire, tant par ci par là és Prophètes, que principalement en Isaïe, chap. I, v. 14, et LX, 4. Item, Jérémie, VII, 4. Mais pource que ces choses estans conjointes avec un zèle et exercice de vraye piété, sont en quelque degré d'honneur envers Dieu, à bon droict l’Apostre les a nombrées entre les prérogatives des Juifs.

Car pour ceste cause ils sont nommez héritiers des promesses, d'autant qu’ils estoyent descendus des Pères, Actes, I, 25. Æt desquels Christ, etc. Ceux qui rapportent ces mois aux Pères, comme si sainct Paul vouloit seulement dire que Christ est descendu des Pères, le font sans raison. Car il a voulu pour faire fin de parler de lexcellence des Juifs, toucher ce poinct de louange, que Christ estoit descendu d'eux. Car ce n’est pas une chose qui doyve estre peu estimée que d’estre conjoint par Consanguinité selon la chair avec le Rédempteur du monde. Et de fait, si ainsi est qu'il a honoré en général tout le genre humain, quand il s’est conjoint à nous par communion de nature: beaucoup plus ceux avec lesquels il a voulu aveir un lien de conjonction plus estroitte. Combien qu’il faut tousjours revenir là, que si ceste grâce de consanguinité et parentage Charnel est séparée d’avec piété et crainte de Dieu, tant s’en faut qu’elle proufite, que

Cuapr. IX.

plustost elle tourne à plus grande condamnation. Au reste, nous avons yei un beau passage, par lequel nous est monstré qu’en Christ les deux natures sont tellement distinctes, que toutesfois elles sont unies ensemble en la personne d’iceluy Christ. Car en disant que Christ est descendu des Juifs, par cela il déclare la vérité de sa nature humaine. Le mot $elon la chair qui est adjousté, dénote qu’il a eu quelque chose de plus excellent que la chair: ce qui monstre bien clairement la distinction entre la Divinité et l'humanité. Et finalement il vient à conjoindre l’un avec l’autre, quand il'dit, que ce mesme Christ, qui est nay des Juifs selon la chair, est Le Dieu bénitl éternellement. D’avantage il faut noter que ce titre ne compéte qu'à celuy qui est Dieu seul et éternel. Car en un autre lieu il dit que c’est Dieu seul auquel est deu tout honneur et gloire. Ceux qui séparent ce membre d'avec le reste du texte, pour oster à Christ un si excellent et évident tesmoignage de Divinité, font par trop impudemment de vouloir obscurcir une chose où on voit aussi clair qu’en plein midi. Car les mots sont si clairs que rien plus : Christ est descendu des Juifs selon la chair, qui est le Dieu bénit. éternellement. Or je ne doute point que sainct Paul ayant un combat dificile à l’encontre de ce scandale urgent, n’ait expresséement eslevé son esprit à la gloire éternelle de Christ : et ce non pas tant pour son regard particulier, qu’afin d’accourager par son exemple les autres à surmonter le scandale, et venir au-dessus.

6 Toutesfois non point que la parole de Dieu soit descheute, car tous ceux qui sont d'Israël ne sont point pourtant Israël.

7 Et pour estre semence d'Abraham, is ne sont point pourtant tous enfans : mais en Isaac te sera appelée semence *.

8 C'est-à-dire, ceux qui sont enfans-de la chair, ne sont point pourtant enfans de Dieu: mais ceux qui sont enfans de la promesse sont réputez pour

semence ?.

9 Car voyci la parole de la promesse, Je viendray en ce lemps, et Sara

aura un fils ?.

1) Gen., XXI, 12. Héb., XI,18. 2) Gal., IV.98.

3) Gen., XVIII, 10.

G Toutesfois non point que la pa-\esté comme ravi et transporté en une role, etc. Pource que sainct Paul avoit | ecstase par l’ardeur de son désir, main-

Cuar. IX.

tenant voulant revenir à son office d’enseigner, il use d’une manière de correction : comme si après s’estre tormenté et angoissé, il retournoit à soy-mesme. Et pource qu’en ce qu’il déploroit la perdition de sa nation, il sembloit qu’une absurdité s’ensuyvoit, asçavoir que lalliance de Dieu faite avec la semence d’Abraham estoit décheute (car la grâce de Dieu ne pouvoit point se départir des Juifs, que l’alliance par mesme moyen ne veinst à estre abolie) il prévient ceste absurdité fort bien à propos : et monstre comment au milieu d’un si grand aveuglement des Juifs, la grâce de Dieu ne laissoit point néantmoins de persévérer en ce peuple, afin que la vérité de l’alliance demeurast.

Les autres lisent yci un mot Grec, qui signifie Toutesfois il n’est pas possible :

mais pource que je ne trouve ceste lecture en aucun exemplaire Grec, je m’arreste plus à la commune, qui est, Non point que la parole de Dieu soit décheute : en ce sens, Ce que je déplore ainsi la perdition de ma nation, n’est pas que je pense de la promesse de Dieu donnée jadis à Abraham, soit maintenant cassée et abolie. Car tous ceux qui sont d'Israël, etc. Le propos est, que la promesse a tellement esté donnée à Abraham et à sa semence, que cest héritage n'appartient pas à toute la semence indifféremment : dont s’ensuyvra que le révoltement d’aucuns n’empesche point que l'alliance ne demeure ferme et stable.

Mais afin qu’on voye plus à clair, à quelle condition le Seigneur avoit adopté la postérité d'Abraham pour son peuple péculier, il nous faut vyei considérer deux choses. La première, que la promesse de salut donnée à Abraham appartient à tous ceux qui sont descendus de luy selon la chair, pource qu’elle est présentée à tous sans exception : et que pour ce regard à bon droict ils sont appelez héritiers et successeurs de l'alliance contractée avec Abraham, ou (comme parle l'Escriture) Enfans de la promesse. Car comme ainsi soit que le Seigneur ait voulu que le seau de son alliance fust imprimé aussi bien és corps d’Ismaël et Esaü que d’Isaac et Jacob, il appert qu’ils n’ont pas du tout esté estrangez d’icelle :

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

sinon qu’on voulust tenir pour néant la Circoncision, qui leur a esté communiquée par le commandement de Dieu. ce qui ne se peut dire sans déshonorer Dieu.

Et c’estoit ce que l’Apostre disoit ci-dessus, qu’à eux estoyent les pactions, combien qu’ils fussent infidèles. et aux Actes, chap. II, v. 25, Sainct Pierre les nomme fils de lalliance : pource qu’ils estoyent descendus des Prophètes. L’autre est, que ceux-là sont nommez Enfans de la promesse proprement, esquels la vertu et efficace d’icelle se monstre. Suyvant ce regard, S. Paul dit que tous ceux qui sont enfans d'Abraham, ne sont pas pourtant enfans de Dieu, combien que le Seigneur eust contracté alliance avec eux : d'autant qu’il y en avoit bien peu qui gardassent la foy de l'alliance. Combien toutesfois que le Seigneur luy-mesme, en Ezéchiel, chapitre XVI, dit qu’il les tient tous pour ses enfans. En somme, quand tout le peuple est nommé l’héritage et la possession péculière de Dieu, cela emporte que le Seigneur l’a adopté par la promesse de salut qui luy a esté offerte, et confermée par le signe de la Circoncision. Mais pource que plusieurs d’entr’eux par leur ingratitude rejettent céste adoption, et par ce moyen ne jouissent point du fruit ou bénéfice d’icelle, de là survient une autre différence entre eux, quand on regarde l’accomplissement de la promesse. Ainsi donc, afin que. personne ne s’esbahisse si cest accomplissement n’apparoist point en une grand part des Juifs, sainct Paul dit que ceux-là ne sont point comprins en la vraye élection de Dieu : ou bien, qui le voudra en d’autres termes, L'élection commune ou générale du peuple d'Israël n’empesche point que Dieu par son conseil secret ne choisisse de là ceux que bon luy semble. Vray est qu’en cela desjà il y à un beau miroir de la miséricorde gratuite, de ce que Dieu a choisi ceste nation seule avec laquelle il contractast l'alliance de vie : mais on apperçoit encore mieux une profondité de grâce en la seconde élection, qui se restreint à une partie du peuple seulement. Au reste, quand il dit que tous ceux qui sont d'Israël, ne sont pas Israélites : et que

{ous ceux qui sont de la semence d’Abrabam, ne sont pas enfans : il y à en ceste façon de parler une manière d’équivocation. Car au premier membre il comprend toute la race et génération d’Abraham : au second il entend seulement les vrais enfans, asçavoir ceux qui ne forlignent point,

7 Mais en Isaac te sera appelée semence. Le but de sainct Paul est de monstrer que l’élection secrète de Dieu domine par-Gessus sa vocation externe, el toutesfois n’emporte point de contrariété, mais plustost tend à la confirmation et accomplissement d’icelle. Pour monstrer donc ces deux points par ordre un après l’autre, il propose en premier lieu, que l'élection de Dieu n’est point attachée à la génération charnelle d’Abraham: et mesme que cela n’est point comprins en la condition et au traitté de l'alliance. Ce que maintenant il conferme par un exemple fort propre. Car s’il y a deu avoir quelque vray lignage qui ne Sortist point hors de la participation de l'alliance, cela à deu avoir lieu principalement en ceux qui estoyent au premier degré. Mais comme ainsi soit que nous voyons és premiers enfans d'Abraham, que luy estant encore vivant, la promesse estant toute fresche, l’un a esté séparé de la semence : combien plus cela a-il peu advenir en une postérité plus loingtaine? Gr cest oracle est prins de Genèse, Chap. XVIT, où le Seigneur respond à Abraham, qu’il a exaucé ses prières touchant Ismaël, mais qu’il y en aura un autre sur Jequel reposera la bénédiction promise. Donc il s'ensuit que par un privilége singulier Dieu choisit d’entre le

10 Æt non-seulement cestuy-ci d’un, asçavoir de nostre père Isaac”.

Cuar, IX.

peuple certains hommes, ésquels ladoption commune monstre son eflicace, et soit confermée.

8 C'est-à-dire ceux qui sont enfans.

Maintenant de l’oracle que nous avons veu, il recueille une proposition, qui contient la conclusion ou résolution de tout son propos. Car si c’est en Isaac et non pas en Ismaël que la semence est appelée, et toutesfois ce dernier n’est point moins fils d'Abraham que le premier, il faut nécessairement dire que tous les enfans charnels d'Abraham, ne sont pas avouez estre de ga semence, mais que la promesse s’accomplit spécialement en d’aucuns, et n’appartient pas à tous en commun et également. HN appelle, Enfans de la chair, qui n’ont rien de plus excellent que le parentage charnel : comme au contraire, Ænfans de la promesse, ceux que le Seigneur à spécialement marquez.

9 Car voyci la parole de la promesse. Il adjouste un autre oracle, en l’application on peut veoir de quelle diligence et dextérité il traitte l’Escriture.

Quand, dit-il, le Seigneur disoit qu'il viendroit, et qu’à Abraham pnaistroit un fils de Sara: par cela il donnoit à entendre que sa bénédiction n’estoit pas manifestée, mais estoit encore en suspens.

Or est-il, qu'Ismaël estoit desjà nay quand cela se disoit : il s'ensuit done que la bénédiction de Dieu estoit hors d’Ismaël. Notons aussi en passant, comme il procède de poinet en poincét avec gran avis et prudence, afin de waigrir les Juifs. Premièrement donc supprimant la cause, il monstre simplement le faict:

puis après il descouvrira la source.

: mais aussi Rebecca quand elle eut conceu

A1 Car devant que les enfans fussent nais, et qu'ils eussent fait ne bien ne mal: (afin que le propos de Dieu demeurast selon l’élection?,

12 Non point par les œuvres, mais par celuy qui appelle.)

plus grand servira au moindre.

luy fut dit, Le

13 Ainsi qu'il est escrit, J'ay aimé Jacob, et ay hay Esaü.

1) Gen., XXV, 21. 2) Ou, l’arrest.

3) Gen., XXV, 93.

4) Malach., I, 2.

A0 Et non-seulement cestuy-ci. En | rompues et imparfaites, comme est cestece chapitre il y a quelques sentences | ci, Mais aussi quand Rebecca fut en-

Cuar. IX.

ceinte d'un, asçavoir, de nostre père Isaac. Car il s’arreste au milieu de la sentence avant que venir au verbe principal. Toutesfois le sens est, Qu’on peut cognoistre non-seulement és enfans d’Abraham ceste diversité, quant à hériter la promesse, mais qu’il y en à un tesmoignage plus évident en Jacob et Esaü. Car és deux autres on eust peu répliquer qu’ils n’estoyent de semblable condition, pource qu’il y en avoit l’un fils de la chambrière: mais ceux-ci sont frères de père et de mère, voire gemeaux: néantmoins le Seigneur rejette l’un et adopte l'autre.

Dont appert que l’accomplissemtent de la promesse ne se trouve pas indifféremment en tous ceux qui sont enfans selon Ja chair. Au reste, le texte Grec a ainsi, Et non-seulement, mais aussi Rebecca, etc.

et il y faut suppléer quelque mot. Or pource que S. Paul regarde les personnes ausquelles Dieu a déclaré et donné à cognoistre son conseil, j’ay mieux aimé suppléer, Cestuy-ci: pour le rapporter à la personne d'Abraham: que, Cela: le rapportant à la chose, comme a fait Erasme. Car le sens est, que non-seulement à Abraham à esté révélée l’élection spéciale, mais encore après à Rebecca aussi, lors qu’elle estoit enceinte de deux gemeaux.

11 Car devant que les enfans. 1 commence maintenant à monter plus haut :

et vient à monstrer la raison de ceste diversité, déclarant qu’elle ne consiste qu’en la seule élection de Dieu. Car jusques yci il avoit touché en peu de paroles, qu’il y avoit quelque différence et diversité entre ceux qui sont enfans d’Abraham selon la chair : asçavoir, Combien que par la Circoncision ils soyent tous adoptez à la participation de l'alliance, que toutesfois la grâce de Dieu ne monstre pas son eflicace en tous: et par ce moyen, que ceux-là’sont les enfans de la promesse, lesquels sentent le fruit du bénéfice de Dieu. Mais d’où procédoit cela, il s’en estoit teu, ou pour le moins n’en avoit touché que quelque mot en passant, et assez obscurément. Or maintenant il rapporte apertement toute la cause de ceste diversité à l'élection de Dieu, voire et icelle gratuite, et laquelle ne dépende

SUR L’'ÉPISTRE AUX ROMAINS

aucunement des hommes: tellement que quant au salut des fidèles, il ne faut rien chercher de plus haut que la bonté de Dieu : et quant à la perdition des réprouvez, rien de plus haut que sa juste sévérité : Voylà donc pour la première proposition, Comme la bénédiction de Palliance sépare la nation d'Israël d'avec tous autres peuples : ainsi l’élection de Dieu discerne et fait la différence entre ceuxmesmes qui sont d’icelle nation, entant qu’il prédestine les uns à salut, les autres à dammation éternelle. La seconde proposition est: Il n’y a autre fondement de ceste élection que la pure bonté de Dieu, et mesmes après la cheute d'Adam, miséricorde, qui embrasse ceux qu'il luy plaist, sans avoir du tout aucun esgard aux œuvres. La troisième, Le Seigneur en son élection gratuite est libre, et n’est point obligé ou astreint à une nécessité de conférer à tous également la mesme grâce: mais plustost au contraire il laisse ceux qu'il veut, et prend ceux qu'il veut. Sainct Paul comprend briefvement en une clause tous ces points : il viendra puis après à traitter le reste par ordre.

Au reste, par ces mots, Devant qu'ils fussent naîs, et qu’ils eussent fait ne bien ne mal: il monstre que Dieu en mettant la différence n’a peu avoir esgard aux œuvres qui n’estoyent pas encore.

Or ceux qui veulent subtilizer à l'encontre disans que Cela n’empesche point que l'élection de Dieu ne discerne et mette différence entre les hommes selon les mérites des œuvres, pource que Dieu prévoit par les œuvres à venir ceux qui seront dignes ou indignes de sa grâce : ne voyent pas plus clair que sainct Paul, mais faillent en un principe de Théologie, lequel devoit estre plus que notoire à tous Chrestiens: Asçavoir que Dieu en la nature de l’homme corrompue, comme elle a esté en Esaü et Jacob, ne peut rien considérer parquoy il puisse estre induit à leur bien faire. Ainsi donc quand il dit qu’ils n’avoyent lors ne. l’un ne l’autre fait ne bien ne mal, il faut quant et quant adjouster ce qu’il présuppose, Que l’un et l’autre estoit enfant d'Adam, de nature pécheur, n’ayant une seule goutte de justice. Et ce que je

marreste à déclarer et desmesler ces choses, n'est pas que Pintention de l’Apostre soit obscure et douteuse. Mais pource que les Sophistes ne se contentans pas de la simplicité d’iceluy, taschent d’eschapper de ce passage par leurs distinctions frivoles, j'ay bien voulu monstrer que sainct Pauln’a pas ignoréles choses qu’ils amènent, mais que ce sont eux plustost qui sont aveugles és premiers rudimens de la foy. Cependant, combien que la seule corruption et perversité qui est espandue par tout le genre humain, mesme devant qu’elle viene à se monstrer actuellement (comme on dit) suffise à damnation, dont s'ensuit qu’à bon droict Esaü a esté rejetté, pource qu’il estoit naturellement enfant d’ire: toutesfois, afin qu'il ne demeurast en ceste matière doute ou scrupule aucun, comme si sa condition eust esté pire que de Jacob, pour quelque vice qui fust en Iuy, il estoit bien requis d’exclure les péchez, aussi bien que les vertus. Je confesse bien qu'il est vray, que la prochaine cause de la réprobation est, pource que

nous sommes tous maudits en Adam:

toutesfois afin que nous apprenions de nous arrester nuement et simplement au bon plaisir de Dieu, S. Paul nous retire mesme de ceste considération-là pour quelque peu, jusqu’à ce qu’il ait establi ceste doctrine, Que Dieu ha en son vouloir assez juste cause d’élire et de réprouver. Afin que le propos. Il n’y à quasi mot de $S. Paul yci, qui n’emporte son poids pour establir et confermer l’élection gratuite de Dieu. Car si les œuvres y avoyent lieu, il eust falu dire, Afin que les œuvres ayent leur rémunération:

mais il met à l’opposite le propos de Dieu, lequel consiste en son bon plaisir seul. Et afin qu’il ne demeurast aucune dispute sur ceste matière, il a coupé broche à toute doute en adjoustant un autre mot, Selon l'élection: et puis pour le troisième, Von point par les œuvres, mais par celuy qui appelle. Or sus donc considérons maintenant de près le fil du texte, et la suyte des mots. Si le propos de Dieu selon l'élection est establi par cela, que devant que les frères nasquissent, et feissent ne bien ne mal

Car. IX.

aucun, l’un est rejetté et l’autre est prins : il s’ensuit que si quelqu'un vouloit attribuer à leurs œuvres la cause de la différence, le propos de Dieu seroit par ce moyen renversé. Et ce qu’il adjouste après, Non point par les œuvres, mais par celuy qui appelle : signifie que ce n’est point de la part des œuvres, mais de la vocation seule. Car il veut exclure toute considération d'œuvres. Ainsi donc en ceste sentence nous avons, Que toute la fermeté de nostre élection est enclose au seul propos de Dieu : qu’yci les mérites ne fogt rien, lesquels ne nous peuvent amener que mort: que la dignité n’y est point considérée, comme aussi il n’y en a aucune: mais que la seule bénignité de Dieu domine et règne en cela. Parquoy c’est un article faux et contraire à la parole de Dieu, de dire, Que Dieu, selon qu’il prévoit un chacun de nous estre digne ou indigne de sa grâce, Pélit ou le réprouve.

12 Le plus grand servira au moindre. Voylà comment le Seigneur discerne entre les enfans d’Isaac estans encore cachez au ventre de la mère. Car c’est ce que Dieu luy respondit : dont s’ensuyvoit que Dieu vouloit estendre une faveur spéciale sur le moindre, de laquelle il privoit le plus grand. Or combien que cela se rapportoit au droict de primogéniture et aisnesse : en icelle toutesfois comme figure d’une plus grande chose, la volonté de Dieu a esté déclarée. Ce qui es aisé à veoir, quand nous considérerons comment la primogéniture à bien peu proufité à Jacob selon la chair. Car premièrement à cause d’icelle il se trouve en grand danger : puis après pour éviter le danger, il est contraint d'abandonner la maison du père, et mesme sortir du pays. Et en son exil il est traitté fort inhumainement.

Quand il revient de là, craintif et estant en doute de sa vie, il se jette aux pieds .

de son frère, et le prie en toute humilité pour l’appaiser et addoucir, et ne vit qu’à sa merci. Où est la domination par-dessus son frère, duquel il est contraint de tenir sa vie comme par emprunt? Il faut donc dire qu’en cest oracle ou response de Dieu il y avoit quelque chose que le Seigneur luy promettoit de plus gran-

Cuar. IX.

de importance, que n’estoit la primogéniture.

13 Ainsi qu'il est escrit, J'ay aimé.

Il conferme encore par un plus certain tesmoignage, combien est propre et sert à ceste matière l’oracle donné de Dieu à Rebecca : asçavoir que par la domination de Jacob, et la servitude d'Esaü, à esté testifiée la condition spirituelle de l’un et de l’autre. En après, que Jacob a obtenu ceste grâce par la bénignité de Dieu, sans aucun mérite sien. Ainsi donc ce tesmoignage du Prophète monstre la cause pourquoy c’est que le Seigneur a donné la primogéniture à Jacob. Or il est prins du 4e chapitre de Malachie, où le Seigneur voulant reprocher aux Juifs leur ingratitude, récite premièrement sa bonté envers eux, Je vous ay aimez, ditil. Et puis il met d’où procédoit le commencement de cest amour, Jacob, dit-il, n’estoit-il pas frère d'Esaü? comme s’il disoit, Quelle plus grande excellence avoit-il pour laquelle je le deusse préfé-

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rer à son frère ? Certes point du tout. Car la condition des deux estoit égale, sinon que par la loy de nature cestuy-ci qui estoit puisnay devoit estre au-dessous de l’autre. Et toutesfois j’ay prins cestuy- ci, et ay rejetté l’autre : certes estant à ce induit par ma seule miséricorde, sans aucune dignité d'œuvres. Et maintenant je vous avoye adoptez pour mon peuple, afin que je continuasse la mesme bénignité envers la semence de Jacob : au contraire, j’avoye rejetté les Edomites, qui sont descendus de la génération d’'Esaü. Parquoy d'autant plus estes-vous meschans, veu que la mémoire d’une si grande débonnaireté ne vous peut inciter à me servir et honorer ma majesté. Et combien que là sont aussi récitées des bénédictions terriennes, que Dieu avoit conférées aux Israélites : toutesfois il ne les faut autrement prendre que pour signes de la bénévolence d’iceluy. Au reste, où l’ire de Dieu est, là s’ensuit la mort : et où est son amour, là est la vie.

14 Que dirons-nous donc? y a-il iniquité en Dieu? Ainsi n'adviene.

A5 Car i a dit à Moyse!, J'auray merci de celuy à qui je feray merci? : et feray miséricorde à celuy à qui je feray miséricorde*.

16 Ce n’est point donc ne du voulant ne du courant : mais de Dieu qui fait

miséricorde.

17 Car l'Escriture dit à Pharaon", Je t'ay suscité à ceste propre fin, pour démonstrer en toy ma puissance, et afin que mon nom soil annoncé par toute

la terre.

18 Il ha donc merci de celuy qu'il veut : et endurcit celuy qu'il veut. 1) Exode, XXXII, 19. 2) Ou, voudray faire merci. 3) Ou, voudray faire miséricorde. #) Exode, IX, 16.

14 Que dirons-nous donc? La chair ne peut ouyr ceste sagesse de Dieu, qu’incontinent elle ne viene à s’escarmoucher en questions bruyantes, et s'efforce, par manière de dire, d'appeler Dieu à conte.

Et pour ceste cause aussi nous voyons que l’Apostre toutes fois et quantes qu’il traitte quelque haut mystère, vient audevant de beaucoup d’absurditez, desquelles il sçavoit que les esprits des hommes autrement seroyent embrouillez et préoccupez. Mais sur tout, quand les hommes oyent ce que l’Escriture enseigne touchant la prédestination, ils s’en-

-torteillent et empestrent en beaucoup de sortes. Car la prédestination de Dieu est

vrayement un labyrinthe, duquel l'esprit de l’homme ne se pourroit, en sorte que ce soit, desvelopper : et puis il y a que la curiosité de l’homme est si importune et frétillante, que tant plus il y a de danger à s’enquérir trop avant d’une chose, tant plus elle s’'ingère et fourre avec plus grande audace. Aïnsi, quand on traitte de la prédestination, pource que l’homme ne se peut modérer, et tenir dedans ses limites, par sa témérité il se plonge incontinent comme en une profonde mer.

Quel remède donc suyvront les fidèles en cela ? sera-ce de fuir du tout d’ouyr parler de la prédestination ? Nenni. Car comme ainsi soit que le sainct Esprit n’a rien

enseigné qui ne nous soit proufitable et nécessaire de sçavoir, certes il n’y à point de doute que la cognoiïssance de la prédestination nous Sera utile, moyennant qu’elle ne passe point les limites de la parole de Dieu. Observons donc ceci estroittement, de n’appéter point de sçavoir d’icelle sinon ce que l’Escriture en enseigne. Quand le Seigneur ferme sa bouche sacrée, fermons aussi le chemin à nos esprits, afin qu'ils ne passent plus outre.. Mais pource que nous sommes hommes, ausquels ces folles questions vienent naturellement en l'esprit, escou- - tons et apprenons de S. Paul comment il y faut obvier. Y a-il iniquité. Voilà certes une rage de l’esprit humain monstruéuse, de ce qu’il s’addonne plustost à accuser Dieu d’injustice, qu’à recognoistre son propre aveuglement. Car S.

Paul n’a point yci voulu aller chercher bien loin des difficultez pour embesongner les lecteurs : mais il a prins, comme de rencontre, une doute plene d’impiété, de laquelle sont incontinent surprins plusieurs, si tost qu'ils entendent dire que Dieu dispose selon son plaisir de chacune personne. Or l’espèce d’injustice que la chair imagine yei est, de ce que Dieu laissant l’un, regarde et prend l’autre.

Sainct Paul pour résoudre la difficulté, divise toute ceste matière en deux membres : desquels au premier il traitte des éleus, et en l’autre des réprouvez : et veut qu'aux premiers nous contemplions la miséricorde de Dieu : et aux autres, que nous recognoissions son juste jugement.

Pour le commencement donc il respond, que ceste pensée doit estre exécrable et détestable à tous, de cuider qu’il y ait injustice en Dieu : puis après il déclare comment il n’y en peut avoir à l’endroit des uns ne des autres. Toutesfois, avant que passer outre, ceste objection donne bien clairement à entendre, que de ce que Dieu élit les uns, et réprouve les autres, il n’en faut point chercher la cause ailleurs qu’en son propos. Car si la différence et diversité estoit fondée en la considération des œuvres, en vain et sans cause S. Paul eust esmeu question de linjusticé de Dieu, de laquelle il n’y peut avoir souspeçon quelgonque, quand Dieu traitte un

Cuar. IX.

chacun selon qu’il mérite. Au reste, il est besoin aussi de noter en second lieu, combien qu’il sceust qu’on ne peut toucher ce poinct de doctrine, qu’incontinent il n’y ait des propos de murmure, voire mesme des blasphèmes horribles qui s’eslèvent à l'encontre, que toutesfois il n’a point laissé de le mettre en avant librement et franchement, sans en rien desguiser. Et mesme qui plus est, il ne se feint point de dire quelle occasion de murmurer et tempester se présenté à nous, quand il nous est dit, que devant que les hommes naissent, à un chacun est ordonnée sa condition par le secrét vouloir de Dieu : néantmoïns il passe outre, et sans aucun desguisement prononce et déclare ce qu’il a apprins du S. Esprit.

Dont s’ensuit que la douceur et tendreté de ceux qui veulent estre trouvez plus prudens que le S. Esprit, à empéscher ou appaiser les scandales, n’est aucunement supportable. De peur que Dieu viéne à estre accusé ou blasmé, ils font conscience de confesser simplement que le salut ou la perdition des hommes dépend de son élection libre. S'ils gardoyent de curiosité perverse leurs esprits, aussi s'ils tenoyent en bride leurs langues pour ne leur point donner une licence excessive, leur modestie et sobriété seroit à priser :

mais de vouloir, par manière de dire, donner un chevestre au sainct Esprit et à sainct Paul, quelle audace est-ce là? Que ceste magnanimité done soit maintenue en l'Eglise de Dieu, que les fidèles Docteurs p’ayent point de honte, pour réfuter toutes les calomnies que les meschans mettent en avant, d’opposer une simple déclaration et profession de la doctrine, quoy qu’elle soit odieuse.

15 Car à a dit à Moyse. Quant aux éleus, Dieu ne peut estre accusé d'aucune injustice : car il leur fait miséricorde pour l'amour de son bon plaisir. Et toutesfois la chair ne laisse pas encore de trouver mesmes yci à murmurer, pource qu’elle ne peut accorder cela à Dieu, qu’il éstende sa faveur sur cestuy-ci plustost que sur cestuy-là, si la Cause né vient à estre déclarée et mise en avant. Ainsi done, pource qu'il semble absurde que lés uns soyent préférez aux autres, Sans qu’il y

Cuar. IX.

ait aucun mérite, l’intempérance des hommes vient à intenter procès contre Dieu, comme s’il avoit trop acception des personnes. Or maintenant il nous faut veoir comment S. Paul défend et maintient la justice de Dieu. Premièrement certes, il ne vient point à obscurcir ou envelopper ce propos qu’il voyoit estre odieux : mais poursuit d’une constance invincible à le maintenir et establir. D’avantage, il ne travaille point à chercher des moyens pour addoucir ou amollir la dureté de ceste doctrine : mais se contente de réprimer par tesmoignages de l'Escriture, les vileins abbayemens des iniques. Vray est que ceste excuse pourroit sembler bien maigre, quand il dit, Que Dieu n’est point injuste, pource qu’il est miséricordieux envers ceux que bon luy semble : mais pource que Dieu ha plus qu’assez de son authorité de luy seul, tellement qu’il n’ha que faire d’autre advocat qui prene la cause pour luy,S. Paul s’est contenté de le proposer luy-mesme pour défenseur de son droict. Au reste, S. Paul amène vci la response que le Seigneur feit à Moyse, quand il le prioit pour le salut de tout le peuple. Pauray merci (respond Dieu) de celuy duquel j'auray merci : et feray miséricorde, à celuy auquel je feray miséricorde. Or par cest oracle, Dieu a déclaré qu’il n’est detteur à homme quelconque : et que tout le bien qu’il leur fait, procède d’une bénéficence et libéralité gratuite. En après, que ceste bénéficence siene, est libre, tellement qu’il en use envers ceux que bon luy semble. Finalement, que ce qu’il fait bien à certains hommes, et estend sa bonne affection envers eux, el non pas envers tous, il est impossible d’en trouver cause plus haute que sa volonté. Car les mots emportent autant comme s’il eust dit, Celuy auquel j’ay une fois déterminé de faire miséricorde, jamais je n’en o0steray ma miséricorde : et je continueray ma bénignité à jamais à celuy envers lequel j’ay arresté d’estre bénin. Certes en parlant ainsi, il allègue son décret volontaire, pour là souveraine et la plus haute cause de ce qu’il fait grâce, et quant et

quant donne à entendre qu’il a spéciale-.

SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS

ment destiné sa miséricorde à certaines personnes. Car d’un costé ceste façon de parler préciséement, et qu’il tranche ainsi court, exclud toutes causes venans d’ailleurs : comme quand nous voulans attribuer une puissance de disposer de quelque chose, nous disons, Je feray ce que je feray : d'autre part aussi ces mots 4 qui, expriment notamment que la miséricorde ne sera point commune indifféremment à tous. C’est oster à Dieu ceste liberté, depuis qu’on vient à lier son élection aux causes externes. Es deux termes desquels use Moyse, est exprimée la cause unique de salut : car l’un signifie Favorizer, ou bien faire gratuitement et libéralement :

l’autre signifie Estre touché et esmeu de compassion. Ainsi demeure arresté ce que S. Paul prétend, Asçavoir que la miséricorde de Dieu, d'autant qu’elle est gratuite, n’est obligée ni astrainte à chose que ce soit, mais s’estend où il luy plaist.

16 Cen’est donc point du voulant.

De ce tesmoignage qu’il à allégué, il recueille ce qui s'ensuit sans difficulté aucune, Que nostre élection ne doit estre attribuée ni à nostre industrie, ni à nostre pouvoir ou effort aucun qui procède de nous: mais doit estre toute rapportée au conseil de Dieu, afin que personne ne pense que Ceux qui sont éleus, soyent éleus pource qu'ils l’ayent ainsi mérité, ou ayent par aucun moyen acquis la faveur de Dieu envers eux, ou pour le faire court, quil y ait en eux une seule goutte de dignité ou mérite qui incite Dieu à ce faire. Il faut donc prendre ceci simple:

ment en ce sens: Que ce n’est point une chose qui gise en nôstre volonté ou effort (car il a mis le mot de Courir, pour soin, diligence, ou effort) que nous soyons du nombre des éleus : mais que le tout procède entièrement de la bonté de Dieu, laquelle de son bon gré et pur mouvement nous prend pour siens, sans qué nous y ayons vouloir, ou nous y efforcions, non pas mesme y pensions!. Au reste, Ceux qui concluent par ce passage qu’il y à en nous quelque vigueur secrète de volonté ou affection tendant à cela, mais laquelle ne fait rien de soy-mesme, et sans estre aidée de la miséricorde de

1) Voyez l’Institution, chapitre IL, section 92, et chapitre XIV, section 23,

Dieu, se monstrent sots, et parlent sans propos. Car lApostre ne prétend pas Ÿei de monstrer que c'est qui est en nous, et quel pouvoir nous avons:

mais veut exclure tous nos efforts, industrie, et diligence. C’est donc une pure cavillation, quand ils infèrent que nous voulons, et courons : pource que S. Paul dit, Que ce n’est point du voulant ou du courant: comme ainsi soit qu’il n’a entendu autre chose, sinon que ne la volonté ne la course n’y fait rien. Au contraire toutesfois, ceux-là méritent bien aussi d’estre rédarguez, qui afin de donner lieu à la grâce de Dieu (comme ils disent) se laissent aller, et demeurent oisifs sans penser à leur salut, et en avoir soin. Car combien que nostre propre industrie n’y face rien, si est-ce toutesfois que l'affection et le soin que Dieu nous inspire, n’est point sans efficace. Ces propos donc ne sont point ainsi dits, afin que par nostre obstination ou nonchalance, nous esteignions l'Esprit de Dieu, qui met en nous comme de petites estincelles :

mais afin que nous sçachions que de luy procède tout ce que nous avons : et que pourtant nous apprenions à luy demander, à espérer de luy, et luy attribuer tout, nous employans à procurer nostre salut avec crainte et tremblement, Philip, IT, 42. I y à une autre cavillation sophistique et tant sotte, par laquelle Pélagius a voulu se desvelopper de ceste sentence de sainct Paul, disant qu’il est vray que ce n’est point du vueillant ou du courant seulement, pource que la miséricorde de Dieu y aide. Lequel sainct Augustin réfute par bonne et ferme raison avec gràce, disant, Que si quand il est dit, que la volonté de l’homme n’est point cause de l'élection, c’est pource qu’elle n’en est pas la seule cause, mais en partie seulement: On pourra aussi dire au contraire, selon la mesme façon de parler, que l’élection ne procède point de la miséricorde, mais du vueillant et courant. Car quand il y aura une coopération mutuelle et concurrence de la miséricorde de Dieu et de l'effort de l’homme, il faudra aussi que la louange soit commune à tous les deux. Or le dernier propos est si absurde, que sans faire long procès, comme

Cuar. IX.

on dit, il s’en va bas de soy-mesme.

Parquoy tenons cela ferme, que le salut de ceux qu’il plaist à Dieu de sauver, est tellement attribué à la miséricorde de Dieu, que rien n’est laissé de reste à lindustrie de l’homme. Il n’y a guères plus d'apparence à l'avis de ceux qui prenent ces mots tout de suyte avec les précédens, comme estans dits en la personne des meschans. Car comment viendroit cela à propos des passages de l’Escriture, qui sont tous clairs et formels pour maintenir la justice de Dieu, de les tirer pour luy reprocher tyrannie ? D’avantage, seroit-il vray-semblable que sainct Paul ayant en la main la response aisée, eust souffert qu’on eust abusé si vileinement de V'Escriture, sans mot dire ? Mais ce sont des eschappatoires qu'ont cherché des gens qui s’abusoyent, mesurans selon leur sens cest excellent et tant haut mystère de Dieu. Leurs oreilles tendres et délicates trouvoyent ceste doctrine trop rude, tellement qu’il ne leur sembloit pas qu’elle fust digne de l’Apostre. Mais au contraire, c’estoit à eux d’amollir leur dureté, et la ranger à l’obéissance de Esprit, afin de n’estre plus si fort attachez aux lourdes imaginations de leur fol cerveau.

A7 Car l'Escriture dit. 1] vient maintenant au second membre, qui est de la rejection des iniques, auquel d'autant qu’il semble qu’il y a quelque peu plus d’absurdité: d'autant plus l’Apostre s’efforce de monstrer que Dieu en réprouvant ceux qu'il veut, non-seulement est irrépréhensible, mais aussi admirable en sa sapience et droiture. Ainsi donc il prend un tesmoignage d’Exode, chap. IX, v. 46, où le Seigneur afferme que c’est luy qui a suscité Pharaon proprement à ceste fin, que quand il s’efforceroit de résister obstinément à la puissance de Dieu, estant néantmoins vaincu et abbatu, il servist d'exemple pour monstrer combien le bras de Dieu est invincible : veu qu’il n’y a vertu, ne puissance d’homme qui le puisse porter, beaucoup moins le rompre.

Voylà Padvertissement auquel . Dieu à voulu faire servir Pharaon. Parquoy, il y a yeci deux choses à considérer: la prédestination de Pharaon à estre damné, laquelle se rapporte au conseil de Dieu,

Cuar, IX.

lequel est juste, mais toutesfois caché :

puis après, la fin d’icelle, qui est que le nom de Dieu en soit magnifié. Et c’est sur icelle fin que lApostre insiste principalement : car si cest endurcissement est te], que pour iceluy le nom de Dieu mérite d’estre publié et magnifié, il n’est point licite de l’accuser en cela d'aucune injustice, qui est un argument prins des règles communes des choses opposites et contraires. Mais pource que plusieurs expositeurs corrompent ce passage aussi, en s’efforceant de l’addoucir, il faut premièrement noter qu’en lieu de ce mot Susciter, il y a en l’Hébrieu, Je t’ay establi : où Dieu voulant monstrer que l’obstination et rébellion de Pharaon ne l’empeschera point qu’il ne délivre son peuple, afferme que non-seulement il a préveu la rage d’iceluy, et ha les moyens prests pour le réprimer: mais aussi que de propos délibéré il l’a ainsi ordonné :

et ce, à ceste fin qu’en luy il monstrast un tesmoignage plus magnifique de sa puissance. C’est donc mal traduit à aucuns, de dire que Pharaon à esté gardé pour un temps: veu que plustost il est yei parlé du commencement. Car en lieu que beaucoup de choses survienent d’ailleurs aux hommes, lesquelles retardent leurs entreprinses, et empeschent le cours et la poursuyte de leurs délibérations, Dieu dit que c’est luy qui a ainsi mis en avant Pharaon, et l’a ordonné à ce faire. À laquelle sentence convient fort bien le mot de Susciter. Or afin qu’on n’imagine point que c’est seulement par un mouvement universel et confus, que Dieu a poussé Pharaon, afin qu’il trébuschast en ceste rage: en la mesme sentence est touchée une cause ou fin spéciale: comme sil estoit dit, que Dieu scavoit bien ce que Pharaon feroit, mais qu'expresséement il l’a ordonné à cela.

Dont s'ensuit que c’est folie de débatre . avec luy, comme s’il estoit obligé à nous rendre conte: veu que de luy-mesme il vient le premier en avant, et anticipe ceste objection, déclarant que les réprouvez procèdent d’un source secrète de sa providence, d'autant qu’il veut que son Nom soit célébré en eux, etc.

48 Il ha donc merci de celuy qu'il

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

veut. Yci s’ensuit la conclusion des deux membres, c’est asçavoir tant de ce qui concerne les éleus que les réprouvez, laquelle ne se peut prendre autrement qu’estant dite en la personne de l’Apostre. Car puis après il entre en propos contre l'adversaire, et commence à mettre en avant les choses que la partie adverse pourroit objecter. Il n’y a donc point de doute que Sainct Paul en disant ceci, ne parle en sa personne, et selon ce qu'il en pense, comme desjà nous avons adverti un peu auparavant: Asçavoir que Dieu selon son plaisir fait miséricorde à celuy que bon luy semble, et dresse la rigueur de son jugement contre celuy qu’il luy plaist. Car il veut gaigner ce poinct envers nous, qu’en ceste diversité qui apparoist entre les éleus et les réprouvez, nostre esprit se contente et s’arreste là, qu’ainsi il a pleu à Dieu d’illuminer les uns à salut, et aveugler les autres à mort: et n’appète point de sçavoir autre cause plus haute que sa volonté. Car il nous faut arrester sur ces mots, Qu'il veut : outre lesquels il ne nous permet pas de passer plus avant. Au reste, le mot d’Endurcir, és Escritures, quand il est attribué à Dieu, nesignifie pas seulement permission (comme veulent dire quelques certains moyenneurs, qui pensent bien besongner d’addoucir à leur maigre fantasie le style du S. Esprit) mais aussi une action et opération de lire de Dieu. Car toutes les choses externes qui servent à l’aveuglement des réprouvez, sont instrumens de son ire. Et Satan mesme qui besongne avec efficace au dedans d’iceux, est tellement ministre de Dieu qu’il ne besongne sinon par l’ordonnance d’iceluy. Par ce moyen donc est renversé cest eschappatoire frivole que tienent les Scholastiques touchant la prescience. Car sainct Paul ne dit point yci que la ruine des meschans est préveue par le Seigneur: mais ordonnée par son conseil et sa volonté. Comme aussi Salomon ne dit pas seulement que la perdition des iuiques a esté de tout temps Cognuë de Dieu : mais que les iniques mesmes ont esté créez par luy d’un propos destiné, afin qu’ils périssent. Proverbes, XVI, 4.

Chr:

19 Or tu me diras, Pourquoy se plaind-il encore? Car qui est celuy qui

peut résister à sa volonté?

20 Mais 6 homme", qui es-tu qui plaidoyes? contre Dieu? La chose formée dira-elle à celuy qui l'a formée, pourquoy m'as-lu ainsi faite *?

21 Le potier de terre n'ha-il point puissance de faire d'une mesme masse de terre un vaisseau à honneur, et un autre à déshonneur :

1) Ou, Mais plustost homme. 2) Ou, répliques.

149 Or tu me diras. C’est yci principalement où la chair tempeste , quand elle entend que c’est une chose qui se rapporte au plaisir de Dieu, que ceux qui périssent sont destinez à mort. Et pourtant, - PApostre vient derechef à toucher les objections, pource qu’il voyoit que les meschans ne se peuvent tenir coys qu'ils n’abbayent à plene bouche contre la justice de Dieu : et il exprime d’une bonne grâce leur affection. Car n’estans point contens de s’excuser eux-mesmes, ils veulent faire Dieu coulpable, le mettans en leur place : et puis après avoir mis sur luy la coulpe de leur damnation, ils se

despitent de sa puissance qui est si gran-.

de. Vray est qu’ils sont contraints de baisser la teste, mais c’est en se despitant de cé qu’ils ne peuvent résister : et luy attribuans domination, ils l’accusent aucunement de tyrannie: comme les Sophistes en leurs escholes gazouillent de la justice de Dieu absolue (qu’ils appellent) tout ainsi comme si s’estant oublié de sa justice , il vouloit essayer la force de son Empire et domination en meslant et brouillant tout à tort et à travers. Voylà donc comme il nous est yci descrit que parlent les iniques, Quelle occasion ha-il de se courroucer contre nous, puis qu’il nous a faits tels, et qu’il nous pousse selon son plaisir où il veut? En nous damnant que fait-il autre chose que se venger de son œuvre en nous? Car il n’est pas en nous de batailler contre luy : et quand bien nous luy résisterons, il Pemportera toutesfois par-dessus nous. Parquoy ce sera un jugement inique s’il nous destruit : et c’est une puissance desréglée, celle de laquelle il abuse maintenant à l'encontre de nous. Mais que dit S. Paul à ces choses P

20 O homme qui es-tu? On peut

3) Sap., XV, 7. Is., XLV, 9. Jér., XVIII, 6.

prendre ces mots ainsi, Qui es-tu qui puisses plaidoyer contre Dieu : ou bien au temps présent, Qui es-tu qui entreprens , ou débas, ou t’opposes et plaidoyes contre Dieu? car le mot Grec exprime cela, en ce sens, Qui es-tu t0y qui intentes procès contre Dieu? Mais toutes les deux interprétations revienent quasi en mesme sens. Or par ceste première response il ne fait autre Chose, sinon repousser et rembarrer la perversité et impudence outrageuse de ce blasphème, par un argument prins de Ja condition de l’homme. I en adjoustera tañtost une autre, par laquelle il maintiendra et défendra la justice de Dieu contre tous blasmes. Vray est que c’est un point tout arresté et évident, qu'il n’amène aueunê raison plus haute que le vouloir de Dieu.

Veu qu’il y avoit une response toute préste, Que ceste diversité est fondée en raisons bonnes et justes : pourquoy estce que S. Paul n’a prins ceste voye qui estoit plus briefve et pour mieux contenter les adversaires, mais a mis la volonté de Dieu au souverain &egré, voulant qw’icelle seule nous suflise pour toutes raisons ? Certes si l’objection eust esté fausse, Que Dieu réprouve ou éht selon son plaisir, ou ceux qu'il ne daigne pas faire participans de sa faveur, où ceux qu’il aime gratuitement, sainct Paul n'eust pas laissé en arrière la réfutation. Lés iniques objectent, que les hommes sont hors de coulpe et blasme, si ainsi est que leur salut ou damnation dépend en so verain degré de la volonté de Dieu.

S. Paul le nie-il pourtant? Non: maïs au contraire il conferme par sa response, que Dieu ordonne et dispose des hommes ainsi qu’il luy plaist, et que toutesfois cest folie et rage quand les hommes s’eslèvent pour plaider à lencontre :

Cuar. IX.

d'autant que Dieu a droict d’ordonner à ses créatures telle condition qu'il luy plaist. Au reste, ceux qui disent. que S. Paul estant despourveu de raison, et n'ayant que respondre, à recouru à 0bjurgations et reproches , font grande injure au S. Esprit. Car ce n’est pas cela :

mais il n’a pas voulu mettre en avant pour le commencement les choses qui pouvoyent servir pour maintenir l’équité et droiture de Dieu, et lesquelles il avoit à main: pource qu'on ne les eust peu comprendre. Et mesmes quand ce viendra à la seconde raison, il la modèrera tellement, que ce ne sera point pour déduire une plene défense qui se puisse veoir à l’œil : mais pour nous démonstrer la justice de Dieu, voire quand nous la considérerons avec révérence et humilité profonde. Il prend done ce qui estoit le plus convenable, et advertit l’homme de penser à sa condition : comme s’il disoit, Veu que tu es homme, et te recognois estre terre et cendre , pourquoy donc estce que tu plaides avec le Seigneur, d’une chose que tu n’es nullement capable d’entendre? En somme, S. Paul a amené non pas ce qu’on eust pu dire, mais ce qui estoit convenable pour nostre rudesse et foiblesse d’esprit. Les hommes hautains grondent yci de ce que S. Paul ne niant pas que les hommes sont réprouvez ou éleus par le conseil secret de Dieu, n’allègue aucune cause de cela. Voire, comme si le S. Esprit se taisoit par faute de raison: et non plustost en se taisant nous advertissoit que nostre devoir est d’adorer en révérence ce mystère que nos esprits ne peuvent comprendre : et par ce moyen réprimoit l’intempérance de la çuriosité humaine. Sçachons donc que ce n'est point à autre fin que Dieu se déporte de parler, sinon pource qw’il voit que nostre petite portée ne pourroit pas COmprendre sa sapience infinie : et pourtant, espargnant nostre infirmité , il nous invite à tenir modestie et sobriété. La chose formée dira-elle. Nous voyons que sainct Paul insiste tousjours sur cela, que nous ayons à recognoistre la volonté de Dieu estre juste, combien que la raison d’icelle nous soit incognue. Car il monstre que c’est [uy oster son autho-

SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS

rité, et le despouiller de son droict, s’il ne fait de ses créatures à sa liberté ce que bon luy semble. Voylà que les oreilles de beaucoup de gens trouvent rude. Il y en à aussi aucuns qui disent que C’est exposer Dieu à grand opprobre, que de luy attribuer une telle puissance de disposer à son plaisir. Voire, comme si avec leur jugement desgousté ils estoyent meilleurs

| Théologiens que sainct Paul, qui prescrit

aux fidèles ceste règle d’humilité, qu’ils ayent à adorer la puissance de Dieu, et non pas l’estimer selon leur jugement. Or pour réprimer ceste arrogance de débatre à l’encontre de Dieu, il use d’une similitude fort propre, en laquelle il semble plustost avoir fait allusion au chapitre XLV, v. 9 d’Isaie, qu'au chapitre XVIIE, v. 6 de Jérémie. Car là le Prophète Jérémie ne monstre autre chose, sinon qu’Israël est tellement en la main du Seigneur que pour ses forfaits il le peut du tout briser, ne plus ne moins que le potier son pot de terre qu’il aura fait: mais

|Isaïie monte plus haut, Mal-heur, dit-il,

sur celuy qui estrive contre son facteur, asçavoir au pot de terre qui débat contre le potier qui l’a fait. L’argille dira-elle à celuy qui l’a figurée, Que fais-tu? etc.

Et de faict, il ne faut pas que l’homme mortel, quand il se comparera avec Dieu, s’estime plus qu’un pot de terre. Cependant toutesfois il n’est point besoin de se tormenter beaucoup pour appliquer à ce propos ce tesmoignage d'Isaïe, veu que S. Paul a seulement voulu faire une allusion aux paroles du Prophète, afin que la similitude fust de plus grand poids.

21 Le potier de terre n'ha-il point puissance. C’est la raison pourquoy la chose formée ne doit point estriver contre celuy qui la formée : asçavoir pource qu’il ne fait rien qu’il n'ait droict de faire. Par le mot de Puissance il n'entend pas que le potier ha force et pouvoir pour en faire à sa poste, comme on dit : mais que ceste puissance luy compète et appartient à bon droict. Car il ne veut pas attribuer à Dieu une puissance désordonnée et desréglée, mais laquelle à bon droict luy doit estre déférée. Au reste, quant à lappli- .

cation de la similitude, voyci comme il nous la faut considérer. Tout ainsi que

le potier ne fait point de tort à la terre, quelque forme qu'il luy donne : aussi à quelque condition que Dieu ait créé l’homme , il ne luy fait aucun tort. Seulement il nous faut tenir ce poinct pour

arresté, que c’est despouiller Dieu d’une partie de son honneur, si on ne luy attribue une telle domination sur les hommes,

Cuar. IX.

qu’il puisse disposer d’eux à vie et à mort selon son bon plaisir.

22 Et qu'est-ce, si Dieu en voulant monstrer son ire, et bailler à cognoistre sa puissance, a enduré en grande patience les vaisseaux d’ire appareillez à

perdition ?

23 Et pour monstrer les richesses de sa gloire és vaisseaux de miséricorde,

lesquels il a préparez à gloire?

22% Et qu'est-ce. C’est la seconde response, par laquelle il monstre en peu de paroles, que combien quele conseil de Dieu en cest endroit soit incompréhensible, son équité toutesfois reluit et se monstre irrépréhensible aussi bien en la perdition des réprouvez, qu’au salut des éleus. Vray est qu’il ne rend pas en telle sorte raison de l'élection de Dieu , qu’il assigne cause pourquoy cestuy-Ci est éleu et l’autre réprouvé. Car en premier lieu il ne faloit pas que les choses cachées au conseil secret de Dieu fussent assujeties à la censure de l’homme : d’avantage aussi il n’eust point esté possible de trouver termes pour déduire un tel mystère. Ainsi donc il nous défend d’enquérir curieusement les choses ausquelles l’entendement humain ne peut atteindre : cependant il monstre qu’entant que la prédestination de Dieu se descouvre, en icelle n’apparoist que pure et nayfve justice. Le mot Grec dont a usé sainct Paul, signifie autant que, Mais si:

mais je le pren comme s’il eust dit, Et qu'est-ce , si : tellement que toute la sentence sera par interrogation: car le sens sera plus clair ainsi, et il y aura en cela une manière de Réticence ', en laquelle il faudra suppléer, Qui est-ce qui pourra pourtant l’accuser d’injustice, ou l’adjourner à dire ses raisons? Car on n’apperçoit rien yci qu'une parfaite règle d'équité. Mais si nous voulons bien entendre l'intention de sainct Paul , il faut poiser et esplucher quasi tous les mots l’un après l’autre: car il déduit son argument en ceste sorte, Z y a des vaisseaux appareillez à perdition, c’est-à-dire

destinez et comme vouez à perdition : ce sont aussi J’aisseaux d'ire : c’est-à-dire faits et formez à cela qu’ils soyent exemple de la vengence et fureur de Dieu. Si le Seigneur les supporte patiemment pour quelque temps , ne les destruisant point du premier coup, mais différant le jugement et la condamnation qui leur est apprestée, et ce pour donner à Cognoistre les signes de sa rigueur, afin que les autres ayent crainte voyans ces exemples si horribles et espovantables : aussi pour monstrer plus magnifiquement sa puissance, à laquelle il les fait servir en beaucoup de sortes : et d'avantage afin que par là soit mieux cognuë et reluise plus à clair la grandeur de sa miséricorde envers les éleus : qu'est-ce qu’il y a en ceste dispensation et procédure qui soit digne de répréhension ? Au reste, quant à ce qu’il n’exprime point d’où vient cela qu’il ya des vaisseaux appareillez à perdition, il ne s’en faut pas esbahir. Car il présuppose par ce qu’il a dit ci-dessus, que la cause en est cachée au conseil éternel de Dieu et incompréhensible : duquel il nous faut plustost adorer la justice, que la sonder ou chercher curieusement.

Quant au mot de J’aisseaux : il Va mis en signification générale pour Instrumens : pource que tout ce qu’il y a d’opération en toutes créatures , est comme une administration de la vertu et puissance de Dieu. C’est donc pour une trèsbonne raison que d’un costé nous fidèles sommes nommez vaisseaux de miséricorde, veu que le Seigneur se sert de nous comme d’instrumens pour monstrer sa miséricorde. Au contraire aussi les ré-

1} C’est quand le propos demeure imparfait : en telle sorte néantmoins que chacun entend bien ce qu’on veut dire,

Cuar. IX.

prouvez, vaisseaux dire, d'autant qu’ils servent à monstrer à l’œil et d’une façon magnifique les jugemens de Dieu.

23 Et pour monstrer les richesses.

J'ay mieux aimé ainsi traduire, afin que ce membre fust mieux lié avec le précédent.

Or c’est la seconde raison, laquelle manifeste la gloire de Dieu en la perdition des réprouvez : Asçavoir que par cela la grandeur de la bonté de Dieu envers les éleus est plus évidemment et clairement confermée. Car quelle différence ont ceux-ci d'avec les autres, sinon qu’estans en un mesme gouffre de perdition, ils en ont esté délivrez par le Seigneur: et ce non point par quelque mérite procédant d’eux, mais par sa bénignité gratuite? Il ne se peut donc faire que ceste clémence infinie envers les éleus ne soit de plus en plus cognue et magniliée, quand nous considérons combien sont misérables tous ceux qui n’eschappent point son ire.

Quant au mot de Gloire qui est yci répété deux fois, je l’expose comme estant mis pour la miséricorde de Dieu, d'autant que la principale louange d’iceluy consiste

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

és bien-faits qu’il confère aux hommes.

Suyvant ceste façon de parler, aux Ephésiens, Chap. I, v. 13, après avoir dit que nous avons esté adoptez de Dieu à la louange de la gloire de sa grâce: il met un peu au-dessous , que nous avons esté seellez de lEsprit de l’héritage à la louange de sa gloire, sans exprimer le mot de Grâce.

Il a donc voulu signifier que les éleus sont instrumens ou organes par lesquels Dieu exerce sa miséricorde, afin de glorifier son nom en eux. Au reste, combien qu'en ce second membre il déclare plus expresséement, que c’est Dieu qui prépare ses éleus à gloire : comme ainsi soit qu'auparavant il eust dit simplement, que les réprouvez sont des vaisseaux appareillez à perdition : toutesfois il n’y a point de doute que lune et l’autre préparation ne dépende du conseil secret de Dieu : autrement sainct Paul eust dit que les réprouvez se vouent ou se jettent à perdition : mais voylà qu’il veut entendre, Que devant qu'ils soyent nais, desjà ils sont destinez à ceste condition.

24 Lesquels aussi il a appelez, asçavoir nous, non point seulement d’entre les

Juifs, mais aussi d'entre les Gentils.

25 Comme aussi il dit en Osée, Celuy qui n'estoit point mon peuple, je l’appelleray Mon peuple : et celle qui n'estoit point aimée de moy, Mon aimée. !

26 Et adviendra au lieu où il leur a esté dit, Vous n’estes point mon peuple, là ils seront appelez enfans du Dieu vivant”.

27 Aussi Isaïie crie touchant Israël,

Quand le nombre des enfans d'Israël

seroit comme le sablon de la mer, si ny aura-il de sauvé que le résidu*. 28 Car le Seigneur met, à fin et abbrége la parole“ en justice, pourtant qu'il

fera parole abbrégée en la terre.

29 Æt comme Isaïe avoit devant dit, Si le Seigneur des armées ne nous eust laissé quelque semence, nous eussions eslé faits comme Sodome, et eussions esté

semblables à Gomorrhe.

1) Osée, II, 23. 1 Pierre, I], 10.

abbrégé sur laterre. 6) Is., I, 9.

2) Osée, 3, 10.

24 Lesquels aussi il a appelez, asçavoir nous. De la dispute laquelle jusques yci nous avons veuë, deux choses s’ensuyvoyent : Asçavoir que la grâce de Dieu n’est pas tellement enclose entre le peuple des Juifs, qu’elle ne puisse descouler aux autres nations aussi, et-s’espandre universellement par tout le monde: d'avantage que mesme elle n’est point

8) Is., X, 22.

k) Ou, l'affaire. 5) Ou, voire, il fera un affaire

tellement attachée aux Juifs, que ceux qui sont enfans d'Abraham selon la chair, y participent tous sans exception. Car si l'élection de Dieu est fondée en son bon plaisir seul, en quelque endroit que sa volonté s’addresse, là aussi pareillement l'élection ha lieu. L'élection donc estant bien prouvée et arrestée, voylà desjà l’ouverture, et, par manière de dire, le Che-

min fait pour venir à ce qu'il prétend de dire, tant de la vocation des Gentils, que de la rejection des Juifs: desquelles la première sembloit absurde à cause de la nouveauté, et lPautre du tout contre raison. Toutesfois pource que ceste dernière-ci les pouvoit plus offenser et scandalizer, il traitte en premier lieu lPautre qui n’estoit pas tant odieuse. Il dit donc . que Dieu prend de toutes pars, et aussi bien d’entre les Gentils comme des Juifs, des vaisseaux de Sa miséricorde, lesquels il choisit pour la gloire de son Nom. Au reste, quant à ce mot Lesquels, combien qu’ainsi que sainct Paul en a usé en la Langue Grecque les règles de grammaire ne Soyent pas bien observées, toutesfois il a voulu, comme passant outre, adjouster que nous sommes ces vaisseaux de la gloire de Dieu, nous qui avons esté prins en partie des Juifs, en partie des Gentils:

où il prouve par la vocation de Dieu, qu’en l’élection il n’y a point d’esgard à la diversité de nation. Car si Ce que nous sommes descendus des Gentils n’a point empesché que Dieu ne nous appelast aussi: par cela il appert que les Gentils ne sont point exclus du royaume de Dieu, et de alliance du salut éternel.

25 Comme aussi il dit en Osée. Maïntenant il monstre que ceste vocation des Gentils ne doit point sembler nouvelle, veu que long temps auparavant elle à esté prédite et testifiée par le tesmoignage du Prophète. Le sens est clair, sinon qu’on est en peine pour appliquer le tesmoignage à ce propos : veu que nul ne peut nier que le Prophète ne parle là des Israélites. Car le Seigneur estant offensé et fasché de leurs forfaits, dénonce que d’oresenavant il ne les tiendra plus pour son peuple. Après cela il adjouste une consolation: Et des gens qui n’estoyent point aimez, il en fait des bien-aimez :

et de celuy qui n’estoit point son peuple, il en fait un peuple sien. Mais ce qui est là nommément rapporté aux Israélites, S. Paul tasche de l'appliquer aux Gentils.

Ceux qui par ci-devant ont le mieux desmeslé ceste difficulté, ont pensé que S.

Paul avoit ainsi voulu argumenter et conclure, Que ce qui pourroit sembler donner empeschement que les Gentils ne

Car. IX.

soyent faits participans de salut, a mesmes eésté en la nation des Israélites.

Comme donc jadis Dieu receut bénignement en grâce les Juifs, qu’il avoit rejettez et exterminez, tout ainsi maintenant il use de la mesme bénignité envers les Gentils aussi. Mais pource que ceste interprétation, combien qu’on la pourroit soustenir, me semble toutesfois avoir quelque chose de contraint : que les Lecteurs avisent si ceste-ci ne sera point plus propre, quand nous dirons que ceste consolation du Prophète mestoit point donnée aux Juifs seulement, mais aussi aux Gentils. Car ce n’est point une chose nouvelle ou estrange aux Prophètes, après avoir dénoncé aux Juifs là vengence de Dieu pour leurs forfaits, de se tourner au règne de Christ, lequel devoit avoir son estendue par tout le monde. ce qu’ils ne font pas sans propos. Car puis que les Juifs ont tellement provoqué lire de Dieu par leurs péchez, qu’ils méritent d’estre rejettez de luy, il ne leur reste aucune espérance de salut, sinon qu’ils se tournent vers Christ, par lequel l'alliance de grâce est restablie : et comme elle estoit fondée en luy, aussi maintenant estant desfaillie, en luy-mesme elle est renouvelée. Et de faict, veu que Christ est le seul refuge au milieu des choses désespérées, il est impossible d’apporter consolation vraye et ferme aux povres pécheurs, qui voyent lire de Dieu qui les menace et est preste à leur tomber sur la teste, sinon en leur proposant Christ. Et mesme (comme nous avons remopstré) c’est la façon ordinaire des Prophètes, après qu’ils ont humilié le peuple en l’effrayant par les menaces de la vengence de Dieu, de le ramener à Christ, le refuge unique des poyres despourveus de toute espérarice. Or quand le règne de Cbrist vient à estre dressé, il fdut quant et quant que ceste Jérusalem céleste se lève et apparoisse, en laquelle :

sont assemblez citoyens de (ous les costez du monde. Et c’est ce qui Convient principalement à ceste prophétie sur laquelle nous sommes. Car comme ainsi soit que les Juifs fussent chassez et bannis de la famille de Dieu, ils estoyent par ce moyen réduits au rang commun

Cuar. IX.

des autres hommes, et faits semblables aux Gentils. Après que la différence est ostée, lors la miséricorde de Dieu ha lieu indifféremment en toutes nations. Dont nous recueillons que S. Paul applique fort bien au propos qu'il traitte, le tesmoignage du Prophète : auquel Dieu, après avoir fait les Juifs égaux aux Gentils, et tout d’un rang, prononce que des estrangers il s’assemblera une Eglise, tellement que celuy qui n’estoit point son peuple, commencera à l’estre. Mon peuple, celuy qui n'estoit point mon peuple. Cela est dit pour le regard du divorce que Dieu avoit desjà fait avec le peuple, le despouillant de toute dignité, tellement qu’il ne passast, en rien les Gentils et nations estranges. Or combien que ceux que Dieu par son conseil éternel a destinez pour estre ses enfans, le sont aussi tousjours, toutesfois l’Escriture souvent ne tient point du rang des enfans de Dieu, sinon ceux desquels l’élection est approuvée par la vocation. Pour laquelle cause aussi elle nous enseigne de ne juger, et beaucoup moins prononcer de l'élection de Dieu, sinon entant qu’elle se manifeste et démonstre par ses signes.

Suyvant ceste façon de parler sainct Paul escrivant aux Ephésiens, après qu’il leur avoit monstré que leur élection et adoption avoit esté déterminée en Dieu devant la création du monde, dit quelque peu après, que pour un temps ils ont esté estranges et sans Dieu, Ephés., IF, 42: asçavoir pour le temps que le Seigneur n’avoit point encore monstré sa dilection envers eux, combien qu'il les eust compris et embrassez en sa miséricorde éternelle. Ainsi donc en ce passage ceuxlà sont appelez Non aimez: envers lesquels Dieu monstre son ire plustost que sa dilection. Or nous sçavons que l’ire de Dieu est et réside sur tout le genre humain, jusques à ce que l'adoption réconcilie les hommes à Dieu. Quant à ce qu’il y a yci un nom féminin, Celle qui n'estoil point aimée : cela dépend de la suyte du texte ainsi qu’il est au Prophète.

Car auparavant il avoit dit, qu’une fille luy estoit née, laquelle il avoit nommée Non aimée : afin que sous ceste figure le peuple se recognust hay de Dieu, Main-

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

tenant comme la rejection a esté la cause de ceste haine, ainsi le Prophète monstre que le commencement d'amour c’est quand Dieu adopte ceux qui pour un temps avoyent esté estranges.

27 Aussi Isaïe crie. 11 vient maintenant à la seconde partie, par laquelle il n’a pas voulu commencer, afin de ne les effaroucher, et aigrir trop leurs cœurs.

Ce n’est point sans artifice qu’il introduit Isaie criant, et non pas parlant simplement. Car c’est afin deles resveiller à estre plus attentifs. Au reste, il est tout clair que les paroles du Prophète tendent à destourner les Juifs de se gloritier par trop en la chair. Car c’est une chose horrible à ouir, de dire, que de ceste multitude infinie il y aura seulement un petit nombre qui obtiendra salut. Car combien que le Prophète, après avoir descrit la dissipation du peuple, afin que les fidèles ne pensassent que l'alliance de Dieu fust du tout esteinte et abolie, laisse encore quelque résidu d'espérance de grâce, toutesfois il la restreint à un petit nombre de gens. Mais d'autant que le Prophète avoit prédit cela pour son temps, il nous faut veoir comment c’est que sainct Paul l’applique proprement à son propos, Or c’est ainsi: Lors que le Seigneur vouloit délivrer son peuple de la captivité de Babylone, de toute ceste multitude infinie, il a voulu que le bénéfice de sa délivrance parveinst à bien peu seulement, lesquels à bon droict pourroyent estre nommez les reliques, ou le résidu de la destruction, au regard de ce grand nombre de, peuple, lequel il laissoit périr en exil.

Maintenant ce restablissement charnel à esté figure de la vraye restauration de.

l'Eglise de Dieu, qui se fait et accomplit par Christ : voire mesme a esté seulement le commencement d’icelle. Ce qui est donc lors advenu, il faut qu’il soit accompli encore beaucoup plus expresséement quand la délivrance prend avancement, et s’accomplit.

28 Car le Seigneur met à fin. Laissant là les interprétations diverses, il me semble que le vray sens est cestuy-ci, Le Seigneur rongnera et retranchera tellement son peuple, que ce qui restera, semblera comme une consomption, C’est-

à-dire, l'apparence ou les traces et marques d’une grande ruine. Toutesfois, ce petit nombre qui restera de la consomption, sera l’œuvre de la justice du Seigneur : ou pour dire mieux, servira pour testifier et monstrer la justice de Dieu par tout le monde. Pource que ce mot Parole, se prend généralement en V'Escriture pour Chose: Parole abbrégée est yci mis pour Abbrégement et Consommation. Et en cela plusieurs expositeurs se sont bien lourdement abusez, en voulant philosopher trop subtilement. Car ils ont imaginé que ce mot signifioit la doctrine de l'Evangile, pource que retranchant les cérémonies elle est un brief sommaire de la Loy. Combien qu’il faloit plustost dire Consomption. En quoy le translateur Latin à failli non-seulement en ce passage,

mais aussi au chapitre X° d’Isaïe, v. 22, et chap. XX VIIT, v. 22, Ezéch., XI, v. 43, où il est dit, Hélas, hélas Seigneur Dieu, feras-tu consommation du résidu d'Israël? en lieu que les Prophètes veulent dire, Destruiras-tu mesme le résidu d’Israël, et râcleras-tu tout, tellement qu’il n’en reschappe pas un? Et cela est advenu à cause de l’ambiguité du mot Hébraïque.

Car comme ainsi soit que les Hébrieux ayent là un mot qui signifie tant mettre à fin et parfaire, que consumer et réduire à néant, on n’a pas bien regardé à ceste diversité , pour considérer laquelle signification conviendroit le mieux en chacun passage. Aussi il y a, qu’Isaie n’a pas ainsi parlé mot à mot comme il y a yci:

mais a mis deux noms substantifs, Consomption et Définement , ou Retranche-

Car. IX.

ment : tellement que c’est merveille comment le translateur Grec a affecté d’user de manières de parler de la langue Hébraïque, plus qu’il n’y en avoit en l’Hébrieu mesme. Car quel besoin estoit-il d’envelopper une sentence qui estoit toute claire de soy-mesme, par une manière de parler obscure, et eslongnée de l’usage commun”? Joint qu’Isaie parle yci d’une façon hyperbolique et excessive, quand il nomme Consomption, un amoindrissement et diminution de peuple, telle qu’on la voit advenir en quelque desconfiture, ou autre calamité notable.

99 Et comme Isaïe avoit devant dit.

Il amène un autre tesmoignage du premier chapitre, où le Prophète déplore la désolation d’Israël qui estoit de son temps. Et si cela a esté fait une fois, il ne le faut pas maintenant trouver nouveau.

Car le peuple d'Israël n’ha aucune prérogative que de ses Pères, qui toutesfois avoyent esté traittez en telle sorte, que le Prophète se complaind qu’ils ont esté si fort afiligez et batus, qu’il s’en est peu falu que leur ruine ne fust semblable à celle de Sodome et Gomorrhe. Toutesfois il y avoit cela à dire, qu'un petit nombre de gens avoit esté gardé pour semence, afin de susciter puis après le nom de ce peuple , à ce qu’il ne périst du tout, et que la mémoire n’en fust abolie à jamais.

Car il a falu que Dieu eust tousjours souvenance de sa promesse , afin de donner quelque lieu à sa miséricorde, au milieu des vengences les plus estranges qu'il ait

envoyées.

30 Que dirons-nous donc? Que les Gentils qui ne pourchassoyent point Jjustice, ont alteinct justice, voire la justice qui est par Joy. 31 Mais Israël en suyvant la Loy de justice, n'est point parvenu à la Loy de

justice.

32 Pourquoy? pource que ce n'a point esté par foy, mais comme par les œuvres de la Loy. Car ls ont heurté contre la pierre de choppement. ! 33 Ainsi qu'il est escrit, Foyci je mets en Sion la pierre de choppement, et la pierre de tresbuschement : et quiconque croit en luy, ne sera point confus".

1) Zs.,, VIN, 14, et XXVIIL, 16.

30 Que dirons-nous donc? Maintenant afin d’oster aux Juifs toute occasion de murmurer à l'encontre de Dieu, il com-

mence à monstrer les causes que les hommes peuvent comprendre, pour lesquelles la nation des Juifs à ainsi esté rejettée

CHar. IX.

Cependant , ceux-là procèdent mal, et renversent le droit ordre, qui taschent d'establir et élever ces causes-ci pardessus la prédestination secrète de Dieu, laquelle il a enseigné ci-dessus qu’il faut tenir pour la souveraine et la plus haute cause. Mais comme icelle est par-dessus toutes autres causes, ainsi est-il vray d’autre part, que la perversité et malice des iniques donne lieu, et fournit matière aux jugemens de Dieu. Or pource qu’il traittoit un poincet difficile, il use d’une figure que les Rhétoriciens nomment Communication ': et comme en doutant demande que c’est qu’on pourra yci dire.

Ascavoir que les Gentils qui ne suyvoyent. Il n’y avoit chose qui semblast plus absurde ou moins raisonnable, que de dire que les Gentils, qui ne se soucians ‘aucunement de justice, se veautroyent en dissolution et infàmetez de la chair, fussent appelez à la participation de salut, par ce moyen obteinssent justice, et qu’au contraire les Juifs qui s’estoyent fort travaillez après les œuvres de la Loy, fussent frustrez et déboutez de tout loyer de justice. Mais ce poinct qui estoit merveilleusement estrange et contraire au jugement commun, S. Paul le couche tellement en simples termes, que cependant il modère toute l’aspreté qui y sembloit estre, en adjoustant la raison, asçavoir que la justice que les Gentils ont appréhendée, consiste en là foy, et pourtant dépend de la miséricorde du Seigneur, non point d'aucune dignité propre à l’homme : et que ceste affection que les

Juifs monstroyent avoir à la Loy, estoit

mal réglée et tout à rebours, d'autant qu'ils s’efforçoyent d’estre justifiez par les œuvres, et par ce moyen prétendoyent à un poinct auquel l’homme ne peut parvenir : et qui plus est, heurtoyent contre Christ, par lequel seul le chemin est ouvert pour obtenir justice. Au reste, en ce

* premier membre le but de lApostre a

esté d’eslever et magnifier la pure grâce de Dieu, afin qu’on ne cherche autre cause de la vocation des Gentils, sinon qu’il luy a pleu de les embrasser de sa faveur, eux quienestoyentindignes. I parlenommée-

SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS

ment de Justice, sans laquelle salut ne peut advenir à aucun: mais quant ef quant il donne à entendre que la justice des Gentils consiste en la réconciliation gratuite, en disant qu’elle procède de la foy. Car si quelqu'un vouloit dire que les Gentils ont esté justifiez, pource que par foy ils ont obtenu l'Esprit de régénération, cestuy:là s’eslongneroit bien fort de l’intention de sainct Paul. Car ce qu’il dit qu’ils ont appréhendé ce qu’ils ne cherchoyent point, ne seroit pas vray, si ce n’estoit d'autant qu'eux estans vagabons et errans, Dieu les a gratuitement embrassez et recueillis à soy, et leur a offert justice, à laquelle ils ne pouvoyent avoir aucune affection , ne la cognoissans point. Outreplus, il faut aussi noter, que ce que les Gentils ont obtenu justice par la foy, ne se prend point autrement, sinon d'autant que Dieu à prévenu leur foy par sa grâce. Car si le commencement ne fust venu de Dieu, mais qu’ils eussent les premiers aspiré à justice, cela desjà eust esté la suyvre, ce que sainct Paul nie qu’ils ayent fait. Ainsi donc, la loy mesme a esté une partie de la grâce de Dieu envers eux.

31 Mais Israël en suyvant. Sainct Paul dit et prononce librement ce mot, qui estoit comme incroyable, que ce n’estoit point de merveille si les Juifs en suyvant justice avec un grand soin, n’ont rien proufité : asçavoir d'autant qu’en.

courant hors du chemin, ils se sont travaillez et lassez en vain. Au reste, ce mot Loy de justice, au premier endroit est prins selon mon avis, par la figure nommée Hypallage, pour la justice de la Loy:

au second, il me semble estre mis en un autre sens pour la forme ou règle de justice. Ainsi donc le sommaire de la sentence est, Qu’'Israël s’arrestant à la justüce de la Loy, asçavoir celle justice que la Loy prescrit, n’a point entendu ne tenu le vray moyen de justification. Au reste, il y à une rencontre de mots qui ba bonne grâce, en ce qu’il monstre que la justice de la Loy a esté cause qu’Israël est décheu de la Loy de justice.

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